SITUATION DES PARTIS
que l'on mettait à dépopulariser Mirabeau. On ne faisait point une guerre directe; mais on engageait la lutte à tout propos. Un homme en quelque sorte nouveau, et dont la réputation commençait, prenait avec ardeur le parti de Lafayette et de Bailly : c'était Brissot, quoiqu'il se dît républicain, et que Lafayette et Bailly eussent la réputation d'être dévoués à la constitution. Pour citer un exemple, il s'éleva, au commencement de février, une vive discussion dans le sein de la société, à la suite d'une réclamation d'une société de Lonsle-Saulnier, à laquelle on avait, sur la demande de Théodore Lameth, retiré l'affiliation pour la donner à une autre de la même ville, nous ne savons par quels motifs. Brissot ne laissa pas échapper celle occasion pour attaquer Barnave et les Lameth ; il défendit vivement, dans le Patriote français, la société de Lons-le-Saulnier. Il y eut des réponses de part et d'autre, et la querelle devint très-personnelle et publique : « Qu'on apporte les pièces et qu'on juge la question contradicloirement, disait Brissot dans son journal; voilà la conduite franche que MM. Lameth devaient suivre. Depuis ma lettre à Barnave, je les trouve partout sur mon chemin. Qu'ik répondent! Je sais fort bien qu'on ne se fait pas des amis en censurant ainsi les fautes de tous les partis et même du sien; mais je sais aussi fort bien le mépris qu'on doit à ceux qui caressent tous les partis ou qui se dévouent aveuglément au culte des idoles. » Brissot avait, dans le même temps, au sujet des colonies , une dispute très-vive avec le représentant Gouy d'Arcy. Elle est fort longuement racontée dans ses mémoires et dans son journal ; mais les anecdotes de ce genre ne méritent pas de place dans cette histoire.
Voici, d'ailleurs, d'après M. Lafayette, quelle était alors la situation des partis. 11 écrivait, le 7 février, au marquis de Bouillé : a Paris a été divisé par des factions, et le royaume déchiré par l'anarchie. Les aristocrates enragés rêvent contre-révolution, les prêtres y concourent par le fanatisme. Les aristocrates modérés n'ont pas le courage de faire des sottises, mais en disent beaucoup ; les monarchistes impartiaux et toutes les nuances du côté droit ne cherchent qu'à jouer un rôle, n'en ont les moyens ni au physique ni au moral, et seraient, s'ils pouvaient être quelque chose, des aristocrates. A gauche, vous avez un grand nombre d'honnêtes gens qui attendent ; un club de 1789, qui se perd dans les spéculations philosophiques; un club des jacobins, dont le fond veut aussi du bien, mais dont le directoire met partout le trouble : tout cela se multiplie parles associés de la capitale et des provinces, qui, malheureusement, visent plus au nombre qu'au choix, et sont conduits par des passions et des intérêts personnels. Quant aux ministres, ils
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3!)8 (féviukh 1791) assemblée nationale.
sôht dans là révolution, et nvont d'autre règle après celle-là que de céder au parti populaire , dont ils craignent les dénonciations. Les courtisans sont comme ils étaient, bien bêles, bien vils, bien aristocrates; la reine est résignée à la révolution, espérant que l'opinion changera un peu, mais redoutant la guerre ; et le roi ne veut que le bien et la tranquillité, à commencer par la sienne. J'oubliais de parler de moi : je suis violemment attaqué par tous les chefs de parti, qui me regardent comme un obstacle incorruptible et impossible à intimider, et le premier article de tout mauvais projet est de me renverser. Joignez-y deux haines très-méritées : les aristocrates et le parti d'Orléans, qui a plus de moyens qu'il ne parait en avoir; joignez-y la colère d$s Larneth, avec lesquels j'ai été intimement lié ; de Mirabeau, qui dit que je Pai méprisé; joignez-y de l'argent et des libelles répandus, ainsi que de l'humeur que je donne à ceux que j'empêche de piller Paris, et voué aurez la somme de tout ce qui agit contre moi. Mais, a l'exception d'un petit nombre de têtes exaltées qu'on égare, tons les honnêtes gens, depuis la partie la moins éclairée du peuple jusqu'à ce qui n'est pas aristocrate enragé, sont pour moi. Je suis bien avec la garde nationale, 5 l'exception de quelques jacobins mésestimés ; car les jacobins honnêtes gens sont pour moi , malgré mon obstination à ne pas aller à leur club. J'ai eu, depuis deux mois, moins de rapports que jamais ave ; la cour, parce que cela n'était bon à rien, et que je rte lais que ce qui peut être utile à mon pays ; mais je crains qu'on n'ait prolilé de ma négligence pour intriguer ; je sais même qu'on a été au moment de les entraîner dans de grandes sottises, et qu'ils se sont arrêtés au bord du précipice. La reine est entourée si mal, les petites têtes des Tuileries adoptent si avidement les espérances et calculent si mal les obstacles, qu'il faut craindre qu'on ne néglige cet instrument si précieux d'ordre public, et qu'on ne fasse du roi un moyen d'ambition personnelle. Voilà la situation générale. »
On voit que M. Lafayettc se trompait, particulièrement sur la résignation de la reine ; mais il connaissait certainement fort bien >a propre situation et celle dos partis publics. Les grandes sottises auxquelles il disait que le roi avait manqué d'être entraîné if étaient pas autre chose que la conspiration de Lyon. Le mouvement avait dû éclater au mois de décembre précédent; mais, ainsi que nous l'avons vu, Louis XVI y avait opposé sa volonté. Bouille confirme d'ailleurs ces détails dans ses mémoires (p. 206).
Cependant le marquis de Bouille répondit à Lafayetfe. On reniai - «fne dans Sa lettre les passages suivants : « Déjà on entend dire et . on répand que l'assemblée n'a pas de pouvons constituants; que le
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consentement tacite du peuple ne suffit pas; que le roi n'est pas libre; que l'assemblée même ne Test pas; que l'opinion publique peut changer, qu'elle doit même changer. Que serait-ce si cela arrivait?... Je vous demande si tout votre édifice ne serait pas renversé, et si vous ne seriez pas écrasé sous ses ruines?... Que faut-il l'aire pour prévenir ces malheurs?... Un pouvoir légal à rassemblée constituante pour faire des lois, une force nécessaire pour les faire exécuter, l'entière liberté au monarque, qui en est le chef. Voi à ce qui peut établir solidement une constitution libre, et vous éviterez alors une série d'anarchies qui doit produire nécessairement une catastrophe. — Mais cela est-il possible ou non? Je l'ignore. Puis-je etdois-je même m'en occuper?... Me taire, obéir, nie renfermer dans l'exercice de mes devoirs : telle est la règle que je me suis imposée. »
— « Je cherchais par cette lettre, continue le marquis de Bouillé dans ses Mémoires, à tirer Lafayetto de son funeste aveuglement, et je faisais une dernière tentative. Je savais que, le lendemain dij départ du comte de Lamarck pour Metz, Lafayette avait eu, à Paris, chez Émery, une conversation de trois heures avec Mirabeau , qif Havait sollicitée lui-même. J'espérais qu'instruit de ses projels, ou les soupçonnant, il avait peut-être conçu le désir de s'y associer et de les servir. Cette réunion de Mirabeau, de Lafayette et de moi pouvait sauver le royaume. Mirabeau disposait, en quelque manière, de la majorité de l'assemblée; il avait une grande influence parmi les jacobins. Lafayette, dans le déclin de sa puissance, avait conservé un grand parti dans Paris et même dans les provinces. J'avais regagné une grande influence parmi les troupes... »
Or, quels étaient ces projets de Mirabeau? Pourquoi M. de Bouillé voulait-il ébranler la fidélité de M. Lafayette à la révolution? il nous l'apprend lui-même : il venait de recevoir, le 6 février, de la part de Louis XVI, par la bouche du comte de Lamarck, communication d'une proposition de Mirabeau, relativement au nouvel enlèvement du roi, dont on trouvera le détail plus bas. Mais continuons l'exposition de la situation des partis au moment où nous sommes. C'est toujours M. de Bouillé qui parle.
« Le duc d'Orléans attaquait ouvertement Lafayette... Le duc d'Orléans avait des chefs et des agents secrets distribués dans tous les points de la France. Le club des jacobins de la capitale, qu'il dirigeait, correspondait avec tous ceux du royaume ; il n'y avait pas de petites villes, de bourgs, de vil'ages même, où il n'y en eût de présidés ou conduits par les hommes les plus hardis, les plus entreprenants... Le jacobinisme était un monstre dont la tête était à
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Paris et dont les bras s'étendaient sur toute ia surface de la France, II employait, dans ses moyens de destruction, un art approfondi, et alternativement la force ou l'adresse; ménageant les constitutionnels en cherchant à détruire Lafayette, leur chef... Le duc d'Orléans avait une armée de sans-culottes^ soldée et organisée à Paris, à laquelle se réunissaient la populace et les aventuriers qui abondaient dans la capitale. Il avait des chefs, à lui, dans Paris et dans les provinces ; Santerre, par exemple, avait le département du faubourg Saint-Antoine; le marquis de Saint-Hurugues avait celui du Palais-Royal. Il avait des chefs dans toutes les provinces. On a même dit qu'il avait été singulièrement secondé par les francsmaçons, dont il était grand-maître en France. Ajoutez, à ces moyens, le club des jacobins de Paris à sa disposition, qui était dirigé par un conseil révolutionnaire, composé des scélérats les plus habiles qui ont brillé sur le théâtre de la révolution; l'habileté de ses conseillers, à la tête desquels on comptait l'abbé Sieyès, Laclos et d'autres du même genre; enfin les richesses immenses de ce prince, qu'il a épuisées, ainsi que son crédit, dans la révolution. On peut remarquer qu'au commencement de la guerre, en 1792, presque tous les généraux des armées élaient à sa disposition ; Dumouriez, Kellermann, Dillon, Valence et le duc de Biron étaient entièrement à lui. » (Mém. du marquis de Bouille, p. 213.)
Le marquis de Bouillé exagère, certainement, l'influence du duc d'Orléans : la haine qu'il avait contre la révolution ne lui permet pas de voir autre chose que des effets de l'intrigue ou de la corruption dans le zèle, l'activité, la passion révolutionnaire qu'inspirait fort naturellement au peuple le ressentiment encore présent des abus de l'ancien régime» ainsi que la crainte d'un retour vers le passé. Sans doute, les partis cherchaient à se faire un appui de ces justes sentiments; ils irritaient la défiance et la colère, qui étaient déjà extrêmes: ils pouvaient même provoquer des émeutes; mais ce n'est point à leur action qu'il faut attribuer cette unanimité qui faisait que toute la France pensait et agissait, dans certains moments, en quelque sorte comme un seul homme, ni ces mouvements des masses qui produisirent les grandes journées de la révolution. Quoi qu'il en soit, les renseignements de M. Bouillé sont précieux. 11 avait une connaissance personnelle des intrigues orléanistes, dont il nous donne lui-même le secret. Il était fort lié avec M. de Biron. Celui-ci, qui était d'ailleurs un partisan connu de la maison d'Orléans, était venu le voir à Metz, pour lui parler du duc, de ses fautes, de ses entraînements, de ses projets. Il lui assura que le duc avait complètement changé d'opinion, et que maintenant il avait