ANNÉE 1789.— MAI
La veille de l'ouverture des états-généraux, une procession, partie de Téglise de Notre-Dame, se rendit à celle de Saint-Louis. Le concours des spectateurs était immense : une foule d'étrangers, arrivés de toutes les parties de l'Europe, annonçait le grand intérêt qu'elle prenait à l^événement qui absorbait l'attention universelle de la France. Les rues, depuis le château jusqu'à Téglise, étaient ornées de tapisseries des Gobelins; les habitans de Versailles avaient couvert des plus riches étoffes , les croisées et les balcons de toutes les maisons placées sur le passage de la procession. La musique du roi et un grand nombre de prêtres précédaient les trois ordres , revêtus des costumes consacrés par les anciens états-généraux. Le clergé était en soutane , grand manteau , bonnet carré , les prélats avec la robe violette et le
rochet; les membres de la noblesse portaient rtiabit de soie noire et la veste de drap d'or, la fraise de dentelle, le chapeau à ïa Henri IV et à plumets blancs, le manteau de soie passementé d'étoffe d'or; les membres du tiers-état étaient vêtus d'un simple habit noir et 4'un petit manteau : ce costume contrastait sensiblement avec l'habillement chevaleresque de la noblesse.
La pompe de cette cérémonie enchantait tous les spectateurs; mais les esprits observateurs étaient bien plus frappés de la satisfaction , de la joie vivo qui éclatait sur tous les visages , et des rayons d'espérance qui brillaient dans tous les yepK. Là famille royale attirait les regards, mais ne les captivait pas; le public considérait surtout avec une attention particulière las députés ap* pelés k prononcer sur ses destinées, et l'on pouvait s'apercevoir que le tiers-état semblait; lui iilspirer plus de confiance.
Après la messe du Saint-Esprit, M.deLaFare, évêque de Nancy, prononça un discours qui parut fort au-dessous de la circonstance. On se sépara en sortapt de l'église , fnais déjà les députés des pays d'état, ceux de Paris «tles hommes qui avaient marqué dans les tems qui avaient pré^ cédé la réunion des états-généraux, se recherchaient pour s'entendre, pour se concerter sur les mesures à prendre , dans les diverses occnr-
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rences qui pouvaient se présenter, d'âpre» les dé^ tenuinations dé la cour, que Fou ignorait encore entièrement*
Le leudemain, 5 mni 1789, se fit Touverture des états-généraux. Les députés des trois ordres se rendirent à la belle salle que M. de Galonné ayait fait construire dans Favenue de Yersaille», pour la réunioii de) l'assemblée des notable. Le roi^ entouré d^ {«rinces, des ministres et des grands oiBciers de sa maison, prononça un discours dans lequel il rappela les motifs qui Favaient engagé à convoquer les états-généraux ; il cQj:ivint que» la dette de Fétat^déjà immense à son avènement au trône , s'était ^acore augmentée sous son règne; il reconnut la nécessité d'une répartition plus ^ale deaimpots; il donna, de plus, pour motifs à la grande détermination qu'il avait prise, cette iûquiétude générale, et ce désir exagéré d'inno-vations qui s'étaient emparés de tous les esprits, et pouvaient finir par égarer les opinions, si l'on ne se hâtait de les fixer par une réunion d'avis sages et modérés. « L'espérance que j'ai conçue , ajoutait le monarque, de voir tous les ordres, réunis de sentîmens, concourir avec moi au bien général, ne sera point trompée. Les esprits sont dans Fa^tatipn;.mais une assemblée de représentans de la nation n'écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Je con-
nais rautoriié et la puissance d'un roi juste au milieu d'un peuple fidèle et attaché de tout tems aux principes de la monarchie*: ils ont fait la gloire et l'éclat de la France; je dois en être le soutien, et je le serai constamment. » Enfin, le discours de la couronne finissait par ces mots remarquables dans la bouche d'un roi : a Tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public , tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, TOUS pouvez, vous devez l'espérer de mes sen* timens ' ». *
Le garde-des-sceaux Barentin et M. Necker parlèrent ensuite. Ils s'entourèrent de prétextes pour ne pas fixer le mode de délibération soit par tète, soit par ordre. M. de Barentin rappela les déterminations les plus remarquables prises depuis le commencement du règne de Louis XVI;
* Une circonstance. t{ui réyèle la disposition des esprits à cette époque, c'est qu après ce discours, le chancelier ayant annoncéfque S. M. permettait que les députés du clergé et de la noblesse se couvrissent y les membres du tiers-état se couvriiient spontanément.
Bailly raconte dans ses Mémoires un fait en sens contraire , mais qui n en prouve pas moius^ le désir des deux premiers ordres de constater en tout leur supériorité. Cest que , dans une autre cérémonie, les membres du tiers-état s étant couverte, ceux de la noblesse et du clergé restèrent la tête-nue.
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SOUS le rapport des relations extérieures, la guerre d'Amérique, dont le but était d'assurer la liberté des mers, et de rétablir l'équilibre politique que l'ascendant maritime de l'Angleterre tendait continuellement à détruire; la création du port de Cherbourg; le rétablissement de celui de Dunkerque; les manufactures et le commence pro* tégés; la marine régénérée; la France enfin délivrée de cette dépendance à laquelle des guerres malheureuses l'avaient réduite. Passant ensuite au régime intérieur, le garde^-des-sceaux rappelait la suppression delà main-morte, de l'horrible usage de la question préparatoire, et de tous ces autres abus, restes de l'ancien esclavage, qui privaient les enfans du fruit des travaux de leurs pères; enfin l'immense bienfait de l'abolition définitive de la servitude personnelle. Il terminait en déclarant, que le roi s'eti rapportait aux états-généraux pour fi^er le mode de délibération.
M. Necker, qui voulait se montrernaodérateur en toutes choses, chercha à concilier les prétentions de l'aristocratie qu'il ménageait, avec les intérêts du parti populaire qu'il eût désiré servir; mais son discours, rempli de détails minutieux, parut excessivement long, et fatigua tou* les esprits. Le soin extrême que le ministre mettait à ne blesser aucun parti, n'eut d'autre résultait que
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'de a'en saida&ire aucun, et d'exciter n^éme con^ tre Im une irritaticMi génârale. Il ne tranchait d'ailleurs, pa^ plus que le garde«des^çeaux, Ix grande question du vote par ordre ou par tête.
Le 6 mai, tl parut de grand matin un ordre dvt roi, qui invitait les député» ii se réuiûr dans le heaf destiné à les recevoir. Les^ membres de la noblesse et ceux du clergé s'empressèrent de se rendre ds^ns des chambres particulières que la gouvernement avait fait préparer pour eux. Ceux du tier&état, rassemblés dans la salle des états* générmêof, s'attachèrent strictement à la lettre de la publication qui ne parlait que d'un local^ et attendirent la réunion des membres absens. En appelant les trois ordres à voter séparémeni sur la foraoe à suiVre pour les délibérations , n'était** ce pas décider d'avance la question en faveur des ordres privilégiés? n'était-ce pa^ faire perdre au tiers-état l'avantage de la doubla représentation que M. Necker lui-même avait contribué à lui faire obtenir?
Là première opération des éf^ts^généraux était celle de la vérifîc;ation des pouvoirs. Le garde-» des-sçeaux avait tern^iné son discours en invitant les députés, au nom di^ roi, à procéder, dès le lendemain, à c^tte vérification, sans toutefois m indiquer la forme ; et pourtant cette forme était bi^n importante , puisqu'elle SfB liait à la que»*
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tion fondiaineiitale du mode de déKbéi^atîofi par ordre ou par létCy à latfoeHe elfe derrait sétmr d^antécédent. La vérification des pociTOtt*$ a développé tous les élémens d'opposition entrer les» ordres et les intérêts; elle a mis h découvert les premiers symptâmeis d'une tévokitton. SènH blable à un champ de bataille, où Y09É se dia^ pute la position dominante y la vérification desr pouvoirs devait décider la question entre le- tt)te par ordre et le vote par tête. L'un était l'anciett régime , l'autre-le triomphe des intérêts générauiç. On ne doit donc; pas s'étonner qu'il y ait eu tant cf acharnement dans le combat, entre les partisans de deux systèmes opposés. Malheureusement pour l'instruction de l'histoire, il serait presque aussi difficile de décrira toutes les circonstances de ce combat, que de rendre compte de tous les détails d'une campagne de gueire. Pour bien connaître la vérité y il faudrait avoir pu' siégea en même tems dans les conseils des deux armées , avoir connu tous les ordres du jour, îeurs motifs, Finfluence, souvent due au hasard, qui les a provoqués ou dictés. A défaut de cette doublQ initiation aax secrets du qaartieivgénéral des deux armées, avantage qu'on ne pourrait trouver que dans un transfuge, et par conséquent dans un homme peu digne de foi , il faudrait pauyoir puiser, dans les Mémoires écrite par desi adversaires
éclairés y des rensetgnentens qui eussent pour garantie la moralité de leurs auteurs '.
Le clergé et la noblesse, voulant maintenir la division des ordres, votèrent la vérification séparée; les députés du tiers, pour profiter de la double représentation qui leur avait été assurée par l'ordonnance de convocation , réclamèrent la vérification en cominun , et pour éviter toute mesuré qui pût les faire considérer comme constitués en ordi^ séparé, ils^ demeuraient inactifs.
' Plusieurs Mémoires du tems, j'en ai la certitude, avaient été écrits par des hommes qui pouvaient n'être pas entièrement exempts de partialité, mais qui voulaient et croyaient rapporter la vérité. Malheureusement la révolution qui a compromis si souvent , et d'une manière si terrible, les jours de tous ceux qui ont pris le plus de part à. ses diverses chances, les a £Qrcés de détruire ces monumens historiques , la raison ne permettant guère de balancer entre l'a certitude de perdre la vie , et la nécessité de livrer aux flammes des documens qu'on ne pouvait espérer de randre utiles à son pays.
Les journaux auraient pu remédier à cette perte 5 mais leur organisation ne ressemblait en rien à celle qu'ils ont reçue de nos jours. Quelques feuilles, pjài^ccréditées , ne rendaient <]^'un compte imparfait des séances tenues à Versailles, et se bornaient souvent à en donner le résultat. Le Moniteur, quelquefois partial en faveiu* de ses amis, mais qui ne portait point alors l'empreinte de la main du pouvoir , n'a commencé à présenter le développement des discussions que quelque tems après la translation de l'Assemblée constituante à Paris.
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Le i4 mai, sur la proposition de Rabaut- Saint-Étienne, des commissaires conciliateurs fu* rent chargés de conférer^avec ceux des autres ordres, pour les engager à se réunir aux communes. De vives discussions s'élevèrent entre eux, etjls déployèrent, de part et d'autre, un rare talent et une sagacité remarquable. Ceux de la noblesse, s'appuyant des traditions de l'histoire , insistaient pour qu'on suivit les anciens usages : ceux des communes opposaient le droit naturel, et fesaient observer que ces usages avaient varié à diverses tenues des états-généraux. Les premiers invoquaient ceux de i555, de i588 et de i6i4, où les états avaient délibéré en chambres séparées; les seconds, ceux de î483, bien plus renommés par leur patriotisme, où, réunis, dans la même salle, les députés avaient, en conimun, d'abord vérifié leurs pouvoirs et ensuite délibéré. Il est à remarquer que les commissaires du clergé ne prirent aucune part à ces discussions.
Les trois ordres ûe s'accordaient que sur un seul point,- celui de ne pas faire juger , par le conseil du roi, les difficultés qui pouvaient s'élever sur les élections. Reconnaître cette attribution à la couronne lui eût donné une trop grande influence sur la composition de la représentation nationale ^ .
' Aujourd'hui, une partie des difficultés qui s'élèvent
lO HISTOIRE
Le !i8 mai, le roi écrivit aax chambres pour leur témoigner le désir que les conférences, qui avaient été suspendues, fussent reprises, sous la présidence du garde-des-^sceaux, et en présence des commissaires que sa majesté nommerait ; Barnave s'y opposa viranetit, et soutint a que ces <( conférences seraient iniitiles, parce quéia noa blesse ne serait pas plus coDVsâncue aine se-^ « condes qu'aux premières : Elle est liée, disait-^ <r il , par un arrêté , qui n'annonce que trop son H opiniâtreté dans ses principes. Quant au clergé, « il s'est enveloppé d'un voile mystérieux, en pre- «c nant le rôle de conciliateur, pour acquérir des a partisans dans l'un et Pautre ordre; sans doute «la religion du roi est surprise ; il faut l'éclairer: « ce n'est que par des intrigues que les évé- <c ques, en se rapprochant des ecclésiastiques du (c second ordre , sont parvenus à s'assurer de la « pluralité. » *
Les conférences reprises, par déférence pour le monarque, se prolongeaient sans plus de succès que les premières. Les ministres proposèrent, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des commissaires pris dans les trot» ordresw La noblesse s'y refiisa, en arrêtant qoe,
sur les droits relatifs à Téligibilitë est portée devant le conseil d'état , nommé par le gouyemement , et dont les membres sont destituables à volonté.
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pour cette session, on yérifîerait séparén^nt ' : Sur la communicatioii de cet arrêté , les communes firent une espèce de sommation au clergé de se réunira elles. Il hésita, et demanda jusqu'au l<3ndemain pour se décider.
Le lendemain, lé roi s'interposa : M. Necker vint pn son nom présenter un mpyen de conci-. liation ; le clergé l'accepta purement et simplement; la noblesse voulut le modifier : Syeyes, s'appuyant de cette espèce tle refus, proposa d^iBr Titer, une dernière fois , les deux autres ordr^ à se réunir aux communes, pour la vérification des pouvoirs , et de se constituer ensuite en assemblée actwe. Ce projet , accueilli avec enthousiasme, fut adopté avec un amendement qui consistait à exposer au roi , dans une adresse , les motifs qui avaient forcé les communes à r^eter l'ouverture de se& commissaires. Yoici cette adresse que Barnave avait été chaîné de rédiger :
« Sire^
(( Les députés de vos communes, en présentant à votre majesté les délibération^ qij'îls ont prises, sur les moyens de conciliation proposés par vos commissaires, croient devoir mettre sons vos^ yeux les motifs qui les leur ont prescrites.
■ VoyeK à la fin du volume , la uott u"^ i''^^
« Dès rouverture des états-généraux, les -députés de vos communes ont employé tous leurs efforts pour obtenir de la noblesse et du clergé la réunion et la concorde : empressés de répondre à l'invitation que votre majesté leur avait faite , par l'organe de son garde-desrsceaux, ils se sont réuni^ au jour indiqué, dans la sallç des états-généraux , pour vérifier les pouvoirs, et ils ont attendu inutilement les députés du clergé et de la noblesse. Le jour suivant, ils les ont invités à s'y rendre. Cette démarche a été sans succès.
(c Les députés du clergé ont cru, dans cette circonstance, qu'il serait possible de parvenir à s'accorder en nommant des commissaires de chaque ordre, et ils en ont fait la proposition à la noblesse et aux communes.
« Les députés des communes l'ont acceptée; et dans le désir sincère de la conciliation, ils ne se sont permis aucun acte qui ait pu Ja contrarier.
«La noblesse a paru l'accepter; mais dans le même tems , se déclarant chambre constituée , elle a semblé vouloir se prémunir contre toute proposition de rapprochement qui pourrait être faite. Les conférences ont eu lieu cependant; après deux séances et de longues discussions, un commissaire de la noblesse a fait une proposition conciliatrice ; mais celte proposition qui n'était
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DE L* ASSEMBLÉE CONSTITUAJCTE. 1 789. I 3
conciliatrice qu'en apparence , ne tendait réellement qu'à faire adopter, par les députés des communes, le système que la noblesse avait embrassé. Un conâmissaire du clergé a présenté un autre moyen. Sur le rapport qui en a été fait par les commissaires respectifs , la noblesse Fa refusé , tandis que les communes n'attendaient^ pour y donner la plus sérieuse attention , que le moment où la proposition serait avouée par l'assemblée du clergé.
« Ayant ainsi perdu l'espoir d'obtenir la conciliation par le résultat des conférences , les députés des communes l'ont cherchée par des moyens nouveaux. Us se sont portés en députa?tion solennelle dans l'assemblée du clergé, ils l'ont invitée, ils l'ont pressée, sire, au nom du Dieu dé paix et de l'intérêt national, de se réunir à eux, pour travailler de concert à l'établissement de la concorde.
«Le lendemain de cette invitation, nous attendions Teffet de notre démarche; la délibération du clergé nous était annoncée. La lettre de votre majesté nous est parvenue. Cette lettre nous manifestait le désir de votre majesté de voir continuer li^ conférences, et l'intention où elle était de contribuer directement elle-même au rétablissement de l'harmonie entre les ordres. « Chacun des ordres a paru mettre de l'empres-
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seinént à remplir les vues de votre majesté; mais là noblesse a pris au même instant un arrêté dont elle s'est fait un titre depuis, pour se défendre d'adopter le plan proposé par yos commissaires.
(( Ainsi l0s communes se sont toujours préseiktées à la conciliation , libres d'accepter les plans qui leur seraient offerts.
«La noblesse, au contraire, y est toujours arrivée, liée par dés arrêtés, pris au moment même où elle acceptait les conférences. Il était facile de prévoir l'effet de ces démarches respectives.
« Les commissaires de votre majesté ont pro^ posé de sa part une ouverture de conciliation, et ^ans doute, sire, elle eût été plus favorable à nos principes, si, lorsque votre majesté. en a conçu le projet, la discussion de nos raisons eût été entièrement développée; si le procès- verbal des conférences eût pu être mis sous vos yeux ; et si, dès-lors, l'accès que nous sollicitons auprès de votre majesté avait pu être accordé à nos instances.
<c Ces raisons, sire, ont dû nous engager à différer Texameii de la proposition de vosxommissairés, jusqu'au tems où la vérité vous serait jparvenue; mais nous n'en étions pas moins disiposés k porter, dans cet examen , l'esj^ir de confiance et d'amour qu'inspire à tous les Français la profonde conviction de vos intentions bienfaisantes.
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<r La noblesse s'est déterminée dans cet int«r* valle. Elle a pris un nouvel arrêté par lequel, en se référant à ceux qu'elle avait précédemment rendus, elle réserve à sa chambre le jugement exclusif et définitif des simples députés de son ordre, et ne $o prête au inoyen proposé par vos conunissair«s , que pour le jugement des députa* dons entières.
« Cet arrêté, sire, rend l'ouverture de conciliation tout-à-fait illusoire. La noblesse ne l'adopte pas , puisqu'elle persiste dans des arrêtés évidemment contraires; elle en repousse la lettre et l'esprit , puisqu'elle prétend retenir le jugement des députés de ^on ordre, quoique le moyen proposé embrasse toutes les contestations, et quoiqu'il soit fondé sur le principe, implicitement reconnu, que des -députés qui concourent à une œuvre commune, doivent mutuellement connais tre et sanctionner leur composition. Après ce refus de la noblesse, sire, les députés de vos communes, se seraient inutilement livrés auxdisp eussions qui devaient naturellement s'élever entre la force des principes et le sacrifice passaget*que, par amour de la paix, votre majesté devait désirer d'eux. « •
« Le motif exprimé dans le plan proposé par vos commissaires était , en opérant la conciliation des ordres, de donner à l'assemblée une activité
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que l'intérêt de Fétat et les vcfcux de toute la nation ne pérmettaîent plus de retarder.
<c La conciliation étant devenue impossible par Tarrêté de la noblesse , que restait-il aux députés des communes? Il ne leur restait d'autre parti à prendre, sire, qu'à se mettre promptement en activité, sans perdre le tems davantage à de vaines discussions, et à satisfaire ainsi le vœu le plus pressant de votre cœur.
«Telles ont été, sire, les circonstances qui ont nécessité la délibération que nous avons l'honneur de vous présenter.
« Les députés de vos communes , pénétrés de la sainteté et de l'étendue de leurs devoirs, sont impatiens de les remplir : déjà ils ont mis sous les yeux de votre majesté quelqueà-uns des principes qui les dirigent. Us font le serment de se dévouer sans réserve à tout ce qu'exigera d'eux l'importante mission dont ils sont chargés; ils jurent de seconder de tout leur pouvoir les généreux desseins que votre niajesté a formés pour le bonheur de la France, et afin d^y concourir avec plus de succès, afin que l'esprit qui vous anime puisse être sans cesse, au milieu d'eux, et conseirver entre leurs vœux et vos intentions la pli# constante harmonie, ils supplient votre majesté de vouloir bien permettre à celui qui remplira les fonctions de doyen et de président dans leur as-
DE l'assemblée constituante. — 1 789. 17 semblée , d'approcher directement de votre per- 5onDe sacrée, et de lui rendre compte de leurs délibérations et des motifs qui les 'auront déterminés. »
Immédiatement^après l'envoi de cette adresse, les cQmmunes, abandonnant le système d'inertie auquel elles s'étaient condanwées jusqu'alors , commencèrent l'appel des bailliages : à celui du Poitou, trois curés se présentèrent et furent couverts d'applaudîssemens ; les jours suivans, il en arriva d'autres qui excitèrent le même enthousiasme; de ce nombre était M. l'abbé Grégoire.
Le i5, après la vérification des pouvoirs des députés présens, Syeyes, dans un discours, méthodique, exposa la nécessité d^ se constituer. Les avis furent unanimes sur ce point; mais il s'éleva une vive discussion sur le titre qu'il convenait de prendre. Syeyes avait proposé le titre ' de représentons connus et vérifiés de la nation; Mirabesiu, celui de représentans du peuple frafir ça/^.Mounier soutint qu'il fallait se constituer en çssemblée légùime des représentans de la majeure partie, agissant en ViJifbsence de la mineure partie. Chacun de ces orateurs développa les motifs de sa proposition. « Le titre Rassemblée des représentans connus et vérifiés de la nation française y est, disait l'abbé Syeyes, le seul qui convienne à l'assemblée, dans l'état actuel des choses, lé ^eul
qu'elle puisse adopter. Tant qu'elle ne perdra pas Fespoir de réunir dans son sein tous les députés , aujourd'hui absensy elle ne devra cesser de les appeler, tant individuellement que collectivement, à remplir l'obligation qui leur est imposée, de concourir à la tenue des états-généraux. A quelque moments que les députés ahsens se présentent dans le cours de la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle les recevra avec joie, et qu'elle s'empressera , après la vérification de leurs pouvoirs, de partager avec eux les grands travaux qui doivent procurer la régénération de la France. ))
La motion de Mirabeau avait excité des murmures, parce que l'expression àe peuple avait été tellement ravalée de tous tems, par les classes supérieures , que les députés qui tenaient le premier rang dans le tiers-état, répugnaient à constituer la représentation nationale sôus une dénomination presque avilie. Il prit la parole pour justifier cette expression : « Je suis peu inquiet, dit-il) de la signification des mots dans la langue absurde du préjugé; je parlais ici la langue de la liberté, et je m'appuyais sur l'exemple des Anglais, sur celui des Américains, qui ont toujours honoré le nom àe peuple ; qui l'ont toujours consacré dans leurs déclarations, dans leurs lois, dans leur politique. Quand Chatam renferma,
DE l'assemblée constituante. — 1 789. ï 9 dans un seul mot, la charte des nations, et dit : La majesté du peuple; quand les Américains ont opposé les droits naturels du peuple ^ tout le fatras des publicistes sur le% conventions qu'on leur oppose, ils ont reconnu toute la signification , toute l'énergie de cette expression, à qui la liberté donne tant de valeur!
(( Il est infiniment heureux que notre langue, dans sa stérilité, nous ait fourni un mot qui, dans ce moment où il s'agit de nous constituer, sans hasarder le bien public, nous qualifie sans nous avilir, nous désigne sans nous rendre terribles; un mot qui ne puisse nous être contesté, et qui, dans son exquise simplicité, nous rende chers à nos commettàns, sans effrayer ceux dont nous avons à combattre la hauteur et les prétentions ; un mot qui se prête à tout; qui, modeste aujourd'hui, puisse agrandir notre existence à mesure que, par leur obstination, par leurs f^ptes, les classes privilégiées nous forceront à prendre en inain la défeiïse^des droits nationaux, de la liberté du peuple.
(( Je persévère dans ma motion , et dans la seule expression qu'on ait attaquée, je veux dire la {\\i^\^c2X\oxï à\x peuple français. Je l'adopte, je la défends, je là proclame, par la raison qui la fait combattre. Oui, c'est parce que le nom de peuple n'est pas assez respecté en France, parce
lO filSTOJRE
qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé; parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et doiit la vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres des aristocrates; c'est pour cela même, messieurs, que nous devons nous imposer, non-* seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les cœurs. Si ce nom n'était pas le nôtre, il faudrait le choisir entre tous, l'envisager comme la plus précieuse occasion de servir ce peuple qui existe, ce peuple qui est tout, ce peuple que nous représentons, dont nous défendons les droits, de qui nous avons reçu les nôtres, et auquel on semble rougir que nous empruntions notre dénomination et nos titres ^
' La division des hommes en classes a été généralement établie sur des considérations que la raison ne peut admettre. Lç plus ou le moins de lumières , le plus ou le moins d'aptitude à rendre d'honorables services à la société , voilà les bases certaines d une première classification. Ainsi , les hommes qui ont reçu une éducation distinguée , qui peuvent consacrer leurs connaissances et leur tems au bien public ; passent nécessairement dans Tordre social , avant ceux qui, n ayant pu obtenir qu'une instruction vulgaire ou médiocre , et obligés de consacrer toute leur vie, toutes leurs forces , au soutien d'une famille que nourrit leur travail , n'ont presque point d'heures à donner à l'étude et à la réflexion. Ce n'est pas que je veuille refuser l'action du juganént, ce qu'on appelle le bon sens, aux
Dfe l'assemblée constituant*. — ^1^9' 21 ï
Après une discussion de-plusieurs jours,M. Legrandy qui depuis ne s'est plus fait remarquer, ayant rallié presque tous les avis à la dénomination
hommes voués à des trayaux pénibles, et soutenir qu une position plus élevée et plus indépendante , favorise toujours les progrès des facultés intellectuelles; le bon sens est souvept Tapanage de la classe laborieuse , du peuple enfin , dans l'acception ioiu^-tems reçue , tandis qu'il est plus rare dans celles qui sont favorisées par la fortune 5 mais on nepeut nier cependant que Taisance ne donne un immense avantage à ceux qui la possèdent , en leur assurant les moyens d'acquérir les connaissances étendues et variées qu'exigent les diverses fonctions de^la société.
Cette première division conduit naturellement à une autre, celle qui sépare les honunes qui ne possèdent aucune propriété , de ceux qui en ont reçu de leurs pères, ou acquis par leur industrie et leur talent. Cette dernière classe pi^sente évidemment plus de garantie, plus de responsabilité que la première , et c'est pourquoi les législateurs ont voulu^ dans tous les tems et dans tous les pays, attribuer à la propriété l'exercice des droits politiques. Les autres genres de supériorité que l'aristocratie proprement dite affectait , et qu'elle affecte encore souvent de nos jours, ne sont , à vrai dire , que des fictions } mais tout observateiu* impartial conviendra que les prétentions n^appartiennent pas seulement à la noblesse , et que la magistrature , la fi^ nance, le haut commerce :, la littérature, les sciences, les beaux-arts ne manquent pas non plus de se faire des intérêts à part , et de se créer aussi des titres de supériorité personnelle , qui n'ofiensent pas moins l'égalité raisonnable que peut comporter la société. Pour faire passer tout le monde sous le niveau de la raison , il faut en revenir à la définition du mot peuple.
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plus simple et plus i^^turelle Rassemblée nationale^ les communes se déclarèrent constituées sous ce titre ; et Syeyes motiva cette importante dé- Ce qu il y a de positivement vrai , c'est que ce peuple , dont personne ne veut être , auquel on juge que certaines superstitions sont nécessaires; auquel on croit en imposer^ soit en affectant des opinions qu'on n'a pas , soit en se sou> mettant à certaines pratiques, quelquefois même à certaines privations dont il n'est pas dupe 5 que ce peuple que l'orgueil représente comme de la populace^ que les Anglais appellent moby que les anciens qualifiaient bien mieux en lenommantprq/hnu/Tt vulgus^ n'est point essentiellement formé , comme on le prétend , des classes inférieures par la fortune et la position sociale , mais qu'il se compose de la réunion des hommes sans lumières, sans jugement , pris dans toutes les» classes de la société j de ces hommes susceptibles de céder à toutes les impulsions j auxquels on fait tout croire, et qu'on est sûr de faire agir à volonté, en flatt£(nt leurs passions favorites. €'est une espèce de tourbe , inutile dans les tems tranquilles, dangereuse dans les tems de crise. Ce sont dés paiias , des ilotes , • pour ainsi dire volontaires, surtout lorsqu'ils appartiennent aux classes aisées. Cette portion , la moins recommandable dans toutes les nations , se forme réellement d'individus de toutes les conditions, et si l'on y trouve un plus grand nombre de gens des classes inférieures , parce qu'elles vivent sous le joug impérieux des besoins journaliers qui absorbent toutes leurs facultés, on y trouve également des hommes appartenant à la classe moyenne , et aux classes les plus élevées par leur position sociale. Voilà lé peuple, si l'on continue à adopter la fausse acception donnée à ce ]|iot , mais il est tems de lui rendre sa noble et véritable signification , en le présentant comme synonyme du mot
DE l'assemblée constituante. — 1789. 23 cision qui supprimait de fait la séparation des ordres, et l'antique dénomination d'états-généraux.
L'assemblée, alors constituée, arrête que les contributions, telles qu'elles se perçoivent actuellement dans le royaume , n'ayant pas été consenties par la nation, sont toutes illégales, et par conséquent nulles, dans leur création, extension ou prorogation. Elles sont autorisées provisoirement, au nom de la nation, mais jusqu'au jour seulement de la première séparation, de cette assemblée, de quelque cause qu'elle puisse provenir. Pans le même moment, l'assemblée, également attentive anx grandes considérations du. bien de l'état et aux vœux de l'opinion publique, prévient la banqueroute en mettant les créanciers de l'état sou^ la sauve-garde de l'honneur , de la loyauté des Français, et déclare q-u'elle s'occupera sur-le-champ à rechercher les causes de la disette, de la misère publiqiie, et à pourvoir aux moyens d'y porter remède.
L^énergîe de ces naesures, qui n'étaient point sans habileté, et la détermination prise par la majorité du clei^é de se réunir à l'assemblée na-
nation'^ ainsi qu'il Tétait dans l'ancienne Rome, où Tite- Live^ Salluste^ Tacite répétaient, dans les occasions solennelles; la formule consacrée par tous les actes publics: Lt sénat et le peuple romain.
tionale , jetèrent l'alarme dans' l'aristocratie, qui résolut de prévenir cette réunion , et parvint à, faire prononcer le gouvernement en sa faveur.
Le 20 juin, les membres de l'assemblée nationale trouvent la salle de leurs séances fermée, et des troupes qui leur en défendent l'eptrée : ils lisent sur les portes une proclamation annonçant une séance royale pour le 2 3. A cette menace d'un lit de justice, devant la nation assemblée , ses représentans s'indignent ; ils se rassemblent dans la salle du jeu de paume, où les conduit leur président Bailly; et là, sur la proposition de Mounier, l'assemblée nationale prend cet arrêté , à jamais célèbre, qui fut rédigé par Barnave et Lechapelier:
« L'assemblée nationale , considérant , qu'appelée à fixer la constitution du royaume , opé^ rer la régénération de l'ordre public , et maintenir les vrais principes de la monarchie , rien ne peut empêcher qu'çHe continue ses délibérations dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir; et qu' enfin > partout où ses membres sont réunis, là est l'assemblée nationale.
(( Arrête , que tous les membres de cette as-» semblée prêteront à l'instant le serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances P exigeront, jusquà ce que la constitution du royaume soit établie et
DE l'aSS£MBL££ CONSTITUANTE. — 1 789. a 5
affermie sur des fondemens solides^ et que ledit serment étant prêté, tous les membres et cha* cun d'eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. »
Tous se précipitent en effet pour sceller de leur signature, ce serment solennel, prêté au milieu des applaudissemens et de Fenthousiasme. Un seul, Martin d'Auch, en répudie l'honneur ; mais l'assemblée fut bientôt vengée de cette défection à l'unanimité de son vote patriotique , par l'adhésion générale des suppléans et des déj^tés dont les pouvoirs n'étaient pas vérifiés, et par la réunion de la majorité du clergé et de quelques membres de la noblesse , qui vinrent partager les périls et la gloire de la délibération du jeu de paume. L'assemblée nationale les reçut avec dignité dans l'église Saint-rLouis, au milieu des applaudissemens du peuple.
Le 23 juin était le jour fixé pour la séance royale ^ Les députée du tiers-état ne purent parvenir , qu'après une longue attente , à être ad-
' Quelques députés des trois ordres , ne sachant pas quel devait être le résultat de cette espèce de lit de justice, et craignant que ce fût peut-être la dissolution de l'assemblée ,^ s'étaient promis , au moment où cette dissolution serait proclamée , de déclarer que tous les impôts cesseraient dès ce moment, et que quiconque concourrait à leur perception serait déclaré criminel de lèze-nation.
a6 HISTOIRE
mis dans la salle des états-généraux , entourée d'un appareil menaçant, et où siégeaient déjà les deux premiers ordres. Le roi venait manifester des volontés qui n'étaient pas entièrement les siennes, ni celles même de ses ministres. M. Neckçr avait adhéré au projet d'une déclaration destinée^ nonseulement à arrêter la marche de l'assemblée , mais même à déclarer nuls une partie des décrets qu'elle avait rendus et particulièrement cielui qui réunissait les trois ordres en une seule assemblée. On ne peut se dissimuler que M. Necker n'avait point, en cette occasion, réjK)ndu aux vœux et aux espérances de l'opinion publique , généralement prononcée contre le maintien des trois ordres. Cependant, quoiqu'il eût manqué,^ soit de caractère, soit de vues son projet ne satisfit point l'aristocratief, et les courtisans^ profitant de l'occasion offerte par la mort de l'héritier du trône, trop juste cause de la douleur paternelle * , décidèrent le roi à faire un voyage de quelques jours à Marly, pour être plus à portée de l'obséder de leurs réclamations ; ils firent même intervenir M. l'archevêque de Paris , pour
* La mort inattendue d un membre de la famille royale a souvent des conséquences funestes sur le sort des peuples. On ne peut oublier comment fut exploitée, au détriment des libertés publiques, l'attentat criminel dont M. le duc de Berry fut la victime.
DE l'assemble constituante. 1789. I7
inquiéter la conscieDce du prince en même tems qu'on travaillait à donner une autre direction à ^es sentimens et à ses pensées.
Les changemens apportés au projet de M. Necker devaient, en l'avertissant de la chute de son crédit , Fempécher d'assister à . la séance royale. Cependant il hésita tellement que la veille à onze heures du soir, il n'était point encore décidé à ne pas y paraître ; et qu'il fallut les plus vives instances pour le déterminera prendre cette résolution convenable *.
■ Madame de Staël dit dans ses Considérations sur la révolution française : « La déclaration, telle que l'avait « rédigée M. Necker, était presque mot pour mot , sem- « blable à celle qui fut donnée à Saint^Ouen , le 1 mai « 1814. » ^^is comment reconnaître cette identité, lorsque, dans le paragraphe suivant , madame de Staël ajoute, page 2 1 5 , I «' Tolume : « Un moyen ingénieux assurait le « succès de la proposition de M. Necker. Le roi devait or- « donner le vote par tête en matière d'impôts, et ce n'é- « tait que sur les intérêts , sur les affaires et les privilèges « de chaque ordre , qu'ils étaient appelés à voter séparé- « menty avant que la constitution fût établie. » Or, quelle eût été la conséquence infaillible de cet ingénieux moyen? On eût délibéré, par ordre , sur tout ce qui n'était pas le vote de l'impôt ^ et , sur tout autre objet, les deux ordres privilégiés auraient eu la faculté de tout arrêter , de tout empêcher.
Il est facile de concevoir qu'avec le projet de M. Necker, l'ancien régime subsistait tout entier , et qu'aucune amélioration ne devenait possible. Les lods et ventes , les ba>-
a 8 HISTOIRE «
D'après ce projet modifié, le rOi , dans la séaocé royale, annula, et, ce qui est remarquable, comme inconstitutionnelles^ les précédentes délibérations du tiers-état; prescrivit la délibération par ordres; maintint tous les droits féodaux comme des propriétés inviolables. Sa majesté déclarait ensuite qu'aucun impôt ne serait établi ou prorogé sans le consentement des représentans de la nation; qu^aucun emprunt ne serait consenti qu'à cette condition, sauf, en cas de guerre, on autre danger national^ la faculté qu'elle se réservait d'emprunter, par sa seule autorité, jusqu'à la concur-
nalités , les champarts , les corvées, lesdîmes^ enfin tous les droits féodauT étaient maintenus. Il en eût été de même des droits de toute espèce, car ils touchaient essentiellement ^MX intérêts ^ aux affaires, aux privilèges de chaque ordre, et, pour supprimer ces droits, il aurait fallu le consentement de chacun.
Uef autre pasjsage de l'ouvrage de madame de Staël ne laisse aucun doute sur la vérité de ces observations : « M. Necker, dit-elle , voulait que le roi commençât par a accorder la délibération par tête en matière d'impôts , « dès les premiers mots de son discours; alors le tiers-état « aurait cru que la séance royale avait pour but de soute- ' « nir ses intérêts , et cela aurait suffi pour le captiver. » Comment madame de Staël a-t-elle pu se persuader que les six-cents membres du tiers-état se seraient laissés captiver parce qu'une concession, qu'ils regardaient comme un droit, eût été annoncée des les premiers mots du discours royal , loi-sque le reste de ce discours eût tourné tout à l'avantage des ordres privilégiés?
DE l'assemblée constituante. — 1789. ag
rence de cent millions. Le roi abolissait Les privilèges pécuniaires de la noblesse et du clergé, les lettres de cachet, et accordait la liberté de la presse.
Ces concessions, calculées pour répondre , en partie, aux vœux des peuples, étaient bien loin de les satisfaire entièrement. Elles ne produisaient qu'une amélioration passagère dans l'état présent de la nation, et c'étaient des changemens légaux et un nouvel ordre de choses que l'opinion d'alors exigeait. Les formules impératives^ employées dans cette séance royale, et qui rappelaient entièrement les lits de justice et les lettres de jussion, le caractère qu'y prenait le roi, comme seul re* présentant de la nation , ne considérant ses mandataires que comme de simples conseillers , n'était point de nature à obtenir l'assentiment des députés, constitués en assemblée nationale, li'injonction donnée à chaque ordre de se retirer dans sa chambre particulière, pour y continuer ses délibérations, enfin l'ordre exprès au grand maître des cérémonies de faire préparer Ips salles pour ces réunions séparées , tout annonçait l'intention d'annuler les résolutions de l'assemblée nationale, et de perpétuer, à quelques modifications près, tout l'arbitraire de l'ancien régime.
Le roi se retire, la noblesse et une partie du clergé obéissent et s'éloignent ; les membres des
3o HISTOIRE
communes restent immobiles. Le maître des cérémonies rappelle les ordres du roi, Bailly répond par rimpéfieuse obligation qui l'enchaîne aux volontés àe l'assemblée dont il est le président. M. de Brézé insiste et arrache au bouillant Mirabeau cette foudroyante apostrophe: a Allez dire à yotre maître que nous sommes ici par la puissance du peuple et que nous n*en sortirons que par la force des baïonnettes. »
Après ces paroles qui enflamment tous les esprits, déjà profondément agités, Camus propose à l'assemblée de persister, sans aucune réserve, dans ses précédens arrêtés : « Le pouvoir des députés , dît-il, composant cette assemblée , est reconnu ; il l'est aussi , qu'une nation libre ne peut être imposée sans son consentement; vous avez donc fait ce que vous aviez le droit de faire. Si, dès nos premiers pas, nous sommes arrêtés,* que sera-ce pour l'avenir? Il faut donc persister dans nos résolutions; rien n'est plus dangereux que les protestations et les réserves ; cette fonne compromet tous les droits. »
ce Vos démarches , ajoute Barnave , peuvent dépendre de votre situation , vos arrêtés ne dépendent que de vous seuls : le premier a déclaré ce que vous êtes ; le second statue sur les impôts que vous seuls avez le droit de consentir ; le troisième est le serment de faire vôtre devoir;
DE l'assemblée constituante. — 1789. 3l aucune de ces^ mesures n'a besoin de sanction. Le roi ne pouvait donc anéantir ce qu'il n'avait point à sanctionner.
« Votre situation n'est pas changée ; elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier : envoyés par la nation, organes de ses volontés pour faire une constitution, vous êtes rassemblée nationale ^ et devez demeurer réunis, aussi long-tems que vous le croirez nécessaire à l'intérêt de vos commettans.
«Eh! messieurs, serai t*-il de votre prudence d'abandonner la chose publique? Il ne reste plus au pouvoir exécutif que de vous séparer par la force; mais, quant à vous, il est de votre dignité, comme de votre devoir, de persister dans vos précédens arrêtés et dans le titre d'assemblée nationale. Non , ce n'est point à vous à jeter un voile sur vous-mêmes, sur lès droits que vous représentez; ne laissez pas de doutes à vos concitoyens, prouvez- leur aujourd'hui que ce que vous avez juré, vous saurez l'accomplir. La nation a les yeux sur vous : le plus léger mouvement rétrograde vous ferait perdre vos droits à son estime, vous dévouerait à son mépris, et vous ne sauriez calculer jusqu'où vous conduirait, peut- . être, l'indignation publique qui vous accablerait.»
Cette opinion fut adoptée à l'unanimité, et l'assemblée , en persistant dans ses précédens ar-
3a HfSTOÏRB
rêtés, déclara inviolable chacun de ses membres, et traître à la patrie quiconque oserait attenter à leur personne \ .
La conduite de rassemblée nationale , lui avait aXÙté les bénédictions du peuple : il se pressait en foule à ses séances , pour entendre , pour ftpplaudir les orateurs qui défendaient ses droits avec tant d^énergie. La cour, importunée de ces hommages, effrayée des dangers qui résulteraient pour elle de la publicité des discussions, fit investir de troupes la salle de l'assemblée,^ pour interdire aux citoyens l'entrée des tribunes , et les repousser loin de son enceinte. Le ^4 juin,, Mounier avait fait la motion d'une adresse au roi, pour lui exposer que les représentans de la nation ne pouvaient pas délibérer librement, en-
* Cette précaution n'^était pas inutile , car on regardait alors comme constant , que la cour avait le projet d'efl&^yer rassemblée nationale par larrestation d*uh certain nombre de députés. La liste en était à-peu-près connue , et renfermait les nom^ de membres appartenant aux trois ordres. On assurait cpi'ils devaient être conduits à Douai, et jugés par une commission , prise dans le parlement de cette ville. On parlait si publiqn^nent de cette résolution du gouvernement , qu'étant à un grand dîner che^ le due de Liancourt, avec plusieurs autres membres qui, conune moi , devaient être arrêtés , le comte Mathieu de Montmorency nous dit : a Messieurs, je n'aurai pas l'honneur d'être de U* « première fournée , mais je puis répondre que je mérite- «t rai d'être de la seconde. »
tourés de soldats : cette proposition fut reprise dans la séance du aS. « Il est surprenant, dit Barnave, il est étrange qu'on veuille défendre à la nation Tentrée de la salle nationale! C'est dans ce lieu auguste qu'on stipule ses intérêts, qu'on décide de son sort; c'est donc sous ses yeux que nous devons agir : nous environner de gardes comme on l'a fait , c'est manquer à la nation , c'est l'insulter dans ses représentans. Peut- on délibérer en présence des armes? Sommes-nous au milieu d'un camp? La liberté des opinions n'est-elle pas ouvertement comprimée ? Doîl-on s'étonner après cela que les têtes se montent; que les esprits s'échauffent et s'aigrissent; quel« peuple s'exaspère, et que les émeutes soient fré quentes? Tout, sans doute, rentrerait dans le calme et dans l'ordre, si les représentans de la nation n'étaient plus environnés de soldats.» '
Il fut arrêté qu'une députation , composée de vingt-quatre membres, irait porter au roi les plaintes de l'assemblée , sur ce que le lieu de ses séances était entouré de troupes, et son entrée interdite au public; cette députation devait epcore représenter au prince que la police de la salle où l'assemblée se réunissait, ne pouvait appartenir qu'à elle-même.
L'espèce de lit de justice tenu, le 23 juin ^ dans le but d'assurer la séparation des ordres, ne produi-
sît d'autre résultat que de 6âter leur réunion. Le lendemain ti4i l^i majorité du clergé , qui s'était jointe à l'assemblée dans l'église de Saint-Louis, vint de nouveau siéger avec elle. Le aS, cet exemple fut suivi par la minorité de la noblesse; et cette démarche , qui devait être d'une si grande influence sur l'avenir , voua les noms des qua*rante-sept députés, qui depuis long-tems l'avaient résolue, à la reconnaissance de la nation '. La réunion aux communes de la minorité de la noblesse, qui comptait dans son sein d'antiques et hautes illustrations, a eu une importance gravée en caractères ineffaçables dans l'ame des. défenseurs irréfléchis de la vieille aristocratie; mais qui n'a pu être suffisamment appréciée par des écrivains qui n'ont point été à même de bien connaître ni le tems, ni les hommes, ni les choses ^. L'histoire cependant a consacré une impor-
» Voir la liste des membres de la minorité de la noblesse à la fin du volume, n° 2,
* Parmi les anecdotes relatives à la réunion de la minorité de la noblesse aux communes , on ne doit pas laisser ignorer quelques détails sur une association peu connue , mais qui , cependant , devra trouver un jour sa place dans rhistoire de la révolution , à laquelle elle a, dans l'origine, assez puissamment contribué. On ne connaît pas l'époque à laquelle cette association prit naissance, mais il est probable que ce fut en 1787 ou 1 788 , dans le moment où les parlemens étaient le plus en opposition avec la cour. Ce qui
PE l'assemblée constituante. — 1789. 35
tante leçon pour ceux qui la consultent avec attention. C'est qu'aucune rcvolullou f ivorr.ble au pays ne peut s'effectuer, si de grands corps , ou des homi' rs d'^'n? ^^^r^ndc cxisicuce sociale n'in-
porte à le croire , c est que des hommes considérables da tems, quils comptaient parmi leurs membres, et qui n'existent plus pour la plupart, étaient les mêmes qui avaient montré le plus d'énergie dans les discussions du parlement de Paris.
Cette association , autant qu'il y a lieu de le présumer , avait un plan de politique intérieure et extérieure , fondé sur le progrès des lumières, l^le; avait répandu, peu de tems avant les élections aux états-généraux, un nombre immense d'exemplaires d'un petit écrit qui renfermait tous les élémens des cahiers projetés dans les réunions d'Adrien Duport et deTarget, qui, ni l'un ni l'autre, n'appartenaient à l'association. Elle s'était occupée également de donna: aux élections une direction favorable aux intérêts populaires , et plusieurs de ses membre? avaient été élus dans l'ordre de la noblesse.
Cette association, peu nombreuse, avait des statuts; on y prêtait un serment qui , pour assurer l'inviolabilité du secret , donnait à la société tous pouvoirs^ même les plus illégaux, sur chacun de ses membres.
A l'ouverture des états-généraux , elle loua une maison de campagne au bout de l'avenue de Versailles, à Virojley. Elle y donnait souvent dès dinei^ à divers députés de la noblesse et des communes. Clermont-Tonnerre en fesait partie j il vivait dans l'intimité de M. Necker , partageait plusieurs des idées de ce ministre , et surtout ses hésitations. Aussi^ le jour même où la minorité de la noblesse arrêta
fluent d'une manière prépondérante sur les événemens. La révolution de 1789, celle de 1688 en Angleterre , et toutes celles qui les ont précédées confirment l'exactitude de cette observation.
qu elle se réunirait aux communes , il était encore tellement indécis, qu'il s'en serait probablement séparé, si plusieurs des membres de la société de Virofley n'avaient été chez lui le matin lui rappeler/^ nature de leurs engagemens antérieurs . Alors il se décida, entra dans la salle des communes à la tête de la minorité, et, comme premier député de Paris , il porta la parole.
Je fais cette dernier* iiemarqué pqur repousser une fausse assertion qui n a pas été jetée sans malignité , ni sans but, dans la prétendre histoire de l'assemblée constituante, histoire dans laquelle l'auteur avance que les membres de la minorité furent conduits dans la salle par M. le duc d'Orléans. Ce prince , bien loin d'être le chef de la minorité , n'avait aucun rapport avec elle , et n'assistait à aucune de ses réunions 5 il s'y ralliait , mais ne la conduisait pas. Il entra dans la salle des communes à sa place, dans l'ordre des bailliages , comme député de Crespy.
La société de* Virofley ne se fit plus remarquer après l'arrivée de l'assemblée à Paris, soit parce que les petits mouvemens sont entraînés et effacés par les grands , soit qu'elle ait cessé d'exister après la défection de l'un de ses menïbres qui dévoila à la reine les secrets de la société , dont l'opposition à l'alliance avec l'Autriche était une des doctrines fondamentales.
A cette époque j le droit constitutionnel des citoyens de former entre eux des réunions politiques, en se conformant aux lois qui règlent la forme de ces sociétés , n'était
DE L ASSEMBLl^E COITSTITUANTE, ^1^9* ^7
Cédant enfin à la force de3 circonstances, et au vœu du roi, \^ minorité du clergé et la majorité de la noblesse complétèrent la réunion générale le 27 juin ^
pas encore bien connu^ mais n éprouvait cepehdant aucun obstacle. L'Angleterre met ce droit au nombre des premiers ressorts du gouvernemeht représentatif. Il n'est pas moins respecté que le droit de pétition et que la liberté de la presse^ et quand les écrivains les plus sages dé ce pays examinent les moyens de défense qu'aurait la liberté contre les périls qui pouiTaient la menacer , ils comptent principalement sur la force morale que le patriotisme éclairé des sociétés constitutionnelles donnerait à l'opinion publique. Quelques faibles restrictions ont été mises, il y a peu d'années, en Angleterre, à ces associations 5 parmi nous , elles tie sont encore régies que par un article du Code impérial , c'est-à-dire , par la législation d'un ordre politique entièrement contraii^ à celui que la charte a consacré.
' Cette réunion , qu'on a qualifiée de volontaire, était réellement forcée, le, roi ayant écrit ime lettre aux deux chambres privilégiées , pour les presser de se joindre aux communes» Aussi, pour distinguer les députés qui s'étaient réunis volontairement , de ceux qui n'avaient fait qu'obéir au? ordres du roi, on appela les premiers, les quarantcrsept avant la lettre. Cependant la véiité est qu'un nombre à-peu-près pareil de députés , faisant également partie dç la minorité de la noblesse , avaient trouvé dans les injonctions de leurs mandats un obstacle à leur désir de se réunir à leurs collègues, dont ils partageaient entièrement les opinions. Dans ce nombre, on comptait MM. le duc de Liancourt, Lafayette, Charles Laj^eth , etc., etc^
Quoique le premier différend entre les trois ordres n'eût d'autre objet que le mode de vérification des pouvoirs, et non le mode de délibération, il était évident que le vote par tête, qui avait été le motif de tant d'irritation et de violence de part et d'autre , était devenu inévitable par le fait seul de la réunion. Cependant , un assez grand nombre de députés du clergé et de la noblesse se déclarèrent liés par leurs mfindats à l'opinion par ordre ; en conséquence, le cardinal de La Rochefoucauld protesta, au nom de la minorité du clergé, assurant qu'il ne s'était réuni dans la salle commune avec les deux autres ordres que pour y traiter des affaires d'une utilité générale , conformément à la déclaration du roi du 23 juin. Alors s'éleva la question de savoir si les mandats impératifs obligeaient ou non le mandataire à leur stricte exécution. M. de Talleyrand soutint que la volonté des députés devait être libre, et proposa en conséquence de déclarer nulle, toute clause impérative d'un mandat qui interdirait de voter dans l'assemblée. Cet avis fut combattu par plusieurs membres qui prétendaient que l'assemblée n'avait pas le droit de détruire les mandats; mais qu'elle devait renvoyer à leurs commettans les porteurs des cahiers qui enchaînaient la libre expression de leurs votes.
Telle fut l'opinion de M. le duc de Mortemart :
BE L ASSEMBLÉE CÔNSTITUAICTE. I789. 89
B dit que les pouvoirs impératifs , autorisés par les anciens usages , étaient appuyés de la religion du serment; qu'ils devaient conserver toute leur force et être exécutés pour cette tenue d'états-gé^ néraux, sauf à l'Assemblée d'abroger, par un article de la constitution qiùelle était chargée de faire y toute limitation impérative des pouvoirs.
M. deCastellane, appuya au contraire la motion de M. de Talleyrand :^ « Il est incontestable, dit-^ il, que les bailliages n'ont pas dû, n'ont pas pu se proposer d'autre objet que le bien général qui devait résulter de la réunion des représentans; ils n'ont pas pu dire à leurs députés: «Nous vous «c chargeons de réclamer la liberté individuelle ; ce mais nous vous défendons de nous rendre libres, « si telle forme de délibérer n'est pas conservée. » Les bailliages n'ont pas pu donner un pareil ordre, car une assemblée active serait par-là réduite à l'inaction,
ce L'arrêté proposé par M. de Talleyrand n'est point une loi; c'est une déclaration de principes, et les principes sont de tous les tems.
« Quant au serment, personne ne peut en juger ni en relever. En attendant que les commettans statuent sur ce point , l'assemblée ne peut être interrompue dans ses opérations ; ainsi j'adopte la motion sans amendement. »
Barnavé exprima ainsi son opinion : ce Vous
4o raSTOIRE
êtes placés, dit-^il, dans ralternatîye fâcheuse ou d'attaquer les droits des commettans ou de ralentir vos opérations ; c'est par la pureté des principes que vous éviterez les écueils qui vous erivironnjent et que vous arriverez au but.
(( Nul représentant ne peut exercer des pouvoirs autres que ceux qui lui ont été donnés. Quand une nation fixe sa constitution, elle peut créer une assemblée telle qu'il lui plaît : la loi étant faite pour cette assemblée , il n y a plus de mandats impératifs, mais nous ne sommes pas une assemblée de cette nature. On ne peut soutenir que nos commettans n'ont pas pu donner de mandat;s ; la question est de savqir quelle doit être leur étendue. La nation est indivisible : le corps national forme une unité qui a été reconnue par toutes les provinces qui ont envoyé des députés aux états-généraux; dès-lors, la majorité seule fait loi, car on a dû vouloir sounfiettre la minorité à la majorité, et il résulte de ce principe que tout député qui n'est pas chargé de se retirer, doit voter et délibérer dans l'assemblée en se souniettant à la majorité. »
L'assemblée adopta l'ordre du jour , sur le motif que la question était résolue par l'arrêté du 17 juin, qui avait posé en principe, que ceux qui refuseraient de faire vérifier leurs pouvoirs" en assemblée générale, fixeraient considérés comme
DE l'assemblée coi^stitu ante. — 1 7 89. 4 1 absens; décidant, ainsi, qu'il en serait de même de ceux qui se croyaient liés par leurs mandats. La réunion des ordres avait fait naître d'heureuses espérances et excité une allégresse gêné- \ raie. Elle fut de courte durée; bientôt la contradiction évidente des acteé du gouvernement avec celui qui avait ordonné la réunion, l'agitation de la cour et ses démarches mystérieuses révélèrent Pexistence de funestes projets. Les troupes arrivaient des diverses extrémités du royaume, et, se formant en corps d'armée autour de l'assemblée et de Paris, menaçaient évidemment la représentation nationale et la capitale dont Tenthousiasme lui servait d'appui. A tout moment les sujets d'alarmes devenaient plus graves. A Versailles, dix mille hommes de troupes étrangères, suisses ou allemandes, défilant en colonnes, vers minuit, sur la place d'armes , sous les fenêtres du roi , dont on voulait soutenir la confiance dans les projets qu'on lui avait fait adopter, se rendaient à différens postes et particulièrement à l'Orangerie, dont on ne laissait approcher aUcun citoyen. Un assez grand nombre de députés, attentifs aux démarches de la cour, voyaient se déployer cet appareil de forces dirigées contre eux. Partout régnait le plus profpnd Siilence; point de tambours; pas un commandement de la part des officiers; pas un mot de la part des spectateurs;
4d HISTOIRE
on n'entendait que le bruit monotone du pas ordinaire qui, d'après les idées dont les esprits étaient préoccupés, avait quelque chose de sinistre et semblait présager de tragiques événemens. . Au milieu des mesures que Ton prenait pour Fassiéger, rassemblée conservait une attitude calme et forte ' ; mais tout le monde jugeait l'étendue des dangers que couraient à la fois la chose publique et legouvernement : Mirabeau les signala éloquemment dans cette adresse prophétique :
a Sire,
<( Vous avez invité rassemblée nationale à vous témoigner sa confiance, citait aller au devant du plus cher de ses vœux.
<( Nous venons déposer dans le sein de votre majesté les plus vives alarmes; si nous en étions
' On peut l'aiBroier avec vérité , bien loin que ce spectacle portât, comme on l'avait espéré, la terreur dans Tame des députés , il y développa au contraire les sentimens les plus généreux et les plus énergiques pour la défense de la patrie et de la liberté. Chacun retourna à «on poste, décidé à subir son sort, quel qu'il pût être^ plutôt que de manquer à l'engagement sacré qu'il avait contracté , et , pendant trois jours et trois nuits que dura le blocus de la représentation nationale, pas un sentiment faible n osa se montrer dans la conversation entre lès députés, pas une parole timide ne fut prononcée dans l'a»-
DE l'assemblée constituante. — 1 789. 43
Tobjet, si nous avions la faiblesse de craindre pour nous-mêmes, votre bonté daignerait encore nous rassurer, et, même, en nous blâmant d'avoir douté de vos intentions , vous accueilleriez nos inquiétudes; vous en dissiperiez la cause; vous ne laisseriez point d'incertitude sur la position de l'assemblée nationale.
« Mais , sire , hous n'implorons point votre protection; ce serait offenser vptre justice: nous avons conçu des craintes, et, nous Posons dire, elles tiennent au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos commettans, à la tranquillité publique, au bonheur du monarque chéri, qui, en nous aplanissant la route de la félicité, mérita bien d'y marcher lui-même sans obstacle.
«Leà npouvemens de votre cœur, sire, voilà ïe vrai salut des Français. Lorsque des troupes s'avancent de toutes parts, que des camps se forment autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec étonnement : Le roi s'est-il méfié de la fidélité de ses peuples ? S'il avait pu en douter, n'aurait-il pas versé dans notre cœur ses chagrins paternels ? Que veut dire cet appareil menaçant ? Où sont les ennemis de l'état et du roi qu'il faut subjuguer? Où sont les rebelles, les ligueurs qu'il faut réduire?... Une voix unanime répond dans la capitale et dans l'étendue du royaume : Nous chérissons notre roi;
nous bénissons le ciel du don qu il nous a fait dans son amour.
. « Sire, la religion de votre majesté ne peut être surprise que sous le prétexte du bien public.
« Si ceux qui ont donné ces conâeils à notre roi, avaient assez de confiance dans leurs principes pour les exposer devant nous, ce moment amènerait le plus beau triomphe de la vérité.
(( L'état n'a rien à. redouter que des mauvais principes q«i osent assiéger le trône même, et ne respectent pas la confiance du plus pur, du plus vertueux des princes. Et comment s'y prend-on, sire, pour vous faire douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets? Avez-vous prodigué leur sang?Êtes-vous cruel, implacable? Avez-vous abusé de la justice? Le peuple vous impute-t-il ses malheurs? Vous nomme-t-il dans ses calamités? Ont-ils pu vous dire que le peuple est impa-t tient de votre joug, qu'il est las du sceptre dçs Bourbons? Non, non : ils ne l'ont pas fait, la calomnie du moins n'est pas absurde; elle cherche un peu de vraisemblance pour colorer ses noirceurs ^
* Mirabeau se trompait : la calomnie au contraire est presque toujours absurde, parce qu'elle est dictée par la passion j et c'est piîncipalement lorsqu'elle a ce caractère > que , dans les réYoiutipns , elle a le plus de vogue et de succès.
DE l'assemblée coitstituante. — 1789* 45 (c Votre majesté a vu récemment tout ce qu'elle peut sur son peuple ; la subordination s'est rétablie dans la capitale agitée; les prisonniers mis en liberté par la multitude, d'eux-mêmes, ont repris leurs fers; et l'ordre public, qui peut-être aurait coûté des torrens de sang, si l'on eût employé la force, un seul mot de votre bouche l'a rétabli. Mais ce mot était un mot de paix; il était l'expression de votre cœur, et vos sujets se font gloi4^o n'y résister jamais. Qu'il est beau d'exercer cet empire! c'est celui de Louis IX, de Louis XII, de Henri IV; c'est le seul qui soit digne de vous.
(( Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions pas, forcés par les circonstances : cet empire est le seul qu'il soit aujourd'hui possible, en France, d'exercer. La France ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur des rois , et qu'on l'écarté, par des vues sinistres, du noble plan qu'il a luimême tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert avec vous, la constitution, pour opérer la régénération du royaume : l'assemblée nationale vient vous déclarer solennellement que vos vœux seront accomplis, que vos promesses ne seront pas vaines, que les pièges, les difficultés, les terreurs ne retarderont point sa marche, n'intimideront point son courage.
(( Où donc est le danger des troupes, affecteront de dire nos ennemis?;.. Que veulent leurs
plaintes, puisqu'ils sont inaccessibles au découragement?
(( Le danger, sire, est pressant, est universel, est au-delà de tous les calculs de la prudence humaine.
« Le danger est pour 1^ peuple des provinces. Une fois alarnié sur notre liberté, nous ne connaissons plus de frein qui puisse Je retenir. La di^nce seule grossit tout, exagère tout, double les inquiétudes , les aigrit , les envenime.
«c Le danger est pour la capitale. De quel œil le peuple , au sein de Pindigence et tourmenté des angoisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les restes de sa subsistance par une foule de soldats menaçans ? La présence des troupes échauffera, ameutera, produira une fermentation universelle, et le premier acte de violence, exercé sous prétexte de police, peut commencer une suite horrible de malheurs.
a Le danger est pour les troupes. Des soldats français, approchés du centre des discussions, participant aux passions comme aux intérêts du peuple, peuvent oublier qu'un engagement les a faits soldats, pour se souvenir que la nature les fît hommes.
« Le danger, sire, menace les travaux qui font notre devoir, et qui n'auront un plein succès, une véritable permanence, qu'autant que les peuples
DE l'assemblée constituante . — 1 7 89. 4? les regarderont comme entièrement libres. Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionnes; nous ne sommes qqe des hommes : la défiance de nous-mêmes, la crainte de paraître faibles, peuvent entrainer au-delà du but; nous serons obsédés de conseils violens , démesurés; et la raison calme; la tranquille sagesse ne rendent pas leurs oracles au milieu du tumulte, des désordres et des scènes factieuses.
ce te danger, sire, est plus terrible encore, et jugez de son étendue par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes bien moins éclatantes ; plus d'une entreprise fatale ' aux nattons s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable.
<( Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation, et qui ne savent que vous la présenter selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle , séditieuse ; tantôt soumise , docile au joug, prompte à courber la tête pour le recevoir* Ces deux tableaux sont également infidèles.
« Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que vous commandez au nom des lois, notre fidélité est sans borne comme sans atteinte.
vil y avait dans l'adresse, telle qu elle a été prononcée deyant le roi, fatale aux trôkes €t aux nations^
« Prêts à résister k tous les commandemèns arbitraires de ceux qui abusent de votre nom, parce qu'ils sont ennemis des lois , notre fidélité même nous ordonne cette résistance; et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que. notre fermeté nous attire.
« Sire , nous vous en conjurons au nom de la patrie, au nom de votre bonheur et de votre gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers les ont tirés; renvoyez cette artillerie, destinée à couvrir vos frontières ; renvoyez surtout les troupes étrangères, ces alliés de la nation , que nous payons pour défendre , et non pour troubler nos foyers: votre majesté n'en a pa^ besoin. Eh! pourquoi un jnonarque adoré de^ vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir à grands frais autour du trôné quelques milliers d'étrangers ? ^
« Sire, ail milieu de vos enfans, soyez gardé par leur. amour. Les députés de la nation sont appelés à consacrer ayec vous les droits éminens de la royauté ^ur la base immuable dç la liberté du peuple ; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, lorsqu'ils cèdent a leur raison, à leurs sentimens, les exposeriez-vous au soupçon de n'a^ voir cédé qu'à la crainte? Ah! l'autorité que tous les cœurs vous défèrent est la seule pure, la seule inébranlable; elle est le juste retour de vos
DE l'assembliéb' coiTSTiTUAinns* — 1 789. 49 btenfaits/^t rimmoriel apanage des princes dont vous serez le modèle '. »
Au lieu de céder à ces exhortations^ la cour renvoya M. Neckeret les autres ministres dont la présence avait servi de voile aux secrètes ma* noeuvres qu'on préparait^ et appela pour les remplacer des hommels presque tous connus par leur opposition à la cause populaire. Cette nouvelle mesure eficitâuu soulèvement général à Paris; de nombreux rassemblemens se fonnèrent au PaUûs- Royal, où Camille Desmoultns harangua la multitude. Les bustes de AL Necker et du duc d'Or* léans furent couverts de crêpes en signe de deUil» et portés en triomphe ^« Le cortège , après avoir fak iern^r tous les spectacljeâ , parcourait la ru^ Saçit-Honôré^ lorsqu'il fut attaqué et dissipé par un détachement de Royal-Allemand. Une portion
'Comme membre du comité de rédaction, j'ai tu faire |>re8qa^etitièremeDt sous mes yeux , oette fameuse adresse, que> dans letems, on a attr3>t^en grande partie à M. Dumont, célèbre pubiidste, retiré depuiar lông^temsen Angle^ tare. M. Dumbnt a pu oontribu^ à modérer la fougue des audacieuxmourem^is^de Mirabeau, et le mérite important qûHl a eu , c^est d^ aVdr associé des sentimens de modération et des idées de ooidTénaiiûes : quant à Féioquence passionnée qui K^pire dans cette allocution vraiment na<r tionate , on ne peut en rçfosèr ie mérite à Mirabeau* .
» M* Necker aTsnt reçu f oixbe de sortir de France» ^ l'on assurait que le duc d'Orléans devait aussi être exilé*
de ce corps, commandé par le prince de Lambesc ', ayant traversé le Pont-Tournant et pénétré dans les Tuileries^ où le peuple se prottienait paisiblement, lés cavaliers , qui avaient blessé un vieillard et excité parJà une violente irritation, furent entourés de tons^ côtés et obligés de faire une prompte retraite. i
La nuit, des bandes de voleurs et d'hommes sans aveu se répandirent dans divers quartiers, poussant des cris menaçans contre les aristocrates; ils mirent le feu aux barrières, et pillèrent les boutiques et la maison de Saint-Lazare. Un cer« tain nombre d'entre eux , ayant surpris le mot d\)rdre, formèrent des patrouilles iqui favorisaient le pillage, et le partageaient. Les citoyens, ef-^ frayés; d'un côté par ces brigands, de l'autre, pat
' L*abbé de Montgaillard , accueillant avec trop de facilite lexpressioti des haines populaires , qui , souvent , ne sont pas suffisamment motivées, a représenté le prince de Lambesc, comme un homme de rmvurs féroces et dissO" lues. Ce jugement est entièi^ment faux. M. de Xiambesc avait peu, d'esprit , maia ses mœurs étaient douces et honnêtes, et sa poUtesse fort remarquable. Placé par Fautorité supérieure sur la pldce Louis XY, il obéit en militaire allemand, mais il parait certain qu'il n'est point entré dans les Tnileries> ayant dû rester à la tête de son régiment. Au reste, il n'avait pris aucune part aux: intrigues jK)liti* ^pxctde la oour^ on assurait jiién^e qu'il les désapprouvait.
]>£ t^ASSÈMBLÉE CONSTITUAITTE. — 1 789* 5 1
les troupies étfdtigères qui cernaient là capitale , ne sachant plus à (quelle autorité s'adresser, eu-* rent l'idée de s'assembler dans. les soixante sections qui avaient servi à la réunion des électeurs pour la nomination des députés aux états-généraut, et là, ils choisirent cinq des plus notables d'entre eux, et les députèrent à l'Hôtel-de-Villç. : C'est ainsi que, se forma le conseil des troi^-cents, que la nécessité investit de tous les pouvoirs et mit à la tète de l'autorité dans la capitale. Le premier acte de cette municipalité provisoire fut de réunir et d'armer les citoyens.
Il lirait difficile de présenter le tableau qu'offrait en ce moment la ville de Paris. A mesure que les troupes venaient prendre des positions autour de ses murs, les alarmes et l'exaltation des ci-* toyens ne cessaient de s'accroître. Dans toutes les rues principales, à toutes les barrrères, on avait ouvert des tranchées appuyées de barricades, formées de tonneaux remplis, de' terre. Des canons , enlevés à l'Arsenal et aux Invalidée;, étaient braqués à toutes les entrées de Paris, 'SUr toi^sles ponts et sur toutes les places publiques; des patrouillas fesaient des reconnaissances le long des boulevards et dans les différens faubourgs; tous les citoyens étaient sou,& les armes. Les bruits les plus sinistres^ et même leaplus absurdes, avaient égaré les imaginations. Beaucoup de gens du peu-
Sa , HISTOIEE
pie croyaient qu'on avait creusé des mines sous divers quartiers de Paris, et, remplis d'épouvante, attendaient à chaque instant l'efFet terri-*ble des explosions. On aVajt transporté les pavés de plusieurs rues sur les toits , pour les lancer sur les troupes, si elles parvenaient à pénétrer daàs rjritérieur.
' Parmi les causes qui avaient amené cet état * d^agitatîon extraordiilaire, on pourrait presque dire convulsive, l'une des plus ihfluentes, sans doute, était la rareté des subsistances qtii pouvait résulter de la difficulté et du danger dés transports, mais qu'on attribuait, et avec quelque fondement, à des rtiachinatîons criminelles. De tutti les ttioyens de remùei* le peuple, il n'en est pias de phis puissant que de lui présenter l'iniage de là famine. Lés alarmée de ce genre, funestes rfnénne, lorsqu'elles hé sont répandues que danâ les campagnes, produisent un effet incalculable dans tes grandes viÙos, composées en partie, et surtout alors, de prolétaires et d'artisans, qui, dans de pâi*eîlles circonstances, se 'trouvent toujours dëhuéfe de travail. La pensée de ne pouvoir soutenir sa propre vie, et on peut lé dire à l'hon-neu^ de l'humanité , bien plus encore peut-être la crainte de liè pouvorr alimenter ses ènfans , troublé lès imaginations et les rend susceptibles de se livrer àut impressions les plus désor-
DE l'a.SSEMBLi££ GONSTITUAlTrE. 1 789. 53
doQilées y et , par suite , aux fins. . horribles excès.
Il n'est peut-être pas permis de douter que des intrigues coupables n'aient eu alors une grande part aux crimes populaires. On était persuadé gé* néralement que le défaut de subsistances n'était pas réel < ; et cep^endant ce furent ces inquiétudes exagérées qui contribujèrent le plus à l'effusion du sang. Xâ mort de M. Foulon le ferait croire d'autant plus fecilement que, si l'on s'en rapporte aux écrivains et aux journalistes de l'époque, le cripe
* Cest malheureusement une chose trop &cile à réali- ^r, qu'une c^sette factice dans une grande ca^piiale, 9i l'administration est négligente, et à plus fprte raison si elle est corrompue. Il suffit de faire naître des alarmes ^ une fois établies, elles s'étendent d'elles-mêmes , se grossissent , et finissent par produire une sorte de terreur. Alors Tinx(uiétu(ieinspdrevâes précautions que l'on croit dictiâospar Ja prudence : ce n'est plus assez de pourvoir à la subsistance d'un jour, on songe au lendemain , aux jours suivaçs , et la demande de pain chez les boulangers, non-seulement s'élève au double et au triple de la consommation ordinaire, mais il devient impossible d-y satisfaire^ parce que les mpyens.de fabrication In'pnt dû, étcepropoicltionn^ qu'à la consommation quotidienne. C'est ainsi, qu'avec un emploi de fonds trës^modiques, avec moins de^ 200, 000 francs, on pourrait dans Paris , en fesant des achats extraordinaires , durant ti'ois jours seulement , produire des alarmes dont les conséquences seraient incalculables danâ un momept de mécontentement du peuple.
54 HISTOUtE
commis sur sa personne, eut popr principal motif ce propos qu'on lui attribuait, peut-être fkus«* sèment: a Si le peuple n'a pas de pain, qu'il mange du foin. » Ce qu'il y a de certain, c'est que les malheurs se seraient bien plusi multipliés sans les soins et la prévoyance activité des comités de subsistances établis à Paris et dans le sein même de l'assemblée nationale. Paris et la France ne savent point assez les obligations immenses que l'on eut aiçrs aux membres de ces comités.
^la nouvelle de ces événemçns, l'assemblée envoya une députation au roi pour lui peindre les inquiétudes et la désolation de Paris, insister sur le renvoi des troupes et demander l'établissement des gardes bourgeoises : elle n'obtint qu'une réponse froide que démentait l'hupianité connue de Louis ^YI. Alors, ne comptant plus que sur sa propre fermeté^ elle déclara les ministres , les conseillers du roi, quels qu'ils fussent , et tous les agens du jpouvoir, responsables des malheurs qui se préparaient. Elle défendit de pronopcer l'infapne mot de banqueroute; elle déclara que M, Necker et les autres ministres disgraciés em^p portaient tous ses regrets; enfin, unissant la pru<p dence à {'énergie, elle se constitua en permanence, et choisit Lafayette pour suppléer^ pendant la nuit, l'archevêque dé Vienne S président,
' Lefninc de Fompignaii.
os L^ASsFMBuiE GoirSTiTnAirTE. — 1 789. 55.
dont le grand âge ne pouvait supporter une trop longue fatigue.
Cette nuit se passa dans les alarmes. On répan* ds^it les bruits les plus efTrayans sur les projets hostiles de ta copr. Cependant, bien qu'entourés d'ennenois, bien qu'exposés aux violences det troupes étrangères, les représentans du peuplé ne semblaient inquiets que des dangers de la pa*^ trie, et délibéraient avec calme au milieu des périls , retraçant , comme FontMlit les écrivains d'alors, l'imposant spectacle de ces sénateurs ro^ mains qui attendaient sur leurs chaises. curules les Gaulois de Brennus.
Le lendemain, i4 |ui11^t, le danger parut augmenter encore; des pelotons de gardes-du-corps passaient, au train de charge, devant l'entrée* de l'assemblée, et parcouraient Favenuede Paris. Oa assurait que le pont de Sèvres avait été forcé;- on distinguait le bruit du canon. Deux membres de l'assemblée, qui étaient parvenus à sortir de Paris, rapportent que la capitale est en proie à un désordre général , qu'on s'y porte aux plus grands exéès, qu'ils ont vu des citoyens égo^és : l'anxiété monte à son comble. Des dcputations de l'Hôtel-de-Ville arrivent successivement; elles sont introduites, au milieu du plus profond silence : elles racontent que, dès le nâatin du 149 le peuple, qui avait enlevé le d4p6t d'armes établi
$6 ' Hisrroi&E
aux Invalides^ s'était 'porté en masse sur la Bas* tiile, et avait enlevé, en quelques heures^ 'cette forteresse , depuis long^tems convertie en prison d'état, et devenue un objet d'èfTroi pour la capitale; que, parmi les assi^eans,^ plusieurs avaieqt péri autour de cet antique monument du despo* tisme, mais qu'il y avait eit d'autres victimes, et que les efforts d'un grand nombre de citoyens n'avaient pu arracher à la mort bi M^ Delaunay , gouverneur de II Bastille, et quelquesmns des Invalides qui l'avaient défendue, ni M. de Fiesselles, prévdt des marchands. /
Ce récit avait profondément ému l'assemblée : elle envoya, mais inutilement, deux députations au roi pour l'éclairer sur la gravité des circons-* tances^ et sur les événemens sinistres qui avaient lieu dans la capitale. Une troisième allait partir, lorsque Louis XYl parut accompagné seulement de ses deux frères; il annonça qu'il avait donné aux troupes l'ordre de s'éloigner. Son discour& simple et touchant excita un enthousiasme général: le roi était venu sans cort^e; à son départ, l'assemblée , se précipitant sur ses pas, le reconduisit jusque dans les appartemensdu château.
Louis XYI avait été déterminé à cette démarche par les instances du duc de Liancoprt, qui , répondant à ce que venait de lui dire le roi et aux questions qu'il lui avait faites sur les mouvez
DE l'assemblée COKSTITU AlfTE. — 1 7 89. 67
rae^s de Paris, dît : « Non, sire, ce n'est point une révolte, c'est une révolution. » Liouis XVI. avait été vivement pressé de se rendre à Metz ^véc Tannée, mais il avait répondu qu'il ne voulait pas donner lieu à une guerre civile.
Ce prince eut quelquesjours plus tard une aiitre occaûon de connaître la véritable situation des esprits de la capitale. Quatre ou cinq députés de laminorité de la noblesse, de retour àVersailles, jugèrent utile de lui ofMr le tableau fidèle de la vérité. Ils le firent san^exagératioujelle eût été impossible , mais aussi sans trop de ménagemens. i.e roi écoutait avec une attention remarquable un récit entièrement conforme à ce qu'ils avaient vu de leurs propres yeux , et qui réprésentait le grand événement du i4 juillet comme un mouvement patriotique, paiement favorable aux véritables intérêts du trône comme aux droits et au bonheur de la nation. Le roi n'avait n^ontré aucune émotion pénible, mais lorsque le duc de Larochefoucauld ajouta : a D'après tout ce dont nous avons été témoins, nous avons cru, sire, pour assurer le retour de la tranquillité publique, devoir ordonner la démolition de la Bastille. » Le roi se redressa avec vivacité, et dit : (( C'est un peu fort! mak puisque vous l'avez cru nécessaire au rétablissement de la paix , à ta bonne heure. »
Ce fait inaperçu pouvait servir^ dés «lord, à faire pressentir quel serait le caractère du roi dans les crises politiques qqe la complication des intérêts et le jeu naturel des passions devaient renouveler pendant un long espace de teros, puisque, malgré Tébranlement de l'Europe , elles ne sont point encore arrivées de; nos jours à leur terme. Au reste, on se tropoperait étrangement si l'on pensait que Louis XYI, ddaé d'un caractère plus ferme, eût pu arrêter le mouvement général; on a vu ce qu'avait produit Finipjrudent essai de la force. Les Français de 1789 étaient mus par un invincible amour de la liberté, et quelque énergie personnelle qu'eût pu avoir le monarque, il ne fût point parvenu^ à vaincre celle de la nation^ d'ailleurs, lorsqu'un prince agit contre l'opinion , et des intérêts publics que tous les citoyens connaissent et défendent comme leur propre cause, il n'a de force que dans l'armée, et si les individus qui composent cette armée viennent à écouter les sentimens de famille et l'amour si puissant de la patrie, alors le moyen de répression devient toufc-à-coup un instrument de ruine, et celui qui commandai^ hier est réduit aujourd'hui à céder ou à fuir.
Le i5 juillet, à la pointe dq jour, les princes qui 3'étaient placés à la tête du parti aristocratique y se hâtèrent de quitter la France, ^s furent
DE iJjlSSEMBLÉM OONSTlTUAlfTE. — I789. 69
suivis par les Polignac, tràs-mal vus du peuple, quoiqu'ils eussent moins abusé dé leur position que les fevoris qui les avaient précédés; par M. d^ Galonné, homme de capacité et de talent, mais léger, peb moral et haï pour les déprédations qu'il avait favorisées; par le baron de Breteuil, dont les manières, très- communes d'ailleurs, étaient celles d*un visir; pai* les derniers ministres et quelques personnes considérables qui se croyaient plus ou moins compromises. Cest de cette époque que date l'origine de l'émigration.
Cependant, les nouveaux ministres étaient encore en place: à la séance du 1 5 juillet, Barnave avait fait la motion de supplier le roi de les éloigner, comme indignes de la confiance de la nation. Il avait exposé que les citoyens de Paris ne tarderaient pas à solliciter leur renvoi, et qu*il fallait prévenir le vœu du peuple , parce que la dignité de l'assemblée exigeait qu'elle ne parût , dans aucun cas , subir l'influence populaire. CettQ motion ayant été remise en discussion le i6 juillet, MM. de Lally , Clermoht- Tonnerre et Mounier proposèrent d'y ajouter la demande du rappel de M. Necker.
Barnave, en émettant l'opinion que l'assemblée nationale avait , d'après les pouvoirs dont elle était investie, la faculté de faire connaître au roi que tel ou tel ministre, ayant entièrement perdu
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la confiance (jie .U nation, elle pç jugeait pas pouvoir correspondre plus long^tepi$ ave€ lui, n'étendait pas. cette doctrine jusqu'à la demande du rappel d'un ministre que le roi aurait renvoyé, attendu que, dans d'autres circonstances, il pourrait avoir dçs raisons légitimes, pour exercer cet acte de sévérité , et que contraindre le prince à rapprocher de sa personne un ministi^e qu'il aurait éloigné serait une espèce de violence. D'aprèa cette considération, l'orateur était d'avis que l'assemblée, au lieu de demander formelle* ment le rappel de M. Necker, devait se borner à exprimer le vœu de son retour.
Mounier ayant iait observer à l'assemblée que, refuser sa ^ confiance à un ministre à qui le roi avait donné la sienne,. serait de la part de l'assemblée empiéter sur le pouvoir exécutif et obliger le roi à le renvoyer, et qu'une telle démarche ne pourrait avoir que des conséquences dangereuses, Barnave reprit : « Je n'ai pas dît qu'il fallût exiger du roi l'expulsion des ministres, mais lui faire sentir l'obligation de les renvoyer ; que l'assemblée nationale , par les droits qu'elle représente, et par sa communication naturelle avec le roi, est amenée à avoir de l'influence sur le choix des ministres, et que, partout où il existe une nation libre, elle doit avoir et peut exercer cette influence. »
DE l'â.SS£MBLÉ£ CONSTITUANTE. — 1 789. 6 1
Mirabeau allait bien plus loin, et s^exprknait encore avec bien. plus de force: « S'il est une maxime impie et détestable, disait-il, ce serait celle qui interdirait à l'assemblée nationale de déclarer au monarque que son peuple n'a pas de confiance dans ses «ûnistres. En Angleterre , c'est l'opinion du.peuple qui les élève elles renverse. Je ne crains pas de le dire, si le vœu général, si l'assentiment général ne pouvaient rien sur leur cboix, la nation ne serait pas digne d'être libre, w
Il fut décidé qu'il serait adressé une dépu-^ tation au roi pour lui demander le renvoi des ministres et le rappel de M. Necker.
On se disposait à aller aux voix sur le projet d'adresse, présenté a ce sujet par Mirabeau, lorsqu'on apprit que les ministres avaient reçu leur démission; alors la députa tion fut chargée de Jmrter au roi les remerdmens et Texpression de la reconnaissance de Fa^éiublée nationale. Elle revint bieutôt annoncer qUe sa majesté rappelait à son eofiâèil M. Nécker , et qu'elle engagèiait l'assemblée à faire parvenir aU riàinfetre disgracié ^ la lettre qu'elle lui adi^esâait pour le presser devenir reprendre ses fonctîohs.
L'îassëriibléé nôkhnia uiiè dépûtatiôn solennelle pour jiôrter aux dlofyens 'de Paris ccfs pacifique^ et consolantes :nouvélleis. Elle partit dans les vôli
6a , ; HisTOiÀÉ
tureè de Monsieur. Ce prince qui suivait une U<gne différente de celle de M. \fi comte d^ Artois , chef du parti- aristocratique, avait pris position entre le tr^ne et Ife peuple, de manière à régler sa conduite sur les événemens.. Il fit, offrir à la députatîon , par son premier écuyer, M. de Montesquiou ^ ses voitures , ses gens et ses chevaux, afin qu'elle parût sous ses couleurs dans la capitale* Arrivée à la barrière de la conférence , la députatîon fut arrêtée par une troupe de bateliers armés de crocs et de cols de cygnes, qui ne consentirent à la laisser passer qu'après avoir acquis la certitude que les voitures ne contenaient que des membres de rassemblée iiatîopale. La députation descendit au Pont-Tournant» et traversa le jardin des Tuileries. Les membres des trois ordres se tenaient par le bras : un du clergé, un de La noblesse, un du tiers-état^ L'affluence des citoyens était immensi^,.etJ'on criait de toutes parts : vive le tiers-état ! Target, sentant combien cette acclamation exclusive devait blesser les membres des depx autres ordres, se tourna vers la foule, et s'écria : Il .^'y. a plus, de ,çlergé , de noblesse, de tien^s^t;; Jl n'y a plus qu'une nation. Vive la nation ! Ce cri devint en peu d'heures celui de toute la capitale, et bientôt le cri général àes provinces. Quoiqu'il ne souffre pas une analyse positive, il
BB l'aSSEMBU^S COUrSTITUANTE* — 1 789. 63
exprimé cependant un sentiment d'unité qui sera toujours celui du vrai patriotisme.;
Paris tout entier, sous les armes , et sembla-^ ble à une place de guerre en état de siége^ était dans une brûlante exaltation. Xia méfiance y la crainte, les grandes idées de salut public et dés mesures qu'elles peuvent inspirer, occupaient tous les esprits. La présence des députés répatidit par degré un peu de calme au milieu de tous ces élémens de trouble et d'agitation. Bientôt ^ après avoir assisté à un ïe Deum , que ràrchevôque de Paris fit chanter spontanément dans l'église de Notre-Dame, la députation se rendit à r H6lel-dé-Ville , où M. de Lally, toujours prêt à parler danis les circpnstailcas solennelles, prononça un pompeux discours. C'est au milieu des assurances, données au milieu des représentations faites par les députés , que l'assemblée des électeurs, pénétrée de la nécessité d'imprimer une direction.à une grande population agitée par des causes si puissantes , nomma , par acclamation, Baiily, maire de Paris et Lafayétte , cotnmandant de la garde bourgeoise.
Le 17 juillet, Louis XVl vint lui-même confirmer, par sa présence , la réconciliation du troue àve<^ le peuple 9 et sanctionner les choix qui avaient été faits à l'Hôtel-de-Ville. Parti dé Versailles à neuf heures du matin, entouré d'une dé-
putation dé <;ent membres de l'assemblée na^ tionale, le roî fut pe^u auprfe de Châillot par le corps municipaL Bailly, en préseii|;aiit au prince les clés de Paris, s'exprima ainsi : « Sire, j'apporte à votre majesté les clés de sa bonne ville de Paris: ce sont les mêmes qui avaient été présentéesà Henri IV. Il avait reconquis son peuple: ici , c'est le peuple qui a reconquis son roi '. Votre majesté vient jouir de la paix qu'elle a étà-» blie dans sa capitale! elle vient jouir de l'amour de ses fidèles sujets. C'est pour leur bonheur que votre majesté a rass^iiblé prés d'eue les )p&* présentansde la nation, et qu'elle va ^'occuper avec eux de poser les bases de laliberté et de la pipos'* périté publique. Quel jour mémorable que celui où votre majesté est venue siéger en père au mi-» lieu de cette famille réunie; où die a été reconduite à son palais par FassemUée nationale entière , gardée par les représentàns de la nation, pressée par un peuple immensel Elle portait dans
* Bailly a e%pKqué lui-même l'idée qu'il avait attac^lbte à cette phrase qui lui fut amèrement reprochée : « Le sens a en est clair , dit-il , Henri IV avait recouvré son peuple } a ici, ïe peuple a recouvré s!on roi. Le mot reconquis est <c substitué comme plus fort et fesant image; reconquis i ip par l'amour et par Télbigti^nent des conseils qui J'art a valent ég£g[^ét » . , /
: ; (iy|ém9}reftdje,:jJailly, t&^. n, pag«6o-)
DE l'assemblée CONSTITUANTE,-*— 1789. 65
ses traits augustes , Texpression de la ^ensîbiKté/ et du bonheur; taudis qu'autour tfelle, on n'entendait que des acfclamatîoris de joie, onneyoy^piit que des larmes d'attendrissement et d'amour. Sire, ni votre peuple, ni votre tnajestê n'oublieront jamais ce grand jour; c'est le plus beau jour de la hionarchie ; c'est l'époque d'une alliance éternelle eptre le monarqtie et le peuple,»
L'entrée du roi dans la capitale avait un caractère imposant, digne de frapper tous les elsprîts, mais qui devait être surtout un grave sujet de réflexion pour le prince et ses conseillers, témoins de ce spectacle. Depuis la barrière jusqu'à THôtel-de- Ville, toutes lès rues , tous les quais, étaient bordés de citoyens sous les armes. Derrière eux se pressaient un nombre immense d'enfans,de femmes et de vieillards : le reste de la population paraissait aux: fenêtres. A l'approche du cortège , le plus profond silence succédait à l'agitation bruyante de la foule ^ comme si le peuple eût été d'accord pour manifester par son attitude les sentimens dont tous les cœurs étaient remplis. La voiture du roi, entourée par la garde nationale , et précédée de quelques gardes-du^corps , s'avançait lenteriient au milieu de la haie que formait la nouvelle milice. Le roi était triste, et promenait des regards étonnés sur cette masse t. 5
66 tilSTÔIRE
inconcevable d'armes de toute forme et de toute nature, dont plusieurs paraissaient avoir appartenu à la fronde ou à là ligue , et sur cette multitude silencieuse qui, pour la première fois, ne fesait point éclater de joie sur son passage. lAccueil qu'il recevait semblait lui annoncer que tous les mécontentemens , que toutes les craintes, n'étaient point appaisés.
A l'Hôtel-de-Ville, la scène change tout-à-coup. Louis XVI reçoit de9 mains de? Baîlly la cocarde nationale ; il en décore son chapeau , et , se montrant aux fenêtres de la municipalité , il salue la foule, qui, alors, répond à ce témoignage de bonté par les plus vifs applaudissemèns.
Le roi avait paru inquiet durant le voyage, en n'entendant, depuis la barrière jusqu'à THôtel-de- Ville , que les cris de vive la natioh ! vive la liberté ! sans que son nom fut mêlé à ces acclamations; mais à son retour, il eut la satisfaction de recueillir, partout sur son passage, les vœux qu'on formait pour sa conservation. La confiance était rétablie, et partout se fesaiènt entendre les cris de vive le roi !
On ne peut nier que le parti de la cour , décidé à conserver à tout prix les abus et ses privilèges, n'eût formé le projet de dissoudre Rassemblée par la force des armes, et faire occuper la capitale par les troupes étrangères. Autrement quelle
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nécessité y aurait^il eu de former une' armée, d'en donner le commandement au maréchal de Broglie, alors le premier capitaine de l'Europe'; de faire arriver des frontières quarante mille hommes de différentes armes , des trains d'artille^ rie ; d'établir à Versailles un état-major général , et de choisir les troupes les plus dévouées , et particulièrement des Suisses et des Allemands? Certes , on ne peut croire maintenant, comme on le publiait alors, avec une espèce d'ironie, que ces ordres eussent été donnés pour assurer la
' Le maréchal de Broglie fut informé par son fils le prince de Broglie , et par moi , que M. le prince de Condé, alors directeur du conseil, et toujours fidèle 'à Vininiitié <3[ùi régnait entre eux depuis la guerre de sept ans , l'avait désigné pour ce commandement. Le calcul du prince était simple. Si ces mesures présentaient des dangers, ils retombaient sur le maréchal , qui çeul alors restait compromis ; si au contraire elles obtenaient un succès confonne aux vœux du parti , c'était le prince qui devait en recueillir tous les avantages. * '
Le raiaréchal de Broglie, honoré pour ses vertus, vivait toujours éloigné de la cour , où il ne paraissait' que deux ou trois fois par an , et dont il ne craignait pas de blâmer constamment les erreuri et les fautes. C'était le Cincinnatus des tems modernes. Il jugea exacts les renseignemens que nous lui transniettions sur là politique du prince de Condé y. mais il nous répondit que' l'obéissance au roi était une loi qu'il avait respectée toute sa .vie , qu'il désirait vivement ne point recevoir les ordres qu'on lui annonçait , mais que s'ils lui étaient donnés par le roi , il obéirait.
liberté dé rassemblée e^t appaiser les troubles de la capitale. L'accueil fait aux troupes étrangères par les courtisans , par les princes qui allèrent les visiter dans l'orangerie, où elles avaient été placées, le transport de munitions de guerre dans différentes casernes, la fabrication de billets d'état, pour suffire aux dépenses d^ montent, les indiscrétions échappées à la jactance des hommes les plus influensdu parti ; enfin, le renvoi des ministres chers au peuple, tous ces faits rigoureusement vrais, sont des preuves incontestables de la réalité d'un projet qui n'échoua que par l'insurrection de Paris, et la prise de la Bastille; aussi, ceux qui avaient trempé dans ce complot s'empressèrent-ils de sortir du royaume sous divers déguîsémens , pour se dérober aux poursuites juridiques et aux vengeances populaires *. ^
Malheureusement, ils n'y échappèrent pas tous. M*. Foulon, dont l'apparition au ministère avait été
* Il eût fallu se disculper dans d'autres tems, de la publicité et de la qualification qu'on aiu*ait données à ces événement; mais aujourd'hui on ne peut craindre d'être accusé par ceux qui auraient pu en être blessés, puisqu'une partie de rémi^atièn et les h(»nmes qui appartiennent au j^puvoir, célèbrent tout ce qui a été fait contre le vœu général du payai que , pour certaines gens , les complots extérieurs sont ^des services refidus à l'état, et que Les vrais Fi*ançais sont ceux qui ont combattu la France.
DE l'aSSEMBL£E CONSTITUANTE. I789. 69
régardée comme le signal de la banqueroute^ fat découvert et massacré par le peuple ^ malgré les efforts de Bailly, de la garde nationale, et de Lafa^ettë. M. Berthier, gendre de Fpulon, apréa avoir été témoin dé la mort de son beaupère, fut paiement victime de la fureur du peuple.
Dans l'intention, sans doute, de calmer cette criminelle effervescence, et de prévenir d'autres, malheurs, M. de Lally présenta un projet de proclamation aux citoyens , qui devint l'objet d'une vive discussion, parce qu'en exprimant des vœux qui étaient dans tous les cœurs, il les accompagnait d'expressions inspirées par sa sensibilité naturelle, mais propres à répandre l'abattement dans les esprits, et à faire prévalojr des considérations , qi^i, quoique touchantes, ne pouvaient convenir à la situation dans laquelle l'assembléeet la France s0 trouvaient placées- Les contradictions qu'éprouva le projet de proclamation de M. de Lally engagèrent l'auteur à le modifier. Il con^ venait lui-même delà justesse des réflexions que ses paroles avaient fait naître et il ajouta: « Le peuple a de longues et grandes injures à venger; je serai, au besoin, le dénonciateur de ses ennemis; ma^, pour la punition des coupables, il faut que k loi instruise , juge et condamne. Je me suis trompé sur plusieurs dispositions de ma procla-
mation ; j'ai applaudi à votre sagesse /j'ai recçieilli vos lumières; j'ai réformé ce projet, j'en éh adouci quelques expressions ; ce n'jest plusqu'uh récit fidèle de ce que le roi et l'assemblée ont fait ; c'est une invitatipii à la paix, c'est un avis paternel. Pour peu que ce plan ne convienne pas à l'assemblée, j'y renonce ; mais je supplie'^ qu'on adopte un plan quelconque: c'est un objet trop intéressant pour l'abandonner. »
Malouet alliait également dans son opinion l'amour de l'ordre à celui de la liberté. « La i*ésistance à l'oppression, disait-il, est légitime et honore une nation; la licence l'avilit: une insurrection' nationale contre le despotisme a un caractère supérieur à la puissance des lois, sans en profaner la dignité; mais lorsqu'un grand intérêt a fait un soulèvement, alors le plus léger prétexte suffît pour réveiller les inquiétudes du peuple, et le porter à des excès. Ce sont de tels malheura qu'il est instant de prévenir. »
La proclamation de M. de Lally fut adoptée après une nouvelle rédaction.'
Ayant exposé les motifs qui devaient rétablir la sécurité générale et porter le peuple à la confiance, l'assemblée invitait tous les Français à la paix, au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique , au respect pour les lois, sans lequel il li'y a point de véritable liberté ; elle déclarait en
DE l'assemblée COirSTITtJÀWTE.— I789. 7 f
mém^ tems, quant aux dépositaires du pouvoir ^ qui, par leurs fautes ou leurs crimes, auraient causé les malheurs du peuple, qu'ils devaient être accusés, convaincus et punis, mais seulement, daas les formes légales, et qu'ils devaient être sous. la sauve-garde de la loi, jusqu'à ce qu'elle eût pronoiïcé sur leur sort.
L^ résultat de ces mesures ne fut malheureu-: sèment point aussi prompt que l'avaient été les noouvemens désordonnés qui avaient agité la France entière. Paris renfermait dans son sein un élément particulier de dissension qui faisait naître les plus vives inquiétudes. Les six bataillons des gardes françaises qui n'avaient plus d'officiers k leur tête, et un nombre considérable de soldats qui avaient quitté leur^ corps et s'étaient joints aux citoyens quelques jours avant le 1 4 juillet, se trouvant sans solde ^ sans chefs et par consé-»quent sans discipline, étaient un sujet naturel d'alarmes, et paraissaient peu propres à contri-^ buer au rétablissement du bon ordre. Un tel état de choses ne pouvant durer sans danger, Bailly et Lafayette engagèrent Alexandre Lameth à s'occuper d'un plan général d'organisation de la> force publique de la capitale, dans lequel ces militaires pussent entrer, et qui leuy assurât une existence convenable^ Alexandre Lameth donna lecture peu de jours après de ce plan de formation au conseil
des électeurs qui lui accoixia son approbation, et le colonel Mathieu-Dumas en dirigea l'organisation avec l'activité et le talent dont il a depuis fourni de nombreuses preuves.
Les événemens du i4 juillet ont été qualifiés d'une manière entièrement , opposée par les amis et par les ennemis de la révolution. Les prenaiers n'ont aperçu que Félan généreux d'une ^cande nation, recouvrant ses droits méconnus et foulés aux pieds par kj puissance arbitraire; léa^seconds, ne fixant leurs regards que sur des actes partiels et condamnables, n'ont vu, que des factieux, au lieu de reconnaitre des citoyens ^ dans l'immense majorité des acteurs du pjius imposant et du plus tragique des drames modernes. Si les uns ne sont pas exempts de partialité, dans leur jugement, sur un événement que la postérité consacrera, comme la source de l'affranchissement du monde, les autres ne. paraissént-ils pas conduits par un étrange aveuglement. et une injustice extrême?
Malheureusement, les révolutions, comme tous les grands mouvemena qui changent la face des états et le sort des notions, entraînent des catastrophes qui font gémir l'humanité; mais les peuples sont-*il$les seuls qui commettent des excès en ^'agitant pour sortir de l'esclavage et améliorer leur sort ? Les restaurations, dont le nom semble pcartçr toute idée de violence, en sont -elles
'de l'assemblée constituante. — 1 789. 73
exemptes? Si Ton plaint Stmffbrd, victime de son dévouement pour son mattrç, ne sent-on pas aussi une pitié mêlée d'admiration pour les Russel et les Sydney sacrifiés par le pouvoir? 'La fin tragique du maréchal Ney, du jeune Labédoyère, du général Mouton -Duvernet et des frères Fau* chçr^ n'excite-t-s-ell^ pas l'intérêt comme les malheureuses victimes du 14 juillet? Les révolutions immolent leurs adversaires , mais né les déshonorent pas; leur mémoire reste entière pour être jugée par la postérité.
Certes, je suis bien loin de vouloir justifier les criminels excès qui souillèrent la gloire du i4 juillet 1789, et qu'on a pu attribuer à l'exaltation du mouvement populaire; mais si les troupes qui entouraient la capitale y eussent pénétré^ oseraiton dire que , même après la lutte terrible qui se serait engagée entre les citoyens et les soldats^ et qui aurait inondé de sang les rues, les quais, les places publiques, des ej^écutions militaires, bien plus nombreuses, n'auraient point décimé les membres de la représentation nationale, et les citoyens de Paris? Sansjrechercher dans l'histoire des exemples éloignés, n'àvonâ-uous pas vu ce qui s'est passé , depuis quelques années , en t^émont , à Naples, et dans cette Espagne , où tout homme qui pourrait concourir au rétablissement dé l'ordre social est une victime dévouée
aux fureurs ^e tous les genres de fanatisme. Le nombre d'hommes qui périssent dans les combats soulève bien moins l'indignation que les supplices ordonnés de sang-froid pour des opinions politiques : deux cent mille Cimbres et Teutons, tombant sous le glaive des soldats de Marins, font naître dans l'ame une horreur moins profonde que les cinq mille Romains égorgés par l'ordre despotique de Sylla , dans l'hippodrome.
Tandis que l'assemblée nationale s'occupait ainsi des moyens de ramener le calme dans la capitale, des députations du parlement de Paris, de la cour des comptes et de celle des aides, ainsi que de l'université, vinrent joindre leurs félicitations à celles que l'assemblée recevait chaque jour des provinces, des villes, des boui^s et villages de toute la France, et de la plupart des cour^ souveraines. Les témoignages d'adhésion de ces corps, qui, depuis des siècles, paraissaient représenter l^s états^énéraux , et les marques de déférence et de dévouement qu'ils donnèrent à une assemblée de députés , librement élus par la France, sont des monuyiens historiques trop précieux pour n'être pas conservés. Ces adresses n'étaient point alors mendiées ou commandées par l'autorité ; elles étaient le résultat de l'assentimei^t le plus général^ le plus unanime qui ait jamais existé chez aucun peuple.
DE l'ass^blée coirsTiTUAPrTE. — 1 789. 7 5
Dès le/)7 ) le parlement de Paris adressa à Tas* semblée, par Toi^ane de son premier président, l'arrêté suivant : « La cour, instruite par la réponse du roi, du jour d'hier, à rassemblée tultionale, de Tordre donné aux troupes de s'éloigner de paris et de Versailles, a arrêté que M. le premier président, se retirera à l'instant pardevant ledit seigneur roi , à Teffet de le remercier des preuves qu'il viènl^de donner de son amour pour ses peuples, et de sa confiance dans ses représentans, dont le zèle et le patriotisme ont contribué à ramener la tranquillité publique. »
Le parlement de Paris ne crut point avoir encore suffisamment rempli ses devoirs envers les représentans de la nation; et le premier président, à la tête d'une nombreuse députation de la cour , vint à la barre de l'assemblée lui donner connaissance de l'arrêté pris le ao, et qui était conçu en ces termes :
(( La cour , toutes les chambres assemblées vivement toucha des nouveaux témoignages d'amour et de bonté que le roi est venu donner à sa bonne ville de Paris et à tous ses fidèles sujets; considérant, combien les derniers actes de zèle et de patriotisme de l'assemblée nationale, ont concouru au succès de la détermination paternelle du monarque pour le rétablissement du calme dans la capitale, a arrêté, que M. le premier pré-
sident se retirera à Tinstaiit par devers ledit seigneur roî^ à refFet de lui exposer la vive recon* naissance de la cour ; et qu'il se retirera par devers L'assemblée nationale, et lui exprimera le respect dont, la cour est pénétrée pour les représentans de la nation, dont les travaux éclairés vont assurer à jamais Iç bonheur de la France. »
Le duc de Liancourt répondit à M. le premier président, au nom de l'assemblée, avec autant de convenance que de dignité.
Le président de la chambre des coniptes, à la tète d'une députation de cette cour, disait à Ja barre de l'assemblée : «Nos cœurs ^ notre reconnaissance décernent déjà la palme du patrioti^ne à votr^ courage.
idiM chambre des comptes , messieurs , a l'honneur de vous proposer , par ma voix^ tous les ren* seigïiemens qu'elle pourra vous donner, lorsque vous vous occuperez des finances. »
BJL de Nicolaï, premier président de cette coçir , dans son discours au roi, disait à sa majesté : « Depuis quinze ans,, sire, vous êtes sur le trône, et vous n'êtes heureux que depuis un jour... Il vous était réservé, sire, et aux dignes représentans de la nation, cleci'éer le bonheur public! »
M. le premier président die la cour des aides esq^rimaît à la barre avec encore plus d'éœrgie , te® sentimens de sa compagnie :
DE l'assemblée fcOWSTITUANTE. 1 789. 77
(( La cour des aides , disait41 , créée par la nation assemblée, croirait manquer à son devoir le plus sacré, si elle diflerait à vous offrir l'hommage de son respect. Elle a rempli constamment l'honorable mission qui lui fut donnée par les étatsgénéraux en i355. Tant que son zèle n'a pas été arrêté, tant que sa voix* n'a pas été étouffée par les ennemis du bien public, les peuples ont été heureux ; mais ces jours fortunés se sont écoulés promptement.
« Des augmentations d'impôts, une répartition arbitraire, des extensions abusives, des vexations de tous les genres, tout présentaitdepuîs long-tems l'image de désordres qui ne pouvaient subsister,
« Toujours fièrede son illustre origine, la cour des aides n'a cessé d'invoquer l'assemblée de la nation , à qui elle devait son existence. Ce vœu fut le premier, dont elle osa frapper les oreilles d'un jeune roi, avide de la vérité, tant qu'il ne consulta que son cœur.
« Les maux publics ont été portés à leur comble par les ennemis de la patrie; un nouveau cri s'est fait «niendre; la France n'a vu de remède a ses malheurs que dans l'assemblée de la nation ; ses vœux enfin ont été exaucés. La force de la nécessité a brisé les obstacles qu'on a semés sur cette heureuse convocation; et tous les Français, à travers les nuages qui .couvrent encore votre
horizon, croient entrevoir ici le soleil de la félicité publique.
(( La cour des aides , messeigneurs ' , unit sa * voix à celle de tous les citoyens patriotes; elle ne vient point par mabouche vous offrir ses lumières et ses services; elle attend les ordres de cette auguste assemblée, lorsqu'en s'occupant du soul^agement des peuples , elle daignera descendre dans les détails des impositions , des perceptions , des répartitions et enfin de la législation qui régit ces différens objets; heureux tjue vous daigniez sanctionner l'estime publique qui s'attacha toujours au religieux accomplissement des devoirs. Qull me soit permis aussi de regarder, comme le plus beau jour de ma vie, celui ou j'ai l'honneur d'être l'oi^ane de la cour des aides, auprès de cette auguste assemblée, d'autant plus chère à la nation,
' J'ai laissé la dénomiDatioD de messeigneurs, employée par toutes les cours souveraines ^ non par un intérêt d'àmour-propre pour lassenU^lée qui, elle-même, supprima peu de tems après cette qualification^ mais parce que ces ' .corps qui, depuis des siècles , n avaient reconnu de supérieur querle roi, dont ils discutaient m^me fréquemment la puissance, n'hésitèrent point cependant à employer cette forme respectueuse à l'égard des représentans de la nation , et ce n'était plus aux états-généraux auxquels ils reconnaissaient cette suprématie , mais à une assemblée qui , constituée sur d'autres bases , constatait déjà une révolution par sa compositiop et son existence.
DE l'assemblée CON^TITUAirTE.— I789. 79
qu^elle vient d^mmortaliser Tamoui: du roi pour ses peuples, et leur fidélité à sa personne sacrée.
(( Elle m'a chargé, messeigneurs, de vous témoigner son respect 5 et de vous offrir ses remercimens sur les mesures que votre sagesse vous a inspirées, pour concourir au rétablissement de la paix dans la capitale. C^est Tobjet de la mission dont ma compagnie m'a honoré, et de son arrêté, que je demande la permission de remettre sur le bureau. »
Dans la séance du 3f juillet, la fille des mis de France, l'université de Paris, se présenta à la barre de rassemblée, et le recteur, accompagné des chefs des quatre facultés, s'ejcprima en ces termes : •
« Fidèles dépositaires des sentimens de l'université de Paris, je viens apporter aux pieds de cette auguste assemblée, Fhommage du respect et de la vénération profonde que lui inspire l'union des vertus sublimes et patriotiques dont vous donnez chaque jour, à la France et à l'Europe entière, le spectacle éclatant...
« j^ quelles espérances^ en effet, ne doivent pas se livrer, en ce moment, tous les ccéurs, lorsque la nation vous a vus jusqu'ici marcher d'un pas ferme et inébranlable vers le grand objet de la félicité publique; montrer un front calme et serein au milieu des orages qui se formaient autour
8o HISTOIRE
de vous; les dissiper par votre seule modération, et , sans autres armes que celles dHin vif ainour du bien public , assurer le triomphe de la liberté.
a Grâce à vos nobles travaux , ce n'est plus daiis les tems reculés de notre histoire, ni même dans les annales.de l'antiquité que nous chercherons désormtais les grands et magnifiques exemples de l'honneur et du patriotisme. Vous serez à l'avenir nos premiers comme nos plus chers modèles. Vos noms sacrés enflammeront le cœur d'une jeunesse vive et sensible; et au plaisir si touchant d'acjmirer leurs illustres concitoyens, se joindra, pour plusieurs, la douce et inexprimable satisfaction de reconnaître et de citer parmi les auteurs de la prospérité publique , les auteurs de leurs jours.
cf Vous l'aurez donc ainsi créée par la seule force de vos vertus,- cette éducation vraiment na^ tionale, désirée depuis si long^tems. Elle sera la base de l'édifice majestueux dont vous posez, en cç moment, les bases solides. C'est avec transport que l'université recevra de vos mains ce dépôt précieux et çacré : heureuse, en secondant le zèle qui vous anime, de préparer au roi de fidèles sujets, et à la patrie, des citoyens qui vous ressemblent M »
* Il est à regretter que lauteur de la prétendue Histoire de r Assemblée constituante, n'ait trouvé d'autre cause à
DE l'assemblée COIT^ITirAIîTE. 1789. 81 .
L'assemblée doiHia eHe-même Fexemplè duresr pect pour la ior et la justice, quVlle avait recommandé à ses Gomniettçms. Saisie d'une correspondai)ce, qui pouvait peut-être Téclairer sur les dernières intrigues dirigées contre la liberté, çUe rejeta des lumières qu'elle nepoûvait acquérir que par une violation de la foi publique , et renvoya , sans les avoir lues, les lettres qui lui avaient été remises. Les hommes qui, de nos jours, sont à la tête de l'administration, soni^ils aussi fidèles à ces grands principes de inorale etde justice, respectés, à une époque de troubles et de dangers^ par l'assemblée constituante , , dont ils rie cessent pourtant d^accuser les doctrines?
La découverte d'un complot , qui avait pour but de livrer le port de Brest aux Anglais ^ , ayant été
L* immense et patriotique mouvement qai agitait la France, ^ue l'esprit dcffactioh et Tëgarenlent de la muItitudç.Cette opinion n'a pu que lui êtr^ imposée : ses écrits antérieurs prouvent qu elle ne pouvait être la sienne. Aussi , a-t-îl évité de rendre compte des actes des grands coi'ps de l'état^ ces actes solennels auraient donné un démenti trop formel à des assertions que le gouvernement voulait inculquer , comme des vérités , dans l'esprit dp ' la jeunesse , pour la faire rétrograder vere l'ancien, régime. ^.>
» Voici un fragment de la lettre écrite à ce sujet par ^ le
duc d'Orset, ambassadeur d'Anglt^terre , à M. de Molitmo-
rin , ministre des affaires étraîngères , et communiquée â
l'assemblée nationale : après s'être plaint de ce qu'on cher-
dénoncé à rassemblée le 29 juillet, le miirquisde Gouy-^'Arcy reproduisit la motion d'intercepter et de décacheter toutes lettres et paquets, venant dé personnes^ suspectes. Vainemeiit, il invoqua les usages des divers gouvernement, principalement dans les tems de guerre et de troubles cîviïs., et le grand principe du salut de Fétat : l'assemblée persista invariablement dans sa pre- , mière décision. Adrien Duport soutint avec cha-leur l'inviolabilité^ du secret des lettres;, et j pour
chaît à ÎDsinuér que sa cour a^ait fomenté- en partie les trQÙblçsqyi avaient affligé la capitale, il ajoutait : «^ Votre excellence se rappellera plusieurs conversations que j'eus avec elle, au comniencemént de juin dernier 5 U complot affreux cjid avait été proposé relativement au port de Brest, rempressemént que j'ai eu à mettre le roi et ses ministres sur leurs gardes } la réponse de ma cour qui repoussait avec hoireur la proposition qu'on lui fesait ; enfin , les assurances d'attachement qu'elle répétait au roi et à la mtion . \,
... c II importe infiniment à mon caractère , que Vassemblée nationale connaisse mes tontiniens , qu'elte rende justice k ceux de ma nation , et à la conduite franche qu'Ole a toujours tenue envers la Fi^nœ , depuis que j'ai rhonneur <l'en êtrei'oi^ane», »
Il paiait que dès ce tems on proposait des complots aux puissances étrangères , et qu'alors le gouvernement anglais trouvait tout simple que la représentaticw nationale fût instruite de ce qui concernait les intérêts du peuple français.
DE l'assemblée constituante. — 1789. 83 calmer les ipquiétudes^ dans cette circonstance, il proposa de créer, au sçin même de rassemblée, un comité permanent de recherches etd'infor^ mations, chargé de découvrir et de dénoncer les manœuvres qui pourraient compromettre la sûreté publique. Ce projet, appuyé vivement par MM. de Castellane, Lechapelier et le duc de La Rochefoucauld, fut adopté, le a8 juillet, à une très-grande majorité.
La création du comité des recherches, objet des attaques de tous genres, de la part des hommes opposés à la révolution , qui en redoutaient la surveillance, avait été connue dans un but bien différent de celui que lui attribuaient ses détrac* teurs. Loin de chercher à exciter les alarmes populaires, rintentiqn avait été de les calmer; et le comité obtint, à cet égard, un succès inespéré. Sans doute y les citoyens ne furent pas exempts de toute crainte, chose impossible pendant une révolution, mais ils n'agirent plus par eux-mêmes, sachant qu'un comité de rassemblée veillait sur les démarches de leurs ennemis.
Si les hommes^ influens de l'assemblée n -avaient point eu en horreur l'effusion du sang, s'ils n'avaient pas prévu ce qu'un premier exemple de ce genre pouvait entraîner de malheurs, peutêtre des projets de conspiration, ourdis par de grands personnages, projets qu'on s'est borné à
84 * HÎSroiRE
déjouer f auraietit amené des condamnations capitales, qui auraient commencé cette liste, devenue depuis si fatale : ce sera une éternelle gloire pour rassemblée constituante de n'avoir, au milieu dexirconslanèes aiissî orageuses, fait verser le sang d'aucun individu , Français où étranger \
M. Necker, rappelé de son exil par les vdeux et l'influence de l'assemblée natioi^ale , avait recueilli sur sa route les témoignages d'une joie univer-^ selle. En descendant de voiture , il se présenta à l'assemblée, se rendit ensuite chez le roi et annonça le projet de faire son entrée le lendemain à Paris. iPlusîeurs des personnes, alors les plus attachées à ce ministre, lui représentèrent les inconvéniens d'aller ainsi rechercher un triomphe dans la capftale, si peu de jours après que lé roi y avait reçu un accueil qui avait pu blesser, jusqu'à un certain point, la fierté naturelle à la royauté; quie cette démarche serait blâmée par tout ce qui était dévoué à la cour, et qu'elle of-
■ Le comité des rechercBes devait être composé de douze memibres , renouvelés tous les mois. Ydici les noms des députés qui furent choisis d'abord pour en faire partie. Adrien Duport, l'évêque de Chartres , le duc de La Rochefoucauld, Gleizen , Fréteau , Tronchet , Rewbell, d'André, le comte de Yirieu, Camus,, Bouche, Pétion de VillenSeuve.
DE L* ASSEMBLÉE COKSÏITUAlfTE. — 1 789. 85
fenserait égalemei:it les amis de la liberté. Us ajoutaient que les triomphes rapprocheut souvent des revers ; que c'est malheureusement le propre de lanatur<e humaine9quaudt>D a payé les services rendus, de se croire dégs^^ de la reconnaissance; qu'alors on devient plus sévère et trop souvent injuste. On représentait à M. I^ecker les avantages qu'il retirerait au contraire de la modération, de Tespèce ^e mode;stie dont il accompagnerait toutes ses démarches, et que cette conduitç, au Keu d'affaiblir, ne pourrait qu'accroître sa force et assurer plus de durée à son crédit.
Ces exhortations furent inutiles; sa vanité t'emporta: et, malgré le refus des hommes déjà populaires, qui avaient le plu5 contribué à favoriser son retour, de l'accompagner dans cette marche triomphale, où ils auraient eux-? mêmes recueilli des félicitations, il résolut le lendemain de se rendre dans la capitale. Les citoyens Taccueillirent avec de vives acclamations , son rappel fesant naître trop légèrement l'espoir que, grâce à ses conseils, les intérêts généraux dont il paraissait le représentant, l'emporteraient désormais sur les intrigues de cour et les violences aristocratiques. A l'Hôtel -de -Ville, le ministre obtint aussi les applaudissement et les félicitations des représentans de la commune de Paris et de rassemblée des électeurs, ainsi que d'un nombre considéra-
ble d'habitans de la capitale. Se livrant alorâ à un motivement de sensibilité, il sollicita la grâce du baron de Bezènval, qui, par suite dcTirritation populaire, eîfttéé moind peut-être par les ordres qu'il avait donnés comme commandant de la première division nxîlitaire, que par son dévouement connu pour les princes et sa liaison intime avec les Polîgnac, avait été arrêté à peu de distance de Paris ^ au moment où il se rendait en Suisse. La démarche de M. Necker était peu calculée; car, au lieu de profita de son ascendant pour quelqu'objet d'un intérêt général, il se bornait, dans une position si favorable, à solliciter une espèce de jugement que n'avaient pas le droit de prononcer ceux auxquels il s'adressait.
Cependant , une foule de citoyens de toutes les classes remplissaient la place de Grève. Pour lès associer à ce qui se passait dans l'intérieur de la maison commune, on cria des balcons: amnistie y grâce y pardon. Ces mots qui n'expliquaient pas quel étgit le genre de pardon, et à qui il devait être accordé , produisirent le plus fâcheux effet. Les citoyens , uniquement amenés par le retour de M. Necker, ignoraient ce qui se passait à l'Hôtelde-Ville et ne pensaient guère au baron de Bezènval. Ils simaginèrent que c'étaient eux qu'on engageait à solliciter leur pardon : alors, un mécontentement universel s'empare des esprits : on
DE L ASSEMBLÉE CONSTITUAlfTE. I789. 87
«'exaspère , on s'écrie : « Quoi ! c'est pous qui « sommes les coupables ! c'est à nous à demander a pardon de ce qu'on a voulu nous égdrger! » Des cris, des clameurs s'élé^i^t de toutes parts ^ les propositions les plus violentes se succèdent* H ne s'agissait de rien moins que de forcer les portes de l'Hôtel-de- Ville pour réclamer justice. Ce ne fut qu'avec ^une peine extrême qu'on parvint, après les plus viveis instances, à calmer la multitude et à lui faire comprendre la véritable signification de ces mots : grâce, amnistie, pardon.
Cet incident contribua sans doute beaucoup à la détermination que prirent les districts de protester contre Pacte illégal, qu'un ministre et les électeurs s'étaient permis de proclamer au nom de la France, sans le concours de rassemblée. On doit regarder cette circonstance comme la première atteinte portée au crédit de M. Necker : elle fut profonde, parce qu'elle avait pris naissance dans l'oubli des principes, et que le ministre s'était laissé dominer par des omsidérations particulières.
X'arréte de l'assemblée des électeurs qui avaient cédé auK instances^ de M. Necker, déclarait, «a;^ nom de la capitale^ quelle pardormaU à tous ses ennemis. » Aussitôt que cet acte fut connu dans Paris, les districts ^serassen^blèrent , ( On
d8 . HISTOIRE
assurait alors, mais sans en^^apporter de preuves* suffisantes, que c'était ; à rînstîgatîon de Mirabeau) •et ils arrêtèrent d'envoyer une députation à rassemblée nationale pour protester, au nom delà capitale, contre Facte privé et illégal qu'une fraction de citoyens s^était permis de proclamer comme, le vœu. de tous les habitans de. Paris, et protester également contre la mise en liberté du baron de Bezenyal , en demandant qu'il fût soumis au jugement des tribunaux.
Cette députation arriva à la Véance du soir de l'assemblée, dans laquelle, d'après la communication de M. Necker, on délibérait pour prononcer sur ce qtti s'était pas^é à THotel-de-Ville. L'assemblée paraissait ^ dans cettç question , assez portée à rindulgence,. à raison de la position extraordinaire où s'étaient trouvés les chefs militaires , accoutumés de tous tems à obéir aux ordres du roi; elle prenait même en considération la position particulière au baron de Beaenval, qui n'avait donné à M. Delaunay que l'ordre de se défendre dans la forteresse confiée à sa garde ; mais l'arrivée de la députation et les motifs qu'elle exposa firent naître un changement à ces premières dispositions. Elle présentajit cette indulgence sur un fait privé, comme l'absolution de toutes les conspirations tramées contre' la sûreté et la liberté du peuple français; comme une invitation
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a $e livrer à toutes les réisistances, et comme dp nature à provoquer de nouveUes rébellions, à fa-voriaer les projets des hommes qui s'acharnaient à combattre la liberté publii|ue et à empêcher l'établissement de la constitution.
Alors , la discussion s'éleva entre les deux opinions opposées. M. de Latly et Mounier soutenaient l'arrêté des électeurs, e;t, invoquant les . principes de la liberté civile, insistaient pour l'élargissiement du baron de BezenvaL Mirabeau Gleizen et TargA pen;^aient qu'il devait être mis en jugement. Barnave représenta qu'il ne fallait que comparer les faits poiar trouver le véritable moyen de ramener la tranquillité publique. «Le calme, dit-il, s'est rétabli dans Paris aussitôt que nous avons nommé un comité, pour s'occuper de la recherche des crimes publics; la fermentation a recommencé au moment où les électeurs ont osé proclamer une amnistie; voilà ce qui doit nous diriger. On a proposé trois parlis : l'un, d'approuver les électeurs, l'autre de les blâmer, le troisième enfin d'interpréter leur conduite. Il est impossible de les approuver, pui^u'iis ont excédé leurs pouvoirs; ils se sont laissé entraîner par un enthousiasme généreux , /sans doute, mais auquel la raison ne peut applaudir. Plus on a de puissance, plus il est beau de faire grâce; mais la clémence a ses momens^ elle ne doit ve-
nirqu'apré3 la justice : c'est alors qu'elle est honorable et douce à exercer; on ne peut pardonner que des offenses personnelles, niais noti des attentats contre la»patrie. Les électeurs ont pardonné, ils avaient donc le droit de punir! Us étaient donc les juges des ennemis de l'état ! Ils pouvaient donc annuler les décrets de l'assemblée nationale ! Il est évident que leur démarche mériterait notre censure , si une sensibilité , excitée par les circonstances, n'était une apologie que nous trouvons tous pour eux au fond de nos cœurs. Ils ont interprété leur arrêté: Suivônscette ouverture, ' adoptons leur interprétation. Je pense qu'il ne s'agit pas ici de ramener les principes généraux sur là liberté cij^ile; nos^ arrêtés sont décisifs, nous avons prononcé la responsabilité des ministres et de tous les chefs militaires; M. de Bezenval a été emprisonné sur des clameurs publiques; ab-r sous, s'il est innocent, puni, s'il est coupable, il doit être jugé sur ses actions. Ce qu'il importe à présent, c'est de ne point l'exposer à une fui'eur tumultueuse, mais de l'environner de notre prudence, et de le placer sous la sauvegarde de la loi. L'instruction légale peut seule prévenir la veng€^ani^e populaire. » ^
L'assemblée, adoptant cet avis , rendit l'arrêté suivant :
«L'assemblée nationale déclare, que, si un
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peuple généreux et humain doit s'interdire pour toujours les proscriptions, lea représentans de la nation sont strictement obligés de faire juger et punir ceux qui seraient acc&sés et convaincus d'avoir attenté au salut de l'état , à la liberté , et au repos public; qu'en conséquence, elle persiste dans ses précédens arrétéâ , relatifs à la responsa-^ bilité des ministres et autres agens du pouvoir exécutif.
« L'assemblée nationale déclare en outre que le baron de Bezenval doit être remis en lieu sûr , et le place sous la sauve-^arde de la loi. w
L'agitation dont Paris avait été le théâtre , se communiqua bientôt à toute la France» Un grand nombre de courriers expédiés dans les provincea^, y répandaient les bruits les plus étranges; ils disaient que tous les lieux où ils avaient passé , étaient en proie aux plus yiolens désordres; que des brigand» avaient été envoyés pour mettre le feu aux * récoltes ; qu'on .voulait évidemment réduire le peuple à la famine ; que partout les habitans s'étaient armés pour se défendre et empe* cher le pillage de leurs propriétés,. et î, en s'éloignant, ces courriers recommandaient de prendre les mêmes précautions '. Le résultat de ces cri-
« Des hommes, qui y par leur position élevée dans la direction des ai&ii*es , étaient le plus à portée de connaître ou de pénétrer les causçs des événçmens , ont Vainement
mlnelle^s exhortations fut de faire croire aux habitans des campagnes que c'était l'aristocratie, opposée aux intérêts du tiers-état, qui avait envpyé ces brigands: leur fureur n'eut plus de bornes, ils commirent de nombreux excès, et incendièrent des châteaux dans différentes partie du royaume.
Affligéede ces désordres, de ces attentats au droit de propriété, l'assemblée nationale allait, passer à la discussion d^un projet qui lui avait été présenté, à cet égard, par un député des communes, lorsque le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon proposèrent de décréter l'égalité des charges et le rachat des droits féodau;x, comme la mesure la plus propre à rétablir la tranquillité publique. <c U n'est personne , dit le duc d'Aiguillon , qui ne gémisse des scènes d'horreur dont la France offre le spectacle. Cette, effervescence des peuples , qui a affermi la liberté lorsque des ministres coupables voulaient nous la ravir, est un obstacle à cette même liberté^ dan& ce moment où les vues du gouvernement sembl&ût s'accor-
recherché , alors, quels pouvaient être les auteurs de cette mesure extraordinaire , et dont les résultats furent prodigieux^ Ce qui devra toujours paraître surprenant, cest qu'aucun de ces couniers n'ait été arrêté, lorsque tous les fonctionnaires militaires, judiciaires et administratifs, étaient encore ceux de l'aùcien régime.
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der avec nos désirs pour le bonheur public.
« Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main anâée , veulent s'enrichir au sein des calamités. Dans plusieurs provinces, le peuple totit entier formfe une espèce de ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres , et surtout pour s'emparer des chartiers, où les titres des propriétés féodales sbnt en dépôt. Il cherche à secouer enfin un joug qui, depuis tant de siècles, pèse sur sa tété ; et il faut l'avouer , messieurs , cette insurrection , quoique coupable , car toufe agression violente mérite cette qualification, peut cependant trouver une excuse dans les vexations dont il est la victime. Lés propriétaires des fiefs , des terres seigneuriales, ne sont que bien rare*ment les auteurs des excès dont se plaignent leurs vassaux; mais leurs gens d'affaires sont souvent sans pitié, et le malheureux cultivateur, soumis aux restes barbares des lois féodales qui subsistent encore en France, gémit de la contrainte dont il est la victime. Ces droits, on ne peut se le dissimuler, sont une propriété, et toute propriété est sacrée; mais ils sont onéreux au peuple, et tout le monde convient de la gène continuelle qu'ils lui imposent.
« Dans ce siècle de lumières, où la saine philosophie a repris son empire ; à. cette époque fortunée, où, réunis pour le bonheur public, et dé-
Imagés de tout intérêt personnel, nous allons travailler à la régénération de Tétat, il me semble, mi^ssieurs, qix^il ifaudrait, avant d'établir cette constitution si désirée parla nation^ il faudrait, dis^je, prouver à tous les citoyens que notre in*r tention , notre vœu y est d'allçr au-devant de leurs désirs,. et d'établir, le plus promptement possible , cette égalité de droits qui doit exister entre tous les hommes, et qui peut seule assurer leur liberté. Je ne doute pas que les propriétaires de fie£99 les seigneurs de terres, loin de se refuser à cette vérité , ne soient disposés à faire à là justifie le sacrifice de leurs droits. Ils bnt déjà renoncé à leurs privilège^, à leurs exemptions pécuniaires. Dans ce moment, on ne peut leur demander la renoncialiojn pure et simple des droits féodaux; ces droits sont leur propriété; Ils sont l'unique fortune de plusieurs , et l'équité défend d'exiger l'abandon d'aucune propriété, sans accorder une ju«te indemnité au propriétaire , qui cède Tagréjûent de sa convenance à l'avantage public.
«D'après ces puissantes considérations , messieurs^ et pour faire sentir au peuple que vous vt)us occupez efficacement de ses plus chers intérêts, mou vœu serait que l'assemblée nationale déclarât que les inipots sei^ont supportés également par tous les citoyens, en proportion de leurs facultés , et que, désormais, tous les droits
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féodaux des fîefa et terres seigneuriales ^ront ra-^ chejtés par lés vassaux de ces mêmes fiefs et terres, s'ils le désirent; que le reniboursement sera porté au denier fix€ par l'assemblée, et, dans mon opinion, je pense qu'il doit l'être au denier trente.
« C'est d'après ces principes que j'ai rédigé lé projet d'arrêté suivant que j'ai Thonneur de soumettre à votre spgess^:
« L'assemblée nationale, considérant que le pre. mier et le plus sacré de ses devoirs, est de faire céder les intérêts particuliers à l'intérêt géi?éral ;
«Que les impôts seraient beavicoufx moins onéreux pour les peuples s'ils étaient répartis également éur tous les citoyens, en raison de leurs facultés;
« Que la justice exige que cette exacte proportion soit observée ;
« Arrête que les corps, villes, communautés et ^dividiis qui ont joi^i jusqu'à présent de privilèges particuliers , d^èxemptions personnelles, supporteront à l'avenir tous les subsides, toutes les charges publiques , .sans aucune distinction, soit pour la quotité des impots, soit pour la forme de leur perception.
« L'assemblée natiçnale , considérant en outre, que les droits fépdaux et seigneuriaux sont une
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espèce de tribut onéreux , qui nuit à Fagriculture et désole les campagnes , ne pouvant se dissimur ifer, néanmoins^ que ces droits sont une véritable propriété,, et que toute propriété est inviolable;
«Arrête que tous les droits féodaux et seigneuriaux, seront à Pàvenir remboursables à h volonté dôs redevables au denier trente , ou à tel autre 5 qui , dans chaque province , sera jugé le plus équitable par l'assemblée, d'après les tarift qui lui seront présentés : ordonne enfin que. tous ces droits $ei*ont exactement perçus et maintenus, coniïne p^r le passé, jusqu'à leur parfait remboUjrsément. » '
Plusieurs écrivains ayajbt présenté cette motion comme appartenaht au vicomte deNoailles, il est juste de faire connaître ce qui a précédé la proposition faite à rassemblée. La veillé, le dtic d'Aiguillon en avait lu lie projet au club Bpeton, qui l'avait accueilli avec lés plus vjfs applaudi«senïens. Le vicomte de Noaillès s'^empara du projet et prévint le lendemain,^ la tribune, le duc d'Aiguilloli ; ce désir de popularité fut d'autant moins approuvé que personne ne se trouvait placé dans une position plus imposante que le duc d'Aiguillon., pour proposer lajsuppression de la féodalité. Il était, après le roi, le seigneur de France, le plus riche en propriétés féodales; il jouissait de tous les droits régaliens dans les provinces de
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TAgénois et du Condomois, droits que la faiblesse de Louis XIII avait concédés au neveu du cardinal de Richelieu^ , tandis que le vicomte de Noailles, siniple cadet de famille , n^avait point de sacrifices de ce genre à offrir à la patrie.
Ce projet ne fut pas seulement inspiré au duc d'Aiguillon par un sentiment généreux, il portait aussi l'empreinte de la plus exacte impartialité, puisqu'il consacrait , comme la stricte justice l'exigeait , des propriétés légalement acquises et possédées de tems immémorial. Un acte si désintéressé et en même tems si légitime fut cependant Forigine de toutes les absurdes calomnies que des écrivains , animés de toute la violence de l'esprit de parti, ou soldés par le pouvoir à différentes époques, ont répandues sur un des citoyens qui a fait, sans ostentation, le plus de sacrifices pour assurer le bonheur des Français.
Ce patriotique dévouement devint le signal d'autres sacrifices du même genre que les députés de la noblesse et du clergé s'empressèrent à Fenvi de faire personnellement à la nation, et qu'ib ne craignirent pas de généraliser en proposant, au nom de leurs commettans, la suppression des privilèges des états et des provinces, plus
' Le duc d'Aiguillon a perdu plus de cent mille livres de rente par la suppression des droits féodaux.
nuisibles encore à Tintérêt public que les privilèges particuliers , puisqu'en détruisant Tunité de la France, ils présentaient partout des obstacles au commerce , à l'industrie , et même à la libre circulation des grains, premier élément de la subsistance des peuples. Le duc du Châtelet, en appuyant l'avis du duc d'Aiguillon , proposa de convertir les dîmes en redevances pécuniaires ; le vicomte de Beauharnais . de déclarer tous les citoyens admissibles aux fonctions publiques ; le duc de La Rochefoucauld, de détruire la servitude dans tout le royaume et d'adoucir le sort des esclaves dans les colonies. M. Cottin demanda la suppression des justices seigneuriales; M. de Rich'er, celle de la vénalité des office^. Le comte de Virieu , celle des droits de fuie et de colombier. « Je regrette, dit-il, de n'avoir comme Catulle qu'un moineau à offrir. * C'est alors que M. le marquis de Blacons proposa, d'après un arrêté déjà pris par le Dauphiné, labandon des prm-^ léges des pro{finces y et sur-le-champ tous les députés des autres pays d'état réunirent leurs voeux à celui du député du Dauphiné. Le baron de Marguerites, au nom des députés de Languedoc, déclara : « Que la province de Languedoc était régie, depuis long-tems, par une administration inconstitutionnelle et non représentative, mais qu'aujourd'hui elle demandait une forme
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libre, élective et représentative. » Uévêque d'Uzès î « Nous avons reçu nos titres et lio^ droits des mains de la nation, qui seule peut les détruire. Nous ne sommes pas représentans du clergé (aux états du Languedoc) ; nous assistons aux états de la province à des titres particuliers; ici> nous ferons ce que l'assemblée statuera, et nous nous en rapportons à sa sagesse. » Les évéques de Nîmes et de Montpellier exprimèrent les mêmes sentimens.
Les ducs de Castries et de Villequier, les comtes d'Egmont et de Latour-Maubourg abandonnèrent les droits de leurs baronies; les comtes d'Estourmel, d'Aoûst, et Alexandre de Lameth leurs droits d'entrée aux états d'Artois. Les évéques d'Auxerre et d'Autun renoncèrent aux mêmes droits dans les états de Bourgogne.
Un grand nombre de motions non moins importantes, furent encctre faites à l'assemblée et adoptées par eHe. Elle prononça l'abolition du droit de chasse, des annates, de la pluralité des bénéfices , etc. Enfin , M. de Lally proposa de couronner cette glorieuse délibération par un hommage au roi : « Ce fut, dit-il, au milieu de la nation que Louis XH fut proclamé père du peuple ; c'est au milieu de l'assemblée nationale que nous devons proclamer Louis XVI, le restaurateur de la liberté française. »
loo Histoire
Le lendemain la délibération continua, et si elle ne produisit pas un aussi grand nombre de déterminations, une seule d'entre elles eut peutêtre plus d'influence ^ur le sort du peuple français que toutes les résolutions enfantées par Fen^ thousiasme de la veille. L'hydre féodale avait reçu de vives attaques ; mais bien des coups avaient été portés au hasard et ses adversaires hésitaient encore sur les moyens propres à amener sa dernière défaite. Adrien Duport fit sentir que c'était le principe même de Texistence du régime féodal qui devait être frappé de mort; il pensait , avec raison , qu'il fallait commencer par détruire ce qui était évidemment le fruit de la force, et le résultat d'un système oppresseur, et qu'il serait plus facile ensuite de remplir le devoir sacré de reconnaître ce qui appartenait à la justice et méritait ainsi d'être conservé. Il proposa donc le décret le plus laconique, mais, en même tems, le plus vaste dans ses conséquences, qui ait jamais statué sur les intérêts humains : Le régime féodal est aboli.
Telle fut la proposition que l'assemblée nationale convertit en décret, en chargeant le comité appelé à en connaître, d'examiner les droits qui, dérivant de la servitude , devaient être supprimés sans indemnité, et ceux qui, résultant de la propriété, devaient être déclarés rachetables.
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La huit du 4 ^oût sera à jamais célèbre dans l'histoire par Tabandou volontaire des distinctions et des privilèges qui, divisant la nation isn ôastes, entretenaient une irritation continuelle entre les privilégiés et ceux qui ne ïélinciii pas. Elle ne le sera pas moins par les avantages immens< s dont le peuple entier recueillit les fruits au moment même, soit sous le rapport de la dignité de rbomme et de la liberté civile, soit dans le développement de Findustrie, ou dans'lea bienfaits de toute espèce attachés à la çuppression de la multiplicité des coutumes , qui rendaient si difficile et si compliquée la discussion des intérêts de chaque citoyen. Il y aurait, sans doute, bien d'autres coQsidérations d'une égale importance qui devraient trouver ici leur place; mais, peutêtre, est -il plus opportun de les omettre pour jeter les yeux sur les résultats politiques des grands actes de patriotisme, consommés dans la séance mémorable du 4 août, et faire juger de la supériorité qu'ils donnèrent à la France sur toutes les autres puissances de l'Europe.
En effets qui peut soutenir le parallèle avec la France si Ton oppose la simplicité de notre mécanisme intérieur, Fénergie de notre organisation, la promptitude et la facilité de nos mouvemens, la libre disposition de nos forces, aux ressorts compliqués dont se composent les gou-