I . Quinet, les Révolutions d'Italie
Casque italien du xvi" siècle.
D'après une faïence de Deruta. (Musée du Louvre.)
LE SENTIMENT NATIONAL
Et cependant, même sur ce terrain, pour peu que nous changions de place notre objectif, pour peu que nous considérions, non plus le sentiment national, mais le patriotisme régional, quel esprit de sacrifice, que de traits d'héroïsme, quelle unanimité dans l'attaque ou la résistance ne s'offrent pas à nous! Le siège de Florence, celui de Sienne, les luttes des Vénitiens contre les Turcs, montrent qu'il restait encore des trésors de vertus civiques et d'énergie. Ces dernières convulsions de l'indépendance ont une grandeur épique : dans la guerre autour de Sienne, qui dura près de trois ans, de 1 553 à i555, outre des généraux de la taille du marquis de Marignan, du maréchal de Strozzi et de Biaise de Montluc, on voit intervenir à chaque instant, non seulement les armées de
Médaille du marquis de Marignan, par Pietro Paolo Romano.
Médaille du maréchal de Strozzi, par un anonyme italien.
François Ier, mais encore celles de Soliman. Et quelle abnégation chez une population condamnée, jusque chez les femmes! Ecoutons Montluc, qui dirigea cette défense glorieuse et l'immortalisa en son vivant et pittoresque langage gascon : « Tous ces pauvres habitans, sans monstrer nul desplaisir ny regret de la ruyne de leurs maisons, mirent les premiers la main à l'œuvre; chacun accourt à la besogne. Il ne fut jamais qu'il n'y eust plus de quatre mil âmes au travail; et me fut monstre par des gentils-hommes sienois, un grand nombre de gentils-femmes portans des paniers sur leur teste pleins de terre. Il ne sera jamais, dames sienoises, que je n'immortalize vostre nom tant que le livre de Montluc vivra : car à la vérité vous estes dignes d'immortelle louange, si jamais femmes le furent. »
Quelque vingt-cinq ans plus tard, les Siennois conservaient encore pieusement le culte de la nation qui les avait secourus dans cette crise suprême. « Aus terres de ce duc, — c'est Montaigne qui parle — on meintient la mémoire des François en si grande affection, qu'on ne leur en faict guiere souvenir que les larmes ne leur en viennent aux yeux, la guerre mêmes leur semblant plus douce, avec quelque forme de liberté, que la paix qu'ils (5/V) jouissent sous la tyrannie1. »
T. Voyage, édit. d'Ancona, p. 187.
E. Muntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. 3
Plus encore qu'à Florence ou à Sienne, le patriotisme éclate à Venise. Quelle cohésion dans les sentiments de la cité entière, que d'actes de courage et d'héroïsme ! Ce fut une lutte de tous les instants, soutenue avec une mâle confiance ou avec l'énergie du désespoir, contre le flot montant du mahométisme. La ligue de Bologne (1629) lui ayant rendu la liberté de ses mouvements du côté de la chrétienté, Venise concentre ses efforts sur l'Orient; une
première guerre avec Soliman dure de 1 537 à 1640; nouvelle guerre de i56o, à i5"3, féconde en traits pathétiques : une dame de Nicosia, Bellisandra Maraveggia, mettant le feu aux galères, pour ne pas tomber vivante entre les mains des ennemis ; Famagouste résistant jusqu'à épuisement des dernières provisions, son gouverneur Marcantonio Bragadin écorché vif par les Turcs; puis en 1 5 7 1 la grande victoire de Lépante.
Au xvii" siècle encore, les actions d'éclat contre les Turcs abondent : il suffit de rappeler les deux victoires des Dardanelles, la défense de Candie, la conquête de Sainte-Maure, de la Morée et de Scio.
Malgré l'affaiblissement graduel, on est en droit de proclamer avec H. Taine que « le sentiment de la patrie, tout ce que fait ou soutient la grande vie de l'âme, subsiste ici, pendant que, dans toute la presqu'île, la conquête étrangère, l'oppression cléricale, l'inertie voluptueuse ou académique réduisent l'homme aux mœurs d'antichambre, aux subtilités du dilettantisme et au bavardage des sonnets1 ».
Avions-nous tort de chercher, au delà ou au-dessous de l'Italie dépeinte par les historiens de l'école dogmatique, les couches profondes où tant de cœurs généreux battirent jusqu'à l'extrême limite de la Renaissance!
Portrait de l'amiral Seb. Venier, un des vainqueurs de Lépante. Par le Tintoret. (Musée de Vienne.)