TOME IV
r>02 (1790) ASSEMBLÉE NATIONALE.
auprès tic Frédéric-Guillaume, fut tiré du danger, pour les souverains, de la propagation de l'esprit révolutionnaire. On lui prête même ce mot : « Entendons-nous d'abord, puis nous nous ferons entendre aux émeutiers de France. » 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que Léopold était frère de la reine de France. Il est impossible de savoir exactement quelles communications ce prince, n'étant encore que duc de Toscane, avait eues avec les agents des princes réfugiés à Turin, ni quelle influence avaient exercée sur lui les démarches de M. de Breteuil, agent de Louis XVI en Suisse. Il parait seulement certain que dès le 7 juillet 1700, M. de Calonne, qui jouait auprès du comte d'Artois le rôle d'un premier ministre, avait adressé à l'empereur le plan d'une invasion brusque en France par toutes ses frontières, ainsi que la proposition d'inviter tous les princes de la maison de Bourbon, les rois d'Espagne et de Naples, et le duc de Toscane, à protester contre les décrets de l'assemblée nationale.
Léopold se bâta de pacifier ses États. En Hongrie, dans la basse Autriche, etc., il remit toutes choses sur l'ancien pied, il somma les Belges de se soumettre, leur proposant des conditions avantageuses, c'est-à-dire la constitution dite h joyeuse entrée, à laquelle il ajoutait d'autres libertés. Enfin, il alla prendre la couronne impériale à Francfort dans les premiers jours d'octobre. La, il reçut les plaintes des princes possessionnés en Alsace. Cependant, ne voulant pas s'engager avant d'avoir tout assuré dans ses propres provinces, il attendit le résultat de ses négociations en Belgique.
L'esprit de pacification gagna aus>i la Suède. Les mêmes influences furent exercées sur Gustave. Profitant du succès d'une bataille navale, qu'il livra en personne à la flotte russe, il offrit la paix, qui fut en effet signée, dans la plaine de C ercla, le 1 i août 1700, entre les avant-postes des deux camps. Le statu quo attte bdlum en fut encore l'unique principe. Ainsi, tout se pacifiait en Europe; Catherine Jl seule, attachée à ses succès en Turquie, prolongea la guerre avec la Forte jusqu'au 11 août 1701 . La paix définitive ne fut conclue que le 9 janvier 1702.
Ce changement dans la situation de l'Europe, opéré en quelques mois, devait préoccuper les révolutionnaires français. Il n'était point difficile d'en deviner le motif et le but. Lors même que des paroles positives échappées de la bouche des souverains n'auraient point révélé leurs pensées sur ce qui se passait dans notre pays, on ne pouvait douter qi:e leur intérêt ne leur fit une loi d'entreprendre quelque chose pour combattre un si pernicieux exemple. L'opinion publique en France ne fut cependant point avertie. Une diplomatie active aurait peut-être réussi à empêcher le rapprochement des princes
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allemands; mais aucune diplomatie n'intervint dans l'intérêt français. Le ministère, ou plutôt Montmorin, voyait d'un œil satifait des arrangements qui tendaient à une conclusion, en vue de laquelle il travaillait lui-même, et les chefs du parti révolutionnaire ne pouvaient rien sans le roi. Aussi leur action se borna-t-clle à quelques démarches du côté de la Belgique.
Les choses avaient marché de ce côté, ou plutôt elles s'étaient gâtées. 11 est vrai que le congrès souverain siégeait à Bruxelles ; la citadelle d'Anvers avait même capitulé dans les premiers mois de 17U0, et Namur seul était encore occupé par les Autrichiens. On ne manquait ni d'argent, ni de soldats; mais on manquait d'officiers, et en conséquence on avait reçu des officiers prussiens, hollandais et anglais; et comme chaque nation d'officiers s'était réunie dans un même corps, il se trouvait qu'en réalité les forces militaires de la Belgique étaient partagées entre les trois États confédérés. Les signataires de la convention de Reichenbach étaient donc en réalité maîtres de la Belgique. Mais il y avait quelque chose de plus dangereux encore pour le salut de l'indépendance. Après la victoire, la division était survenue. Les deux partis dont nous avons parlé plus haut s'étaient montrés et avaient agi l'un contre l'autre. Le parti de Van-der- Noot, en même temps qu'il était pour l'indépendance des Belges, était pour la conservation de l'ancienne constitution des états, qui était aristocratique. Il avait pour lui le pouvoir établi, c'est-à-dire le congrès; aussi l'appelait-on le parti du congrès. Le parti de Vonk, qui voulait d'abord, comme nous l'avons vu, conserver l'antique union avec la maison d'Autriche, mais en obtenant un accroissement de libertés et de droits, avait disparu, ou plutôt il avait changé. Il demandait maintenant une réorganisation radicale analogue à celle qui avait lieu en France ; il avait pour lui les sympathies des constitutionnels français, et particulièrement celles de M. Lafayette. Aussi, lorsque le congrès souverain s'adressa, comme nous l'avons vu t. III, p. 48, au ministère français, et que cette communication fut soumise à l'assemblée nationale, le général Lafayette se montra très-froid pour les autorités belges, et no prit la parole en leur faveur que pour leur indiquer ce qu'elles avaient à faire pour mériter l'appui des hommes qui alors gouvernaient la France.
Cependant Van-dcr Mesch, qui était vonkiste, et qui était resté à la tête de l'armée, ayant présenté au congrès une demande dans le sens de son parti, vit sa pétition repoussée; il lut lui-même destitué et mis en état d'arrestation . Cela se passait en avril, à peu près au moment où la citadelle d'Anvers ouvrait ses portes. On peut sans peine imaginer quel mécontentement une mesure aussi grave jeta
parmi les radicaux belges. Mais ce n'était pas tout : outre cette grande division il existait une multitude d'autres dissentiments. Quelques hommes politiques pensaient à établir un stathoudérat héréditaire comme en Hollande, et, dans ce but, avaient jeté les yeux sur le duc d'Orléans, puis sur le duc de Brunswick, qui passait pour appartenir à l'opinion libérale. M. Lafayelte, dit-on, s'opposa à la candidature du prince français. Le congrès, d'un autre côté, fit agir auprès de la Hollande pour faire admettre la Belgique dans la confédération ; mais il n'obtint pas même de réponse.
Le ministère français avait envoyé ostensiblement un agent diplomatique; c'était M. de Sémonville, qui lui avait été désigné par M. Lafayette, et qui correspondait en effet avec ce général. M. de Montmorin avait-il des agents secrets et dévoués à la cause de la cour? c'est ce que nous ignorons, mais c'est ce qui est probable (1). Quoi qu'il en soit, l'omnipotence du commandant de la garde nationale parisienne, ainsi que sa loyauté, étaient si bien connues, que ce fut à lui que s'adressa le congrès souverain, dans l'embarras où il était de trouver un général pour commander ses troupes. Par un message officiel, en daledu 3 juin, signé Degrave, président, et Van-Eupen, secrétaire, ils lui demandèrent de leur désigner un officier. Le général leur répondit en les invitant à délivrer Van-der-Mesch. Le congrès céda à l'invitation ; mais, repoussé de ce côté, il se tourna vers la Prusse et reçut de ses mains un officier supérieur qu'il mit à la tête de son armée. Ce fut vers cette époque, en juillet, que Dumouriez fit un voyage en Belgique, dont il dit lui-même qu'il n'eut pas lieu d'être content.
Les circonstances devenaient pressantes. La cour de Wetzlar avait condamné l'insurrection liégeoise et avait invité les cercles à agir pour faire rentrer la province [dans l'obéissance du princeévêque. La Prusse s'était chargé de cette exécution; ses troupes avaient occupé Liège, et s'y conduisaient de manière qu'on ne pouvait savoir si elles avaient l'intention de protéger les Liégeois ou de réintégrer leur prince.
Cependant les troupes autrichiennes se rassemblaient dans le Luxembourg et enfin se mettaient en marche. Le 27 juillet, comme nous l'avons vu, les administrateurs du département des Ârdennes firent part à l'assemblée d'une lettre de Bouillé, annonçant que, d'après les ordres du roi, un corps autrichien passerait sur le ter-
(1) Le duc d'Aremberg, comte de Lamarck, qui faisait de fréquenta -voyages de Paris à Bruxelles et réciproquement, pouvait, sans difficulté, s'employer à ces démarches secrètes ; il est difficile de croire que ses voyages fussent sans but politique.