‹ Histoire de l'Asie centrale, publ., tr. et annotéChapitre 17 sur 29 · III. DANIAL BI · texte numérisé non relu

III. DANIAL BI

Danial Bi était fils de KhoudayarBi, Manguit, Uzbek (1).

Chah Murad Bi était fils de Danial Bi (2), dont les autres fils étaient :

Mahmoud Bi : à la mort de sou frère Chah Murad, il s'enfuit à Khoqand par, crainte de TEmir Hayder; ilest encore aujourd'hui vivant (1 233-1 818).

Omar Bi et Fazil Bi : ils furent mis à mort avec leurs enfants par Emir Hayder Tourèh.

Sultan Murad Bi : il se rendit en pèlerinage à la Mecque et mourut à Mascate.

(1) A la mort de Rehim Khan^ Danial Bi, son oncle, était gouverneur de Kerminèb. Il fut appelé à Boukbara par Daoulet Bi qui, connaissant le caractère faible et doux de Danial, était assuré de gouverner sous son nom.

Des scrupules religieux ne permirent pas à Danial de prendre le titre de khan. 11 se contenta de celui d'ataliq, et plaça sur le trône Âboul Ghazi Khan, descendant de Djenghiz et Seyid par sa mère.

M. P.-J. Lerch a rapporté de Boukbara une bistoire de Danial Bi. Ce manuscrit, malheureusement incomplet, est à la Bibliothèque de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.

Voir Mir Izzet Oullah, Travels, etc., page71 ; Grigonew, Histoire deBoukhara, Khoqand et KacHUar^ par Mirza Chems, pages 76, 88 et 89; Lerch, Bmsiscke Rex)ue.

(2) Chah Murad Bi. Son nom était Ma'çoum ; son père l'appelait familièrement Bekdjan, et c'est sous ce surnom quil est généralement désigné par les historiens persans. Il prit ie nom de Chah Murad lorsqu'il eut concentré tous les pouvoirs du khanat entre ses mains.

Malcolm a donné, dans son Histoire de la Perse^ tome IIÏ, pages 348 et suivantes, des détails d'un grand intérêt sur Chah Murad Bi. Il les a puisés dans les relations de Mir Al y Youssouf et de Mehemmed Aly Guendjèvî.

Riza Qouly Khan, dans le tome IX du Fihris eut Tewarikh, fait précéder le récit du voyage de Aga Mehemmed Khan dans le Khorassan, d'un résumé trèssuccinct des événements survenus à Boukbara depuis la mort d'Aboul Feïz Khan.

Rustem Bi : il mourut à Boukhara.

Guendj Aly Bi : il est vivant aujourd'hui (1233-1818).

Redjeb Aly Bi : il est privé de sa raison et mène une existence déréglée.

Toukhtoumich Bi : il est mort à Kaboul sous le règne de Timour Chah; son corps a été rapporté à Boukhara.

Dervich Bi : il embrassa la vie ascétique. Ce fut un personnage d une grande dévotion'; il mourut à Boukhara.

Danial Bi n'avait point assez de résolution pour s'affranchir promptement de toute influence. Le qazhi oui qouzhat et Daoulet Qouch Begui s'unirent l'un à l'autre. Le qazhi se rendait avec un qalian au palais du prince. L'usage de fumer le qalian , à la manière des Persans, se répandit dans la ville et dans les bazars. Les choses en vinrent même au point qu'une maison de débauche était publiquement ouverte et fréquentée à Kafîr Roubath. I-.e lieutenant de police et les réis n'avaient pas le pouvoir de réprimer ces excès (1).

Chah Murad Bi, dont l'intelligence et la science condamnaient ces actes contraires à la loi religieuse, réfléchissait constamment au moyen de les faire disparaître. Il se rendit auprès du cheikh Sefer, l'un des cheikhs les plus considérables de la ville, dont la sainteté était attestée par des miracles et qui, voué à une haute dévotion, pratiquait scrupuleusement les préceptes divins. Il lui témoigna le désir d'être un de ses disciples. Le cheikh lui répondit : « Tu es

(1) Les reïssont des agents de police chargés spécialement de la surveillance des bazars et des différents quartiers de la ville.* Ils veillent aussi à ce que les habitants assistent régulièrement aux prières. Leur office est à la fois civil et religieux..

le fils d'un tyran, comment pourrais-tu avoir la force d'accomplir les bonnes œuvres et de suivre les ordres des cheikhs? » L'Emir Chah Murad Bi s'engagea par serment à exécuter tout ce qui lui serait commandé. Le cheikh lui intima Tordre de renoncer à la pompe et au luxe qui l'entouraient, et d'exercer pendant quelques mois le métier de portefaix pour s'humilier et pour s'avilir aux yeux de la population : « Alors, lui dit le cheikh, je l'accepterai comme disciple et je te traiterai avec considération. »

Chah Murad prononça un divorce irrévocable avec ses passions et ses désirs, avec le luxe et les biens de ce moride ; il revêtit des habits grossiers et se mit à exercer dans le bazar la profession de portefaix et à louer ses services. Danial Bi en fut informé ; il le fit venir devant lui pour lui prodiguer ses conseils : « Abandonnez, lui dit-il, une pareille conduite, elle est pour nous un sujet de honte. Je vous ferai donner par le trésor tout ce qui vous sera nécessaire. » — c< Vous êtes un homme ignorant, répondit Chah Murad à soà père; dans cette ville qui est l'asile de la science et de Tislamisme, il se commet un grand nombre d'actions honteuses. Vos enfants oppriment et molestent les musulmans; ils se livrent à leurs passions et à leurs vices et vous ne vous y opposez en aucune façon. Daoulet Qouch Begui, qui n'est qu'un esclave, est devenu le maître de l'État. Le qazhi ne craint point de commettre des actes blâmables ; moi, je n'ai pas la force d'être témoin de pareils excès et j'ai choisi, pour ma part, le coin de la pauvreté et de la mendicité. » Danial Bi reconnaissant que tout ce que lui disait son fils était vrai, ne put s'opposer à sa conduite, et il le laissa vivre comme il l'entendait. *

Chah Murad Bi vécut ainsi pendant une année. Au bout de ce temps, le cheikh Sefer Tagréa comme son disciple : il était très-assidu aux leçons pour acquérir la science, et son temps était entièrement consacré à la fréquentation des ulémas. Toute la population accourait à sa demeure qui se trouvait à Paï Menar.

Un jour, dans une entrevue secrète avec son père, il lui exposait que Daoulet Qouch Begui était devenu le maître de rÉtal : « Il fait peser son pouvoir sur vous et sur nous. Il nous traite comme ses subordonnés et c'est lui qui nous remet, à vous et à moi, les sommes qui nous reviennent. Quel remède, disait-il, peut-on apporter à cette situation? » — c< Je la comprends aussi bien que vous, répondit Danial, mais je ne vois pas le moyen d'en sortir. » — « Le remède est facile, répliqua Chah Murad Bi, et je mènerai tout cela à bonne fin. » Danial Bi garda le silence.

Quelques jours plus tard arrivèrent des ambassadeurs de Khoqand. Une nuit Chah Murad Bi fit appeler Daoulet Bi pour s'entendre avec lui sur la conduite à tenir à l'égard de ces ambassadeurs. Daoulet Bi, sans rien appréhender et sans rien soupçonner, se rendit à la résidence de Murad Bi. Lorsqu'il voulut entrer dans la salle d'audience réservée, il fut accosté par des bourreaux qui, avec leurs couteaux, lui ouvrirent le ventre. La nouvelle du meurtre de Daoulet Bi se répandit aussitôt dans Boukhara. La population se trouva délivrée de sa tyrannie. Tous ses biens et toutes ses richesses furent confisqués, et Danial Bi remit les rênes du gouvernement aux mains capables de cet émir équitable (Chah Murad Bi).

Pour en revenir au qazhi oui qouzhat, lorsque Chah

JWurad Bi exerçait le métier de portefaix, Danial se plaignit de son fils au qazhi : « Je ne sais, disait-il, mais il est devenu fou. Il exerce dans le bazar le métier de portefaix et il porte les sacs de charbon ; il nous couvre de honte ; que faut-il faire pour l'en empêcher? » Le qazhi redoutait, de son côté, Chah Murad Bi qui, à plusieurs reprises, Tavait humilié dans les réunions, et avait voulu Tempêcher de fumer le qalian; le qazhi lui avait résisté, mais il conservait toujours des appréhensions. Quand Danial Bi lui parla de Chah Murad, il lui répondit : « Grâce à Dieu, tu as des enfants parvenus à Tâge d'homme, qui possèdent l'intelligence et toutes les qualités. Prive de la virilité ce fou qui est pour l'Etat une cause de honte et d'opprobre. » Ces paroles firent une mauvaise impression sur le cœur de Danial, mais il ne répliqua rien. Elles parvinrent cependant aux oreilles de Chah Murad qui épiait toujours une occasion favorable.

Une année se passa après le meurtre de Daoulet Bi. Le qazhi était toujours sous l'empire delà crainte; il ne cessait de prier Danial Bi de le recommander à la bienveillance de Chah Murad. Danial Bi disait en secret à celui-ci : « Le qazhi est un ancien serviteur, traitez-le avec considération, donnez-lui toute sécurité. » Chah Murad répliquait : « Si le qazhi renonce aux actions qui sont défendues par la loi, sans aucun doute, je le traiterai avec là distinction due à sa noble naissance. » Le qazhi n'abandonnait point l'habitude de fumer le qalian, et bien qu'il y eût depuis longtemps des raisons d'inimitié entre lui et Chah Murad^ celui-ci ne mettait en avant que le prétexte du qajian.

Une nuit. Chah Murad ordonna à quelques-uns de ses

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serviteurs de se saisir du qazhi et de l'amener bon gré mal gré en sa présence. Cet ordre fut exécuté et le qazhi fut conduit de force devant lui. Il trouva moyen de faire savoir à Danial Bi qu'il venait d'être arrêté et traîné chez Chah Murad Bi. Lorsque le qazhi entra dans la salle d'audience, Chah Murad le traita avec considération. « Je suis un vieillard, je suis votre esclave, lui dit le qazhi, si j'ai commis quelque faute envers votre famille, veuillez me la pardonner. » — « Vous n'avez commis aucune faute, répartit Chah Murad Bi, je vous ai fait appeler pour parler d'une affaire. » Puis, sous un vain [w^étexte, il se leva et sortit. Des bourreaux, qui étaient cachés et se tenaient aux aguets, se précipitèrent sur le malheureux qazhi et le mirent en pièces. Lorsqu'arriva le messager envoyé par Danial Bi pour ordonner de sa part qu'on ne fît aucun mal au qazhi, celui-ci avait cessé de vivre.

La terreur et la crainte s'emparèrent du cœur des frères de Chah Murad Bi conune elles s'étaient emparées autrefois . du cœur des frères de Joseph. Chah Murad s'appliqua à réprimer leurs écarts ; quelques individus, qui avaient été les complices de leurs iniquités, furent mis à mort. Ses frères, rentrant en eux-mêmes, après la frayeur qu'ils avaient éprouvée, se tinrent en repos et s'abstinrent de toute action injuste et tyrannique. Chah Murad Bi fit disparaître toutes les filles publiques et ne toléra aucun des désordres qui sont condamnés par la loi. Boukhara devint alors l'image du paradis. Danial Bi ne s'opposait à aucun des actes de son fils, qui avait pris en main toutes les affaires intéressant la population.

Danial Bi avait confié le gouvernement de Qarchy à

Toukhtoumich Bi; celui de Kermînèh (1) à Sultan Murad Bî. Au bout de quelque temps, Toukhtoumich Bi voulut se révolter contre son père. Chah Murad Bi réussit, par son savoir-faire et son habileté, à amener la soumission de son frère et à le faire venir à Boukhara. On ne lui confia plus ensuite de gouvernement.

Au bout de quelque temps, TÉmir Danial tomba malade. Sa maladie s'étant aggravée, il ordonna, lorsqu'il fut près de la mort, de faire venir, la nuit, au chevet de son lit, Chah Murad. Celui-ci se rendit auprès de son père, qui le désigna pour son successeur et lui fit quatre recommandations suprêmes. La première était de ne pas exiler ses frères et de ne pas les mettre à mort ; la seconde était celle de ne point donner en mariage les femmes qu'il laissait après lui ; la troisième était celle de traiter avec considération et honneur Khodja Sadiq, le chef de ses eunuques ; la quatrième était de donner à ses frères et à ses sœurs, sur ses biens particuHers, une somme fixée selon les règles de l'équité. Enfin, il ordonna qu'on l'enterrât auprès du tombeau de Chah Naqchbétid. Chah Murad jura, sur sa tête et sur ses yeux, de se conformer aux ordres de son père' et il lui baisa la main. Une heure après Danial expira.

Chah Murad s'était rendu au palais royal accompagné par un millier d'hommes ; ses frères, qui en furent infor-

(1) La ville de Kermînèh, chef-lieu de Tarrondissement de ce nom^ est situ^ à onze fersakhs à l'est de Boukhara. Le gouvernement de cette ville était toujours réservé à un niembre de la famille souveraine.

Kermipèh verse au trésor de l'Emir douze mille tillas et lui fournit deux cents hommes de pied.

Riza Qouly Khan, Ambassade au Kharezm^ page 104.

Burnes. Voyage en Boukharie, tome Ilf, pages 283, 286.

mes le matin, se dirigèrent tous vers le palais, mais on ne les laissa point passer. En voyant les soldats de Chah Afurad en bon ordre et bien armés, ils comprirent que leur père était mort.

On forma ime grande assemblée. Chah Murad prit la parole : « mes frères, dit-il, notre père est allé dans le sein de la miséricorde divine ; il m'a désigné pour son successeur au trône ; mais vous, mes frères, et tous les grands qui êles ici présents, vous savez quel est le meilleur parti à prendre ; donnez le pouvoir à celui qui en est le plus digne ; je me rangerai à votre opinion. » Tous s'écrièrent d'une seule voix : « La succession au trône est votre droit; personne, excepté vous, n'est digne du rang suprême. » Chah Murad reçut ensuite de tous les personnages notables et de ses frères le serment de fidéUté que chacun prêta isolément. Les assistants furent, chacun selon le rang qu'il occupait, traités avec la considération et les honneurs qui leur étaient dus. Tous les frères de Chah Murad étaient présents à celte cérémonie, à l'exception de Sultan Murad Bi qui se trouvait à Kerminèh. Les fonctions de vézir furent données à Oulkour Soufy, ami de Chah Murad et affilié à la même secte religieuse que lui.

Danial Bi était un homme simple, incapable de ruse et de fausseté, plein de courage et de bravoure. On rapporte qu'Ahmed Chah lui ayant envoyi un éléphant, on fit paraître en sa présence cet animal qui le salua. Ses officiers lui firent remarquer que l'éléphant lui rendait hommage : « Que le salut soit sur lui », répondit Danial Bi (1).

(1) Il faut se rappeler pour saisir le sens de cette anecdote, qui peint la sim-

Danial avait des relations pacifiques avec Ourguendj, Khoqand et avec Beiram Aly Khan, Chiite, qu'il appelait c< mon enfant » lorsqu'il lui écrivait ; leurs rapports étaient fréquents. A l'époque de Danial Bi, Boukhara était en pleine prospérité ; tout y était à bon marché. Il gouverna pendant vingt-deux ans .

plicîté du caractère de Danial Bi, que la loi religieuse défend expressément à tout vrai croyant de donner ou de rendre le salut (selam aleikoum), à un individu qui n'est point musulman.

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