‹ Histoire de l'assemblee constituanteChapitre 72 sur 139 · PARLEMENT ANGLAIS · texte numérisé non relu

PARLEMENT ANGLAIS

recouvrement de sa prépondérance, qui faisait jadis sa gloire, était attaché au déploiement de cette activité par laquelle, toujours présent dans toutes les parties de ses possessions, on s'interpose entre l'ennemi et les endroits faibles, on les lui masque, on lui ôte même jusqu'à la pensée de les attaquer. Quelle autre raison a pu donner à la France, dans la dernière guerre, la confiance d'assiéger la forteresse de Gibraltar, que la faiblesse de sa garnison, réellement insuffisante à la défendre, si des prodiges de valeur et de constance n'avaient suppléé au petit nombre?

« M. Grenville, différant non-seulement en principes, mais même en opinions, des membres de l'opposition, a voulu ensuite appuyer les mesures du ministère sur les craintes qu'une grande puissance voisine devait lui donner, sinon pour le présent, du moins pour l'avenir; il a peint la France d'autant plus formidable un jour, que les secousses qui l'agitent aujourd'hui auront contribué davantage à déployer le principe inné de force qui réside dans ce grand corps politique. Il fallait se prémunir d'avance contre ce qu'elle pourrait tenter : la paix, la liberté de l'Europe exigeaient toutes ces précautions', dictées par la prudence, contre une ambition qui les avait tant de fois attaquées. »

« M. Fox. Quant à la France, les troubles intestins qui l'agitent en ce moment doivent nous rassurer; mais vous aviez annoncé que son roi s'avançait vers la domination universelle d'un pas aussi rapide que Louis XIV ; vous nous menaciez du triomphe du despotisme sur la liberté des peuples, et les événements viennent de vous démentir : c'est là le reproche qu'on m'a fait. Eh bien ! je me rétracte, et c'est avec joie; je me félicite de mon erreur, au lieu d'en rougir. Les noms d'insensé, d'imposteur, auraient été prodigués, il y a quelques mois, au prophète de cette révolution merveilleuse. Plus heureux que pénétrant dans l'avenir, je me suis trompé. Au risque de m'abuser encore, je prononce hardiment que la France ne nous donnera pas de sitôt des sujets de crainte; sans doule il lui faut du temps pour réparer ses forces, et quand elle les aura recouvrées, elle sentira que c'est dans la paix qu'il faut chercher le bonheur. Justes appréciateurs de la liberté, ce bien inestimable, les Français voudront en goûter les douceurs. D'ailleurs, en supposant qu'ils s'écartassent de ces vues judicieuses, qu'avonsnous à craindre?... »

Fox termina en disant « qu'il ne doutait point que les malheureuses dissensions qui travaillaient la France ne fissent bientôt place à l'ordre et à l'harmonie; il la félicitait de ce bonheur, qu'il hâtait par ses vœux. Loin de la voir un objet de crainte ou de jalousie

pour les autres nations de l'Europe, il présumait qu'elle leur offrirait le tableau d'un peuple sage, jouissant en paix de sa liberté; personne n'adorait plus que lui cette liberté précieuse, du sceau de laquelle tout citoyen anglais était marqué : plus les autres nations s'en rapprochaient, plus elles prenaient un caractère de fraternité avec la sienne. En conséquence, il ne craignait rien de la France, à laquelle il n'avait pas la bassesse d'envier sa nouvelle conquête ; mais l'honneur de la patrie, l'assurance de sa prospérité, imposaient à tous ses enfants vraiment dignes d'elle l'obligation de travailler à recouvrer son ancienne gloire, et ce serait ne pas mériter les moments précieux que la Providence semblait accorder pour se préparer à ce grand œuvre, que de n'en point profiter à l'instant même. »

Dans une séance suivante, ce fut le tour de Burke.

a Burke. Je sais la géographie, messieurs ; je viens de parcourir la carte de l'Europe, et je n'y vois pas une seule puissance qui puisse vous donner la plus légère inquiétude. J'ai trouvé, en effet, sur cette carte un grand blanc, un vide, une lacune ; c'est l'espace jadis occupé par la France, la seule puissance, quand la France était une puissance, qui pût éveiller et mériter notre jalousie. Mais aujourd'hui la France est une non-entité^ un être abstrait ; elle ne peut remonter soudain à la vigueur nécessaire pour nous attaquer. Ce n'est que par degré qu'elle y reviendra ; c'est donc aussi par degré que nous devons nous préparer à la défense. Un honorable membre a dit qu'il était aisé d'abattre et difficile de reconstruire. N'est-ce pas là la position où se trouvent nos voisins? Au reste, je crois trèsindiscret de s'occuper, dans cette chambre, de leurs affaires ; mais d'autres en ayant parlé avant moi, je suis forcé d'en dire mon avis. Dans un débat auquel je n'ai pas assisté, l'on a complimenté l'armée française, et comparé la révolution qui vient d'avoir lieu en France à ce qui s'est passé chez nous en 1688, et qu'on a jugé à propos d'appeler notre révolution. La comparaison n'est pas juste; le compliment n'est point mérité. Ce n'est pas à une révolution que ce pays doit sa constitution ; et dans le fait, nous n'avons eu ni révolution, ni constitution nouvelle. La chose se réduit à ceci : l'homme qui tenait les rênes du gouvernement, et était à la tête du pouvoir exécutif, a été répudié par l'Angleterre, parce qu'il voulait en changer la constitution ; mais celle-ci est restée. Les lois sont demeurées les mêmes, les droits des sujets les mêmes, la religion la même.

« Peut-on comparer à cela rien de ce qui s'est fait en France ? Depuis que j'ai eu l'honneur de vous adresser la parole, tout y a été détruit à la fois : oui, tout, messieurs, l'armée, les lois, la reli-

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gion, les -mœurs, la subordination, et la constitution elle-même. Excellents architectes ! en deux ou trois mois ils ont tout rasé ; mais ils verront que la même loi de la gravitation qui précipite rapidement les corps ne permet de les faire remonter que lentement et péniblement. En France, une démocratie sanguinaire, féroce et tyrannique, a tout balayé dans sa marche impétueuse ; il semble que ses chefs, dont tous les pas ont été marqués par la barbarie la plus sauvage et la plus impitoyable, n'aient eu d'autre système que de détruire lout ordre, de subvertir tout arrangement, de réduire au même niveau tous les rangs, toutes les classes; impatients de réformer, ils n'ont pas su attendre du temps une meilleure constitulion ; iU ont anéanti l'ancienne forme de gouvernement, pour y substituer l'anarchie et la confusion. Si je tourne mes regards sur les troupes, je vois une armée sans général, des officiers menés où l'on veut, la corde au col, les soldats indisciplinés, osant porter l'effroi dans le cœur de ceux qui traitent des intérêts les plus chers de leur pays, et forcer leurs délibérations. Voilà jusqu'où cette démocratie a osé porter l'abus du pouvoir, et c'est à ces forcenés que l'armée royale n'a pas craint de se joindre, en leur remettant entre les mains 'es armes qui lui avaient été confiées sous l'ancienne constitution pour la maintenir. La seule ressource qui soit restée à l'assemblée nationale pour réprimer les incendies, les assassinats et les dévastations les plus horribles, a été de former une autre armée, sous le nom de corps municipal, pour surveiller l'armée nationale : ainsi la nation, sans en avoir aucune sur laquelle elle puisse compter, en a deux à payer. L'Église n'offre pas un tableau moins affligeant; au lieu de se contenter de la réformer et d'introduire la tolérance, les démocrates ont été jusqu'à détruire la religion et le culte; ils ont élevé contre l'autel un affreux système d'athéisme. Aristocrate a été le cri de guerre : en prononçant ce seul mot aristocrate, ils ont tout renversé de fond en comble ; ils ont brisé les liens de la subordination entre le soldat et l'officier, ceux de la nature entre le fils et le père, et enfin ceux du serment entre le sujet qui promet d'obéir et le souverain de protéger. »

>. M. Fox remplaça Burke à la tribune. Il déclara, « en protestant qu'il était attaché sincèrement à la constitution de son pays, qu'il était bien loin de rétracter les éloges que la conduite généreuse des militaires français avait mérités de sa part ; il admirait cette révolution où le soldat s'était montré citoyen et le citoyen soldat, cette révolution qui, presque sans effusion de sang, venait de donner la liberté à un grand peuple. Il différait aussi du préopinant relativement à l'aristocratie ; il la détestait autant que la démocratie pure

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ou le pouvoir monarchique absolu : tous ces extrêmes, funestes à un grand royaume, n'y entretenaient qu'une oppression intolérable ou des troubles cruels. La meilleure constitution à ses yeux était celle où l'on avait su fondre ces trois pouvoirs, la constitution de son pays, plus parfaite au reste dans la théorie que dans la pratique : également jaloux de sa perfection et de sa durée, on le verrait toujours dans le parti qui ne voudrait que réformer les abus, mais jamais dans celui qui attaquerait la constitution même. Quant aux bouillants transports de son honorable ami, qu'il ne pouvait s'empêcher de désapprouver, il les lui pardonnait de bon cœur.

« M. Burke, reprenant la parole, assura son honorable ami que la perte d'un de ses membres ne lui serait pas plus douloureuse que celle de son amitié, causée par des différences d'opinion trop tranchantes. Au reste, il n'était pas plus ennemi qu'un autre des réformes, pourvu qu'on n'ébranlât jamais les fondements sacrés de la constitution. — Nouveaux développements des idées de M. Burke, relativement à la révolution. — Nouveaux compliments à M. Fox.

M. Shéridan, prenant la parole, dit qu'il n'avait jamais été si impatient de l'obtenir ; heureusement l'honorable membre venait d'anéantir une partie des reproches qu'il se proposait de lui faire ; mais il en restait encore beaucoup de trop mérités, et sa juste indignation ne lui permettait pas de les dissimuler. Comment, continua-t-il, avez-vous osé désigner l'assemblée nationale sous la dénomination odieuse d'une démocratie féroce, sanguinaire et tyrannique? Eh quoi donc! lorsque la malheureuse France a vu ses trésors épuisés, ses peuples travaillés des horreurs de la famine, et réduits au désespoir par le despotisme le plus cruel, que vouliez-vous qu'elle fit? Quoi de plus sage que de réunir une convention générale de la nation, pour aviser aux moyens de sauver la patrie? Ah! que le chancelier de l'échiquier a bien mieux jugé des effets probables de la révolution ! J'aime à me livrer avec lui aux espérances flatteuses, pour tout'homme sensible, de voir bientôt se rétablir l'ordre, et sortir des ruines de l'antique despotisme, une constitution qui fera le bonheur de la France et contribuera au nôtre, en ne nous exposant plus aux perfidies de ses ministres. — Puis blâmant les excès auxquels le peuple s'était porté, mais les rejetant en partie sur l'excès de ses maux passés, M. Shéridan interroge le partial orateur : « Je vous le demande, s'écria-t-il , les fureurs de quelques individus peuvent-elles légitimer les noms infamants que vous vous êtes permis de donner à l'assemblée nationale ? Un Lafayette, un Bailly, une foule d'autres bons citoyens qui ont travaillé au grand œuvre de la révolution, sont-ils des démocrates féroces, sangui-

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