LA POLITIQUE ET L'ART
Si nous en venons maintenant à notre objectif spécial, les rapports de l'art avec la situation politique, nous constatons, plus encore si possible que par le passé, la sollicitude des gouvernements, même étrangers, pour les œuvres de l'esprit (voy. p. 21). Cette société, de moins en moins égalitaire, s'efforçait de montrer, par l'admiration qu'elle témoignait aux littérateurs et aux artistes, combien elle prisait la supériorité en tout genre. Jamais auparavant on n'avait demandé aux architectes, aux sculpteurs, aux peintres, d'affirmer par tant de créations grandioses la richesse d'une cité, la puissance d'un prince1, la piété, ou l'exubérance de forces de la société entière2. Je dirai même que les générations nouvelles apportent dans leurs entreprises un esprit de suite et une énergie inconnus à leurs aînées; il suffit de rappeler la transformation de Florence par Cosme de Médicis et celle de Rome par Sixte-Quint, les constructions grandioses entreprises à Venise, à Gênes, à Lucques et jusque dans d'obscures bourgades telles que Castro et Sabbioneta, pour ne point parler de tant de villas monumentales, Tivoli, Frascati, Caprarole, Monte-Imperiale.
1. Innombrables sont les statues élevées, soit aux morts, soit aux vivants : Florence, statues de Jean des Bandes Noires, de Cosme et de François de Médicis; Arezzo, statue de Ferdinand de Médicis; Pise, statue du même; Rome, statue de Paul IV; Lo-
rette, statue de Sixte-Quint ; Guastalla, statue de Ferd. de Gonzague; Gênes, statue dAnd. Doria, etc. — Paul Jove demanda instamment que la ville de Gènes élevât une statue à Christophe Colomb.
2. Le peuple s'était habitué à incarner dans les œuvres d'art jusqu'à ses haines : à Rome, après la mort de Paul IV, il brisa la statue que le sculpteur Vinc. de' Rossi avait élevée en l'honneur de ce pape. La foule pouvait s'autoriser de l'exemple d'un autre pape, Paul III, qui avait donné l'ordre de détruire le mausolée de son ennemi Armazzotto, et qui ne fut détourné de cet acte de vandalisme que par les supplications des principaux citoyens de Bologne (Ridolfi, Alfonso Cittadella, p. 39).
De même, les œuvres d'art intervenaient sans cesse dans les manifestations politiques rétrospectives : en 1540, la Seigneurie de Florence commanda au Pontormo, pour l'offrir au couvent de Sainte-Anne, une Sainte Famille (aujourd'hui au Louvre), destinée à rappeler l'expulsion du duc d'Athènes, le fameux tvran de Florence au xive siècle.
Statue du grand-duc Ferdinand I, à Pise. Par Pierre de Francheville.
ï l'art de légitimer et de consacrer
Si quelques parvenus demandèrent leur fortune, en faisant remonter aussi haut que possible les origines de leur maison (fresques du palais Farnèse et de la villa de Caprarole, illustrant l'histoire des Farnèse), l'immense majorité des Mécènes ne rechercha dans ces entreprises que des jouissances désintéressées, et tout au plus une satisfaction d'amour-propre. Ainsi s'explique l'intimité de tant de grands seigneurs avec les artistes (le duc Frédéric de Gonzague et Jules Romain, le cardinal Alexandre Farnèse et le graveur Val. Belli, etc.). Les Médicis, devenus grands-ducs de Toscane, ne se départirent pas de la familiarité qui avait marqué les rapports de leurs ancêtres avec les Donatello, les Michelozzo, les Lippi. Cosme Ier, prenant exemple sur Cosme, père de la Patrie, s'occupait lui-même de renouveler la garde-robe de Crist. Gherardi. Quant à ses enfants, ils jouaient avec Cellini, qu'ils s'amusaient — et la victime s'en montra fort fière — à piquer avec des épingles. Chez les Papes mêmes, esclaves d'une étiquette inflexible, que de traits de sollicitude : Clément VII veillant avec anxiété sur la santé de Michel-Ange; Paul III s'écriant : « Comment, voilà trente ans que je nourris le désir de l'occuper, et maintenant que je suis pape je ne pourrais pas le satisfaire ! » Jules III affirmant qu'il ôterait volontiers aux années qui lui restaient à vivre pour ajouter à celles du grand artiste!
Jamais la royauté du génie n'avait été acceptée avec tant d'enthousiasme.
Casque faussement attribué à Benvenuto Cellini. (Musée national de Florence.)
La « Madonna del Sacco », par Andréa del Sarto. (Eglise de 1' « Annunziata » à Florence.)