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VASARI ET L'HISTOIRE DE L'ART

M. Miknesi croit retrouver le travail remanié et complété dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Florence1; enfin Raphaël d'Urbin, dont nous ne possédons plus que l'admirable rapport adressé à Léon X sur les antiquités de Rome. Mais que sont ces travaux, tous fragmentaires, comparés au merveilleux ensemble des Vite de pi h eccelknti Architetti, Pittori e Seul ton'! L'Italie peut le proclamer fièrement : il n'existe dans aucune littérature un recueil aussi riche de faits et d'idées, aussi nourri, aussi vivant. Il a fallu, pour créer cette œuvre monumentale, non seulement un véritable tempérament d'écrivain et d'érudit, mais encore le concours de circonstances exceptionnelles : composées trente années plus tôt ou trente années plus tard, les Vite ne présenteraient plus qu'un intérêt secondaire. Dans la première hypothèse, Vasari n'aurait pas pu connaître encore tous ces grands artistes qui ont imprimé à l'art italien sa consécration suprême; dans la seconde, il n'aurait plus compris les glorieux précurseurs du XIVe et du XVe siècle. Remercions le destin qui l'a fait naître à un moment où l'on prononçait avec un égal respect le nom de Giotto et celui de Michel-Ange, où les esprits étaient assez larges et assez généreux pour associer dans une commune admiration les émus de la première et les virtuoses de la seconde Renaissance. L'intolérance, hélas! ne vint que trop vite : pour les critiques de la génération suivante,

les maîtres que nous appelons les « Primitifs » sont déjà des gothiques. Chez Vasari, même impartialité pour les écoles que pour les époques'2. Cet Italien de la Renaissance, à qui on a reproché d'avoir sacrifié les artistes des différentes parties de la Péninsule à la gloire des Florentins, trouve des paroles éloquentes pour louer Jean van Eyck, Rogier, Memling, Durer, Lucas de Leyde et tant d'autres « oltremontani ». Il a entendu parler de Jehan Fouquet, qu'il qualifie de très célèbre peintre : « assai lodato pittore ». Les estampes de Martin Schœn, qu'il a étudiées en détail, lui semblent de toute beauté, quoiqu'il con-

Portrait de Vasari.

D'après la gravure publiée

dans son recueil.

1. M. de Fabriczy a soumis ce recueil à une analyse approfondie dans YArchivio storico ita- Hauo ( 1 89 1 , t. VII, p. 299-368). — Voy. aussi Strzygowski, Ciiuabue undRom, p. 7-42. — Frey, il Codice Magliàbecclnano, cl. XVII, 17. Berlin, 1892. — Le même, il Libro di Antonio Billi. Berlin, 1892.

2. Dès le xvi° siècle, l'honnête et judicieux Vasari était violemment attaqué par Condivi, par Lamo à propos de Camillo Boccacino (Discorso intorno alla Scoltura et Pittura; 1.584, p. 32, 3g et passim), par Fr. Zuccheri, puis par les Carrache. Il n'a pas été moins maltraité par les auteurs modernes. C. Cantù porte sur son œuvre un arrêt d'une sévérité injustifiable (t. VIII, p. i35); M. Paul Bourget, dans ses Sensations d'Italie, qualifie ses biographies d' « informes esquisses ». Peu importe : malgré des taches (l'attitude peu correcte vis-à-vis de Condivi, dont il s'appropria les renseignements sans le citer), malgré des lacunes, son recueil, si abondamment documenté, si impartial, si ému, vivra autant que les maîtres auxquels il a consacré sa plume.

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state dans celles de Durer une science du dessin et une puissance d'invention plus grandes. A ses yeux l'étranger n'est pas un ennemi, comme il devait le devenir dans la suite pour la plupart de ses compatriotes : hospes, hostis. Il ne connaît pas de frontières en matière d'art et admire le talent sous quelque latitude qu'il se manifeste.

Enfant de son siècle, Vasari en a les défauts comme les qualités. Ne lui demandons pas la sûreté de la méthode, la rigueur de la critique, la précision, qui n'ont été introduites dans l'histoire de l'art que par la science moderne, par les Émerie David, les Rumohr, les Gaye, les de Laborde, les Milanesi. N'oublions pas surtout qu'il était avant tout un artiste et non un savant. L'érudition était alors dans l'enfance : c'est à peine si l'on se doutait de la nécessité de diviser un volume en chapitres et les chapitres en paragraphes; de s'attacher, dans un exposé historique, à l'ordre des temps, etc. Ah! si Vasari avait joint à ses biographies de ces « alberetti genealogici », de ces « prospetti cronologici », compilés au prix de tant d'efforts par ses annotateurs modernes, quel service il aurait rendu à lui-même et à la postérité! Mais le brave homme ne se doutait pas que l'on serait un jour si curieux, que l'on pousserait l'indiscrétion jusqu'à demander à cbaque artiste les actes de son état civil, le texte des contrats passés par-devant notaire avec ses clients, et, au besoin, des documents plus compromettants encore. Il cherchait à faire comprendre, à faire aimer, ceux dont il retraçait la vie et les travaux, et pour y réussir il croyait devoir avant tout nous intéresser à eux. Pouvait-il deviner que la postérité lui ferait un crime d'avoir quelque peu arrangé ses récits, d'avoir ajouté, pour les animer, des traits qui n'étaient pas constatés par des pièces authentiques, d'avoir interverti — simple histoire de ménager une transition! — l'ordre des dates et manqué de respect à la chronologie! La chronologie, telle est en effet la partie faible de son recueil; sans ces maudites dates, que d'erreurs en moins!

Ces lacunes nous autorisent-elles à traiter Vasari de menteur et de faussaire, à refuser toute créance à ses récits en tant qu'ils ne sont pas corroborés par d'autres témoignages plus probants? En aucune façon. L'auteur des Vite me fait penser à certains écoliers, qui ne sont pas les moins instruits de leur classe, mais que leur timidité, leur gaucherie empêche de bien réciter leur leçon. Prenez-les par la douceur, ils vous diront tout ce qu'ils savent. Menacezles, violentez-les, vous n'en tirerez rien. Il faut relire souvent ses récits, les méditer avec indulgence, se résoudre au métier de glossateur; on sera amplement dédommagé de sa peine. Même dans les passages où il s'est le plus manifestement trompé, il y a presque toujours un grain de vérité; plus d'une des confusions faites par lui nous mettent sur la voie de découvertes nouvelles, et, en fin de compte, c'est de son côté que passeront les rieurs. Les annotateurs de l'édition Lemonnier, et d'autres encore, en ont bien fait l'expérience.

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