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LES VÉNITIENS ET L'ANTIQUE

les nuages. Rien ne prouve mieux le manque absolu d'études historiques que l'absence, dans cet œuvre immense, d'une véritable illustration de quelque page d'histoire : une telle mise en œuvre lui eût demandé trop de recherches, trop de lectures.

C'est que le temps n'était plus où les artistes et le public éprouvaient comme une sorte de respect religieux devant les dieux et les héros, devant cette civilisation si miraculeusement ressuscitée. Le Titien, partageant l'indifférence de ses contemporains, ne considéra plus l'antiquité que comme un arsenal d'allégories et d'emblèmes, offrant des ressources infinies pour donner plus d'éclat à ses compositions, pour en rehausser la mise en scène.

De même que le Titien, Paul Véronèse a abordé tous les genres (seuls le portrait et le paysage tiennent moins de place dans son œuvre que dans celui de son rival). Est-il nécessaire d'ajouter que la mythologie et l'histoire ancienne lui ont fourni des sujets sans nombre1? Mais combien ce maître, élevé dans l'arche sainte du classicisme qui s'appelle Vérone, ne l'emportet-il pas sur les Vénitiens même les plus lettrés ! Comme le solide fondement de l'éducation classique, qu'il a reçue dans sa patrie, lui permet de traiter n'importe quel sujet conformément à toutes les exigences de la composition littéraire! Nous savons pertinemment qu'il rapporta de Rome les moulages des plus belles antiques, le Laocoon, le buste d'Alexandre, des statues d'Amazones, et les suspendit dans son atelier. Aussi suffit-il de comparer sa figure de Jupiter foudroyant les Crimes à celle du Laocoon pour découvrir jusqu'à quel point l'artiste vénitien mit à contribution le marbre antique2.

En thèse générale, moins encore que le Titien, Véronèse copiait l'antique : il s'en inspirait dans ses lignes générales et l'interprétait avec une entière liberté, ce qui est, à mon avis, la meilleure manière de tirer parti des modèles quels qu'ils soient.

Prenant exemple sur Paul Véronèse plutôt que sur le Titien, le Tintoret forma une collection de moulages d'après les marbres antiques.

1. Saturne et l'Olympe (musée de Berlin), Jupiter foudroyant les Crimes (Louvre), l'Enlèvement d'Eurobe (Venise et Londres), l'Enlèvement de Déjanire (musée de Vienne), Posée délivrant Andromède (musée de Rennes), Apollon et Juuon (musée de Berlin), Mars et Vénus (musée d'Edimbourg), Vénus et Adonis (musées d'Edimbourg et de Madrid), Diane et Minerve (musée de l'Ermitage), Vénus et Adonis (musée de Vienne), etc. — La Famille de Darius aux pieds d'Alexandre (musée de Londres), le Dévouement de Curtius (musée de Vienne), la Mort de Cléoùdtrc (musée de Munich), la Mort de Lucrèce (musée de Vienne). Véronèse peignit en outre, aux environs de Trévise, dans la villa de Magnadola, la Famille de Darius, la Fondation de Carthage, le Serment d'Auuibal, le Triomphe de Camille, Coriolau devant Rome, Cincinnatus conduisant la charrue, Cincinnatus en costume de guerrier, Antoine et Cléopâtre, etc.

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