‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 263 sur 304 · I . Taine, Voyage en Italie · texte numérisé non relu

I . Taine, Voyage en Italie

logique qui pouvait paraître dès lors épuisé. Ainsi, comme au temps de l'hellénisme, les dieux descendaient sur terre, se mêlant aux mortels, leur apportant, sinon toujours des exemples de vertus, du moins la vision d'un monde plus fortuné.

Étant donnée cette vocation de décorateur, c'est-à-dire de l'artiste qui ne veut point séparer la peinture de l'architecture, ni le tableau de son cadre, la tâche de Véronèse devait se circonscrire de bonne heure : au lieu d'expédier ses tableaux au loin, comme le Titien, il se consacra exclusivement à l'embellissement des églises ou des palais de sa ville natale ou des environs : Vérone, Trévise, Vicence et enfin Venise. Aussi sa réputation ne franchit-elle que lentement les limites de la Haute Italie ; au xvne siècle encore, la France ne possédait aucun de ses tableaux. Depuis, heureusement, nous avons bien regagné le temps perdu.

Ce n'est qu'en i555 — ainsi seulement à l'âge de vingt-huit ans — que Véronèse s'établit à Venise, où l'appelait un de ses compatriotes, le prieur du couvent de Saint-Sébastien. Cette demeure hospitalière devint pour lui un véritable canonicat : il y travaillait encore en i56o, puis de nouveau en 1670, quoique médiocrement rétribué (il ne reçut pour le plafond de l'église que i5o ducats, environ 7600 francs). Le Couronnement de la Vierge et l'Histoire d'Esther, telles furent les premières peintures qu'il y exécuta.

Le Couronnement de la Vierge, qui orne aujourd'hui l'Académie de Venise, est une composition heurtée, trop nombreuse en figures, avec des gestes discordants, bref telle qu'eût pu la concevoir un élève direct de Michel-Ange. Le sentiment du rythme, que Véronèse devait dans la suite porter si loin, y fait encore défaut; aucun motif d'architecture ne vient soutenir l'ordonnance ou mettre de la clarté, introduire de l'air, dans l'agglomération des figures. L'extrême jeunesse de l'artiste explique ces lacunes.

L'Histoire d'Eslber, composée des scènes suivantes : Esther présentée à Assuérus, Assuérus couronnant Esther, Esther obtenant du roi la liberté de son peuple, le Triomphe de Mardochée, a pour complément des balustres, des génies avec des festons, des figures en camaïeu.

Dans le Couronnement d'Esther, ce qui dut paraître nouveau ce fut l'art qui préside à l'arrangement des figures : elles se plient à toutes les exigences du groupement, avec une aisance et une fierté inconnues même de Mantegna, de Fra Bartolommeo et de Raphaël, les créateurs de la science de l'ordonnance.

Ici cet art tient du prodige : la composition affecte la forme d'un triangle à angle droit; à gauche, dans le bas, une suivante agenouillée; un peu plus haut, la tête d'une autre suivante; puis, sur la première marche du trône, Esther agenouillée, dans une attitude pleine de coquetterie. Sur le trône, Assuérus, et plus haut encore, contre la base d'une colonne, deux personnages. Deux autres personnages, debout devant les précédents, dans une attitude assez mouve-

PAUL VERONÈSE

mentée, et un chien d'arrêt, tranquillement assis, renforcent de ce côté la masse des figures.

Dans Esther devant Assuérus, ce ne sont que figures vues de côté dans les attitudes les plus compliquées : on dirait un défi à la régularité. La recherche du tour de force l'emporte sur l'inspiration. Mais c'est précisément ce qu'il fallait à ces raffinés de Vénitiens. C'est dans ce morceau probablement que Véronèse fit pour la première fois usage de ce que l'on pourrait appeler l'ordre oblique — les personnages se présentant tous de flanc ou de trois quarts, — source de combinaisons des plus originales et des plus imprévues' (gravé p. 455).

Le succès de Véronèse fut foudroyant : du coup on le reconnut pour l'héritier du Titien; celui-ci, qui comptait alors quatrevingts ans , s'inclina de bonne grâce devant l'heureux débutant et son admiration pour lui ne se démentit pas. Quelque huit années plus tard, lors d'un concours ouvert sous sa propre direction et sous celle de Sansovino , pour la décoration de la bibliothèque de Saint - Marc , l'illustre vieillard sollicita pour son émule les suffrages de ses concurrents et le fit proclamer vainqueur.

Avec le suffrage du Titien vint celui de l'architecte et sculpteur Sansovino, le grand dispensateur des commandes officielles.

Tout concourait à favoriser le jeune peintre de Vérone : Palma le Vieux était mort depuis longtemps (i52<°>); Paris Bordone séjournait tantôt en France, tantôt à Augsbourg; le Tintoret était absorbé par la décoration de la « Scuola di San Rocco » : ce n'étaient pas les Salviati, les Bonifazio, les Franco, les Schiavone, qui eussent pu lui disputer le sceptre'2.

La chronologie des ouvrages de Véronèse n'est pas facile à établir ; en effet, quoique porté par son tempérament aux compositions colossales et réservant

1. Véronèse peignit une autre suite de Y Histoire d'Esther, en sept compartiments, pour l'église de S. Nani délia Giudecca (Ridolfi, t. I, p. 3aô).

Page 1