LES ARTS DÉCORATIFS
beau plongeait et dans les événements principaux de la vie de famille et dans les réjouissances publiques. Banquets, mascarades, représentations théâtrales, tournois, entrées solennelles, couronnements, funérailles, mirent tour à tour à l'épreuve l'imagination des Peruzzi, des Jules Romain, des Leone Leoni et de tant d'autres (voy. p. 189-190).
Pendant cette dernière période, les symptômes qui auparavant ne s'étaient accusés qu'avec plus ou moins d'intermittence, gagnent en intensité, en attendant la dégénérescence finale. L'abîme entre le grand art et les arts décoratifs se creuse de jour en jour (t. II, p. 32 et suiv., 816-818). Si Michel-Ange consent
Bancs et Pupitres italiens du xvr siècle, d'après les dessins de iUiehel-Ange. (Bibliothèque Laurentienne.)
encore à modeler, pour le duc d'Urbin, la maquette d'une salière' ou à fournir les modèles des pupitres et des bancs de la Bibliothèque Laurentienne, à peu de temps de là les contemporains de Perino del Vaga s'étonnent de voir celui-ci accepter avec complaisance une foule de tâches jugées indignes d'un « virtuose ». La fondation des Académies (p. 196) précipite la rupture entre 1' « arte del disegno » et les procédés d'une application plus pratique. Est-il surprenant que, réduits à leurs seules forces, se sentant incapables d'inventer et n'osant solliciter le concours des architectes, des statuaires, des peintres, les céramistes, les émailleurs, les sculpteurs en bois, et leurs congénères, trouvassent plus simple de copier des estampes! Vis-à-vis de combien d'entre eux Marc-Antoine, pour ne citer que lui, n'a-t-il pas joué le rôle de Providence !
1. Voy. l'article de M. de Fabriczy dans YArchivio storico dell' Arte de 1894, p. l5l-l52.
Tout en s' efforçant de faire tenir dans un cadre commun les diverses branches de l'art décoratif, la Fin de la Renaissance se montra soucieuse de laisser à chacune d'elles une autonomie relative. Son rêve était de concilier l'harmonie avec la liberté. Rien de moins systématique que le programme qu'elle traçait aux décorateurs : la fantaisie pouvait s'y donner carrière à côté des combinaisons les plus savantes. C'est par où cette époque, vivante et généreuse, se distingue avantageusement de certains styles plus récents, et notamment du style Empire, si monotone et si mortellement ennuyeux, quoi qu'en disent les quelques fanatiques qui essayent, en cette fin de siècle, de le remettre en honneur.
Les artistes industriels de la Fin de la Renaissance ont pu commettre des erreurs; ils ont du moins fait preuve jusqu'au bout d'une véritable probité professionnelle : l'exécution est infiniment moins hâtive dans l'orfèvrerie, le mobilier, la céramique, l'art textile, que dans la sculpture ou la peinture.
La dégénérescence ne s'est pas produite à la même heure dans toutes les branches de l'art; mais dans toutes elle s'est traduite, parfois fort tard, par la vulgarité de l'ornementation. L'exemple donné par les architectes de la queue de Michel-Ange ne pouvait manquer de réagir sur des spécialistes, de plus en plus habitués à demander leurs modèles aux représentants du grand art.
Se réglant sur eux, ils placèrent la recherche du relief et du mouvement au-dessus de l'harmonie ou de la pureté des lignes; tentation d'ailleurs bien explicable chez une génération fière d'avoir enfin réussi à dominer la matière et à traduire librement toutes ses aspirations.
L'abus de la figure humaine, qui se substitue progressivement à l'ornementation végétale ou à l'ornementation plane, n'est que le corollaire de ces tendances; on a vu, dans notre chapitre sur l'influence antique (p. 110-112), à quel point on prodigua, sans nécessité appréciable et même contre toute vraisemblance, les motifs mythologiques ou allégoriques.
La Glyptique avait été jusque-là un art essentiellement anonyme; à peine si quelques noms de graveurs en pierres dures du xve siècle ont été sauvés de l'oubli '. Aussi bien s'étaient-ils appliqués plutôt à copier les modèles de l'antiquité qu'à créer des compositions originales. Même dans l'œuvre des Giovanni délie Corniuole et des Domenico dei Cammei, on ne trouve guère que des portraits (voy. t. II, p. 821). Dans le premier quart du xvie siècle, la situation change : les Pier Maria da Pescia, les Valerio Belli, les Giovanni da Castelbolognese, les Cesati, les Matteo del Nassaro, disputent aux statuaires la faveur des grands et l'emportent parfois sur eux ; les cours de France, d'Espagne, d'Allemagne, de Bavière, de Pologne, rivalisent de sacrifices pour se les attacher. Ces maîtres abordent en même temps les scènes les plus com-
1. Bibl. : Babelon, la Gravure en biems fines. Camées et Intailles. Paris, 1894.