CHINOIS
société à la plus affreuse misère, ont résolu de donner une bonne leçon à l'assemblée nationale, et de faire par eux-mêmes le bonheur de celte portion d'individus confiée à leurs soins. La ville de Chinon se trouvant imposée pour 13,000 livres, il ont jugé avec quelque fondement qu'on n'avait aucun reproche à leur faire s'ils continuaient de fournir au trésor public cette même somme de 13,000 livres, et que, du reste, ils avaient le droit de la répartir de la manière la plus avantageuse au peuple. Appuyés sur ce principe incontestable de Jean-Jacques Rousseau, queAcelui qui n'a que le simple nécessaire ne doit rien payer, et que toutes les taxes doivent être établies sur le superflu des riches, ils ont commencé par abolir les droits sur les vins et sur la viande, parce que les droits sur les denrées de première nécessité grèvent surtout les pauvres, parce que le bas prix des vivres est réellement ce qui soulage le plus le peuple, ce qui corrige le plus efficacement l'inégalilé des fortunes. Ensuite ils ont imposé tous les gens aisés, tous les ci-devant privilégiés de la ville à une somme proportionnée à leur fortune, et qu'ils pouvaient payer sans se priver du nécessaire.
« La cause des pauvres n'a pu trouver grâce devant le directoire de Saône-et-Loire, que je soupçonne être composé d'aristocrates dont l'assemblée nationale doit se défier.
« L'affaire a été portée devant elle. La municipalité de Chinon devait s'attendre sans doute à obtenir justice et vengeance des pères du peuple et de la liberté, des législateurs de l'égalité ; mais, peu conséquents dans leurs principes, et plus jaloux de leur autorité que du soulagement des pauvres, ils ont déclaré nul le rôle fait par la municipalité de Chinon, et ont ordonné la confection d'un nouveau rôle. »
Cjiaî\ V. — Situation diplomatique. — Elle est avantageuse pour la France au commencement de la révolution. — Guerre de la Russie et de l'Autriche contre les Turcs ; — de la Suède contre la Russie et le Danemarck. — Union de la Prusse avec la Hollande et l'Angleterre, et position hostile de ces puissances vis à vis de l'Autriche et de la Russie. — Soulèvement des Belges. — Leurs succès. — Changements survenus par suite de l'avènement de Léopold. — Conférence de Reichenbach. — La Prusse propose son alliance à la France. — Pacification générale. — Division parmi les Belges. — Ils sont soumis. — État des .esprits eu Allemagne; — en Angleterre. — Discussions du parlement. — Correspondances de la cour avec les rois étrangers et les princes émigrés — Projets de restauration à l'aide des troupes étrangères. — Conférence de Mantoue.
Dans le cours de l'histoire qui précède, il a été plusieurs fois nécessaire de parler des événements de la politique extérieure, lorsque
la marche des fails parlementaires Foxi^onit ; mais il n'a été encore nullement question ni de l'ensemble, ni de l'origine, ni même du rapport de ces faits à la situation générale de l'Europe. Il est temps d'entrer dans quelques détails à ce sujet.
Lorsque la révolution française vint surprendre l'Europe, celle-ci se trouvait divisée par des querelles qui étaient déjà passées à l'état d'hostilité déclarée ou qui étaient sur le point d'y conclure. — La Russie, sous le gouvernement de Catherine II ou plutôt de Potemkin, était en guerre avec la Turquie et la Suède. — Le Danemark, d'abord allié avec les Russes, mais menacé par les cabinets de Londres et de Berlin, retirait ses troupes de la Westrogothie. — L'empereur Joseph II, d'accord avec Catherine, combattait contre les Turcs et luttait contre le mécontentement de ses sujets. — Les Pays-Bas se mettaient en insurrection. — L'Angleterre, qui voyait ses intérêts menacés par la guerre d'Orient, venait de contracter une alliance avec la Prusse. — Celle-ci, alarmée par l'ambition du cabinet de Saint-Pétersbourg et fidèle en outre à sa politique constante en Allemagne, d'un côté assurait les Polonais de sa protection, et de l'autre favorisait de tout son pouvoir les mauvaises dispositions des provinces impériales. Elle entraînait dans sa sphère fraction et dans ses alliances la Hollande, où elle venait de rétablir l'hérédité du stathoudérat , mais où elle était obligée en même temps de surveiller des tendances républicaines qu'elle avait comprimées et non détruites. — Quant aux princes de la maison de Bourbon, l'un, le roi de Naples, était occupé de ses discussions avec le sainl-siége; l'autre, le roi d'Espagne, était en observation vis-àvis de l'Angleterre. D'ailleurs ce roi était ce malheureux Charles IV, destiné à devenir le jouet des caprices d'une femme adultère et de sôn favori Godoy.
Dans celte situation de l'Europe, la nouvelle de la convocation des états généraux fut accueillie presque avec indifférence par les gouvernements, et celle des insurrections des 14 juillet et 5 et G octobre presque avec plaisir. Les cabinets ne virent d'abord dans ces faits qu'une chose, c'est que la France allait être pour quelque temps absente de la politique européenne, et que cette annulation momentanée donnait une certaine liberté a leurs ambitions. La France, selon l'énergique expression d'un publiciste, faisait vide en Europe. Le ministère anglais pensa tout de suite à en profiter. Il se préparaît même à détruire la flotte espagnole, qu'il considérait presque comme une division de la flotte française; il armait en conséquence et cherchait les prétextes d'une guerre maritime. Mais, comme nous l'avons vu, Louis XVI et l'assemblée ordonnèrent de
SITUATION POLITIQUE DE l'eUROPK. 295
mettre une escadre en nier. Celte seule démarche arrêta les projets de l'Angleterre (1).
Le tableau que nous venons de présenter ne suïïlt pas. Il faut voir comment une telle situation s'était produite dans la politique européenne, afin de savoir par quelles causes et comment cette situation fut changée.
La Porte ottomane, croyant avoir trouvé une occasion favorable pour venger ses dernières défaites, mécontente d'ailleurs des intrigues du cabinet de Saint- Pétersbourg, avait déclaré la guerre à la Russie le 18 août 1787. L'impératrice, irritée d'une déclaration qui était une surprise, mit toutes ses forces en mouvement. Potemkin, qui commandait en chef, voulait obtenir des succès rapides et décisifs ; il réunit toutes les troupes dont l'empire disposait et les opérations militaires commencèrent. Joseph II se jeta entre les deux partis et proposa sa médiation. Mais, repoussé par la Porte et entraîné par son esprit aventureux, il s'allia, en définitive, avec la Russie, et déclara la guerre au sultan le 9 février 1788.
Cependant l'Angleterre qui, dit-on, avait nourri et excité les mécontentements de la Porte, voulait lui venir en aide; elle resserra ses liens avec la Prusse et la Hollande par un traité en date du 15 juin 1788, et les trois puissances, ou plutôt la Prusse et l'Angleterre, qui étaient également inquiètes des tendances de la Russie, lui cherchèrent des ennemis, et, sans s'engager elles-mêmes, s'efforcèrent de lui créer des obstacles.
Deux peuples avaient alors particulièrement à se plaindre des intrigues et des entreprises du cabinet de Saint-Pétersbourg. C'étaient les Suédois et les Polonais. Dans les deux pays, ce cabinet avait procédé de la même manière, en séduisant la noblesse, en créant des partis en un mot, en semant des divisions. Dans les deux pays, c'était à combattre et détruire l'influence russe que devaient surtout s'appliquer les hommes dévoués à la conservation de leur nationalité.
Gustave III, roi de Suède, instruit par ses luttes avec la noblesse, avait parfaitement conscience de cet intérêt. Aussi céda-t-il facilement aux insinuations des cabinets de Londres et de Berlin. Il ne pouvait y avoir pour lui une occasion plus favorable pour fonder son autorité sur des succès militaires, que le moment où la Russie
(1) La paix entre l'Angleterre et l'Espagne fut conclue le 27 octobre 1790.— On trouve dans les pièces de l'armoire de for, trois pièces (n«s 25, 177 et 178), dont l'une, de Pitt, contient les assurances les plus pacifiques à l'égard de la France. Les autres sont la lettre par laquelle M. de Calonne sollicitait ces assurances, et la lettre dont il en accompagna l'envoi â Louis XVI.
avait toutes ses forces engagées sur le Dniester et le Bog. Ce prince renouvela, en 1788, son alliance avec la Porte, et réunit une armée en Finlande, tandis que, avec une flotte considérable, il menaçait Saint-Pétersbourg. La guerre commença par des succès ; le 30 mai 1789, il repoussa la flotte russe. Catherine II, surprise, n'avait point d'armée de terre suffisante pour résister en Finlande ; elle recourut à la séduction. Ses agents renouvelèrent auprès des officiers suédois les pratiques auxquelles ils étaient exercés. L'armée refusa d'obéir à Gustave, les officiers prétextèrent que la constitution du royaume ne leur permettait pas de se prêter à une guerre ofïensive que la nation n'avait point autorisée par une délibération régulière ; l'expédition de Finlande échoua, et Gustave se trouva ainsi obligé, par l'indiscipline de sa noblesse, d'abandonner une opération bien conçue, par laquelle il menaçait directement la capitale de son ennemi, et dont le début semblait lui promettre une fin honorable et avantageuse. De leur côté, les Russes gagnèrent le temps nécessaire pour se mettre en état de défense , et la guerre resta purement maritime.
La guerre contre la Russie avait entraîné pour la Suède une guerre avec le Danemark. Ce dernier royaume était lié avec la cour de Saint-Pétersbourg par un traité d'alliance, et en conséquence, à la sollicitation des Russes, les Danois avaient envahi, dès 1788, les frontières de la Suède. Catherine II comptait sans doute que cette diversion occuperait suffisamment Gustave, et c'est à cette confiance qu'il faut attribuer l'impuissance où elle se trouva d'opposer à l'expédition de Finlande d'autres forces que celles de l'intrigue. Quoi qu'il en soit, l'invasion des Danois en Suède prit rapidement un caractère dangereux, et il fallut que Gustave accourût de sa personne pour l'arrêter ; mais une intervention plus puissante termina la guerre entre les deux rois Scandinaves. Les cabinets de Berlin et de Londres joignirent leur diplomatie et leurs menaces, et le Danemark, incapable de résister et ne pouvant compter sur aucun secours, prit en 1789 le parti d'une stricte neutralité.
Cependant, les Polonais, voyant la Russie occupée par deux ennemis, pensèrent que le moment était favorable pour corriger une constitution dont leurs malheurs leur avaient appris les vices et les dangers. Catherine II avait fait des démarches auprès de la diète, pour engager la Pologne dans sa guerre contre les Turcs. De là, l'intervention de la Prusse auprès des Polonais et ses promesses de protection. Le cabinet de Berlin, dirigé alors par Herzberg, leur offrit même son alliance et les engagea à opérer la réforme d'un système de gouvernement, que lui-même, d'accord avec la Russie,