ACCUSATION DE MIRABEAU
a Malouet et Regnault de Saint-Jean-d'Angély ont reconnu depuis qu'il ne fallait pas disputer sur les mots; et club 89, club monarchique, mouchards, satellites de Moitié, municipaux, tous se sont coalisés : oui, tous n'ont plus que ce seul cri de ralliement, qu'a fait entendre le cul-de-sac, à la séance de vendredi, et qu'ils répètent avec lui : Chassez les jacobins! vive le roi! »
Chap. II. — Mouvement sur Vinccnnes. — Conspiration dite des poignards.
Pendant que Ton discutait, le 28 février, à l'assemblée nationale, la question de l'émigration, et qu'on la renvoyait à l'élude dans les comités, Paris était plein de troubles. On a vu dans quelle émotion une suite d'événements successifs avait maintenu la population. Aux agitations causées par l'application des lois sur le clergé et par le départ de Mesdames, se joignaient les prédictions sinistres de la partie de la presse que le peuple lisait de préférence. Nous avons cité l'article menaçant des Annales patriotiques; les autres journaux populaires avaient répété les mêmes bruits. Le 25 au soir, on avait dénoncé aux Cordeliers une fabrique de poignards. Marat avait donné à cette nouvelle toute la publicité de son journal, en l'accompagnant de ses commentaires habituels. En vain le Moniteur du 26 avait-il déclaré que cette fabrique de poignards n'était autre qu'une coutellerie, où l'on avait saisi trente-six armes de ce genre destinées à l'exportation. Le peuple ne lisait pas le Moniteur. Dans les clubs des sections populaires, on s'entretenait de mille projets étranges qu'on prêtait à l'aristocratie, et des trahisons qu'on reprochait au parti constitutionnel. Rien de ce qui était naturel ne paraissait probable ; mais tout ce qui était effrayant paraissait possible, dans cet état de terreur vague qui jette toujours dans les esprits plus de trouble qu'un danger réel et défini. En ce moment, la municipalité de Paris faisait réparer le château de Vincennes, afin de s'en servir pour y évacuer les détenus dont les prisons de Paris étaient encombrées. Cette mesure donna lieu aux commentaires les plus éloignés de la vérité. On disait que les travaux de Vincennes cachaient un grand dessein ; que l'on rétablissait le donjon ; qu'on en faisait une forteresse ; qu'on y transportait des boulets et des cartouches dans les matelas (qui étaient réellement destinés aux prisonniers); qu'un souterrain communiquait des .Tuileries au château de Vincennes ; que ce serait un chemin sûr pour conduire le roi et la reine hors de Paris, etc.
Il n'en fallut pas davantage, et l'émotion populaire fit explosion.
Ou arrêta le dimanche qu'où irait s'assurer de la vérité ; et, le lundi 28, jour où les ouvriers de Paris continuent ordinairement le repos du dimanche, le faubourg Saint-Antoine et les faubourgs voisins se mirent en marche pour Yincennes. Quelques hommes s'étaient munis de pioches et de pelles, quelques autres étaient armés. La foule envahit le château, le parcourut en cherchant un arsenal qu'elle ne trouva pas, et enfin se mit à démolir le donjon. La garde nationale de Vincennes laissa faire. Sanlerre arriva avec son bataillon, sous prétexte de maintenir Tordre, mais, dit-on, pour protéger le mouvement. Les choses en étaient là, lorsque M. Lafayette arriva : il réussit, non sans peine, malgré la résistance de Santerre, à dissiper la foule et à faire évacuer le château. Il y eut, dit Ferrières, un léger combat, dans lequel quelques hommes furent tués de part et d'autre; mais M. Lafayette ne dit pas un mot de ce dernier fait dans ses mémoires. Quoi qu'il en soit, il se remit en route pour Paris, amenant avec lui une soixantaine de prisonniers. Arrivé à la porte du faubourg, il la trouva fermée et barricadée; il menaça de l'ouvrir à coups de canon : cette menace, suivie de quelques démonstrations, la fit abandonner, et le général et ses troupes s'engagèrent dans la grande rue du faubourg. Il était nuit; quelques coups de fusil furent tirés sur le général et son état-major, et on fit une tentative pour le faire tomber de cheval et le tuer : un coup de baïonnette d'un grenadier national déjoua cette tentative. Néanmoins, le bruit s'était répandu dans Paris que Lafayette avait été tué.
Tandis que ceci se passait à Vincennes et au faubourg Sqint- Antoine, a les aristocrates, instruits dès la veille, dit le marquis de Ferrières, que ce mouvement devait avoir lieu, se rendirent, au nombre de cinq ou six cents, au château des Tuileries, tous armés d'épées, de pistolets, de cannes à sabre. Jls venaient, dirent-ils, défendre le roi; Paris était en insurrection; on s'égorgeait dans le faubourg Saint-Antoine ; il était à craindre que le peuple ne se portât aux Tuileries. On assure, continue Ferrières, que leur projet était de profiter de l'éloigneinent de M. Lafayette etdela garde nationale, pour enlever le roi et le conduire à Metz. Mais l'émeute avait été beaucoup plus tôt terminée qu'ils ne le pensaient. » [Mémoires cités de Ferrières, t. H, p. 259.) Laissons maintenant parler M. Lafayette.
« Dès le matin , sous prétexte de donner à déjeuner aux gardes nationaux de service, on avait cherché à les faire boire. Une foule de royalistes, dont plusieurs appelés des départements pour ce coup médité, profitant de la faeilité donnée aux premiers gentilshommes de la chambre, de distribuer des billets d'admission pour les per-
(XttiSHiUtlOS DES POIGNAUDS. 451
sonues de service et autres goUs connus d'eux, s'étaient glissés dans les appartements qui séparaient la salie de service des gardes nationaux de la chambre du roi. Ils étaient armés d'épées, de sabres, dé cannes à épées, de pistolets et de poignards. Le roi sortit de sa chambre pour visiter ses appartements et ceux qui les remplissaient. Tout cela se passait à petit bruit, à l'insu de la garde nationale. On voit, dans les papiers du temps, qu'on avait profité de passages dont les gens de la cour disposaient, pour moins exciter l'attention des gardes nationaux réunis dans la salle. Le premier éveil fut donné par une mauvaise tête, le chevalier de Saiut-Klme, qui, entrouvrant la porte de l'appartement, montra un pistolet aux gardes nationaux. Cette découverte produisit un grand émoi. Le roi en fut effrayé; il pria le rassemblement chevaleresque de se dissoudre en posant les armes. Il était temps, car les gardes nationaux, parmi lesquels on faisait déjà circuler le bruit de la mort de leur chef, allaient faire irruption dans les appartements. Les chevaliers en furent quittes, en sortant, pour quelques injures et quelques coups.
« Lafaj^tte arriva sur ces entrefaites ; il traita durement quelques gens de la cour, et lit surtout une semonce au duc de Ville— quier, premier gentilhomme de la chambre, dont il avait le plus ù se plaindre. 11 vit le roi, qui lui témoigna des regrets de celte échauffourée, commencée, à ce qu'il paraît, à son insu. Le ivâ lui dit que le faux zele ou Vextmvagance des yens qui se disaient ses
amis finirait par le perdre prédiction qui ne s'est -que trop
accomplie. Cependant, ù son retour dans la salle de service, lu commandant général apprit, par la rumeur publique, qu'un amas d'armes avait été déposé dans les armoires de l'appartement, mesure qui ne pouvait être soufferte par ceux qui étaient Chargés de la garde du roi et de sa sûreté ; en conséquence, il lit prier le roi d'ordonner la remise de ces armes. On les apporta dans une grande manne, et tout le monde put voir que, parmi ces armes, il y avait ♦les poignards. Elles furent livrées aux gardes nationaux et brisées dans la cour des Tuileries, avec des témoignages de gaieté feu respectueux, peut-être, pour le palais du roi, et. surtout assez offensants pour 'les chevaliers qui avaient déjà été chassés fort brusquement, et qu'on appela depHis les chevaliers du poignard; mais il faut convenir que la provocation avait été -forte, et qu'une leçon •devenait nécessaire. » (Mémoires du général Lafayette y l. Jil, p. 5(5.-)
Parmi les écrivains contemporains, personne ne considéra ces événements comme un effet spontané de l'émotion publique, quoique cette interprétation paraisse de beaucoup la plus raisonnable.
432 (28 FÉVRIER 1791) ASSEMBLÉE nationale.
M. de Ferrières assure que ce sont les orléanistes et les jacobins qui provoquèrent le mouvement des faubourgs sur Vincennes. Le marquis de Bouille (p. 212) dit la même chose, et il ajoute que le duc d'Orléans voulait mettre le brasseur Santerre à la tête de la garde nationale de Paris, à la place de M. Lafayette. Si tel était son but, il était adroit, en effet, de placer le général dans la nécessité de lutter contre le sentiment populaire, en même temps qu'il mettait son favori dans la position de le défendre. Mais quoique un bataillon entier eût crié, dit-on, à bas Lafatjette! la popularité de celui-ci était trop forte dans la bourgeoisie pour succomber devant une émeute qui n'était pas bourgeoise. — Les journaux patriotes (les Révolutions de Paris, celui de Camille Desmoulins, etc.) accusèrent unanimement les aristocrales d'avoir tout excité, même la barricade de la barrière du Trône. M. Lafayette semble incliner vers cette opinion. Quant à nous, il nous paraît plus naturel de croire que le mouvement sur Vincennes fut la crise d'une émotion que tout tendait, depuis quelques jours, à accroître dans la population. Le signal et le rendez-vous du rassemblement furent donnés dans les clubs, et comme la municipalité le savait, les aristocrates ou plutôt les membres du club monarchique qui formaient, selon Ferrières, la majorité dans la réunion des Tuileries, avaient pu le savoir aussi et venir au château, de même qu'ils y étaient venus déjà quelques jours avant, dans l'intention de défendre le roi, qu'ils croyaient menacé. Voici, au reste, quelques commentaires donnés par les journaux. Remarquons, à l'avance, que VAmi du Bot ne dit pas un mot de cette affaire. Le Journal des Clubs la raconte de la manière suivante :
« Des bruits se répandaient que l'on voulait attaquer Vincennes : le maire de Paris en est instruit ; il en donne avis à la municipalité de ce bourg, qui, de son côté, demande secours à la capitale ; le corps municipal, soumis, comme la loi l'ordonne au département, se concerte avec lui et prend ses ordres. Il est arrêté que l'on tiendra des troupes prêtes, mais que pour ne pas abuser du zèle de la garde nationale, on ne marchera qu'au besoin ; d'ailleurs un intérêt plus pressant que celui de défendre un donjon inhabité, imposait la loi de retenir auprès du palais du roi une force respectable. Le lundi matin 28, le corps municipal, assemblé extraordinairement, fait une proclamation dans laquelle il rappelle au peuple que les réparations faites au donjon ne sont ordonnées que pour débarrasser les prisons de Paris d'une partie des prisonniers accumulés par la longue inactivité des tribunaux, tellement entassés qu'il y a tout a craindre qu'ils no donnent naissance à des maladies pestilen-