VASARI ET L'HISTOIRE DE L'ART
Le plus grave reproche que l'on puisse adresser à Vasari, c'est de n'avoir pas toujours indiqué ses sources, de n'avoir pas mis ses lecteurs à même de vérifier ses assertions. Mais a-t-il été seul à user de ce procédé antiscientifique, qui s'est perpétué jusqu'en plein xixc siècle? Ne le prenez d'ailleurs pas au mot quand, au lieu de s'en référer à quelque document écrit, il se borne à employer, comme l'a fait remarquer Fiorillo dans un ingénieux travail, les expressions de « dicono, dicono alcuni, si dice, secondo che si dice, dicesi, secondo che ho sentito ragionare », etc., etc. En réalité, dans ces biographies qui ne paraissent reposer que sur la tradition orale, il y a des « dessous » préparés avec une rare conscience. La poussière des archives n'avait rien qui efhayât Messire Georges; il raconte lui-même que, pour réunir les matériaux de son travail, il fit non seulement appel aux souvenirs des personnes âgées, mais qu'il consulta encore « diversi ricordi e scritti lasciati... in preda délia polvere e cibo de' tarli ».
Les sources utilisées par le biographe toscan sont des plus variées. Tout d'abord, il se sert du témoignage des monuments eux-mêmes, sur lesquels il manque rarement de relever les monogrammes, dates et épigraphes tracés par leurs auteurs. Les inscriptions funéraires aussi lui sont d'un grand secours. Il complète ses informations au moyen de ces dessins de maîtres, qu'il collectionnait avec tant d'ardeur pour son Libre de disegni, et qui, dispersés dans les musées et galeries du monde entier, se reconnaissent aujourd'hui encore aux bordures, passablement contournées, dont il les a ornés de sa main.
Parmi les poètes, littérateurs ou historiens mis à contribution par Vasari, il faut citer en première ligne Dante et ses commentateurs Sandro Botticelli et Luca Martini, le chroniqueur Jean Villani, Pétrarque, Boccace, Sacchetti, Biondo da Forli, l'auteur de Yltalia iiiustrdta, Giannozzo Manetti, le biographe du pape Nicolas V, Politien, l'Arioste, Annibal Caro, Bembo, Alciat, Giovanni délia Casa, Scaliger, Budée, Sannazar, etc., etc.1. Si l'on ajoute à ces noms ceux des auteurs de l'antiquité dont il a étudié les œuvres, on se rendra aisément compte de l'étendue de ses connaissances historiques et littéraires.
A cette érudition générale, digne du siècle qui a vu rimmanisme atteindre à son apogée, se joint un dépouillement très complet de tous les écrits spéciaux relatifs à la théorie de l'art ou à la biographie des artistes. Vasari a connu et utilisé les travaux, alors en grande partie inédits, de Cennino Cennini, de Ghiberti, de L.-B. Alberti, de Filarete, de D. Ghirlandajo, de Francesco di Giorgio Martini, de Piero délia Francesca, de Luca Pacioli, de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Serlio, de Labacco, de Vignole, de Jean Cousin, de Benvenuto Cellini, etc.
Après le tour des bibliothèques, vient celui des archives. Vasari a particulièrement exploré celles de la Toscane, qui lui ont fourni les documents les plus
I. Sur les sources de Vasari, voy. Fiorillo, Klcinc Scbriften artistischen Inhalts, t. I, p. 83-q8.
précieux. Aux archives de l'Académie de Saint-Luc il a demandé le « Libro délia compagnia degli uomini del disegno », si riche en renseignements sur les débuts de l'École florentine; aux archives de Santa Maria Novella une vieille Chronique, dans laquelle il était question de Gaddo Gaddi; à celles de l'œuvre du Dôme les éléments de la biographie de Brunellesco, etc. A Pise, à Prato et dans d'autres villes encore, il a compulsé tantôt les pièces comptables des fabriques, tantôt les minutes des notaires ou les actes judiciaires.
Une correspondance multiple le tenait au courant des travaux exécutés non seulement en Italie, mais encore à l'étranger. Que d'indications précieuses ne lui doit-on point, par exemple, sur l'histoire de la colonie italienne fixée à Fontainebleau ! N'est-ce pas aussi à lui que nous sommes redevables de la publication des lettres si importantes de Dominique Lampsonius, de Liège, sur les artistes flamands! Si, dans son ardeur de compilateur, Vasari accueillit parfois trop légèrement les communications de certain mauvais plaisant, qui eut plus tard l'impudence de se vanter de ses supercheries, en revanche il n'hésitait pas à se rectifier lui-même toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il le prouva bien en insérant presque intégralement dans sa seconde édition le travail dans lequel Ascanio Condivi de Ripatransone avait entrepris, non sans aigreur, de compléter et de corriger les pages que son rival avaient précédemment consacrées à Michel-Ange1.
Un mot encore pour caractériser l'œuvre grandiose entreprise par Vasari : en vrai historien, il se rend compte, avec une netteté parfaite, de l'évolution des styles. Par contre, il néglige l'influence des milieux et tient avant tout compte de la toute-puissance du génie ou des caprices de la nature, « cette mère généreuse, qui prodigue parfois ses dons les plus rares aux contrées qui jusqu'alors en avaient été sevrées. » (Vie de Pordenone.)
A côté de Vasari, une mention des plus élogieuses doit être accordée à ce connaisseur si fin, le Vénitien Marc Antonio Michiel (-J- i552), l'auteur de l'inappréciable inventaire publié en 1800 par l'abbé Morelli sous le titre à'Anonimo, et plusieurs fois réimprimé depuis (voy. t. II, p. 291). Ce ne sont que des notes sans prétention, mais de quelle sûreté de goût ne témoignentelles pas2?
1. Comparé à Vasari, Condivi (f 1574), qui était sculpteur de son métier, mérite à peine une mention : ses récits et ses descriptions sont dépourvus de tout art.
2. Dans le Dialogo Ai Pittura de Paolo Pini (Venise, 1648), les souvenirs de l'antiquité écrasent littéralement l'auteur et l'empêchent de voir ce qui se passe autour de lui. A peine si quelques considérations sur les rapports de l'art avec la nature méritent d'être relevées. — Le médecin et polygraphe vénitien Michelangelo Biondo (1497-1,570) n'a fait preuve, dans son traité Délia ndbilissima Pittura (Venise, 1.549), m' de g01-11 m' de science. Il prend Phidias et Praxitèle pour des peintres (chap. V) et attribue à Mantegna la Cène de Léonard de Vinci ! Les informations qu'il donne sur les artistes du xvi° siècle sont aussi vagues que les appréciations sont banales.
VASARI ET L'HISTOIRE DE L'ART. i83
Les successeurs de Vasari ne firent preuve ni de la même largeur de vues ni de la même précision, sans compter qu'ils vécurent sur le richissime fonds réuni par leur initiateur. Quels insipides bavardages, par exemple, que les Traités du peintre milanais Lomazzo (i538?-i59i)! L'excuse de l'auteur est dans le malheur qui le frappa presque au sortir de l'adolescence : il perdit la vue à l'âge de trente-trois ans.
Vis-à-vis des œuvres du passé, j'entends du xv1-' siècle et du moyen âge, les historiens de l'art aussi bien que les artistes professèrent quelque temps encore l'éclectisme préconisé par Vasari, sauf en ce qui concerne l'architecture. Cette différence d'attitude s'explique : la Renaissance ayant commencé par la réaction contre l'architecture gothique, il était tout naturel que les monuments de ce style fussent dès le début jugés avec sévérité (t. I, p. 082; t. II, p. 3iç). Aussi n'est-il pas de sarcasmes que les Serlio, les Varchi, les Cellini (qui qualifie le gothique de « una maniera di Todeschi ») ne leur prodiguent. Le style gothique conservait toutefois encore, ainsi qu'il sera dit plus loin, quelques sympathies dans le peuple.
En ce qui touche les monuments de la sculpture et de la peinture, la Renaissance du xvie siècle témoigna jusqu'à la fin d'un esprit de tolérance qui l'honore. Giotto conserva longtemps encore des admirateurs. A plus forte raison les fondateurs de l'Ecole florentine, les rénovateurs de l'art, les Donatello et les Masaccio, continuèrent-ils de compter un peuple d'admirateurs. Il faut lire, dans la biographie de Perino del Vaga, les marques d'admiration prodiguées par les artistes florentins aux fresques du Carminé. Cellini parle en toute occasion de Donatello avec l'émotion la plus profonde1.
Ce ne fut que vers la fin du siècle que le point de vue se modifia. Armenino, dont les Precetti délia Pittura parurent en 1687, tourne en ridicule les peintures comprises entre Giotto et le Pérugin2.
Pour achever de déterminer les conditions dans lesquelles s'élaborait l'œuvre d'art, il nous reste à jeter un coup d'œil sur la vie même des artistes, depuis leur début dans l'atelier de leur premier maître jusqu'à la fin de leur carrière, jusqu'aux honneurs académiques, jusqu'aux obsèques solennelles.
Pendant cette période encore I'Apprentissage fut le seul moyen d'enseigne-