LA DECADENCE NAIT DE LA PERFECTION
de leurs propres yeux. Est-il un spectacle plus navrant que les pastiches ou le maniérisme de ces décadents, les Vasari, les Zuccheri, les Alessandro Bronzino !
Michel-Ange entrevoyait cette loi historique lorsque, après avoir examiné une médaille du Grecchetto, il s'écria que l'heure de la mort avait sonné pour l'art, parce qu'il était impossible de taire mieux : « Che era venuto l'ora délia morte nell'arte, perciocchè non si poteva veder meglio ».
Rien ne justifie mieux la maxime que la roche Tarpéienne est près du Capitule. L'art italien, qui avait mis tant d'années à monter au faîte, en descendit avec une rapidité vertigineuse : bien plus, la plénitude du triomphe et le commencement de la décadence se touchèrent et se confondirent.
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La Chance, d'après les « Sorti » de Marcolini. (Venise, 1540.)
à leur insu, une foule d'artistes, même parmi les plus grands, puisèrent dans l'œuvre de leurs prédécesseurs. Nous voyons le Corrège imiter à la fois Raphaël et Michel-Ange, le Titien emprunter à ce dernier la figure de Dieu séparant la lumière des ténèbres et l'introduire dans son tableau de la Bataille de Cadore, pour représenter un général tombant de cheval, ou encore le Tintoret transformer en Jupiter le Samson du même, en plaçant un aigle sous ses pieds et en substituant à la mâchoire d'âne le tonnerre et la foudre. Que sera-ce si nous abordons le troupeau des plagiaires? Vasari, qui a sacrifié au même péché (se connaît-on soi-même!), a caractérisé en termes excellents ces mauvais praticiens ou inventeurs (« praticaccio-inventore »), copiant à droite et à gauche, comme Aspertini, tout ce qui leur tombe sous la main.
Ces répétitions ne sont pas à confondre avec la conviction et la fermeté, qualités essentielles pour la formation d'une école et plus encore pour celle d'un style. Il y faut en effet un accord complet entre le public et les artistes, un mélange d'initiative et de discipline, une certaine surexcitation intellectuelle s'alliant à une certaine fixité. Si une génération entière n'abdique pas toute velléité de divergence et de scission, si elle ne s'unit pas dans un idéal commun, si elle ne croit pas fermement à telle ou telle forme de l'art, cette forme n'acquerra pas de cohésion, ne deviendra pas viable. L'indécision et l'éclectisme, à plus forte raison l'agitation, autant de causes d'impuissance.
Or, les qualités qui viennent d'être énumérées, l'Italie les possédait en raison
q4 HISTOIRE DE L'ART PENDANT LA RENAISSANCE.
de son éloignement pour les innovations. Si elle ne connaissait plus la tranquillité extérieure, elle goûtait du moins ce calme intérieur (bien distinct de la somnolence du XVIIe siècle), ce recueillement, qui permet de s'assimiler avec maturité certaines impressions et d'en éliminer d'autres. Il en est d'un peuple comme d'un individu : le bonheur est en lui, non au dehors.
Heureusement pour l'Italie, pendant plusieurs générations encore, surtout dans le Nord, une notable partie de ses artistes garde le privilège d'arrêter son attention sur les objets, posément, avec amour. Quelle vision nette et réfléchie, calme et sereine, se reflète par exemple dans les peintures du Corrège, dans les gravures de Marc-Antoine et de son groupe! Tout en faisant la part du progrès, ils ignorent ou dédaignent ces procédés que je qualifierai d'anglais ou d'américains (ne sont-ce pas les Anglo-Saxons qui ont inventé la formule « time is money? ») et qui consistent dans la suppression de tout facteur intermédiaire, dans la solution trop rigoureuse d'un problème, dans l'assimilation de la vie à un trajet qu'il s'agit d'effectuer dans le moins de temps et avec le moins de dépenses de forces possible, en un mot dans une course au clocher perpétuelle.
Jusqu'à son dernier jour, dans la littérature comme dans l'art, dans la science comme dans les usages de chaque jour, la Renaissance italienne se distingua par quelque chose de posé, de lent et de noble, l'amour des belles périodes, écho du caractère même de l'Italie, si éloigné en tout, même en ses emportements, de la « furia francese ». L'art surtout était discipliné et « entraîné » au point que rien ne put le détourner de son idéal. Le goût du fantastique, du comique et du grotesque avait pénétré par bien des infiltrations dans la poésie (genre bernesque, genre macaronique, pasquinades, etc.) : il demeura inconnu aux artistes.
Vers la fin du siècle seulement, une sorte d'agitation s'empara des esprits et entraîna l'image de toutes choses dans un tourbillon où la netteté et le recueillement disparurent irrévocablement. Je ne saurais mieux faire ressortir ces différences qu'en comparant le xvie siècle italien au XVIIIe siècle français. Ici tout est aussi vif, léger et spirituel que là tranquille et régulier. Les gravures de Cahot, où chaque intermédiaire est supprimé, pour ne laisser subsister qu'une sorte de silhouette, marquent la transition.
Il en fut de même de l'inspiration, c'est-à-dire de cet échauffement, de cette surexcitation du cerveau, qui substitue au froid raisonnement les intuitions du génie. Longtemps encore certains artistes privilégiés produisirent de verve et comme sous l'empire d'une sorte de nécessité intellectuelle. Après eux, leurs conquêtes ayant résolu les dernières difficultés de la technique ou de la composition, la raison et la volonté firent tout. On ne travailla plus instinctivement, mais de propos délibéré, de tête, aussi bien que « de chic ». De là le manque de spontanéité et le manque d'intérêt de tant de productions banales à force de facilité.