Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p
l'art de gouverner. Quant à Michel-Ange, quel plus bel éloge faire de son style si serré et si plein que de répéter avec Berni, dans le « capitolo » qu'il adresssa à Sebastiano del Piombo : « Lui dit des choses, et vous autres des paroles » :
Ei dice cose, e voi dite parole.
Le médecin-philosophe Cardan, qui écrivit (en latin) son autobiographie
avec la même franchise et le même cynisme que Jean-Jacques Rousseau , mérite également une place parmi ces indépendants, qui étaient, plus encore que des écrivains, des natures ardentes et vibrantes.
Deux noms personnifient la poésie italienne de la Renaissance, l'un qui représente les aspirations de l'Age d'Or souriant et épicurien, possédant comme personne le secret de condenser l'idée et le sentiment dans des mots si pleins, si ressentis, des images si harmonieuses; l'autre, attristé par les malheurs de sa patrie, troublé par le conflit qui a éclaté entre la Renaissance et l'Église, imagination brillante quoique un peu lacile, nature aussi noble que malheureuse. A la société élégante, frivole et fantaisiste du Roland furieux, le Tasse oppose les fortes convictions, les saintes ardeurs d'un Godefroy de Bouillon. N'importe : son poème est chrétien plutôt par le choix du sujet que par la mise en œuvre; Homère et Virgile y sont mis en coupe réglée; Lucrèce même, peu connu aWs, fournit la comparaison entre le lecteur et l'enfant à qui l'on présente un vase dont les bords sont frottés de miel. Il n'est pas jusqu'à la théogonie de la Jérusalem délivrée qui n'offre de singulières analogies avec celle de l'Olympe : le Père Éternel trône comme un autre Jupiter; l'archange Gabriel remplit le rôle d'Iris, les anges ou les démons le rôle des dieux.
Portrait supposé du Tasse, attribué à Al. Allori. (Musée des Offices.)
Comme dans l'Iliade et l'Enéide, les immortels interviennent tantôt dans les combats et tantôt s'abstiennent.
Malgré la haute valeur de l'œuvre poétique de l'Arioste et du Tasse, c'est en dehors d'eux, dans des sphères plus modestes et chez des talents moins brillants, que l'on trouve l'initiative et les innovations fécondes. L'invention du vers libre (« verso sciolto »), surtout perfectionnée par Annibal Caro (l5cr-i566), celle du latin italianisé ou langue macaronique, dont Teofilo Folengo ou Merlino Coccaio ( 140 1- 1544) se servit pour rédiger son Liber Macaronicoriun (i5i7), et de l'italien latinisé ou langue pédantesque, ont eu des effets limités à l'Italie. Mais, sur le théâtre et dans les nouvelles, que de motifs nouveaux, même les plus originaux d'entre les génies romantiques, même un Shakespeare, n'ont-ils pas dus à la littérature italienne ' !
Le théâtre libre de notre fin de siècle n'aurait rien à envier aux situations dès lors traduites sur la scène : cette jeune première, de la Canace de Speroni, se montrant aux spectateurs un instant avant d'accoucher, afin de consulter sa nourrice
sur les moyens de cacher le fruit de son amour; cette reine et cette princesse tenant à la main, pendant un acte entier, les crânes, l'une de son fils, l'autre de son époux (la Selenà de Cintio Giraldi), ou encore les cadavres traînés ou mis en lambeaux, qui ornent Y Arcipranda d'Ant. Decio2.
On peut affirmer, d'une manière générale, que les littérateurs italiens agirent
1. Giraldi (7 i5q3) a été mis à contribution, non seulement par Shakespeare, dans son Othello, mais encore par Beaumont et Fletcher, ainsi que par Dryden. Bandello a eu l'honneur de fournir des motifs tant à Beaumont et à Fletcher qua Shakespeare dans Beaucoup de bruit pour rien. A Erasmo de Valvasone, l'auteur de YAngelide (poème sur la chute des anges), Milton a emprunté, entre autres, l'idée d'employer le canon contre Dieu. (Cantù, Histoire eles Italiens, t. VIII, p. 245-246.)