LA CRITIQUE D'ART
Le rôle que la presse joue de nos jours dans la discussion des œuvres d'art contemporaines, les placards le jouaient au XVIe siècle. Le sculpteur Bandinelli ne pouvait découvrir l'une ou l'autre de ces malencontreuses statues sans provoquer un déluge de satires, en vers latins ou italiens; avec une unanimité touchante, poètes et prosateurs s'unissaient contre ce détracteur du grand Michel-Ange. Un bloc de marbre qui lui était destiné tombait-il dans l'Arno, ils affirmaient que le marbre, certain d'être estropié, s'était précipité de désespoir dans le fleuve. L'Hercule et Cacus était-il débarrassé de ses voiles, les sonnets de pleuvoir sur l'auteur dru comme la grêle.
Personne toutefois ne fit une critique plus pénétrante, une satire plus amère de ce groupe qu'un artiste de profession, un confrère, Benvenuto Cellini; le sculpteurorfèvre prouva en cette occasion que sa plume était aussi acérée que son burin était fiévreux1.
Les peintures de la coupole du .^. Dôme de Florence par Vasari et F.
Zuccheri ne furent pas moins maltraitées que le groupe de Bandinelli.
1. « ... Si l'on coupait les cheveux à ton Hercule, il ne lui resterait pas assez de tête pour contenir sa cervelle ; on ne sait pas si son visage est celui d'un homme ou d'un lion ou d'un bœuf; sa tête n'est pas à l'action, elle est mal attachée au cou, et avec si peu de savoir et de bonne grâce, qu'on ne vit jamais rien de pareil ; les deux épaules ressemblent aux deux paniers d'un
âne; les mollets et les autres muscles ne sont pas copiés sur la nature humaine, mais sur un mauvais sac rempli de melons que l'on aurait appuyé tout droit le long d'un mur; le dos ressemble à un sac de courges longues ; on ne sait vraiment de quelle manière les deux jambes sont attachées à ce torse hideux, ni s'il s'appuie sur l'une, sur l'autre, ou bien sur toutes deux, comme les artistes qui savent faire quelque chose en ont donné quelques exemples. On voit bien que cette statue tombe en avant de plus d'une brasse, ce qui est la plus grande et la plus insupportable des erreurs que commettent ces artistes à la douzaine, gens du commun. On dit des bras qu'ils pendent tous deux sans grâce, et qu'on n'y voit pas plus d'art que si jamais tu n'avais vu des gens nus et vivans; que la jambe droite d'Hercule et celle de Cacus n'ont pas même un mollet à elles deux, car si l'une s'éloignait de l'autre, non seulement il ne resterait pas assez de mollet pour toutes deux à l'endroit où elles se touchent, mais il n'y en aurait pas même pour une seule. On dit encore qu'un des pieds d'Hercule est en terre, et que l'autre semble marcher sur du feu. » (B. Cellini, trad. Farjanc, t. I, p. 172.)
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Buste de Baccio Bandinelli, par lui-même. (Musée du Dôme de Florence.)
Lasca, dans le long poème qu'il leur a consacré, les appelle la « maggior gagliofferia » qui ait jamais été faite.
L'exemple de Cellini suffirait à établir que les artistes ne s'interdisaient en aucune façon la critique d'art; toutefois, c'était à peu près uniquement sous la forme orale qu'ils produisaient leurs observations. Les Florentins étaient redoutés pour leur causticité, et l'on comprend qu'une nature généreuse telle que Jacopo Sansovino ait fini par prendre en dégoût la rage de discussion et de dénigrement propre à ses compatriotes. « Il faut agir avec la main, non avec la langue, disait-il à Bandinelli; il ne suffit pas de dessiner sur le papier, il faut encore savoir dessiner sur le marbre. »
En vrai Florentin, Michel-Ange abusait des boutades, et d'ordinaire il emportait la pièce. Ses bons mots sont innombrables; il y montra plus d'impertinence encore que d'esprit. C'est ainsi qu'en voyant le tableau qu'Ugo da Carpi avait peint sans pinceaux, il dit en ricanant : « Il aurait mieux valu qu'il se fût servi du pinceau et qu'il eût fait une œuvre meilleure ».
Les esthéticiens et les critiques d'art s'adressaient avant tout à leurs contemporains, aux artistes non moins qu'au public, dont ils prétendaient diriger le goût. Plus désintéressés, les biographes et les historiens d'art travaillaient en vue de la postérité.
Giorgio Vasari passe à bon droit non seulement pour l'historien par excellence de l'art italien, mais encore pour le créateur de I'Histoire de l'Art1. Sans doute, avant lui quelques tentatives avaient été faites pour retracer les glorieuses conquêtes réalisées par l'Ecole italienne dans le court espace de temps compris entre le xme et le xvc siècle. Messire George cite lui-même, comme lui ayant fourni d'utiles indications, Ghiberti (dont on a publié il y a une trentaine d'années les Commentaires); Domenico Ghirlandajo, dont
I. L'ouvrage de Vasari a paru pour la première fois en i55o, puis de nouveau en 1 568, dans une édition beaucoup plus complète, enrichie de portraits gravés par Cristofano Coriolano. Au xvme siècle, Bottari (1709) et le P. délia Valle (1797) en ont donné des éditions dont certaines notes peuvent encore être consultées avec fruit. L'édition Lemonnier, publiée de 1846 à 1867 à Florence, chez l'éditeur de ce nom, par MM. Pini, C. et G. Milanesi, Marchese et Selvatico, se distingue par l'abondance des additions et corrections. Peut-être même les annotateurs se sont-ils parfois laissé emporter trop loin par le désir de reprendre et de rectifier leur auteur. La dernière en date des éditions de Vasari, celle qui a été publiée à Florence chez Sansoni, par M. Gaetano Milanesi, de 1878 à 188S, résume les travaux antérieurs et apporte une ample moisson de découvertes nouvelles.
Les Vies de Vasari ont été traduites en allemand par Schnorr et Fœrster (Stuttgart, i832- 1849, 8 vol.); en anglais par M. Forster (Londres, 1888, 6 vol.); en français par Leclanché (Paris, 18.J9-1842, 10 vol.), dont on ne saurait consulter le travail avec trop de défiance; en effet, dans les derniers volumes surtout, il a retranché des passages entiers, contenant des indications du plus vif intérêt, par exemple dans la biographie de J. Sansovino, de même qu'il a oublié de traduire les « proemii » placés en tête de chaque livre. Quant à ses commentaires et à ceux de son ami Jeanron, ils sont absolument à côté et parfois véritablement bouffons. On en peut dire autant des portraits dessinés par Jeanron : ce sont des travestissements, des caricatures dépourvues de toute précision et de toute saveur.