Yriarte, Paul Véronèse, p
3. En i58o, huit années avant sa mort, Véronèse avait déjà en dépôt chez les banquiers 6000 sequins (plus de 3ooooo francs de notre monnaie). Nous savons en outre par sa déclaration de biens qu'il avait acquis plusieurs domaines assez considérables dans les environs de Trévise. Il retirait des uns des fermages en argent, des autres des provisions, par exemple chaque année un porc de 100 livres, 2 paires de poules, 5o œufs, etc. Malgré la plus brillante
Figure décorative, par Paul Véronèse.
(Villa Barbaro, à Maser.)
sonne, à un artiste sensible, délicat, poète, mais en quelque sorte à une force de la nature, inconsciente, produisant, produisant sans cesse, comme sous une pression venant du dedans.
L'homme en effet n'avait aucune des qualités qui distinguaient Giorgione ou le Titien; assez peu lettré, ce semble, rangé, économe, ses dehors ne répondaient en rien aux trésors d'imagination accumulés sous cette enveloppe peu séduisante. Est-il rien qui prouve davantage avec quel soin il faut distinguer le caractère du talent et l'homme de l'artiste !
Qu'importe d'ailleurs le caractère chez celui-ci — c'est la matière périssable, dont tout au plus les contemporains apprécieront les qualités ou les défauts. Le talent , au contraire , c'est l'effluve impalpable qui vivra à travers les siècles.
Même après son établissement définitii à Venise, Véronèse retournait à tout instant sur la terre ferme pour décorer le palais ou la villa de quelque patricien de ses amis. Vers i56o, il exécuta, en collaboration avec J. B. Zelotti, les peintures de la villa des Porti, à Tiene, dans le Vicentin. Donnons une idée de ces peintures d'après M. Yriarte : « Dans la salle principale, il divisa les surfaces en grands panneaux représentant des jeux, des. réunions, des cavaliers, des décamérons, des chasses, des bals, des sujets pleins de gaieté, qui n'étaient que prétextes à une peinture joyeuse et animée, encadrés de figures en clair-obscur faisant corps avec l'architecture : Pallas, Mercure, Mucius Scasvola, Antoine et Cléopâtre , Sophonisbe et Massinissa , tout ce monde de la mythologie , de l'histoire et de la poésie, tous les héros et les déesses singulièrement mêlés à des chevaliers véronais, vicentins et trévisans, à des patriciens de Venise, des chasseurs à l'épieu, des sénateurs en villégiature, des guerriers au repos accompagnés de pages et de « gentildonne ' » .
Peu de temps après son mariage, vers i566 (d'après Janitschek), et non pas avant 1 563, comme on l'a affirmé, Paul Véronèse entreprit la décoration d'une villa élevée par les soins de ses amis Daniel Barbaro, le patriarche d'Aquilée, et Marc-Antoine Barbaro (voy. p. 278). Cette date de i566 expliquera, nous le verrons tout à l'heure, bien des particularités.
Le village de Maser (en italien Masera ou Masiera) est situé à trois heures de voiture de Trévise. « La route qu'il faut prendre, dit Charles Blanc, traverse une contrée fertile, cultivée par une population heureuse, riche et forte. Les femmes y sont belles à tous les âges, même dans la vieillesse; elles ressemblent alors à des sibylles de Michel-Ange. Leur regard est à la fois aimable et fier. Du haut de leurs charretées de foii>, elles nous saluaient en riant et se
aisance, l'artiste, dans son mémorandum, cherche à apitoyer les magistrats sur la modicité de ses revenus (« le poche entrate che possedo »); c'était décidément la litanie favorite de tous les artistes de la Renaissance. (Yriarte, Paul Véronèse, p. 65.) 1. Paul Véronèse, p. 16-18.
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Sainte Famille, par Paul Véronèse. (Musée du Louvre.)
PAUL VERONESE
rejetaient ensuite dans les bras de leurs frères ou de leurs maris, hommes, robustes à la taille bien prise, à l'air sérieux et doux, qui par moments nous rappelaient les Moissonneurs de Léopold Robert1. »
Dans la suite des temps, la villa Barbaro déchut singulièrement de son antique splendeur : un instant, à la fin du siècle dernier, le séjour du dernier doge de Venise, Louis Manin, lui rendit quelque notoriété. Puis le silence se fit de nouveau autour d'elle. Aucun guide moderne n'en signalait même l'existence, lorsque M. Yriarte, a qui l'histoire de l'art vénitien est redevable de tant de services, la remit en lumière dans un article de la Revue des Deux Mondes. Depuis, l'œuvre créée par la collaboration de Daniel Barbaro, de Palladio, de Vittoria et de Véronèse a reconquis son ancienne réputation ; tous les amis de l'art font à Maser un pieux pèlerinage, et la photographie a répandu au loin l'image de ses merveilleuses fresques.
Une galerie, un salon, quatre chambres, tel fut le domaine assigné à Paul Véronèse. Il y multiplia à la fois les personnifications les plus brillantes et les poses les plus pittoresques, le peintre chez lui ne se séparant jamais du poète.
Dans la galerie il plaça sous des niches des femmes, de taille colossale, jouant des instruments les plus variés : viole, mandoline, cimbale, trompette, hautbois, flûte, orgue. Ce sont de coquettes'Vénitiennes, à la mine tantôt éveillée, tantôt langoureuse, aux draperies amples et étoffées, retombant en larges plis, avec une sorte d'abandon, sur les pieds nus chaussés de sandales. Je ne puis mieux les comparer qu'aux délicieux anges de Melozzo da Forli, qui sont cependant d'un art supérieur, avec plus de netteté dans la silhouette et plus de rythme dans les mouvements.
Puisque j'ai touché à la musique, je parlerai tout de suite de l'admirable composition représentant l'Harmonie. Elle comprend deux femmes assises, jouant, l'une du violon, l'autre du violoncelle, et, entre elles, un enfant à moitié nu qui manie également l'archet. Il est facile de reconnaître dans ce motif le développement d'une de ces scènes de concert si chères aux artistes vénitiens, empressés dès les temps des. Bellini, des Carpaccio et des Cima à placer des chœurs d'anges au pied du trône de la Vierge, ou encore la mise en œuvre de Concerts dans le genre de ceux de Giorgione. C'est que les Vénitiens étaient musiciens dans l'âme; sans la musique, point de fête complète. Poètes
L'Harmonie , par Paul Véronèse.
(Villa Barbaro, à Maser.)
I Galette des Beaux-Arts : 1878, t. I, p. 386.
médiocres, architectes, statuaires, dessinateurs incorrects, ils mettaient toute leur gloire — eux les derniers venus au banquet de l'art ■ — à exceller dans cette branche qui répond, elle aussi, à la dernière évolution du beau.
Le groupe de l'Harmonie est d'une structure inimitable, aussi profondément savante et rythmée que libre et audacieuse. Quel contraste merveilleux que celui entre le violon baissé sur l'épaule de la joueuse, à l'extrémité de gauche, et le violoncelle qui se dresse dans les airs du côté opposé ! Seul Raphaël avait jusque-là saisi à ce point la science des contrastes pittoresques.
Remarquons aussi l'extrême variété des types : elle prouve que Véronèse, n'ayant pas de modèle attitré, cherchait ses inspirations autour de lui, deci delà, au milieu de ces belles populations du Trévisan. Les têtes sont d'ailleurs ce qu'il y a de moins parfait dans les fresques de la villa Barbaro : elles sont parfois assez vides et vulgaires. Dans le fait, Véronèse ne retrempait pas assez son idéal à la source du portrait : il cultiva à peine ce genre.
Le plafond des Planètes et des Eléments se compose d'un octogone entouré de quatre rectangles et de quatre écoinçons, d'une ordonnance à la fois riche et harmonieuse. Dans les rectangles, des figures en grisaille, d'un fini exquis; dans les écoinçons, des fresques allégoriques (les Quatre Éléments) avec un rare luxe d'attributs et une fécondité de motifs encore plus extraordinaire : une femme assise tenant à la main une branche de lis, et ayant à côté d'elle un paon, et un enfant qui lâche une hirondelle attachée par la patte, représente Junon, prise comme personnification de l'air, tandis que Cybèle représente la terre, Vulcain le fer et Neptune l'eau. Le centre est occupé par huit figures assises, ayant chacune au-dessous d'elle les signes du Zodiaque ou des Planètes (le Taureau, la Balance, le Bélier, le Sagittaire, deux Colombes qui se becquètent), etc.
Comment des juges aussi clairvoyants que Charles Blanc et M. Yriarte n'ontils vu dans ce plafond que Y Olympe} Et tout d'abord, à supposer qu'il s'agisse de l'Olympe, il aurait fallu représenter Cérès, Minerve et Bacchus, qui manquent. En réalité, la composition a un sens à la fois plus profond et plus topique : elle représente le système planétaire, la Terre, montée sur un. dragon et autour d'elle le Soleil, la Lune, puis les Sept grandes Planètes, sous la forme d'Apollon, de Diane, Saturne, Jupiter, Mars, Vénus et Mercure.
Ces figures pleines d'abandon, peut-être même trop isolées les unes des autres, sont facilement reconnaissables à leurs attributs : Apollon à sa lyre, Mercure à son caducée, etc. Jupiter, assis à côté de l'aigle, et Saturne, serrant la faux de son bras nerveux, sont d'une rare grandeur, qui fait penser à Michel- Ange; Diane au contraire, assise entre deux -chiens dont l'un lui lèche la figure (gravée p. 4), d'une grâce parfaite. Cybèle, peut-être un peu trop ramassée sur elle-même, caresse deux lionceaux d'une fière tournure et qui ne ressemblent en rien aux lions de fantaisie de Raphaël. Plus loin Pluton et Cérès (le dieu des Enfers, vu de dos, tenant une clef gigantesque; la déesse des
PAUL VÉRONE SE
moissons, assise, faisant face au spectateur, dans une pose d'une liberté et d'un charme indéfinissables. Puis Apollon et Vénus, tournés l'un vers l'autre Apollon tenant la lyre, Vénus, qui semble l'interpeller, s'appuyant d'une main sur le sol, et soutenant de l'autre un enfant nu qui joue sur ses genoux (gravé à la fin du présent chapitre).
Rien d'antique dans les types, rien d'antique non plus dans les attributs ou le costume : Paul Véronèse est de son temps, tout en tirant parti des leçons que le passé peut lui offrir.
Au-dessous du plafond des Planètes règne une galerie circulaire, comme un balcon intérieur, fermée par une balustrade de marbre, réminiscence palpable du plafond peint par Mantegna au château ducal de Mantoue (p. 042). A ce balcon paraissent une dame avec sa vieille nourrice, un jeune garçon tenant un chien, un page qui lit, un singe, un griffon, un enfant qui parle à un perroquet. « C'est ainsi, ajoute Charles Blanc , que les fortunés maîtres de céans n'ont qu'à sortir de leurs chambres liantes et à se
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Junon (l'Air), par Paul Véronèse.
mettre au balcon qui sur- (Villa Barbara, à Maser.)
monte leur salle de gala
pour causer familièrement avec les dieux. Ils n'ont qu'à étendre la main pour toucher la robe de Junon, les épaules de la blonde Vénus, pour faire jouer leurs enfants avec les Amours et leurs épagneuls avec les chiens de Diane' ».
Dans le plafond des Planètes, les réminiscences de la Farnésine sautent aux yeux : par exemple dans la femme vue du dos. Véronèse avait d'ailleurs déjà eu l'occasion, lors de son séjour à Mantoue, d'entrevoir Raphaël à travers les fresques de Jules Romain, au château ducal et au palais du Té. Le choix même du sujet rappelle également un ouvrage célèbre de Raphaël : les Planètes, exécutées en mosaïque à Santa Maria del Popolo.
Ailleurs, l'Été et Y Automne montrent un enchevêtrement de figures peut-être excessif: huit hommes, femmes et enfants resserrés dans un étroit espace. Particulièrement belle est la femme nue, avec des épis dans les cheveux, vue de dos dans une attitude aussi aisée que gracieuse.
Le Printemps abonde également en motifs variés et originaux, entre autres