‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 260 sur 304 · Vasari, édit. Milanesi, t. VII, p. 40I · texte numérisé non relu

Vasari, édit. Milanesi, t. VII, p. 40I

Cette esquisse de l'œuvre du Titien serait trop incomplète si nous n'essayions de déterminer ses qualités maîtresses par rapport aux Écoles florentine et romaine; en un mot, si nous ne placions le prince des coloristes italiens du xvi° siècle en regard du prince des dessinateurs; le Titien en face de Raphaël.

Constatons tout d'abord certaines analogies entre l'Assomption de la Vierge (l'ange qui présente la couronne) et les compositions de Raphaël. Serait-ce donc que le maître vénitien a connu et étudié les œuvres de son émule, de six ans moins âgé que lui? Ou bien, avons-nous affaire à une rencontre fortuite? La première hypothèse n'a rien d'invraisemblable : ces gestes tour à tour mutins ou suppliants, ces figures si fières ou si tendres, émergeant des nuages, voltigeant en se pressant en essaims autour de leur souveraine, rappellent trop le chef de l'École romaine pour ne pas indiquer une imitation plus ou moins consciente. Nous trouvons d'ailleurs dans l'œuvre du Titien d'autres emprunts encore : dans la Vierge et F Enfant Jésus, de la Pinacothèque de Munich, le divin « bambino » est très visiblement imité de celui de la Vierge de la maison Colonna, au Musée de Berlin. Avec la loyauté qui le caractérisait, le Vénitien n'hésitait pas, à l'occasion, à rendre hommage à l'Urbinate : lors de sa visite au Vatican, il s'extasia devant les fresques des Stances et traita durement son compatriote Sebastiano del Piombo qui les avait maladroitement restaurées.

Ce qui frappe de prime abord chez Raphaël, c'est son incomparable loyauté, cette probité professionnelle qu'il pousse jusqu'aux dernières limites ; aucune difficulté de l'ordre technique — perspective, anatomie, ordonnance, — ne l'effraye; il les aborde de front et en triomphe de haute lutte. Le Titien, au contraire, sacrifie le modelé à l'effet d'ensemble; il s'attache à une facture large autant que celle de son émule est serrée; ses figures valent par contraste plutôt que par elles-mêmes. La préoccupation de la couleur, en un mot, l'emporte sans cesse chez lui sur la recherche de la structure même des êtres ou des objets.

S'agit-il de traduire les sentiments dramatiques, le chef de l'École romaine et le chef de l'École vénitienne s'élèvent à la même hauteur : l'Assomption de la Vierge, la Mise an tombeau, le Saint Pierre martyr, peuvent se mesurer, sans désavantage aucun, avec YHéliodore, le Sacrifice de Lystra, Saint Paul à l'Aréopage, la Vierge de Saint-Sixte, la Sainte Cécile, les Cinq Saints, les Marie sur l'escalier. Mais quelle différence dans l'inspiration non moins que dans l'exécution ! Cbez l'un, il y a plus de pathétique; chez l'autre, plus d'élan; chez l'un, une intelligence plus profonde et plus claire du cœur humain, une tendresse qui, pour être contenue, n'en touche que davantage; chez l'autre, une imagination plus ardente et une interprétation plus passionnée. Chez l'un, l'action réside dans les personnages mêmes; chez l'autre, la nature.se met de la partie, et l'on sait de reste quelle impression de tristesse, presque de terreur, le ciel orageux de la Mise au tombeau ajoute à l'effet de cette page si saisissante.

Nous attachons-nous au vaste domaine de l'allégorie, Raphaël plane à cent lieues au-dessus de son rival; il le distance par la profondeur et la richesse

LE TITIEN

de l'invention, non moins que par la solidité et le sérieux de l'interprétation : partout il nous fait sentir une pensée nourrie et fortifiée par les études les plus variées, par les plus hautes spéculations.

J'en dirai autant des portraits de Raphaël, comparés à ceux du Titien : quels inappréciables documents historiques; bien plus, quels inappréciables documents humains que le Jules II, le Léon X, YInghirami, le Bibbiena, le Ballha~ar Casliglionel La ressemblance physique, le caractère moral, et quelque chose même de l'air ambiant, y sont ren-

dus avec une énergie et un éclat que l'on ne saurait rêver plus saisissants.

C'est la nature prise sur le vif dans une inexorable précision. Les portraits du Titien, au contraire, on l'a vu, reflètent les impressions propres de l'artiste, sa tendance à envisager le monde extérieur sous les couleurs les plus brillantes, sans aller au fond des choses, à se contenter de conventions mondaines, à préférer l'élégance à la vérité. Cela ne revient -il pas à dire que là où, soit les facultés de l'observation, soit celles de la réflexion, sont en jeu, Raphaël l'emporte, tandis que dans l'expression des sentiments

et dans la mise en scène, le Titien peut sans trop de désavantage se mesurer avec son rival. Les ressources de cette mise en scène (le Titien est un des artistes qui ont le plus travaillé à l'avènement de l'art théâtral), ces ressources, dis-je, lui sont tellement indispensables que, si vous le réduisez à ne peindre, par exemple, qu'une mère avec un enfmt, immédiatement l'infériorité de sa caractéristique éclate au grand jour. Plusieurs de ses Madones n'ont cessé d'exciter l'admiration des connaisseurs : aucune n'est devenue populaire au même titre que la Belle Jardinière, la Vierge à la chaise ou la Vierge de Sain! Sixte (sur le Christ de l'église Saint-Roch, voy. ci-dessus, p. 63o).

N'importe, aux yeux de tout historien, il est manifeste que la peinture véni-

Une Madone du Titien.

(Fragment de la Vierge des Pesaro.)

tienne une fois incarnée dans le génie du Titien, le salut, pour n'importe quelle École de la Péninsule, fût-ce pour celle de Milan, qui maintint si longtemps le drapeau de Léonard de Vinci, ne pouvait plus venir que des enseignements d'un tel maître. Quel malheur que les Mécènes si libéraux qui peuplaient alors la Péninsule, — les papes, les ducs de Florence, de Ferrare, d'Urbin, — ne l'aient pas, coûte que coûte, fixé auprès d'eux ou pris, à son défaut, un Véronèse, un Palma, un Bonifazio ! Les apparitions faites par ces maîtres à Rome, à Ferrare ou dans quelque autre ville, étaient trop courtes pour qu'ils pussent former des prosélytes. Le seul peintre supérieur qui se fixa à l'étranger, Sebastiano del Piombo, avait trop d'indolence pour faire école. Quant aux Franco, aux Pordenone et consorts, ils ne montraient pas un talent assez vigoureux pour agir sur leurs nouveaux concitoyens. Ce furent donc les étrangers et non les Italiens qui recueillirent le flambeau de l'art au moment où il allait s'échapper des mains du Titien. On sait à quel point Vélasquez, qui apprit à le connaître par les tableaux appartenant à la cour d'Espagne, Rubens et Van Dyek, qui séjournèrent à Venise, se sont inspirés de lui. Ainsi, grâce à ce commerce, de jour en jour plus intime, de nation à nation, les conquêtes une fois réalisées par le chef de l'École vénitienne furent définitivement assurées à l'art. Jusque dans notre siècle, combien un Turner ', un Eugène Delacroix, ne doivent-ils pas à ce prodigieux virtuose de la couleur !

1. Voy. Hamerton, Turner (Collection des Artistes célèbres), p. 48.

Marque typographique des Giunta.

(Edition des œuvres de Fracastor. Venise, i555.)

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Entrée de Charles-Quint à Bologne, d'après la gravure de Hogenberg.

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