MORBIHAN
commissaires représentent dans leur lettre l'influence que pourrait avoir sur les départements du Haut et du Bas-Rhin votre décision sur le tabac. Sans doute cette décision se conciliera avec l'intérêt du fisc et celui des propriétés : l'incertitude seule peut occasionner de grands malheurs. 11 est important d'accélérer votre décret pour ôter tout prétexte aux malveillants qui agitent les deux départements. La tranquillité renaîtra bientôt ; vous pouvez compter sur les commissaires dont votre justice doit louer le zèle, le patriotisme et l'intelligence. Vous devez aussi des éloges au district et à la municipalité de Strasbourg : ils ont balancé les influences du département, qui cherchait à anéantir vos lots, ou du moins à annuler leur effet. Vous en devez à la municipalité de Golmar et à la société des Amis de la constitution, qui a rendu, à Strasbourg, de grands services aux commissaires. (Une très-grande partie de l'assemblée applaudit.)
Département du Morbihan,— A la séance du 14 lévrier, Vieillard fit un rapport sur les troubles de ce département. Une lettre écrite de Vannes, et que nous empruntons au Moniteur du 24 février, résume très-exactement cette affaire. — Vannes , le 1C février. — a Depuis plusieurs semaines, notre département était en proie aux complots de l'avarice et de l'ambition réunies pour tromper le peuple des campagnes, le faire marcher contre les villes et, sous l'étendard du fanatisme , égorger les défenseurs de la révolution. C'est dans notre ville surtout que les ennemis de la constitution et de l'ordre public avaient conçu les plus coupables espérances, et formé les plus horribles projets. — Un recteur ou curé disait, il y a quelques jours, dans un sermon : « Mes frères, il vaut mieux obéir à Un roi tyran qu'à 1200 brigands qui composent l'assemblée nationale. » Un autre a fait aussi un sermon, dont on ne saurait retrancher une phrase sans en soustraire un conseil de perfidie ; enfin, un troisième a ouvert la scène de carnage qu'on nous préparait. Le dimanche 15 il a dit sa messe avant le jour; ensuite prenant un crucifix, et le donnant à baiser aux pauvres paysans qui étaient autour de lui : « Allez, leur a-t-il dit, allez venger le ciel; allez tuer les impies qui veulent profaner notre sainte religion. » L'objet du complot était de venir fondre sur Vannes. On connaît les détails ultérieurs de cette insurrection. On sait que ces malheureux paysans, instruments et victimes déplorables du fanatisme de leurs prêtres, ont été repoussés et dispersés par les gardes nationales de Vannes et d« Lorient, et par cen t cinquan te soldats d u régiment de Walsh . Trois d'entre eu x ont été tués les armes à la main. On a fait trente et un prisonniers, parmi lesquels seize sont blessés. Deux sont morts en prison de leurs bles-
r><)2 (22 FÉVRIER 1791) ASSEMBLÉE NATIONALE.
sures. On a trouvé dix morts dans les champs. — On assure que dans le nombre des prisonniers, deux conviennent d'avoir reçu de l'argent pour exciter le trouble dans le district de Vannes. — Plusieurs paroisses des environs de Lorient ont envoyé des députa tions au département, pour demander la grâce des prisonniers. Tous les paysans avouent qu'ils ont été séduits par les recteurs. Ils déplorent leur égarement, et disent qu'ils n'auront plus aucune espèce de communication avec les recteurs, s'ils ne prêtent serment. Ils viennent chaque jour à Vannes, pour y chercher des conseils utiles et des instructions sur les lois auxquelles ils doivent obéir. La plupart d'entre eux ignoraient que les dîmes fussent supprimées, et que les droits de casuel pour les baptêmes, mariages et sépultures, fussent détruits. — Cinq prêtres de Vannes ont déjà fait leur déclaration à la municipalité. De ce nombre sont M. Plomel, principal de collège et président du département, et le supérieur du séminaire. — Deux recteurs avaient voulu effrayer leurs paroissiens en les assurant que la religion était perdue, et qu'ils ne leur diraient plus la messe. — Un autre, après avoir dit la messe à trois heures, avait congédié ses paroissiens, en leur annonçant que les vêpres étaient abolies. — La garde nationale de Lorient a formé à Vannes une société des Amis de la constitution. En quatre jours, elle était déjà composée de quatre-vingt-cinq membres. — Trente-deux paroisses viennent de manifester le plus entier dévouement à l'obéissance et à l'exécution des lois. » (Moniteur.)
Quoi qu'en dise l'officiel Moniteur, l'affaire du serment eut une influence déplorable dans toutes les paroisses de campagne en Bretagne. Le petit nombre des prêtres prêta le serment, et ceux-là furent abandonnés de leurs fidèles. Le très-grand nombre fut réfractaire. Jugez de l'embarras des autorités : où le prêtre avait prêté le serment, le peuple s'était retiré de l'église; où il s'y était refusé, l'intronisation d'un prêtre constitutionnel allait devenir l'occasion presque certaine d'une émeute. (Duchatellier , Rév. en Bret.)
A Lyon, il y eut aussi de nombreux refus. Des églises furent privées de pasteurs. 11 fallut que la municipalité fit elle-même le choix des prédicateurs pour le carême. (Morin., Hist. de Lyon.)
Séance du 22 février. Affaires d'Uzès. — M. Voulland. Lorsque nous vous annonçâmes que le département du Gard jouissait de la plus parfaite tranquillité, nous ne pensions pas qu'elle était à la veille d'être troublée. Des écrits incendiaires venus de Paris, et envoyés par M.. Béthisy, ci-devant évêque d'Uzès, avaient réveillé le fanatisme et occasionné des querelles qui, selon le plan que le maire
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de Nîmes a cherché à accréditer, ont été représentées comme l'effet de la haine'des protestants contre les catholiques. — Lundi M février, il y a eu à Uzès, sur la place de l'Évêché, un rassemblement, non de catholiques, mais d'une grande partie de citoyens connus par leur opposition à la constitution. Les patriotes menacés se rassemblèrent sur la place de l'Esplanade ; l'escadron de dragons de Lorraine, en garnison à Uzès, fut requis de monter à cheval pour faire cesser ces attroupements : les chevaux d'une partie de cette troupe étaient placés dans l'écurie de l'évêché. Les factieux postés dans cette maison, ou sur la place, s'opposèrent à l'enlèvement des chevaux, tirèrent sur les dragons ; un coup de feu a cassé l'épaule de l'un d'eux, et un autre a reçu dans les entrailles un coup de baïonnette, dont quelques lettres particulières disent qu'il est mort. Les mutins s'emparent des tours de la cathédrale, montent au clocher, sonnent le tocsin. Les gardes nationales des lieux circonvoisins accourent; la loi martiale est publiée et ne produit aucun effet; mais le district ayant bientôt réuni assez de forces pour en imposer, les séditieux se retirent en publiant qu'ils vont au-devant d'un secours qui leur arrivait du camp de Jalès. — Cependant on avait expédié des courriers au directoire du département séant à Nîmes, et à M. Dalbignac, commandant pour le roi dans le département du Gard, qui firent marcher sur-le-champ deux cent trente-deux hommes du régiment de Dauphiné, et trente dragons de Lorraine. — - La garde nationale de Nîmes offrit son secours avec tant de zèle, qu'il eût été difficile de la contenir, sans l'esprit de subordination qui règne dans cette troupe de citoyens soldats. Le directoire du département arrêta de requérir cent cinquante hommes de cette garde pour se rendre, s'il en était besoin, au pont de Saint-Nicolas, à une lieue d'Uzès, et d'y attendre des ordres. 11 délibéra ensuite de faire partir deux commissaires pour prendre sur les lieux des renseignements qui pussent faire découvrir les auteurs et les instigateurs de si fréquents désordres. Les nouvelles qu'on reçut suspendirent le départ des gardes nationales de Nîmes. Nous vous observons que les courriers d'Uzès, qui devaient nous apporter dimanche ou lundi nos dépêches, ne sont point encore arrivés, que nous avons reçu ces premiers avis par le courrier de Nîmes, avis certains, puisque nous avons des lettres du département du Gard et la copie d'une lettre du district d'Uzès écrite à ce corps administratif. Nous ignorons encore le nombre des blessés. La lettre du directoire du district d'Uzès fait mention d'un homme tué sur la place. Nous nous flattons que ce nombre n'est pas plus considérable. Je vais vous faire la lecture de la lettre de M, Béthisy, ci-devant évêque d'Uzès, pour vous mettre
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à portée de juger avec quelle infidélité il rendait compte de ce qui s'est passé dans votre séance du 4 janvier.
« Paris, le 5 janvier 1791. — Le jour d'hier sera fameux dans les fastes du clergé de France, c'est le premier où j'aie reçu quelque consolation. Si nous avions combattu pour la gloire, nous pourrions dire que nous n'avions rien à désirer; mais un intérêt d'une bien autre nature était conlié à notre courage. Je ne suis pas sans espoir que cette journée sauve la religion en France, mais je suis sûr au moins qu'elle l'a glorifiée. L'heure fatale était arrivée; l'expiration du délai nous a été annoncée ; on a délibéré de nous interpeller pour prêter le serment; la fermeté la plus calme était notre contenance. L'évêque d'Agen, appelé le premier, a dit trois phrases d'une noblesse simple, franche et touchante, qui ont produit le plus grand effet. Un de ses curés appelés après lui, a fait aussi une de ces réponses qui enfoncent la crainte dans l'âme des pervers et la honte dans celle des faibles ; alors l'effroi a gagné nos ennemis, la confusion s'est mise au milieu d'eux ; ils ne savaient quel parti prendre, ils essayaient de plates et ridicules séductions, en annonçant que T intention de l'assemblée n'a pas été de toucher au spirituel. Nous demandons que cette explication soit convertie en décret, et la mauvaise foi se démasque par un refus.
« Le tumulte et l'indécision de ces messieurs allongent la séance, et aucun ecclésiastique ne montre ni faiblesse m'inquiétude; alors ils abandonnent la forme d'appel individuel qui aurait allongé leur tourment d'être témoins du triomphe de la vérité. Ils ont ordonné une interpellation générale a ceux qui n'avaient pas encore prêté le serinent; elle a été faite, et personne ne s'est présenté. Enfin notre immuable fermeté les a forcés, à leur grand regret, de décréter contre nous, et nous sommes sortis tiers de notre glorieuse pauvreté. (L'extrémité de la partie droite applaudit à plusieurs reprises.) Les deux ou trois cents brigands employés dans ces occasions majeures, entouraient la salleet y faisaient même retentir le cri de : A la lanterne! Nous y avons souri dédaigneusement, et demandé qu'on ne s'occupât pas de ces vaines clameurs. Point de vrai et bon peuple autour de la salle, pas le moindre mouvement dans Paris contre nous, et l'estime publique nous a suivis dans notre retraite. Le roi est prié de faire nommer à nos places. Il est curieux d'observer que ce décret, fait pour introduire le schisme en France s'il est exécuté, a été rendu sous la présidence d*un juif et sur la motion d'un protestant. Je ne puis vous rendre mille détails qui seraient intéressants, mais le tempsme manque. Voilà l'essentiel ; nous avons soutenu la première attaque d'une manière digne du devoir que nous avions à remplir;
nous soutiendrons de même toutes les épreuves jusqu'à la dernière, si l'on ose y aller. Ce n'est pas de notre coté qu'est la crainte et l'embarras : nous les laissons à ceux quwn'ccoutenl pas leur conscience, et qui ne suivent pas les principes. Nous pleurons sur quatre-vin^t-dix de nos confrères trompés ou entraînés ; c'est beaucoup, sur deux cent soixante-buit que nous sommes; mais une grande majorité nous reste. L'évéque d'Autan est seul, nous ne comptons jxts l'évéque de Lydda, étranger, et qui a mis des restrictions qu*on a laissé jtasser, parce qu'il siège du côté gauche. Montrez ma lettre, je' ne crains jamais quand j'écris, parce que la vérité est mon guide, et il est essentiel quelle soit connue dans cette fameuse séance. »
M. le président. On fait la motion de renvoyer ces pièces au comité des recbercbes, pour qu'il en fasse son rapport demain y l'ouverture de la séance.
M. Regnault, député de Saint-Jean-d'Angély. L'envoi d'une force imposante dans le département du Gard peut seul prévenir les funestes effets des rassemblements qui s'y font. Je demande que M. le président soit tenu de se retirer immédiatement par devers le roi, pour le prier d'envoyer dans le département du Gard les forces nécessaires au rétablissement de la tranquillité publique.
La proposition de M. Regnault est adoptée, et les pièces renvoyées au comité des recbercbes.
— Malgré ces résistances, la loi sur la constitution civile était mise en vigueur, et l'on commençait à remplacer, par voie d'élection, les évêques qui avaient refusé de prêter le serment. Quatre prélats seulement s'étaient soumis à la loi : Talleyrand, évêque d'Autun ; Lomcnie de Brienne (1) ; l'évéque de Viviers, et Gobel, évèque de Lydda. Dans le mois de janvier et de février les évêques suivants furent é,lus : Grégoire à Blois, Lindet à Évreux, Bonnet à Chartres, le professeur Volfius à Dijon, Pericr (oratorien) à Clermont, Gouftcs à Autun, Saurine à Dax, Massieu à Beauvais, Aubry à Verdun, Tonel à Nevers.
Endebors des mouvements provoqués par les affaires religieuses, il n'y eut que peu de faits importants. Ce sont des émeutes contio les employés des douanes, à Dunkerque et à Blidersdorf (Meurtbe) ; c'est une querelle entre deux régiments ùCabors. Dans la séance du 16 janvier l'assemblée fut instruite d'une scène violente qui vo-
(1) De ces quatre évêques, Talleyrand donna presque aussitôt sa démission ; Loménie de Brenne fit un mandement en faveur du serment ecclésiastique, tt fut élu évêque de Toulouse. Gomme il était canoniquement évèque de Sens, il on écrivit au pape et en reçut un-i lettre de,blàmc : alors il donna sa démission de son titre de cardinal et fut rayé du tableau des cardinaux par la cour de Rome.
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naît de se passer au château de Clarac (Lot). On tenait dans ce château des assemblées que le peuple suspectait. Le maire de Buzet s'y transporta avec 25 hommes de garde; une explication eut lieu, mais pendant les pourparlers on tira du château des coups de pistolet qui blessèrent le maire et le commandant de la garde. La garde nationale répondit par des décharges, le feu fut mis au château, et M. d'Escairat, un des habitants, périt dans le combat. Dans la même séance il fut question des troubles qui avaient lieu à Avignon. On apprit qu'une partie des régiments soissonnais et de Penthièvre étaient partis avec les Avignonnais pour faire le siège de Carpentras. Nous reviendrons sur cette affaire, qui ne se termina que plus tard. — Dans la séance du 26 février, l'assemblée termina enlin l'affaire de Nîmes qui avait été constamment remise (voir t. III, p. 241). Après une vive discussion elle porta un décret qui destituait la municipalité, statuait qu'aucun des membres de cette municipalité ne pourrait être réélu, et renvoyait devant le tribunal du district d'Arles les auteurs de l'insurrection du 13 juin 1790.