Montaigne, Voyage, édit. d'Ancona, p
3. On pourra juger de la variété des garde-robes par l'inventaire dressé à la mort de deux artistes qui dédaignaient certainement tout faste. Sebastiano del Piombo, qui, en sa qualité de « piombatore », portait le costume ecclésiastique, laissa les vêtements suivants : une « vesta in ciamelotto », avec un capuchon noir, un sarrau en drap violet usé, trois manteaux en drap noir avec leurs capuchons usés, deux sarraux de drap blanc, cinq soutanes blanches en « ciamelotto », sans « unde », deux soutanes de serge blanche, une soutane en drap blanc, trois « gipponi » noirs, une simarre en « ciamelotto » et quatre autres en drap vieux, deux cappes vieilles, l'une violette, l'autre noire. Michel-Ange, de son côté, possédait au moment de sa mort : une cappe de drap noir fin de Florence avec des bandes de satin noir, une « sottanella » de drap noir avec une bande de satin, une cappe de <c rascia » noire avec des bandes de satin, une « camisciuola
Le Costume au xvi" siècle.
Broche italienne en or ciselé et émaillé.
(Ancienne collection Galichon.)
LE COSTUME
personnages qui allèrent à sa rencontre, on remarquait douze comtes habillés de velours doublé de brocart d'or brodé et coiffés de bérets ornés de plumes (« vestiti de veluto fodrato de brochato d'oro recamato, coq le sue barette con le penne d'oro »). Chacun d'eux paraissait un empereur.
A Milan également, lors des obsèques du duc François II (i535), le mannequin représentant le cadavre tut habillé d'un manteau de brocart d'or crépu, descendant jusqu'à terre, et doublé d'une fourrure de grand prix, d'un justaucorps (« sajou ») de velours cramoisi, d'un pourpoint (« sajone ») en satin cramoisi, de chausses éearlates, et de souliers de velours cramoisi ; sur la tête était placé le bonnet ducal1.
Le cérémonial n'était pas si rigoureux qu'il ne restât quelque place pour la fantaisie. Nous le voyons entre autres par la description du costume que Cellini se fit taire à Rome, en 1 535, pour suivre la procession : on y remarquait un petit manteau (« vestetta ») d'armoise bleu d'azur et un pourpoint (« saietto ») de la même étoffe.
Ajoutons que de graves artistes ne dédaignaient pas de se transformer à l'occasion en costumiers. Le peintre Salviati dessina pour un de ses amis une superbe collection de costumes de mascarades.
J'ai réservé pour la fin de cette étude l'examen des costumes populaires. Sans me demander quant à présent si l'originalité des modes que nous admirons dans les campagnes ne consiste pas souvent dans ce tait qu'elles reproduisent,
di rosato » avec des rubans de soie rouge, une simarre d'hermine noire, un « gippone » de toile, deux chapeaux d'hermine noire, une « sottanella » de satin noir, une paire de chausses blanches (Archivio de Gori, t. I, p. i3 et suiv.). Sur le mobilier et la garde-robe d'Alf. Cittadella (f 1.537), v°y- Ridolfi, Alfonso Cittadella, p. 65-68. 1. Verri, Storia di Milaiw.
Le Costume au xvr siècle.
Portrait de jeune femme, par Bronzino.
(Musée des Offices.)
mais avec un retard énorme, les modes des villes et forment ainsi un véritable anachronisme, je me bornerai à constater que dès cette époque les « contadini » italiens se distinguaient des « cittadini » par la coupe non moins que par la couleur de leurs vêtements1.
En abordant l'histoire du costume féminin pendant la dernière période de la
Renaissance, nous constatons dès le début un certain relâchement dans les prescriptions somptuaires. On sait à quelles luttes épiques avait donné lieu le conflit entre le rigorisme des gouvernants et le luxe des gouvernées. D'un côté, de maussades conseils municipaux édictant des mesures draconiennes, faisant la chasse aux étoffes précieuses, aux bijoux, taillant et rognant à l'envi ; de l'autre, le flot montant des caprices et des vanités féminines (t. II, p. 176). Désormais, à quelques exceptions près, les rigoristes baissent pavillon. L'historien Paolo Partenopeo a beau s'élever à Gênes, en i536, dans une éloquente harangue latine prononcée devant le doge, contre le luxe de ses compatriotes; il a beau flétrir les « scamicae mitre », les « histrionicaï vestes », les « longa syrmata », l'abus des joyaux, des ornements d'argent et d'or; il a beau prédire que, si l'on ne brise pas l'orgueil des femmes, si l'on ne réprime pas leur témérité, si l'on ne met pas de frein à leur impudence et à leur luxe, c'en sera fait sous peu de la République génoise2 : personne n'écoute plus ce prophète de malheur. Il est à supposer que l'édit somptuaire promulgué en 1647 à Crémone n'a pas eu plus d'effet5.
1 . Bandello nous montre un jeune villageois « con un giubbone e calze di tela alla villanesca vestito ». (Nouvelles, liv. III, nouv. xlvi.)
2. Belgrano, délia Vita privata dei Genovesi ; 2 e édit.,p. 263-264.
3. Défense de porter des colliers, des bracelets ou autres ornements d'or, sauf un médaillon
Le Costume italien au xvi° siècle.
Une Courtisane romaine.
D'après le recueil de Vecellio.
LE COSTUME
La liste des dépenses faites à Rome par l'architecte Antonio da San Gallo pour la toilette de sa femme prouve quel cas l'on taisait de ces prescriptions : en 1 544 il lui acheta d'un coup pour i~5 ducats (près de 10 000 francs) de vêtements, à savoir : une robe de velours noir (00 ducats), une robe de taffetas cramoisi (12 ducats), une robe de damas, deux robes en drap violet, deux sortes de mantelets avec capuchon (« sbernia »), une robe de satin noir (26 ducats), une autre de satin fauve (27 ducats), etc.1.
Bientôt la dentelle, inconnue, ou peu s'en faut, aux générations précédentes, vint ajouter un raffinement de plus à ces toilettes déjà si riches.
L'éventail à son tour entra en scène : on affirme que des Portugais établis à Goa en apportèrent les premiers échantillons en Europe2.
Alors même qu'elles affichaient la prétention de s'habiller à l'antique, les Italiennes se composaient des toilettes d'une complication extrême, bien éloignées de la noble simplicité qu'un éminent archéologue de nos jours, M. Heuzey, a su restituer si heureusement à l'aide d'une bande d'étoffe reproduisant l'harmonie de lignes des draperies grecques ou romaines. On en jugera par le croquis tracé de la main de maître François Rabelais dans sa description de la fête donnée à Rome en i5qo par le cardinal du Bellay".
au bonnet, de 12 écus d'or au plus, et des anneaux. « Sur les habits, aucune broderie ou découpure en soie ; aux montures, pas de harnais avec or, argent ou broderies ; que les femmes mariées n'aient dans leurs habits ni or, ni argent, ni broderies, ni dentelles, ni ganses; pas plus de trois vêtements en soie et un seul en cramoisi ; ni perles, ni bijoux, excepté deux anneaux d'or avec pierres aux doigts, un collier d'or de 2.5 écus seulement, un autre à l'éventail de l5 écus au plus; pas de gants brodés ou de zibeline, ni de bonnets, excepté la nuit et pendant les voyages; que les jeunes filles ne portent ni habits de soie, ni bijoux, ni or, sauf un collier de corail au cou, de 4 écus au plus. » (Cantù, Histoire des Italiens, t. VIII, p. .I4. Cf. p. 461.)
1. Bertolotti, Nuovi Docuvienli iulonio alT architetto Antonio Sangallo, p. 3o.
2. G. Bapst, Deux Éventails du musée du Louvre ; Paris, 1882, p. 8.
3. « Soudain entra par le costé droit du bas de la place une compagnie de jeunes et belles
E. Miïntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance. 2i
Le Costume italien au xvi° siècle.
Une Vénitienne.
D'après le recueil de Vecellio.
Je ne saurais avoir la prétention de retracer pas à pas les vicissitudes de la mode italienne pendant cette période. Quelques points de repère suffiront au but que je poursuis.
Pendant le premier quart du xvie siècle, les Italiennes, même dans la bourgeoisie, semblent avoir porté des robes excessivement amples, échancrées dans le haut1 et recouvertes de pelisses non moins amples et souples. Puis, pour un
temps, une collerette à ruches ^®JmM cache non seulement la nais-
sance des épaules, mais encore jusqu'au cou, qu'elle enserre avec un soin jaloux. La fraise — qui est, comme on sait, une invention italienne — rend à celui-ci sa liberté, tout en lui composant un cadre qui le fait merveilleusement valoir2.
Les immenses manches bouffantes, plus ou moins ornées de crevés, que l'on portait du temps de Raphaël3, disparaissent à leur tour.
dames richement atournées, et vestues à la Nymphale, ainsi que voyons les Nymphes par les monuments antiques.
Desquelles la principale, plus éminente et haute de toutes autres, représentant Diane, portoit sus le sommet du front un croissant d'argent : la chevelure blonde esparse sus les espaules, tressée sus la teste avecques une girlande de laurier toute instrophiée de roses, violettes et autres belles fleurs : vestue sus la sottane et verdugalle de damas rouge cramoisi à riches broderies, d'une fine toille de Cypre toute battue d'or : curieusement pliée, comme si fust un rochet de Cardinal, descendant jusques à my jambe, et par dessus une peau de Léopard bien rare et précieuse attachée à gros boutons d'or sus l'espaule gauche. Ses botines dorées, entaillées, et nouées à la Nymphale avecques cordons de toille d'argent : son cor d'Ivoire pendant souz le bras gausche, sa trousse précieusement récamée et labourée de perles pendoit de l'espaule droite à gros cordons et houppes de soye blanche et incarnate. Elle en main droite tenoit une dardelle argentée. » (La Scioinachk, p. i3.)
1. Portraits de Raphaël : Mad. Doni, l'Inconnue de la Tribune des Offices, Jeanne d'Aragon; la prétendue Fornarina, par Sebastiano del Piombo, au Musée des Offices, et au Musée de Berlin; la « Monaca », attribuée à R. Ghirlandajo, etc.
2. Dans il Ballerino de Caroso (i58l), les fraises décolletées alternent avec les collerettes montantes. Le vêtement supérieur se compose d'une robe avec double manche, la première collante, la seconde très large, ouverte et éehancrée.
3. Portraits de Jeanne d'Aragon et de la « Donna Velata », par Raphaël.
Le Costume italien au xvr siècle.
Une Mariée au temps de l'Ascension, à Venise.
D'après le recueil de Vecellio.
LE COSTUME
Le corsage, relativement court sur les hanches, s'allongea sur le devant de manière à dessiner une sorte de triangle.
La transition entre le costume à la Raphaël et ce que l'on pourrait appeler le costume à la Bronzino me paraît assez bien marquée dans les peintures d'André del Sarte. Ses héroïnes portent une robe excessivement ample (en soie rouge, doublée de soie verte), avec des manches très larges; « le corsage, coupé carrément et garni de galons de
velours noir, est décolleté et laisse voir le haut de la chemise brodée; un jupon de soie grise apparaît sous la robe; un voile bleu recouvert de gaze cache en partie les cheveux blonds, et un petit collier d'or orne le cou1 ». Pour coiffure, un voile, un bonnet ou un simple bandeau. Dans le portrait de femme conservé au Musée des Offices, la robe, échancrée, comme il est dit ci-dessus, est garnie, sur la partie échancrée, d'une chemisette plissée.
Les manches, bouffantes jusqu'au coude, se resserrent à partir de cet endroit et moulent exactement l'avant-bras. La coiffure se compose d'une sorte de turban.
A Milan, les modes de la même période sont représentées par les héroïnes de Bernardino Luini, dans les fresques du « Monastero Maggiore ». La donatrice, Hippolyte Sforza, la femme
d'Alexandre Bentivoglio, y est vêtue d'une robe de satin blanc, parsemée de broderies d'or et ornée d'innombrables crevés, que des nœuds relient de distance en distance; pour coiffure, une toque jaunâtre.
Plus que tout autre, le costume milanais se ressentait du voisinage de l'Allemagne. Un dessin du recueil de Gaignières nous montre une dame de ces parages vêtue d'une robe rouge garnie de trois larges rubans de soie jaune, qui séparent la jupe en trois parties égales; le corsage est orné de bandes develours noir; des manches très amples, fendues en dessous, livrent passage à de
Le Costume italien au xvi" siècle.
Une Paysanne des environs de Venise en costume de fête.
D'après le recueil de Vecellio.
I. Lechevalier-Chevignard et Duplessis, Costumes historiques, t. I, p. 108.
vastes bouffants de mousseline blanche; de petits cordons bleus, coquettement noués, unissent les manches au corsage; une ceinture, au milieu de laquelle est suspendue une aumônière accompagnée de deux longs glands d'or, entoure la taille, enfin ses longs cheveux roux sont enfermés dans une résille de soie bleue et jaune serrée sur le front par une étroite ferronnière de velours noir. Les portraits de Bronzino, qui appartiennent au second tiers du xvie siècle,
nous initient à la nouvelle évolution de la mode italienne : les formes sont moins amples, plus arrêtées, mais encore d'une souveraine élégance.
Une médaille de Leone Leoni représentant Ippolita Gonzaga, alors âgée de seize ans (i55i), montre également ce costume si libre et si noble : les cheveux, ondulés et frisés, sont relevés sur le front, nattés au sommet et par derrière, enfin serrés de manière à faire paraître la tête aussi petite que possible; un collier à deux rangs orne le cou, qui est découvert. La draperie qui tient lieu de robe est aussi souple que mouvementée.
Particulièrement somptueux est le costume vénitien, qui varie d'ailleurs à l'infini avec l'âge et la condition. C'est ainsi que les jeunes filles, pour aller à l'église, portent le « fazzuolo », sorte de voile en soie blanche, qui leur couvre le visage et la poitrine. Lorsqu'elles avancent en âge, leur costume se compose d'une « cappa » en soie noire très fine et assez ample pour être également ramenée sur la face. Ce n'est qu'avec le mariage que leur indépendance commence, c'est-à-dire une indépendance relative, car à Venise comme ailleurs, les filles d'Eve sont les esclaves de la mode.
A partir d'un certain moment, les Italiennes, de même que leurs voisines de France, se font coiffer en cheveux et dédaignent les chapeaux. Les toques du genre de celle que porte Jeanne d'Aragon, dans le portrait du Musée du
Le Costume italien au xvr siècle.
Une Paysanne de la Marche de Trévise.
D'après le recueil de Vecellio.
1. Lechevalier-Chevignard et Duplessis, Costumes historiques, t. I, p. 3i-32.
LE COSTUME
Louvre, disparaissent presque irrévocablement en Italie, tandis que les couvrechefs similaires continuent à faire fureur en Suisse, comme on peut s'en convaincre par les dessins si libres et si élégants de Holbein le Jeune. Des bourrelets (« balzi ») en velours remplacèrent les toques; ils alternaient parfois avec les chapeaux de paille. Lors du voyage de Montaigne, en i58o-i58i, ceux-ci étaient en grande vogue à Florence, où l'on vendait pour i5 sous un chapeau qui aurait coûté i5 livres en France.
Par suite de la longueur des robes, la chaussure ne jouait qu'un rôle infime dans la toilette des Italiennes. Ce n'est pas à dire que la vanité ne se fît j ouimême dans ces accessoires en apparence sacrifiés : pour rehausser leur taille, les Vénitiennes recouraient à toutes sortes d'artifices; elles en vinrent à donner à leurs patins les dimensions de véritables échasses. Cet appendice gênant, qui atteignait jusqu'à deux pieds de haut, ne disparut que dans la seconde moitié du xviic siècle.
Il est facile, en s'aidant, soit des recueils de costumes, si nombreux dès cette époque, soit des descriptions des nouvellistes, soit des inventaires, de se rendre compte de ce qu'étaient alors les
modes populaires. L'accoutrement — la toilette de dimanche — d'une jeune paysanne de la Haute-Italie consistait en une chemise blanche, un « valescio » de « boccaccino » blanc, une collerette de gaze blanche façonnée, un tablier de même couleur, réservé aux jours de fête, des bas en serge, également blancs, et des souliers rouges. Autour du cou, un collier d'ambre jaune1.
Dans le portrait de Bordone, à la Galerie Pitti, connu sous le nom de Nourrice des Médicis, le costume est cossu plutôt qu'élégant.
Dans l'Italie méridionale, les paysannes portaient dès lors un costume ana-
Le Costume italien au xvi" siècle.
Une Paysanne d'Isehia.
D'après le recueil de Vecellio.