ARTISTES
u fur et à mesure que le rôle de l'inspiration pâlit, on voit grandir celui de l'esthétique. Cette science, qui n'avait guère de raison d'être au moment où Raphaël et Michel-Ange célébraient leurs triomphes, car c'était à elle à se régler sur de tels génies, non à eux à se régler sur elle, cette science, dis— je, acquit de l'importance lorsque les facultés critiques commencèrent à l'emporter
sur les facultés créatrices; plus l'imagination perdait de sa vigueur, plus on
disserta, mieux on raisonna.
Rien de plus caractéristique à cet égard que l'innovation préconisée par
Ammanati dans sa lettre à l'Académie florentine (1082) : il y recommande
d'instituer des entretiens, des conférences, sur quelque ouvrage célèbre ou sur
quelque problème se rattachant à l'art'.
L'Esthétique, qui n'est autre chose que l'application des méthodes de la philosophie à l'analyse des œuvres de l'art ou de la littérature, ne peut man-
1. Lettere pitioriche, édit. Ticozzi, t. III, p. 52Q-532. E. Mtinlz. — 111. Italie. La Fia de la Renaissance.
quer, en raison de son origine, de préférer l'idéalisme au réalisme. L'effort critique et la tendance à l'abstraction, qui forment l'essence de la philosophie, ne sont-ils pas inconciliables avec les errements des réalistes, pour qui l'observation est tout, le raisonnement rien! A plus forte raison, un système philosophique, pénétré, comme le néoplatonisme, de tout ce qu'il y a de plus généreux dans le spiritualisme, devait-il favoriser les tendances idéalistes, qui, sous l'action des Médicis, non moins que par l'effort de Raphaël et de Michel-Ange, s'étaient substituées aux pratiques, souvent trop terre à terre, des quattrocentistes. Désormais, on est en droit de l'affirmer, lorsque la conception ou l'exécution manquaient d'élévation ou péchaient par la vulgarité, la faute en était, non plus à un ensemble de doctrines, mais à l'insuffisance personnelle de l'artiste.
Il n'entre pas dans mes vues d'analyser, ni même de mentionner les nombreux ouvrages consacrés à l'Esthétique pendant la dernière période de la Renaissance. Je me bornerai à un petit nombre d'exemples.
Il ne me semble pas que le Traité du beau (« de Pulchro »), composé au début du xvic siècle par le néoplatonicien Francesco Cattani de Diaceto l'ancien (-j-i522), ait obtenu beaucoup de succès; cet ouvrage en effet ne parut que longtemps après la mort de l'auteur, dans l'édition de ses œuvres publiée en 1 563 à Bâle. C'est d'ailleurs de la métaphysique pure, et de la plus abstraite, sans application possible aux arts.
Par contre, le Diaîogo délia Belle^a délie Donne, publié par Agnolo Firenzuolo en 1648, dans ses Prose, fut fort apprécié des contemporains. Ce n'est point un manuel d'esthétique proprement dit, mais bien la détermination des caractères physiques (la préférence est donnée aux blondes) qui, d'après Firenzuolo, constituent la beauté féminine. L'auteur, après avoir recommandé de choisir, à la façon des anciens, des traits isolés pour en composer un tout idéal, entre dans toutes sortes de détails techniques (il essaye d'inscrire dans un cercle, comme Vitruve, une figure les bras étendus, etc.)1.
Un troisième traité d'esthétique, le de Pulchro et Amore de Nifo (l53l), a été analysé ci-dessus (p. 66).
Si, de ces spéculations transcendantes, nous descendons à l'analyse de l'idéal poursuivi par les différentes Écoles, nous nous trouvons en face d'une diversité de tendances des plus embarrassantes2. Certains artistes, tels que Jules Romain, en combinant les réminiscences de l'antiquité avec je ne sais quel type préconçu, obtiennent un mélange de fierté et de dureté; Bernardino
1 . Le bon Sabba da Castiglione a aussi cherché en quoi consistait la beauté de la femme : il arrive à la conclusion que la vertu l'emporte sur la beauté (Ricordi, § cvi).
2. Voy. the Art Journal (1889, p. 5 et suiv. : « Types of beauty in Renaissance and modem Painting ») et la Femme dans l'Art de M. Marius Vachon (Paris, i8q.3, p. IQ.5 et suiv.).
L'ESTHETIQUE. 171
Luini s'attache à la suavité; le Corrège à une sorte de grâce piquante. D'autres prennent leurs modèles où ils les rencontrent : tel est Véronèse, qui met à contribution les patriciennes de Venise, les courtisanes, les soubrettes, les paysannes. Regardez sa personnification de l'Harmonie, à la villa Maser, vous y reconnaîtrez du premier coup d'œil une femme de la campagne, peut-être une bohémienne, avec ses yeux noirs brillants, son menton pointu, sa coiffe plate enrichie de perles. Cependant, à son insu, le grand décorateur vénitien affirme ses préférences : elles sont acquises à certaines têtes rondes, assez petites.
Plus encore que la détermination de la beauté, la question de la supériorité relative de la peinture et de la sculpture passionna le xvf siècle. Longuement agitée par Léonard de Vinci dans son Traité de la Peinture, elle fut reprise par Benedetto Varehi et donna naissance à une nuée d'ouvrages en prose ou en vers, parmi lesquels les discours et les sonnets de Cellini se font remarquer par leur verve'. Il serait oiseux d'exposer ici les arguments produits en faveur de chacun des deux arts : ces sortes de tournois oratoires n'aboutissent guère.
Le spiritualisme ne pouvait que gagner à l'intervention incessante des littérateurs dans les choses de l'art. Jamais encore ceux qui faisaient profession de manier la plume n'avaient cultivé avec autant d'ardeur ceux qui maniaient le ciseau ou la brosse. On sait quels liens d'amitié unirent Bembo à Raphaël et à tant d'autres maîtres. L'Arétin se piquait de compter pour amis ou clients tous ceux qui jouissaient de quelque notoriété; hâtons-nous d'ajouter qu'il prélevait sur eux le tribut le plus fructueux". Annibal Caro entretenait des relations suivies avec Michel-Ange, Cellini, Leone Leoni, Vasari, qui peignit pour lui la Mort d'Adonis, et la sculptrice Sophonisbe Anguisciola. A Florence, Ben. Varehi passait sa vie dans les ateliers; il s'honorait de l'amitié de Michel-Ange et du Titien, qui nous a laissé son portrait (Musée de Vienne).
Mais les conseils officieux ne suffirent plus à l'ambition des critiques d'art : ils s'érigèrent en conseillers officiels. L'Arétin n'afficha-t-il pas la prétention de tracer à Michel-Ange le programme du Jugement dernier (lettre de i53v)! Ses indications n'ayant pas été suivies, il écrivit à l'artiste l'inconvenante épître dont nous avons donné ci-dessus des extraits (p. 40-42).
Chez les Farnèse, l'intervention du « librettiste » était de rigueur. Annibal Caro fut désigné par eux pour diriger Guglielmo délia Porta dans le choix des motifs destinés à figurer sur le tombeau de Paul III, et Taddeo Zuccheri dans le programme de la décoration du palais de Caprarole7'. Un autre de leurs
1 . L'histoire de cette dispute célèbre a été retracée dans le plus grand détail par C. Milanesi, dans sa préface des Traités de Cellini (p. xx et suiv.).
2. Les artistes à leur tour battaient monnaie sur les littérateurs. Bernardino Campi se fit faire une réclame insigne par Lamo dans le Discorso intorno alla Scoltura et Pittura (Crémone, 1.584).