‹ Histoire de l'art pendant la renaissanceChapitre 264 sur 304 · Voy. Yriarte, Paul Véronèse · texte numérisé non relu

Voy. Yriarte, Paul Véronèse

Le Couronnement d'Esther, par Paul Véronèse. (Eglise Saint-Sébastien à Venise.)

pour elles son amour, il mit au jour une infinité de tableaux (le Louvre seul en renferme une série : des Saintes Familles, l'Incendie de Sodonie, un Calvaire, d'un dessin serré comme celui d'un Primitif). Il m'a donc paru nécessaire de grouper par sujets les principales d'entre ces peintures, sauf à reprendre à l'occasion l'ordre des dates. Malgré leur nombre, elles se divisent avec une netteté parfaite en trois catégories d'importance à peu près égale : les sujets de sainteté, empruntés, saut quelques toiles, telles que Y Histoire d'Esther, aux Evangiles et à la Légende des Saints; puis les compositions mythologiques et d'histoire ancienne; enfin les compositions allégoriques. Quant aux deux cycles si fameux de la villa Barbaro à Maser et du Palais ducal de Venise, je leur consacrerai une étude spéciale, car ce serait un sacrilège que d'apprécier en courant ces œuvres maîtresses.

Dans cette longue galerie classique, analysons le tableau qui peut passer pour le chef-d'œuvre du maître : la Famille de Darius, de la National Gallery. C'est une merveille au point de vue de l'ordonnance : l'artiste a disposé les masses avec l'art le plus consommé; ici, le groupe en triangle comprenant la famille du roi vaincu; là, le groupe des figures parallèles, toutes debout, comprenant Alexandre et sa suite; puis le groupe en échelons à l'extrême gauche. Un rythme de lignes incomparable, et cependant nul vide : dès qu'un trou menaçait de se produire , vite l'artiste le bouchait au moyen de pages, de chevaux, de chiens, de boucliers ou autres accessoires; il n'avait que la peine d'étendre la main sur l'arsenal inépuisable formé par son imagination.

C'est là le procédé que Véronèse expliqua lui-même si bien dans sa déclaration devant le Saint Office : « Lorsque dans un tableau, dit-il, il me reste un peu d'espace, je l'orne de figures de mon invention ».

La Famille de Darius ne séduit pas moins par la beauté incomparable du coloris, aussi souple et chaud que chez le Titien, mais d'une note plus sévère, avec plus de tons sombres, sans que cependant ceux-ci aient poussé au noir.

Les expressions enfin sont aussi belles que touchantes, les attitudes d'un naturel et d'un pathétique achevés.

C'est ainsi que Raphaël, né à Venise, eût compris la représentation d'une scène de l'histoire antique.

Comme exemple de peintures bibliques, choisissons les Israélites sortant d'Egypte (ancienne galerie d'Orléans). Ce tableau nous montre une animation extrême et cependant sans confusion aucune. Au premier plan, sur les marches de quelque palais, des hommes tous actifs et empressés; les uns ficellent un paquet, d'autres chargent sur leurs épaules des sacs de provisions, ou, les mains pleines de paniers, de vases, se retournent pour crier un ordre à leurs compagnons; plus loin, d'autres qui se consultent. Il est impossible de peindre avec plus de vivacité une scène de départ. Que de motifs heureux, saisis sur le

PAUL VÉRONÈSE. 647

vif et montrant avec quelle sûreté l'auteur savait faire mouvoir la machine humaine, dans les attitudes les plus difficiles et en même temps les plus naturelles et les plus pittoresques !

Comment le christianisme, à son tour, fut-il interprété par Véronèse ?

Faisons dès le début la part du feu, afin de pouvoir admirer sans réserve tant de pages splendides. Ce « corpus mortuum », ce sont les scènes religieuses de l'ordre triste, les scènes de la Passion, les scènes de martyre. Véronèse est le peintre attitré des heureux et des riches, le peintre des festins, des triomphes et des apothéoses ; ne lui demandons pas d'exprimer la souffrance physique, la douleur morale : il ne s'y entend pas. Il représente l'épicurisme auquel devait fatalement aboutir la Renaissance, dont il forme ainsi l'expression la plus logique, sinon la plus haute.

Dans la Sainte Fa mil le du Louvre (n° 94), quoique ce somptueux appartement ne rappelle en rien la crèche de Bethléem, la Vierge, saint Joseph, les deux saintes, nous transportent sans trop de difficulté dans le monde idéal des acteurs du Nouveau Testament, des Vierges émues ou glorieuses, de l'Enfant miraculeux, du vénérable saint Joseph. Mais, pour nous prouver que tout cela n'est pas une fiction, l'artiste introduit une religieuse bénédictine, dans le costume du temps et avec tous les caractères d'un portrait : il met ainsi dans notre esprit une note précise, vivante, et nous prouve que nous ne rêvons pas.

Plus appropriée encore au génie de Véronèse était la représentation des festins ou banquets : Noces de Cana, Saintes Cènes, Cènes d'Einmaùs, thème si souvent développé par les artistes chrétiens, depuis Giotto, Andréa del Castagno, jusqu'à Léonard de Vinci, Raphaël et Gaudenzio Ferrari. Le peintre véronais s'en fit bientôt une spécialité. Il peignit d'abord les Noces de Cana, du Louvre, celles du Musée de Dresde (autrefois à Modène), le Repas che^ Si mon Je Pharisien, avec la Madeleine aux pieds du Christ (1670), autrefois dans l'église Saint-Sébastien à Venise, aujourd'hui au Musée de Milan; un autre exemplaire, provenant de l'église des Servîtes, aujourd'hui au Louvre ; un troisième, au Musée de Turin; le 'Repas che^ Lévi (i573), autrefois dans l'église Saints-Jean-et-Paul, aujourd'hui à l'Académie de Venise; les Disciples d' Emma ils , au Louvre; le Festin de Grégoire le Grand, au Monte Berieo à Vicence1.

Depuis le Titien, l'habitude en était prise : les Vénitiens voulaient, coûte que coûte, des toiles colossales. Les compositions de Véronèse, dit à ce sujet M. Yriarte, « représentent après celles du Tintoret le plus vaste amoncellement de créatures humaines évoquées ou mises en mouvement sous un ciel pur, dans une atmosphère limpide, avec tout le relief de la vie, toute la grâce, la force et la jouissance que le génie seul dispense à ses créations"2 ».

1 . Constatons qu'à un moment donné, l'an VIII de la République, les quatre Canes de Véronèse figuraient au Louvre.

Page 1