‹ Histoire de l'assemblee constituanteChapitre 8 sur 139 · MOTION DE DUPONT · texte numérisé non relu

MOTION DE DUPONT

libelle à 80 mille exemplaires, et la sédition viendra à point nommé. La chose n'a point manqué d'arriver. La sédition prédite dans rassemblée nationale par le prophète Dupont avait rempli de terreur une foule de Parisiens. Le 9, il parut un libelle, signé Y Ami du Peuple, qui fut distribué gratis par milliers, où Ton soulevait le public contre les assignats, où Ton disait que ceux qui proposent de faire deux milliards d'assignats, et qui font leur embarras comme s'ils étaient bons citoyens, ont pour objet de faire monter le pain de A livres à vingt sous. A l'émission d*un pamphlet si incendiaire, et qui désignait la société des jacobins et tous les membres de l'assemblée nationale qui n'ont point encore abandonné la cause du peuple, comme des traîtres qui voulaient l'affamer, on ne douta plus de l'accomplissement de la prophétie de Dupont ; et le lendemain i 0 les boulangers ne pouvaient suffire au pain qu'on leur demandait, tant le pamphlet et la prophétie avaient fait craindre la famine et la sédition ! 11 n'y eut pourtant ni sédition ni famine. Mais quelle fut l'indignation des honnêtes gens d'apprendre, à la séance de ce jour-là même , par la dénonciation de Barnave, que c'était le prophète Dupont lui-même qui avait fait le libelle! Certes, voilà un trait qui donne la mesure de la candeur, de la probité, du civisme de Dupont. VAmi du Peuple et le prophète Dupont, qui vont criant dans les rues que les jacobins veulent que le peuple mange du pain noir, mériteraient bien d'être condamnés pour leur prophétie à manger le pain noir du prophète Ézéchiel. »

Voici en effet la brochure incriminée par Camille Desmoulins et que Dupont défendit dans la séance du 10, en la présentant comme l'acte d'un bon citoyen et en reconnaissant qu'il en était l'auteur. La dénonciation de Barnave n'eut d'ailleurs aucun résultat, et l'assemblée passa à l'ordre du jour.

Effet des assignats sur le prix du pain, par un ami du peuple.

« Le prix du pain, du vin , des autres denrées, et de toutes les marchandises , est fixé par la quantité d'écus qu'il faut donner pour avoir un setier de blé, ou un muid de vin ou une quantité quelconque d'une autre marchandise.

« Quand on achète une marchandise, on échange contre elle ses écus, qui sont aussi une sorte de marchandise.

« En tout échange de deux marchandises Tune contre l'autre , s'il s'en présente beaucoup de l'une sans qu'il y en ait davantage de l'autre , ceux qui veulent se défaire de la marchandise surabondante en donnent une plus grande quantité.

« On dit que les assignats vaudront l'argent, et serviront aussi bien que l'argent: si cela est, comme il n'y aura pas plus de pain,

52 (septembre 1790) assemblée nationale.

ni plus rie vin qu'auparavant, ceux qui voudront avoir du pain et du vin avec des assignats ou avec de l'argent, seront donc obligés de donner plus d'assignats ou plus d'argent pour la même quantité de pain et de vin.

« On veut mettre autant d'assignats qu'il y a d'argent dans le royaume , c'est donc comme si on doublait la quantité de l'argent.

a Mais s'il y avait le double d'argent, il faudrait acheter les marchandises le double plus cher, comme il arrive en Angleterre, où il y a beaucoup d'argent et de papier , et où une paire de souliers coûte douze livres.

« Ceux qui proposent de faire pour deux milliards d'assignats, et qui font leur embarras comme s'ils étaient de bons citoyens , ont donc pour objet de faire monter le pain de 4 livres à vingt sous, la bouteille de vin commun à seize , la viande à dix-huit sous la livre, les souliers à douze livres.

a Ils disent que cela n'arrivera pas , parce qu'avec les assignats on achètera les biens du clergé ; mais il attrapent le peuple , car les biens du clergé ne pourront pas être vendus tous au même moment, et du jour au lendemain.

« Quand °n veut acheter un bien , on visite les bâtiments , les bois, les prés ; on examine si les vignes sont vieilles ou jeunes ; on en voit plusieurs pour savoir celui qui convient le mieux, et, pendant qu'on prend toutes ces précautions très-sages , le temps coule.

« Les assignats resteront donc assez longtemps sur la place et dans le commerce.

a Ceux qui les auront en feront usage pour leurs affaires ; et , comme ils seront en grand nombre , ils seront obligés de donner beaucoup d'assignats ou beaucoup d'argent pour ce qu'ils voudront acheter.

« Pendant tout ce temps-là, toutes les marchandises à l'usage du peuple, et surtout le pain , qui est la marchandise la plus générale et la plus utile, se vendront le double, et il se fera de bons coups aux dépens des citoyens.

« Il n'en sera pas de même si, au lieu des assignats, on ne donnait que des quittances de finance.

« Car ces quittances de finance ne pouvant scrvirque pour acheter les biens du clergé, elles ne viendraient pas troubler le commerce du pain et du vin, ni déranger tout le prix des marchandises.

a Cependant les biens du clergé ne s'en vendraient pas moins,

BttOCHURtî SUE LES ASSIGNATS. 53

puisqu'il y aurait pour les payer précisément la même somme en quittances de finance que Ton veut donner en assignats.

(( Mais les quittances de finance seront libres ; on ne pourra pas forcer le pauvre peuple de les prendre en payement ; elles ne circuleront qu'entre les gros créanciers du gouvernement et le trésor national, qui vend les biens du clergé ; aucune denrée n'augmentera de prix.

« Ainsi les assignats sont bons pour les gens riches qui ont beaucoup de dettes à payer au pauvre peuple, qui voudraient bien lui donner du papier tel quel, au lieu d'écus, et qui voudraient bien encore lui vendre leur blé et leur vin le double de ce qu'Us valent.

« Les quittances de finance au contraire sont bonnes pour toute la nation, qui ne payera ses subsistances qu'au même prix, qui recevra ses salaires en argent comme par le passé, et qui n'en vendra pas moins les biens du clergé pour les quittances de finance qu'elle aura données à ses créanciers.

« Voilà ce dont un véritable ami du peuple se croit en conscience obligé de l'avertir. »

Cependant Lafayelte et Bailly avaient mis tout en œuvre pour obtenir de la garde nalionale une démarche à l'appui du décret voté li» 3 par l'assemblée nationale sur l'affaire de Nancy. Trente-deux bataillons contre vingt-huit répondirent à leurs vues. Deux au contraire prirent des arrêtés très-énergiques en sens opposé. Celui des Cordeliers s'exprimait ainsi : «Quelque opinion que nous ayons de la valeur des gardes nationales qui ont eu part à la malheureuse affaire de Nancy, nous ne pouvons manifester d'autre sentiment que celui de la douleur. »

Voici l'arrêté du 6,ne bataillon , lre division, que nous insérons en entier par ce qu'il fit grande sensation :

Le mardi, 17 septembre 1790.

a Le sixième bataillon de la première division , convoqué selon l'usage au son de la caisse , par les ordres de M. le commandant général, à l'effet de délibérer sur des remercîments à voter, tant à ' M. Bouillé qu'aux troupes nationales qui ont servi sous ses ordres dans la malheureuse affaire de Nancy , dont le souvenir seul fera longtemps couler les larmes des bons citoyens :

« Considérant que dans cette affaire le général et les troupes ne sont pas dans la même position ; que ces dernières ont rempli leur devoir en obéissant, quelque funestes effets qu'ait produits cette

obéissance ; que le général , au contraire , est responsable à la patrie du sang qu'il a fait couler, à moins qu'une impérieuse nécessité ne lui en ait fait une loi rigoureuse ; que, loin d'être un héros animé par le patriotisme, il peut n'être qu'un homme avide de sang et de carnage; que la victoire peut lui mériter, après un examen impartial, plutôt des supplices que des lauriers;

« A arrêté qu'en déplorant sincèrement l'erreur funeste où paraissaient avoir été induites tant les gardes nationales que les troupes de ligne qui ont accompagné M. Bouillé dans son expédition de Nancy, erreur qui a fait couler le sang des Français par la main des Français, il serait fait des compliments de condoléance à ces troupes sur la perte qu'elles avaient essuyée par l'effet d'une bravoure qu'il admire, et dont il les féliciterait, si elle eût été mieux dirigée.

« A arrêté que, pour ce qui concernait le général, M. Bouillé, il serait nommé un commissaire dans son sein , pour aller sur les lieux , prendre des informations exactes ; que les cinquante- neuf autres bataillons seraient invités à en faire autant; que les commissaires, après s'être réunis à Nancy , viendraient faire leur rapport à la garde nationale parisienne, qui , après un mûr examen, voterait des remercîments à ce général, s'il se trouvait que la sûreté publique eût nécessité les mesures violentes qu'il a prises , et poursuivrait sa punition, dans le cas où il aurait fait couler sans besoin un sang dont on doit toujours être avare.

« A décidé de plus que ledit arrêté pris à l'unanimité sera, dans le jourde demain, envoyé aux cinquante-neuf autres bataillons, porté à l'hôtel de ville par sept députés qui le déposeront simplement sur le bureau de l'assemblée de l'hôtel de ville , et se retireront sans prendre aucune part à la délibération ; qu'il sera envoyé aux gardes nationales des quatre-vingt-trois départements , et aux garnisons des troupes de ligne.

« Et ensuite le bataillon a nommé MM. François, lieutenant des grenadiers ; Penot, sergent-major de la première compagnie ; Normand, sergent de la seconde ; Romand, caporal du centre ; Pichard fusilier de la quatrième ; Duchêne, caporal de la cinquième, et Labarre, capitaine de chasseurs.

a Fait et arrêté lesdits jour et an .

Page 1