CAMP DE JALÈS
leurs des nouveaux constituants. La majeure partie des habitants du Vivarais prit alors la généreuse résolution de ne point être l'écho des vociférations révolutionnaires. Guidée au contraire par ses dignes chefs , elle se ût un devoir de concourir aux moyens Ramener un nouvel ordre de choses. M. de Malbosc et autres chefs se concertèrent sur-le-champ pour opérer un mouvement général... Ces messieurs n'avaient communiqué leurs projets qu'à un très-petit nombre de fidèles sur la foi desquels ils pouvaient compter. Il était . de leur plus grand intérêt de connaître l'esprit de la masse qu'ils devaient plus tard mettre en mouvement. Pour y parvenir et n'inspirer aucun soupçon , ils organisèrent ce rassemblement général connu sous le nom de camp de Jalès, sous prétexte d'imiter ces fédérations partielles dont quelques provinces et la capitale avaient déjà donné l'exemple. Alors et de toutes les communes on vit arriver des hommes qu'il était nécessaire de bien connaître afin de les bien employer... Ce fut en parcourant ces groupes, en les étudiant attentivement, en leur faisant des harangues équivoques, en rassurant les timides , en semant des nouvelles encourageantes , en détournant l'attention des traîtres, que MM. les chefs royaux furent bientôt convaincus que la masse des bons l'emportait beaucoup sur celle des méchants et que plus tard ils pourraient sans danger s'opposer aux projets des désorganisateurs.
« C'était là tout ce qu'ils s'étaient promis du premier rassemblement du camp de Jalès ; mais de quelle importance n'étaient-ellcs pas, ces observations qui les mettaient à portée d'utiliser tel homme et d'annihiler la mauvaise volonté de tel autre! Tout à coup un plan vaste fut conçu , discuté, et les bases en furent définitivement fixées. Chaque ami, chaque brave fut alors secrètement sommé de concourir de tous ses moyens, physiques, moraux ou pécuniaires au succès du grand œuvre. Les membres se lièrent entre eux , se communiquèrent leurs moyens et leurs idées. Une correspondance active, secrète et bien suivie, établit une communication non interrompue entre les villes, les bourgs, les hameaux, les côtes et les montagnes... Une des meilleures dispositions, un des moyens les plus habiles et les plus efficaces de la coalition, ce fut de placer dans les administrations et les mairies des hommes intègres et totalement dévoués à la cause du ciel et du monarque... Il est de fait que dépareilles gens mis à la tête des autorités étaient autant de sentinelles placées dans le camp ennemi et prêtes à lui donner le change sur les mouvements du dehors. Outre ces grandes précautions, des hommes ardents, intrépides et nourris de l'amour de leur souverain, étaient chargés de parcourir les commîmes, d'y entretenir
70 (septembre 1790) assemblée nationale.
le feu sacré de la bonne cause, de se concerter avec les chefs , de relever l'état de la population , de connaître la force, l'esprit, les moyens de chaque canton et le contingent qu'il pouvait fournir. Je puis d'autant mieux parier de ces faits que j'étais un de ces nobles agents et chargé spécialement du service des montagnes... Cependant la multiplicité des ressorts que les chefs avaient été obligés de faire mouvoir au milieu des groupes qui composaient le camp de Jalès, pour en connaître et préparer l'esprit, n'avait pu échapper aux partisans de la révolution mêlés dans leurs rangs. Ceux-ci, quoiqu'en petit nombre, avaient à peu près deviné que le but du camp de Jalès n'était pas de fraterniser en faveur du nouveau système. Ils avaient pour eux les décrets existants et l'autorité en vogue ; donc ils commencèrent à se réunir et à murmurer contre les vues secrètes de ceux qu'ils nommaient les aristocrates. Quelquesuns même faisaient circuler les mots de liberté , d'égalité et de patriotisme ; mais ils prêchaient dans le désert, et ne furent compris que de leurs sectateurs, qui par là même se classèrent pour ce qu'ils étaient dans l'esprit de MM. les chefs du parti royal, qui dans la suite ne les perdirent pas de vue.
«Néanmoins comme le but que se proposait la coalition était parfaitement et complètement rempli, les chefs crurent qu'il était prudent, pour ne point donner l'éveil au gouvernement, de ne répondre pas aux murmures de ses adhérents,. Us essayèrent au contraire d'éloigner leurs soupçons , en donnant l'ordre à chaque détachement de se retirer, et c'est ce qu'ils firent, non sans être secrètement convaincus que bientôt ils seraient mis en action. Ainsi finit le premier camp de Jalès » (1).
Séance du soir. — Le 4 du mois d'août dernier, une insurrection s'est manifestée dans la ville Saint-Étienne-en-Forez. M. Berthéas , soupçonné d'accaparer les grains, en était l'objet. Des attroupements s'étant formés devant sa maison , la municipalité a requis la garde nationale qui s'y est aussitôt transportée ; moins forte que les séditieux , elle a été obligée de se replier. Alors la municipalité a fait traduire M. Berthéas dans les prisons, afin de le soustraire à la mort. Le peuple est accouru vers la prison, et, malgré les sollicitations des officiers municipaux, il a enfoncé les portes, s'est emparé de M. Berthéas et l'a massacré. Le lendemain 5, les assassins se sont
(1) Histoire des guerres de Vivarais, etc., par Andrèol Vincent, l'un des principaux chefs de l'insurrection, sous-directeur des vivres des armées chrétiennes et royales du Midi, breveté le 1er mars 1796, par S. M. Louis XVIII. Privas, 1817.
assemblés ; ils ont nommé de nouveaux officiers municipaux qu'ils ont forcés à baisser le prix des grains et à arrêter la liberté du commerce. Le 6 , la municipalité de Saint-Étienne a été prévenue qu'il se formait de nouveaux attroupements : alors elle a fait une proclamation qui ordonnait à tous les bons citoyens de prendre les armes. On s'est aussitôt mis à la poursuite des séditieux : vingtdeux ont été pris dans un village voisin de Saint-Étienne et transférés dans les prisons de Lyon, où ils sont en ce moment.
En conséquence, décret qui attribue la poursuite de ces troubles au siège de Lyon.
Séance du 9 septembre. — Fréteau rappelle les circonstances critiques qui se développent aux frontières.
if. Fréteau. Comme je suis du comité diplomatique , je ne dois pas laisser ignorer à l'assemblée qu'il n'y a pas un moment à perdre. Dans la plupart des provinces frontières, les troupes n'ont point la confiance du peuple. Plusieurs villes d'Alsace, par exemple, désirent d'être débarrassées des régiments qui, par leurs relations avec l'étranger, donnent de justes alarmes. Je ne soupçonne point les intentions du comité militaire ; mais je suis attacbé au succès de la chose publique, que je déclare être dans un péril certain.
Regnault d'Angély appuie ces observations , et l'assemblée ordonne un prompt rapport sur cet objet. — La Tour-du-Pin annonce la sortie du régiment du Languedoc de Montauban, et le refus de celui de Noailles de le remplacer.
M* Ramel-Nogaret. Le régiment de Noailles est en garnison à Carcassonne. A la réception de Tordre pour quitter cette ville, il y avait des troubles relatifs à l'exportation des grains; le régiment était dispersé dans divers endroits. Le directoire du département a écrit au ministre qu'il était impossible en ce moment de laisser partir le régiment. Il n'y a point d'autres troupes dans la ci-devant province de Languedoc.
Séance du ii au soir. — On fait lecture de deux lettres, l'une du directoire du département séant à Angers, et l'autre de la municipalité du même lieu. Cette ville vient d'être le théâtre d'une insurrection occasionnée par les ouvriers d'ardoises, sous prétexte de la cherté du pain. Le drapeau rouge n'a pas épouvanté les séditieux, qui ont attaqué à main armée la garde nationale et le régiment de Royal-Picardie. Ces deux corps ont repoussé les assaillants ; beaucoup de séditieux ont été blessés : plusieurs sont morts sur la place. Le présidial a informé contre les principaux auteurs de ces troubles ;
72 (septembre 1790) assbmblêe nationale.
un soldat invalide et un ouvrier de carrière, et un autre soldat en semestre ont été pendus. La fermeté des of liciers municipaux et de la garde nationale a ramené le calme.
L'assemblée ordonne le renvoi de cette affaire à son comité des recherches.
Une députation des administrateurs du département de Seine-et- Marne est admise à la barre. Elle exprime au nom de cultivateurs de ce département les alarmes et les inquiétudes du peuple sur les plans présentés aux comités des domaines et de féodalité concernant les plaisirs du roi. — « Serions-nous condamnés de nouveau à respecter des animaux destructeur, à voir, dans les saisons rigoureuses, des hommes gagés à grands frais étendre avec soin sur la neige une nourriture abondante pour les bêtes des forêts , tandis qu'à côté des citoyens meurent de faim et envient la pâture des animaux? Ah! que de pareils spectacles ne souillent plus nos regards ; quand on a une fois conquis la liberté et qu'on en a goûté les douceurs, on ne se la laisse pas ravir impunément. Le 4 de ce mois, l'équipage de la vénerie de Fontainebleau a poursuivi un cerf à travers les vignes qui sont en grappes. Plusieurs des malheureux propriétaires qui se sont plaints ont été constitués prisonniers. Nous demandons que la chasse du roi dans le département de Seine-et- Marne soit bornée à la forêt de Fontainebleau , et que cette forêt soit enclose de murs. »
« L'assemblée décrète que son président se retirera par-devers le roi pour lui faire part de ces malheureux événements, et faire sévèrement punir les coupables. »
Cette mesure provisoire fut suivie bientôt d'une mesure définitive : un décret rendu le 14 régla les chasses du roi.
Séance du 42 septembre. — Déjà, dans la précédente séance, on avait dénoncé à la tribune de nombreuses malversations dans le recouvrement des impôts. Fréteau avait dit que les percepteurs des départements qui composent l'ancienne province de Normandie, arrêtaient les rentrées au lieu de les presser ; qu'il en était de même dans le Valois. Murinais avait accusé le receveur de Vienne d'occasionner le retard dans le département de l'Isère, en ne voulant pas recevoir les assignats s'ils n'étaient endossés. Un autre député avait signalé les chambres des comptes de la Lorraine comme refusant aux administrations des divers départements les documents nécessaires, et dont l'assemblée nationale avait ordonné la remise. — « On écrit à ces chambres, elles ne répondent pas ; on écrit au ministre, il répond : Patientez. On patiente, et les chambres des comptes ne ré-