‹ Histoire de l'assemblee constituanteChapitre 82 sur 139 · PRÔGÈS DE MA R AT · texte numérisé non relu

PRÔGÈS DE MA R AT

eu une fête du jour de Tan, il n'y eut pas à Paris de jours gras.

Le juste rigorisme de la municipalité oublia cependant, peut-être volontairement et par respect pour la liberté individuelle, une autre sorte de désordre, qui avait* profité également de l'absence de la police. Il y avait une multitude de maisons suspectes, où le moindre mal qu'on faisait était de se livrer à un jeu alors fort à la mode, désigné sous le nom de birièi. Pendant un certain temps, Marat, VAmi du Peuple, remplit son journal de dénonciations à ce sujet et ajouta cette spécialité à celle qu'il s'était déjà attribuée contre les agents de police. Les prédications de Marat ne furent pas stériles : il y eut, de la part de quelques districts et même quelquefois de celle de simples zélateurs de la morale publique, plusieurs exécutions qui eurent pour effet , si ce n'est de diminuer le nombre de ces maisons, au moins de les forcer à mieux dissimuler leur ignoble trafic.

Les journaux révolutionnaires, comme nous l'avons dit, se préoccupaient beaucoup plus de ces petites affaires que de la grande question qui s'agitait dans le sein de l'assemblée et dans les paroisses. Dans cette indifférence apparente, il y avait, sans doute, beaucoup de parti pris à l'avance ; mais il y avait aussi quelque chose du dédain philosophique propre au dix-huitième siècle. On ne se doutait guère des conséquences sérieuses qui résulteraient de l'opposition du clergé : on ne voyait que sa faiblesse ; on n'apercevait pas ses forces. Quoi qu'il en soit , la presse, dont il s'agit, se préoccupa beaucoup plus du procès d'Éstienne contre Marat et Fréron ; dont elle défendit la cause en quelque sorte comme la sienne.

Le procès fut appelé le 8 janvier; il ne fut terminé que le 10. Estienne ne se présenta pas; mais il envoya à sa place l'avocat Mathon (sans doute Ma thon de la Yarenne). Il fut néanmoins débouté de sa plainte. Deux circonstances furent assez remarquables dans ce procès : l'une est relative à Bailly. Son titre de maire l'appelait ;i la présidence du tribunal ; il venait, en conséquence, de monter sur son siège, lorsqu'un nommé Mandat, s' adressant à lui, s'écria : « Vous êtes inculpé, monsieur, dans la cause de l'Ami du Peuple; vous ne devez point siéger. » Bailly délibéra un instant avec ses assesseurs, puis se retira et se fit remplacer. L'autre circonstance que nous voulons citer, c'est que, dans ce procès en calomnie, la preuve par témoins fut admise. On entendit les dépositions des vainqueurs de la Bastille et d'un certain club qui s'appelait Helvétique. Maillard, l'homme des journées d'octobre, qui sera aussi c<»lui des journées de septembre, se donna alors beaucoup de mouvement dans l'intérêt de Marat : aussi celui-ci s'empressa-t-il de le réhabiliter et de le palroner dans son journal.

572 (janvier 1791) assemblée nationale.

Voici quelques mots de Camille Desmoulins sur cette histoire. Après s'être étonné que Bailly se fût exposé à la petite avanie de Mandar, il continue : « Ce qui n'est pas moins étrange, c'est que les mouchards ont trouvé un avocat, à la vérité le même qui était Tan passé l'avocat du bourreau, M. Mathon. L'illustre patriote Fréron ne s'est vengé de Mathon, qui est bossu, qu'en lui jouant le tour d'élever bosse contre bosse, et de lui opposer un avocat bossu, le capitaine Verrières, patriote jovial, qui, dès le début, a pétrifié son éminence adverse par cet exorde auquel la gravité des juges ne s'attendait pas : « Messieurs, par une bizarrerie dont les Grecs et les Romains et dont toute l'histoire n'offre aucun exemple, non plus que des merveilles de notre révolution, deux bossus plaident aujourd'hui devant vous l'un contre l'autre. »

« Je fais mon compliment à MM. Verrières. Fréron et Marat. Je souhaite qu'ils achèvent glorieusement leur campagne contre les mouchards ; mais il n'y a pas de quoi se courroucer si fort de ce que je n'ai point pris part à l'expédition. Chacun de nous a son lot : vous, par exemple, messieurs Marat et Fréron, vous êtes nos deux foudres de guerre contre les coquins ; vous êtes notre comité des recherches et les dénonciateurs par excellence; mais, comme le ministère public dans les anciens régimes, et sans responsabilité. Vous, Marat, vous êtes l'observateur du maire, du commandant général, de l'état-major, des municipaux et des districts : voilà bien assez d'occupation pour Marat dans sa guérite. Carra inspecte les troupes de ligne ; il est le catéchiste de l'armée ; c'est l'espion (ce titre est ici honorable) des cours étrangères. Carra est notre tocsin pour l'extérieur, et Marat pour l'intérieur. Gorsas tient la correspondance des quatre-vingt-trois départements; Laclos, celle des jacobins. Il y a Brissot le diplomatique, Robert le démocratique, Noël l'académique, Cérutti le pédagogique et Prudiiomme l'œcuménique ou l'encyclopédique. »

Au reste, Camille Desinoulins se permettait quelquefois de se moquer de Marat,comme dans cet autre passage tiré du même article. Parlant de ce qui venait de se passer à l'assemblée nationale à propos des princes possessionnés d'Alsace : « Ce ne sont point là des rêves de Marat, dit-il. Au surplus, Marat, toujours en colère et aussi échevelé que la pythonisse, ne rêve pas toujours, et il lui échappe de grandes vérités à travers ses songes. Il faut dire de lui comme de Maury : Si Marat n'était pas, il faudrait l'inventer. Je vois dans un de ses numéros qu'il révèle au public que les journaux de Prudhomme, Camille, Audoin et le Mercure de France sont de la même trempe et sortent de la même boutique attenant au cul-

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de-sac. A qui M. Murât fera-t-il croire que c'est M. Mallet pendu (Mallet du Pan) qui fait mon journal, ou que c'est moi qui rédige la partie politique du Mercure? Je serai plus juste à l'égard du divin Marat... » (Réwlutions de France et de Brabant , N° LXI.)

Le succès de Marat devant le tribunal.de police augmenta son ardeur. Il se mit à recommencer, selon l'expression de Desraoulins, sa campagne contre les mouchards. L'Ami du Peuple, tout défiant qu'il était par nature, était extrêmement crédule lorsqu'on servait sa passion; aussi les mauvais plaisants lui firent-ils commettre plus d'une grossière erreur. Sa bévue à l'égard de quelques journaux patriotes ne le corrigea pas. On lui fît dénoncer, comme mouchards, Brissot lui-même, et quelques hommes presque aussi populaires à cette époque. Marat se démentit tout de suite ; mais il n'en devint pas plus circonspect. Ainsi il s'adressa à l'illustre Lavoisier : « Je vous dénonce, dit-il , le coryphée des charlatans, le sieur Lavoisier, fils d'un grippe-sou, apprenti chimiste, élève de l'agioteur genevois, fermier général, régisseur des poudres et salpêtres, administrateur de la caisse d'escompte, secrétaire du roi, membre de l'Académie des sciences, intime de Vauvillers, l'administrateur inlidèle des subsistances, et le plus grand intrigant du siècle. Croiriez-vous, notre ami, que ce petit monsieur qui jouit de cent cinquante mille livres de rente, et qui n'a d'autre titre à la reconnaissance publique que d'avoir transporté les poudres de l'Arsenal dans la Bastille, la nuit du 12 au 15 juillet, cabala comme un démon pour être élu administrateur au département de Paris? Pour capter les suffrages, il donne des repas splendides, où assistent nombre de députés à l'assemblée, tels que Dupont, Delaroche, Bailly, Malouet. J'espère que ce sera en pure perte. Plût à Dieu que ce suppôt de la maltôte eût été lanterné le 0 août! les citoyens du district la Culture n'auraient pas à rougir de l'avoir nommé une fois. » (L'Ami du Peuple , n° CLIII.) Lavoisier eut le tort de mépriser cette attaque. Marat cédait à une rancune scientifique ; mais ce fut le premier mot jeté dans le peuple contre un homme dont ce peuple ne pouvait apprécier les services ni le génie. Ce mot lui fut fatal. Les diatribes de l'Ami du Peuple avaient, en effet, une grande influence sur une certaine partie de la population. Ainsi ses attaques réitérées contre les chefs des troupes soldées de la garde nationale parisienne donnèrent lieu à des demandes d'épuration de la part de plusieurs bataillons. La plupart de ces demandes étaient fondées sur des imputations en matière de comptabilité. Le commandant du bataillon desCordeliers, Villettc, coupable ou non, se crut obligé de se cacher.

Voici, au reste, d'autres preuves de l'influence de l'Ami du Peu-

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