CHAPITRE I
I. LE PATRIOTISME ET L ART. - LE COSMOPOLITISME, LE SENTIMENT NATIONAL ET L'ESPRIT RÉGIONAL. — II. LE GOUVERNEMENT INTÉRIEUR.
^ our juger sainement l'Italie du xvf siècle, il faut nous rappeler qu'autre chose est la grandeur militaire, l'énergie des caractères, la pureté des mœurs, et autre chose l'essor littéraire ou artistique; que, s'il a été donné à quelques nations privilégiées de réunir au même moment toutes les supériorités, trop souvent les fleurs délicates de la civilisation s'épanouissent seulement après qu'un peuple, renonçant à dominer par les armes, cherche à dominer par les arts de la paix; que trop souvent la dissolution morale et le raffinement intellectuel sont étroitement liés l'un à l'autre. Force nous est de choisir entre la matière et l'intelligence, entre les générations dures, brutales, égoïstes, vivaces comme les mauvaises herbes, et les générations qui sacrifient tout aux jouissances de l'esprit.
Cette mission, en quelque sorte providentielle, de fournir à tour de rôle un idéal aux contemporains et à la postérité, n'est-elle pas elle-même en contradiction avec les besoins égoïstes de la conservation et de la préservation ? Toute la question en effet est là : vaut-il mieux qu'une nation vive obscurément, dans la pratique de toutes les vertus publiques et privées, ou bien
qu'elle brille dans les hautes sphères de l'intelligence, qu'elle recule les limites des connaissances, qu'elle élève et ennoblisse la vie d'un chacun pour le plus grand bien et la plus grande gloire de l'humanité? En un mot, les devoirs vis-à-vis de la civilisation ne comptent-ils pas autant que les efforts en qui se résume, pour une race ou un peuple, ce que l'on appelle aujourd'hui la lutte pour l'existence?
Remercions et bénissons la nation qui, à travers tant d'éclipsés, n'a pas désespéré, qui a cru dans une civilisation plus parfaite, dans le progrès, le résultat le plus clair, à coup sûr, des luttes d'ici-bas. Les méfaits des Italiens du xvie siècle ne regardent que leur conscience, leurs erreurs politiques n'intéressent que leurs compatriotes et leurs descendants ; mais leurs écrits, leurs créations artistiques, leur idéal de poésie et de beauté, relèvent du jugement de la postérité entière, dont ils lui assurent à jamais la gratitude.
Tout ce qu'elle pouvait ambitionner de gloire, en dehors de la puissance politique, il est certain que l'Italie l'avait alors : ses généraux et ses amiraux gagnaient des batailles pour le compte de l'empereur, du roi de France, du roi d'Espagne; ses ingénieurs militaires l'emportaient sur tous dans l'art de fortifier les villes ou dans celui de les prendre, et ses ingénieurs civils dans celui d'établir des voies de communication; ses médecins étaient appelés en consultation jusqu'en Ecosse ou jusqu'en Turquie; ses savants enseignaient dans les principales universités de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre. Et quelle armée de littérateurs et d'artistes italiens dans toutes les cours étrangères, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, médailleurs, chanteurs, comédiens ! Le spectacle est le même que celui que nous offre la Grèce antique : l'Europe entière, tributaire de la nation vaincue, qui prend sa revanche dans l'exploitation des choses de l'esprit.
Cette radieuse expansion, cette conquête pacifique de~FEurope ne servent qu'à faire mieux ressortir toutes les misères intérieures, l'impuissance politique, l'abdication devant les Espagnols, qui s'installent, au nord dans le duché de Milan, au sud dans le royaume de Naples, et qui dirigent à leur gré le gouvernement des autres régions de la Péninsule. Comment le sentiment patriotique s'est-il affaibli à ce point, comment tant de vivacité intellectuelle s'est-elle alliée à tant d'indifférence pour l'autonomie et l'indépendance nationales?
Certains historiens, entre autres le très éloquent et très partial Sismondi, me paraissent avoir pris l'effet pour la cause quand ils ont écrit que tous les malheurs de l'Italie sont venus de la disparition de la liberté. Mais l'amour de la liberté n'est-il pas précisément la marque distinctive de l'énergie des caractères? Et cette énergie n'a-t-elle pas forcément diminué en raison même de l'effort prodigieux déployé par les Italiens pendant tant de siècles? En un mot, aux explications tirées de l'organisation politique, ne serait-il pas plus
LE SENTIMENT NATIONAL
judicieux de substituer celles tirées de la physiologie? Une génération taiblit devant l'étranger ou se plie aux volontés d'un tyran parce que celles qui l'ont précédée ont épuisé la provision de vitalité départie à chaque peuple.
L'adoption de tel ou tel principe de gouvernement n'a qu'une action relative sur les destinées d'un peuple : son état de santé, son degré de jeunesse, de maturité ou de vieillesse, voilà où réside le secret de ses exploits ou de ses défaillances. De même que la première maladie venue mord plus cruellement sur un corps fatigué et épuisé, de même cet immense corps qui s'appelle une société, cet être collectit dont il faudrait étudier les déformations comme on étudie celles du cerveau de tel ou tel patient, finit par aller à la dérive sous l'action du souffle le plus léger.
Telle égratignure, qu'un homme bien portant peut impunément traiter par le mépris, devient chez les anémiques une cause de décomposition; tel remède se change en poison, telle défaite accidentelle, dont une nation jeune se relève comme d'un taux pas, entraine une décadence irrémédiable chez une nation vieillie. Divisée, l'Italie du xif ou du xm" siècle l'avait été autant que l'Italie du xvie siècle; pourquoi l'une a-t-elle repoussé les envahisseurs, tandis que l'autre les a subis! Uniquement parce que les ressorts étaient aussi tendus à l'époque de Frédéric Barberousse et de Frédéric II qu'ils étaient relâchés au temps de Charles-Quint.
L'effet de l'âge, si je puis ainsi m'exprimer, sur l'état physiologique et psychologique de l'Italie une fois constaté, une série de phénomènes s'expliquent avec une netteté parfaite. Nous comprenons enfin pourquoi, chez cette nation parvenue à la maturité, la réflexion l'emporte sur les facultés sensitives et imaginatives qui s'étaient incarnées dans le moyen âge, et pourquoi
E. Miintz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. 2
Un général italien au xyi* siècle.
Buste de Julien de Médicis, par Michel-Ange.
(Sacristie de l'église Saint-Laurent à Florence.)
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la Renaissance marque l'avènement de la raison, de la « Déesse Raison ». L'Italie pèse et calcule, au lieu de suivre, comme les nations jeunes, les impulsions du cœur, les élans de l'imagination. Quel élément artificiel et desséchant ne s'introduit pas ainsi dans un organisme si vivant naguère ! C'est comme si l'on voulait faire abstraction du corps pour ne tenir compte que de l'esprit. Générosité et héroïsme, saintes ardeurs de la jeunesse, amour même, autant de passions subordonnées aux iacultés critiques. Cette loi se vérifie en d'infinies applications : l'égoïsme se substitue au patriotisme, la prudence à l'inspiration, les artifices de la diplomatie aux résolutions viriles. Cédant à la
force, tout en conservant le droit de juger leurs vainqueurs, les Italiens prennent l'habitude de préférer les réalités aux principes, de tout rapporter aux intérêts du jour, de juger froidement, au lieu d'agir par sentiment. Même vis-à-vis des obligations les plus sacrées, ils en viennent à faire par intérêt ou par gloriole ce qu'ils faisaient auparavant par devoir. Il arrive ainsi fréquemment dans l'histoire que les peuples les plus faibles au point de vue physique déploient au point de vue intellectuel les facultés les plus subtiles. C'est un entraînement et une sélection, analogues aux phénomènes que l'on observe dans le règne animal ou végétal. Les Italiens y atteignirent à une rare virtuosité. Au fur et à mesure que leur puissance déclinait, les qualités correspondant à leur faiblesse se développaient. On a prétendu que l'Italie de la Renaissance était dominée par l'idée d'art1. C'est une confusion : ce que l'on appelle ici art, n'a rien à voir avec les beaux-arts; c'est en réalité le triomphe de la logique, la perfection, raisonnée en toutes ses parties, qu'un souverain donne à l'organisation de ses États, un général à l'élaboration d'un plan de campagne, un savant à la solution d'un problème, bref l'idéal propre à tous les ouvriers de la pensée. De tels résultats supposent forcément la surexcitation cérébrale; mais depuis quand l'art proprement dit constitue-t-il l'unique manifestation de l'activité intellectuelle? Substituons donc le mot raison au mot art, et nous serons dans la vérité. Rien de plus instructif à cet égard que l'évolution du génie italien. Le courage, la vaillance, la virilité, qui font défaut lorsqu'il s'agit de combattre l'étranger, se sont transformés; ils n'ont pas disparu. A l'impétuosité s'est substituée la science militaire. Les généraux italiens, qui, placés à la tête de
Portrait de Ferd. de Gonzague,
prince de Guastalla.
D'après les Imagines. (Venise, i56ç.)
i. Symonds, Renaissance in Italy, t. III, p. i-5.
LE SENTIMENT NATIONAL
is es
troupes italiennes, n'eussent pu que difficilement affronter les Français ou les Espagnols, révèlent des qualités transcendantes toutes les fois qu'ils commandent des troupes étrangères. Il suffit de rappeler les exploits du marqui de Pescaire, le vainqueur de Pavie; de Jean des Bandes Noires, dont 1 régiments, entrés au service de la France, conservèrent jusqu'au xvn" siècle leur renom d'intrépidité; du maréchal de Strozzi1, un autre allié de François Ier; de Louis de Gonzague, duc de Nevers; puis des généraux de Charles- Quint, Ferd. de Gonzague (i5o6-i 55;), Alexandre Farnèse (y 1592), le marquis de Spinola, « l'espou vante des Pays-Bas », comme l'appelle Brantôme, ou encore d'amiraux tels qu'André Doria et Marc-Antoine Colonna, un des vainqueurs de Lépante. Aussi Brantôme n'a-t-il pas hésité, dans ses Fies des grands Capitaines étrangers, à placer « les braves Italiens » à côté des « braves Espagnols ou Allemands ». En réalité, l'esprit des « condottieri » d'autrefois (voy. t. II, p. 7-8) revivait dans leurs descendants du xvf siècle, et ceux-ci le transmirent à leurs successeurs allemands ou français du siècle suivant, les Mansfeld, les ducs de Lorraine, en attendant que le génie militaire de l'Italie trouvât sa suprême incarnation dans le plus grand des capitaines de tous les pays et de tous les
temps, Napoléon I"''. Poitrail d'André Doria.
D'après les Imagines. (Venise, i56q.)
Descendons d'un degré : attachons-nous non plus à la conduite des batailles, mais aux luttes individuelles : ici encore l'adresse prend la place de la force ou de l'impétuosité : l'art de l'escrime est littéralement renouvelé par les Italiens, qui y atteignent à une virtuosité rare2.
1. L'antiquité intervenait parfois, d'une façon fort inattendue, aussi bien dans les combinaisons militaires de Strozzi que dans celles de Machiavel. L'un se flattait de jeter au-devant de l'étranger des légions formées sur l'ordonnance de celles de Brutus et qui, avec la courte épée, se précipiteraient sur l'artillerie des Barbares. L'autre s'amusait à traduire en grec les Commentaires de César, s'exposant ainsi au reproche « de s'amuser trop à pratiquer ce qu'il lisait dans les histoires; car autres modes, autres formes de guerre, sont aujourd'huy qu'alors ». Brantôme, en rapportant le fait, prend la défense de Strozzi (Œuvres complètes, édit. Lalanne, t. II, p. 240-241).
2. « On sait que Léonard de Vinci excellait dans ce genre d'exercices et qu'il composa une série de dessins destinés à l'illustration du traité d'Alessandro Borro. Les ouvrages de Marozzo (i536), des Milanais Camillo Agrippa ([,530 et Grassi (1.570), de Viggiani (1.57.5), répandirent au loin la réputation des maîtres d'armes italiens. Vers la fin du xvie siècle encore l'Italie passait pour la patrie par excellence de l'escrime : Montaigne laissa son frère à Rome pour six mois afin qu'il y apprît cet art à fond. (Voyage, édit. d'Ancona, p. 465, 533.) — Voir aussi l'article Escrime de M. Maindron dans la Grande Encyclopédie.)
Malheureusement pour l'Italie, sa situation, déjà si périlleuse, de nation riche, épicurienne et divisée, proie facile à saisir par des voisins puissants, se compliquait d'une foule d'autres éléments de faiblesse. Que le lecteur me pardonne d'y insister : je le fais uniquement pour dégager la responsabilité de la Renaissance, de ce principe fécond dont les historiens mes prédécesseurs, le calviniste genevois Sismondi aussi bien que le catholique Cantù, ont fait
le bouc émissaire de toutes les déchéances de l'Italie.
Ici, grâce aux pénétrantes recherches d'Edgar Quinet, ma tâche est singulièrement simplifiée : l'auteur des Révolutions d'Italie a établi que ces malheurs avaient leur origine dans le principe byzantin et césarien qui avait ouvert la Péninsule aux perpétuelles invasions de l'étranger, non moins que dans l'illusion des partis, qui demandaient l'autorité à un passé incapable de renaître, et dans la guerre des classes. A ces facteurs, Quinet, reprenant la thèse de Machiavel, ajoute l'influence de Rome, qui, « en devenant la tête de la chrétienté, avait dû renoncer à être la tête de l'Italie, et qui s'était également opposée à l'établissement d'une monarchie unique et d'une fédération ». Le cosmopolitisme, cette réminiscence de la monarchie universelle des anciens Romains, n'était-il pas l'essence même de la Papauté, qui, à ce moment même, réunit si souvent l'Europe catholique en de solennelles assises (conciles de Pise, de Constance, de Florence, de Bâle, de Latran et finalement de Trente)? Ce cosmopolitisme, ajoute l'historien français, ne tarda pas à devenir l'idéal de l'Italie, qui, « ayant à choisir entre la patrie et le monde, mit tout son effort à s'effacer elle-même, à s'ensevelir, pour ne laisser subsister en elle que le génie de l'humanité ». Mais il y a autre chose encore : il y a ce que l'on pourrait appeler la déformation du patriotisme, je veux dire l'esprit municipal, le patriotisme de
Buste de Brutus, par Michel-Ange.
(Musée national de Florence.)
LE SENTIMENT NATIONAL
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clocher. En armant dès le xne siècle les villes et, qui pis est, les concitoyens les uns contre les autres, en les portant à tout instant à invoquer le secours
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Tournoi organisé en i565 dans la cour du Belvédère au Vatican. (D'après la gravure de Dupérac.)
de l'étranger, ce particularisme à outrance ne pouvait manquer de préparer l'asservissement de la patrie commune. Comme le siège de Sienne, pour ne citer que cet exemple, nous fait toucher au doigt et la force et la plaie de
l'Italie ! Cette même ville qui lutta avec l'énergie du désespoir contre l'oppression florentine, n'avait-elle pas accepté à plusieurs reprises, sans résistance aucune, une garnison espagnole envoyée par Charles-Quint ?
Mais l'Italie était-elle alors le seul pays où le sentiment national fût affaibli à ce point ? Les électeurs du Saint-Empire germanique n'avaient-ils pas hésité
entre deux compétiteurs étrangers, François Ie1' et Charles-Quint, et n'avaient-ils pas fini par élire ce dernier, le représentant par excellence de l'internationalisme, Espagnol, Bourguignon, Flamand, pour le moins autant qu'Allemand. En France, en Angleterre, les partis religieux ne firent-ils pas sans cesse appel aux pires ennemis de la patrie, les Espagnols? Une bonne moitié des Pays-Bas ne subit-elle pas, jusqu'à la fin du siècle dernier, la domination hispano-autrichienne ? Et même, si, élevant la question plus haut, nous envisageons, non plus seulement la communauté de race, ou la communauté de langue, ou la communauté de régime politique, qui constituent une nationalité, mais la communauté des intérêts qui constituent une civilisation; en un mot, si, laissant de côté pour un instant l'Italie avec ses confins naturels ou artificiels, nous envisageons l'Europe entière — latine, germanique, slave, — bref, l'Europe unifiée par le christianisme, quel spectacle n'ofire-t-elle pas ! Au lieu de s'unir dans un effort décisif contre le Turc, combien de princes chrétiens ne pactisèrent pas avec l'ennemi commun de notre civilisation européenne !
Eh bien, après avoir scrupuleusement pesé le pour et le contre, je ne crains pas de l'affirmer : l'Italie ne fit pas plus que ses voisines, mais elle fut plus coupable parce qu'elle savait, parce qu'elle avait conscience de ses actes, parce qu'elle avait goûté le fruit de l'arbre du bien et du mal. D'innombrables témoignages nous apprennent qu'après un temps d'incertitude (voy. t. II, p. io-ii) les yeux s'ouvrirent. A partir du second quart du xvf siècle, à partir des luttes entre François F1' et Charles-Quint, nul doute ne subsista sur la solidarité qui unissait les unes aux autres les différentes provinces. Dès lors l'Italie avait la même conception que le xix° siècle de ce composé complexe qui s'appelle une nationalité, de ce composé qui change selon que l'ethnographie et la langue, les croyances religieuses et la forme de gouvernement, les éléments permanents et les éléments historiques, le climat et les mœurs, y interviennent pour une part plus ou moins consi-
Armes italiennes imitées de l'antique
D'après la gravure
publiée par Lafreri en i55o.
LE SENTIMENT NATIONAL
dérable. Plus d'un effort fut tenté dès lors pour refaire l'Italie une et forte que Machiavel avait si nettement définie trois siècles et demi avant Mazzini : tantôt ce fut le chancelier milanais Morone, tantôt Clément VII ou Paul IV, ou encore le Lucquois Fr. Burlamacchi, qui essayèrent de secouer le joug espagnol. Mais que pouvaient ces tentatives isolées devant l'indifférence des masses? Le sentiment de la solidarité nationale n'est
rAruSseil,ent attribué à Ben%^ pas moins net dans la See "ationaI de FlorenLe littérature. Si quel-
ques écrivains encensèrent les oppresseurs étrangers
ou flottèrent entre Charles-Quint et François F'1', l'immense majorité de ceux qui avaient l'honneur de tenir une plume exprimèrent en termes émus la douleur que leur causait la déchéance de leur patrie'. Les protestations — tel
I. On pourrait multiplier à l'infini ces témoignages; quelques exemples suffiront. Ici, c'est le Lucquois Guidicci qui déplore le sort de l'Italie, misérable esclave, n'attendant aucune fin aux outrages que lui font endurer l'Allemand et l'Ibère (Cantù, Histoire- des Italiens, t. VIII, p .222). Là, ce sont les cardinaux qui gémissent sur la « povera Italia » (i537- Lettere cli Principi, t. III, î"' 160 V, 167). Parlant des formules de politesse, délia Casa, dans son Galatco, déclare
est le reproche que nous leur adressons - - n'ont pas été assez unanimes, ces plaintes ont comporté une trop forte dose de résignation : c'est que l'Italie, qui avait mis sa gloire à exceller dans les arts de la paix, trouvait de ce côté de trop amples compensations à son abaissement militaire et politique. « Se sentant la reine du monde par la pensée, même abattue sous les pas de l'ennemi, elle ne sentait pas - - d'après le mot de Quinet - • le généreux désespoir qui accomplit des miracles. »
On a rapproché la situation de la cour de Weimar pendant les guerres du Premier Empire de celle des cours italiennes au milieu des luttes entre Français,
Allemands et Espagnols; Herder, Wieland, Goethe et Schiller ne créaient-ils pas leurs chefs-d'œuvre, comme jadis Léonard, Michel-Ange et Raphaël, pendant que les armées ennemies occupaient leur patrie ? Mais tandis qu'en Allemagne la poésie et la philosophie finirent par servir de drapeau à l'indépendance nationale, en Italie à peine si elles jetèrent quelques fleurs sur un tombeau qui demeura fermé pendant trois siècles1.
que l'Italie, devenue misérable, abaissée et avilie, n'a eu d'accroissement et d'honneur que dans les paroles vaines et les titres superflus. (Edit. Sonzogno, p. 32.) Chez les poètes, les lamentations sur les malheurs de la patrie sont devenues un lieu commun.
Ausonia felix, en quo discordia priscam Virtutem et mundi imperium perduxit avitum. (Fracastor.)
Particulièrement éloquente est la protestation de Sabba da Castiglione, dans ses Ricordi : « Je parle de l'ancienne Italie, dont le nom fameux est encore un objet d'amour, de respect et de terreur; je ne parle pas de la misérable Italie moderne qui n'est que l'ombre de l'autre, qui n'a gardé de l'Italie que le nom, qui n'est qu'une proie jetée à l'univers, une vile chouette plumée par le premier oiseau venu; une fille effrontée, une infâme courtisane, l'opprobre des nations, jadis la reine du monde par ses vertus, aujourd'hui l'esclave des plus vils par ses vices. O puissance, ô force, ô violence de la sainte vérité, que d'infamies tu m'obliges à dire à ma chère patrie, mon doux nid, où je suis né, où j'ai reposé, où j'ai grandi! Pardonne-moi, douce patrie, sois patiente; la vérité est plus forte que l'affection, n'importe! Je veux maintenant, comme ton fils ému de tendresse, panser un peu tes blessures profondes et consoler tes ruines. » (Ricordi, i555, § 82. Cf. Bonnaffé : Sabba da Castiglione, p. 6.)
Des femmes trouvent de nobles accents pour pleurer les malheurs de leur patrie ou pour exciter le courage de ses défenseurs. Vèronica Gambara supplie Charles-Quint et François I" de s'unir contre l'ennemi commun le Turc; elle exhorte les Florentins, pendant le siège de i52ç, à combattre pour sauver leur liberté. Ailleurs, elle invoque l'assistance de Clément VII pour mettre fin aux malheurs d' « Italia mia ».