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LA POLITIQUE INTÉRIEURE

fécond d'une population entière, la disparition des Républiques de Florence et de Sienne. Ce fut un miracle si Venise, Gênes et le minuscule État de Lueques conservèrent leur autonomie.

En regard de l'invincible besoin de repos qui s'est emparé dès lors de la majorité de la nation, placez maintenant le déchaînement de toutes les passions, — ambition, orgueil, luxure, cruauté, — tel qu'il s'incarne dans les Médicis ou les Farnèse, ou encore la savante tyrannie des Républiques, — ■ leur système d'espionnage, leurs mesures draconiennes, le triomphe de la raison d'État, — et vous comprendrez comment de tels conflits aboutirent à un affaissement complet, un affaissement qui a duré plus de deux siècles1. De tout temps, les Italiens s'étaient signalés par la violence de leur caractère; le sentiment de l'individualisme porté à son apogée, les révolutions intérieures non moins que l'oppression étrangère y ajoutèrent l'agitation et l'irritabilité, symptômes qui, dans les maladies mentales, précèdent la paralysie générale. Les idées de justice et de liberté devaient fatalement sombrer dans un tel chaos. Si le cynique Machiavel, en invoquant la force et en formulant la théorie du despotisme, — d'un despotisme intelligent, — ■ avait du moins eu en vue la constitution d'une Italie libre du joug étranger, quel principe pouvaient invoquer les souverains qui donnèrent l'exemple de tant de scandales et de tant de crimes? Pendant un temps, la liberté ou la fortune des particuliers furent à la merci des tyrans; des lois d'exception remplacèrent les garanties que la justice assure en temps normal aux citoyens; à Florence notamment, des magistrats à la dévotion de Cosme Ier jugeaient sans scrupules dans le sens que leur indiquait le maître.

En d'autres temps, les entreprises de quelques ambitieux ou audacieux eussent rapidement échoué devant une opposition unanime. Mais le développement de la richesse avait engendré l'indolence; de même que le développement de la sociabilité, l'habitude de tenir compte des opinions, pour ne pas dire des intérêts d'autrui, avait émoussé les caractères et assoupli les consciences; la rapidité des décisions non moins que la vigueur de l'exécution s'en trouvèrent diminuées. Puis, peu à peu, les gouvernements se régularisèrent. Celui des grands-ducs de Toscane, si violent au début, devint en quelques lustres l'un des plus humains et des plus'bienlaisants qui aient jamais existé : infatigable dans l'organisation des grands travaux d'édilité, de voirie, dans les perfectionnements de l'agriculture, le dessèchement des marais, dans tout ce qui pouvait développer le bien-être. L'Eglise de son côté, plus puissante

I. En parlant de la corruption de l'Italie à l'époque de la Renaissance, on met sans cesse en cause l'influence antique. Mais a-t-on suffisamment tenu compte de l'influence orientale, cette influence qui avait pénétré dans l'Italie méridionale par le canal des Arabes et dans l'État Vénitien par le canal des Turcs, des Égyptiens et des Syriens? Le fait que Venise est précisément la ville où le despotisme asiatique, les régies de gouvernement propres aux autocrates de l'Orient, ont triomphé avec le plus d'éclat, forme une présomption en faveur de notre thèse. On sait d'un autre côté que nulle part ailleurs les humanités ne pénétrèrent aussi tardivement.

que par le passé, parce qu'elle s'était réformée de sa propre initiative, rétablit la sévérité des mœurs. Le fougueux Sixte-Quint arrêta net le brigandage. Bref, partout le torrent rentra dans son lit.

En remettant en honneur, soit les droits de la raison, qui sont de tous les temps et de tous les pays, soit le culte de la forme, la Renaissance italienne a porté ses fruits, et bien au delà, dans le domaine de l'art, de la poésie, de la science. Que lui a-t-il manqué pour les porter également dans le domaine des institutions? Des conditions politiques différentes, un patriotisme moins local, une foi plus profonde dans la cause du progrès, un sentiment moral plus élevé, plus de virilité. Avec de tels auxiliaires, elle eût pu construire un édifice nouveau sur des bases plus rationnelles, et élaborer, comme le xvme siècle, un nouveau Contrat social, plus souple et plus généreux.

L'impuissance de la Renaissance s'explique, si elle ne se justifie pas : dans le long intervalle qui sépare l'antiquité des temps modernes, les croyances religieuses avaient changé, non moins que les mœurs; la situation politique de l'Europe, non moins que les rapports respectifs des différentes classes de la société; un des tacteurs essentiels de la civilisation antique, l'esclavage, avait disparu. Les leçons des anciens devaient donc principalement profiter à la haute culture intellectuelle et aux classes supérieures. Seules celles-ci étaient préparées à goûter un enseignement qui ne s'inspirait qu'indirectement de la religion ou du patriotisme : aussi les tentatives de tant d'esprits généreux restèrent-elles sans écho auprès des masses.

Les premiers humanistes n'avaient pas failli à leur tâche : nous en avons pour exemple Pétrarque, dont l'influence en tant que patriote et en tant qu'homme politique ne saurait être exagérée ; nous en avons aussi pour preuve les efforts de ses successeurs pour renouveler les méthodes d'éducation et par là pour former l'esprit des générations futures. Mais à la longue les humanistes se renfermèrent de plus en plus dans le domaine de la littérature ou de l'érudition pures; leur indifférentisme coïncidant avec la diminution de la force d'absorption et de vitalité de la nation elle-même, l'étude de l'antiquité, qui avait provoqué au début tant d'ardeurs généreuses, dégénéra en un formalisme étroit.

C'est ainsi que l'on chercherait en vain chez les champions de l'humanisme quelques-unes des idées d'humanité qui honorent si hautement nos écrivains français du xvf ou du xvnr9 siècle, Montaigne aussi bien que Voltaire : pas une protestation contre les châtiments corporels, la torture, les supplices raffinés1;

I. Un instant, me fondant sur un passage du Voyage de Montaigne (« ils ne font guère mourir les hommes que d'une mort simple et exercent leur rudesse après la mort » : p. 233, 345), j'ai cru que la justice italienne était moins cruelle que la nôtre. Mais il n'en est rien. L'observation de Montaigne s'applique uniquement à la ville de Rome et aux supplices capitaux. A Rome même, on prodiguait la torture (l'estrapade) pour les délits les moins graves. Dans les autres villes les supplices étaient aussi barbares que de ce côté-ci des monts.

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