CHAPITRE I
LES MILIEUX ITALIENS PENDANT LA DERNIERE PERIODE DE LA RENAISSANCE. FLORENCE ET LA TOSCANE. — SIENNE. PEROUSE ET l'oMBRIE.
algré les sacrifices que souverains , municipalités , communautés religieuses ou particuliers s'imposèrent jusqu'à l'extrême limite de la Renaissance, nous sommes en droit de nous demander si les Mécènes ne doivent pas plus aux artistes que les artistes aux Mécènes. N'est-il pas évident que l'ardeur, la libéralité ', le goût, restant les mêmes chez les premiers, leurs efforts deviennent stériles et leur mérite nul, du moment où, les chefs de file ayant disparu, ils n'ont plus que la ressource de s'adresser aux épigones ? Supposez que Jules II ait vécu un demi-siècle plus tard, et qu'à la place de Bramante, de Michel-Ange et de Raphaël, il lui ait fallu s'adresser aux Perino del Vaga, aux Zuccheri, aux Pomerancio : la postérité le placerait au niveau de ses successeurs, aussi libéraux que lui, les Pie IV, les Grégoire XIII, les Sixte-Quint, réduits par la fatalité historique à n'encourager que des décadents.
I. Aux yeux des poètes ou des critiques du temps, — trop intéressés, on l'avouera, en pareille matière pour dire la vérité, — la libéralité passe désormais pour la vertu souveraine, l'avarice pour le vice abominable entre tous. L'Arioste, le placide Arioste, ne cesse d'attaquer avec véhémence ce monstre hideux : à tout instant, dans le Roland furieux (où il n'a que faire), il le prend pour cible de ses traits (chants xxv, xxvi, xliii).
E. Muntz. — III. Italie. La Fin de la Renaissance.
L'acuité des facultés critiques, tout est là. Que vous soyez parcimonieux ou prodigue, peu importe. L'essentiel, c'est que vous sachiez distinguer l'artiste supérieur et le chef-d'œuvre. Il m'est impossible, quant à moi, de m'enflammer pour un peintre ou un sculpteur qui n'a jamais connu le feu sacré, l'étincelle divine : je ne leur refuse pas mon estime, mais en matière d'art c'est un bien pauvre hommage que l'estime, un hommage peu fait pour gagner la sympathie du public. Etant donné le nombre des hommes de talent qui surgirent à ce moment, d'un bout à l'autre de la Péninsule, il faut savoir se montrer exclusit pour tous ceux qui n'ont pas brillé au premier rang et se résoudre à ne même pas prononcer le nom de tant de barbouilleurs du troisième ordre, complaisamment énumérés par leur contemporain Vasari. Si, en tout lieu et en tout temps, la sévérité est un droit, elle est un devoir vis-à-vis de l'Italie du xvie siècle : eu égard à l'exubérance des talents, s'attarder sur les médiocrités, c'est refuser aux esprits supérieurs, — et ils se comptent par douzaines, — le tribut qui leur est légitimement dû ; c'est amoindrir, presque nier leur mérite.
En pénétrant dans ces foyers, dont quelques-uns ne se sont révélés que sur le tard, on éprouve la même impression que devant un beau paysage d'août, réchauffé des rayons du soleil le plus radieux. Partout l'astre fécond qui s'appelle la Renaissance a frit mûrir les fruits les plus savoureux ; ses reflets dorés animent et transfigurent jusqu'aux plus humbles productions de l'art, de même qu'ils ont suscité, au fond de bourgades perdues, telles qu'Asinalunga, des pages signées des noms du Sodoma et de G. del Pacchia, ou, à Castro, les fêtes éblouissantes données en l'honneur de Pier Luigi Farnese.
Et cependant, malgré tant d'éclat, l'historien est désormais réduit à compter avec toutes sortes de symptômes de décadence. Au temps des Primitifs, aussi bien que pendant l'Age d'Or, le niveau général du goût étant plus élevé, un courant commun soutenait toutes les productions , de quelque personnalité qu'elles émanassent. Il nous a donc été possible de faire intervenir la statistique en tant qu'élément de comparaison et de discussion. Désormais, à l'analyse quantitative, force nous est de substituer l'analyse qualitative; les individualités commencent en effet à trancher sur un tond encombré de médiocrités. Quant à ce que pensent et à ce que produisent celles-ci, inutile de chercher à établir une moyenne ou à déterminer des courants directeurs : la banalité, la vulgarité font irruption. Que nous importent l'idéal ou les efforts de ces malheureux, non pas disgraciés par la nature, mais, qui pis est, — car il n'est point de remède à une telle déchéance, — opprimés par une loi historique ! Ainsi le veut la fatalité : aux périodes d'essor succèdent invariablement les périodes d'affaissement. La supériorité d'une nation se révèle à la durée de l'essor, et à cet égard — qui chercherait à le nier? — l'Italie a été bien partagée \
i. Quelques observations recueillies par M. Lombroso dans son volume sur l'Homme de