‹ Histoire de l'assemblee constituanteChapitre 31 sur 139 · PARTI ROYALISTE · texte numérisé non relu

PARTI ROYALISTE

irapolitique dos nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre rassemblée, qu'à jeter la défaveur sur ses opérations, loin de s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le président posait la question, invitant les députés de leur parti à les suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point délibérer. Les clubistes, par cet abandon, devenus la majorité de l'assemblée, décrélaient lout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles, croyant fermement que le nouvel ordre de eboses ne subsisterait pas, bâtaient avec une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la cbule, et la ruine de la monarebie et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils joignaient une insouciance insultante et pour l'assemblée et pour le peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable qu'il avait conçue d'eux, et au lieu de travailler à regagner sa confiance, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne pouvaient se persuader que la révolution était faite depuis longtemps dans l'opinion et dans le cœur de tous les Français. Ils s'imaginaient à l'aide de ces faibles digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravages, s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre leur svstème de révolution au delà même du but qu'ils s'étaient proposé. » (Mémoires du marquis de Fcrrières, liv. VIL)

La séance que l'on va lire offre un exemple du genre de désordre dont se plaint l'auteur que nous venons de citer, et dans lequel la presse voyait l'effet d'une tactique nouvelle des contrerévolutionnaires.

Séance du fi novembre. — Une députation du corps électoral de l'ile de Corse se présente à la barre. « Deux de nos députés, disent-ils, sont demeurés hdèles au vœu de leurs commettants ; nous les trouvons dans le chemin de l'honneur et sur la ligne des meilleurs patriotes; mais les deux autres... » A ce moment s'élève le plus violent tumulte. Une partie du côté droit veut que les députés corses soient chassés de la salle. Maury prend la parole pour demander qu'il soit donné acte aux députés inculpés de l'injure qu'ils viennent de recevoir et qu'un tribunal soit désigné pour faire justice des calomniateurs. «Vous êtes, continue l'orateur au milieu des

interruptions, vous êtes dépositaires de l'outrage qui vient d'être fait à vos collègues. Des législateurs, à qui l'on demande des juges, ne peuvent pas les refuser. C'est là, c'est par le tribunal que vous nommerez, qu'on verra quel est le parti le plus digne de la confiance publique; là le peuple verra que ces dénonciations fanatiques qui retentissent dans cette enceinte ne sont faites que pour le tromper, pour lui désigner des victimes; là il verra si les partisans de la monarchie, si ceux qui exécutent leurs mandats, sont ses ennemis. Un autre tribunal auquel nous confions notre justification, c'est la postérité. Mais si vous nous refusez les juges que nous vous demandons, nous entendrons parfaitement les conséquences de vos refus.

M. Salicelti, député de la Corse. Mes compatriotes n'ont point entendu insulter les représentants de la nation ; ils viennent vous dénoncer formellement deux de vos collègues qui certainement sont très-coupables. Vous avez depuis longtemps décrété qu'aucun député ne pourrait être traduit devant les tribunaux, sans un jugement préalable de l'assemblée nationale, qui déclare s'il y a lieu à inculpation. Il faut donc que vous entendiez les charges de l'accusation. Je vais vous lire une lettre écrite en Corse, par M. l'abbé Peretti; elle est traduite de l'italien. L'original...

M. Riquetti Vainè (ci-devant Mirabeau) : est dans mes mains... J'ai été on ne peut pas plus étonné d'entendre un homme d'esprit comme M. l'abbé Maury venir à la tribune réciter plusieurs phrases du mémoire de M. de Calonne... Je n'ai pas éprouvé un moindre étonnement quand j'ai entendu un prêtre venir invoquer la vengeance individuelle pour juge, dans le sanctuaire des lois. Je n'attendais, pour mettre fin à ce débat tumultueux jusqu'au scandale, que la pièce qui devait la terminer: j'ai fait prier le dépositaire de mêla communiquer. Elle vous paraîtra peut-être plus que suffisante pour justifier le profond ressentiment que les députés de la Corse ont eu le droit d'exhaler dans le sein de l'assemblée nationale. Voici la lettre de M. l'abbé Peretti :

« La religion est en péril. Le Seigneur sera sans doute fidèle aux promesses qu'il a faites à son Église, de ne l'abandonner jamais, et les efforts des impies ne pourront prévaloir contre ses volontés. Cependant je ne puis garder le silence, lorsque toutes les lois nouvelles tendent à détruire la foi, la piété, la religion. 11 nous est impossible de tolérer tant de désordres. Le parti dominant de l'assemblée nationale croit qu'il n'est point de bornes à son pouvoir et à sa compétence. Ce que vous devez à votre conscience, c'est d'adhérer h la délibération du chapitre de l>arisr et h celle dune

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partie de rassemblée nationale... Tous les malheurs ont trouvé place dans notre malheureux pays, quoique l'erreur des Calvin , des Luther, n'y ait jamais pu pénétrer... On a déjà fait un rapport sur la réduction des églises. Les amis de la politique et de la religion s'efforcent de s'opposer à ce projet; mais les archiapôtres, les archirois croient que tout est de leur ressort. J'ai déjà fait un mémoire pour la conservation de nos trois évêchés ; mais mon projet ne sera peut-être point accepté; deux de nos députés lui sont contraires. Toutefois, je vous prie de suspendre votre jugement jusqu'à ce que je vous aie rendu un compte détaillé de ma conduite... » (Le côté droit applaudit et demande l'impression de cette lettre.)

J'étais bien sûr que cette humble préface exciterait les applaudissements qui m'interrompent. Vous avez entendu un fragment de la correspondance apostolique de l'abbé Peretti. Je vais vous liro un morceau de sa profession de foi politique, en tant qu'elle a rapport h sa correspondance apostolique.

« Le 13 du courant (avril), nous avons été témoins d'un spectacle bien capable d'irriter les vrais défenseurs de la religion. On devait décréter que la religion catholique était la seule dominante Le/ parti de la majorité fit distribuer des invitations au peuple de s'attrouper, et de venir à l'assemblée nationale pour nous effrayer, ou pour nous assassiner en cas de résistance. Les rues étaient remplies d'un peuple égaré qui nous menaçait. On entendit crier, même dans l'assemblée, qu'il fallait pendre tous les aristocrates pour que tout allât bien. On exposait en public des ligures qui représentaient les aristocrates une corde au cou. (Plusieurs membres du côlé droit : C'est vrai.) On avait dressé des potences partout. On rencontrait des bourreaux à chaque pas. Le parti favorable à la religion fut vaincu ; on ne lui permettait pas même de parler ; à chaque parole, il était interrompu par les hurlements du peuple, et par le bruit que faisait le parti dominant. Le décret fatal fut prononcé à une grande majorité. Le commandant de la garde nationale et M. Bailly lui donnèrent leurs voix. L'évêquc d'Autun, un prêtre et un moine du côté gauche, n'ont point donné de voix. Aussitôt que le décret fut prononcé, la salle retentit d'applaudissements... Enfin, on fait tout pour détruire la religion, etc. »

M. Foucault. Oui, j'en fais la déclaration expresse, et je demande l'impression de cette lettre.

— MM. d'Ambly et Lautrec courent à la tribune, en menaçant M. Riquetti. Les huissiers^ les arrêtent; ils courent au fauteuil du président; tous les niembres du côté droit quittent leurs bancs,

demandent la punition de M. Riquetti. Levieux d'Ambly, dit Ferrières, s'emporta jusqu'à menacer Mirabeau de sa canne. On distingue au milieu du tumulte ces mots plusieurs fois répétés : Ce Mirabeau est un grand gueux !

M. Riquetti, Je ne conçois pas d'où vient ce désordre à la suite de la lecture que j'ai faite de la lettre de l'abbé Peretti.

M. Virieu. Vous noijs insultez.

M. Riquetti. J'ai dit une fois dans cette tribune que notre force fait notre faiblesse ; il me serait en effet trop aisé d'obtenir une éclatante vengeance des injures qui me sont faites, pour que je puisse le désirer. (L'assemblée et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises... Plusieurs membres du coté droit: Voulez-vous nous assassiner? Faites avancer vos phalanges, s'écrient à la fois Faucigny et Foucault; allons, monsieur de Mirabeau, des assassins. (Mém. de Ferrières.) Si nous avons des phalanges a notre disposition, et que vous n'ayez que des libelles à la vôtre, il faut convenir que notre patience est grande... Il serait trop commode de se tirer d'un pas embarrassant par des cris et du tumulte. Tout le monde a pu juger les motifs du débat que l'on a suscité. On a provoqué la sévérité de l'assemblée contre les députés qui sont a la barre : est-ce ainsi qu'on a cru nous faire consacrer le droit de pétition, qui est l'incorruptible gardien de la libellé?... Sommes-nous dans une assemblée délibérante ou dans une arène de gladiateurs! Est-ce que ceux qui nous interrompent n'insultent pas eux-mêmes a la souveraine majorité de l'assemblée? Quand les députés de la Corse seraient coupables, les réclamants ne sont-ils pas eux-mêmes soumis à la juridiction de l'assemblée? Comment peut-on excuser tous ces hurlements, tout ce désordre?... (Bruit et interruption.) Nous ne nous y trompons pas ; nous observons depuis longtemps les divers moyens qu'on emploie successivement pour faire passer rassemblée pour un conciliabule ou pour un champ de bataille. (Nouveaux cris du côvi droit, nouveau tumulte.) Ne reconnaissez vous pas qu'on veut nous faire perdre le temps, afin de pouvoir dire : Voyez les moments qu'ils consument pour faire leur interminable ouvrage! Cela serait bien vrai, si on voulait suivre les habitudes et les rites d'un certain nombre de conspirateurs. ( La partie gauche applaudit.) Je crois que la lettre que j'ai lue suffit à la justification des députés corses; pour moi, je dois compte à leur patriotisme de s'effrayer du danger où met peut-être leur patrie l'impudence de ceux qui ont écrit de pareilles lettres. (De nombreux applaudissements accompagnent M. Riquetti jusqu'à sa place.)

M. l'abbé Peretti. Je conviens que j'ai écrit la première lettre lue

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par le préopinant; quant à l'autre, elle n'a été adressée qu'a un ami. J'ai demandé à l'homme à qui je l'ai écrite de nie la renvoyer; il ne m'a envoyé que le certifient qu'il a reçu à la poste. Il me paraît bien étonnant que cette lettre soit tombée entre les mains de M. Salicetti. Je ne puis croire qu'elle lui ait été adressée, comme il me le dit ; j'ai dit qu'on avait dressé des potences, c'est-à-dire des lanternes ; quant à ce que j'ai dit des bourreaux, il est certain que j'ai été menacé, que M. l'abbé Maury a manqué d'être pendu ; quant au reste, je l'ai écrit moi-même : je m'en confesse et je me soumets à la peine; mais j'assure que ce n'est qu'une lettre particulière, et quelle a été altérée dans la traduction.

On décrète de passer à Tordre du jour.

M. Foucault. Monsieur le président, j'y consens; mais c'est pour faire grâce à M. Mirabeau.

Un membre du côté droit. C'est le plus insolent des assassins.

M Hegnault (ci-devant Montlosier). Je demande la parole; je l'aurai.

M. le président. Il vient d'être décrété qu'on passerait à l'ordre du jour

M. Regnault (ci-devant Montlosier). Je demande l'ordre du jour, mais non pas l'ordre des insolences; je réclame le châtiment des députés de Corse; je demande qu'ils soient éconduits.

M. le président. Une partie de l'assemblée demande et s'obstine à ce que les députés soient entendus.

M. Lameth. On ne peut pas mettre aux voix si on entendra les députés d'un pays qui s'est donné à la nation : c'est une indécence; je demande la question préalable.

M. le président. On réclame; je suis obligé de prendre les voix.

On décide à une très-grande majorité que les députés continueront la lecture de leur adresse.

M, Hegnault (ci-devant Montlosier). Nous déclarons que nous ne souffrirons pas d'insolence, à quelque prix que ce soit.

Les députés de Corse veulent continuer. Le tumulte redouble au côté droit, dont tous les membres se répandent en groupes au milieu de la salle; plusieurs menacent de quitter la séance.

M. le président se couvre.

Tous les députés qui étaient couverts ôtent leurs chapeaux. Les membres de la minorité reprennent le chemin de leurs gradins. — Mais à peine le silence parait-il rétabli, que les députés corses sont de nouveau interrompus.

Après une demi-heure d'efforts pour se faire entendre :

M, h président. Il y a un décret qui ordonne que la lecture de l'adresse soit continuée; je déclare sur ma responsabilité de sévir avec la plus grande rigueur contre tous ceux qui interrompront. (La très-grande majorité de l'assemblée et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises.)

M. Regnault (ci-devant Montlosier). Je déclare que j'interromprai l'adresse si elle contient la moindre injure.

M. Folleville. On a fait la motion que les députés qui sont à la barre fussent chassés; cette motion est appuyée; elle doit être mise aux voix.

M. le président. Quand ils auront parlé sans interruption, je mettrai aux voix les motions qui seront faites. En attendant, je déclare que je ferai exécuter le décret.

L'orateur de la députation. Nous savons trop combien les opinions doivent être libres dans cette assemblée, pour inculper la conduite que nos députés ont tenue dans l'intérieur de cette salle ; mais nous vous les dénonçons pour avoir porté jusque dans nos contrées l'influence de l'esprit de parti. L'un d'eux vous a dit dans cette tribune qu& le général Paoli était un despote; comme s'il avait oublié que c'est sous ses ordres que nous avons versé notre sang pour la liberté. Il a ajouté qu'il était à la tête d'un parti qui devait livrer la Corse entre les mains d'une puissance étrangère. Peut-on ainsi méconnaître nos sentiments? a-t-on pu croire que nous trahissions nos serments, notre bonheur? Nous renouvelons le serment de vous rester iidèles, de défendre vos décrets jusqu'à la dernière goutte de noire sang, et de vous prouver que nous sommes dignes de votre adoption. (Une très-grande partie de l'assemblée applaudit.)

M. le président. L'assemblée nationale reçoit avec satisfaction l'hommage de vos vœux et de votre reconnaissance. Elle a établi la liberté ; vous avez combattu pour elle, vous êtes dignes de partager ses triomphes... Elle sait que si la force a donné des sujets à la France, il était réservé à l'influence des lois et de la liberté de lui donner des citoyens.

— M. le président s'adresse ensuite à l'assemblée : Comme les expressions des députés corses ont donné lieu à quelques discussions, je crois devoir consulter l'assemblée pour savoir si elle veut les admettre dans l'intérieur de la salle.

On décide l'affirmative à une très-grande majorité.

MM. les députés de la Corse vont se placer à l'extrémité gauche, au milieu des applaudissements répétés de l'assemblée et du public.

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