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LES MILIEUX ITALIENS

Nous pouvons poser cette loi, que la Renaissance n'a été féconde que là où l'assimilation a été laborieuse : Rimini, qui avait accepté si légèrement le style nouveau, disparaît presque immédiatement de la scène, de même que Foligno, Naples, ou encore, en dehors de l'Italie, la Hongrie, la Turquie et la Moscovie. Si nous creusons plus profondément, nous découvrons une nouvelle loi : la Renaissance n'a été acceptée facilement que là où le style antérieur ne comptait pas de représen-

gênie (trad. franc; Paris, 1889, p. 157-174) permettront, sinon de résoudre, du moins de serrer de plus près ces problèmes de géographie artistique. L'auteur italien commence par rapporter l'opinion de Buckle, qui considère les pays volcaniques comme propres à fournir des artistes plutôt que des savants.

Il estime, de son côté, que les pays chauds, les grands centres civilisés, les pays montagneux ou maritimes l'emportent sur les autres ; il faut également faire entrer en ligne l'influence des races étrusque et grecque.

Les pays de plaines unies, par contre, ou ceux qui sont encaissés entre des montagnes trop élevées, sont pauvres en hommes de génie. Ainsi s'explique la supériorité de Florence sur Pise, de Vérone sur Padoue. Les hommes de génie n'apparaissent pas non plus dans les régions où l'air est malsain, etc. etc.

En appliquant la statistique à la production artistique des différentes régions ou villes de

l'Italie, M. Lombroso est arrivé à des résultats extraordinaires, et que je serais tenté de qualifier de fantastiques. D'après lui, Florence n'aurait donné que 3l8,6 peintres célèbres sur un million d'habitants, et l'ensemble de la Toscane seulement 194,2, alors que Bologne en aurait compté 072,4 et l'Emilie 248,2 ! ! ! L'erreur ici est flagrante : le savant professeur de Turin a fait fausse route, d'un côté, parce qu'il n'a pas tenu compte de la division par époques, de l'autre, parce qu'il a pris pour point de départ le Dictionnaire des Artistes de Ticozzi, c'est-à-dire un ouvrage publié au commencement de ce siècle, à une époque où la critique accordait à l'Ecole bolonaise la palme sur toutes les autres Ecoles.

Portrait du cardinal Ilippolyte de Médicis, par le Titien. (Palais Pitti.)

tants de quelque valeur; ce qui revient, en fin de compte, à l'axiome suivant : si la rareté ou l'absence d'artistes indigènes a facilité l'introduction de la Renaissance, presque invariablement représentée par des artistes du dehors (des Florentins, pour l'immense majorité), cette pénurie a aussi empêché la Renaissance de se développer dans les mêmes régions.

A Florence, puisque c'est par cet antique foyer de l'art italien que nous avons l'habitude de commencer notre itinéraire, la direction du mouvement s'incarne, plus encore que pendant la période précédente, dans les Médicis.

Le rôle joué par le cardinal Jules de Médicis, devenu le pape Clément VII, sera apprécié plus loin, dans le chapitre consacré à la ville de Rome. Il nous suffira de rappeler ici quelle part ce prince prit à la décoration de la chapelle où Michel-Ange créa son chef-d'œuvre, à la construction et à l'installation de la Bibliothèque Laurentienne, ainsi qu'à l'embellissement du palais de sa famille.

Le cousin de Clément VII, le cardinal Hippolyte (i5i i-i5S5), le fils naturel de Julien de Médicis, n'avait que treize ans lorsqu'il fut placé à la tête du gouvernement florentin, et que dix-huit lorsqu'il obtint la pourpre cardinalice. Mais l'adolescent avait plus de goût pour l'art militaire que pour la diplomatie ou les charges ecclésiastiques. Toujours armé de pied en cap (c'est ainsi qu'il se montre dans ses divers portraits), il menait à sa suite une cour composée de trois cents personnes, dont la plus grande curiosité était ce que Burckhardt a appelé une ménagerie d'hommes : je veux dire une troupe de Barbares représentant les types les plus variés de l'espèce humaine et parlant une vingtaine d'idiomes différents. Comme son oncle Léon X, Hippolyte aimait passionnément la musique; mais il raffolait également de tournois, de chasses, de fêtes de toute nature. C'était un caractère sans grande consistance, libéral jusqu'à la prodigalité1, ambitieux jusqu'à attenter à la vie de son cousin Alexandre.

En tant que Mécène, Hippolyte s'est signalé par son admiration pour Michel- Ange. Un trait entre vingt pour montrer ce qu'il mettait à la fois de délicatesse et de libéralité dans les encouragements qu'il prodiguait au grand artiste : ayant appris que son cheval turc lui plaisait beaucoup, il le lui envoya, accompagné d'un paletrenier chargé de le soigner, et de dix mulets portant une provision d'avoine. Contrairement à ses habitudes, Michel-Ange accepta avec plaisir ce cadeau de son jeune protecteur. Un graveur en pierres dures célèbre, Giovanni da Castelbolognese, reçut des marques de libéralité non moins éclatantes (voy. p. 194), ainsi que le Parmesan, dont les tableaux allèrent enrichir la galerie du cardinal. Hippolyte protégea également l'habile sculpteur ferrarais

I . Ce n'était pas un compliment banal que Sadolet adressait à Hippolyte quand il lui écrivait en i534 : « Tu es le seul, par le temps qui epurt, ou du moins un des rares, qui ne consacres pas uniquement à satisfaire une cupidité insatiable les innombrables ressources et richesses que ta valeur, ta situation, ta noblesse, la gloire de ta famille t'ont values, mais qui en uses pour le bien du plus grand nombre. » (Epistolarum Lïbri sexdecim, p. 271-272. Lyon, i.56o.)

FLORENCE ET LES MEDICIS. 205

Alf. Cittadella, l'emmenant à Marseille, puis à Rome, lui commandant un Ganymède en stuc, un buste de Vitellius, qui fut fort apprécié de Michel-Ange, le médaillon également en stuc de Giuiia Gonçaga , enfin les portraits de Clément VII, de Julien de Médias, de Léon X, de Tibaldeo et de Mol%a; il lui confia en outre l'exécution des tombeaux de Léon X et de Clément VII, mais sa mort prématurée fit tomber ce travail en d'autres mains.

L'expulsion des Médicis (l527), la proclamation d'une République reconnaissant pour roi Jésus-Christ et pour gonfalonier Nie. Capponi, finalement le siège de i52g-i53o, ne furent pas sans action sur les destinées de l'art. De nombreux monuments , des couvents opulents (San Gallo, San Donato à Scopeto, San Giusto, etc.), de riches villas, durent être sacrifiés aux nécessités de la défense. Mais tel était dès lors le respect pour les œuvres d'art, que tout ce qui put être enlevé de ces ruines trouva un asile dans les églises ou les palais de la cité même.

Le nouveau dictateur de Florence, Alexandre de Médicis (né vers i5io, mort en 1 5 3 7 ) , fils de Laurent, duc d'Urbin, et d'une esclave mauresque, se T

1 Lorenzino de Médicis.

signala par la violence de son caractère non moins D'après une médaille anonyme, que par de rares capacités politiques. Vis-à-vis de

l'art, son rôle fut infiniment plus modeste; on ne peut guère citer à son actif que la décoration de la villa de Careggi, qu'il confia à Pontormo. Il se montra surtout soucieux de perpétuer ses traits : il se fit sculpter par Danese Cattaneo de Carrare et par Alfonso Cittadella, à qui il commanda en outre un buste de Charles-Quint, peindre par Vasari et Pontormo, reproduire en médaille par Cellini, Domenico di Polo et Francesco di Girolamo de Prato.

L'assassin d'Alexandre, son cousin Lorenzino (1 5 14-1548), réunit de son côté une collection rare et précieuse de manuscrits, de marbres, de bronzes, de curiosités de toute sorte. On n'évaluait pas à moins de 20000 écus les joyaux et le mobilier qui lurent pillés dans son palais lors de sa fuite; quant au reste, il fut incorporé aux collections de Cosme L'r. On sait comment Lorenzino, après s'être d'abord réfugié à Constantinople, passa ses dernières années à Venise, où il tomba sous les coups de deux assassins, stipendiés par Cosme.

Avec le duc Alexandre s'éteignait la branche aînée des Médicis. Le premier représentant de la branche cadette, le valeureux capitaine Jean des Bandes Noires (1 498-1526), ne semble pas s'être signalé par quelque fondation d'art. La statue, si tourmentée, qui lui tut élevée par Baccio Bandi-

nelli sur la place de Saint-Laurent, perpétue seule son souvenir à Florence '. Bien autrement féconde et éclatante fut l'action exercée par le fils de Jean des Bandes Noires, Cosme de Médicis, duc, puis grand-duc de Florence (né en Ô19, proclamé duc en 1 53-7, mort en 1574).

Quelques mots tout d'abord sur le caractère de ce prince si remarquable. Cosme avait eu des débuts obscurs et difficiles. Resté orphelin à l'âge de sept ans, il fut l'objet de la défiance de Clément VII, qui redoutait ce représentant de la branche cadette des Médicis. Les épreuves qu'il traversa eurent du moins l'avantage de lui apprendre à se maîtriser : il devint le diplomate consommé que toute l'Europe admirait. D'autre part, quoique forcé souvent de recourir à des mesures dictatoriales, il se montra grand justicier toutes les fois que la raison d'Etat n'était pas en jeu :

ne refusa-t-il pas à l'Arétin la grâce d'un certain F.

Leoni, en déclarant que, par égard pour la justice et les intérêts des tiers, il avait l'habitude de se refuser à lui-même ce qu'il désirait le plus ~ ! A Cellini il écrivit qu'il ne voulait à aucun prix confondre les choses publiques avec les choses privées.

Dans son intérieur, il ne vivait pas en prince, mais comme un père de famille tout-puissant ; il mangeait en compagnie de sa femme et de ses fils ; sa table était modestement servie ; ses enfmts n'avaient ni table, ni dépenses à part comme dans les autres cours. Où allait le duc allaient sa femme et ses fils et toute sa maison. Cosme lui-même, qui adorait les exercices du corps (nageur intrépide, il se jetait souvent dans l'Arno du haut du pont), se montrait toujours armé, avec ses gantelets, sa cotte de mailles, son épée et son poignard. « Son escorte, qui ne s'élevait jamais à moins de six cents per-

1. Sur sa liaison avec l'Arétin et sur son portrait, voy. le Cartcgg'w de Gaye, t. II, p. 3il- 332, 35 1.

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