TOME IV
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oriental, quelques castes privilégiées parvenaient seules aux emplois publics sans partager les charges de l'État? Regrettera-t-clle le droit oppressif de vicomté, acheté 80 mille livres par la maison de Condé, et produisant 1 10 mille livres de rente? Regretterat-elle la gabelle, la vénalité des charges, les privilèges exclusifs, les ordres arbitraires, les droits de chasse, etc., que vous avez eu le courage de détruire? Non, nos citoyens sentent trop vivement la difficulté et le prix de vos travaux pour qu'ils ne soient pas prêts à tout entreprendre afin d'en assurer le succès. Ce n'est pas que l'orgueil humilié de quelques individus n'ait voulu égarer le peuple ici comme ailleurs ; mais les yeux toujours ouverts sur leurs démarches, nous pouvons assurer qu'ils ne troubleront pas impunément la tranquillité publique. Heureux si, par une vigilance constante, nous pouvons jusqu'à la fin épargner à notre ville ces scènes qui ont affligé le réveil de la liberté ! Nous venons, par une proclamation, etc. (La partie gauche et les spectateurs applaudissent.)
M. Thouret lit ensuite la proclamation du corps municipal de la commune de Rouen. De nombreux applaudissements interrompent fréquemment cette lecture, après laquelle l'orateur dit : «Je propose de décréter qu'il sera fait mention de l'adresse et de la proclamation dans le procès-verbal, et que M. le président sera chargé d'écrire à la municipalité de Rouen que l'assemblée nationale, pleine de confiance dans le patriotisme de leur commune, et satisfaite de leur zèle pour les intérêts de la cause publique, les invite à continuer leurs soins pour éclairer la conduite des ennemis de la constitution, qui sont ceux de la nation et du roi. »
Cette proposition est décrétée.
— L'Ami du Roi reproche amèrement à M. Bailly de n'avoir démenti que le 6 octobre la lettre, à son adresse, qui circulait depuis quelques jours, et qui donnait quelque autorité à la rumeur de l'enlèvement du roi. On trouve en effet dans le Journal de Paris du G octobre, la lettre suivante : « J'ai sous les yeux, messieurs, un imprimé ayant pour titre : Extrait d'une lettre écrite de Rouen, adressée à M. Bailly, inaire de Paris. Je déclare que cette lettre ne m'a pas été adressée. Signé Bailly. » VAmi du Roi plaint donc ce dernier de n'avoir pas plus tôt songé à détromper le peuple qui pouvait, égaré par cette horrible imposture, se porter à de nouveaux excès.
« Que ces tigres altérés de sang, et qui ne vivent que de carnage, continue Royou, aient imaginé cette imposture pour rallumer la fureur du peuple, je n'en suis pas surpris ; mais que
M. Bailly, dont je connais la douceur et l'humeur pacifique, l'amour pour Tordre et la tranquillité, n'ait pas fait publier à son de trompe, etc., je ne puis m'en étonner assez, et dans cette inaction, ce silence, je ne reconnais ni son zèle, ni sa prudence ordinaire. » (L'Ami du Roi, n° CXXIX, p. 3.)
Pendant qu'on entretenait le public de ces nouvelles et de ces dénégations, le marquis de Bouillé, encouragé par son succès de Nancy, concevait un projet destiné à avoir de plus graves conséquences.
« Dans ma tournée des provinces frontières (qu'il fit en octobre après l'affaire de Nancy), je remarquai, dit-il, que les membres des déparlements, composés de nobles et en général de propriétaires, étaient royalistes, sans oser déclarer leur opinion ; ils l'étaient en Alsace, en Lorraine et en Franche-Comté. Les principaux membres prirent confiance en moi, me le témoignèrent et m'assurèrent qu'ils feraient tout ce que je désirais pour le retour de l'autorité légitime. Ainsi, sur neuf départements que contenait la frontière que je commandais, six étaient entièrement dans mes principes et à ma disposition ; mais ils n'avaient que très-peu d'influence sur le peuple dirigé par les clubs et par les municipalités. — Les troupes étaient rentrées dans l'ordre et soumises aux lois de la discipline ; mais tous les régiments d'infanterie française étaient attachés à la constitution, ou plutôt à la révolution. Ils n'obéissaient au roi que comme en étant le chef, et à leurs officiers moins qu'aux municipalités et aux chefs des clubs. — Mais les troupes étrangères et la très-grande majorité de la cavalerie ne reconnaissaient guère que le roi.
« D'après la situation des provinces que j'avais parcourues, la disposition du peuple, des autorité* constituées et de l'armée ; d'après la position malheureuse du roi et de la famille royale... je n'entrevis plus qu'une ressource... c'était d'engager l'empereur de faire avancer quelques troupes sur la frontière, et il le pouvait d'autant plus qu'il venait de consommer la soumission des Pays-Bas. Il aurait réclamé les droits des princes allemands violés par les décrets de l'assemblée, ce qui aurait servi de prétexte aux mouvements des troupes. J'en aurais eu un pour rassembler une armée composée des meilleurs régiments. On n'aurait pas osé en confier le commandement à un autre qu'à moi. J'aurais fait présenter une adresse par les départements de ces provinces pour que le roi vînt se mettre à la tête des troupes. Je l'aurais demandé moi-même et je l'aurais fait demander par les troupes. Une pareille adresse au-
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rait pu difficilement être refusée, étant appuyée par les principaux membres du côté gauche et par Mirabeau lui-même qui avait déjà fait proposer ses services au roi, si on voulait les payer. — Une fois le roi à la tête de Tannée, il eût été facile de lui attacher les soldats, tous les officiers lui étaient dévoués ; il aurait joué le rôle de pacificateur aux yeux de la nation.
« Je roulais ce projet dans ma tête ; je Pavais communiqué à des membres principaux des départements qui ravalent approuvé, qui m'avaient promis leur assistance et assuré leur entier dévouement, quand le roi m'envoya M. d'Agoult, évêque de Pamiers, avec la lettre suivante, écrite de sa main, pour l'accréditer auprès de moi.
<t Saint-Cloud. — 23 octobre 1790. — J'espère que vous continuez à être content de votre position avec les troupes dans ce momentci ; je saisis, avec plaisir, les occasions de vous renouveler l'assurance de tous mes sentiments d'estime pour vous. »
« L'évêque de Pamiers me fit le tableau malheureux de ce prince et de la famille royale, et que la rigueur et la dureté de Lafayette, devenu leur geôlier, rendaient de jour en jour plus insupportable. H m'assura que le roi avait une confiance entière en moi, dont il allait me donner la plus grande preuve en me communiquant le projet qu'il avait de sortir de Paris ; de se retirer dans une des places frontières de mon commandement à mon choix ; de réunir, auprès de lui, les troupes ainsi que ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles ; de chercher à ramener le reste du peuple égaré par des factieux , et de s'appuyer du secours de ses alliés, si les autres moyens qu'il emploierait pour rétablir l'ordre et la paix ne suffisaient pas. — L'empereur Léopold, ainsi que les autres alliés du roi, exigeaient sa sortie de Paris et son entière liberté, avant de faire aucune disposition en sa faveur. — L'exécution de ce projet ne devait avoir lieu qu'au printemps prochain.
« Dans les premiers jours de novembre, j'écrivis une première lettre en chiffres au roi, relativement à ce projet. — Je lui proposai de se retirer à Montmédy, à Besançon ou Valenciennes. Cette dernière place n'était pas, il est vrai, de mon commandement ; mais je savais que la m unicipalité y était royaliste, que le peuple était bon, et que la garnison , composée en grande partie d'étrangers , était sûre. » (Mémoires de Bouille, p. 173, 187.) Nous verrons dans la suite quelles furent les conséquences de ce projet.
Chap. VI. — Insubordination des marins. — Affaire de Brest. — Troubles de Saint-Domingue. — His oire de cette co'onie. — Décret du 8 mars. — Arrivée du Léopard à Brest. — Insurrection des matelot". — Dccret sévère de l'assemblée. — Rapport de Mcdou sur cette affaire. — Il propote en même temps de déclarer que le ministère a perdu la confiance de la nation — Discussion. — Discours de Cazalès et de Bievet. — L'article relatif au ministère est rejeté*.
— Nouveau projet de Mcnou. — Discussion orageuse sur le drapeau tricolore.
— Gui hermi traite Mirabeau d'assassin et est envoyé à l'Abbaye. — Décret sur le drapeau tricolore. — Fin de l'affaire de Brest.
Déjà rassemblée avait été appelée à plusieurs reprises à s'occuper de troubles qui avaient éclaté à Brest parmi les marins faisant partie de l'escadre réunie dans cette ville. La marine militaire avait en effet les mêmes griefs et les mêmes sentiments que l'armée de terre. Comme celle-ci, elle était commandée par des officiers nobles qu'elle n'aimait point, et Bertrand de Mol le ville cite une quinzaine d'exemples d'insurrections qui eurent lieu dans les ports et sur les vaisseaux avant l'époque où nous sommes panenus. A la tête de l'escadre de Brest était Albert de Rioms, devenu célèbre depuis les affaires de Toulon. Cet officier révoltait, dit-on, les matelots par ses manières hautaines. On lui reprochait en outre de ne point porter la cocarde aux trois couleurs et de s'opposer à ce que la marine arborât le pavillon national. Le code pénal maritime, décrété nouvellement par l'assemblée, avait contribué à exciter le mécontentement. On se plaignait surtout de deux articles, dont l'un (tit. I, art. 2) autorisait les maîtres d'équipages à porter, comme par le passé, pour signe de commandement une liane, en leur permettant de s'en servir pour punir les hommes de mauvaise volonté dans l'exécution des manœuvres. L'autre (tit. H, art. 1) rangeait parmi les peines, les fers avec un anneau au pied et une chaîne traînante.
Ces diverses causes donnèrent lieu d'abord à des actes isolés d'indiscipline, puis à des désordres et enfin à un mouvement insurrectionnel qui menaça , pendant quelque temps , la ville de Brest, de désastres pareils à ceux qui avaient affligé la ville de Nancy. Par une coïncidence singulière, les événements de Brest se trouvèrent mêlés aux conséquences des troubles qui avaient eu lieu à Saint-Domingue. Ils y furent unis d'une manière si intime, qu'il est impossible de bien comprendre soit le détail de ces é\énements, soit les débals et les décisions de l'assemblée nationale dans cette affaire, sans connaître ce qui s'était passé à Saint-Domingue. Il est donc nécessaire que nos lecteurs nous suivent, pour
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un moment, hors de France, afin de voir quels furent les premiers effets de la révolution dans la principale de nos colonies des Antilles. Celte excursion est d'autant plus nécessaire qu'elle nous donnera le secret de plusieurs intrigues et de quelques réputations, l'explication de plusieurs discussions personnelles qui ne sont pas sans importance, et enfin une nouvelle preuve des embarras de tout genre que rencontrait la constituante dans son œuvre de régénération.
Du moment où il fut question, en France, d'une réforme générale administrative et de la convocation des états généraux, il se forma, à Paris, un club composé des propriétaires de Saint-Domingue résidant dans- la capitale. Ce club, qui fut désigné sous le nom de cité Mamac, se mit en correspondance avec les principaux habitants de Saint-Domingue. Par ses conseils, on fonda, parmi les riches colons, une société secrète qui ne tarda pas à devenir si nombreuse, que l'autorité de la colonie en fut instruite et s'en inquiéta. Le gouverneur donna une preuve de ses préoccupations en rendant une ordonnance qui défendait les réunions de plus de cinq personnes. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de la prise de la Bastille. Elle excita une enthousiasme général, tout le moude prit la cocarde nationale. Les créoles furent saisis d'un engoument militaire irrésistible. Il se forma spontanément une garde nationale où ils s'engagèrent tous. En même temps, la société secrète des colons cessa de se cacher; les comités centraux qu'elle avait institués dans les trois provinces de la colonie devinrent publics et prirent le titre de comités provinciaux.
Cependant les blancs seuls prenaient part à ce mouvement. Mais, lorsque la déclaration des droits fut connue, le gouverneur pensa à faire jouir de ces droits les hommes de couleur libres. Ceux-ci étaient aussi nombreux que les blancs ; ils possédaient le tiers des fonds territoriaux et le quart des valeurs mobilières. 11 paraît que l'autorité avait l'intention vague de s'en faire un appui contre les exigences des blancs , qui s'annonçaient comme très -grandes et même comme dangereuses pour les intérêts du pouvoir de la métropole. Quoi qu'il en soit, les hommes de couleur furent autorisés à nommer et à envoyer une députation en France auprès de l'assemblée nationale.
A leur arrivée à Paris, ces députés furent accueillis par cette société des Amis des noirs, fondée en 1787, et dont nous avons parlé précédemment. Cette réunion se composait d'hommes très-capables de les patroner, les uns par leur haute position, les autres par leur talent; en effet, Mirabeau, Pétion, Condorcet et Brissot en faisaient
partie. La société correspondait avec un club établi dans le même but à Londres par M. Wilberforce.
La députation des gens de couleur fut présentée à l'assemblée nationale, et le président lui répondit : « Qu'aucune partie de la nation ne réclamerait vainement ses droits auprès des représentants du peuple français. » Peu après, daus la séance du 3 décembre 1789, où, comme nous l'avons vu, l'assemblée rejeta la formation d'un comité colonial, Charles Lamelh, se rangeant du côté de Clermont- Tonnerre et de l'abbé Grégoire, s'écria : « Je suis un des plus grands propriétaires de Saint-Domingue ; dussé-je perdre tout ce que je possède, je le préférerais, plutôt que de méconnaître les principes de la justice et de l'humanité. Je me déclare et pour l'admission des sang-mêlés aux assemblées administratives, et pour la liberté des noirs (1). »
Ces paroles d'un député influent, ainsi que le discours du président, eurent le plus grand retentissement à Saint-Domingue. Si elles firent un très-mauvais effet sur l'aristocratie coloniale, elles donnèrent d'un autre côté de la confiance aux partisans d'une réforme libérale. Plusieurs écrits furent publiés dans ce dernier sens; mais leurs auteurs furent, de diverses manières, victimes de leur libéralisme; plusieurs furent assassinés, et un homme de couleur, du nom de Lacombe, qui avait publié une pétition pour réclamer la réalisation de la déclaration des droits, fut jugé au Cap et pendu. On remarqua qu'un des motifs de l'accusation qu'on lui intenta était d'avoir commencé sa pétition par ces mots : «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Les blancs n'étaient pas plus respectés que les sang-mêlés. Plusieurs de ces derniers, appartenant au quartier des Goaves, avaient signé une pétition analogue à celle de Lacombe. On les arrêta et on les força d'en dénoncer fauteur. Celuici était un blanc, M. Ferrand de Baudière, qui avait occupé de hautes fonctions dans l'administration coloniale. Il fut emprisonné, mais, comme on craignait que le gouvernement ne le laissât échapper, un rassemblement vint forcer les portes de la prison et s'empara de sa personne. Quoiqu'il n'y eût pas de jugement, on força
(l) Ch. Lameth sera plus tard accusé de sentiments bien différents. Voici à cet égard un renseignement dont nous laissons l'appréciation au lecteur.
On trouva dans les papiers du club Massiac une note, non signée, mais, assuret-on, de l'écriture de Ch. Lameth. On y lisait entre autre choses, « que si la colonie troublée, subvertie par les décrets de l'assemblée nationale, se trouvait dans la fâcheuse nécessité de se séparer ou de s'opposer par la force à ces décrets, il serait utile pour elle d'avoir des comités assemblés, des milices exercées, etc. »> {Rapport de Garan de Coulon, 1. 1, p. 131.)
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le bourreau de lui trancher la tête, et cette tête fut promenée dans les rues. Tous ces crimes restèrent impunis. L'autorité, qui les désapprouvait, n'était pas assez forte pour les réprimer.
Sur ces entrefaites, rassemblée nationale volait, le 8 mars 1790, sur la proposition de Barnave, un décret par lequel elle déclarait que chaque colonie était autorisée à faire connaître ses vœux sur la constitution, la législation et l'administration qui lui convenaient. A cet effet, elle ordonnait la formation d'assemblées coloniales, s'il n'en existait pas, et prescrivait provisoirement la réalisation des précédents décrets sur les municipalités et les commissions administratives. Barnave avait fait insérer dans le préambule du décret, une déclaration qui en changeait complètement la signification : à savoir qu'aucune loi sur l'état des personnes ne serait décrétée pour les colonies que sur la demande expresse et formelle de leurs assemblées coloniales.
Ce décret avait été provoqué, comme nous l'avons vu précédemment, par la nouvelle reçue de Saint-Domingue que la colonie s'organisait spontanément. (Voy. t. III, p. 3.)
Cependant on remarqua que l'assemblée avait complètement passé sous silence la question des hommes de couleur. La députation qu'ils avaient envoyée à Paris, aidée par le club des Amis des noirs, adressa des réclamations, et l'assemblée, y faisant droit, nomma une commission coloniale chargée de rédiger une instruction pour l'exécution du décret. Cette instruction fut rédigée; tout en laissant la question dans le vague, elle la résolvait implicitement dans ces termes : l'assemblée provinciale sera formée de tous les propriétaires ou domiciliés libres payant une contribution, et âgés d'au moins vingt- cinq ans. L'assemblée approuva cette instruction dans la séance du 28 mars.
11 ne faut pas oublier ici de mentionner un fait qui plus lard devint un sujet d'attaques contre Barnave , le rapporteur du décret et le principal rédacteur de l'instruction. Ce député était en rapport avec le club Massiac, qui était le représentant des opinions et des intérêts de l'aristocratie coloniale. Il y prenait ses inspirations , et • son avis était de laisser aux colonies elles-mêmes le droit de statuer sur le sort des esclaves et des affranchis. (Rapport de Garan de Coulon, t. 1.)
Au moment où le décret du 8 mars parvint à Saint-Domingue, il y avait déjà une assemblée coloniale, composée de 215 membres, et réunie par les ordres du roi. Elle s'était constituée provisoirement le 25 mars 1790, et définitivement, le 15 avril suivant, sous le nom d'assemblée générale des représentants de la par-
tie française de Saint-Domingue. Elle avait établi le siège de ses séances à Saint-Marc. Les comités provinciaux ou, comme ils s'appelaient, les assemblées provinciales, n'avaient pas néanmoins abdiqué leurs pouvoirs ni cessé leurs réunions, et il y en eut même une parmi elles qui se lit remarquer par son opposition constante à l'assemblée des 215; ce fut l'assemblée provinciale dite du Nord.
L'assemblée générale des 215 déclara, sur le vu du décret du 8 mars et de l'instruction qui l'accompagnait, qu'elle n'entendait point partager les droits politiques avec une race abâtardie et dégénérée; c'est ainsi qu'elle désignait les gens de couleur. Mais elle ne s'arrêta point à cette première démonstration ; elle prit le rôle d'une assemblée constituante, et en conséquence, le 28 mai, elle arrêta les bases de la constitution de Saint-Domingue, et, pour imiter jusqu'au bout l'assemblée nationale, nomma un comité de la guerre, un comité de la marine et jusqu'à un comité de diplomatie.
De son côté, l'assemblée provinciale du Nord, qui représentait en grande partie ceux que, dans la colonie, on appelait les petits blancs, refusa de se soumettre à ces entreprises, et cassa la déclaration du 28 mai.
Le comte de Peynier, gouverneur de la colonie, dans l'intention sans doute de rendre au pouvoir la force qu'il avait perdue, appuya cette dernière décision par diverses démarches. 11 accueillait avec faveur les réclamations des hommes de couleur, et en même temps réunissait en un corps de volontaires et armait tous les gens attachés à l'administration par des emplois. 11 trouva un appui important dans un homme plein de résolution, le chevalier Mauduit, que le ministre venait d'envoyer pour prendre le commandement du régiment de Port-au-Prince.
Les démarches et les dispositions manifestes de l'autorité n'arrêtèrent point l'assemblée générale. Résolue d'imiter jusqu'au bout la constituante, pleine de confiance dans l'appui de toute l'aristocratie coloniale, elle déclara d'abord traîtres à la patrie les membres de l'assemblée provinciale du Nord. Puis, elle décréta le licenciement des deux régiments coloniaux, et afin d'en attirer le personnel à sa cause, elle ordonna qu'ils fussent réorganisés par son comité militaire, promettant une augmentation de paye aux soldats, et a chaque sous-officier un propriété foncière, plus une somme de 512 piastres (2,816 fr.). Dès ce moment, la guerre fut déclarée entre les colons et le gouvernement. Dès ce moment aussi, plusieurs membres s'éloignèrent des réunions de l'assemblée générale, et les 215 virent successivement leur nombre diminuer.
D'autre part, quelques soldats seulement s'étaient laissé entraîner
à la séduction qu'on leur présentait; la masse des régiments résistèrent et préférèrent leur devoir à l'argent. Le chevalier Mauduit se hâta d'agir et alla d'abord attaquer et disperser l'assemblée provinciale, dite de l'Ouest, qui appuyait les.mesures de la constituante au petit pied réunie à Saint-Marc. Il ne réussit dans son projet qu'après un engagement fort vif où le sang coula.
Mauduit reçut ensuite l'ordre de marcher sur Saint-Marc pour y disperser l'assemblée générale. Celle-ci, quoique réduite à moins de moitié par la défection d'un grand nombre de ses membres, en appela néanmoins aux armes, et fit faire des démarches auprès de l'équipage du vaisseau le Léopard, qui se laissa séduire. Il n'y avait qu'un moyen d'en finir avec ces tentatives d'insurrection et d'éviter une nouvelle et sanglante collision ; c'était d'éloigner le vaisseau. L'ordre de mettre à la voile lui fut en effet donné ; mais pour le faire obéir, il fallut le menacer de le faire couler par les batteries du Port-au-Prince. Avant de partir, le Léopard recueillit sur son bord les membres de l'assemblée générale qui avaient persisté jusqu'au bout, au nombre de 85 et les porta à Brest.
Ici est le lien qui rattache les affaires de Saint-Domingue à celles de Brest; mais, avant de nous occuper de celle-ci, nous dirons encore quelques mots de ce qui se passa dans la colonie après le départ des débris de l'assemblée coloniale.
L'assemblée du Nord, craignant les intrigues de ces fugitifs, nomma de son côté des commissaires qu'elle envoya à Paris. Ils débarquèrent à Nantes, et la municipalité de cette ville les fit accompagner par une députation. Cependant les colons avaient conçu un ressentiment profond d& la conduite du chevalier Mauduit, dont l'énergie avait contribué, pour une si forte part, à la ruine de leurs projets. On attendit le moment où, sans défiance, il s'était retiré dans son habitation, au sein de sa famille. Alors un rassemblement se forma ; on l'arracha des bras de sa femme, et après l'avoir outragé d'une manière odieuse, on le mit à mort et l'on promena sa tête dans la ville et les campagnes. Le gouverneur n'osa ou ne put punir les coupables. Il essaya en vain de recouvrer quelque pouvoir en convoquant une assemblée légale ; il donna l'ordre aux assemblées primaires de se réunir et d'élire des députés ; mais on lui désobéit, et l'autorité n'eut que la triste satisfaction de traduire devant le conseil de guerre le marquis de Borel, l'un des membres de la constituante de Saint-Marc, et les 127 soldats qui avaient pris le parti des insurgés. Le marquis de Borel fut condamné à être passé par les armes jusqu'à ce que mort s'ensuivît. On en était là, lorsqu'un homme de couleur, ou plus exactement
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un quarteron, du nom d'Ogé, débarqua à Saint-Domigue. Cet homme faisait partie des commissaires envoyés à Paris par les affranchis. Fatigué de ne rien obtenir, il avait résolu de recourir à la voie de rinsurrection et des armes. Quoiqu'on eût reçu dans la colonie avis de son départ, il réussit à s'y introduire sous le nom de Poissac, se rendit à son habitation au milieu de ses amis, et réussit à réunir une bande de 200 hommes à cheval; c'était une force bien faible; il osa pourtant écrire au Cap, à l'assemblée du Nord qui y siégeait, et la sommer de Caire publier et exécuter l'instruction du 28 mars. On fit marcher des troupes contre ce rassemblement qui fut dispersé, et Ogé alla chercher un refuge dans la partie espagnole.
Venons maintenant à l'affaire de Brest et à l'arrivée du Léopard avec les colons fugitifs. Déjà les équipages des vaisseaux réunis dans ce port avaient commis des actes inquiétants d'indiscipline. Les journaux ne donnent que des détails incomplets sur ces troubles qui s'étaient manifestés à Brest avant l'arrivée du Léopard. Voici le récit que nous en tirons.
Le mécontentement s'était déclaré le 6 septembre au bord du navire V America, et de là s'était communiqué au vaisseau commandant, ainsi qu'à plusieurs autres vaisseaux de l'escadre. Une partie des équipages s'empara des chaloupes pour se rendre à terre, et se porta au nombre de quinze cents hommes à la maison commune pour y faire ses réclamations.
Cette démarche tumultueuse alarma la municipalité, qui se hâta de requérir les deux commandants des troupes de terre et de mer, de mettre sur pied leurs soldats pour prévenir le désordre; mais ces précautions devinrent inutiles par la docilité des matelots qui se rendirent sans peine aux représentations des officiers municipaux, et convinrent bonnement de l'irrégularité de leurs procédés.
On leur fit une nouvelle lecture du code pénal, avec les explications qui parurent convenables, et leur inquiétude diminua peu à peu, quoiqu'ils répétassent toujours qu'ils ne s'accoutumeraient jamais à souffrir la peine de l'anneau au pied et de la chaîne traînante. Ils y trouvaient un avilissement insupportable, à cause de la ressemblance avec la chaîne des galériens et l'anneau que portent les galériens cautionnés.
Les officiers municipaux promirent qu'ils engageraient l'amiral à faire passer les représentations des matelots à l'assemblée nationale, et sur cette promesse, ceux-ci retournèrent tous à bord très-paisiblement, sans avoir commis le moindre excès.
Cependant, Albert de Rioms, effrayé des suites de cette espèce d'insurrection, avait écrit au ministre de la marine que, pour en
prévenir une seconde, il fallait nécessairement ou désarmer l'escadre, ou bien envoyer à Brest deux députés de rassemblée nationale pour recevoir les plaintes des matelots. L'assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cette proposition ; et quant au fond de l'affaire, déclara qu'elle voulait bien oublier les torts de la partie des matelots de Brest qui avait quitlé l'escadre sans la permission de ses chefs; qu'en créant la peine de l'anneau et de la chaîne, elle avait eu pour unique but de substituer à la peine douloureuse et malsaine des fers sur le pont et du retranchement de vin pendant une longue suite de jours, une peine douce et légère, et qui, rangée dans la classe des peines de discipline, ne pouvait être regardée comme infamante, ni faire supposer aucune similitude entre de vils criminels et l'utile et honorable classe des matelots français.
Ce décret fut très-bien reçu par les matelots, et le calme fut parfaitement rétabli jusqu'à l'arrivée du vaisseau le Léopard, qui portait en France les membres de l'assemblée générale de Saint-Domingue.
A leur débarquement à Brest, ces colons répandirent le bruit que leur patriotisme leur avait attiré les persécutions du gouverneur Peynier, et que pour fuir ces persécutions, ils avaient été obligés de chercher un asile dans la mère-patrie ; que l'assemblée générale de la colonie, dont ils étaient membres, avait été insultée par les ennemis de la liberté, et que le gouverneur lui-même, au moment de leur départ, se préparait à tirer à boulets rouges sur le vaisseau qui les avait amenés.
Cette allégation d'un péril couru par des gens qui se disaient patriotes trompa, séduisit jusqu'à la société des Amis de la Constitution de Brest. La municipalité les reçut avec distinction, et les logea chez les citoyens, qui se disputaient l'honneur de les recevoir et de les fêter. Sur leurs instances, elle requit le vaisseau la Ferme, qui n'attendait qu'un vent favorable pour mettre à la voile pour les Antilles, de ne pas partir avant d'avoir reçu de nouvelles instructions de l'assemblée nationale.
En même temps on fit circuler dans tous les vaisseaux de l'escadre le bruit que le major général de la marine, le sieur de Marigny, devait se faire envoyer à Saint-Domingue pour mettre à la raison et tailler en pièces les partisans de rassemblée générale de la colonie. Ce propos, faussement attribué à Marigny, devint le signal de la révolte. Un matelot du Léopard se rendit à bord du Patriote, et y injuria grossièrement M. d'Entrecasteaux, commandant du vaisseau, qui le renvoya cuver son vin ; mais tout l'équipage crut que l'on voulait punir sévèrement le matelot, et déclara qu'il ne le souf-