MORT DE LOUSTALOT
qu'elle pense, et du combat qui s'est livré à Nancy, et du brave général Bouillé ; et l'auguste cérémonie d'hier, par le bel ordre qu'on y a vu régner , par le respect religieux dont tous les spectateurs étaient saisis, semble l'emporter encore sur celle de la fédération. »
On voit que le journal royaliste vit la cérémonie d'un œil tout autre que les journaux patriotes. Cependant, Lafayette et Bailly y reçurent un accueil très-froid. Le morne silence du peuple, dit un auteur du temps , était l'oraison funèbre des soldats de Château- Vieux et des patriotes lorrains, la seule qui s'élevât en ce jour du fond de tous les cœurs français.
La veille, Loustalot était mort, âgé seulement de vingt-huit ans. Cet homme, plein de dévouement et de zèle, comprenait la presse comme une magistrature. Il avait merveilleusement saisi le sentiment général et était entré dans une sympathie si parfaite avec le public, qu'il avait donné aux Révolutions de Paris deux cent mille souscripteurs. Il était l'un des membres les plus estimés de la société des jacobins.
Voici le début du dernier article qui sortit de sa plume. « Le sang des Français a coulé ! La torche de la guerre civile a été allumée !... Ces vérités désastreuses abattraient notre courage, si la perspective des dangers qui menacent la patrie ne nous faisait un devoir de faire taire notre profonde douleur. Que vous dire, Français ? quel conseil vous donner? quel avis pou vez-vou s entendre? Dans certaines crises tout se touche, tout se confond; le bien et le mal s'opèrent presque par les mêmes moyens.
« Justice et vérité, sous quel épais nuage vous présentez-vous aux regards de vos sincères adorateurs? Comment se préserver des pièges où le corps législatif, où les sages de la France sont tombés ? Comment saisir sous de lidèles rapports une multitude de faits, tous extraordinaires, que tant de citoyens ont besoin de connaître tout à l'heure sans réticence et sans déguisement? Comment raconter avec une poitrine oppressée f Comment réfléchir avec un sentiment déchirant? Ils sont là ces cadavres qui jonchent les rues de Nancy; et cette cruelle image n'est remplacée que par le spectacle révoltant du sang-froid de ceux qui les ont envoyés à la boucherie, par le rire qui égaya le front des ennemis de la liberté. »
60 (septembre 1790) assemblée nationale.
Chap. IV. — A> semblée nationale. — Démission de Necker. — Objets divers
Bouton d'uniforme. — Archives nationales. — Religieux. — Liégeois. — Correspondances entre les clubs et les régiments. — Prêtre royaliste. — Instruction publique. — Départements. — Camp de Jalès. — Droits féodaux. — Troubles relatifs aux grains. — Perception des impôts. — Parlement de Toulouse.
Cependant, l'assemblée poursuivait le cours de ses travaux. La nécessité des circonstances avait mis dans ses mains la double autorité du pouvoir législatif, et du pouvoir administratif. Comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois, elle seule, en France, avait une autorité morale suffisante pour commander l'obéissance, elle était en ce moment le seul et le réel souverain. Aussi, était-elle obligée de s'occuper de toute espèce d'affaires. Il ne se passait pas un jour qu'elle ne reçût des communications, qu'elle ne donnât des ordres relativement à des questions qui étaient véritablement du ressort du pouvoir exécutif. De là, d'innombrables interruptions, des difficultés de tous les instants, une sorte de décousu, qu'on nous passe celte expression, dont nous avons grand' peine à donner et l'idée et la preuve, malgré le soin que nous mettons à enregistrer les plus caractéristiques de ces événements.
Les finances, l'organisation militaire, l'achèvement de décrets antérieurs, formèrent le fond ordinaire des séances pendant le mois de septembre et au commencement d'octobre. Les interruptions furent nombreuses : elles provenaient principalement des nouvelles des départements.
— Le 4 septembre, l'assemblée reçut la lettre suivante de Necker :
« Messieurs, ma santé est depuis longtemps affaiblie par une suite continuelle de travaux, de peines et d'inquiétudes; je différais cependant d'un jour à l'autre d'exécuter le plan que j'avais formé de profiter des restes de la belle saison, pour me rendre aux eaux, dont on m'a donné le conseil absolu. N'écoutant que mon zèle et mon dévouement, je commençais à me livrer à un travail extraordinaire, pour déférer à un vœu de l'assemblée, qui m'a été témoigné par le comité des finances ; mais un nouveau retour que je viens d'éprouver des maux qui m'ont mis en grand danger cet hiver, et les inquiétudes mortelles d'une femme aussi vertueuse que chère à mon cœur, me décident à ne point tarder de suivre mon plan de retraite, en allant retrouver l'asile que j'ai quitté pour nie rendre à vos ordres. Vous approcherez, à celte époque, du terme
DÉMISSION DU NECKER. 6t
de votre session, et je suis hors d'état d'entreprendre une nouvelle carrière.
« L'assemblée m'a demandé un compte de la recette et de la dépense du trésor public, depuis le 1er mai 1789, jusqu'à mai 1790. Je. l'ai remis le 21 juillet dernier.
« L'assemblée a chargé son comité des finances de l'examiner, et plusieurs membres du comité se sont partagé entre eux le travail. Je crois qu'ils auraient déjà pu connaître s'il existe quelque dépense ou quelque autre disposition susceptible de reproche, et cette recherche est la seule qui concerne essentiellement le ministre ; car le calcul du détail, l'inspection des titres, la révision des quittances, ces opérations nécessairement longues, sont particulièrement applicables à la gestion des payeurs , des receveurs et des différents comptables.
« Cependant, j'offre et je laisse en garantie de mon administration, ma maison de Paris, ma maison de campagne, et mes fonds au trésor royal; ils consistent depuis longtemps en 2,400,000 livres, et je demande à retirer seulement -400,000 livres dont l'état de mes affaires, en quittant Paris, me rend la disposition nécessaire; le surplus, je le remets sans crainte sous la sauvegarde de la nation. J'attache même quelque intérêt à conserver la trace d'un dépôt que je crois honorable pour moi, puisque je l'ai fait au commencement de la dernière guerre, et que, par égard pour les besoins continuels du trésor royal, je n'ai pas voulu le retirer au milieu des circonstances les plus inquiétantes où d'autres avaient mis l'administration des affaires.
« Les inimitiés, les injustices dont j'ai fait l'épreuve m'ont donné l'idée de la garantie que je viens d'offrir ; mais quand je rapproche cette pensée de ma conduite dans l'administration des finances, il m'est permis de la réunir aux singularités qui ont accompagné ma vie. Signé Necker. »
Post-scriptum de la main du premier ministre des finances.
« L'état de souffrance que j'éprouve en ce moment m'empêche de mêler à celte lettre les sentiments divers qu'en cette circonstance j'eusse eu le désir et le besoin d'y répandre. »
M. Biauzat. C'est ici le moment de charger les comités des finances et de constitution de présenter un projet de décret pour l'organisation et la direction du trésor public, qu'il convient enfin de prendre en main.
La proposition de M. Biauzat est adoptée.
— Le 1 1 on reçut une seconde lettre de M. Necker. Il annonçait qu'il avait été arrêté à Arcis-sur-Aube, et demandait que l'asscui-