LA PERSE AUX TEMPS MODERNES
§ I . — UEPOQUE SEFEVIDE
Âfiranchissement de la i^ace iranienne.
Après la disparition des Timourides, la Perse tomba dans Tanarchie. Deux hordes turcomanes, celle du Mouton Noir et celle du Mouton Blanc, se disputèrent le pays. La seconde flnit par l'emporter et son chef, Ouzoun Hassan, s'étant rt^ndu maître de TAzerbaidjan, de l'Irak Adjémi, de l'Irak Arabî et du Fars, fit un moment figure de roi de Perse
Ces hordes constituaient Tarrière-garde de la grande invasion turco-mongole qui, pendant quatre siècles, avait occupé riran. Durant ces quatre siècles, toutes les tribus de la steppe, Turcs Ghaznévides, Turcs Seldjoucidcs et Turcs Kharezmiens, Mongols du Gobi et de Tranaoxiane, avaient placé leurs chefs sur le trône des Rois des Rois. Mais la race persane, forcée de subir le joug de son ennemi héréditaire, n'avait pas abdiqué. Le maître pouvait être Turc, les nomades du Touran pouvaient camper à demeure aux portes des villes persanes, — dans les villes mêmes, le Tadjiky l'Iranien sédentaire continuait son labeur traditionnel : il tenait le bazar et les bureaux, il avait le commerce et les métiers ; c'est lui qui cultivait le champ et le jardin ; les fonctions publiques lui étaient réservées, même sous des maîtres turcs, car il était seul capable de les remplir. Il était l'élément utile d'une société où le Turc n*était qu'un parasite. Sa natio^
LES BlfPIRES MONGOLS 11
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nalité n*avaH pu être entamée, car il conservait sa langue et sa religion. La langue persane, ce parler élégant et harmonieux qu'on a appelé le florentin de l'Asie, avait résisté à la concurrence dç l'arabe. A plus foi-te raison résista-t-elle à la concurrence du turc, Tidiome le plus pauvre de l'Orient. Quant à la religion de la Perse, c'était toujours la confession chiite, sorte de protestantisme musulman qui, s'opposant aux doctrines orthodoxes proférées par les Arabes et les Turcs, était' un des plus sûrs remparts de la nationalité iranienne.
C'est du milieu où la ferveur chiite était la plus intense, de la secte des Soufis, que partit, au milieu du xv"* siècle, le mouvement d'indépendance nationale. Le promoteur de ce mouvement, Djouneïd, était un soufi d'Ardébil en Azerbaidjan, d'où le nom, donné plus tard à sa maison, de dynastie des Soufis ou des Séfévides. Sa réputation de sainteté lui permit, en pleine domination turcomane, de ee créer une petite principauté autour de sa ville natale. La horde turcomane du Mouton Blanc qui possédait la Perse Occidentale, ayant essayé d'arrêter le mouvement séfévide, Chah IsmaïK petit-fils de Djouneïd, coi^imença la guerre de l'indépendance. En seize années de lutte ininterrompue, il enleva aux guerriers du Mouton Blanc, Tauris et TAzerbaidjan (i5oo). l'Irak Adjémi (i5o2), Bagdad et le Fars (i5o8), tua leurs chefs et détruisit leur horde.
La Perse Occidentale était délivrée. Restait à reconquérir l'Iran Oriental sur les Turcs de Transoxiane. Une puissance nouvelle s'élevait alors parmi ces derniers. Dans les premières années du xvi** siècle, un chef turco-mongol, Moham^ med Sheïbanî, qui se rattachait à la famille gengiâkhanide, s'était rendu maître de Boukhara et de Samarkande, en chassant le roi timouride de Transoxiane, Baber, le futur con* quérant de l'Inde. En i5o5, Sheïbani enlerva de même le Khorassan au fila de Huaseïn-i-Baïkhara, dernier roi timou* ride de oette province. Les Sheïbanidcs avaient donc obtenu tout l'héritage Timouride, lorsque Chah Ismaïl kur déclara la guerre. En i5io, il vainquit et tua Mohammed Sheïbani dans une grande bataille pi-èa de Merv. Celte victoire donna
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à la jeune dynastie séfé\ide Hérat, Balkh et tout le Khorassan.
•La réunion de l'Iran Oriental au domaine séfévide marqpie une date capitale dans Thistoire de FÂsicPour la première fois depuis des sièclesy l'antique Bactriane et TArie faisaient retour aux Iraniens. L'Empire des. anciens Rois des Rois Sassanides se trouvait reconstitué. A Texemple des . Sapor et des Khoeroès» Chah Ismaïl passa l'Oxâs pour allei combattre les Turcs chez eux. De i5io à i5i5, il occupa en plein Turkestan le Khanat de Khiva. Les orgueilleux chefs de hordes qui étaient assiâ sur le trône de Tchinkkiz Khan et de Timour, durent se résigner à voir le « Tadjik » méprisé, recouvrer son ancienne hégémonie. Apirès neui siècles d'interruption, l'histoire de l'Iran rcparcnait son eours (i).
Cependant, depuis la chute des Grands Rois Sassanides, un fait nouveau s'était produit, conséquence des vastes remous de peuples du Moyen Age. Une partie de la race turque, traversant l'Iran de l'Est à l'Ouest, était allée se fixer en Anatolie d'où elle s'était élancée à la conquête des Balkans. Par celte migration, une des plus importantes de l'histoire, l'ancien équilibre des races avait été bouleversé. Entre les khanats turcomans en Transoxiane et TEmpirc Ottoman en Asie Mineure, la nouvelle dynastie iranienne allait se trouver encerclée. L'Aryanisme formait désormais un îlol au milieu du monde touranien. Devant une telle situation, les Séfévîdes se retranchèrent dans leur protestantisme chiite comme dans une forteresse. Chiite devenant synonyme d'iranien, ils dressèrent jalousement contre l'orthodoxie turque leur foi nationale. La quei^lle de races dégénéra tout à fait en une guerre de religion lorsqu'én i5i7 le sultan ottoman Sélim P' se fut déclaré khalife, c'est-à-dire pape de l'Eglise sunnite. La guerre sainte contre l'hérésie persane fît dès lors partie des devoirs du sultan au mênK^ titre que la guerre contre les « Roumis ». Le cheik-ul-islant rendit même un fetwa, déclarant qu'il y avait plus de mérite à tuer on seul chiite que soixante-dix chrétiens. Sélim V
(1) Cf. Sykes, Uistonj oi Peraia, II, 240 dt sq.
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tique, dépassant l'horizon de son pays et presque de son temps, était déjà une politique mondiale.
La foi coranique, — cette barrière formidable qui a arrêté jusqu'ici l'évolution des sociétés musulmanes, — pouvait faire obstacle à la rénovation de l'Iran. Mais Chah Abbas sut imposer silence au fanatisme de ses coreligionnaires. Il toléra la prédication des missionnaires catholiques, et chercha à utiliser leur influence pour rallier à son gouvernement les deux peuples chrétiens vassaux de son Empire, les Géorgiens et les Arméniens. II accorda à ces derniers une situation privilégiée dans ses Etats. Alors que tant de souverains musulmans, à l'exemple des sultans de Turquie, traitaient les malheureux Arméniens comme une race inférieure, Chah Abas les considéra comme un des éléments essentiels de la grandeur persane. Les Géorgiens dans l'armée, les Arméniens dans le commerce furent les plus sûre auxiliaires de sa dynastie.
Fidèle à cette politique. Chah Abbas établit dans les grandes villes de Perse de nombreuses colonies arméniennes qui avaient cherché auprès de lui un refuge contre la domination turque. Ce fut une immigration continue qui appauvrit la Turquie et qui enrichit d'autant la Perse. Dans le Versailles iranien, à Achraf, en Mazendéran, Chah Abbas établit 3.ooo de ces Arméniens. Et à Ispahan même, dans la ville qu'il avait choisie pour capitale, il créa tout un quaii.ier arménien, le faubourg de Djoulfa, ainsi nommé parce qu'on y avait transporté la population de Djoulfa près de Nakitchévan (1606). La nouvelle Djoulfa contribua puissamment à l'essor économique de la Perse. Les Arméniens en firent le grand bazar du Levant, l'entrepôt du trafic entre l'Inde et la Méditerranée (1). La création du port de Bender-Abbas» l'établissement d'une route de caravanes entre Bender-Abbas et Djoulfa, leur permirent de pou^r leurs entreprises jusqu'au Goudjerate et au Malabar, au Bengale, à Java et en Chine. Ils multiplièrent leurs comptoirs le long de la côte pcrsique jusqu'à Surate et à Bombay où ils entrèrent au
(!) Cf. E. Aubin, La Perse daujourdhui, p. 290.
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service des compagnies de commerce européennes. D'un autre côté, ils allaient, par Tauris, Diarbékir, Alep et Mersina, ou par Tauris, Erzeroum et Trébizonde, donner la main aux commerçants vénitiens et français qui fréquen< talent les Echelles du Levant. « Ils étaient, dit Victor Bérard (i), les premières piles du pont que la civilisation européenne doit jeter par-dessus la sauvagerie turque, kurde et bédouine, vers la Perse des artistes et des poètes, ou, plus loin, vers les civilisations de la Chine et de l'Inde. Us rétablirent les communications entre les emporium de la Petite- Arménie, Mersina et Alexandrette, et les bazars de la Perse, Tauris, Téhéran, Ispahan. Au delà de la Perse, leurs caravanes arrivaient aux passes de l'Afghanistan» aux portes du Turkostan Chinois. Ainsi du Golfe de Chypre au Golfe du Petchili, ce cheminement de fourmis industrieuses entreprenait de percer toute l'Asie. » Grâce à la politique éclairée de (ihah Abbas, la Perse devint la tête et l'entrepôt de tout ce commerce. A Djoulfa s'accumulèrent les diamants, les perles, les cotonnades et les épices de l'Inde, les soieries de l'Extrême-Orient, les tapis et les pelleteries de l'Asie Central'^ et aussi les draps de Hollande et d'Angleterre, la quincaillerie de Nuremberg, les glaces et les dentelles de Venise. L'Iran, jadis sî pauvre, s'enrichit prodigieusement. Les Arméniens, qui étaient les principaux artisans de cette prospérité, reçurent de Chah Abbas un traitement de faveur. Dans cette société musulmane, si hiérarchisée, ils curent la permission de s'habiller comme les Persans eux-mêmes, de porter des vêtements luxueux, de chevaucher des montures harnachées d'or et d'argent. Plusieurs autres privilèges, réservés jusqu'alors à la race iranienne, leur furent étendus. A Djoulfa, la communauté arménienne put s'organiser en petite république autonome sous la direction de son kélanier national. Elle construisit une riche cathédrale, Véglise Saint-Sauveur y qui fut décorée de curieuses fresques où l'influence vénitienne se combinait avec les traditions de la peinture persane.
(1) Cf. Victor Bérard, Le Sultan, Vlslam ei les Puissances^ p. 348, et : La politique du Sultan, p. 124.
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religieux intense. La Perse, au contraire, n'a pas eu d'art religieux. Son génie heureux, qui est celui d'Omar Khayam el de Hâfiz, est en oppoeîtion directe avec le sombre génie de Mahomet. Le tempérament iranien, resté européen en pleine Asie, préfère au vertige asiatique une sagesse modérée, tempérée, humaine : « L'esprit persan recherche la rêverie douce et sereine, les lignes calmes, les cadres harmonieux qui l'enferment terre à terre dans un coin d'Eden. Dans les mosquées arabes, le croyant se sent enveloppé de l'ombre de rinfini, de l'immuable. Dans la mosquée persane, aucune sensation grave ne s'impose à lui. Il y trouve un asile discret, une halte fraîche placée sur la route de sa vie... Les formes de la mosquée persane n'ont rien qui porte l'âme à la contemplation et à l'extase. On peut à volonté transporter cette architecture dans un palais, dans un pavillon de plaisance, dans la demeure d'une favorite. Non, la Perse n'a pas eu d'art religieux. L'atavisme de ses ancêtres a survécu à travers rislam. Elle a eu de beaux palais consacrés au culte, — des mosquées jamais. Une seule sensation y palpite, l'amour du bien-être, de la vie oisive et facile (i). »
Les porches des mosquées persanes s'ouvrent sans mystère sur un paysage d'eaux vives, de hautes roses et de cyprès. Une polychromie d'une douceur charmante, le jeu de la marqueterie de faïence, une floraison amusante de médaillons à guirlandes de roses, de jacinthes, d'anémones, de tulipes et d'oeillets, le goût des proportions modérées, un souci d'élégance et d'harmonie primant toute autre préoccupation, font de la mosquée séfévide une véritable fête pour les yeux. Toute cette polychromie de faïence, « gamme chantante de valeurs harmonieuses », où dominent les bleus turquoise et les tons liliacés, se fond, sous le bleu chaud des ciels d'Iran, en tonalités amorties d'une séduction inimitable.
Le tombeau de Cheikh Séfi, u Ardébil, le premier en date des monuments séfévidcs, montre déjà toutes les tendances de Tart postérieur : affinement aristocratique des lignes,
(l) A. Gayet, VArt Persan (Crès ed }.