L'ÉDUCATION
ment du devoir. Le rôle de ce que Flaubert appelait l'Éducation sentimentale était certainement des plus bornés : l'élément romanesque, aussi bien que la sensiblerie à la Rousseau, jouissaient d'un égal discrédit.
Est-il nécessaire d'ajouter que, vis-à-vis de natures particulièrement ardentes ou vicieuses, tant de beaux préceptes demeurèrent souvent impuissants? Ils réussirent tout au plus à faire dissimuler certains instincts sous des dehors plus aimables, en d'autres termes, à substituer l'hypocrisie au cynisme.
Les traités que nous venons d'examiner s'adressaient avant tout aux classes supérieures. En quoi consistait l'éducation donnée aux enfants des classes ouvrières, nous l'apprenons par l'autobiographie du sculpteur Raffaele da Montelupo. Son oncle, qui avait été soldat et qui habitait Empoli, ayant pris le jeune Raphaël avec lui, le plaça dans une école tenue par un prêtre, et lui ht apprendre à lire « d'ogni sorta di lettere », à écrire en caractères de chancellerie, et à calculer. Le soir, l'écolier lisait à sa tante et à ses cousines, qui s'étaient prises de tendresse pour lui, des récits de batailles (« libri di battaglie »), etc.1.
Si nous considérons, pour terminer ce paragraphe, l'éducation et l'instruction telles qu'elles étaient données dans les campagnes, nous arrivons à cette conviction que les populations rurales de l'Italie étaient infiniment plus instruites au xvi° siècle qu'au xviii1' ou au xixr>. Montaigne raconte qu'il vit près d'Empoli des paysans qui s'escrimaient le luth à la main, et des pastourelles qui connaissaient l'Arioste (p. 471).
En résumé, l'impression qui se dégage des faits aussi bien que des appréciations des voyageurs étrangers, bons juges en pareille matière, parce qu'ils voient l'ensemble plutôt que les détails, est que l'Italie avait une civilisation aussi raffinée qu'homogène, un gouvernement ferme et intelligent, une police des mieux faites (avec quelle rigueur n'était pas organisé le système des quarantaines ou celui des signaux destinés à annoncer les incursions des corsaires!), que les mœurs y offraient un mélange de dignité et de facilité. Une nation pouvait aller loin avec de tels éléments d'ordre et de progrès.
L'irritante question de la moralité italienne vidée, après celle du sentiment national et du sentiment religieux, il nous reste à compter avec les conventions mondaines, qui contribuent à donner à chaque milieu, et partant aux productions de l'art, leur caractère spécifique. Toute société vit de conventions et de préjugés, même la société américaine moderne, la moins gênée par les traditions du passé, et partout la mode tyrannise au lieu de raisonner : le problème qui se pose devant nous est de savoir s'il entrait dans la société
[. Gave, Cnrteggio, t. III, p. 583.
de la Renaissance plus d'arbitraire ou plus de logique que dans celle de nos jours, si l'art — notre principal objectif — y trouvait une source d'inspiration plus féconde ou non.
Malgré l'extrême diversité des mœurs — pour ne point parler de la langue et du costume — dans les différentes régions de l'Italie, la Renaissance, de tout temps si soucieuse des intérêts de l'éducation, avait développé partout au
même point la politesse et le culte des belles manières. Cédant au courant aristocratique qui la dominait, elle fit même une place plus large que par le passé à l'étiquette, l'odieuse étiquette. Celleci, toutetois, n'atteignit pas encore aux exagérations de l'ère suivante.
Même chez les plus orgueilleux de ces souverains, on trouve le côté humain qui, un siècle plus tard, fera si complètement défaut au Roisoleil. Ce ne serait pas dans cette société ardente, souvent vicieuse, mais somme toute encore si vivante, que l'on aurait vu surgir des difficultés telles que celles qui empêchèrent la reine Christine de Suède et le prince de Condé de se voir, malgré leur sympathie réciproque, pendant leur long séjour à Bruxelles1.
A Florence, l'esprit républicain conservait quelques droits. Le premier grandduc, Cosme de Médicis, agissait en dictateur plutôt qu'en souverain. A Rome, malgré la rigueur" et la complication du cérémonial, l'accès auprès du Saint- Père était des plus faciles. Nous voyons sans cesse les Clément VII et les Paul III s'entretenir, familièrement avec les artistes, écouter leurs objections, rire de leurs saillies, ou encore embrasser publiquement l'Arétin.
En thèse générale, les progrès de l'étiquette furent en raison directe de
La Toilette au x\T siècle.
Portrait defemme, par Paris Bordone. Musée de Vienne.
i. Voy. le t. V de V Histoire des brinces de Coude, du duc d'Aumale.
LES MŒURS
l'influence espagnole. Un séjour de peu de mois à la cour de Madrid était considéré comme suffisant pour rendre les grands seigneurs italiens fiers et ombrageux, d'aimables et obligeants qu'ils avaient été auparavant. Les sujets de François-Marie II d'Urbin et ceux d'Emmanuel-Philibert de Savoie en firent la remarque aussitôt après le retour de ces princes1.
D'ordinaire, la gravité dominait : sans être précisément banni, le rire était relégué au second plan; on lui préférait l'ironie, les mordantes pasquinades, les « capitoli ». Quant au comique, au gros comique d'Arlequin, de Pantaléon, du docteur, de Polichinelle, de Pierrot et de Colombine, il n'éclatera librement que plus tard2.
Par suite des tacilités fournies par l'imprimerie, on codifia jusqu'aux lois de la conversation, de l'art épistolaire, de la danse3, bref de toutes les obligations et de toutes les convenances sociales.
Je laisse à deviner ce qu'il entra de ménagements, de nuances et de raffinements dans l'organisation d'un simple ballet! Au moyen âge, la gaieté native, la verve avaient dominé, je le parierais : désormais tout est voulu, raisonné, savant;
1. Ugolini, Storia âci conti e duchi d'Urbino, t. II, p. 336.
2. Notons, comme une contradiction qui est à rapprocher de celle qui a été signalée plus haut (p. 66), l'usage d'entretenir des bouffons. Un « Fra Bachio, buffone fiorentino », se trouvait en i535 au service de Paul III; un autre pape, Jules III, fit venir toute une bande de fous. Le marquis de Vast avait également à son service un bouffon. (Lettere di Principi, t. III, fol. i5o. — Brantôme, Œuvres complètes, édit. Lalanne, t. I, p. 20,5, t. III, p. 217, t. V, p. i53. — Luzio et Renier, Mantova e Urbino, p. 168- 169.) Rabelais nous montre le Moret, « archibouffon d'Italie, monté sur un bien puissant roussin, et tenant en main quatre lances liées et entées dedens une, soy vantant de les rompre toutes d'une course contre terre..., ce qu'il essaya fièrement, picquant son roussin, mais il n'en rompit que la poignée, es s'accoustra le bras en coureur buffonique. » (La Sciomachie, p. 10. Lyon, 1549.)
3. Particulièrement intéressant est le traité dédié en i58i à Bianca Capcllo par Fabritio
La Toilette au xvi" siècle.
La Belle du Titien. (Musée du Louvre.)
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on serait tenté de dire précieux. L'esprit gagne-t-il véritablement à se quintessencier ainsi ?
Il est des époques où la chasse aux jouissances de vanité ou la poursuite des plaisirs sensuels que procure la richesse, prime tout autre sentiment. L'Italie du xvic siècle valait mieux : bien des sentiments généreux se mêlaient à son épicurisme; jamais on n'avait poussé aussi loin l'amour des choses de l'esprit.
Assurément, les petits déployaient toute leur activité pour s'enrichir, et les grands pour monter encore plus haut. Beaucoup ne reculaient pas devant la iraude et la violence. Mais du spectacle de ces milliers d'existences se dégage le désir du repos, le culte d'une vie tranquille, partagée entre le monde et la nature.
A Venise même, la ville commerçante par excellence, les patriciens, libres autant qu'on pouvait l'être dans une République aussi autoritaire, jouissaient paisiblement des richesses conquises par le commerce avec l'Orient. La sérénité de ces épicuriens éclate dans les productions de l'art, faciles, riantes, voluptueuses.
Une société aussi policée, aussi mondaine, aussi tamiliarisée avec les jouis-
Caroso de Sermoneta : II Ballarino . ... diviso in due Traltali ; ml primo de' qitali si dimostra la diversité dei nomi che si danno agli atti, et movimenti che intervengono nei Balli : et cou moite Regole si dichiara cou quali créance, et in che modo debbauo farsi. Ncl secondo s'insegnano diversi sorti di Balli et Balletti si ail' uso d'Italia, corne a quello di Fronda et SpagnO. Ornato di moite Figure. Et cou Ylntavolatura di Liuto, et il Sobrano délia Musica délia sonata di ciascuu Ballo. (Venise, Ziletti, i58i.)
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Un Bal italien au xvt siècle.
D'après la gravure de Giaeomo Franco.