‹ Histoire de l'art roumain ancienChapitre 181 sur 207 · À. Vlähutä, V. Grigorescu, Bucarest · texte numérisé non relu

À. Vlähutä, V. Grigorescu, Bucarest

bénissant, c’est quelque vieux pope de campagne. Le coloris est tout à fait nouveau, avec des nuances très fines.

Il s’essaya, lui aussi, à rendre la physionomie héroïque de Michel-le-Brave. Puis il fit le voyage à Paris, mais, au lieu de s’enfermer dans un atelier pour y apprendre par cœur une formule, 1l demanda, à l’époque où l’école de Fontainebleau envahissait les champs et s’installait dans les clairières, des leçons de choses à la nature éternelle et infinie. Il fut le camarade de Millet, prit part à une exposition de Barbizon, vit une de ses premières œuvres acquise pour les collections de l’Empereur et figura au Salon avec des Tziganes valaques, en 1808. Il donnait en même temps des scènes d’intérieur d’une lumière discrète. Ses fenêtres, à lui, ne s'étaient pas encore ouvertes sur la fraîcheur toute neuve du paysage roumain, dont le pittoresque paysan, avec ses brebis avançant dans le nuage de poussière des routes, avec la solennelle procession des grands bœufs blancs et gris, est, non seulement un comparse quelconque, mais l’élément indispensable. Il arriva bientôt à être l’interprète incom-

parable de ce monde tout particulier.

La guerre de 1877 lui donna aussi l’occasion de montrer que le peintre des champs paisibles, de ce milieu rural, immuable dans sa simplicité à travers les siècles remplis des tragédies de lhistoire, peut saisir, dans ces tragédies elles-mêmes, ce qu'est l’humamité souffrante, combattante, gardant dans la victoire et dans la défaite le même droit à la sympathie émue de l’artiste. Il ne donne pas l’aspect conventionnel des masses qui s’entrechoquent, füt-ce même pour fondre les individus dans le mouvement et dans le vague de la mêlée mouvante, comme le Russe Vérechtschaguine, mais sans la tristesse désespérée ou sans le nihilisme résigné de ce dermier. Il présente l’acte individuel, le soldat avançant la baïonnette. au fusil; le même transperçant l’ennemi ahuri, ce pauvre paysan turc raidi sur le champ déchiré par les boulets; l’éclaireur tout seul au milieu du silence; le splendide « dorobantz », le clairon aux lèvres devant le fourmillement indistinct du camp; le dragon poursuivant, criblant de coups d’épée l’espion ; la patrouille, le fusil sur l’épaule, le visage serein comme la sécurité qui le représente; les sentinelles avançant, l’oreille aux écoutes, dans le mystère du soir tombant; le groupe burlesque des paysans bulgares en reconnaissance; la longue théorie des Turcs glacés, pauvres fantômes, se traïnant le long des routes durcies par le gel; la batterie d’artilleurs à travers les landes; le prince lui-même, sans morgue et

sans grimace, dans l'attitude calme d’un pays lui-même sûr de ses destinées.

Puis il revint à son œuvre typique, introduisant, d’une toile à l’autre, un peu plus de cet estompage de bleu et de blanc qui n’entoure pas seulement les figures, mais se les incorpore, pour ainsi dire, dans une sensation unique de réalité belle comme un rêve et de rêve réalisé sur terre.

Lorsque le maître et le créateur mourut, à Câmpina, ce fut un deuil de la patrie entière. On regrettait d'autant plus le vieillard qu'il n’avait pas laissé d’héritiers. Sa facture était trop personnelle pour être impunément imitée, et 1l était trop difficile de chercher une autre formule dans le même milieu.

Son contemporain Dimitrescu Mirea (né en 1852) avait commencé par la vision poétique de la « Ciîme aux Regrets (Vérful cu dor) et par de splendides portraits pour se consacrer ensuite presqu'exclusivement à l’enseignement : il est aussi le peintre religieux de

la nouvelle église de Constanta.

Les jeunes furent nombreux. Parmi eux, on relèvera bientôt la minutiosité merveilleuse de Luchian, la poésie biblique de Vermont — le seul qui eût su donner au tableau religieux moderne quelque chose de ce que les anciens maîtres byzantins donnaient dans le typique de leurs fresques —, la fine reproduction des paysages du Nord français par Étienne Popescu, la grâce douce et souriante de Grant, plus tard la hardiesse créatrice de Verona, qui apportait dans son âme italienne des visions de l’Adriatique, la vérité des portraits de Costin Petrescu. La Transylvanie avait trouvé dans Smigelski seul, non seulement un grand peintre d'église, mais une âme vibrante s'intéressant à tout ce qui l’entourait.

Nous nous arrêtons au moment où une nouvelle génération commence son œuvre, — non sans mentionner le réalisme lyrique avec lequel Stoica a reproduit la tragédie poignante de la guerre pour l’unité nationale, Mais Grigorescu avait réuni à lui seul l’expression de

la vie roumaine entière dans son aspect rural qui est le plus caractéristique.

Les principales œuvres de sculpture du pays furent commandées à des étrangers. (Frémiet donna un Michel-le-Brave, réplique masculine de sa Jeanne d'Arc; Dubois, un somptueux Jean Bratianu, entouré de figures allégoriques). Un de ces artistes, Hégel, s'établit dans le pays. Deux jeunes sculpteurs, d’origine allemande, Storck et Späthe, furent employés pendant longtemps pour orner les places publiques : les œuvres du premier ne manquent pas de distinction.

Parmi les Roumains, J. Georgescu, auteur de nombreux bustes, exposait au Salon de Paris, en 1880, une enfant en prière. Valbudea seul parut pouvoir introduire le tragique dans son marbre. Une nouvelle école de l’expression est en train de trouver sa voie (Severin, Brâncus, Dimitriu-Bârlad, Burcà). Il faut dire cependant que la sculpture roumaine attend encore son heure, jusque-là, expatriée ou indigène, elle glisse trop souvent sur les pentes des exagé-

rations contemporaines.

L’architecture s’est ressaisie depuis une dizaine d’années à l’école des œuvres du passé. Mincu et P. Antonescu furent les initiateurs d’un mouvement qui, Jusqu'ici, a bien saisi le détail et en est encore à chercher les deux notes caractéristiques de toute architecture solide : l'appropriation aux besoins de l'édifice et les proportions. Les vieux bâtisseurs

d’églises et de palais les connaissaient très bien toutes deux.

Mais c'est la pensée vers les humbles maîtres du passé que nous finirons ce livre

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