Lafenestre, le Titien, p
couleur effacée suspendue dans un gris-brun noir. J'admirais les teintes variées que ces nuages étalaient aux yeux, les plus voisins tout éclatants de flammes du foyer solaire, les plus lointains rougis d'un vermillon moins ardent. Oh! les beaux coups de pinceau qui de ce côté coloraient l'air, et le faisaient reculer derrière les palais, comme le pratique Titien dans ses paysages! En certaines parties apparaissait un vert azuré, en d'autres un azur verdi, véritablement mélangés- par la capricieuse invention de la nature, maîtresse des maîtres. C'est elle ici qui, avec des teintes claires ou obscures, noyait ou modelait des formes selon son idée. Et moi qui' sais comme votre pinceau est l'âme de votre âme, je m'écrierai trois ou quatre fois : Titien, où êtes-vous?1 » — N'est-il pas impossible de mieux rendre avec des paroles ce que le Titien s'efforçait de peindre avec des couleurs ?
Paul Jove (i 483-1 552), l'érudit et disert évêque de Nocera, ne se montrait pas moins bien informé des choses de l'art. Homme de cour et collectionneur ardent, il s'était de bonne heure trouvé mêlé à la vie d'une série de grands artistes : les biographies de Léonard de Vinci, de Raphaël et de Michel-Ange, que Tiraboschi a publiées d'après ses manuscrits, donnent une idée avantageuse de ce qu'aurait été ou de ce qu'est (car on ignore si son travail a été achevé et s'il existe encore) le recueil de vies d'artistes qu'il avait entrepris pour faire pendant à ses vies de capitaines et à ses vies de savants et de poètes2. En tout état de cause, ce fut sur ses conseils que Vasari, ainsi qu'il résulte de son propre témoignage, entreprit la rédaction de son grand ouvrage.
Paul Jove s'est créé des titres non moins sérieux à la reconnaissance de la postérité pour avoir formé une incomparable galerie de portraits dont les débris ont enrichi une foule de musées. Il avait divisé sa collection en trois sections : I. Les savants et les poètes; IL les artistes; III. les souverains pontifes, rois, princes, généraux, etc. Chacune de ces sections était classée dans l'ordre chronologique. En l55o, la première comprenait à elle seule déjà plus de deux cents toiles".
1. La traduction de ce passage est due à H. Taine (Voyage eu Italie, t. II, p. 338). — Nous pouvons annoncer comme imminente la publication d'une monographie dans laquelle M. Pierre Gauthiez étudie plus particulièrement l'Arétin dans ses rapports avec l'art et les artistes.
2. Voy. Frey, il Codicc Magliabecchiauo XVII; 17, p. lxii-lxxix.
3. Je crois utile de réunir ici quelques notes sur cette inappréciable galerie iconographique, dans laquelle figuraient les copies des fresques de Piero délia Francesca, le portrait de Mahomet II par Gentile Bellini, le portrait de l'Arétin par le Titien, et tant d'autres chefsd'œuvre. Paul Jove avait défendu dans son testament de jamais aliéner les objets faisant partie de son musée. Néanmoins, dès le commencement du xvn° siècle, ainsi qu'en fait foi le Larius de Sig. Boldoni (1617), la collection était mise en coupe réglée. Cent cinquante ans plus tard, au temps de Tiraboschi, dont la Sloria délia Letterdhira Italiaua parut de 1772 à 1782, les fresques, les médailles, les statues, les ornements, les monuments indiens et américains avaient depuis longtemps disparu ; mais la majeure partie des portraits sur toile existait encore, à Corne même, divisée entre les deux branches de la famille Giovio. De nos jours, M. Yriarte a retrouvé chez des membres de la famille plusieurs épaves intéressantes (Autour des Borgia, p. 10 1).