I. ORIENT ANCIEN
délivra du joug barbare les cités grecques de la côte et rendit la liberté aux Ioniens, en chassant de cette région les petits tyrans locaux établis par les Perses. A ce moment il était tout à son rôle de défenseur de l'Hellénisme. Il effaçait la honte du Traité d'Antalcidas et complétait Marathon et Salamine. Pendant la traversée de l'Asie Mineure, de Sardes à Gordium et de Gordium à Issos, son point de vue ne changea guère. Le centre du plateau d'Anatolie ne semble d'ailleurs pas l'avoir intéressé beaucoup. S'il prit, au passage, possession de la Phrygie, il négligea complètement des provinces entières, Paphlagonie, Cappadoce, Pont, Arménie, qui avaient pourtant fait partie de l'Empire Achéménide mais qui ne furent soumises à la domination macédonienne que par ses successeurs. Parvenu aux défilés du Taurus qui sépare l'Anatolie de la Syrie septentrionale, il se heurta à l'armée perse qui, sous les ordres de Darius 111, défendait les portes d'Issos. Après leur défaite du Granique, les Perses avaient essayé de circonscrire le désastre. Ils abandonnaient assez facilement à l'Hellénisme la péninsule d'Anatolie qui est comme un petit continent à part, bien distinct de l'Iran et de ses annexes naturelles. C'était le vieux royaume des Mcrmnades, annexion relativement récente des Achéménides et dont leur empire asiatique pouvait à la rigueur se passer. Au contraire, la victoire remportée par Alexandre à Issos (333) lui ouvrit l'accès de l'Asie Antérieure, et aggrava singulièrement le désastre des Perses. Dès ce moment son expédition était quelque chose de plus qu'une simple campagne de conquête hellénique. De nouveaux problèmes se posaient devant lui. Il allait avoir à adopter une politique indigène.
Alexandre s'engagea en Syrie. Il ne tenait pas à s'attaquer encore à la masse formidable et compacta du monde iranien. Pour réaliser le programme du Panhellénisme, il devait d'abord donner à l'Helladc toutes les côtes de la Méditerranée orientale, c'est-à-dire la façade européenne de l'Asie. Aussi distingua-t-il d'emblée l'importance de la Syrie, porte ouvert», à l'Hellénisme sur l'intérieur du continent asiatique. Toutefois, ses fondations de ce côté sont peu
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nombreuses. Il était réserve à un de ses héritiers, à Antigone, de mettre en lumière, par la fondation d'Antigonia (Antiochc), L'intérêt vital qu'avait la Grèce extérieure à la colonisation du bassin de l'Orontc.
L'attention d'Alexandre en Syrie fut absorbée par une lâche plus urgente : la prise de Tyr. Et c'est une constatation significative que le vengeur des griefs millénaires de l'Hellénisme dans le monde, ait interrompu un an sa marche à travers l'Asie à seule fin de réduire la cité phénicienne.
Les Phéniciens, c'étaient, pour la marine et le commerce helléniques, les rivaux de toujours. Depuis les origines de son histoire, la Grèce les avait trouvés partout sur son chemin : en Chypre, en Sicile, à Salamine, à Mycale. La haine du nom punique et de la thalassocratic sidonienne remontait aux premiers âges de la navigation grecque. Aussi la destruction de Tyr par Alexandre (332) se trouva conforme au programme traditionnel et aux intérêts vitaux de l'Hellénisme. Cette destruction était la condition nécessaire de l'expansion de la Grèce extérieure et de la fondation d'Alexandrie. Tyr une fois tombée, l'Empire de la Méditerranée appartint vraiment aux Hellènes
Après la chute de Tyr, Alexandre se dirigea sur l'Egypte. L'Egypte n'avait jamais été pour les Perses qu'une possession plus nominale que réelle. Durant soixante ans, de 4o5 à 342, elle était demeurée indépendante du Grand-Roi, et il y avait dix ans à peine qu'elle avait perdu ses derniers pharaons lorsqu Alexandre entra à Memphis. Tout de suite, il comprit que l'Egypte, avec ses traditions millénaires et son génie particulariste, était un monde à part qu'il ne pouvait traiter comme le reste de l'Orient. Epousant les anciens griefs des Psammétique et des Nectanébo contre le Perse envahisseur et sacrilège, il se proclama le descendant des Pharaons. Il adopta un cartouche royal et se fit initier aux mystères d'Amon, le grand dieu de Thèbes, le protecteur des Thoutmès et des Piamsès légendaires. Vêtu de la schenti, coiffé du pschent, Yureus d'or au front, Alexandre, roi des Deux-Egyptes, rouvrit l'histoire pharaonique qu'Artaxerxès III avait prétendu clore. Pharaon national au
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même titre que les héros de la XVIIIe et de la XIXe dynasties, il le fut de ce jour et ne cessa plus de l'être. Mais en adoptant intégralement le personnage des Thoutmès et des Ramsès, il n'oublia point la diffusion de l'Hellénisme dans le monde. Et la fondation d'Alexandrie dans une position commerciale unique, d'Alexandrie désignée d'emblée à devenir la capitale de la Grèce Extérieure, répondit à cette pensée profonde. Tandis qu'Alexandre affirmait ainsi d'une part l'individualité historique de la vallée du Nil et de la civilisation égyptienne, d'autre part, la nécessité pour l'Hellénisme de s'y faire une place, un de ses lieutenants, le plus sagace et le plus froid, Ptolémée Lagos, l'observait, qui devait un jour réaliser cette œuvre. La politique d'Alexandre avait posé ces deux principes : restaurer dans sa continuité millénaire la Royauté pharaonique ; et associer étroitement l'Hellénisme et la tradition indigène. Pharaon national et souverain hellène, Alexandre fut sur le Nil le premier des Lagides.
L'Egypte, une fois soumise, ou plutôt délivrée et restaurée, Alexandre aborda la question iranienne. Dans le camp macédonien, plus d'un général, Parménion entre autres, était d'avis de se contenter pour l'Hellénisme des terres méditerranéennes conquises depuis trois ans. Avec Parménion, les esprits modérés pensaient que le véritable domaine de l'Hellénisme en Asie était l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte. A leur avis, la Grèce Extérieure ne devait pas s'éloigner de la Mer natale, sous peine de s'exposer à de terribles retours de la Barbarie. Et il faut bien reconnaître que l'événement, au bout de deux siècles, a donné raison à cette manière de voir. Ce que l'Hellénisme a finalement maintenu des conquêtes macédoniennes, ce que l'Empire nomain a conservé pour lui pendant près de sept siècles contre toutes les réactions asiatiques, c'est précisément le pays situé entre l'Euphrate et la Mer. Et les Perses eux-mrmes sentaient bien qu'au fond, l'horizon du monde hellénique s'arrêtait à l'Euphrate où commençait la masse irréductible du monde iranien, puisque, Darius III offrait à Alexandre un partage de l'Asie sur ces bases. Il est certain que l'Hcllé-
nisme, malgré sa prodigieuse faculté d'assimilation, ne réussit à pénétrer sérieusement que la péninsule d'Anatolic, la vallée de l'Oronte et la vallée du Nil. Encore l'œuvre d'hellénisation était-elle commencée en Anatolie depuis les Mermrtarîes et en Egypte depuis Amasis et les colons de Naucratis. Al ai s il faut savoir gré à Alexandre d'avoir tenté malgré tout l'escalade de ce plateau iranien et l'accès de cette Asie Centrale dont la masse faisait paraître la Grèce si chétive et si fragile. L'Hellénisme sur ces hauts plateaux devait maintenir son emprise politique deux siècles à peine. Mais son influence morale y dura plus d'un millénaire. Si Alexandre ne s'était pas engagé sur les hauts plateaux de l'Iran et dans les passes du Caboul, l'art gandharien ne serait pas né. Le Bouddhisme et l'Hellénisme^ ne se seraient pas rencontrés et indissolublement liés. Les missionnaires bouddhistes n'auraient pas fait pénétrer à leur suite l'art hellénistique du Gandhara à Khotan, à Toumchouq, à Touenhouang, à Ta-tong, à Long-men, et à Nara. L'art de la Chine et du Japon n'aurait peut-être pas existé. Et voilà pourquoi il est d'un intérêt infini pour îa civilisation qu'Alexandre ait gravi la plate-forme de l'Iran.
La conquête de l'Iran par Alexandre fut relativement rapide. Ayant franchi l'Euphrate à Thapsaque, les Macédoniens rencontrèrent en Assyrie, dans les plaines d'Arbèles, l'immense armée de Darius III. Après une journée chaudement disputée, les Perses plièrent (33i). Alexandre occupa les capitales achérnénides, Babylone, Suse, Pcrsépolis et Êcbatane (33o). Darius entraîné dans la déroute de son armée, fut poignardé en Hyrcanie par le satrape Bessos. Celui-ci essaya de fonder un royaume iranien au vieux pays du Mazdéisme, en Bactriane et en Sogdiane. Mais Alexandre, se proclamant, l'héritier et le vengeur de Darius III, abattit le régicide. Après avoir dompté les Parthes, tribu touranienne installée au Khorassan, le conquérant macédonien acheva la soumission du pays de Bactres et de la Sogdiane. Dans les montagnes de l'Afghanistan et dans les steppes de la Boukharie, au seuil de l'Extrême-Orient, il établit comme jalons du commerce et de la civilisation, des communautés
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helléniques. C'est ainsi que naquirent les colonies grecques d'Alexandria Ariôn (Ilerat) en Arie, d'Alexandrie d'Arachosie (Kandahar) (33o), de Bactres (Balkh), dans l'Afghanistan actuel, de Maracanda (Samarkande) en Transi >\iane (3*29) et d'Alexandria Eskhaté (Khodjend) en Fer- ^liana. Prenant à cœur son rôle de roi d'Iran et d'héritier des Achéménides, Alexandre franchit l'Iaxartcs fSvr-Daria) et alla porter la guerre au Touran. Vengeur de Gyrus dans la steppe arabo-caspienne, il organisa la défense de l'Iran contre les hordes du monde jaune, aïeules des Turcs et des Mongols. Puis, il descendit la vallée du Caboul et entra au Pendjab (326). On Aerra plus loin comment il triompha du Radjah de Taxila, du Paurava son voisin, d'un Radjah de Cachemire et comment la fatigue des vétérans macédoniens l'empêcha seule d'entreprendre la conquête de l'Empire du Magadha qui dominait le bassin du Gange (326). Alexandre suivit le cours de l'Indus jusqu'à la mer et rentra à Babvlone où il mourut en 323.
La politique iranienne d'Alexandre est bien curieuse. Au début, c'était un Hellène qui vengeait sur les villes du Fars et de l'Irak l'incendie d'Athènes par les hordes de Xerxès. Puis son point de vue changea. La civilisation perse, déjà singulièrement raffinée et élégante, îe charma et l'attira. La noble race iranienne le séduisit. L'Orient le conquit tout entier. Et à la fin de sa vie, c'était un Grand Roi Achéménide, héritier légitime de Cyrus et de Darius, un Arya, — n'avait-il pas épousé Roxane ? — qui songeait uniquement à la défense et à l'embellissement de son royaume iranien. La métamorphose orientale d'Alexandre était-elle due uniquement, comme le veulent les historiens grecs, à la déformation de son génie sous l'influence du climat et des mœurs asiatiques ? Certes, il adopta aussi complètement que possible les mœurs assyro-perse de la Cour de Snze. Mais une pensée politique présidait à cette transformation. Alexandre avait compris la personnalité profonde, l'individualité géographique, ethnique et culturale de l'Iran. Et très vite il renonça à découronner la race iranienne de l'Empire de l'Asie. Il admit à la tête de cet Empire et sur le même pied