‹ Histoire de l'Autriche-HongrieChapitre 13 sur 47 · A HONGRIE S. LES SUGCESS. DE ST.. "ETIENNE · texte numérisé non relu

A HONGRIE S. LES SUGCESS. DE ST.. "ETIENNE

Saxons. Les indigènes du pays, les Yalaques conquis par les Magyars ou par les colons, étaient de simples paysans et ne comptaient point. Les Szeklers, tous nobles et libres, formaient un corps spécial de cavalerie ; chargés de la dé* fense de la frontière, ils étaient exempts de tout impôt.

Nous avons vu les obstacles que la constitution d'André II avait mis au développement de Toligarchie aristocratique des seigneurs terriens et au morcellement du royaume. La petite noblesse veillait rigoureusement à maintenir ses privilèges et à empêcher les empiétements de la haute. On voyait dès maintenant se dessiner la distinction entre les magnats et les simples députés. Les assemblées des comitats devenaient périodiques et formaient la garantie la plus sûre des libertés publiques. Au point de vue politique la bourgeoisie ne jouait aucun rôle ; elle comprenait d'ailleurs un grand nombre d'étrangers, des Juifs, des Allemands, des Italiens. Des privilèges sérieux étaient attribués aux Juifs si maltraités dans d'autres parties de l'Europe ; moins un peuple se sent apte au commerce, plus il a besoin d'attirer ces habiles négociants. Dès cette époque, les vignes étaient cultivées et fournissaient des vins estimés.

La noblesse se modelant peu à peu sur celle des autres pays de l'Europe, introduisait dans le pays les mœurs et les usages, chevaleresques. On prenait à quelque domaine un nom héréditaire; les armoTries et les duels judiciaires devenaient à la mode.

Les arts qui sont l'expression la plus délicate de la civilisation, étaient beaucoup moins avancés que dans le reste de l'Europe. Le style gothique avait pénétré jusqu'en Hongrie; dès cette époque , des architectes français y étaient appelés : un Français, Villard de Hannecourt, bâtit l'église gothique de Kaschau (Kasso) comme Mathias d'Arras bâtit la cathédrale de Prague. Le clergé brillait plus par sa bravoure militaire ou par son ardeur à combattre l'hérésie que par son .érudition. En 1279, le synode deBude, effrayé sans doute par les progrès de l'hérésie patarine, limitait les connaissances que les moines pouvaient ac- (juérir, et interdisait de visiter les écoles étrangères. L'é-

cole la plus haute du royaume était le studium générale de Veszprim qui ne conférait point de grades et qui envoyait des boursiers à Tuniversité de Paris. La langue latine était universellement connue et étudiée; néanmoins les livres étaient assez rares pour qu'une Bible entière fût vendue pour la moitié d*un village. La langue magyare pâlissait devant le latin qui était l'organe de Féglise et de l'administration. Elle était cependant cultivée concurremment avec lui : il ne reste que quelques fragments de cette période primitive, une oraison funèbre, une légende do sainte Marguerite.

L/t BOHÊME SOUS LES PREMYSLIBES

Les premiers princes chrétiens; saint Adalbert (874-997). — Bretislav (1037-1055) et l'institution du seniorat; Vratislav (1061-1092), premier roi de Bohême. — Premysl-Otokar P-, roi héréditaire (1197-1230); Yacslav I" (1230-1253); invasion des Tartares (1242). — Premysl- Otokar II (1250-1278); lutte contre Rodolphe de Habsbourg; grandeur et décadence de la Bohême. — Humiliation et mort de Premysl-Otokar H (1278). — Les derniers Premyslides; Vacslav II (1278-1305), roi de Bohême et de Pologne; Vdcslav lU (1305-1306). — La Bohême sous les Premyslides; la Bohême et l'empire. — Institutions du royaume; colonisation allemande. — Religion, arts, civilisation.

lies premierd princes ehrétiens ; ealnt Adalbert (974-OB9).

Borivoj fut, comme on Ta vu plus haut, le premier prince chrétien de la Bohême. L'histoire et la légende associent à son nom celui de sainte Ludmila, son épouse. Il bâtit la première église de la Bohême sous le nom de saint Clément, en souvenir sans doute des apôtres Cyrille et Méthode (voyez plus haut). Son fils Spytihnôv (894-912) brisa les liens qui rattachaient la Bohême à la Moravie et crut

mieux assurer son indépendance en allant à Regensbourg soiliciter la protection d'Arnulf et de la Germanie. La Bohême se trouva ainsi rattachée à révêché de Ratisbonne et la liturgie latme y prit la place de la liturgie slave qui n'a laissé que quelques traces dans ce pays. Vratislav, frère de Spytihnév lui succéda (912-925) ; il avait épousé une princesse slave, l'ambitieuse Drahomira, fille d'un prince des Lutices, encore païens. Des conflits éclatèrent entre Drahomira et sa belle-mère Ludmila, qui fut massacrée en 921. L'église l'a canonisée ainsi que son petit-tils, le prince ou voîévode Vacslav le saint (925-934). La Bohême à cette époque était loin d'être encore arrivée à l'unité : comme la France du moyen âge, elle se divisait en petits états qui souvent guerroyaient entre eux et contre lesquels le prince de Prague avait parfois à lutter. Les membres des familles princières recevaient des apanages qui gardaient une véritable indépendance. Les discordes intérieures devaient favoriser l'ambition germanique. En 928 , Henri l'Oiseleur, de concert avec Arnulf de Bavière, entra en Bohême ; saint Vacslav dut s'engager à lui payer un tribut annuel de cinq cents pièces d'or et de cent vingt bœufs. Il fonda à Prague la cathédrale de saint Vit. Il fut assassiné par son frère Boleslav, prince de la ville de ce nom (Boleslava, en allemand Alt Bunzlau).

La légende a entouré son souvenir d'une touchante auréole; comme Robert le Pieux ou saint Louis, c'est le prince dévot et charitable par excellence. De son vivant et après sa mort, il eut le don des miracles; dans un combat singulier qu'il eut avec un prince tchèque, un ange du ciel i'accompa^gna, et par l'éclat d'une merveilleuse apparition désarma son adversaire. Quand on transporta son corps de Boleslava à Prague, le char qui le portait franchit de lui-même une rivière qui n'avait point de pont : arrivé devant la maison de justice, il s'arrêta brusquement et refusa d'aller plus avant ; on découvrit qu'il y avait dans la maison un innocent injustement emprisonné et dès qu'on lui eût rendu la liberté, le chtr continua sa route. Son nom de Vacslav sous la forme latine de Venceslas, Wenceslaus

(allemand Wenzel) * est devenu populaire dans toute l'Europe, La Bohême chante encore aujourd'hui le vieux cantique du moyen âge : Svaty Vacslave, vevodo ceské zemé. Saint Vacslav, — voïévode de la terre tchèque — notre prince — prie pour nous Dieu — et le Saint-Esprit — kyrie eleison ! Son image orna longtemps les étendards et les monnaies de la Bohême.

Certains historiens ont voulu justifier le crime de Boleslav par des raisons patriotiques ; il n'aurait assassiné son frère que pour arracher la Bohême à la suzeraineté allemande. Quoi qu'il en soit, Boleslav devenu prince fut aussitôt attaqué par les Allemands; deux armées entrèrent en Bohême par la Thuringe et par la Saxe (936) ; la guerre dura longtemps avec des alternatives de succès et de revers. En 950, Boleslav dut céder à l'empereur Othon et s'engager à payer le tribut accoutumé; il devint l'allié d'Othon et lui envoya mille Tchèques pour combattre les Magyars; il lutta lui-même contre eux avec succès et leur enleva une partie de la Moravie et du pays slovaque ; ses conquêtes du côté de la Vistule le rendirent voisin de la Pologne. Le prince polonais Mieczyslaw devint son allié et épousa la fille de Boleslav, Dubravka (en polonais, Dombrowka) ; cette princesse convertit son mari au christianisme et fit entrer la Pologne dans le sein de l'église (966); Boleslav diminua la puissance des princes tchèques qui se partageaient le pays ; il mourut en 967 et laissa le pouvoir à son fils Boleslav II (967-999). Boleslav II continua vers rOrient les conquêtes de son père; il s'empara de la Galicie actuelle qui lui fut plus tard reprise par le prince russe Vladimir le Grand (981). La puissance de la Bohême était alors considérable; Boleslav intervenait comme arbitre dans les conflits entre les Margraves Allemands et le duc de Pologne. Il obtint de l'empereur et de l'évêque de Ratisbonne (Regensbourg) l'érection d'un siège épiscopal à Prague : ce siège dépendait de l'archevêché de Mayence ; l'évêque était nommé par le prince et le peuple ; mais il

1. C'est par ce nom que les Allemands désignent volontiers les Xché- (jues (Das ist ein Wenzel|.

recevait Tinyastiture de l'empereur. Le premier évêque fut un prêtre saxon Thietmar; il eut pour successeur le célèbre Tchèque saint Vojtëch plus connu sous le nom de saint Adalbert. C'est une des grandes figures de l'histoire religieuse du moyen-âge.

Après avoir organisé l'église de Bohême, il fut appelé en Hongrie par Geiza dont il baptisa le fils, le futur roi saint Etienne; ainsi la Bohême répandait tour à tour larehgion chrétienne dans tous les pays voisins. Plus tard saint Vojtëch renonça à son évêché; après être devenu le confesseur d'Othon III, il alla en Pologne : le roi Boleslaw le Vaillant le chargea de convertir les païens des bords de la Baltique; il fut massacré dans ces régions lointaines par les Prussiens (997). Boleslaw le Vaillant, le fit enterrer dans l'église de Gniezno où l'empereur Othon vint trois ans plus tard honorer ses restes. Les Polonais lui attribuent le premier de leurs c^-ntiques religieux et le plus ancien monument de leur langue, l'hymne à la Vierge « Boga rodzica 5> Le prince Boleslav II eut à soutenir contre les Allemands et les Polonais des luttes qui n'affaiblirent point la puissance de la Bohême ; cet état fut aussi sous son règne le théâtre de guerres civiles sans intérêt pour l'histoire générale. C'est à cette époque que les premiers monastères apparaissent en Bohême. Les écoles s'élevèrent autour des églises ; et la civilisation latine chrétienne se répandit de plus en plus dans le pays.

BretUlav (t«SV-t«ftft) et l'institution du «énlorat. Tratldiav (tMli-t«9f ), premier rot de Boiiénie.

Sous les successeurs de Boleslav II, la Bohême tomba dans une déplorable anarchie ; elle devint tour à tour le jouet des Allemands et des Polonais. En Pologne régnait alors un grand souverain, Boleslaw le Vaillant; il imposa à la Bohême un prince polonais Vladivoj, qui reconnut la suzeîaineté de l'empire et s'en déclara le simple feudataire. (1002). Boleslaw le Vaillant essaya de conquérir laBohême pour lui-même ; mais il n'y put réussir, La Bohême ne

commença à respirer qu'après la mort de ce puissant voisin (1025); mais ce fut pour tomber sous les coups d'Etienne de Hongrie. Le prince Bretislav (1037-1055) finit par assurer l'indépendance de son pays. Son règne est une période de renaissance pour la Bohême. La Pologne depuis la mort de Boleslaw le Vaillant, était tombée dans l'anarchie. Bretislav profita des circonstances ; il conq;uit rapidement la Silésie et la petite Pologne, prit Gracovie d'asaaut ; puis il entra dans la grande Pologne et pénétra jusque dans la ville de Grniezno où reposaient les restes de l'apôtre national saint Adalbert. Les Tchèques s'emparèrent de ces reliques et après une pénitence rigoureuse et un jeûne de trois jours, ils les ramenèrent dans leur pays. Bretislav fut arrêté au milieu de ses conquêtes par l'intervention de l'empereur allemand Henri II. Il revint à Prague où il fit une entrée triomphale avec les trésors ionquis sur l'ennemi et le corps vénéré du martyr. L'empereur d'Allemagne exigeait que Bretislav rendît toutes ses conquêtes polonaises ; il s'y refusa et la guerre éclata de nouveau (10^0) ; les défilés bien défendus de la Bohême furent livrés par la trahison, et les troupes allemandes envahirent le pays ; Bretislav dut faire la paix et ne garda de ses conquêtes qu'une partie de la Silésie avec le siège épiscopal de Vratislav (appelé depuis par les Allemands Breslau). En 1054, il céda cette contrée au prince polonais Kazimir, moyennant une redevance annuelle de trente pièces d'or et de cinq cents pièces d'argent. Il fut accusé de sacrilège près du pape pour avoir enlevé de Grniezno les reliques et les objets sacrés ; il obtint son absolution à la condition de fonder une église collégiale dans la ville de Stara Boleslava (Alt Bunzlau). Néanmoins les Polonais affirment que par une pieuse fraude on avait substitué aux précieuses reliques des ossements quelconques et que les vraies reliques sont encore en leur possession. A Gniezno et à Prague, le tombeau de* saint Adalbert est toujours l'objet de la dévotion populaire.

Bretislav avait cinq fils ; redoutant les conflits qui pourraient se produire entre eux, il décida que désormais dans

la dynastie des Pf emyslides, le droit d'aînesse en ligne directe assurerait la couronne ; les princes puînés devaient continuer à recevoir des apanages. C'est ce qu'on appelle rinstitution du séniorat. Ce sage règlement fut peu respecté et le successeur de Bf etislav, Spytihnëv II, eut tout d'abord à lutter contre un de ses frères, prince de Moravie. Son règne est peu important; il chassa de Bohême les moines slaves qui y possédaient encore un monastère où la liturgie se faisait dans la langue de Cyrille et de Méthode et assura par là le triomphe définitif du latinisme dans ce pays. Il mourut sans enfants (1061). Vratislav II (1061-1092), fut le premier roi de Bohême. Il assigna la Moravie à ses deux frères dont Tun reçut en partage Olomouc (Olmûtz) et Tautre Brno (Brûnn). Il fonda un évêché à Olomouc. Le début de son règne fut marqué par un incident qui jette une certaine lumière sur les rapports des Allemands et des Tchèques. A cette époque reculée, les Allemands s'étaient peu à peu introduits dans les hautes fonctions civiles et religieuses, grâce aux mariages princiers qui rattachaient la Bohême à l'Allemagne, et à la hiérarchie ecclésiastique qui enveloppait cette contrée dans le diocèse archiépiscopal de Ratisbonne. Sur dix-sept évêques que la Bohême avait eus depuis la fondation de l'évêché de Prague, sept avaient été Allemands. La différence <les nationalités semblait moins chocpante à une époque où le latin était la langue universelle des gens cultivés. Toutefois le peuple commençait à murmurer et se lassai t d'obéir à dos étrangers. Vratislav le vit bien quand il voulut nommer pour évêque de Prague, l'Allemand Lanzon il068); les seigneurs, les chefs militaires rassemblés autour de lui dans son camp près de Nachod, se soulevèrent et réclamèrent pour évêque le prince Jaromir qui fut en effet ^ommé ; suivant l'usage il dut aller demander l'investiture aiévêque de Mayence. Vratislav prêta le concours de ses î^rmes à l'empereur Henri IV, dans sa lutte contre les Saxons ; en récompense de ses services, il obtint la possession de laLusace ,pays slave, qui fut réuni à laBohême . Plus ^rd, il aida l'empereur dans ses expéditions contre l'Italie :

trois cents guerriers tchèques prirent part au siège de Rome. L'empereur récompensa ces services en accordant à Vratislav le titre de roi (1086). En échange d'un prêt de quatre mille marcs d'argent, il abolit l'ancien tribut que la Bohême payait à l'empire. A partir de cette époque, la Bohême ne fut plus tenue de fournir à l'empereur que trois cents chevaliers armés et équipés pour les expéditions d'Italie. Le 15 juin 1086, Vratislav et sa femme Svatova furent solennellement couronnés à Prague par Tarchevêque Egilbert dans la cathédrale de saint Vit. Ainsi fut constitué le royaume de Bohême qui devait avec le royaume de Hongrie, former l'élément essentiel de l'état autrichien. Il est nécessaire pour comprendre les conflits de la politique moderne de rappeler la double origine des deux royaumes ; l'un fondé par Tinitiative du Saint-Siège, l'autre par celle de l'empire. De là, les prétentions rétrospectives des Allemands sur la Bohême. Cependant, le titre de roi donné à Vratislav, était purement personnel ; il ne fut pas transmis à ses héritiers. En échange peut être de la couronne qu'il avait reçue, ce prince accorda certains privilèges aux Allemands de Bohême,

Les règnes des successeurs immédiats de Vratislav offrent peu d'intérêt : Bretislav II (1092-1 111), abolit le sage règlement qui avait établi le séniorat dans la famille des Premyslides ; il s'adressa même à Tempereur Henri IV, pour demander l'investiture en faveur de son frère Bof ivoï. C'était lui reconnaître le droit de traiter la Bohême comme un fief de l'empire. C'était ramener l'anarchie dans les états de la couronne de Bohême ; c'était confirmer les éternelles prétentions de l'Allemagne sur les pays voisins. De là, toute une série de luttes entre les princes de Prague, d'Olomouc, de Brno, luttes où l'empire eut plus d'une fois Toccasion d'intervenir et de vendre sa protection ; c'est dans ces troubles que périt massacr.èe la célèbre et turbulente famille des Vràovici dont l'ambition avait souvent troublé les pays et fait trembler les princes (1108). Nous passons rapidement Sur cette période fort embrouillée et médiocrement intéressante. L'Allemagne^ la Bohême, la

Moravie, la Pologne s'y heurtent dans des luttes incessantes. L'empereur d'Allemagne revendique le droit de disposer de la Bohême comme d'un fief.

Ses prétentions rencontrent plus d'une fois d'énergiques protestations. Ainsi le prince Sobëslav I", (1 125-1 140)^ n'hésita point à déclarer la guerre à Lothaire qui prétendait disposer de la Bohême à son gré et la donner au prince Otto d'Olomouc. Il refusa de se rendre devant le tribunal où le citait l'empereur, et répondit ces fières paroles : « J'espère en la miséricorde de Dieu et dans le secours des saints Vacslav et de saint Vojtëch, que ce pays ne sera pas livré au pouvoir des étrangers. » La Bohême se rangea autour de l'étendard de saint Vacslav ; l'empereur vaincu à Ghlumec, fut obligé de renoncer à ses prétentions et de reconnaître Sobëslav comme prince de Bohême (l 126). Il lui conféra même le titre de grand échanson de l'empire. Sobëslav fut plus tard Tallié de l'empereur Lothaire, dans ses luttes contre les Hohenstaufen.

A la mort de Lothaire, il se déclara cependant pour Konrad. III de Hohenstaufen. Il conclut alliance avec Léopold IV duc d'Autriche, auquel il donna même sa fille en mariage (1138). Sous le règne de Sobëslav II, par suite de l'extension de la famille des Premyslides en ligne collatérale, la Bohême et la Moravie se trouvaient divisées en une foule d'apanages. De là des luttes intérieures et des révoltes que Sobëslav dut réprimer les armes à la main. Il essaya d'assurer la couronne à son fils en le faisant élire par la diète de Sadzko. Mais aussitôt après sa mort, les joupans offrirent le trône à son neveu Vladislav II qu'ils croyaient pouvoir diriger à leur guise.

Vladislav II (1140-1173) ne répondit pas à leurs espérances; il eut à déjouer plus d'une conspiration. Les princes moraves, les membres de la haute noblesse, se liguèrent contre lui, levèrent une armée et le forcèrent à demander le secours de l'empereur d'Allemagne. Il fut vainqueur et repoussa les ennemis en Moravie et leur enleva les principautés de Znoïm, de Bmo (Brun) et d'Olomouc. Sous son règne un légat [pontifical vint en Bohême pour veiller à

rorganisation de Téglise catholique; le célibat fut imposé au clergé, qui jusqu'alors ne le pratiquait point : le cardinal Guido réconcilia Vladislav avec les princes moraves et obtint que leurs apanages leur fussent restitués. Vladislav fut le premier prince tchèque qui prit part aux croisades ; il laissa le gouvernement à son frère Diepolt (1147), et suivit l'empereur Konrad sur le chemin de Jérusalem. La croisade eut peu de succès : beaucoup de Tchèques y périrent. Vladislav revint dans ses états par Gonstantinople, Kiev et Gracovie. Il eut bientôt à lutter contre l'empereur Frédéric Barberousse. L'empereur s'était emparé de la Silésie, fief de la Bohême. A cette occasion, le prince de Bohème refusa pour une expédition contre Rome les trois cents hommes armés que la Bohême était tenue de fournir, d'après les anciennes conventions. En 1156 la Silésie fut rendue à la Bohême; enfin Frédéric accorda à Vladislav le titre de roi pour lui et ses successeurs. Le nouveau roi, pour sceller sa réconciliation avec Tempereur, lui offrit le secours de ses armes dans l'expédition qu'il allait entreprendre contre Milan. Il dut rassembler des troupes à ses frais, la diète lui ayant refusé le droit de lever des hommes pour une expédition lointaine et peu utile. Il réunit dix mille hommes et franchit avec eux les Alpes. Les Tchèques se firent remarquer par leur vaillance, notamment au siège de Milan. On montre encore dans la cathédrale de Prague l'un des trophées de cette expédition. Plus tard, Vladislav vint au secours du roi de Hongrie, Etienne III, dont ses fils avaient épousé les deux filles. Cette fois encore la diète de Bohême refusa des hommes au roi, qui partit avec des volontaires, et remporta de nouveaux succès contre l'empereur de Gonstantinople. Ges succès, qui le firent redouter au dehors, ne découragèrent pas à l'intérieur les tentatives des princes apanages. L'empereur, peu reconnaissant des services rendus, favorisa ces tentatives. Vladislav, dégoûté Su pouvoir, abdiqua et se retira dans un couvent (1178). Plusieurs concurrents se disputèrent le pouvoir suprême; Barberousse s'arrogea le droit de décider entre eux, les cita devant son tribunal

à Nuremberg, et supprima le titre de roi qu'il avait accordé àVladislav. La Bohême retomba dans Tanarchie; l'empire en profita pour intervenir de plus en plus dans ses affaires. L'espace nous manque pour entrer dans le détail de ces luttes sans gloire où le sang coula plus d'une fois sur les champs de bataille. L'église elle-même s'en mêla, et en 1187 on vit l'évêque de Prague alléguer sa qualité de prince du saint empire pour refuser l'obéissance au prince de Bohême. Le pays ne commença à respirer qu'avec l'avènement de Pfemysl Otokarl (1)97).

Premysl Otokarl roi hérédUalre^ (it»9-tt30). iracslav X (l*S«-19ftS) ) InTMilon des Tartare* (t*4*.)

Cette période d'anarchie fut fatale à la Bohême. Les querelles des princes augmentèrent l'importance de la noblesse, qui se crut appelée à décider de l'élection au trône, et facilitèrent l'immixtion de l'empire dans les affaires intérieures du pays. La noblesse profita delà situation privilégiée qui lui était faite pour exploiter le peuple, pour exiger des impôts exagérés et des corvées. Les petits propriétaires, pour échapper à ces exactions, durent se mettre sous la protection des seigneurs les plus puissants et leur créèrent une clientèle. Les seigneurs se firent octroyer des terres en échange de l'appui qu'ils prêtaient au prince lors de son élection. Peu à peu se forma une noblesse héréditaire dont la puissance se fondait non pas sur les fonctions remplies auprès du prince, mais sur la grande propriété territoriale ; les maîtres de ces grandes possessions réclamèrent le droit souverain, celui de rendre la justice, de lever des troupes et de les conduire au combat sous un étendard particulier. C'est surtout vers la fin dji douzième siècle que commence à se constituer la grande noblesse héréditaire. Cette noblesse territoriale était naturellement beaucoup plus indépendante du prince que l'aristocratie des fonctionnaires; ses réunions constituaient de véritables diètes dans lesquelles la volonté du prince

9â CHAPITRE VU.

était discutée et contrôlée. Déjà au douzième siècle, c'était un principe généralement admis — bien que non écrit — que le prince ne peut ordonner une levée générale, sauf pour la défense du territoire, sans le consentement de la diète; la législation était aussi élaborée de concert avec elle. Le prince ne levait d'impôts que dans les circonstances extraordinaires; il possédait de grands biens qui suffisaient largement à ses dépenses ; comme dans tout le reste de l'Europe, le clergé avait acquis une influence considérable; on comptait en Bohême six chapitres, neuf monastères de Bénédictins; on y trouvait en outre des couvents de Prémontrés, de Cisterciens, de Johannites (chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem). Depuis le pontificat de Grégoire Vil, des légats avaient fréquemment visité le pays. Les paysans étaient en général assujettis au servage de la glèbe ; des privilèges et une certaine liberté étaient accordés à ceux qui défrichaient les antiques forêts du pays. Le commerce était peu développé; il était en grande partie aux mains des Juifs et des étrangers, surtout des Allemands. Dès le temps du roi Vratislav, les Allemands formaient à Prague une colonie avec un tribunal spécial. Les relations perpétuelles de la Bohême avec l'empire leur assuraient en outre d'importantes situations parmi les dignitaires de l'État et de l'église; les princes épousaient en général des princesses allemandes qui contribuaient à maintenir l'influence de leurs compatriotes; on voit souvent l'héritier du trône porter à la fois deux noms, l'un slave, l'autre allemand. Par exemple Pfemysl-Otokar, Vladislav-Heinrich ; la politique de ces princes, moitié slaves, moitié allemands, était plus dynastique que nationale.

A la mort de l'empereur Henri VI, (1197 )Philippe de Souabe fut élu empereur d'Allemagne : on lui opposait Othon de Brunswick. Premysl se rangea du côté de Philippe de Souabe; il obtint en échange de ses services de sérieux avantages pour son pays. L'empereur s'engagea à ne plus se mêler des affaires intérieures de la Bohême et à confir-

mer purement et simplement le choix du pays ; il restituait à la Bohême le titre royal ; il renonçait au droit de donner Tinvestiture à Tévêque de Prague. Premysl se fit couronner solennellement ; plus tard, le pape Innocent III, par une bulle spéciale, confirma le titre royal accordé aux princes de Bohême (1204). D'ailleurs Tamitié dura peu entre l'empereur et le nouveau roi; elle fut bientôt troublée par de sanglants conflits ; ils aboutirent à un traité à la suite duquel la fille de l'empereur, Gunégonde, fut fiancée à l'héritier du roi de Bohême (1206). Plus tard, Premysl se fit encore payer l'appui qu'il prêta à Frédéric II pour assurer son élection à l'empire. Les rois de Bohême étaient désormais dispensés de fournir trois cents chevaliers pour les expéditions de Rome ; ils pouvaient remplacer ce tribut par le paiement de trois cents marcs d'or ; ils étaient aussi dispensés de prendre part aux diètes de l'empire, sauf à celles qui se tiendraient près des frontières du royaume, à Bamberg, à Nuremberg ou à Mersebourg. Frédéric donna en outie à Premysl quelques villes de laMisnie (en 1216) ; Pfemysl fit élire et proclamer son fils Vacslav par la diète nationale; cette élection fut immédiatement reconnue

ar l'empereur. La succession par droit de primogéniture en ligne directe devint ainsi la loi définitive du royaume* Premysl, en plus d'une occasion, fit sentir son pouvoir avec une énergie que n'avaient point montrée ses prédécesseurs ; ainsi à la mort de Vladislav, margrave de Moravie, il assigna cette province comme apanage à ses deux fils puînés, et de son vivant il fit sacrer son fils Vacslav I roi de Bohême. Pour la première fois, dans cette cérémonie on oublia de montrer au nouveau prince les chaussures et le sac du laboureur Piremysl, le fondateur de la dynastie ; sans doute devant une princesse étrangère, on rougissait de cet usage national. Le peuple vit dans ce fait un symptôme fâcheux de l'ascendant que les étrangers tendaient de plus en plus à prendre dans le pays. En effet

le nombre des Allemands augmentait de plus en plus en Bohème, surtout dans la capitale ; dans les provinces ils

avaient colonisé certaines villes et commençaient même

à fonder des villages entiers vers la frontière nord-ouest de la Bohême. L'empereur Frédéric avait choisi la fille de Pfemysl Otokar pour épouse à son premier né; plus tard, infidèle à la parole donnée, il lui substitua la fille de Léopold II d'Autriche. Cet incident amena entre la Bohême et l'Autriche une guerre qui n'eut point de résultats.

Yacsiav I, dit le Borgne, succéda paisiblement à son père (1230-1253); son éducation avait été toute allemande et son règne fut pour les Allemands un véritable âge d'or ; ils obtinrent le privilège de fortifier les villes qu'ils habitaient ; les seigneurs indigènes prirent aussi l'habitude de se construire des châteaux-forts qui pour la plupart reçurent des noms allemands: Steinberg, Lichtenburg, etc.; des ordres allemands, les Hospitaliers, les Templiers, établirent des commanderies en Bohême. Les dominicains et les moines mendiants se multiplièrent dans le royaume. Le luxe s'y développa et les mœurs chevaleresques devinrent à la mode; le roi Vacslav fut un des souverains les plus brillants de l'Europe ; il attira les minnesingers à sa cour et composa lui-même des chansons d'amour sur le modèle de leurs productions.

Le règne de ce prince galant et voluptueux fut pourtant loin d'être paisible. L'inimitié toujours croissante de la maison des Premyslides et de la maison d'Autriche, amena entre la Bohême et l'Autriche une série de guerres où la Bavière et la Hongrie se rangèrent du côté de la Bohême.

Cette lutte se termina heureusement pour Vacslav ; Frédéric d'Autriche lui céda une partie de ses domaines au nord du Danube, et la princesse autrichienne Certrude, héritière du duc d'Autriche, fut fiancée au prince héritier de Bohême, Vladislav; ce mariage préparait l'annexion de l'Autriche et de la Styrie à la couronne de Bohême.

Un incident plus grave, fut l'invasion des Tartares ou Mongols en Moravie : on a vu comment ces hordes redoutables s'étaient précipitées sur l'Europe; l'une d'entre elles marcha sur la Silésie. Ce fut une grande terreur dans toute la chrétienté ; le pape Grégoire IX fit prêcher la croisade mais les conflits alors pendants entre le Saint-Siège et l'em-

pire paralysaient toute grande entreprise. Les états menacés durent songer avant tout à se défendre par eux-mêmes. Le roi Vacslav essaya virilement de faire tête à l'orage ; quarante mille hommes d'infanterie et six mille cavaliers se rassemblèrent sous les drapeaux. L'ennemi avait déjà pénétré en Moravie; il pillait, ravageait, brûlait villes, châteaux et monastères. Le peuple fuyait dans les bois. Seules, les villes fortes, Olomouc, Brno avaient résisté à ce torrent humain qui renversait tout sur son passage. C'est sous les murs d'Olomouc, (Olmutz) que les Tchèques auraient rencontré les Tartares ; suivant la tradition, ils étaient commandés par un chef intrépide, laroslav, de la famille des Sternberg : ils furent vainqueurs ; les Tartares, soit par suite de la terreur que leur inspirait la défaite, soit en vertu de cette mobilité capricieuse propre aux envahisseurs asiatiques, tournèrent bride et se rejetèrent sur la Hongrie (1242).

Le danger commun avait rapproché les maisons d'Autriche et de Bohême : le danger passé, leur alliance se relâcha ; Frédéric d'Autriche voulut rompre le mariage projeté entre la princesse Grertrude et le jeune Vladislav. Il fallut une guerre entre les deux pays pour que la parole donnée fût enfin exécutée (1246). Le jeune prince reçut pour dot de son père la Moravie, apanage devenu disponible depuis l'année 1239. Peu de temps après, la mort du prince Frédéric, le dernier des Babenberg, assura à Vladislav, malgré la résistance de l'empereur, la possession de l'Autriche et de la Styrie ; mais Vladislav mourut luimême en 1247, et l'empereur s'empressa d'imposer- à ces deux provinces un lieutenant de son choix.

Vacslav ne put intervenir dans ces circonstances difficiles ; il avait à lutter contre les conspirations qui menaçaient son trône. Ses aventures galantes, ses prodigalités excessives, ses faveurs mal distribuées avaient irrité contre lui la plus grande partie de la noblesse. Les mécontents s'étaient groupés autour du fils de Vacslav, Premysl Otokar; ils exigeaient qu'il fût associé aux fonctions royales. La guerre éclata entre le père et le fils; Vacslav dut im-

plorer le secours des princes allemands; il ne, parvint qu'à grand'peine, en employant tour à tour la ruse et la force, à désarmer l'insurrection qui avait si mal à propos troublé sa vie de chasse et d'aventures. En 1251, les états d'Autriche appelèrent d'eux-mêmes Piremysl Otokar à régner sur ce pays. La possession de la Slyrie lui fut disputée par le roi de Hongrie, Bêla, allié au grand prince de Galicie, Daniel ; mais le prince de Bohême garda la meilleure partie de ses domaines. Vacslav le Borgne, qui n'avait point secouru son fils dans ces circonstances difficiles, mourut en 1253. C'est sous le règne de ce prince chevaleresque que la Bohême adopta les armes qu'elle a gardées jusqu'à nos jours : un lion d'argent couronné, à double queue, sur champ de gueules.

Premysl Otofcar II. (itS«-tf9S); latte contre Rodolphe de Halisbours) yrandevr et décadence de la Bohême*

Pf emysl Otokar II, dès son avènement au trône de Bohême, se trouva être l'un des plus puissants souverains de la chrétienté. La Bohême, la Moravie, la Haute-LusAce, la Haute et la Basse-Autriche étaient réunies sous son sceptre. Le caractère du nouveau roi était à la hauteur d'une telle fortune; il avait eu le tort de prendre les armes contre son père; mais la conduite de Vacslav et l'intérêt de l'état avaient justifié sa révolte. Laborieux et juste, vaillant à la guerre, Premysl Otokar était aussi bon administrateur qu'habile capitaine. Les historiens nationaux lui reprochent l'avoir été, comme son père et son oncle, trop favorable aux mœurs étrangères, et d'avoir contribué à développer l'influence des Allemands dans le royaume. « Quel malheur, s'écrie la chronique rimée de Dalemil, qu'un roi si noble ne reste pas fidèle à sa langue maternelle. — Par elle, il aurait acquis un nom glorieux, une grande richesse. — Il aurait détruit tousses ennemis. » Le premier soin de Pf emysl Otokar II fut de reconstituer le domaine royal démembré et appauvri par les libéralités mal calculées de son

père et par les guerres intestines ; il se fît rendre les terrer illégalement occupées, fonda dans ses domaines des châteaux-forts administrés par des burgraves royaux, chargës^ de tenir en échec les révoltes possi les de la noblesse, de maintenir Tordre et la sécurité publique. Il multiplia les colonies allemandes en Bohême et en Moravie, et créa un certain nombre de villes royales qui payaient directement l'impôt au souverain et s'administraient sous sa tutelle. Certaines de ces villes pratiquaient le droit allemand de Magdebourg. Une partie des forêts de la frontière fut encore défrichée par des colons allemands, ce qui explique comment la nationalité germanique a prévalu et prévaut même aujourd'hui dans ces contrées. Grâce à ces mesures, la richesse du pays et celle du domaine royal s'accrurent d'une façon considérable sous le règne de Pfemysl Otokarll; mais d'un autre côté l'invasion des étrangers et l'introduction d'une législation nouvelle préparèrent pour l'avenir de nombreux conflits.

Jamais prince n'était monté sur le trône dans des circenstances aussi favorables. Frédéric IL venait de mourir en Italie.^ Le grand interrègne avait commencé en Allemagne ; les électeurs mettaient la couronne aux enchères : Otokar était en relations de parenté ou d'amitié avec les plus puissants de ses voisins. Il n'avait d'ennemis que dans la maison de Bavière, qui avait convoité la Haute- Autriche. Le roi de Hongrie, appuyé sur les princes de Cracovie et de Galicie, était le seul voisin à redouter. Le pape Innocent IV était favorable à Otokar; dès le début de son règne, il l'invita à entreprendre une croisade contre les païens Prussiens des bords de la Baltique, que les chevaliers teutoniques n'avaient pas encore réussi à soumettre, ni à convertir. Une telle entreprise avait pour la Bohême un intérêt presque national. C'était dans ces régions lointaines qu'avait été martyrisé saint Vojiéch, le grand apôtre tchèque. Soixante mille hommes, commandés par Pfemysl Otokar, par les margraves de Brandebourg et de Misnie, se dirigèrent vers le nord, passèrent les fleuves sur la glace, pénétrèrent chez les païens,

brûlèrent les arbres sacrés et les statues des dieux et défirent les Prussiens, dont un grand nombre se firent baptiser. Otokar fonda dans le pays conquis la ville de Kralovec, en allemand Kœnigsberg (Regiomons, la ville du roi). Ainsi, par un jeu bizarre de la fortune, un roi de Bohême fonda en pays païen la ville où, plus tard, les souverains de la Prusse allemande devaient se faire couronner. Ces exploits répandirent dans toute l'Europe le nom de Premysl Otokar. En 1256, Tévêque de Cologne vint à Prague lui offrir la couronne impériale. Il refusa, et les électeurs choisirent le frère du roi d'Angleterre, Richard de Cornouailles, souverain peu redoutable, qui n'avait pas un pouce de terre en Allemagne. Pfemysl Otokar était pourtant loin de se désintéresser des affaires des pays voisins. Peu de temps après, nous le voyons intervenir en faveur de son parent l'archevêque de Salzbourg, que les princes de Bavière voulaient priver du siège épiscopal. Cette intervention entraîne Otokar dans une lutte contre la Hongrie ; la Styrie profite de cette circonstance pour s'émanciper de la suzeraineté hongroise, et Otokar établit à Grratz un de ses lieutenants. Le conflit entre la Bohême et la Hongrie prend des proportions considérables. Bêla IV et' ses alliés mettent sur pied une armée de cent quarante mille hommes, chiffre formidable pour le temps : Otokar marche contre elle avec l'appui du margrave de Brandebourg et de Misnie, des princes de Silésie et de Camiole. Les deux adversaires s'attendirent dans les plaines de l'Autriche, sur les deux rives de la Morava (March), près du confluent de cette rivière avec le Danube. Aucune des deux armées n'osait passer la rivière pour engager l'action : Otokar, suivant la mode des temps chevaleresques, envoya un messager au roi de Hongrie pour lui demander de passer la rivière ou de laisser passer en paix les troupes tchèques, afin que l'action pût commencer dans les formes. Bêla accepta de traverser luimême, et Otokar fit reculer ses troupes pour lui laisser le champ libre. La bataille s'engagea près du village de Grèssennbrûnn. La lourde cavalerie bohème, toute bardée de fer, repoussa vigoureusement l'attaque impétueuse des Hon-

grois ; les Gumans tournèrent bride ; le prince Etienne, héritier présomptif de la couronne de Hongrie, fut gravement blessé ; bientôt la déroute des Hongrois devint générale ; dix-huit mille hommes furent tués ; on prétend que quatorze mille se noyèrent dans la Morava ; les Tchèques poursuivirent l'ennemi jusqu'à Pozony (Presbourg).Bela demanda la paix et renonça à ses droits sur la Styrie. Peu de temps après, Richard de Gornouailles accorda à Pfemysl Otokar l'investiture de cette province autrichienne.

Ce succès augmenta encore la gloire d'Otokar ; les Tartares l'appelaient le roi de fer, en souvenir des pesants chevaliers qu'il avait conduits au combat; les princes chrétiens l'appelaient le roi d'or à cause de la magnificence de sa cour. Mais ce roi si puissant n'avait point d'héritier : il obtint du pape la permission de divorcer avec sa femme Marguerite d'Autriche veuve du dernier Babenberg, qu'il n avait épousée que par ambition ; il demanda la main de la princesse Gunegonde, fille du prince russe Michel Vsevolodovitch, qui à la suite des invasions tartares, s'était réfugié en Hongrie ; elle était petite-fille de Bêla et ce mariage resserrait l'alliance conclue entre les deux royaumes. Il fut célébré en grande pompe dans cette même plaine de la Morava qui naguère avait vu le choc des deux nations. Peu de temps après, une guerre heureuse avec la Bavière, à propos de l'évêché de Salzbourg, valut à la Bohême l'acqnisitio'n de quelques nouveaux districts, notamment du pays de Gheb (Bger où plus tard Waldstein fut assassiné). Otokar était désormais plus puissant qu'aucun souverain d'Allemagne ; capable de leur dicter à tous des lois, il voulut aussi affranchir ses états de la suzeraineté spirituelle de l'archevêque de Mayence. Il méditait de créer un archevêché à Olomouc; il n'y put réussir. Ulrich duc de Garinthie et de Carniole, mort sans enfants, légua ses états au roi de Bohême qui s'en empara malgré les résistances du patriarche d'Aquilée Philippe et du roi de Hongrie Etienne V (1269). Les possessions du roi de Bohême s'étendaient maintenant du Mont des Géants jusqu'à la mer Adriatique. La guerre éclata de nouveau entre la Bohême et la Hongrie : les

Magyars ravagèrent l'Autriche et emmenèrent seize mille personnes en captivité.

Otokar envahit la Hongrie, s'empara de Presbourg, de Nitra, traversa le Danube et défit les Hongrois sur les bords de la Leitha. Le manque de vivres et une attaque inattendue du duc Henri de Bavière l'obligèrent à faire la paix. En 1271, l'archevêque de Cologne vint encore au nom de quelques princes allemands lui offrir la couronne impériale ; Otokar crut politique de la refuser . la couronne de saint Yacsiav pour être moins brillante, lui parut sans doute plus solide.

Cette résolution devait être fatale à la Bohême et à son roi : Rodolphe de Habsbourg fut élu (1273). D ne pouvait exercer dignement les fonctions impériales tant qu'il aurait devant lui un rival aussi puissant que le roi de Bohême. D'ailleurs, l'élection avait eu lieu sans le consentement d'Otokar et au mépris de ses droits d'électeur. Dès qu'il connut l'avènement du nouveau souverain, il s'empressa de conclure la paix avec la Hongrie, où l'assassinat de son beau-père Bêla avait réclamé son intervention.

Il protesta ouvertement contre l'élection de son rival ; il réclama d'abord auprès du pape Grégoire X; mais le souverain pontife reconnut le nouvel empereur. (1274.) Rodolphe de Habsbourg se prépara à lutter contre son redoutaîble adversaire par les armes juridiques et par la force. U fit décider par l'assemblée des princes réunis à Nuremberg que le roi des Romains devait rentrer en possession de tous les fiefs de l'empire devenus vacants depuis l'excommunication prononcée contre Frédéric II, que tout vassal qui dans le délai d'an et jour n'aurait pas reçu une nouvelle investiture, serait déchu de ses fiefs. C'était réclamer à Otokar tout l'héritage des maisons de Carinthie et d'Autriche. Le comte palatin Ludwig assigna Otokar devant le tribunal de Tempire, attendu que depuis un an et un jour il n'avait pas fait hommage de ses domaines. D'autre part Rodolphe excitait les sujets d'Otokar en Autriche, en Carinthie, en Styrie, à se révolter contre leur souverain ; il invitait l'archevêque de Salzbourg et l'évêque de Passau à

leur prêter appui, il s'entendait en secret ayeo quelques seigneurs de Bohême qui ne pouvaient pardonner à leur souverain de les avoir dépouillés des biens de la couronne qu'ils avaient injustement acquis.

Les ennemis d'Otokar se groupaient autour de l'empereur. Le roi de Bohême se crut assez fort pour tenir tête à son adversaire. Il contint les mutins en Autriche et en Styrie et envahit même les domaines de Téglise de Salzbourg. Rodolphe, de son côté, se préparait à la guerre avec le concours de Frédéric, burgrave de Nuremberg, du comte de Tirol Menhardt, et de Ludwig de Bavière,

HiiBftllIatloii et mort de Premysl Otokar II (1999).

Le 15 mai 1275, Otokar fut mis au ban de Tempire et déclaré déchu de ses domaines et dignités si dans je délai d'un an il ne faisait sa soumission. Le délai expiré, une armée allemande se rassembla à Nuremberg pour envahir la Bohême. Les Hongrois, qui s'étaient laissé gagner par Rodolphe, devaient attaquer l'Autriche et la Moravie; le comte de Tirol, la Styrie et la Garinthie. Ainsi la Hongrie imprévoyante, affaiblissait au profit de Tempire le seul état (pii pûx lui offrir un appui contre les convoitises allemandes. Le duc de Bavière qui d'abord s'était rangé du côté d'Otokar, l'abandonnait. Bodolphë se jeta brusquement sur l'Autriche et s'empara de Vienne. Cette ville bien (pie très-attachée à Otokar, finit par capituler devant la menace faite par Rodolplie d'arracher toutes les vignes qui l'environnaient. Menhardt, comte de Tirol, enleva de son côté la Garinthie et la Styrie.

Otokar avait concentré son armée du côté de la frontière de Bavière où il attendait l'ennemi. Surpris par une attaque imprévue, il se dirigea à marche forcée sur l'Autriche. Pendant ce temps la famille des Vitkovici, Tune des plus puissantes du royaume et qui avait alors pour chef Zavisa de Falkenstein, abandonna la cause de Premysl Otokar et ne mit à ravager les domaines royaux. L'armée d'Otokar

se trouva réduite à vingt mille hommes ; les forces de son adversaire étaient beaucoup plus considérables. Le roi de Bohême demanda la paix. Il dut abandonner à Rodolphe la Garinthie, la Garniole, l'Autriche et la Styrie (c'est-àdire les pays qui devaient à côté jdes couronnes de Hongrie et de Bohême former la partie la plus importante de l'état autrichien) et le territoire de Gheb (Eger). En outre, son fils unique, Vacslav, devait épouser une fille de Rodolphe, et Hartmann, fils de Rodolphe, épousait la fille d'Otokar. Le premier des Habsbourg, inaugurait déjà la politique matrimoniale qui devait faire un jour la fortune de sa maison : non content d'avoir dépouillé et humilié le roi de Bohême, il réservait à sa race l'héritage de la couronne de saint Vacslav pour le cas où la race des Premyslides viendrait à s'éteindre naturellement ou par accident. Rodolphe donnait à sa fille en dot la basse Autriche et quarante mille ducats d'or; il donnait une somme égale à la fille d'Otokar. Le roi de Hongrie intervenait aussi au traité comme tierce partie; Otokar lui rendait les conquêtes qu'il avait faites dans la dernière guerre.

Le traité portait en outre qu'Otokar en reconnaissant Rodolphe comme empereur, acceptait de ses mains l'investiture pour les royaumes de Bohême et le landgravîat de Moravie. Gette clause, telle que la comprenait le roi de Bohême, ne portait atteinte ni à l'indépendance du royaume, ni à son autonomie intérieure. Mais Rodolphe, au contraire, prétendait regarder la Bohême comme partie intégrante de l'empire ; il prétendait intervenir dans les conflits qui s'étaient élevés entre Otokar et les seigneurs bohèmes qui avaient trahi sa cause ; bref, il entendait réduire le roi de Bohême à un véritable vasselage. Otokar résistait à ces prétentions: de longues négociations s'engagèrent entre les rois de Bohême et des Romains; elles n'aboutirent pas ; ces deux ambitions rivales n'étaient guère faites pour se réconcilier, et l'une d'elles devait fatalement se briser contre l'autre. La guerre recommença : Otokar n'avait qu'une petite armée de trente mille hommes pour lutter contre l'empire, et d'autres alliés que les princes de

Silésie. U entra néanmoins en campagne : durant l'été de 1278, il pénétra par la Moravie dans la basse Autriche et arriva jusqu'à Marchegg, près du champ de bataille naguère si glorieux de Kressenbrûnn, sur la rive droite de la rivière appelée March par les Allemands et Morava par les Slaves. Rodolphe qui depuis ses dernières victoires avait établi son siège à Vienne, partit de cette dernière ville et alla au-devant de l'ennemi. Otokar dut reculer devant des forces supérieures. L'action s'engagea le 26 août. Rodolphe s'était assuré l'alliance du roi de Hongrie : ce furent les cavaliers cumans montés sur leurs chevaux rapides qui s'élancèrent les premiers sur les flancs de l'armée bohème. Ge fut une des plus terribles batailles du moyen âge et l'une des plus considérables par ses résultats.

Les deux rois ennemis payèrent plus d'une fois de leur personne ; la fortune des armes resta longtemps indécise : tout à coup l'arrière-garde bohème, commandée par Milota de Dédie , tourna bride au moment où elle allait donner à son tour. Otokar se précipita au milieu des ennemis et se rendit prisonnier; mais il fut tué par deux chevaliers autrichiens. Son cadavre, dépouillé de ses armes, fut livré aux plus grossiers outrages. Rodolphe, qui arriva trop tard pour lui sauver la vie, fit recueillir ses restes et les fit porter à Vienne où le corps, revêtu de la pourpre royale, fut exposé pendant quatre-vingts jours. La cour de Rome, alliée de Rodolphe, avait lancé sur le roi de Bohême l'interdit pontifical : il n'eut point de funérailles chrétiennes. Mais la Bohême n'avait point reconnu l'interdit. L'église et le peuple pleurèrent également le souverain qui, malgré ses fautes, avait assuré tant de grandeur à son royaume. Il fut aussi regretté en Allemagne : « La vertu et l'honneur, dit Heinrich de Heimburg , pleurent le roi de Bohême; sa main était libérale : contre les Cumans et les païens, il était le rempart de la chrétienté : lion par la bravoure, aigle par la bonté (1278). »

fties derniers Premyslldes ; iraeslav II (f 999-t9«ft), roi de Bohême et de Pologne ; iraeslav III (tS«ft-tSO«.)

La mort du roi de Bohême ne désarma pas Rodolphe. A. la tête de son armée victorieuse, il pénétra en Moravie ; les campagnes furent horriblement ravagées; les villes étaient habitées pour la plupart par des colonies allemandes qui firent bon accueil à Tempereur. Il traita Ja Moravie en pays conquis et en pays d'empire ; il accorda à certaines cités d'importants privilèges : Brùnn (Bmo) devint ville libre impériale. Les seigneurs se soumirent et la veuve du roi de Bohême, Gunégonde, s^e mit, elle et son fils, à la merci de Rodolphe. La Bohême était plongée dans une profonde anarchie; les seigneurs qui autrefois avaient été infidèles à Otokar et qu'il avait chassés du royaume y étaient revenus et songeaient à offrir le pouvoir à Rodolphe ; les patriotes entendaient maintenir l'indépendance de l'état et se préparaient à la défendre. L'héritier d'Otokar, le jeune Vacslav, n'avait que sept ans; deux princes s'offraient à lui servir de tuteurs : Henri de Vratislav (Breslau) et Othon, margrave de Brandebourg, neveu du feu roi, qui amena quelques troupes pour défendre la Bohême. Rodolphe entra en Bohême et ravagea tout le pays jusqu'aux environs de Gaslav (Gzaslau) et de Kutna Hora (Kuttenberg). La noblesse bohème l'attendait avec une armée près de la ville de Kolin, sur l'Elbe (depuis célèbre par une défaite de Frédéric II). Rodolphe ne se sentit pas de taille à achever la conquête du pays et entreprit par un traité habile de réserver l'avenir. Par ce traité, il gardait la Moravie en sa puissance pendant cinq années; l'administration du royaume de Bohême était pour une égale période confiée à Othon de Brandebourg ; les anciennes conventions relatives aux mariages entre les familles des Habsbourg et des Premyslides étaient renouvelées. Le jeune Vacslav épousait la princesse Guta, fille de Rodolphe; le jeune Rodolphe, fils de l'empereur, Aneska, fille d'Otokar.

LA BOHÈME SOUS LES PîlEMYsLlDES. 1 1 1

L'aîné de ces enfants sacrifiés d'avance à Tambition paternelle par des unions quasi-sacriléges n'avait pas dix ans ! Ce n'était pas une simple promesse de mariage qu'il fallait à Rodolphe ; l'Église dut prêter sa sanction à ces unions ridicules, et les deux mariages furent bénis le même jour dans la ville de Jihlava (Iglau, en Moravie). Après quoi, les nouveaux mariés retournèrent auprès de leurs parents pour y continuer leur éducation à peine commencée. La reine-mère de Bohême et le nouveau régent s'établirent à Prague. Rodolphe rentra en Autriche après avoir confié le gouvernement intérimaire de la Moravie à l'évêque d'Olomouc, naguère confident dévoué d'Otokar et aujourd'hui serviteur non moins zélé de son heureux adversaire. Ce n'était point uniquement par dévouement que le duc de Brandebourg avait réclamé la tutelle de son jeune cousin. A peine installé à Prague, il s'entendit avec les principaux membres de la colonie allemande, saisit les revenus de la reine-mère et la fit enfermer avec son fils dans un château de province. Une fois libre, il s'appliqua consciencieusement à dépouiller le pays qu'il était chargé de gouverner ; ansi il fit transporter en Brandebourg les trésors de la cathédrale de Prague. Des désordres éclatèrent dans le royaume ; des conflits eurent lieu entre les Allemands et les Tchèques, les villes royales et les seigneurs. La diète du royaume s'efforça en vain d'obtenir la liberté du roi et de sa mère. La reine réussit à s'échapper de sa captiyité et à se sauver en Moravie. Mais le jeune prince resta enfermé et soumis à de durs traitements : la noblesse tchèque finit par s'indigner de l'insolence de cet étranger et des affronta infligés à l'héritier des rois nationaux. Othon de Brandebourg se hâta de quitter la Bohême et de retourner dans son pays; il emmenait avec lui le jeune roi et laissa l'administration du pays à l'évêque de Brandebourg, Eberhardt. Une insurrection éclata; l'évêque Eberhardt lui résista, appuyé non-seulement sur les Allemands déjà établis en Bohême, mais aussi sur des aventuriers de toute espèce, venus de la Saxe, et qui s'empressèrent de fondre sur la Bohême comme sur une proie. La Bohême

devint le théâtre de luttes acharnées. Cette invasion eut du moins le mérite de réveiller le sentiment do la nationalité chez la noblesse, qui s'était laissé gagner par les mœurs étrangères. Rodolphe d'Autriche finit par s'intéresser au sort de son gendre, qui ne l'avait guère ému jusque là. Si Othon de Brandebourg supprimait le jeune Vacslav et gardait la Bohême pour lui, les espérances en vue desquelles avaient été conclus les mariages de Jihlava étaient fort compromises. Au mois de septembre 1280, Rodolphe entra en Bohême et obtint une trêve; les seigneurs et les représentants des villes consentirent à maintenir la régence à Othon de Brandebourg, mais à condition qu'en son absence il ne pourrait laisser le gouvernement à des étrangers ; il devait renvoyer en Brandebourg les troupes étrangères, et tous les Allemands qui n'étaient pas établis dans le royaume devaient l'évacuer dans le délaide trois jours, sous peine de la vie. Le jeune Vacslav devait être ramené dans la capitale, moyennant une indemnité de quinze mille marcs d'or. Néanmoins Othon trouva moyen de le garder encore trois ans, mal vêtu, mal nourri, et ne voulut le rendre à son peuple que moyennant une rançon supplémentaire de vingt mille marcs d'or. A défaut de cette somme, il se fit donner un certain nombre de châteaux-forts des plus importants du royaume.

Enfin en 1283, au bout du délai de cinq ans, Vacslav sortit de captivité et monta sur le trône; Rodolphe, fidèle au traité signé, lui rendit la Moravie. Plus tard il intervint même pour faire refuser au margrave de Brandebourg les vingt mille marcs qu'il avait extorqués. La Bohême attendait avec impatience l'avènement du roi qui symbolisait pour ainsi dire le réveil de la nation et la résurrection du royaume; mais ce prince était trop jeune pour gouverner par lui-même. Sa mère Gunégonde vint s'établir auprès de lui à Prague; dans son exil de Moravie, elle avait épousé un gentilhomme tchèque , Zavisa de Falkenstein. C'était un élégant cavalier, un poète de talent, qui, par l'éclat de ses mérites, avait séduit le cœur de la royale veuve. Il prit à la cour de Vacslav une influence

considérable, qui survécut même à la mort de Gunégonde : il éleva le prince dans le goût des plaisirs et s^enrichit lui-même aux dépens de TÉtat. Rodolphe le fit éloigner de la cour quand il envoya à Prague la jeune reine Gruta. Zavisa se retira dans les terres qu'il possédait sur la frontière de Bohême et de Moravie ; toujours puissant et toujours ambitieux, il épousa la sœur du roi de Hongrie, Ladislas. C'était pour le roi de Bohême un sujet trop redoutable. On l'accusa de vouloir ériger dans ses possessions une principauté indépendante. Vacslav II l'attira à Prague, s'empara de sa personne et le jeta en prison. Il charmait les loisirs de sa captivité en composant des chansons en langue bohème, chansons aujourd'hui perdues, mais . qui furent longtemps populaires. Les amis du prisonnier se soulevèrent; le roi de Hongrie leur fournit des secours; Rodolphe intervint en faveur de son gendre et lui envoya une armée. Cependant les révoltés tenaient bon. Il fallait assiéger leurs châteaux un à un. Rodolphe donna à Vacslav un conseil plus politique que chrétien, celui de traîner son prisonnier dans ses expéditions et de sommer tour à tour chaque burgrave de se rendre, sinon Zavisa aurait la tête tranchée. Ce conseil fut suivi et plusieurs révoltés se soumirent en effet ; le roi arriva devant le château de Hluboka, non loin de Budèjovice (Budweiss) que commandait alors Vitek, frère deZaviàa. Il renouvela la terrible sommation; Vitek n'y voulut point ajouter foi et entreprit de résister; il vit décapiter son frère dans une plaine, devant les fossés du château. La tragique destinée de Zaviâa, ses qualités brillantes, ses talents poétiques ont assuré à son nom une popularité que la littérature nationale a consacrée de nouveau dans notre siècle. Le roi Vacslav avait alors dix-neuf &ns. Cet acte de rigueur épouvanta les rebelles, et l'autorité royale fut désormais reconnue dans ses États. Vacslav augmenta les revenus de la couronne; il fit exploiter sur iine large échelle les mines d'argent alors fort riches de la Bohême, notamment à Kutna Hora (la montagne des Dûines). Il entretint une cour luxueuse qui enrichit la ville de Prague et en fit un séjour recherché des étrangers.

Cette ville vit fleurir des écoles renommées. Une série d'heureux événements, en plaçant sur la tête de Vacslav la couronne de Pologne, le rendit un des souverains les plus puissants de la chrétienté.

Depuis longtemps, la Pologne s'était affaiblie parla coutume des apanages ; de fait, elle se trouvait partagée plus ou moins inégalement entre tous les princes issus de la dynastie des Piasts, sous la domination plus ou moins illusoire de l'aîné, le prince qui régnait sur la petite Pologne et avait son siège à Cracovie. Mais le droit d'aînesse finit lui-même par être peu respecté et l'on vit les princes de Silésie, deMazovie et de la grande Pologne se disputer tour à tour Cracovie et la petite Pologne. Les principautés s'émiettaient en débris : rien qu'en Silésie, on comptait dix princes. Quelques-uns crurent assurer le succès de leurs ambitions en cherchant des alliés au dehors. C'est ainsi qu'en 1288, un prince de Vratislav (Breslau) fit hommage de sa principauté à l'empereur; l'année suivante, un autre Silésien, Kazimir, prince de Bytom, se mit sous la protection de Vacslav de Bohême. En 1291, trois autres princes de Silésie suivirent cet exemple : à la faveur de l'anarchie qui régnait dans la petite Pologne, un parti se forma à Cracovie qui offrit cette province à Vacslav; il accepta, se rendit à Cracovie, prit possession de cette ville et du duché de Sandomir. Quelques années plus tard, l'anarchie augmentant toujours, la noblesse de la grande Pologne offrit au roi Vacslav la couronne. Il alla se faire couronner à Gniezno, obligea les princes de Mazovie à reconnaître sa suzeraineté et réunit ainsi le royaume des Piasts à celui desPfemyslides. Cette union qui aurait pu être si profitable aux deux pays, n'eut malheureusement qu'une durée éphémère. Elle ne survécut point à Vacslav. Le temps n'était pas encore venu où les peuples slaves comprendraient les devoirs que leur imposait la communauté d'origine, et la nécessité de s'allier contre les Germains.

Naguère Premysl Otokar avait appelé les Polonais à son secours contre l'insatiable ambition des Allemands, mais il n'en avait reçu qu'un Secours inefficace. Les deux cou-

ronnes de Bohême et de Pologne devaient pourtant se réunir encore sur une même tête sans que de cette union il surgît jamais un Élat puissant et durable.

Une autre couronne fut bientôt offerte au roi de Bohême, celle de Hongrie. La race d'Arpad s'était éteinte en 1301. Tandis que le pape Boniface VIII imposait à la Hongrie Robert d'Anjou, un certain nombre de magnats se révoltèrent contre les prétentions pontificales et offrirent le trône à Vacslav ; il n'osa l'accepter pour lui-même, mais il désigna au choix des Hongrois son jeune fils âgé de douze ans, qui fut effectivement couronné à Szekes Feervar (Albe Royale, 1301). L'empereur Albert let le souverain pontife refusèrent de sanctionner cette élection et s'allièrent contre le roi de Bohême. Le pape persista à reconnaître le prince d'Anjou comme roi de Hongrie et offrit la couronne de Pologne à Wladislaw Lokietek. L'empereur enjoignit à Vacslav dé renoncer à la couronne de Hongrie qu'il avait acceptée sans le consentement impérial : de plus il exigeait qu'il lui cédât la Misnie et le pays d'Eger : (Cheb) il réclamait aussi le paiement des dîmes arriérées dues à l'empire par les mines de KutnaHora (1303). Vacslav ne craignit point d'affronter la lutte ; il rassembla promptement une armée, entra en Hongrie, pénétra jusqu'à Bude, enleva le jeune roi avec la couronne et les insignes royaux et les ramena en Bohême ; puis il s'apprêta à résister aux troupes impériales. Albert I entra en Bohême par Budèjovice et marcha sur Kutna Hora dont les mines excitaient surtout sa convoitise. Mais cette ville se défendit avec intrépidité et l'empereur, quand il vit les troupes royales arriver, quitta précipitamment la Bohême. Vacslav, victorieux, s'apprêtait à envahir l'Autriche à son tour quand il mourut après une courte maladie (1305).

L'empereur Albert, se hâta de conclure la paix avec son successeur Vacslav III ; elle eut lieu dans des conditions peu favorables pour la Bohême. Vacslav cédait à l'empereur la Misnie et le pays de Gheb (Eger) . Albert renonçait à intervenir dans les affaires entre la Bohême, la Hongrie et la Pologne. Mais Vacslav, prince frivole et dé-

bauché, n'était pas homme à profiter des avantages de la situation. Il renonça à la couronne de Hongrie en faveur de son ami Othon de Bavière. Il laissa Wladislaw Lokietek s'établir en Pologne. Toutefois, sur les remontrances d'un de ses conseillers l'abbé Konrad de Zbraslav, il se décida à prendre les armes pour aller défendre ses droits sur la Pologne. Il s'arrêta en route à Olomouc : là, il fut assassiné traîtreusement par un chevalier thuringien qui périt presque aussitôt sous les coups des courtisans bohèmes : le meurtrier succomba sans avoir nommé ses complices, sans qu'on eût même songé à l'interroger. Le bruit courut en Bohême que la main du meurtrier avait été armée par l'empereur Albert; en l'absence de documents certains, il serait téméraire de prêter à cette assertion une foi absolue ; toutefois, en voyant, d'une part, les plans préparés dès la mort d'Otokar par l'empereur Rodolphe, de l'autre, les intrigues qui accompagnèrent le meurtre de Vacslav III, il est difficile de ne pas appliquer à ce meurtre le brocard juridique : is fecit cui prodest. Le, patriote Dalimil, dans son langage voilé, laisse suffisamment voir sur qui il fait p laner ses soupçons : « Ah ! Thuringien méchant homme, écrit le poète chroniqueur, qu'as-tu fait ! Peut-être est-il dans les mœurs de ta race de faire périr ainsi nos derniers rois? J'en aurais plus à dire.... Mais laissons Dieu juger le coupable. » Vacslav ne laissait point d'enfant mâle. Avec lui s'éteignit la dynastie des Pf emyslides qui depuis les temps fabuleux avait régné sur la Bohême. Elle disparut en 1306 : la race des Arpads avait fini en 1301. Il y a là une coïncidence curieuse à noter.

Jm Bohême ••us les 9renkjmUéem ; la Bohème et reBtpIre.

La mort du dernier des Premyslides marqpie une date importante dans l'histoire de la Bohême. Jusque-là ce royaume ,malgré quelques périodes d'anarchie avait reconnu l'autorité héréditaire d'une dynastie nationale : par la mort

imprévue d'un souverain sans héritier, il se trouve tout à coup abandonné à lui-même, livré aux convoitises de ses voisins. Désormais, il ne sera que rarement aux mains de souverains nationaux ; les éléments étrangers, qu'il a laissés pénétrer dans son sein, s'efforcent d'accroître chaque jour leur prépondérance: de là des crises, des tiraillements funestes, des catastrophes où une nation moins vivace que le peuple tchèque se fût peut être engloutie pour jamais. Avant d'aborder cette nouvelle jJériode, il n'est pas sans intérêt de revenir en arrière et d'étudier, d'une part la situation de la Bohême dans ses rapports internationaux avec l'empereur et l'empire, de l'autre, la situation intérieure du pays, le développement de la civilisation.

Le voisinage de l'Allemagne a toujours été dangereux pour les nations non allemandes. La Bohême, plus qu'aucun pays en a fait l'expérience. Depuis que Gharlemagne avait de concert avec la papauté renouvelé l'empire d'Occident, l'empereur se considérait comme le chef temporel de la chrétienté. Les états mêmes qui n'étaient pas en rapport immédiat avec lui, l'Angleterre, TEspagne admettaient au moins en théorie cette prétention. Le titre d'Auguste, attaché à celui d'empereur était dérivé du latin augere et les mots semper Aug'ustus se traduisaient en allemand par ceux-ci: immer Mehrer des ReichSy c'est-à-dire toujours agrandisseur de l'empire. Les pays que l'empereur renonçait à conquérir étaient considérés comme ne devant leur indépendance qu'à un privilège de la munificence impériale. Au besoin ce privilège s'achetait au prix d'un tribut : c'est ainsi que, d'après le témoignage d ailleurs douteux d'Eginhard, la Bohême paya tribut à Gharlemagne ; Louis le Débonnaire dans un document de 817, la présente comme faisant partie de l'empire, ainsi que les Avares et les Slaves qui sont à l'ouest de la Bavière. D'autre part, ains qu'on l'a vu plus haut, la Bohême à partir du neuvième siècle aurait payé à l'empire un tribut de cent vingt bœufs et de cinq cents marcs d'argent. En 895, on voit les princes Spytihné^ et Yratislav, impatients de la domination de Svatopluky faire hommage à l'empereur de leurs états. En

928, le prince VasclavI" renouvela rengagement de payer le tribut ci-dessus indiqué, en bœufs et en argent. En 1081, cette obligation fut changée contre celle de fournir aux empereurs trois cents chevaliers pour leur couronnement de Rome. Cependant, on ne voit pas que les princes de Bohême aient prêté l'hommage et réclamé Tinvestiture à chaque avènement de souverain germanique ; l'existence d'un tribut prouve bien qu'il ne s'agissait que d'une convention internationale ; les vassaux ne payaient point tribut : c'est ainsi que les souverains germaniques, Louis l'Enfant et Henri l'Oiseleur payèrent tribut à la Hongrie sans en devenir les vassaux; ainsi, la Pologne, pendant un certain temps, paya tribut à la Bohême. L'empereur n'exerçait d'ailleurs sur la Bohême aucun droit de souveraineté, ne levait point de troupes, n'exerçait point l'autorité judiciaire, ne pouvait engager la Bohême par des traités conclus avec la cour de Rome. L'intervention de l'empire dans les querelles des princes de Bohême (par exemple en matière de successions ) n'avait pas un autre caractère que l'intervention des Tchèques eux-mêmes dans les affaires de la Pologne et de la Hongrie. L'empereur Lothaire échoua dans ses efforts pour imposer un souverain à la Bohême (bataille de Ghlumec, 1126). Au début du douzième siècle, pour services rendus à l'empire, un prince de Bohême reçut le titre honorifique d'échanson. Plus tard, des princes de Bohême, Otokar !«' et Vacslav !«' prirent part à l'élection de l'empereur. Mais ce titre d'électeur était purement personnel à la personne du souverain (comme par exemple aujourd'hui les ordres de chevalerie qu'échangent entre eux les souverains : ainsi, les chevaliers de la Toison d'Or, reconnaissent pour leur grand maître le roi d'Espagne) ; il n'entraînait pour l'État bohème aucune obligation. De même, le titre de roi accordé par l'empereur, suivant les idées du temps, n'imposait au royaume aucun engagement. Plus tard, les empereurs germaniques cherchèrent à profiter des querelles et des compétitions des princes bohèmes, comme les Khans tartares profitèrent de l'anarchie entre les princes russes de la famille de Rurik. Ils essayèrent

à plusieurs reprises de rattacher directement à l'empire certaines portions de la couronne de Bohême, par exemple Tévêché de Prague, le margraviat de Moravie. Mais l'unité de la couronne ne tarda pas à se rétablir. La dignité royale une fois confirmée par le souverain pontife, les rois de Bohême ne furent tenus vis-à-vis de l'empereur qu'à des obligations purement honorifiques. Premysl Otokar II, après l'élection de Rodolphe se vit contraint de demander l'investiture pour la Bohême et la Moravie ; on sait à quelle lutte conduisirent les conflits qui s'élevèrent alors entre les deux souverains. Albert I, dans le traité conclu avec Vacslav renonça à ces prétentions ; nous verrons qu'il allait bientôt les renouveler, grâce à l'anarchie qui régna en Bohême après la mort tragique du dernier Pf emyslide. Ainsi dans ce conflit, le droit reste mal défini; la force et les prétentions individuelles de chaque souverain décidaient et Phistoire enregistre un certain nombre de faits sans pouvoir en tirer une jurisprudence déterminée. On devine toutefois à quelles conclusions arrivent les juristes pangermanistes qui rêvent de reconstituer on ne sait quel Saint Empire idéal.

InstitiiU^iïs du royavme; eol^ntsatton allemande.

La doctrine qui veut que tout pouvoir vienne du peuple trouve sa confirmation dans l'histoire de Bohême. Leprincipat est d'abord électif avant de devenir héréditaire et le prince est assisté par une diète où l'on rencontre dès les origines les chefs des tribus, les chefs des familles, les représentants des villes libres. Plus tard, les premiers PfemysUdes convoquent des diètes où figurent les princes de la famille royale, les membres du haut clergé, douze juges nommés par le souverain et des représeniants de la noblesse. Les fonctions de cette diète sont surtout consultatives et judiciaires; elle élit le prince qui doit être choisi dans la famille régnante ; elle convoque la milice, elle

lâO CHAPITRE VII.

lève des impôts dans les circonstances exceptionnelles ; elle élit Tévêque de Prague ; son rôle est mal défini et le prince se passe souvent de son intervention. L'influence des diètes augmenta à partir du douzième siècle ; on les voit plus d'une fois refuser au souverain des levées ou des impôts extraordinaires. La diète fonctionne aussi comme cour suprême de justice. Les premiers documents certains, relativement aux rapports entre le souverain et la diète, remontent à Tannée 1310. La noblesse se forma d'abord des chefs des tribus, ensuite, des fonctionnaires nommés par le prince; elle se modifia peu à peu sous l'influence des idées féodales écloses en Allemagne.

Le développement territorial du royaume de Bohême pendant cette période dépassa plus d'une fois les limites actuelles du royaume de Bohême et du landgraviat de Moravie. A diverses reprises, les frontières du royaume débordèrent sur la Saxe actuelle, sur la Pologne, sur la Bavière, sur l'Autriche, la Styrie, la Garinthie, la Garniole. Il perdit peu à peu toutes ces annexes, étrangères pour la plupart à la nationalité tchèque. Ces pertes eussent été peu importantes si les Tchèques avaient réussi à se concentrer dans le quadrilatère formé par les montagnes de Bohême et dans la Moravie; malheureusement, la Bohême ne se laissait pas seulement affaiblir à l'extérieur; à l'intérieur, elle tolérait les infiltrations de l'élément germanique, plus dangereuses à bien des points de vue, que ne pouvaient l'être dix batailles perdues. Le temps devait venir où la Bohême aurait à lutter non-seulement contre les ennemis du dehors, mais contre les ennemis du dedans. Les Tchèques avaient trouvé la Bohême déserte ; ils n'en avaient occupé que le centre; les régions montagneuses des frontières étaient incultes et inhabitées : les Allemands y pénétrèrent peu à peu. Les princes chrétiens de la Bohême durent fatalement prendre femme en Allemagne, et les princesses étrangères amenèrent à la cour de nombreux Allemands ; dans le clergé et les monastères se glissèrent beaucoup de prêtres et de moines allemands. Des marchands allemands établis à Prague dans le vicvs Teutonicorum finirent par y

occuper tout un quartier. A partir du douzième siècle, on voit sur les frontières, dans des régions récemment défrichées, se former des villes et des villages allemands; beaucoup de villes royales ou seigneuriales sont fondées par le roi, les seigneurs ou les abbayes. Les poètes renommés de TAUemagne Ulrich de Turlin, Ulrich d'Eschembach, Henri de Freiberg apparaissent à la cour; les renommés porte-glaives germanisent leurs possessions du royaume, par exemple à Komotau. « Partout des hommes, mais des Allemands à Komotau, » dit un proverbe populaire. Les mines de Kutna Hora et de Nëmecky Brod (le gué allemand) attirèrent aussi beaucoup d'étrangers. Les Slaves agriculteurs laissaient volontiers le commerce et ^industrie aux mains des étrangers ; en Pologne, aux Juifs, en Bohême, aux Allemands. Quelques patriotes prévoyants s'alarmaient de Tinfluence croissante des Allemands. La chronique tchèque de Dalimil, rédigée probablement au quatorzième siècle, exhale, sous une forme parfois brutale, les angoisses et les colères d'un Slave qui sent sa langue et sa patrie menacées^ Elle met les paroles suivantes dans la bouche de la princesse Libuêe : « Si un étranger vient à vous gouverner, — votre nation ne durera pas longtemps ; un sage ne consulte pas les étrangers. — L'étranger prendra des gens de sa langue et cherchera toujours votre mal. — 11 partagera aux siens votre héritage. — Grarde-toi bien de confier ta fortune à l'étranger, tête bohème. — Là où il n'y a qu'une langue, là est la gloire. » Ces protestations d'un patriote anonyme devaient rester sans écho jusqu'au moment où les Hussites arboreraient à la fois l'étendard de la réforme religieuse et de l'unité nationale.

Rellsloiiy arto, cslTUtsatlon.

L'église catholique, en introduisant la liturgie romaine en Bohême, avait beaucoup contribué à frayer les

122 CHAPITRE VÎI. .

voies au germanisme. La Bohême avait reçu le christianisme de la Moravie et de TAlIemagne ; mais par suite de la destruction de Tarchevêché et de TEtat moraves, elle avait passé dans le ressort de Ratisbonne jusqu^au moment où fut créé le siège épiscopal de Prague, suffragant de l'archevêché de Mayence. La papauté, en érigeant la Bohême en évêché, exigea que la liturgie latine y fût seule en usage. L'évêque était généralement élu par la diète, de concert avec le prince ; à partir du milieu du douzième siècle, il fut choisi par le chapitre et ratifié par le [prince. Malgré les prescriptions pontificales, la liturgie sla.ve garda en Bohême des adhérents. En 1032, le prince Oldrich fonda le monastère de Sazava, dont le slavon fut la langue liturgique ; les protestations du clergé latin firent exiler les moin^es slaves en Hongrie; ils en furent rappelés en 1068 et disparurent définitivement en 1096. La Bohême vit alors fleurir chez elle la plupart des ordres étrangers : bénédictins, prémontrés, cisterciens, johannites, dominicains, franciscains, augustins et chartreux. Ils possédaient les seules écoles qui existassent alors dans le pays. La plus célèbre était au treizième siècle le studiwm générale établi au château de Prague, où des maîtres éminents enseignaient la grammaire et la logique. Le clergé jouissait d'ailleurs d'une influence considérable ; la Bohême, jusqu'au quatorzième siècle resta fidèle à Tunité catholique. Ce n'est qu'au début du quatorzième siècle qu'on y voit apparaître les premières hérésies.

La littérature de cette période, bien que peu développée, n'est pas sans avoir produit quelques œuvres intéressantes. L'idiome latin, cher au clergé, n'étouffa pas entièrement la culture nationale. Au début du onzième siècle, Cosmas, doyen du chapitre de Prague, écrit sa chronique de Bohême, fort précieuse malgré le pseudo-classicisme de l'auteur; en langue tchèque, on trouve des cantiques religieux, des textes sacrés, des poëmes lyriques et héroïques ; les uns empruntés à la vie nationale et d'une grande valeur poétique, les autres imités des légendes chrétiennes ou romanesques du moyen âge (légendes de sainte Gathe-

rine, de sainte Dorothée, d'Alexandre le Grand). Les beaux-arts ne furent pas non plus négligés. L'Église les développa et les appliqua non sans succès aux choses religieuses. On cite dès la fin du onzième siècle le prêtre Bozetech, abbé du monastère slave de Sazava, comme un peintre de talent et un sculpteur habile à tailler le bois et la pierre. La chronique raconte que Tévêque de Prague, jaloux de ses talents, lui imposa une singulière pénitence ; il l'obligea à sculpter un Christ en bois, de grandeur naturelle, et à le porter jusqu'à Rome sur ses épaules. La Bohême se trouvait pour ainsi dire au confluent des deux influences italienne et byzantine; mais le triomphe du catholicisme romain fit prévaloir la première ; un grand nombre d'églises s'élevèrent au douzième et au treizième siècle (notamment à Prague, la basilique romane de Saint-Vit). On connaît en Bohême environ cent cinquante églises en style roman. L'art gothique apparaît au treizième siècle et atteint au siècle suivant toute sa délicatesse. Nous avons déjà vu que sous les derniers Premyslides Prague était devenue le séjour d'une cour brillante et chevaleresque. Le couronnement de Vacslav II en 1297 fut une des cérémonies les plus brillantes du moyen âge. Ce fut, dit une chronique allemande, une fête telle que n'en avait encore donnée ni un roi d'Assyrie, ni un Salomon- lui-même. Le nombre des étrangers fut si considérable que, d'après les récits contemporains, il fallut nourrir dix- neuf mille chevaux. A cette fête colossale, on ne comptait pas moins de vingt-huit princes laïques ou ecclésiastiques : les archevêques de Mayence et de Magdebourg, les évêques de Prague, d'Olomouc, de Gracovie, de Baie, de Constance, l'archiduc Albert d'Autriche, avec une suite de sept mille cavaliers ; les princes de Saxe, de Brandebourg, de Misnie. La ville de Prague ne suffisait pas à contenir cette foule d'étrangers ; on bâtit dans une plaine voisine un vaste palais de bois décoré de tapisseries précieuses, où les hôtes de distinction furent magnifiquement traités. Sur les places publiques coulaient des fontaines de vin. Le couronnement eut lieu dans la cathédrale de Saint-Vit; la couronne

royale valait deux milles marcs d argent; Tépée et le bouclier, trois mille marcs, le manteau, quatre mille marcs; quant à la ceinture, les anneaux et le bonnet royal, personne n'osait en fixer la valeur. La ville de Prague offrait aux étrangers le spectacle d'une splendeur inouïe.

LES ORIGINES DU GROUPE AUTRICHIEN; LA JUAISON de BABENBERG (973-1246).

La marche de TEst; les premiers Babenberg; Henri lasomirgolt [973- 1181). — Léopold VI (1198-1230); Frédéric le batailleur (1230-1246); acquisition de la Styrie et de la Carniole. — Les institutions de TAutriche sous les Babenberg, la Landes hoheit ; les villes; la littérature.

I<a maretae de l'est; les premlera Babenliers; Henri lassnlrsoU (•9S-tt99).

Le nom français de TAutriche (Austria) n'est, comme on sait, que la transcription de l'allemand Œsterreich (royaume de Test). Ce nom si célèbre dans Thistoire apparaît pour la première fois en 996, dans un document signé de l'empereur Othon III (in regione vulgarinomine Oatirrichi) *. La région à laquelle il s'applique fut érigée en marche après la destruction de l'empire des Avares; elle était administrée comme les autres marches dont l'organisation rentre dans l'histoire germanique. Au point de vue politique elle se divisait en deux margraviats [mark grafy comte

*■ On trouve aussi dans certains documents la traduction latine du mot Œsterreich : Orientai regnum^ orientalis provincia.

delà frontière) : le margraviat de Frioul comprenant le Frioul proprement dit, la Pannonie inférieure au sud de la Drave, le pays des Carentins (Garinthie) Tlstrie , la Dalmatie continentale » — le littoral ayant été cédé à Tempereur de Gonstantinople ; — et le margraviat de Test comprenant la Pannonie inférieure au nord de laDrave, la Pannonie supérieure et TOstmark proprement dite. L'Ostmark elle-même comprenait à Test de TEnns le Traungau entièrement germanisée, et le Grrunzvittigau. Au point de vue ecclésiastique, cette région se partageait entre les deux évêchés de Salzbourg et d'Aquilée. L'évêché de Salzbourgavait été fondé dès 710 par Saint-Emeran de Poitiers, celui d'Aquilée prétendait faire remonter ses origines jusqu'à l'apôtre saint Marc. La population se trouvait composée d'Allemands et de Slaves qui, sauf en Dalmatie, se laissèrent! P^^ ^ P^^ assimiler par leurs voisins. L'histoire de ces contrées ne présente pas tout d'abord l'unité d'intérêt dynastique ou national qu'on rencontre chez les Hongrois et les Tchèques. Ce n'est qu'un lambeau de l'empire dont la vie propre offre peu de traits saillants. La Marche, incertaine dans ses frontières, n'a même point d'unité géographique. En 876, elle s'augmente de la Bavière; en 890, elle perd la Pannonie donnée au prince croate Bracislav en échange des secours qu'il a fournis contre les Magyars. En 937 elle est détruite et absorbée par les Hongrois qui étendent leurs frontières jusqu'à TEnns. Après la bataille de Lechdfeld ou d'Augsbourg (10 août 955), l'Allemagne et l'Italie furent désormais à Fabri des invasions hongroises. La marche de Test fut reconstituée et confiée au margrave Burkhard, beau-frère de Henri de Bavière. Après lui, elle échut à Léopold de Babenberg (973) ; ave ce prince commence la dynastie des Babenberg, dynastie parallèle à celle des Pf emyslides et des descendants d'Arpad.

Les Babenberg tirent leur nom du château de Babenberg contruit par Henri margrave du Nordgau, en l'honneur de sa femme Baba, sœur d'Henri l'Oiseleur. Ce nom illustre se retrouve dans celui de la ville de Bamberg qui fait aujourd'hui partie du royaume de Bavière.

Léopold I*"' (973-994) était déjà comte du Donaugau (c'est le pays où s'élève Ratisbonne) et du Traungau ; son père Berchtold était comte du Nordgau (pays au nord de Ratisbonne). Les chroniqueurs ont attaché à son nom Tépithète d'illustre. Sous son principat fut enlevée aux Hongrois la ville deMœlk (située sur le Danube, en amont de Vienne) où résida son successeur Henri. D'après une tradition, Léopold aurait fondé dans cette ville un institut pour douze prêtres séculiers. Il périt à Wurzbourg de mort tragique, atteint par une flèche destinée à son neveu Henri de Schweinfurth qui avait fait aveugler un chevalier de cette ville. L'empereur Othon HI investit du margraviat son fils aîné Henri I (994-ipi8) : bien que le margraviat ne fût pas de droit une charge héréditaire, il le devint bientôt de fait dans la famille des Babenberg : sans doute vu l'importance de la marche, les empereurs avaient voulu qu'une seule famille fût intéressée à la défense de ces régions toujours menacées. Les autres fils de Léopold ne furent pas moins bien partagés; l'un, Ernest, obtint le duché de Souabe, l'autre, Poppo, eut l'évêché récemment fondé de Bamberget plus tard celui de Trieste. L'empereur Henri II accorda au margrave Henri de nombreux domaines héréditaires le long du Danube : la conversion des Hongrois au christianisme en adoucissant les mœurs de ce peuple envahisseur, rendit plus facile la tâche des margraves. Cependant, Adalbert le Victorieux (1018-1056) eut encore à lutter contre eux; il dut son surnom aux succès qu'il obtint. Il agrandit la marche d'Autriche jusqu'aux rives de la Leitha. Il aida puissamment l'empereur contre la Hongrie et reçut en récompense de ses services de nouveaux domaines héréditaires dans l'intérieur du margraviat. L'Ostmark se trouva à peu près doublée sous le règne d' Adalbert, qui avait choisi la ville de Tulln (sur le Danube entre Mœlk et Vienne) pour sa résidence. Son fils, Ernest le Vaillant (1056-1075), affirma une fois de plus la fidélité des Babenberg à l'empire et à l'empereur ; il périt en luttant contrôles Saxons à la bataille de TUnstrut (1075); Léopold le Beau (1075-1096), infidèle aux traditions de la

f&mille, prit parti dans la querelle des investitures pour le pape Grégoire VII contre l'empereur Henri IV ; vaincu d'abord par les forces impériales et réduit à la soumission, il embrassa la cause de 1 anti-roi Hermann de Luxembourg. Henri IV accorda Tiavestiture de la marche d'Autriche au duc de Bohême, Vratislav, qui, du reste, ne réussit pas à en prendre possession ; malgré la défection de Léopold le Beau on trouve son fils Léopold III à la tête du margraviat 11096-1097). Léopold III, qui s'intitulait fièrement margrave d'Autriche par la grâce de Dieu, s'allia au roi des Romains Henri V, révolté contre son père. Henri V sut reconnaître ce précieux concours ; il donna en mariage au margrave sa sœur Agnès, veuve de Frédéric de Souabe ; cette union allia la maison d'Autriche à la future dynastie des Hohenstaufen. Agnès donna à son époux dix-huit enfants dont deux Léopold et Henri, succédèrent à leur père. L'un de ces dix-huit enfants fut le célèbre annaliste Otto de Freisingen, qui fut évêque de cette ville. Les filles de Léopold II par leurs mariages allièrent la maison de Babenberg avec celles de Saxe-Thuringe, de Montf errât, avec les Piasts de Pologne et les Pï'emyslides de Bohême. Quand la dynastie salique s'éteignit dans la personne de Henri V, Léopold III fut proposé avec le duc Frédéric de Souabe et Lothaire de Saxe comme empereur d'Allemagne. Nouvelle preuve de l'importance qu'avait acquise la marche d'Autriche et la dynastie qui la gouvernait. Léopold se désista en faveur de Frédéric, mais les princes choisirent Lothaire de Saxe.

Au quinzième siècle Léopold fut canonisé par le pape Innocent VIII. Ses fondations pieuses devaient en effet lui assurer la reconnaissance de l'Église. Il établit de nouveaux monastères, enrichit ceux qui existaient déjà : il donna Klosterneubourg aux Bénédictins, Heiligenkreuz aux Cisterciens ; Kremmunster et Saint Florian furent généreusement dotés. Il bâtit un château sur le Kahlenberg. A sa mort, l'empereur Lothaire accorda l'investiture à l'un de ses fils cadets Léopold IV (1136-1141); les mariages portaient bonheur aux Babenberg . Konrad de Franconie, ^

le beau-frère du margrave Léopold IV, devint empereur en 1138. On sait la lutte qui éclata entre la maison de Kohenstaufen et la puissante maison guelfe, représentée par Henri le Superbe, duc de Saxe et de Bavière. Henri succomba dans cette lutte inégale; il fut mis au ban de l'empire et tandis que le duché de Saxe était adjugé à Albert TOurs de Brandebourg, le duché de Bavière échut à Léopold IV (1138). Henri le Superbe mourut Tannée suivante, laissant un fils en bas âge, celui qui devait être Henri le Lion ; Welf, l'oncle du jeune orphelin, revendiqua rhéritage dont l'empire prétendait le dépouiller et marcha contre Léopold pour lui arracher la Bavière. Mais il fut défait par Conrad à la bataille de Weinsberg (1140) : Léopold mourut peu de temps après cette victoire et eut pour successeur dans le duché de Bavière comme dans la marche d'Autriche son frère Henri II, surnommé lasomirgott (lach sam mir gott helfe', était son proverbe favori), le premier duc héréditaire d'Autriche.

Henri II lasomirgott (1141-1177) trouva un moyen ingénieux pour s'assurer la possession de cette Bavière qu'on avait disputée à son frère; il épousa la veuve de celui qu'on avait dépouillé au profit des Babenberg, la veuve d'Henri le Superbe, Gertrude. Il obtint d'elle iqu' elle fît renoncer son fils Henri le Lion à ses droits sur la Bavière. Mais après la mort de sa mère, Henri le Lion déclara nulle et non avenue la renonciation qu'on avait arrachée à son inexpérience. D'ailleurs, le mariage que la politique seule avait inspiré, ne tarda pas à être rompu. Plus tard Henri lasomirgott, partit pour la croisade et épousa à Constantinople la fille de l'empereur byzantin Théodore Gomnène. L'empereur Frédéric I" de Souabe, également rattaché par des alliances de famille aux Guelfes et aux Babenberg, n'osa ou ne voulut pas trancher lui-môme le conflit des deux familles. Il laissa les princes allemands maîtres d'en décider. La diète déclara que la Bavière serait rendue à Henri le Lion. (1156) Henri lasomirgott se décida à la

^ * Ainsi Dieu me soit en aide. »

restitution, grâce surtout aux habiles négociations de son parent Otto de Freisingen. Mais il ne perdit rien à cet acte de désintéressement peu volontaire. En échange de son désistement, il se fit accorder par l'empereur de larges dédommagements.

L'Autriche, augmentée de la majeure partie des pays compris entre l'Enns et l'Inn, fut soustraite à la suzeraineté bavaroise, suzeraineté d'ailleurs plus nominale que réelle et érigée en duché particulier. Un privilège impérial du 21 septembre 1156 déclarait le nouveau duché héréditaire, même dans la ligne féminine, et autorisait les ducs à n'assister qu'aux diètes qui se tiendraient sur le territoire bavarois; ils pouvaient également, pour le cas où leur dynastie serait exposée à s'éteindre, proposer un successeur {jus affectandi). Ce privilège a reçu le nom de privilegium minus par rapport à un autre document apocryphe, le privilegium majuSy qui fut fabriqué au quatorzième siècle et dont il sera question plus loin.

Henri II fut un des fondateurs de Vienne, où Frédéric P' établit plus tard sa résidence : il y construisit un châteaufort et appela pour civiliser les pays environnants des moines écossais, alors fort répandus en Allemagne,

I.é«»old ^'I(I109-i tSO) ; Trédérle le Batalllenr (ttS«-tt4e); aeq«l0llloit de la Styrle et d'une partie de la Carnlole.

Léopold V, dit le Vertueux, succéda en 1177 à Henri lasomirgott. Sous son règne, le duché d'Autriche s'accrut d'une acquisition importante, la Styrie. Cette province, peuplée de Slovènes et d'Allemands, doit son nom au château de Steier, bâti en 980 par Otokar III, comte du Traungau. En 1056, elle fut érigée en margraviat et agrandie vers 1150 des comtés de Maribor (Marbourg) et de Cilly. Otokar VI, de Styrie (1164-1192), obtint, en échange des services qu'il avait rendus à l'empereur contre Henri le Lion, le titre de duc et l'hérédité (1180).

HIST. DE l'AUTRICHE. 9

130 CHAPITRE Vlll.

Cette franchise impériale vint juste à point pour la maison d'Autriche : Otokar VI, sans enfants, institua Léopold V pour son héritier. En 1192, la Styrie fut pour jamais annexée à TAutriche. L'empereur Henri VI ratifia à Worms cette annexion.

Léopold V est peut-être le premier prince autrichien dont le nom ait retenti jusqu'en Occident. Il prit part à la troisième croisade et se trouva ainsi en rapport avec la plupart des princes catholiques. Dès 1182, il avait visité la Terre-Sainte en pèlerin. En 1191, il rencontra Philippe Auguste et Richard Gœur-de-Lion. Au èiége, de Saint- Jean d'Acre, il se querella avec le fougueux prince d'Angleterre. Il revint dans ses états en 1192. Peu de temps après, Richard Gœur-de-Lion, surpris par une tempête entre Venise et Aquilée, entreprit de traverser incognito l'Europe pour regagner son royaume. Léopold, infoi'mé de sa présence dans ses états, ne négligea point l'occasion qui s'offrait de tirer vengeance d'un rival détesté. Il le fit arrêter et enfermer au château de Dûrrenstein, près de Krems, sur le Danube. Puis il vendit son prisonnier pour une somme de vingt mille marcs à l'empereur d'Allemagne Henri VI. Il avait, en outre, arraché au prince captif la promesse d'un mariage entre les maisons de Babenberg et de Plantagenet. Cette conduite peu généreuse justifie mal le titre de vertueux qui est resté attaché à son nom.

Le successeur de Léopold V, Frédéric I", eut comme son père l'enthousiasme des croisades ; il alla guerroyer en Palestine et n'en revint que pour mourir (1198). Il avait confié la régence de ses états à son frère Léopold, déjà investi par leur père du duché de Styrie. Léopold VI (1198-1230) a reçu le surnom de Glorieux. A Textérieur, il joua un rôle important dans les affaires de l'Allemagne ; il s'attacha au parti de Philippe de Hohenstaufen et l'aida à vaincre l'anti-roi Othôn IV, qui fut reconnu par le pape Innocent III. Après la mort de Philippe , Léopold VI ménagea habilement son rival et sut se dérober à temps quand Frédéric II fut appelé à l'empire. Une croisade en Espagne lui fournit un heureux prétexte pour s'absen-

ter; il arriva trop tard dans ce pays^ et rencontra à Calatrava les rois de Castille, d'Aragon et de Navarre, vainqueurs des Maures à la bataille de Tolosa. En 1217, il reprit la croix et partit pour la Palestine ; il avait pour frère d'armes dans cette expédition le roi André II de Hongrie. Il prit une part brillante à Texpédition dirigée contre Bamiette. L'empereur Frédéric II ne négligea rien pour s'assurer la fidélité d'un aussi puissant vassal et d'un Bi vaillant chevalier. A la mort de l'archevêque de Cologne, Léopold VI fut nommé Reichsverweser ou vicaire de l'empire. Son fils Henri épousa la fille de Frédéric II. Cette alliance impériale et l'importance que Léopold VI avait acquise dans la chrétienté lui permirent de jouer le rôle de médiateur dans les luttes entre Frédéric et le pape Honorius m. En 1229 il entreprit dans ce but un voyage en Italie et fut avec le patriarche d'Aquilée et Tarchevêque de Salzbourg un des promoteurs de l'accord intervenu, à San Grermano, entre l'empereur et le pontife. Il ne survécut pas à ce pacifique triomphe; il mourut à San Germano et fut enterré au Montr-Cassin (1230).

A l'intérieur, Léopold s'appliqua spécialement à développer le commerce et l'industrie ; il donna à la ville de Vienne le stapelrecht (droit d'entrepôt) et fit au commerce de cette ville une avance de trente mille marks d'argent, pour aider au développement de ses entreprises; il l'embellit d'édifices nouveaux et y bâtit la newe Burg; il fortifia les frontières et établit de pieuses fondations. U attira les minnesingers à sa cour. Enns, Krems, Vienne, reçurent de lui des constitutions municipales. Le soin des intérêts de l'État n'empêcha pas Léopold de songer à ceux de son domaine privé ; il l'agrandit par l'acquisition de différents biens allodiaux situés dans l'intérieur de son duché ; il acheta en outre de l'évêque Gerald de Freifiingen des biens en Carniole ; cette acquisition prépara l'annexion future de la Carniole à l'Autriche. Les revenus de l'État sous son règne s'élevèrent à environ 60 000 marcs d'argent. Léopold le Glorieux eut pour successeur son fils Frédéric, surnommé le Batailleur (1230-1246). Le règne assez

court de ce prince fut en effet une série incessante de luttes contre ses voisins. Il guerroya contre la Hongrie et contre la Bohême avec Tempereur Frédéric IL II n'hésita pas à secourir les villes lombardes liguées contre Frédéric II et à soutenir contre lui le roi des Romains Henri VII, qui avait épousé sa sœur Marguerite. Léopold semblait viser à une complète indépendance. L'empereur le mit au ban de l'empire, déchaîna contre lui la Bohême, la Bavière, le Brandebourg, la Hongrie. Le célèbre chancelier Pierre des Vignes fut chargé de rédiger contre le Batailleur un pamphlet impitoyable où il le représente comme un membre infidèle de l'empire, un monstre d'immoralité qui a poussé à bout la clémence impériale. Plusieurs princes allemands marchèrent contre lui; le pays de î'Enns supérieur jusqu'à Linz tomba aux mains du grandduc Otto de Bavière ; l'empereur déclara Vienne ville impériale et chargea un lieutenant impérial d'administrer les parties conquises de l'Autriche ; mais le Batailleur se défendit énergiquement ; il finit par reconquérir une partie de ses possessions et se réconcilia avec l'empereur (1240). Frédéric annula le privilège de la ville de Vienne, et à la diète de Vérone (1245), l'empereur confirma solennellement les privilèges concédés en 1156. Ainsi les révoltes même de l'Autriche contre l'empire tournaient à. son profit; les malheurs qui fondaient sur les états voisins lui profitaient également. Les Mongols avaient envahi la Hongrie; le roi Bêla invoquait le secours de l'Autriche, et pour l'indemniser donnait en gage à Frédéric le Batailleur trois de ses comitats. Frédéric, aussi peu généreux vis-à-vis de Bêla que son prédécesseur l'avait été vis-à-vis de Richard Cœurde-Lion, prétendit les garder à tout jamais, et entra en guerre avec la Hongrie. Il périt le 15 juin 1246, sur les bords de la Leitha, tué, suivant les uns, par les Hongrois, suivant les autres, par un des siens. Même parmi ses sujets, il avait soulevé des haines nombreuses. « C'était, dit un chroniqueur, un homme sévère, cruel dans ses jugements, héroïque dans les combats, avide et rapace. Il avait inspiré la terreur à ses amis et à ses voisins ; per-

sonne ne Taimait ; tous le redoutaient. » Ulrich de Liechtenstein, le poëte chevaleresque de la Styrie, est plus indulgent pour sa mémoire ; « Il est mort... Il a laissé après lui une grande misère en Styrie et en Autriche... Maint est devenu pauvre qui était riche auparavant... Son âme doit être au ciel, car il était bon pour les braves. » Avec lui s'éteignit la dynastie des Babenberg (1246). Us reposent dans Téglise de la petite ville de Mœlk depuis longtemps éclipsée par les splendeurs de Vienne.

I<e« Inviltatlons de TAvirlehe soas les Babenbers ; la I^andeshoheit; le» tIIIcs; la llUératnre.

L'hérédité conférée aux margraves et plus tard aux ducs, l'affaiblissement de l'autorité impériale dans les luttes contre la papauté, eurent également pour résultat de développer l'autorité immédiate des princes sur les pays qui leur étaient confiés. Les corporations religieuses ou laïques, les monastères, les villes et les bourgeois furent peu à peu soustraits à la dépendance de l'empire et placés sous celle des princes. C'est ce que les historiens allemands appellent h Landeshoheit (souveraineté du pays.) C'est spécialement dans l'Allemagne du sud que se développe cet esprit dej particularisme local. Le duc de Styrie, Otokar, s'appelle dès 1184 Landesherr (seigneur du pays); l'annexion de la Styrie à l'Autriche contribue encore à développer ces idées d'autonomie.

Avec le développement de la La/ndeshoheitj l'ancienne noblesse décline ; une nouvelle s'éleva, celle des ministeriales ; noblesse locale composée de ceux qui sont auprès du prince, et qui lui rendent des services immédiats. Peu à peu la différence entre les deux noblesses devenues également dépendantes du prince disparaît. La Styrie donne à ce point de vue l'exemple à l'Autriche : les ducs d'Autriche promettent aux ministeriales de Styrie d'observer les privilèges qu'ils tiennent de leurs princes antérieurs.

Au point de vue de la loi municipale,* la Styrie précéda

134 CHAPITRE VIIÎ.

encore TAutriche. En 1212, la ville d'Enns obtient de l'empereur un stadtrechtj dont elle garde encore aujourd'hui le texte dans ses archives. D'après ce droit, le seigneur du pays est archiduc ; il se réserve le châtiment de certains délits spécifiés ; sa volonté fait loi. La juridiction nférieure est exercée par le juge de la ville^ aidé d'un nachrichter et des schergen (sbires), qui reçoivent une indemnité. Le stadtrecht est spécialement un code de droit criminel, où domine le principe du talion ou wehrgeld. Dans les cas de compensation pécuniaire, un tiers est alloué au juge. Les épreuves judiciaires et le jugement de Dieu sont pratiqués. En matière d'hérédité, la femme et Tenfant ou les plus proches parents héritent s'ils résident sur le territoire du duché ; ceux qui vivent au dehors n'ont droit qu'à la moitié. L'étranger qui meurt dans le pays dispose librement de son bien ; s'il n'en a pas disposé il reste pendant un an et un jour à la disposition des héritiers. Si personne ne se présente, le duc hérite. Six bourgeois d'élite forment une sorte de conseil municipal ; ils sont chargés de surveiller les marchés et de défendre les intérêts de la ville. On connaît l'adage juridique anglais : My house is my castle. Le privilège urbain constate presque dans les mêmes termes l'inviolabilité du domicile : Nous voulons que. pour chaque citoyen,' sa maison soit une forteresse (pro munitione),pour lui, ses commensaux, et quiconque entre dans sa maison. Toute violation du foyer est punie par une amende de cinq talents ou la perte de la main. Les bourgeois ont le droit d'avoir des chevaux pour leurs plaisirs et leurs besoins.

Ce statut servit de modèle à Léopold VI pour celui de Vienne (1221), qui n'en est que le développement. Ainsi, aux dispositions concernant l'inviolabilité du domicile, il est ajouté que personne ne peut entrer avec un arc ou avec un carquois. Défense de circuler dans la ville avec un poignard à la ceinture, sous peine d'un talent d'amende, plus la confiscation de l'arme. Celui qui cache l'arme dans sa botte paiera dix" talents ou perdra la main. Les citoyens notables de chaque quartier sont chargéis de surveiller les

transactions qui dépassent la valeur de deux talents. On a remarcpié qu'il existe entre le droit municipal des BaJDenberg et celui des villes flamandes ou picardes (Gand, Bruges, Ypres, Arras, Furnes, Laon) de frappantes analogies. Ces analogies s'expliqueraient par le commerce considérable des Flamands avec les régions du Danube, notamment avec la Hongrie. Des négociants flamands résidaient à Vienne, et l'on voit leur communauté obtenir dans cette ville, dès 1208, des privilèges spéciaux. D'autres villes encore ont des statuts municipaux qu'il serait trop long d'étudier ici. A côté de la législation municipale, il faut signaler celle des Juifs ; elle est singulièrement lil)érale pour le temps; dès 1200, ils ont leur synagogue à Vienne ; des Juifs sont chargés de la fabrication des monnaies, avec le titre de comtes de la Chambre. Certaines dispositions sont d'une remarquable tolérance, surtout si l'on songe aux préjugés du moyen-âge; si un objet volé est trouvé chez un Juif, il lui suffit de jurer qu'il l'a acheté; il n'a qu'à rendre l'objet au prix coûtant. La législation des Juifs en Autriche a servi de modèle à celles de la Hongrie, de la Pologne, de la Bohême et de la Thuringe.

A l'ombre d'une législation pacifique, le commerce et l'industrie se développent, grâce surtout à l'heureuse situation du pays, assis sur la frontière de l'Allemagne, de la Bohême et de la Hongrie, et à la navigation du Danube. Une chronique rimée célèbre avec enthousiasme la splendeur, la prospérité de l'Autriche : « Cette contrée a de tout en abondance : bétail, vins, blés et autres fruits. — Tout ce qu'il faut pour nourrir l'homme. — Gibier, poisson, pain excellent. — Le Danube à l'onde claire embellit le paysage. — Aux villes, aux bourgs et aux villages, il apporte tout le nécessaire, sans relâche nuit et jour. » — Cette terre joyeuse et féconde est pour ainsi dire l'Italie de l'Allemagne.

La Styrie était de bonne heure en relations commerciales avec lltalie. Pour faciliter ce commerce, Léopold fit bâtir un pont de pierre sur la Save, à Tendroit appelé aujourd'hui Steinbrûck. Le commerce était loin d'ailleurs

d'avoir toutes les commodités ; ainsi Gratz avait le droit d'entrepôt ; elle obligeait toutes les marchandises étrangères à être pesées sur les balances municipales et voiturées sur les fourgons de la ville. Plus rigoureux encore était dans certaines villes le stapelrecht. Les marchandises qui passaient à Bruck-sur-la Mur devaient être exposées sur la place publique et mises à Tenchère ; elles ne continuaient leur route que si elles n'avaient pas trouvé d'acheteurs parmi les bourgeois de la ville.

Sur la route de Ratisbonne à Vienne, Enns était la grande cité commerciale. C'est là qu'était le grand entrepôt des négociants d'Augsbourg, qui allaient chercher les fourrures du Nord à la foire de Kiev, et importaient en Russie les denrées de TOccident. Sur cette route, on cite encore Medlich, Saint-Pœlten, Tulnn, Stein, Mauthausen. Elle est suivie par les négociants de Bourgogne, de Lorraine, de Cologne, de Maëstricht; d'autre part, les étoffes tissées de l'Orient, les fourrures de Hongrie, les soieries de Venise la remontent. Les transactions s'accomplissaient moitié en argent, moitié par échange. Les monnaies des Babenberg étaient frappées à Vienne et à Neustadt; elles sont fort rares. La richesse du pays était grande pour la temps, et les mœurs s'adoucissaient en raison du bien-être. Les monastères fournissent de nombreux chroniqueurs et ouvrent des écoles. Le théâtre paraît avoir été inconnu; on ne rencontre qu'un mystère de Pâques, (Osterspiel) joué au monastère de Saint-Florian. En revanche la poésie fut cultivée avec passion à la cour des Babenberg : Léopold Vn d'après la tradition, aurait été poète ; Frédéric le Batailleur écrit des chansons d'amour. Trois des plus célèbres minnesinger : Reinar de Haguenau, Walter von der Vogelweide et Reinar de Zweter vécurent une partie de leur vie à la cour des Babenberg. Walter appelle l'Autriche sa seconde patrie : « C'est là, dit-il, qu'il a appris à chanter et à conter. » Il célèbre à plusieurs reprises Léopold VI et Frédéric le Batailleur. Tanhuser fait l'éloge de Frédéric II pendant sa vie et le pleure après sa mort. Avec lui, dit-il, toute joie est morte.

Un autre poète, Nidhart de Reuenthal, le Bavarois, vint vivre en Autriche, et décrit plaisamment dans ses œuvres les danses et les jeux rustiques.

Mais ce n'est pas seulement en Autriche que fleurit le minnesang. On le retrouve en Styrie : là nous rencontrons les minnesinger Rudolf von Stadek et Ulrich von Lichtenstein, dont on montre encore le château sur les bords de la Mur. Il était truchsess (échanson), du duc Frédéric; ce singulier chanteur des sentiments les plus délicats et de la galanterie la plus raffinée ne savait ni lire ni écrire ; il fut le héros des aventures les plus romanesques.

A la fameuse lutte poétique de la Wartbourg, à la cour du landgrave de Thuringe, les sept meistersinger du temps célèbrent à Tenvi leurs maîtres. Le mythique Henri d'Ofterdingen compare le duc d'Autriche à un brillant soleil. Ainsi, entre la Bohême slave et la Hongrie magyare, les princes de Babenberg font pénétrer et fleurir la littérature germanique, et les poètes reconnaissants chantent la gloire de leur maison.

LE GROUPE AUTRICHIEN SOUS LES PREUHERS HABSROURGS (i273-1495).

Rodolphe !«' (1273-1298) investit ses fîls de l'Autriche et de la Styrie; Frédéric le Beau (1330-13ô8); acquisition de la Çarinthie *, Rodolphe IV (1358-1365); le privilegium majus; acquisition du Tirol (1363). — L'Autriche démembrée (1379); la branche Albertineet la branche Léopoldine (1379-1459). — Frédéric IV à la bourse vide (1406-1439) ; Frédéric V, empereur d'Allemagne (1440-1493).

Rodolphe I (t«9S-f ses) Investit mem fils de l'Aatriehe et de la styrie; Frédéric le Be&a (iSS^-tSftS); aeqnltltlon de la Carlnthle*

Les années comprises entre la fin du dernier Babenberg. et Tavénement du premier Habsbourg en Autriche, forment ce que les historiens appellent Tinterrègne autrichien. On a yu dans l'histoire de la Bohème quelle fut la destinée de l'héritage des Babenberg, rattaché pour un moment au royaume de saint Yacslay ; trente ans après la mort de Frédéric le Batailleur, il tomba aux mains de la dynastie qui l'occupe encore aujourd'hui. Les origines de cette dynastie ont plus d'une fois tourmenté l'imagination féconde des généalogistes. Les uns l'ont rattachée aux Mérovingiens, d'autres aux Carolingiens, d'autres au duc d'Allemanie Ethico, qui aurait été la souche commune des maisons de Habsbourg, de Lorraine et de Bade. Ce qu'il y a de certain, c'est que la famille des Habsbourgs, est d'origine allemanique.^ C'est en Alsace, en Suisse et en Souabe, qu'on trouve ses premiers domaines ; elle doit

son nom au château de Habsbourg, que Werner évoque de Strasbourg fit élever en Tan 1027 sur les hauteurs de Windisch, près la rivière d'Aar (dans le canton actuel d'ArgOTie). Ce château de Habsbourg (Habichtsbourg, le château des vautours), dont les ruines existent encore, est mentionné pour la première fois dans un document de Tannée 1099.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter le rôle de Rodolphe I comme empereur d'Allemagne. On a vu plus haut dans rhistoire de la Bohême comment il conquit les pays autrichiens. Ses exploits et ses triomphes avaient répandu au loin le prestige de son nom : « Seigneur Dieu, s'écriait un contemporain, tiens-toi bien sur ton trône : sinon ce Rodolphe te renversera aussi. » Une fois établi sur le Danube, il tenait en échec la Bohême et la Hongrie, et surveillait leur politique bien mieux que les empereurs établis sur le Rhin. Mais l'empire était électif et Rodolphe n'était pas certain qu'il resterait dans sa famille ; il fallait donc assurer ces nouvelles conquêtes à ses enfants. Rodolphe en fit sanctionner la possession par les électeurs des pays autrichiens. En 1282 à Augsbourg, il investit solennellement ses deux fils Albert et Rodolphe, de l'Autriche, de la Styrie et de la Carniole. La Carinthie, fut quelques années plus tard (1286) adjugée au comte Meinhard de Tirol, pour l'indemniser du concours qu'il avait prêté à Rodolphe dans sa lutte contre le roi Pï-emysl Otokar. Les états d'Autriche et de Styrie, se montrèrent assez mécontents de leur nouveau maître. Les conseillers, souabes qui accompagnaient Albert, étaient fort malvenus; une révolution éclata en Autriche; Vienne que Rodolphe avait immédiatisée dans sa lutte contre Otokar, résista et ne fut soumise que par la force. Rodolphe de Habsbourg, mourut le 15 juillet 1291. Son fils et héritier, Albert, ne devint empereur que sept ans plus tard. Après le meurtre du dernier PiFemyslisde à Olomouc (Olmûtz), il réussit à faire donner la couronne de Bohême à son fils Rodolphe qui ne la garda pas longtemps. La maison de Habsbourg, ne devait entrer que deux siècles plus tard en possession «du royaume de saint Yacslav.

Nous ne suivrons pas ici les destinées des domaines de Suisse, de Souabe ou d'Alsace. Elles se rattachent à Thistoire de FAllemagne. En Autriche, Albert eut à lutter nonseulement contre Vienne, mais encore contre l'archevêque de Salzbourg. Il fut assassiné en Suisse, par Jean le Parricide (1308). Son fils Frédéric le Beau (1308-13301 tenta vainement d'obtenir la couronne impériale. Elle passa ainsi que la Bohême à la maison de Luxembourg. Henri VII devint empereur d'Allemagne, et Jean, roi de Bohême. Cependant à la mort d'Henri Vil (1313), le roi Jean était trop jeune pour l'empire : le parti de Luxemboug proposa comme candidat le duc Louis de Bavière, tandis que le parti autrichien élisait le duc Frédéric ; une guerre de huit années se termina par la défaite de Frédéric à la bataille de Muhldorf (1322). Fait prisonnier, il n'obtint la liberté qu'à la condition de renoncer à l'empire ; plus tard un accord fut conclus entre le^ deux rivaux et leur assura le condominiwm. Frédéric porta le titre de roi des Romains; mais, il n'en exerça guère les fonctions. Il mourut en 1330. Ses deux frères, Albert dit le Sage ou le Boiteux, et Otto le Joyeux, menacèrent l'empereur Louis de Bavière de reprendre la lutte à laquelle leur aîné avait dû renoncer ; ils s'allièrent avec le roi Jean de Bohême ; mais l'ambition de ce prince, en faisait pour eux un rival plutôt qu'un allié utile; Jean avait marié son second fils Jean-Henri, âgé de huit ans, à la fille du duc de Tirol et de Garinthie, la célèbre Marguerite Maultasche (à la grande bouche), alors âgée de douze ans. Il espérait, en réunissant ces deux provinces à la Bohême, renouveler la puissance de Pfemysl Otokar, tenir l'empire en échec et annuler l'Autriche.

Le sentiment du danger commun réunit l'empereur et les princes autrichiens. Par le traité d'Haguenau (1330), il fut stipulé qu'après la mort du duc Henri, qui n'avait point d'héritier mâle, la Garinthie appartiendrait à l'Autriche et le Tirol à l'empereur. A la mort de ce prince (1335), l'empereur Louis de Bavière déclara Marguerite Maultasche déchue du droit de succession, et adjugea les deux provinces aux princes autrichiens, sauf quelques parties

du Tirol dévolues à la maison de Wittelsbach. Mais il ne put disposer que de la Garinthie ; la noblesse tirolienne, se déclara pour la princesse Marguerite, qui, soutenue par son beau-père Jean de Bohême, resta en possession de cette partie de son héritage. Le Tirol offrait dès lors un exemple de cette loyauté qui Ta rendu célèbre*.

Cependant, la Garinthie fut bientôt disputée à TÂutriche; Marguerite, divorça avec son trop jeune époux pour cause d'impuissance (1342) et épousa en secondes noces le fils de Tempereur Louis de Bavière. L'empereur prétendit donner à son fils l'investiture, non-seulement du Tirol, mais encore de la Garinthie. L'intérêt commun réunit de nouveau les maisons de Habsbourg et de Luxembourg. Ainsi à cette époque, la Bohême et l'Autriche, sont dans un mouvement d'oscillation perpétuelle, sans cesse occupées à se faire contre-poids et à maintenir un équilibre toujours instable. Gharîes IV, roi de Bohême, une fois investi de la couronne impériale consentit à laisser la Garinthie à TÂutriche. Albert lui fit hommage et fut d'autant plus heureux de vivre en paix avec l'empire que ses démêlés avec la Suisse réclamaient toute son attention. (Défaite deNœfels, 1352.)

Il n'agrandit pas seulement l'Autriche : sa politique intérieure fut des plus habiles, sa bonne administration lui mérita le surnom de Sage. Il donna à la ville de Vienne un nouveau Stadtecht (droit municipal) ; Klagenfurth, la capitale de la Garinthie en reçut un également. Il supprima le duel judiciaire en Garinthie. Les chroniques attestent sa popularité. D'après un récit du quinzième siècle, un

' Le Tirol divisé en une foule d*États séculiers ou ecclésiastiques, s'ét&il de bonne heure aiîranchi de la suzeraineté de la Bavière ; les principaux dynastes étaient les comtes de l'Adige ou du Tirol, et les comtes d'Andechs, qui obtinrent sous Frédéric !•' le titre ducal et prirent celui de ducs de Meran. Leur race s'éteignit en 1248, et leurs domaines furent réanis à ceux des comtes du Tirol, qui possédèrent ainsi la plus grande partie du pays compris entre l'Inn et l'Adige. Le Tirol doit son nom au château de Tirol qui s'élevait sur remplacement de la station romaine de Teriolis, non loin de Meran, sur le cours supérieur de l'Adige.

jour qu'il donnait audience à ses sujets, un pauvre paysan entra dans la salle et resta les yeux fixés sur le prince. Albert, pensant avoir affaire à quelque solliciteur, l'invita à s'approcher et à présenter sa supplique. — « Seigneur, répliqua le paysan, je ne demande qu'à vous voir et à savoir si vous vous portez bien. » Quelques années avant sa mort, il publia un règlement domestique où il exhortait ses fils « à régner ensemble dans l'amour et la vertu, en s'honorant les uns les autres, sans que l'aîné réclamât sur ses cadets aucun privilège. » Il mourut le 20 juillet 1358, à l'âge de soixante-neuf ans. « C'était, dit un contemporain, un homme aimé de Dieu, honoré en beaucoup de contrées, un père bienfaisant pour beaucoup de rois et de princes. »

lEodoIphe Iir (tSftS-flS«ft)^ le prlTtlestnm mmiiiai; aequUlttoii du Tlrol (tS«S).

Conformément au vœu paternel, les quatre fils d'Albert régnèrent après lui; mais ce fut l'aîné, Rodolphe IV, qui exerça l'autorité au nom de tous (1358-1365). Quatre surnoms sont reôtés attachés à la mémoire de ce prince : on l'a appelé tour à tour le Silencieux, le Magnifique, le Lettré, le Fondateur. « Ils caractérisent tous, dit M. Krones, l'une de ses qualités. Il savait garder le mystère le plus profond sur ses projets ; il s'environnait d'une cour pompeuse, aimait les titres brillants, non point par une vanité enfantine, mais parce qu'il savait l'importance que le monde attache aux choses extérieures; il rivalisait en tout avec son beau-père Charles IV, notamment en ce qui concerne les fondations en faveur de l'église, de la science et des arts ; il était versé dans la science des archives, si rare parmi ses contemporains. On assure même qu'il connaissait une écriture secrète (sans doute l'art d'écrire en chiffres). » Il n'avait que dix-neuf ans lors de son avènement ; il avait épousé une fille de l'empereur Charles IV. Ce souverain, malgré cette alliance de famille, n'avait pas dans la Bulle d'or fait à la maison d'Autriche la place que

semblait lui assurer son importance territoriale et la renommée de ses princes. Les ducs d'Autriche n'avaient point été admis dans le collège électoral du saint Empire. Cependant leurs possessions éparses s'étendaient des bords de la Leitha à ceux du Rhin. Trois d'entre eux avaient occupé la première place de l'empire ; ils étaient pourtant exclus de ses conseils; la maison de Luxembourg rejetait dans l'ombre son antique rivale. La prospérité que la Bohême avait acquise sous Charles IV était d'ailleurs pour l'Autriche un objet d'envie. Pour relever l'éclat de sa maison, Rodolphe ou sa chancellerie eut recours au moyen si souvent employé dans ce temps-là par les princes, par les corporations religieuses et même par le Saint-Siège. On imagina, pour faire contrepoids à la Bulle d'or, toute une série de faux privilèges, lesquels auraient été accordés à la maison d'Autriche par divers rois et empereurs, et qui assuraient aux princes d'Autriche une situation tout-à-fait indépendante de l'empire et de l'empereur. D'après ces documents, notamment d'après le fameux Privilegium majuSy le duc d'Autriche n'est tenu à aucune obligation envers l'empire, qui lui doit protection ; il n'est astreint qu'à fournir douze guerriers en cas d'expédition contre la Hongrie ; il figure aux diètes avec le titre d'archiduc et comme le premier des électeurs. Il peut disposer de ses états comme il l'entend, même sans consulter l'empereur. Il ne va point chercher l'investiture au dehors, mais la prend chez lui à cheval. L'empire ne peut posséder aucun fief dans ses domaines. Tous ces privilèges s'appliquent aux biens présents et à venir de la maison d'Autriche. Rodolphe fit semblant d'avoir découvert ces documents et en demanda la confirmation à Charles IV, qui la refusa.

Néanmoins, en se fondant sur ces privilèges mensongers, il prit le titre d'archiduc palatin, et même les insignes royaux, sans en avoir demandé l'autorisation à l'empereur.

Ces prétentions ne pouvaient qu'irriter Charles IV; il fit valoir à son tour celles qu'il tenait de l'héritage de Pf emysl Otokar II ; il réclama l'Autriche, la Styrie, la Garin-

thie et la Carniole. Toutefois ces revendications purement théoriques ne furent point soutenues par la force. La médiation du roi de Hongrie, Louis le Grand, amena entre les deux maisons un traité qui satisfaisait pour l'avenir l'ambition des Habsbourgs (1364). Par ce traité les maisons de Habsbourg-Autriche et de Luxembourg- Bohême se garantissaient mutuellement leur héritage au cas où Tune des [deux viendrait à s'éteindre. Les états de Bohème et d'Autriche ratifièrent également cette convention. Un pacte analogue fut conclu entre l'Autriche et la Hongrie. Ici se dessinent, nettement tracés pour la première fois, les cadres du futur état autrichien. Rodolphe IV ne devait pas recueillir par lui-même les fruits de ces patientes et ingénieuses négociations ; il n'ajouta à ses territoires qu'une seule possession nouvelle, le Tirol. Marguerite Maultasche avait marié son fils Meinhard avec la fille d'Albert le Sage, en déclarant que, à défaut d'héritier masculin, le Tirol ferait retour à la maison d'Autriche. C'est ce qui arriva en 1363. Rodolphe se rendit immédiatement à Botzen et y reçut l'hommage des états tiroliens.

Pour assurer sa maison contre les caprices possibles de Marguerite Maultasche, il décida cette princesse à prendre sa résidence à Vienne. L'acquisition du Tirol était fort importante pour la maison de Habsbourg. Il mettait en communication l'Autriche proprement dite avec les anciennes possessions d'Allemagne et de Suisse, et lui ouvrait la route de l'Italie. Marguerite Maultasche mourut à Vienne en 1369. La mémoire de oette princesse remuante et dissolue est encore vivante chez les Tiroliens (Femina inexhaustœ libidinis et audax, dit un contemporain). C'est une des figures curieuses du moyen âge. Elle joue dans la tradition populaire un rôle analogue à celui de Marguerite de Bourgogne. Aujourd'hui encore, durant les nuits des Quatre-Temps, le paysan tirolien croit apercevoir, dans les ruines du château de Neuhaus, le fantôme de la bcese Gret, de la méchante et voluptueuse princesse.

Le règne de Rodolphe IV fut court, mais bien rempli (1358-1365); il semble avoir voulu rivaliser en tout avec

son beau-père Charles IV. H se plaisait à dire qu'il voulait être dans ses états pape, empereur, évêque et doyen. Son administration fut aussi habile que sa politique extérieure. Il avait falsifié les textes ; du moins il ne falsifia pas les monnaies, et négligea cette ressource financière trop usitée au moyen âge; il établit un impôt sur les boissons, développa le commerce et l'industrie . A Vienne, il posa le 7 avril 1356 les fondements de la cathédrale de Saint- Etienne, l'un des chefs-d'œuvres de l'art gothique en Allemagne. Charles IV avait créé l'université de Prague; Rodolphe institua l'université de Vienne sur le modèle de celle de Paris et la dota de riches biens et de nombreux privilèges. Cette université était divisée en quatre nations : autrichienne, rhénane, hongroise et saxonne. Elle eut dès le début des maîtres renommés, notamment les théologiens Henri de Langenstein et Henri d'Aoy ta. Rodolphe IV mourut à Milan, où il venait de marier son jeune frère Léopold à la sœur de Barnabe Visconti, en 1365, après un règne de sept ans, l'un des plus courts, mais l'un des mieux remplis de sa dynastie. « On a dit de lui avec raison (pie s'il avait vécu plus longemps, ses talents et son ambition auraient ruiné la maison d'Autriche ou l'auraient élevée au plus haut degré de puissance. » (Coxe). Il avait, par une convention d'héritage avec le comte Albert de (jorica, préparé l'annexion des possessions de cette famille, dans la Garniole et la marche des Wendes.

Rodolphe IV ne laissait pas d'enfants. Ses deux frères Albert à la Tresse et Léopold HI dit le Pieux lui succédèrent. D'humeurs trop diverses pour pouvoir régner ensemble, ils rompirent avec les traditions et les institutions de leur dynastie et se partagèrent les états héréditaires (1379). Albert garda l'Autriche et laissa à son frère Léopold la Styrie, la Carinthie, le Tirol et les possessions antérieures de Souabe et d'Alsace. L'empereur Charles IV ratifia volontiers ce partage qui ne pouvait qu'affaiblir une puissance redoutable. « Nous avons, disait-il, longtemps travaillé à humilier la maison d'Autriche, et voici maintenant qu'elle s'abaisse elle-même. »

Lé règne du preràier prince de là branche Alberline n'offre rien de remarquable. Son fils, Albert IV (1395- 1404), se vit, malgré Taccord intervenu, réclamer par son cousin "Wilàelm, fils aîné de Léopold lil, Tadminiâtration de tous lès domaines de la maison. Après de longues luttes, un nouveau pacte fut conclu entre les deux cousins^ Albert ÎV garda TÀutriche et même la Garniole, et reconnut Wilhem comme co-régent. Cous son rège, la secte des Vaudois acquit en Autriche un développement considérable ; il prit contre elle des mesures énergiques. D'une piété profonde, il séjournait de préférence chez les religieux de Marbach. Il entreprit, en 1400, un pèlerinage dangereux en Palestine. Ce pèlerinage, dont les épisodes eurent un grand retentissement, liii valut le titre bizarre de mirabilia mundî; d'autres contemporains l'appelèrent te patient. Dans les luttes du roi de Bohême, Vacslav IV, contre ses adversaires, Albert IV prit le parti de Vacslav et, en échange de ses services, obtint de ce prince la confirmation du traité de succession conclu entre la Bohème et l'Autriche. Il ne fut pas moins habile dans ses rapports avec le roi de Hongrie, qui conclut avec lui une convention analogue; il mourut au cours d'une expédition dans la Moravie, dont certains seigneurs ravageaient les terres autrichiennes (1404). Son fils, Albert V, était âgé de sept ans; la tutelle fut exercée par les princes de la bï'anche Léopoldine. Leur brutale domination provoqua en Autriche de graves mécontentements; les états d'Autriche s'empressèrent, à la première occasion, de proclamer la majorité du jeune prince à l'âge de quatorze ans. Albert V se distingua par la sagesse de «on administration : son mariage avec Elisabeth, fille de 'empereur Sigismond^ roi de Bohème et de Hongrie (1422), ui assura la possession de la Moravie, dot de cette princesse, et la succession probable

des trônes de Bohême et de Hongrie. En effet, en 1437, Sigismond, après la pacification de la Bohême, rassembla les états de Bohême et de Hongrie et proposa le duc Albert à leur choix ; les Hongrois et les catholiques bohèmes Tacceptèrent ; à la mort de son beau-père, il fut élu empereur sous le nom d'Albert II, et réunit sur sa tête les trois couronnes, objet des convoitises de sa maison (1438). La dynastie de Habsbourg devait désormais garder sans interruption la couronne impériale. Avec son fils Ladislav le Posthume, duc d'Autriche, roi de Bohême et de Hongrie (1440-1457), s'éteignit la branche Albertine.

Léopold le Pieux (1379-1386) avait^ comme on l'a vu^ obtenu, lors du partage du domaine commun, la Styrie, la Garinthie, la Garniole, le Tirol et les anciennes possessions de la Souabe, de l'Alsace et de la Suisse; il arrondit ses domaines par diverses acquisitions, dont la seule importante pour l'histoire de l'Autriche moderne est celle de Trieste. Les habitants de cette ville, fatigués de la double domination de la république vénitienne et du patriarcat d'Aquilée^ reconnurent volontairement Léopold pour leur protecteur, à condition qu'il confirmerait leurs privilèges et leurs libertés municipales (1382). Cette acquisition était fort importante ; elle donnait pied sur la mer à la maison d'Autriche ; elle la rapprochait de l'Italie du Nord où les princes autrichiens intervinrent plus d'une fois dans les luttes des villes et des princes. Toutes les acquisitions qu'elle groupait autour du noyau des Alpes et du Danube devaient profiter à sa grandeur. En revanche^ elle était destinée à perdre toutes celles qui s'éloignaient trop de ce double centre. Léopold en fit l'expérience. Les Suisses se soulevèrent contre sa domination ; il perdit la victoire et la vie à la bataille de Sempach qui amena l'indépendance de i'Helvétie (1386). A la mort de ce prince un temps d'arrêt se produit dans le développement de la puissance au^ tiichienne. L'histoire de ses successeurs immédiats, Wilhelm (1386-1406) et Léopold IV (1386-1411) n'offre aucun intérêt. A l'avènement de Frédéric IV, à la baurse vide

(mit der leeren tasche), les états de la branche léopoldine,

148 CHAPITRE ÎX.

après divers morcellements, se répartissent en deux groupes, Tun comprenant le Tirol et les pays antérieurs^ (Allemagne et Suisse); l'autre la Styrie, la Garinthie et la Carniole. Frédéric IV s'établit à Innsbrûck, et son frère, Ernest de Fer, à Gratz. Ernest épousa la polonaise Gymburge, fille du duc de Mazovie Ziemowit ; c'est d'elle, diton, que les Habsbourgs tiennent cette lèvre épaisse et avancée, aussi caractéristique que le nez des Bourbons. Elle fut la mère de l'empereur Frédéric IV et l'aïeule de Maximilien.

Frédéric; IV, à la bourse vide (ld««-tdS*); Frédéric V, empereur d'Allemusnc (t449-t49S).

Frédéric IV (1406-1439), eut à lutter contre la noblesse du Tirol qui forma contre lui une ligue redoutable, sous la direction du seigneur de Wolkenstein ; il s'appuya pour lui résister sur les bourgeois et les paysans ; il s'efforça de vivre en bon accord avec les Suisses, mais ils profitèrent de ses démêlés avec l'empire. Le pape Jean XXIII, se rendant au concile de Constance, avait rencontré Frédéric IV à Méran, et lui avait conféré le titre de gonfalonnier de l'Église; en reconnaissance de cet honneur, il favorisa sa fuite pendant le concile et lui offrit un asile dans ses États. Il fut mis au ban de l'empire et excommunié ; les Suisses révoltés détruisirent le château de Habsbourg. Frédéric fut réduit à s'humilier. Il remit le pape Jean XXIII aux mains de ses ennemis et dut faire l'abandon de tous ses domaines pour n'en recevoir à titre gracieux, que ce que l'empereur vou lait bien lui rendre : « Vous connaissez la puissance des ducs d'Autriche, se serait écrié Sigismond ; jugez par ce que vous venez de voir, de ce que peut un empereur d'Allemagne. » C'est le pendant d'un mot attribué à Ernest de Fer : « Dieu te salue, Habsbourg, lui disait d'un ton dédaigneux l'empereur. — Merci Luxem-

* En allemand Vorlxnde,

bourg, aurait répondu Thomme de fer. » Frédéric dut à rintervention de son frère Ernest de n'être point dépouillé du Tirol. Il lutta du reste plus d'une fois contre ce frère ambitieux et turbulent. A sa mort (1424), il exerça la tutelle de ses fils mineurs, Frédéric et Albert, qui régnèrent en commun. Frédéric à la bourse vide, mourut en 1439; son souvenir est resté populaire chez les bourgeois et les paysans du Tirol qu'il dota de nombreux privilèges ; son fils Sigismond (1439-1496) succéda à ses possessions autrichiennes, et son neveu Frédéric V à l'empire, sous le nom de Frédéric IV (1440-1493).

Frédéric V fut le père de Maximilien, l'aïeul de Charles Quint et de Ferdinand d'Autriche. On sait à quel degré de gloire ces princes devaient amener la maison d'Autriche, dominatrice de l'Europe et du Nouveau monde. Nous ne relèverons ici du règne de Frédéric V, que ce qui se rapporte à l'histoire des états héréditaires. Il érigea l'Autriche en archiduché ; il acquit après la mort du comte Ulrich, la succession du comté de Gilly. Il recueillit successivement pour son fils Maximilien, la succession des biens d'Alsace, de la Souabe autrichienne et du Tirol (1489) dont le comte, Sigismond, fils de Frédéric à la bourse vide, abdiqua moyennant une rente viagère. Il avait d'abord légué ses domaines à la maison de Bavière; mais Frédéric, sut intervenir à temps. Il acquit en outre la ville de Rieka (Fiume) destinée à rivaliser un jour avec Trieste sur l'Adriatique. <c Sans génie aucun, mais d'une ténacité remar (luable, Frédéric eut la grande science de savoir attendre et la science non moins grande de survivre à tous ses proches et à tous ses adversaires ; c'est ainsi qu'il parvint à réunir laborieusement l'héritage habsbourgeois tout entieet à assurer presque héréditairement à sa descendance la couronne impériale (Himly) . » C'est sous son règne que l'on voit apparaître pour la première fois le fameux monogramme A. E.I. O.U.Ilfiguresursa vaisselle, sur les livres de sa bibliothèque, sur son tombeau, dans l'église de saint- Etienne. On l'a traduit par ces formules superbes : Aquila Electa Juste Omnia Vincit; Austriœ Est Imperare Orbi

Universo, — Ailes Erdreich Ist Œsterreich Unterthan (toute la terre est soumise à rAutriche), ou encore: Aller Ehren Ist Œsterreich Voll (rAutriche est pleine de tout honneur) . Les ennemis de la maison d'Autricne Font plus tard interprété ainsi : Austria Erit In Orbe Ultima,

Le règne de ce prince, ne fut pourtant pas exempt de troubles, Sigismond de Tirol et Albert YI de Styrie (1435- 1463), lui disputèrent tout ou partie des don^aines de la maison. Les bourgeois de Vienne se liguèrent 9.veç les adversaires de Frédéric et assiégèrent l'empereur dans son propre château. Il fallut pour le délivrer Tintervention du roi de Bohême ; *t Frédéric dut céder rAutriche à Albert YI, moyennant une rente de quatre mille ducats. Ces engagements ne furent pas tenus et les querelles recommencèrent. Frédéric, comme empereur, mit Yienne au ban de l'empire et le p^pe la frappa d'interdit. Le conflit, malgré les efforts du légat pontifical et de Georges de Podèbrad, ne se termina que par la mort d'Albert YI (1463), L'insurrection de Yienne fut conduite par un curieux personnage, le marchand de bétail Hoker, qui prétendit traiter avec l'emperenr de puissance h, puissance. Livré parla trahison, il périt dans les plus affreuses tortures. Plus tard (1472, 1473, 1493) Frédéric vit ses états ravagés par les Ottomans, qui envahirent la Carinthie, la Carniole et pénétrèrent jusque dans la Styrie méridionale. Ces nouveaux ennemis devaient être, sans le savoir, les meilleurs alliés de la maison d'Autriche ; c'est surtout la crainte de leurs invasions qui amènera les Slaves et les Magyars à se grouper sous le sceptre commun d'une dynastie héréditaire.

LA B0HÈME SOUS LA MAISOIV Bfi LUXEUBOURG.

aBAN HUS (4310-141».)

Jc«n de ïiBTWPhonrg 0310-134^); «noa^ov (b I» Liisaco ^ de U Silé* sie, — Cb^rles V) (1346-1378); pro&périté du royaume; la bulle d'or. — Yacsl^y IV (1378-1419); révolte^ delà noblesse; agitation reli^ gieuse. — Jean Uus (1469-1415); le concile de Constance (1415).

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La dynastie des- P^emyslides s'était éteUtd daoa U peptonne de Vacslav III, assassiné à ûlomoue (Olmutz), Le royaume de Bohème ne devait plus tomber aux mains d'une dyaiLstie vraiment nationale. Il serait téméraire d'af* finner (jue la maison d'Autriche soudoya l'assassin du dernier Pif-emyslide : il est €ertain, qu'elle ne négligea rien pour recueillir le profit de son orime. L'empereur, Albert I«>^ prétendit traiter la Bohême comme un simple fief de l'empire, ou plutôt comme un domaine de sa maison* Il imposa k la noblesse l'élection de son fils aîné Rodolphe et soutint ses prétentions par les armes ; il entra en Bobême par la Thuringe, Rodolphe par la Moravie ; la noblesse fut réduite à élire Rodolphe et même à garantir la succession à ses frères pour le cas où il mourrait sans enfant (1307). L'empereur lui accorda, à lui et à ses frères

une investiture qui rendait toute élection inutile et semblait nier formellement le droit de la noblesse à disposer de la couronne. Cependant, une minorité refusa de reconnaître le nouveau roi qui dut prendre les armes pour la réduire ; il fut tué en assiégeant la ville de HoraMovice (1307). Les états de Bohème se refusèrent à proclamer son frère pour successeur. Ils appelèrent Henri, duc de Garinthie et comte de Tirol, qui avait épousé Anna, fille de Vacslav III, et se rattachait ainsi à la dynastie des Premyslides ; l'empereur Albert pénétra de nouveau en Bohême ; mais il dut se retirer après, avoir échoué au siège de KutnaHora (Kuttenberg); son frère Frédéric conclut la paix avec le roi de Bohême. Mais Henri de Garinthie ne garda pas longtemps le pouvoir ; il se montra incapable de régner, favorisa les Allemands aux détriments de l'élément national, et provoqua des révoltes. La maison de Luxemboug, venait d'arriver à l'empire dans la personne de Henri de Luxembourg (1308). La noblesse offrit la couronne à son fils Jean, à condition qu'il épouserait la princesse Elisabeth, la dernière des filles du roi Vacslav; le mariage fut célébré à Spire (1310). L'empereur, en signe d'investiture remit à son fils Jean l'étendard du royaume de Bohême. Henri de Garinthie, détrôné par son beau-frère, essaya de résister ; quelques villes allemandes tinrent tête au nouveau souverain; mais la reddition de Prague assura la soumission de tout le royaume. La maison de Luxembourg garda le trône de Bohême pendant cent vingt-sept ans ; elle contribua puissamment à rattacher la Bohême à l'Allemagne. Elle y développa l'élément germanique, et lui donna dans la vie publique une prépondérance redoutable; on verra plus loin comment les Hussites, par une convulsion formidable, tentèrent d'affranchir la Bohême de cette domination détestée. Le roi Jean fut toute sa vie un étranger dans le pays qui l'avait adopté; passionné pour la galanterie et les aventures, il fut plutôt un chevalier errant qu'un roi; la France et l'Allemagne se disputèrent tour à tour sa capricieuse fantaisie ; il n'apprit qu'à contre cœur l'idiome tchèque et il considéra surtout la

Bohême comme un capital qu'il fallait savoir exploiter à propos. Son règne, se divise en deux parties : dans la première (1310-1333), il régna seul; dans la seconde (1333-1346), avec le concours de son fils Charles. La première période vit la puissance de la Bohême s'étendre à Textérieur tout en déclinant à l'intérieur ; la seconde répara les défauts de la première.

Jean de Luxembourg, n'avait que quatorze ans quand il commença à régner; il fut d'abord assisté par son père et par l'archevêque de Mayence, Pierre d'Aichspalter. Les débuts de son règne furent heureux; il réunit à la Bohême, la Moravie que la maison d'Autriche en avait détachée ; une partie de la Lusace et du pays de tiœrlitz ; il assura la suzeraineté de la Bohême sur la plus grande partie de la Silésie (les principautés de Vratislav (Breslau), Kozel, Tésin (Teschen) etc.) Ainsi le royaume s'agrandissait; à l'intérieur, il était troublé par la prodigalité du roi, les conflits entre la reine Elisabeth, la dernière des Premyslides et la reine douairière, veuve de deux rois. Elise la Polonaise. La faveur accordée aux Allemands excitait des révoltes; vers 1318, le bruit courait dans le royaume, que le roi prétendait en chasser tous les Tchèques et le peupler uniquement d'étrangers. Jean découragé offrait à Louis de Bavière d'échanger sa couronne contre le- Palatinat ; il ne fallut pas moins que l'énergique résistance de la reine Elise, pour le faire renoncer à ce projet. Trop à l'étroit dans son royaume, Jean se mêle à toutes les affaires de son temps ; il faisait bon d'être de ses amis, et c'était un proverbe populaire que rien ne pouvait réussir sans l'aide de Dieu et du roi de Bohême. Mais la Bohême profitait peu de ces exploits; elle les payait chèrement; les visites du souverain dans son royaume étaient toujours le présage d'impôts nouveaux, d'emprunts, d'altération des monnaies. Un trait intéressant pour nous dans la vie du roi Jean, c'est la sympathie singulière de ce prince pour la France. Il avait marié sa sœur Marie, au roi Charles IV (1322) ; il voulut que son fils, Vacslav (connu dans l'histoire sous le nom de Charles) fût élevé à Paris; il maria

sgi fille Guta, au dauphin de France, Jean (1432). Le chroniqueur français Guillaume de Machaut qui fut clerc du roi Jean, célèbre en lui le type du parfait chevalier :

ï! n'y eut pareiï roi, ni duc, ni comte; Mi depuis le temps de OKariemaine fié fut ham, ^ c'est cbo^e ceFtaine Qui fût en tout cas plus parfait, En honneur, en dit^ en fait.

La liste de ses expéditions est longue. Il soutint Louis de Bavière dans sa lutte contre les Habsbourg, prît part à bataille de Muhldorf et fit prisonnier le duc à* Autriche Frédéric (1322); plus tard, il se réconcilia avec lui; il essaya d'assurer à son fils Jean-Henri l'héritage du Tirol, en lui fstisant épouser Marguerite Maultasche (1330).

Tandis qu'il séjournait eu Tirol, les envoyés das villes lombardes implorèrent sa protection contre Martin délia Scala. J^an entra en Lombardie et soumit la plus grande partie de l'Italie septentrionale. Ce succès lui suscita de tous côtés des ennemis : Tempereur, qui se trouvait lésé dans ses droits sur lltalie; le pape, le roi de Naples, qui exerçait le vicariat; toute l'Europe centrale s*arma; lé roi des Romains, Louis de Bavière, les princes d'Autriche, le roi de Hongrie et celui de Pologne s'unirent contre le roi de Bobême. Jean de Luxembourg fit tête & tous ces adversaires; il désarma l'empereur, en consentant à administrer pour lui la Lombardie comme vicaire impérial ; il envahit la Pologne et assiégea Posnan (Pozen), de concert avec les chevaliers teu toniques. Dans la lutte contre l'Autriche, sopi armée fut battue à Mailberg (1332), et il dut acheter un armistice.

Il fut encore moins heureux en Italie ; Milan, Mantoue, Florence, Naples se liguèrent contre lui. Malgré le succès remporté par son fils Charles à San Felice, Jean dut, après une domination de trois années (1333), évacuer complètement la Péninsule. Il rappela son fils et lui confia le margraviat de Moravie.

La mort du duc Henri de Garinthje (1335) donna lieu à

de pouvelles complications. L'empereur Louis prétendait partager son héritage (le Tirol, la Garinthie et la Carniole) avec le duc d'Autrie)ie, Le roi Jean envoya Charles au secours de la pripcesse Marguerite Maultasche, qui avait épousé soja autrp filsf Jean-Hemri. II parvint à sauver le Tirol de Tambition impériale ; pour peu de tempQ d'ailleurs, «ar IVIarguerite répudia Je fils du roi de Pohême. Quelijues aimées plus tard^ en 1335^ Jean^ pour s'assurer la neutralité du roi de Pologne Kam^ir avait dû conclure un traité avec lui ; Je^n renonçait au titre illusoire de roi de Pplogne, itazimir de son côté, h la suzeraineté delà gilésje.

Toutes pes expéditions profitaient peu ^ la Bohême. Le roi gaspillait les revenus de la couronne, engageait ses biens; de tous les châteaux royaux, celui de Prague était le seul qui ne fût pas hypothéqué à ses créanciers. L'autorité royale était discréditée; l'autorité judiciaire attachée aux gouverneurs de ses châteaux (burgraves) s'en allait ; personne ne leur obéissait plus : c'était le règne de la foroe, du Favstrecht. Le roi Jean s'inquiétait peu de ces désordres. Quand il ne passait paâ soa temps à guerroyer, il le perdait â courir les tournois ; il 8éj()urnait le plus souvent dans son domaine héréditaire de Luxembourg ou bien à la cour de Paris, où il dépensait libéralement l'argent qu'il avait extorqué â ses sujets. £n son absepce, le pays était administré par des capitaines qui aSermàient à for&il; les revenus de la couronne. La reine Elisftbetb n'accompagnait pas son mari et vivait duis une solitude pire que le veuvage.

A la mort de cette princesse (1330), le prince héritier Charles vint s'établir définitivement eu Bohême ; il avait été élevé à la cour de France et apportait de ce pays dii^s idées d'écQUOUiie et de sage administration. Il s'efforça de rétal>lir l'ordre dans les finances paternelles; il y réussit si bien, qu'à partir de l'année 1333, Jean se l'adjoignit comme co-régent à titre définitif. Une nouvelle guerre éclata bientôt à propos de la succession de Henri de Garinthie. Marguerite MauUasçbe, à l'ipstigation de l'empe-

reur Louis, avait répudié son époux, Jean Henri, frère de Gharies, pour épouser le margrave de Brandebourg, Jean déclare la guerre à l'empereur ; il est soutenu d'abord par les rois de Pologne et de Hongrie, par le duc d'Autriche. Mais l'empereur lui enlève ses alliés ; Kazimir de Pologne envahit la Silésie ; Jean, malgré la cécité qui l'avait frappée, le poursuit jusque sous les murs de Cracovie, où il l'oblige à conclure la paix. Le pape Clément VI, vengeur des lois de l'église, outragées par le divorce illégitime de Marguerite Maultasche, invite les électeurs à choisir un nouvel empereur. Les trois électeurs ecclésiastiques, le duc de Saxe et le roi de Bohême élisent le jeune Gharies, connu dans l'histoire d'Allemagne sous le nom de Charles IV, en Bohême sous celui de Charles P' (1346). Jean II survécut peu à ce triomphe inespéré de sa politique. En 1337, dans une expédition contre les païens de Lithuanie, il avait perdu un œil; en 1339, il avait perdu l'autre, par la maladresse des médecins, à Montpellier. Sa cécité n'avait rien dérobé à son ardeur guerrière. En apprenant l'envahissement de la France par les Anglais, il courut offrir son épée à son ami et parent Philippe de Valois. On sait comment il périt à la bataille de Crécy (1346). Les historiens français lui prêtent les paroles suivantes, qu'il aurait adressées à ses compagnons d'armes : « Je vous prie et requiers très-spécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir d'un coup d'épée. » Les historiens tchèques en rapportent d'autres qui ne contredisent point celles-là; ses compagnons d'armes, voyant la bataille perdue, voulaient l'entraîner loin du champ do journée « A Dieu ne plaise qu'un roi de Bohême prenne la fuite, Se serait écrié le roi-chevalier. » Son fils Charles fut également blessé dans la lutte. Jean succomba le 26 août 1346; c'est le même jour où Premysl Otokar II avait péri dans la plaine de Marchfeld. Un poème tchèque du quatorzième siècle célèbre la journée de Crécy (Kreàèak), mais en termes vagues et sans rien ajouter de nouveau à ce que nous en connaissons. Le roi Edouard III détacha du casque de Jean l'Aveugle trois plumes d'autruche et les remit au

prince Noir. Elles figurent encore aujourd'hui dans les armes des princes de Galles avec la devise : Ich diene (Je sers), qui était celle de Taventureux roi de Bohême.

Charles Iir (ft84«-i899); prospérité du royavine;

la bnlle d'or.

Avec rélection de CSiarles IV, le centre de gravité du saint Empire se trouva reporté dans l'Europe centrale ; il y reste désormais, d'abord en Bohême, ensuite en Autriche, jusqu'au jour où ces deux états se réuniront sous la domination commune d'un même souverain. Les historiens allemands ont été sévères pour Charles IV; ceux de la Bohême sont pleins d'enthousiasme pour lui et l'appellent le père de la patrie. Jean de Luxembourg lui avait laissé beaucoup à faire ; il fallait régulariser les revenus de la couronne, dégager les domaines hypothéqués ; Charles s'y appliqua avec énergie; il réorganisa la justice, réprima le brigandage, divisa le royaume en douze cercles, releva le commerce et l'industrie. Le début de son règne fut marqué par la fondation de l'Université de Prague (1348) la première de l'Europe centrale, la seconde en Europe après celle de Paris. Elle eut pour premier chancelier le célèbre archevêque Ernest de Pardubitz (Pardubice). Elle fut, suivant l'usage, divisée en quatre nations : tchèque, polouaise, bavaroise et saxonne. Elle attira à Prague de nombreux Allemands qui peu à peu y jouèrent un rôle prépondérant. Après la fondation de l'Université de Cracovie, ce furent les Allemands de Silésie qui représentèrent la^ uation polonaise. Les Tchèques furent donc de bonne heure submergés par les étrangers. Il est à remarquer toutefois que si le quatorzième siècle fut pour les Allemands de Bohême un siècle d'or, ils en profitèrent peu pour développer leur littérature; ils ne produisirent guère que des traductions du tchèque, et point d'œuvres originales. ^râce à cette fondation do l'Université, Prague devint le centre intellectuel non -seulement de la Bohême, mais

de rAllemagne, de la Hongrie et de la Pologne (les Oiiivefsités de Vienne et de Gracovie n'existaient pas encore) . Protecteur éclairé des beaux-arts, Charles IV embellit Prague de monuments qui en font encore aujourd'hui Torgueil. Il fit reconstruire la cathédrale de Saint-Vit sur le type des édifices gothiques de f^rance. Le premier architecte de cet édifice fut un Français, Mathias d'Arras. Charles IV bâtit également à Prague le célèbre pont de pierre, Tun des plus beaux, le plus beau peut-être de l'Europe; le château royal de Prague, « aux toits dorés », sur le modèle de l'ancien Louvre; le château de Karlstein, aux environs de Beroun pour garder les insignes royaux et la couronne de saint Vacslav. Son règne vit fleurir dans la capitale de la Bohême la première école de peinture que l'on connaisse au moyen âge. Il en reste encore quelques œuvres.

La police du royaume attira également son attention : il récUgea, sous le titre de Maj estas Carolina^ une sorte de code, qu'il soumit à la diète de là noblesse (1355). La diète, peu soucieuse de voir restreindre les abus dont ses membres profitaient, refusa d'adoçter la Majestas, Elle consentit cependant a des réforiùeô importantes, par exemple à l'abolition des jugements de Dieu; elle reconnut au paysan le droit de citer le seigneur en justice.

D'autre part, Charles introduisit de sérieuses améliorations dans le régime judiciaire. Des dispositions spéciales réglèrent les rapports des sujets et des seigneurs; la bourgeoisie vit augmenter ses privilèges; elle eut sa législation spéciale, indépendante des diètes, législation fixée par les communes ou par des diètes spéciales, où se réunissaient les députés des villes; lés habitants des villes tchèques furent admis à partager les privilèges qui avaient été autrefois conférés aux seuls colons allemands.

Charles, d'accord avec la môme diète qui avait rejetée la Majestas Carolina^ .fixa l'ordre de succession dans la dynastie de Luxembourg. II y fit prévaloir le principe de la primogéniture, qui avait généralement été admis dans la dynastie des Premyslides. La Moravie, la Silésie, la

Lupace supérieure, le Brandebourg, enlevé au margrave Othon, le comté de Glatz (KJadsko) furent, avec le consen^ tement des diètes de ces provinces, déclarés parties intégrantes et inaliénables de la couronne de Bohême. Le siège de Prague fut érigé en archevêché, et par là rendu indépendant du diocèse étranger de Mayence. Un monastère slave, où la liturgie se célébrait en langue slavonne fut môme établi à Prague. C'est de ce monastère qu'est venu le célèbte manuscrit, transporté depuis à Reims et connu sous le nom d* Evangile du Sàcre^ sur lequel les rois de France ont pendant deux siècles prêté le serment du couronnement*.

On sait que Charles IV, par la Bulle d'or, fixa le droit politique de l'Allemagne. Il n^oublia pas dans cet acte célèbre les intérêts de son royaume de Bohême ; le roi de Bohême figure parmi les sept électeurs du saint Empire, mais le royaume ûe peut être considéré comme un fief de l'empire. Le roi de Bohême ne peut être élu que par les états du pays, et non pas imposé par l'empereur. — Ses sujets sont soustraits à toute juridiction étrangère, et on leur interniit tofite instaîMîe cm appel à TeXtérieur. -*- Enfin une disposition spéciale, assez peu connue, montre l'importance que Charles attachait à la nationalité slave de la Bohême et à sa langue. « La majesté du saint Empire romain doit prescrire des lois et commander à plusieurs peuples de diverses nations, mœurs, et de différentes langues. Il est juste que les princes électeurs, qui sont les colonnes de l'empire, aient la connaissance de plusieurs idiomes,, leur devoir étant de soulager l'empereur en ses plus importantes afi'aires. En conséque&ee^ nous ordonnons que les filles et héritiers du roi de Bohème, du comte Palatin du Rhin, du duc de Saxe et du margrave de Brandebourgs qui doivent savoir l'allemand pour l'avoir appris dès l'enfance, apprennent à partir de sept ans les langues latine, itsdieane et slave^ de façon à les posséder à l'âge de quatorze ans« »

* Voir : L. Léger. Cyrille et Méthode, étude sur la convereiofi des blaves au chrisiianisme. Chap. XII.

La littérature tchèque fut d'ailleurs florissante sous le règoe de Charles IV : elle produisit des romans chevaleresques, des œuvres satiriques et élégiaques, des chroniques et des essais dramatiques.

Charles IV avait conclu avec l'Autriche une convention d'héritage (1366) en vertu de laquelle celle des maisons de Luxembourg ou de Habsbourg qui survivrait à Tautre prendrait possession de l'Autriche ou de la Bohême. Pour assurer à sa descendance la Bohême et l'empire, il fit couronner son fils aîné Vacslav roi de Bohême, dès l'année 1363; plus tard (en 1376), il obtint son élection comme roi des Romains. Avant sa mort, il partagea ses possessions entre ses quatre fils ; il donna à l'aîné, Vacslav, la couronne de Bohême, la Silésie, les domaines de Bavière, de Saxe et d'Allemagne; à ses autres fils, le Brandebourg, le pays de Gœrlitz et une partie de la Moravie. Il mourut en 1378, à la veille de la réforme religieuse qui allait bouleverser la Bohême, et dont il avait pu voir les premiers symptômes.

▼aeslav IV (ft89»HI4ft9)« révollcs de la ■•bl

«SltotlOB relli^ease.

La gloire de Charles IV, est d'autant plus éclatante que son prédécesseur et son successeur servent également à la rehausser. Son père avait été un aventurier couronné ; son successeur Vacslav IV (1378-1419), a reçu les surnoms de fainéant et d'ivrogne. Ce jeune prince n'était pas né sans d'heureuses qualités, et son avènement avait inspiré à l'empire et à la Bohême les meilleures espérances ; mais, d'un caractère tour à tour faible et violent, il tomba sur une période critique, sur une époque où les antiques institutions du christianisme commençaient à s'ébranler, où la pensée humaine fermentait et menaçait de briser les liens séculaires qui l'avaient enchaînée. Son règne coïncide avec deux grands événements de l'évolution religieuse, le grand schisme^ et la réforme de Jean Hus. Vacslav, n'avait que

LA BOHÊME S. LA MAISON DE LUXEMBOURG.Jiei

dix-^ept ans quand il succéda à son père. Il était loin d'offrir les traits monstrueux sous lesquels la légende l'a plus tard représenté. Il avait reçu une éducation fort incomplète; la chasse et Tivrognerie étaient ses faiblesses principales; il avait surtout la passion des chiens. Sa première femme fut déchirée, dit-on, par un de ses chiens; cette catastrophe accidentelle valut à Vacslav, un renom d'impitoyable férocité. Il traitait sans ménagements les classes supérieures de la noblesse et du clergé, confiait le plus souvent les charges de sa cour à des bourgeois ou à des chevaliers, à des employés d'office ou d'écurie. De là, les rancunes du clergé et de la noblesse contre lui; de là aussi, chez les classes inférieures, une certaine popularité. , La Bohême, sous son règne, aurait pu jouer un grand rôle grâce à ses alliances de famille. Son frère Sigismond, fut élu roi de Hongrie (1387). Sa sœur Anne épousa le roi Richard d'Angleterre. Vacslav était d'ailleurs bien vu à la cour de France à laquelle il était allié. Les premières années de son règne furent pénibles ; il excita le clergé contre lui par les violences qu'il se permit vis-à-vis des ecclésiastiques les plus considérables du royaume, notamment contre l'archevêque de Prague, Jean de Janstein, auquel il prétendait arracher la cession d'un de ses châteaux, et contre ses vicaires généraux, Puchnik et Jean de Pomuk (1393). Il fit torturer et jeter dans la Vltava Jean de Pomuk, dont le seul crime était d'avoir, en matière ecclésiastique, résisté à la volonté royale. Plus tard, au dix-septième siècle, quand, après l'écrasement de la Bohême, l'orthodoxie catholique y fut rétablie, on fabriqua le mythe de saint Jean Népomucène, prétendu martyr du secret de la confession auriculaire. Son nom et son culte furent substitués à celui de Jean Hus qu'on voulait effacer de la mémoire du peuple. La critique moderne a détruit cette légende, qui, malgré sa poésie, ne saurait se défendre aujourd'hui.

Un grand nombre de nobles irrités de ces violences et de la prépondérance que Vacslav laissait à des favoris indignes [gratia/rii)y se liguèrent contre lui; c'était, disaientils, pour rétablir la constitution du pays violée par le roi

HIST. DE L'AUTRICHR. U

et ses conseillers, en réalité, pour maintenir ou augmenter les privilèges de la noblesse. On exigeait que certaines fonctions ne fussent confiées qu'à des personnages de Tordre des seigneurs, ou après un commun accord entre le roi, les seigneurs et les chevaliers. Les révoltés s'étaient assuré le concours du roi de Hongrie et du margrave Joët de Moravie. Le roi résistant à ces exigences, se vit tout à coup prisonnier dans son château royal de Prague (1394) ; on l'obligea à signer un acte d'abdication déguisée, par lequel il nommait son cousin Jost, régent ou Staroste du royaume. Le frère du roi, Jean, duc de Gorlitz, vint à son secours ; d'autre part, les conjurés trouvèrent une résistance énergique dans la petite noblesse et la bourgeoisie des villes; ils s'enfuirent avec leur prisonnier dans le midi de la Bohême, et jusqu'en Autriche. Ils ne lui rendirent la liberté que l'année suivante. Le roi de Hongrie et le margrave de Moravie, intervinrent désormais dans les affaires du royaume. En 1396, Jost en devint le véritable souverain.

Il fut chassé l'année suivante; Vacslav se remit à régner avec le concours d'un autre de ses cousinâ, Procope de Moravie. En 1398, il se rendit en France où il eut à Reims une entrevue avec le roi de France, Charles VI, au sujet du grand schisme qui divisait alors Rome et Avignon. A son retour en Allemagne, il trouva les électeurs soulevés contre lui à l'instigation du pape Benoît IX. Ruprecht, l'électeur palatin, fut élu empereur par les trois électeurs ecclésiastiques (1400) et déclara la guerre à la Bohême ; les troupes allemandes pénétrèrent jusque sous les murs de Prague ; mais la ville soutint bravement le siège, et Vacslav, en perdant l'empire, garda du moins son royaume. A vrai dire, il n'eut que le titre de roi ; incapable de gouverner par lui-même, il dut réclamer le concours de son frère Sigismond, roi de Hongrie, qui le traita d'une façon peu fraternelle. Il le retint captif dans son palais de Prague, ainsi que le margrave Procope qui voulait défendre Vacslav, et les emmena tous deux à Vienne, où il les confia à la garde de la maison d'Autriche» Une partie de la Bo-

LA BOHÈME â. LA MAÎSÔN DE LUXEMBOURG. 163

hême refusa d'obéir au roi étranger ; Vacslav s'enfuit de sa prison autrichienne et rentra dans sa capitale (140^).

Ces luttes des familles royales, ces misères des têtes couronnées devaient singulièrement diminuer dans le peuple le respect de l'autorité; le scandale qu'offraient au monde chrétien les deux papes de Rome et d'Avignon, les désordres des ecclésiastiques avaient également ébranlé la foi dans l'autorité religieuse. La corruption du clergé était devenue effroyable : « Chez les ecclésiastiques, dit lïn contemporain, André de Gésky Brod, aucune discipline ; chez les évêques, simonie ouverte ; chez les moines, désordres , sans fin ; chez les laïques, aucun abus que les ecclésiastiques n'aient pratiqué auparavant. 5> D'autre part, la nationaUté tchècjue s'indignait de la prépondérance de plus en plus considérable que prenaient les Allemands dans le royaume. Les paysans commençaient à trouver trop lourd le poids d'un servage que leur imposaient surtout des maîtres étrangers. A la faiblesse du souverain, répondait la sourde fermentation des esprits. Une révolution était inévitable ; mais la foi était au moyen âge le principal des intérêts ; c'est dans le monde de l'idée religieuse que la révolution se produisit. Jean Hus en fut le héros principal.

Le mouvement religieux, auquel son nom est resté attaché, avait été préparé dès le règne de Charles IV, par d'éminents prédicateurs, l'Allemand Konrad Waldhauser, le Morave Milic : tous deux avaient prêché la réforme des mœurs et de l'Église. Konrad avait attaqué les moines et les superstitions. 11 avait dit entre autres : « Donnez aux pauvres et non aux moines ; ils sont bien portants, gros et gras, et possèdent plus de biens qu'il n'est nécessaire pour leurs besoins. ?> Milic avait osé s*en prendre au pape et aux cardinaux. Les prêtres, dont les scandales déshonoraient l'Église, avaient essayé de les dénoncer tous deux comme suspects d'hérésie. Milic avait dû aller se justifier à Avignon où il mourut en 1374. L'un de ses élèves les plus remarquables, fut le théologien Mathias de Janov, qui, lui aussi s'efforça de ramener le clergé à une notion plus sérieuse de ses devoirs. Il avait nié les miracles, prêché contre

rAnteohrist, c'est-à-dire contre l'Église corrompue et pervertie. (Antechristus est omnis qui mentilwr et fabulas in sancta/m ecclesiam introducit.) Il avait accusé le pape et les évêques d'avoir rompu avec la tradition de la primitive Église, pour ne songer qu'à des avantages temporels. La morale austère qui respire dans, les œuvres de ces prédicateurs se retrouve dans les écrits même d'écrivains laïques, par exemple, dans ceux du chevalier Thomas de Stitny, notamment dans son livre sur la République chrétienne, dans ceux même du poëte didactique, Flaska de Pardubice. De nombreux fragments de la Bible avaient été traduits en langue tchèque.

Le peuple commençait à raisonner sur les choses religieuses. D'autre part, le développement de la littérature nationale éveillait dans les esprits une tendance à s'affranchir de la suprématie que les Allemands s'arrogeaient dans le pays. Les villes avaient été envahies par ces étrangers ; dans les églises et les écoles, leur langue l'emportait sur celle de la population indigène ; les fonctions ecclésiastiques étaient même parfois confiées à des Allemands qui ne connaissaient pas l'idiome de leurs ouailles. Le mérite de Jean Hus fut de résumer en lui tous les besoins moraux de son époque ; prêtre, il prêcha la réforme de l'Église, il vulgarisa la parole divine dans l'idiome populaire \ patriote, il s'efforça d'arracher la nationalité bohème à l'oppression intellectuelle de la minorité allemande. Avant Luther, aucun réformateur n'exerça une influence aussi considérable sur une nation.

jrcaii Uns (fSe^-lAiS); le conelTe de Constance (lAlft )

Jean Hus était né en 1369, à Husinec, dans le midi de la Bohême. Il était maître es arts et bachelier en théologie. Il avait profondément étudié les livres de l'anglais Wiclef, condamné par la cour de Rome, et qui prétendait ramener l'Église à sa pureté primitive. Professeur à l'Université de Prague, il devint en 14C2 doyen et prédicateur

à la chapelle de Bethléem, où les sermons se faisaient uniquement en langue bohème. C'était un homme droit, zélé dans l'accomplissement de ses fonctions; il jouissait d'une telle estime, même auprès de la cour, que la seconde femme du roi Vacslav IV, la reine Sophie, le choisit pour confesseur. Ses sermons sur les abus de l'Église trouvèrent un écho chez les nombreux auditeurs qui se pressaient autour de lui. Ses adversaires, ne pouvant le réfuter, imaginèrent de lui attribuer les hérésies des Wiclefistes et de le poursuivre dans la personne du réformateur anglais. En 1403, à la prière du chapitre de Prague, quarante-cinq propositions, empruntées aux œuvres de Wiclef, avaient été condamnées par l'Université de Prague.

Jean Hus et ses adhérents ne se rallièrent pas à cette condamnation ; ils soutenaient que les erreurs attribuées à Wiclef n'existaient pas ou que les textes du maître avaient été faussement interprétés. A leur instigation, la nation bohème de l'Université de Prague tint, en 1408, une réunion où les quarante-cinq articles furent discutés; la nation slave, s'insurgeant contre la décision prise antérieurement par les quatre nations réunies, déclarait que les articles incriminés subsistaient, mais qu'ils ne devaient point être interprétés dans un sens hérétique. L'archevêque Zbynëk, considérant cette déclaration comme une désobéissance formelle, ordonna que tous les exemplaires connus des œuvres de Wiclef fussent soumis à un nouvel examen; un peu plus tard, il en fit brûler un grand nombre. Vers le même temps Hus était, à cause de l'ardeur de ses prédications , dénoncé auprès du siège archiépiscopal.

Cependant, pour mettre fin au schisme d'Avignon, un concile général s'était rassemblé à Pise (1409). Les cardinaux qui l'avaient provoqué se proposaient non-seulement de rétablir l'unité de l'Église, mais encore de la réformer « dans son chef et dans ses membres ». Le roi Vacslav, conformément aux décisions du concile, invita le clergé de son royaume à prêter obéissance au pape romain, Grégoire XII. L'archevêcpe Zbynëk^ d'accord avoc le hmi

clergé de son diocèse, refusa d'obéir au roi. Vacslav consulta l'Université sur cette grave question : l'Université se divisa ; seule la nation bohème, dans laquelle Hus et ses amis avaient la majorité, se prononça en faveur du roi et des cardinaux. Ainsi l'hérésiarque Hus se rangeait du côté de l'Église romaine , tandis que son représentant , l'archevêque , se déclarait contre elle. Jean Hus n'avait pas seulement acquis de l'influence sur le peuple ; le roi Vacslav n'avait jamais été en très-bons termes avec le haut clergé de son royaume ; la plupart de ses favoris envisageaient d'un œil favorable lès réformes proposées. Les réformateurs, pour ramener le clergé à la pureté des âges primitifs, déclaraient qu'il fallait lui ôter tout ou partie des biens qu'il possédait; mais ces biens une fois sécularisés, le roi pouvait les distribuer à ses favoris. Ainsi, des passions bien étran- )gères à l'idéal religieux qu'il poursuivait assuraient à Jean Hus et à son parti l'appui de la cour et du souverain.

Il saisit cette occasion favorable pour faire rendre à la nationalité tchèque la part qui lui revenait dans l'Université. D représenta au roi l'injustice qu'il y avait à donner aux étrangers ujie prépondérance écrasante sur la nation indigène, prépondérance qui se traduisait non-seulement dans les décisions doctrinales, mais encore dans la répartition des fonctions universitaires et des bénéfices. « Les Tchèques, disait-il, doivent être les premiers dans le royaume de Bohême, comme les Français dans le royaume de France ou les Allemands en Allemagne. Les lois, la volonté divine, l'instinct naturel veulent qu'ils y occupent les premiers emplois. » Vacslav, conformément aux conseils de Hus, décréta que désormais, dans toute les délibérations et élections, la nation tchèque aurait trois voix, et les étrangers une seule. Les maîtres et les étudiants allemands, indignés, quittèrent la ville de Prague en masse et allèrent fonder l'université de Leipzig (1409). Ainsi ils se considéraient comme lésés dans leur droit, du moment où on ne leur permettait plus d'être les maîtres chez autrui. Ils ont pris depuis leur revanche à l'Université de Prague, qu'ils détiennent aujourd'hui presque

tout entière, en dépit des protestations des Tchèques.

Cette mesure énergique rendit plus facile dans le royaume l'obéissance aux décrets du concile de Pise; le concile, dans sa gratitude, reconnut Vacslav comme roi des Romains. Hommage illusoire, et qui n'empêcha pas les électeurs d'élire Sigismond de Hongrie (1410). L'archevêque Zbynèk ne se laissa pas décourager par le triomphe de Jean Hus, qui avait été nommé recteur de l'Université renouvelée; il le mit en interdit, et la ville de Prague avec lui, Hus en appela au Saint-Siège ; le pape suspendit l'interdit pour lui laisser le temps de se justifier. Toutefois Zbynèk, redoutant la colère de Vasclav, s'enfuit chez son rival, Sigismond de Hongrie. Il tomba malade eii route et mourut àPresbourg en 1411.

Le concile de Pise, pour supprimer définitivement le schisme, avait destitué le pape de Rome et celui d'Avignon et désigné un nouveau pontife, Alexandre V. On vit alors, pendant un moment, trois papes à la fois. Alexandre V devait être le restaurateur de TÉglise, mais il ne vécut que peu de temps. Son successeur, Jean XXHI, n'avait aucune des qualités ni des vertus d'un pape réformateur. Hus n'en poursuivit ses prédications qu'avec plus d'ardeur. Désespérant désormais d'accomplir la réforme de l'église universelle, il tourna tous ses efforts vers l'église de Bohême. Malgré la défense de prêcher dans la chapelle de Bethléem, il tint tête, non-seulement à l'évêque, mais au pape lui-même et, développant les théories de Wiclef, il nia les prérogatives du souverain pontife comme chef visible de l'ÉgUse. La papauté lui fournissait d'ailleurs des armes contre elle-même. En 1412, le pape Jean XXIH, attaqué par le roi de Naples, — qui s'était institué le défenseur de son prédécesseur détrôné, Grégoire XII, — fit prêcher la croisade pour le Saint-Siège; il promettait une indul gence plénière à tous les croyants qui, par les armes ou par l'aumône, viendraient à son secours. Hus et ses adhérents se prononcèrent hautement, soit dans des disputes publiques, soit dans. leurs prédications contre le trafic des faveurs spirituelles. La population excitée se

livra à des excès contre les membres du haut clergé; on vit des fidèles interpeller dans Téglise les prédicateurs qui vendaient les indulgences. Trois perturbateurs furent saisis et décapités par les consuls de la vieille ville ; mais le peuple, loin de se laisser terrifier par cette mesure de rigueur, s*empara de leurs cadavres et les déposa comme des relief ues de martyrs dans la chapelle de Bethléem. Jean XXIII prononça Tanathème contre Hus et déclara mise en interdit toute ville où il résiderait ; le roi épouvanté invita lui-même Hus à quitter Prague ; mais, bien accueilli dans les châteaux de la noblesse nationale, le Maître trouva chez le peuple des campagnes un auditoire docile et enthousiaste ; du fond de ses retraites, il publiait des ouvrages de controverse, lus avec d'autant plus d'aTidité qu'il était en sa langue un écrivain de premier ordre, et un véritable réformateur. Le roi Vacslav voyait non sans terreur ses doctrines se répandre dans son royaume, que le Saint-Siège et la papauté désignaient comme un foyer d'hérésie. Il s'efforçait de calmer Jean Hus et de le réconcilier avec le nouvel archevêque de Prague, Albic.

Cependant la vente des indulgences n'avait pas suscité au pape les défenseurs qu'il avait espérés. Chassé de Rome par le roi de Naples, il avait dû fuir jusqu'à Bologne. Dans cette situation critique, il se rallia à l'idée d'un concile général, qui viendrait en aide aux maux de l'Église et aux misères du Saint-Siège. Dans une entrevue qu'il eut à Lodi avec l'empereur Sigismond, la convocation d'un concile fut décidée, et la ville de Constance désignée pour en être le siège. Le roi Vacslav crut voir dans le concile le seul moyen de mettre fin aux convulsions religieuses de la Bohème, qui embarrassaient singulièrement son esprit indécis. L'empereur invita Jean Hus à se rendre à Constance, sous la garantie d'un sauf-conduit impérial, pour y justifier sa doctrine. Le Maître, ainsi que l'appelaient ses compatriotes n'était pas homme à reculer devant cette injonction; il se croyait assez sûr de la vérité pour l'imposer à ses adversaires ; il était assez enthousiaste pour la défendre jusqu'à la mort. Il arriva accompagné d'une

escorte de chevaliers bohèmes, que le roi Vacslav lui avait donnée; il pensait trouver dans le concile un champ clos où il lui serait donné de lutter à armes égales. Il se reposait sur le sauf-conduit impérial ; le concile n'en tint pas compte; on le considéra comme un empiétement illégal du pouvoir temporel sur le spirituel.

Peu de temps après son arrivée à Constance, Hus fut jeté en prison, pour être jugé comme hérétique et perturbateur de la discipliiie ecclésiastique. L'empereur Sigismond protesta faiblement. L'instruction fut conduite d'abord secrètement, puis Hus fut admis à se défendre devant le concile. Beaucoup d'accusations portées contre lui étaient fausses ; sans rompre ouvertement avec le catholicisme, il prétendit cependant soutenir les doctrines en vertu desquelles il rejetait l'autorité du pape et mettait l'Écriture au-dessus de la tradition de l'Église. Le concile refusa alors de l'entendre et lui imposa une rétractation pure et simple; il n'y consentit point. Le concile, dans la séance du 6 juillet 1415, le déclara hérétique et le livra au bras séculier. Il fut condamné à être brûlé et marcha au bûcher avec un courage héroïque. Ses cendres furent jetées dans le Rhin. Un an plus tard (1416) le concile fît également brûler un de ses plus fidèles adhérents , Jérôme de Prague, dont la fougueuse éloquence était allée porter les doctrines du Maître jusqu'en Pologne et en Lithuanie.

Les étrangers ne connaissent Jean Hus que comme un hérésiarque célèbre, objet d'admiration pour les uns, de réprobation pour les autres, suivant le point de vue religieux où on se place. Le monde slave, et spécialement la Bohême, honore en lui un écrivain de génie, un défenseur intrépide de la nationalité tchèque, un réformateur de la langue littéraire. Il y a entre Hus et Luther plus d'une analogie : ce que Luther fut pour la prose allemande, Hus, un siècle plus tôt le fut pour la langue bohème. Non content d'offrir dans ses œuvres des modèles d'un style excellent, il s'appliqua à fixer l'orthographe nationale ; il s'efforça d'adapter l'alphabet latin aux sons chuitants et mouillés de l'idiome

170 CHAÇITRE X.

slave ; il proscrit de la langue les germanismes, comme il avait chassé les Allemands de TUniversité : « De même, écrivait-il, que le prophète Néhémie battit des enfants juifs pour les avoir entendus parler un jargon d'Azot et ignorer rhébreu, de même il faudrait battre les Pragois et d'autres Tchèques pour parler moitié allemand, moitié tchèque. Aies entendre, on ne sait vraiment ce qu'ils disent. » Ses œuvres polémiques ou religieuses, ses lettres datées de Constance, sont encore aujourd'hui considérées comme des modèles. Poëte, il écrivit quelques cantiques. Il en composait lui-même la musique, et les connaisseurs affirment qu'il introduisit d'heureuses innovations dans le chant religieux.

Mais ce qui frappa les contemporains, ce fut moins le génie du Maître que la pureté de sa vie, la douceur de son caractère, l'héroïsme de son martyre. Le concile avait voulu qu'il ne restât rien de lui sur la terre. Il avait fait brûler ses vêtements, jeter ses cendres dans le Rhin. Il croyait avoir pour jamais chassé l'esprit de réforme et dompté la Bohême. Lamentable illusion ! A la flamme du bûcher de Jean Hus, allait s'allumer un incendie qui après avoir désolé la Bohême et l'Allemagne, ne s'éteignit que dans le sang d'innombrables victimes.

LA BOHÊItf E ET LES GUEURES BES HUSSITES

Formation de la secte des utraquistes; les Taborites (1415-1419). — Commencement de la lutte ; Sigismond (1419-1437) ; Jean Zizka (1420). — Négociation avec la Pologne ; Sigismond Korybutowicz (1420) ; mort de Zizka (1424); Procope le Grand; victoire d'Ousti (1427); invasion des Hussiles en Hongrie et en Allemagne (1424-1431). — Le Concile de Bàle (1431) ; anarchie en Bohême; bataille de Lipany (1434); Les compactata (1436); résultat des guerres hussites; mort de Sigismond (1437).

Formation de la meete des ntraqalstes; les Taborites.

(t4flB-t4flO)

L'absence de Jean Hus n'avait nullement calmé Teffervescence religieuse de la Bohême. Ses disciples poussèrent ses doctrines jusqu'à des conséquences que le Maître n'avait pas prévues. Hus n'avait refusé l'obéissance à l'Église visible, proclamé le droit de recourir aux Saintes Ecritures, que lorsque l'Église lui paraissait en contradiction avec la parole divine. Il n'était pas de ceux qui prétendent refaire le dogme et le rite au gré de leur fantaisie. Mais l'imagination religieuse du moyen âge, une fois surrexcitée, ne s'arrêtait plus en chemin. Un dogme, sans conséquence pratique, sans application morale, s'élaborant dans le cerveau de quelque rêveur, suffisait à passionner des masses pour qui le plus grand intérêt de la vie était la rêverie religieuse. Un des disciples de Jean Hus, Jakoubek Stribrsky ou de Slribro, se mit à enseigner que la communion devait être donnée au peuple comme au

prêtre sous les deux espèces du pain et du vin. Ce dogme séduisait peut-être les masses par son côté égalitaire ; le nouveau rite, conforme d'ailleurs aux traditions de la primitive Église et longtemps en vigueur au moyen âge, ne distinguait pas le troupeau du pasteur et diminuait le prestige de l'Église établie; il fut accepté avec enthousiasme et introduit dans toutes les paroisses où Jean Hus avait des adhérents. Le calice devint le drapeau des disciples de Hus. Il figura sur les clochers des églises, sur les édifices publics. Une épigramme du temps disait :

Tôt pingit calices Boemorum turba per arbes. Ut credas Bacchi numina sola coli.

Le concile de Constance s'empressa de condamner la nouveauté des utraquistes (ceux qui communiaient sub utror que8pecie)ovi Galixtins — ainsi quonles appela désormais — comme contraire à l'autorité constante de l'Église . La sentence prononcée contre Jean Hus, n'étaitpas faite pour assurer à cette fougueuse assemblée l'obéissance et les sympathies de la Bohème. La nouvelle du supplice du Maître excita à Prague une violente irritation. La relation de son fidèle ami, Pierre de Mladenoviè, le représentait comme un autre Christ et passionnait les masses. Un tremblement de terre et une éclipse de soleil qui eurent lieu en 1415, furent considérés par le peuple comme une preuve de l'intérêt que le ciel portait au martyr innocent. La foule se livra à de graves excès contre les prêtres orthodoxes qu'on accusait de complicité dans le meurtre juridique du Maître ; les uns furent pillés, d'autres chassés de leurs demeures; quelques-uns assassinés. Dans les campagnes, les seigneurs et les chevaliers, patrons des paroisses, se mirent à destituer les ecclésiastiques qui leur étaient désagréables et les remplacèrent par d'autres, sans nul souci de l'autorité des évêques et de Tarchevôque compétents.

Les passions religieuses n'étaient pas seules en jeu dans ces violences; certains seigneurs dépouillaient simplement le clergé pour s'approprier ses bénéfices. Dans une grande

assemblée qui fut tenue à Prague, quatre cent cinquantedeux seigneurs et chevaliers de Bohême et de Moravie, rédigèrent une lettre adressée au Concile de Constance où le supplice de Jean Hus était représenté comme un affront fait à la noblesse bohème tout entière. Ils formèrent en outre une sorte de ligue qui déclarait ne vouloir prêter obéissance à aucun prêtre étranger : ils ne reconnaissaient que les évêques de TÉglise nationale, à condition toutefois que leurs doctrines fussent conformes à celles de TEcriture ; ils faisaient les mêmes réserves, quant à l'obéissance due au pape que le concile devait prochainement élire ; ils déclaraient n'admettre, comme au toritéen matière de foi, que le conseil des professeurs de l'Université de Prague. Ainsi les Hussites ou, pour employer le terme propre, les utraquistes,se constituaient en un grand parti au sein de l'Église universelle. Ils formaient aussi un parti dans la Bohême ; car une minorité conservatrice, soit par conviction, soit par intérêt, restait fidèlement attachée à la tradition catholique et romaine. Les Allemands formaient le principal élément de cette minorité ; ainsi la rivalité des deux nations se retrouvait dans le domaine de l'idée religieuse. Il ne faut jamais oublier le rôle important que la réaction du patriotisme tchèque contre le germanisme joue dans les mouvements de cette époque.

Le concile prit des mesures énergiques. Jacob de StHbro et les signataires de la protestation furent cités à comparaître devant lui; l'Université de Prague, siège de l'hérésie, fut déclarée supprimée et dépouillée de tous les privilèges que le pape lui avait conférés ; le roi Vacslav, la reine Sophie et le nouvel archevêque de Prague, Konrad, étaient menacés des peines ecclésiastiques s'ils ne se prononçaient pas franchement contre l'hérésie naissante. On tint peu compte de ces menaces ; la nouvelle du supplice de Jérôme de Prague porta à son comble l'exaspération des esprits. L'Université, bien loin de se soumettre aux menaces du concile, s'érigea en corps doctrinal et déclara par un manifeste solennel, que la communion sous les deux espèces était indispensable au salut des âmes. Jean Hus

fut proclamé saint et martyr et sa fête fut fixée au 6 juillet, jour anniversaire de son supplice; — elle fut célébrée en Bohême jusqu'au début du dix-septième siècle. — Mais on ne tarda pas à voir se produire dans le sein duhussitisme ce fléau qui s'est manifesté dans toutes les sectes indépendantes, TanarcHie. Les maîtres de l'Université de Prague avaient déclaré cpie rien ne devait être admis qui fût en contradiction a veio^ l'Écriture; mais l'îîcriture n'est pas toujours claire, et, les textes une fois soumis à la critique individuelle ou à la fantaisie humaine, on en peut tirer tout ce que l'on veut. Alors apparurent des sectaires qui rejetaient tous les sacrements, à l'exception du baptême et de la cène, la messe, le culte des saints, la doctrine du purgatoire, les jeûnes et la hiérarchie ecclésiastique. C'est surtout dans les campagnes que les nouvelles doctrines acquirent tout leur développement.

La petite ville d'Ousti, non loin de l'endroit où fût plus tard celle de Tabor, devint le centre principal des novateurs. L'Université de Prague, en se déclarant indépendante du concile, n'entendait pas se séparer de l'Église à tout jamais ; les novateurs d'Ousti créaient une confession nouvelle. L'Université de Prague prit contre eux le rôle d'un corps orthodoxe et les déclara à son tour hérétiques ; mais ils refusèrent d'obéir à ses décisions ; le hussitisme devenait infidèle à son principe ; au lieu déconcentrer tous leurs efforts sur la réforme de l'Église, les esprits s'égarèrent dans le champ sans bornes de la rêverie dogmatique. Durant cette première période d'effervescence, on vit s'entrechoquer les idées les plus pacifiques et les plus révolutionnaires, le traditionnalisme et le rationnalisme, l'aristocratie et la démocratie, le socialisme et le communisme, la doctrine des picards et celles des adamites. Une fantaisie déréglée enfanta, tantôt les excès les plus bizarres, tantôt les élans les plus généreux. Le concile de Constance se sépara en 1418, sans avoir réussi à rétablir l'autorité ecclésiastique en Bohême. Le pape Martin V, qui hérita de cette tâche difficile, ne fut guère plus heureux. Le roi Vacslav, à sa requête, tenta de réintégrer dans leurs paroisses les

LA BOHÊME. GUERRES DÈS HtJSSITES. 176

ecclësiastiques qui en avaient été chassés. Mais le peuple s'insurgea contre ces pasteurs imposés. Plutôt que de visiter les églises de ces intrus, les paysans se réunirent dans les campagnes sous la direction de leurs prêtres, le plus souvent sur des montagnes auxquelles ils donnaient des noms bibliques, par exemple, le Tabor^ près d'Ousti sur TElbe, VOreb près de Tfebecbovice. Le mont Tabor, devint pour le clergé novateur d'Ousti un foyer d'ardentes prédications ; là se forma une confession nouvelle qui prétendait renouveler la chrétienté primitive et posait en principe la communauté des biens ; les adhérents s'appelaient eux-mêmes frères et sœurs, rejetaient le costume ecclésiastique, toutes les pompes du culte et célébraient la liturgie dans la langue populaire. Ces communautés, qui s'isolaient de Tunité dogmatique et de la vie sociale, n'attendaient que des chefs intrépides pour tenir tête non-seulement à l'Église, mais au pouvoir séculier s'il prétendait les disperser. C'est alors que l'on vit apparaître, au Tabor Nicolas de Hus, à Prague, le vieux chevalier Jean Ziiika de Trocnov, qui avait appris l'art militaire et la! haine des Allemands en combattant l'ordre leutonique dans les rangs des Polonais, le prêtre Procope, dit le chauve. Une foi enthousiaste fit de ces soldats improvisés les plus terribles guerriers que l'Europe ait connus au moyen âge.

CoMinieiieeiiieDts delà lutte t SIsUinioiMl (14111-1489) i Jean

ZiBka (149«).

C'est à Prague que la lutte commença. Le roi Vacslav (juillet 1419) en renouvelant le conseil communal de Prague y avait fait entrer quelques échevins hostiles aux Hussites. Sur les exhortations du prêtre Jean de Zéliv, et sous la conduite de Zizka, le peuple se lance à l'attaque de l'hôtel de ville, envahit l'édifice, s'empare des magistrats imposés, les précipite par les fenêtres, sur les lances et les piques, et oblige le roi à nommer des magistrats favorables au parti. Cette farouche exécution est le proto-

type de la ^défenestration qui, deux siècles plus tard^ donnera ]e signal de la guerre de Trente ans. Yacslav se soumit à l'humiliation qu'on lui imposait, mais il mourut quelcpies jours après, de rage et de dépit, disent les uns, par le poison, si l'on en croit d'autres témoignages. Roi de Bohême à trois ans, roi des Romains à quinze, successeur de * son père à dix-sept ans, Yacslav avait dès sa majorité épuisé toutes les grandeurs humaines; il ne sut pas en supporter le poids ; prisonnier de ses nobles, prisonnier de son frère Sigismond, flottant entre le Saint-Siège et les Hussites, il fut sans cesse le jouet de ses passions, des hommes et des circonstances, et ne sut jamais les dominer: son règne marque pour la Bohême le commencement de la décadence politique. Mais la nation tchèque était arrivée à cette période de l'histoire où les peuples valent mieux que leurs souverains et — malgré les excès inséparables d'un siècle encore à demi barbare, — nous allons la voir accomplir de grandes choses et léguer à l'avenir une légende glorieuse et plus vivace encore aujourd'hui que celle de Charles IV ou de Piremysl Otokar.

La mort de Yacslav déchaîna toutes les passions que le respect de la majesté royale tenait encore en échec. Les églises, les monastères furent envahis et livrés au pillage ; les prêtres catholiques chassés de la ville et remplacés par des Hussites. L'archevêque et le chapitre prirent la fuite : beaucoup de riches bourgeois, surtout parmi les Allemands, imitèrent leur exemple. L'héritier de Yacslav était, en vertu des dispositions adoptées par Charles lY, l'empereur d'Allemagne, roi de Hongrie, Sigismond, celuilà même qui avait laissé brûler Jean Hus à Constance. Les états de Bohême, les seigneurs, les chevaliers lui envoyèrent des ambassadeurs pour le prier de se rendre à Prague : ils réclamaient la faculté de communier sous les deux espèces ; c'était obliger le souverain à se mettre, dès son avènement, en désaccord avec le concile et le pape. Le roi donna une réponse dilatoire et, en attendant sa venue, il chargea la reine douairière, Sophie, de gouverner la Bohême. La régente se vit soutenue par la noblesse, qui com-

mençait à prendre ombrage des réunions populaires, tenues sous prétexte de religion. Elle tenta même d'en dissiper quelques-unes par la force, mais Ziiika et Nicolas de Hus ameutèrent le peuple de Prague, tentèrent l'assaut du château royal, brûlèrent une partie de la ville et obligèrent la régente à tolérer la communion sous les deux espèces et les réunions populaires. A ces nouvelles, le roi Sigismond accourut ; il reçut les hommages des états de Moravie et de Silésie, et fit dans ces deux provinces les préparatifs d'une expédition qui lui permettrait d'entrer sans résistance en Bohôme, et de rétablir l'ordre temporel et spirituel. Peu confiant dans ses propres forces, il pria le pape de faire prêcher la croisade contre les Hussites. Martin V envoya un légat spécial à Vratislav (Breslau), pour s'entendre avec Sigismond à ce sujet; Sigismond convoqua les princes de Tempire pour réclamer leur concours.

Ces circonstances rendirent courage aux catholiques et aux Allemands de Bohême. Les Allemands de Kutna Hora (Kuttenborg) commencèrent à persécuter tous les hétérodoxes des environs ; ils saisirent en rase campagne ou dans leur maison quatre cents personnes et les jetèrent dans les mines. Ce fut un cri d'horreur dans tout le royaume. Zizka se rendit au mont Tabor, organisa militairement les frères réunis sur cette montagne, et la transforma en une ville fortifiée, qui devint la plus redoutable citadelle de la résistance. Depuis cette époque le mot tabor devint même dans les pays voisins (sous la forme tœber) le synonyme de place de guerre ou de camp fortifié. Les guerres des Hussites firent d'ailleurs pénétrer une foule de mots tchèques dans la langue militaire de l'Allemagne. A cette armée improvisée, il fallait une tactique et des armes nouvelles; elle ne pouvait traîner avec elle l'attirail des chevaliers du moyen âge. Le fléau garni de fer, la lourde masse furent ses armes; de pesants chariots servirent d'abri aux combattants et d'asile aux blessés. Une inflexible discipline assura l'unité du commandement. D'autre part, les utraquistes de Prague, en voyant l'empereur prendre la croix à Breslau, se préparèrent à défendre leur foi. Genék de Warten-

BIST. DK l'AUTRICHB. ]2

berg, le grand burgrave de Prague, adressa une proclamation à la nation bohème, pour l'inviter à s'armer contre l'ennemi commun. Au printemps de Tannée 1420, Tempereur Sigismond, à la tête d'une armée, envahit la Bohême, entra à Kralove-Hradec et à Kutna Hora, pénétra jusqu'au faubourg de Prague, appelé Hradèany, où il se fit couronner dans la cathédrale de Saint-Vit (28 juillet 1428), ei assiégea la ville. Jean Ziiika, à la tête des Taborites, marcha sur Prague pour porter secours à ses alliés. Cependant l'armée croisée était entrée en Bohême ; commandée par les plus puissants princes de l'Allemagne, elle comptait environ cent mille soldats. La' soumission de Prague, c'était la ruine immédiate de la Bohème et l'arrêt de mort de la nation tchèque. Le génie de Ziika se montra à la hauteur des circonstances ; il occupa auprès de Prague la montagne de Vitkov qui depuis a gardé son nom (Ziikov, Ziskaberg), repoussa les assauts de l'armée allemande et l'obligea à lever le siège de la capitale.

Cependant la situation de l'empereur Sigismond en Bohême était toujours formidable ; il avait en main presque toutes les villes et les bourgs royaux, même le château royal et le Vyàehrad, qui domine Prague sur la rive droite de la Yltava; son armée était composée de catholiques bohèmes et aussi d'une partie de la noblesse utraquiste. Mais son trésor était épuisé, et pour subvenir aux dépenses de la guerre, il était obligé d'engager une partie des biens du clergé. Les Pragois ne faiblissaient pas ; d'assiégés ils devenaient à leur tour assiégeants et bloquaient le château de Vyàehrad. Sigismond s'efforça en vain de lui porter secours ; il fut battu et dut abandonner cette forte position. Les affaires de la Hongrie le rappelèrent dans ce royaume, et il dut abandonner la Bohême, après y avoir organisé une administration provisoire : les seigneurs, chevaliers et bourgeois de chaque cercle étaient chargés de rétablir l'ordre, avec le concours des burgraves et les garnisons des châteaux royaux.

Le départ du roi augmenta le courage des insurgés, qui se sentaient soutenus en secret par les sympathies de la

majorité. La commune de Prague rendit un décret de bannissement contre tous ceux qui s'étaient rendus auprès du roi Sigismond ou qui refusaient de reconnaître la communion sous les deux espèces, et confisqua leurs biens. Ainsi se trouva anéantie la prépondérance que les Allemands avaient jusqu'alors possédée dans la ville de Prague.* ceux qui restèrent étaient convertis aux doctrines des Hussites; une partie des biens du clergé catholique fut également confisquée. Les Pragois, de concert avec Ziéka et les Taborites, entreprirent de reconquérir le pays ; en quelques mois toutes les villes, sauf Plzen (Pilsen) et Budëjovice, furent occupées, quelques-unes après une résistance énergique. Les Allemands quittèrent en général ces villes reconquises par les Tchèques, et n'y retrouvèrent jamais la majorité perdue (par exemple à Rutna Hora, à Chrudim, à Jaromër). « Ainsi les Hussites, suivant le mot de Pelzel, renversèrent le monument que les Allemands avaient mis cinq siècles à élever pour eux et pour leur langue. » Le château de Prague finit lui-même par succomber; beaucoup d'églises, de monastères, de monuments religieux furent détruits ou ravagés dans ces luttes. Les Taborites se montrèrent impitoyables; mais la violence était devenue nécessaire pour arracher la Bohême slave à la germanisation dont elle était menacée. La noblesse utraquiste, épouvantée de ces triomphes, finit par abandonner le parti du roi et se ranger du côté du peuple L'archevêque de Prague consentit lui-même à transiger avec les utraquistes, consacra leurs prêtres et mit à leur disposition une partie des bénéfices ecclésiastiques.

MésoeUtlmisaweela Pologne; Slslsmond KoryliiitowieB(t49« les quatre artleles) mort de Ziska (1494).

Les Hussites triomphaient ; ils se réunirent en diète à Gaslav pour arrêter le symbole définitif de leur foi el la constitution du royaume. Ce symbole avait été rédigé par les maîtres de l'Université de Prague; il figurait en tête

des proclamations de Ziilka, et se résumait en quatre articles; les Tchèques demandaient : La communion sous les deux espèces ; — la libre prédication de la parole divine ; r— la sécularisation des biens du clergé. — Le quatrième article portait que les péchés mortels et les fautes contre l'Église commis par des personnes laïques et ecclésiastiques pouvaient être punis des châtiments temporels. Sigismond était déclaré ennemi de la nation bohème et déchu de son titre de roi. Une ambassade solennelle fut envoyée à Wladislaw de Pologne pour lui offrir la couronne de saint Yacslav ; en attendant son acceptation, le pays devait être gouverné par un comité de vingt personnes, composé pour moitié de représentants des états (seigneurs et chevaliers), et de représentants des villes et des Taborites. Ces décrets furent complétés par les décisions d'un synode qui se réunit à Prague ; guidée par les doctrines de l'Université, cette assemblée s'occupa surtout de la réforme de la discipline ecclésiastique ; elle imposa à l'archevêque Konrad quatre conseillers, chargés de veiller avec lui au maintien de cette discipline. Mais les Taborites entendaient avoir leur église à eux ; ils avaient choisi un évêque (1420) chargé de consacrer désormais leurs prêtres. Ils se détachaient ainsi de l'église de Bohême, qui elle-même d'ailleurs n'appartenait plus à TÉglise catholique depuis que le pape avait interdit Tarchevôque et déclaré son diocèse vacant.

La noblesse tchèque comptait d'autant plus sur le concours de Wladislaw de Pologne, qu'une partie de la noblesse polonaise avait adhéré aux doctrines hussites. Sigismond et Wladislaw se disputaient d'ailleurs la possession de la Galicie, et le roi de Pologne avait intérêt à renforcer ses états pour mieux résister à son rival; mais le clergé polonais craignait que l'union personnelle de la Bohême à la Pologne ne favorisât encore le développement des hérésies hussites dans le royaume ; les instances du pape Martin V décidèrent le roi à décliner la couronne qui lui était offerte; les Tchèques s'adressèrent alors au prince Vitold, grandduc de Lithuanie. Ils comprenaient combien les dynasties

allemandes leur avaient été fatales, et ils voulaient se rapprocher de leurs congénères slaves. Le danger était grand; Sigismond, d'accord avec les princes allemands, préparait contre la Bohême une nouvelle croisade. Les Allemands entrèrent en Bohême sans que le roi de Hongrie pût leur venir en aide. Leur armée était d'environ deux cent mille hommes, et elle comptait parmi ses chefs cinq électeurs. Ils assiégèrent la ville, alors tchèque, aujourd'hui aile* mande de Zatec (Saatz), qui se défendit bravement. Les croisés se vengèrent en ravageant les campagnes et en massacrant les paysans : tous ceux qui ne savaient pas l'allemand étaient égorgés. Zizka accourut à la tète de ses Taborites et des Pragois; borgne depuis de longues années, il avait perdu l'œil qui lui restait au siège du château de Rabi ; mais sa cécité n'ôtait rien à ses qualités militaires ; son nom portait la terreur autour de lui. Les Allemands levèrent le siège de Zatec et se retirèrent. Sigismond, retenu par les attaques des Turcs sur le Danube, arriva avec une armée de quatre-vingt mille hommes ; elle était commandée par un célèbre condottiere, Pipa le Florentin. La Moravie ne résista point ; moins fortifiée par la nature que la Bohème, elle porte une race moins vigoureuse et moins opiniâtre; la noblesse jura obéissance au roi et renonça à la communion sous les deux espèces ; une partie de la noblesse utraquiste de Bohême se laissa entraîner par cet exemple et déposa les armes. Sigismond poussa jusqu'à Kutna Hora et s'en empara ; mais Ziika l'attaqua à l'improviste et le repoussa jusqu'à Némecky Brod (le gué des Allemands), où il lui infligea une terrible défaite sur les bords de la rivière Sazava (8 janvier 1422).

Cette victoire délivra la Bohême des invasions allemandes. Pendant plusieurs années, sauf quelques légères attaques sur les frontières, du côté de la Moravie ou de la Silésie, les Tchèques furent les maîtres chez eux. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi eux; des questions dogmatiques divisaient les Pragois et les Taborites ; les Taborites eux-mêmes se morcelaient en sectes diverses ; les théories les plus étranges se faisaient

182 CHAPITRE Xî.

jour parmi eux; certains prêchaient la communauté des biens et même du mariage; d'autres retournaient à l'état de nature, à la nudité primitive, à la bestialité inconsciente (les Adamites). Jean Ziika était obligé d'entrer en lutte contre ces réfractaires et faisait brûler ceux qui tombaient vivants entre ses mains. A Prague, le parti taborite avait recruté de nombreux adhérents et menaçait d'accaparer la ville ; il avait à sa tête le moine Jean de Zéliv, dont l'éloquence ardente exerçait sur les masses une irrésistible influence. Pendant près de deux ans, ce fut le véritable souverain de Prague. Les riches bourgeois l'attirèrent dans un piège et le firent décapiter : une sédition éclata à Prague ; les conservateurs utraquistes qui faisaient partie du conseil de la ville furent expulsés et remplacés par les adhérents du nouveau martyr.

Cependant le grand duc de Lithuanie s'était décidé à accepter la couronne de Bohême; il avait désigné pour son lieutenant provisoire, le neveu du roi de Pologne, le prince Sigismond Korybutovicz : le nouveau régent réunit une armée à Gracovie et entra en Bohême par la Silésie et la Moravie; il ne rencontra point de résistance. Chez ce peuple si divisé et qui poussait si loin l'usage des libertés les moins nécessaires, l'autorité du roi librement élu conservait encore tout son prestige. Le régent fit cesser le désordre à Prague et dans les villes royales, et restitua aux seigneurs et aux chevaliers l'administration de ces villes. Malheureusement pour la Bohême, le prince Sigismond Korybutovicz ne remplit pas longtemps le rôle de modérateur; à la suite d'un accord intervenu entre les rois de Hongrie et de Pologne, le prince Vitold renonça à la Bohême et rappela son sage lieutenant (1422). La noblesse utraquiste, de concert avec les catholiques, tenta de remettre la Bohême aux mains du roi Sigismond ; mais Zièka entreprit une vigoureuse campagne, qui, comme toujours, se termina par le triomphe des Taborites. Sigismond Korybutovicz revint à propos en Bohême pour servir de médiateur entré les deux partis ; il rentrait cette fois pour son compte et mal-

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gré la volonté de son oncle, dont le désistement paraît avoir été sans arrière-pensée (1424). Sa popularité était si grande, que les deux partis s'accordèrent à le reconnaître de nouveau comme régent du royaume.

Zi2ka mourut peu de temps après ces événements ; les rares documents qui nous restent de sa main, attestent une foi sincère et un profond sentiment religieux. Ce sentiment s'alliait à un patriotisme national très -accentué. Il déclare dans un manifeste qu'il prend les armes pour la défense de la nationalité tchèque et slave. « Il faut, dit-il ailleurs, vivre bien, vivre en chrétiens, avec amour, dans la crainte de Dieu. Il faut mettre à jamais en ses mains ses désirs, ses besoins, ses espérances et attendre tout de lui. » Dans un hymne à la fois religieux et guerrier, il disait à ses soldats: « Vous qi^i êtes les champions de Dieu et de sa loi, — Demandez à Dieu son aide — Et espérez en lui. — A la fin par lui — Vous vaincrez toujours. — Ce seigneur nous ordonne de ne point nous inquiéter — De ce que peuvent les hommes ; — il nous ordonne de sacrifier notre vie pour Tamour du prochain. — Ainsi fortifiez virilement vos cœurs — Heureux celui qui meurt pour la vérité ! — Que le compagnon aide son compagnon. — Veillez et restez — Chacun à votre rang — et poussez, joyeux, le cri de guerre. — En avant... » ^Eneas Sylvius, Thistorien plus élégant que véridique des troubles de la Bohême, a propagé sur le compte de Zi^ka deux erreurs qu'il n'est pas inutile de relever ici. Il a prétendu à tort que le mot Ziiika veut dire borgne ; et il a inventé la légende enfantine de la peau du guerrier transformée en tambour par ses compagnons d'armes.

Preeope le Cïraiidi Tletoire d'Oasfi (14t9)t iiiTafli«ii des Uasslies en HoD^rle e( en Allemagne (t4t4-t4St)*

La mort de Ziika fut une perte sérieuse pour son parti; sa valeur avait donné aux Taborites le moyen de résister aux enneniis du dedans; son autorité les avait maintenus

autant que possible dans les voies de la raison et de la modération ; lui disparu, son parti se divisa : les exaltés gardèrent le nom de Taborites, les plus modérés prirent celui d'orphelins (Sirotci). Les deux fractions, malgré leurs luttes intestines, s'entendirent fort bien contre les catholiques ; par le traité de Vozice, elles obtinrent que la plupart des villes royales se détachassent de Prague et formassent une confédération indépendante (1425) sous la tutelle des Taborites et des Calixtins. Les catholiques euxmêmes consentirent à une trêve; les seigneurs s'engageaient à tolérer sur leurs domaines la communion sitb utrâque. Seule la ville de Pken (Pilsen), refusa d'adhérer à cette transaction.

La Moravie était restée plus fidèle au catholicisme; sur les immenses domaines de Tévêque d'Olomouc, dans les villes royales où les Allemands étaient en majorité et que Sigismond avait pour la plupart engagées à son gendre, le duc d'Autriche, l'orthodoxie régnait sans conteste. Le hussitisme ne se soutenait que grâce au voisinage et aux secours de l'ardente Bohême ; dans les autres provinces de la couronne de saint Vacslav, dans la Silésie et la Lusace, la majorité allemande, depuis si sympathique aux doctrines de Luther, était pour des raisons plus nationales encore que religieuses, hostile au mouvement hussite. Le Brandebourg n'appartenait plus depuis longtemps à la Bohême ; le roi Sigismond , toujours besoigneux l'avait vendu à Frédéric de Hohenzollern (1416). Cependant, Sigismond ne renonçait pas à conquérir son royaume. Après avoir vainement demandé des secours à l'empire, il avait conclu en 1425, des traités d'alliance avec son gendre Albert V d'Autriche et avec le margrave de Misnie, auquel il engagea quelques villes du nord de la Bohême, notamment Brux et Ousti (Aussig, sur l'Elbe) que ce prince avait immédiatement, occupées. Cette fois, les Tchèques n'attendirent pas qu'on envahît leur pays; ils prirent l'offensive au nord et au midi; ils pénétrèrent en Autriche et envoyèrent une armée assiéger Ousti. Elle avait pour chef Sigismond Eorybutovicz , toujours fidèle à la cause

de la nation bohème, et Proko|J Holy (Procope le Rasé, appelé aussi Procope le Grand). C'était un prêtre marié que les événements avaient fait soldat et qui s'annonçait comme l'héritier du génie de Zièka. Une bataille sanglante se livra sous les murs d'Ousti ; les Saxons et les Misniens se brisèrent contre les chariots hussites, furent complètement défaits et repassèrent la frontière (1426). Albert d'Autriche s'enfuit en Moravie et jusque dans son duché. Cette fois les rôles étaient changés. Les Hussites allaient devenir à leur tour envahisseurs; l'empereur Sigismond, paralysé d'autre part par les Turcs, était incapable de leur résister.

Vainqueurs de leurs adversaires, les Hussites continuaient à se morceler en sectes diverses. Nous avons vu les divisions qui s'étaient produites parmi les Taborites. Les utraquistes à leur tour tombaient dans l'anarchie. Deux partis se fondaient parmi eux : les uns sous la conduite du maître Jean de Pribram, songeaient à se réconcilier avec l'Église universelle; ils ne réclamaient que la faculté de communier sous les deux espèces : ils reniaient les doctrines de Wiclef, et demandaient la restitution des biens du clergé. — Les autres adhéraient aux doctrines de Wiclef, réclamaient l'abolition de certains rites catholiques et l'usage de la langue nationale pendant la messe, pour la lecture de l'épître et de l'évangile. Ils avaient pour chefs, Jakob de Stribro, Jean de Rokycana, prédicateur habile et Procope le Mineur (Prokopek).

Le prince Sigimond Korybutovicz inclinait vers le parti de Jean de PHbram qui lui paraissait destiné à réconcilier la Bohême avec l'Église catholique. Il entra même en négociations secrètes avec le pape Martin V; mais le parti de Rokycana s'insurgea contre lui, le fit prisonnier et le chassa de. la Bohême (1427). La démocratie triomphait; les Pragois resserrèrent plus intimement encore leur alliance avec les Taborites , et Procope le Grand devint, avec un pouvoir plus considérable que celui de Ziiika, le chef incontesté de tout le parti hussite.

Cependant le Saint-Siège ne se lassait pas de prêcher la croisade contre la Bohème. En 1427, les princes allemands

rentrèrent en Bohème par le^ cercle de Plzen, qui était resté fidèle à la foi catholique. Mais à l'arrivée de Procope le Grand, leur armée fut saisie d'une terreur paniqpie et recula juscp'à Tachov, où les Tchèques Tatteignirent et la défirent complètement. Procope prit à son tour l'offensive, soit contre les provinces de la couronne de Bohême où le hussitisme n'était pas encore dominant, soit contre les pays voisins. Il envahit la Hongrie et ravagea jusqu'aux environs de Presbourg; puis il pénétra en Moravie, où le parti hussite commençait à se relever, et entra au commencement de l'année 1428 en Silésie. Beaucoup de places fortes furent occupées par les Tchèques qui y mirent garnison; l'armée de l'évêque de Breslau fut battue et dispersée; une partie de la Silésie fut soumise; les Hussites pénétrèrent également en Bavière et en Autriche, dispersant partout les troupes envoyées à leur rencontre et ravageant le pays. Décidément ils étaient invincibles, et l'empereur Sigismond comprit qu'il n'avait plus qu'à traiter avec eux. Des négociations furent entamées ; Procope le Grand se rendit à Presbourg; les personnages les plus considérables du parti utraquiste et catholique l'accompagnaient. Sigismond proposa aux Hussites de faire remettre la solution des questions religieuses à un concile qui devait se réunir dans deux ans à Bâle, et de conclure une trêve en attendant. Mais les Bohèmes n'avaient pas oublié le sort de Jean Hus ; ils n'avaient qu'une médiocre confiance dans les résultats du concile ; la trêve ne pouvait servir qu'à fortifier leurs adversaires; ils refusèrent. L'entrevue de Presbourg n'aboutit pas, et les hostilités recommencèrent.

Procope envahit la Lusace et la soumit ; puis il entreprit (1430) contre l'Allemagne une grande expédition en Misnie et en Saxe. L'armée de l'électeur de Saxe prit la fuite devant les Hussites : la Misnie, la Saxe, la Thuringe , la Franconie furent envahies; certains historiens comptent soixante-dix villes et plusieurs milliers de villages brûlés ou ravagés. Les Hussites devenaient la terreur de l'Allemagne. L'Italie et Rome avaient jadis moins tremblé

deTtnt le tumultus gallicus. Le duc de Bavière, le margraye de Nurenberg, beaucoup de villes achetèrent la paix. La ville de Hombourg, sur la Saale, envoya au-devant de Procope une députation d'enfants, qui implora et obtint la clémence du farouche vainqueur. On fit circuler dans l'empire une lettre apocryphe de Jeanne d*Arc, qui menaçait les" Hussites de marcher contre eux dès qu'elle aurait chassé les Anglais.

Les exploits des Tchèques remplissaient l'Europe d'admiration et de terreur. L'Église et le Saint-Siège étaient d'autant plus épouvantés que les doctrines hussites commençaient à se répandre en dehors de la Bohême, non pas seulement en Pologne, en Hongrie, mais en Allemagne, et même en France. Les Dauphinois envoyaient aux Tchèques des cotisations volontaires. L'évêque d'Arras écrivait qu'il n'osait quitter son diocèse, étant « obligé de veiller sur son troupeau pour le préserver de la contagion de Thérésie bohème. » La chrétienté ne voyait que dans la convocation d'un concile le seul remède à tant de maux. Le clergé français et la plupart des princes allemands menaçaient de le réunir, même sans le consentement du pape. Mais le Saint-Siège avait plus de confiance dans la force des armes que dans les décisions d'une assemblée de théologiens. La défaite de la Bohême eût simplifié toutes choses et soumis les esprits les plus rebelles à l'autorité du dogme catholique. A la diète de Nurenberg, le légat pontifical Gesarini et l'empereur décidèrent une nouvelle croisade (1431). Elle entra en Bohême par l'ouest, près de DomaMice (Taus). Cette fois encore les Allemands prirent la fuite devant l'armée de Procope le Grand, qui les attendait avec quarante mille fantassins, trois mille cinq cents cavaliers et deux mille cinq cents chars de guerre ; il les poursuivit et leur infligea des pertes considérables. Les Hussites se jetèrent de nouveau sur l'Autriche et sur la Hongrie. Cependant le concile s'était réuni à Bâle ; il avait une tâche glorieuse à remplir, celle de pacifier l'Europe. Tout le monde avait besoin de paix; l'Allemagne, et plus encore la Bohême, dont la vitalité s'épuisait dans ces luttes inces-

saDtes ; la guerre en deliors des frontières ne coûtait pas cher à Tarmée hussite ; elle vivait sur le butin de l'étranger; mais elle prenait des habitudes de rapine qu'elle gardait sur le sol de la patrie ; elle se grossissait d'aventuriers, Polonais, Ruthènes, Allemands même; elle perdait ce caractère de religiosité grave, d'incorruptible moralité qui avait distingué les compagnons de Zi^ka. Le pays n'avait plus de gouvernement depuis le départ de Sigismond Korybutovicz. En 1431 un comité de douze membres, composé de seigneurs, de chevaliers et de bourgeois avait été institué; mais son autorité était fort limitée.

I<e ««nelle de Bâle (14Sl)t anarehie en Bohême $ Imtaille de Iiipany (ft4S4).

Le concile s'ouvrit à Bâle en 1431. Dès le mois d'octobre il adressa aux Hussites une lettre conciliante pour les engager à envoyer une ambassade à Bâle. L'évêque des utraquistes, Konrad, était mort au mois de décembre 1430 ; s'ils voulaient continuer à avoir un clergé, ils devaient , à moins de rompre avec la tradition apostolique, transiger avec l'Église universelle. Le message du concile fut reçu avec joie par les États et les habitants pacifiques de la Bohême; dans une diète tenue à Prague en janvier 1432, les utraquistes et les orphelins décidèrent qu'il fallait entrer en négociations avec le concile, pour savoir de quelle façon les envoyés de la Bohême seraient entendus. On se souvenait de Jean Eus et du sauf-conduit qui ne lui avait épargné ni la prison ni le bûcher. Les Taborites donnèrent leur adhésion à cette politique, à condition toutefois que la guerre serait continuée jusqu'à nouvel ordre. Procope poursuivit ses invasions en Allemagne et ravagea le Brandebourg jusqu'à Berlin et Francfort, sur l'Oder; il se tourna ensuite du côté de la Hongrie, où il occupa la ville de Tyrnau (Nagy Szombat); la Silésie, encore une fois menacée par ses armes, dut acheter la paix à des conditions fort onéreuses. En 1432, les Hussites envoyèrent à la

cour du roi Wladislaw une ambassade, qui réussit à conclure une alliance entre la Pologne et les Tchèques ; en échange du secours des Polonais, on promettait la couronne de Bohême au jeune Wladislaw Jagellon. Cependant le concile, malgré l'opposition du pape Eugène IV, qui estimait toute transaction avec les hérétiques fâcheuse pour Tautorité de l'Église, envoya une députation aux Bohèmes à Cheb (Éger), pour s'entendre avec eux sur la façon dont ils comparaîtraient à Bâle. Il fut convenu qu'ils s'y présenteraient non pas comme des accusés devant un tribunal, mais librement, et qu'ils pourraient défendre leurs doctrines en s'appuyant sur l'Ecriture et sur les Pères. Les Hussites se décidèrent alors à envoyer à Bâle une nombreuse ambassade, où figureraient les plus illustres personnages laïques et religieux. On distinguait p^irmi eux Procope le Chauve, maître Jean de Rokycana et l'anglais Pierre Payne.

Procope, accompagné d'une centaine de ses corréligionnaires, entra à Bâle le 6 janvier 1433. Un témoin oculaire, le pape iEneas Sylvius, a raconté l'impression produite sur le peuple par la vue de ces Hussites, qui, au dire de leurs ennemis, étaient possédés chacun de cent démons, et la terreur qu'inspirait leur chef. « Le voilà, disait-on, l'homme qui a tant de fois mis en fuite les armées des fidèles , qui a détruit tant de cités, massacré tant de milliers d'hommes, qui est aussi craint de son peuple que de ses ennemis, l'invincible, l'infatigable général. » Les disputes qui eurent lieu, soit devant le concile, soit dans des entretiens privés, eurent surtout pour objet les quatre articles que nous avons rapportés plus haut; elles durèrent trois mois entiers. La majorité du concile était favorable aux idées de réforme; une transaction semblait possible, même concernant le dogme du calice, si toutefois les Tchèques voulaient renoncer à considérer la communion sous les deux espèces comme indispensable au salut. Mais le difficile était de faire admettre par les Taborites le principe de l'autorité dans l'Église et l'utilité de la hiérarchie. Le concile, dans un esprit de conciliation, consentit à envoyer

une députation à Prague, pour traiter avec l'assemblée des Hussites de Bohême et de Moravie. A la tête de cette députation- était un prélat français, Philibert, évêque de Goutances en Normandie. Une diète spéciale fut donc réunie à Prague (juin 1433); TÉglise, évidemment, ne pouvait traiter avec toutes les sectes isolément : il fallait ramener le hussitisme à un corps de doctrines, trouver une sorte de moyenne entre tant d'opinions différentes. Mais les Pragois et les Taborites ne parvinrent pas à s'entendre. Les délégués du concile offrirent au parti de Prague la tolérance provisoire de la communion sous les deux espèces ; les autres questions seraient réglées par le concile, où la Bohème serait représentée; avant tout il était urgent de conclure un armistice. Les Pragois, eux, entendaient, afin de supprimer toute secte religieuse dans le pays, faire du calice un rite obligatoire pour toute la Bohême et la Moravie. Les pouvoirs des délégués n'étaient point assez larges pour une telle concession ; une nouvelle ambassade tchèque partit à Bâle pour traiter avec le concile. Mais l'armistice ne fut point proclamé. Les Hussites continuèrent de ravager la Hongrie ; par un hardi coup de main, ils mirent le siège devant Plzen, qui était restée dans le royaume de Bohême la principale citadelle du catholicisme. Au milieu des convulsions de ces luttes civiles, les Tchèques étaient assez forts pour prêter au roi de Pologne, alors en guerre contre les chevaliers teutoniques, une armée de huit mille hommes, qui allait porter jusqu'aux rivages de la Baltique, sous les murs mêmes de Dantzig, la terreur du nom hussite.

Cependant le siège de Plzen traînait en longueur ; l'armée assiégeante, habituée à vivre richement sur le sol étranger, dépérissait sur le sol épuisé de la patrie. Une insurrection éclata parmi les soldats de Procope ; blessé et fait prisonnier par ceux qu'il avait si souvent conduits à la victoire, il céda le commandement à son lieutenant, Gzapek de San, qui ne fut pas plus heureux que lui contre le boulevard de la catholicité. Le concile de Bâle avait renvoyé en Bohême une députation nouvelle ; elle appor-

tait à la diète de Bohême et de Moravie un projet de transaction, connu sous le nom de Compactata. Le concile accordait le calice aux adultes qui en feraient la demande, consacrait les prêtres utraquistes, admettait en principe les trois autres articles de Prague et se réservait le droit de régler les questions de détail, d'accord avec les représentants de l'église tchèque. Le clergé tchèque, sur Tacceptation de ces compactata^ se trouva partagé en deux partis : celui de Jean de Plibram inclinait à les accepter ; celui de Jean de Rokycana tenait absolument pour la communion obhgatoire sous les deux espèces. Ce parti prévalut. Les compactata furent rejetés; les délégués du concile quittèrent Prague au commencement de l'année 1434, et la guerre reprit de plus belle.

La Bohême se mettait en lutte avec toute la chrétienté ; le concile établit un impôt sur tout le clergé catholique pour venir en aide aux catholiques tchèques, et spécialement à la ville de Plzen. Cet argent servit à acheter quelquesuns des assiégeants ; grâce à leur complicité, la ville fut ravitaillée à temps. La guerre intérieure menaçait de s'éterniser : le comité permanent des États convoqua pour le mois d'avril 1434 une diète, dans le but de rétablir la paix. Cette diète décréta une paix générale, décida qu'il n'y aurait désormais qu'une seule armée entretenue aux frais de la nation : les Taborites et les Orphelins furent invités à se dissoudre ou à s'incorporer dans la nouvelle armée. Cette mesure, loin d'atteindre le but qu'elle, se proposait, donna le signal d'une nouvelle guerre civile : à Prague, la Nouvelle ville (Nove-Mesto) ^ inféodée aux Taborites refusa d'accéder à la paix générale, que la Vieille ville acceptait. L'armée des états qui s'était formée aux environs de Koufim entra à Prague, et contraignit les re-

* Prague se composait en réalité de trois villes ; la vieille ville (Stare meslo, Altstadt.); la nouvelle ville (Nove mesto, Neustadt) et, sur la rive gauche de la Vltava, la Mala strana (Kleinseite) dominée par le quartier de Hradcany. (Hradschin). La vieille ville était surtout habitée par les Allemands, la nouvelle ville par les Slaves.

belles à Tobéissance. A cette nouvelle, les Taborites lèvent le siège de Plzen et marchent sur Prague ; cette fois encore leur vieux chef Procope se mit à leur tête. Mais l'armée des utraquistes s'était renforcée de toutes les forces catholiques. Les deux partis se rencontrèrent le 30 mai 1434, à Lipany, auprès de la ville de Gesky Brod (Bœhmisch Brod, le gué des Tchèques) ; le choc fut terrible. Par une fuite simulée les ennemis décidèrent les Taborites à quitter leurs chars de guerre pour combattre en pleine campagne. Après des prodiges de valeur, Procope succomba, fatigué de vaincre plutôt quevaincu^ suivant le mot d'iEneas Sylvius. Il fut tué; avec lui périrent seize mille de ses guerriers, Télito de l'armée taborite. Les Tchèques n'avaient pu être vaincus que par eux-mêmes. Les débris de ces troupes, naguère si redoutables, trouvèrent un abri derrière les murailles de Tabor et d'autres villes confédérées ; mais beaucoup d'entre elles sortirent de la fédération et acceptèrent l'autorité des états.

liCfl Compaetaia (f 480); résultat des soerres hamiites) aiort

de Sislsmond (€4S9).

Après cette victoire, les états se réunirent dans une nouvelle diète et entreprirent de négocier avec Sigismond. Il ne fallait plus compter sur la Pologne; le roi Wladislaw Jagellon était mort (31 mai 1434). Son fils, Wladislaw III, n'avait que dix ans et se voyait disputer par une partie de la noblesse polonaise l'héritage paternel. Sigismond, se rendit à Ratisbonne pour y attendre les délégués de la Bohême ; ils trouvèrent dans cette ville une délégation du concile de Bâle ; mais ils n'avaient pas mission de traiter avec elle. Ils venaient annoncer au roi que les états étaient prêts à se réconcilier avec lui s'il voulait reconnaître les libertés du pays, s'engager à obtenir du concile la communion sous les deux espèces pour la Bohême et la Moravie. Sur le premier point, l'accord se fit vite entre le roi et les états; quand au second, il les invita à traiter directement

avec le concile. A la diète tenue à Prague à ce sujet, les iitraquistes modérant leurs anciennes prétentions, consens tirent à ne réclamer l'usage du calice que pour les églises où il existait déjà de fait. Us demandaient aussi la faculté pour la Bohême et la Moravie d'élire un archevêque et des évoques.

En 1435, une entrevue nouvelle eut lieu à Bmo (Brûnn) entre Sigismond, les délégués du concile et du royaume de Bohême. Le concile ne voulait pas reconnaître Texistence d'une église utraquiste : il admettait seulement que dans chaque paroisse le sacrement de l'autel fût accordé à tout fidèle avec ou sans le calice, au gré de chacun ; les archevêques et les évêques devaient s'engager à administrer le sacrement, sous une seule ou sous les deux espèces, et à consacrer les prêtres catholiques ou utraquistes. Les délégués bohèmes soutenus, du moins en apparence, par Sigismond dont le rôle est fort ambigu, refusèrent cette transaction et menacèrent de quitter Brno; sur les instances de Sigismond, une nouvelle entrevue fut décidée ; elle devait avoir lieu à Stulhweissenbourg (Albe Royale, Szekes Feervar) en Hongrie. En attendant les états de Bohême firent dresser la liste des paroisses utraquistes et catholiques, et procédèrent, d'accord avec le clergé utraquiste, à l'élection d'un archevêque et de deux évêques. Leur choix se porta d'abord sur Jean de Rokycana. Le concile refusa de sanctionner cette élection et désigna l'un des délégués, l'évoque Philibert de Coutances, comme administrateur provisoire de l'archevêché. C'est aux conférences de Szekes Feervar que la paix religieuse fut définitivement conclue. Sigismond fit entendre aux délégués du concile cpi'il s'agissait surtout pour lui de rentrer dans son héritage et qu'il saurait bien, plus tard, ramener le royaume à la véritable religion. Cependant, il n'osa proclamer dans Prague même, un traité auquel lui-même ne croyait pas. C'est à Jihiava (Iglau) en Moravie que les Compactata de la nation bohème furent solennellement proclamés. Le concile tolérait jusqu'à nouvel ordre l'usage de la coupe et l'existence d'un clergé utraquiste. Les quatre articles de Prague étaient acceptée

HIST. DB l'AUTRICHE. 13

(5 juillet 1436). L'empereur roi s'engageait par une lettre de Majesté à faiie observer les articles de Prague, à souffrir à sa cour les prédicateurs hussites, à accorder une amnistie générale pour tous les faits de guerre, à n'admettre aucun étranger aux fonctions publiques, à gouverner désormais le pays avec l'assistance d'un comité nommé par la diète, à prendre des mesures pour assurer la prospérité de l'Université de Prague. La paix fut ainsi conclue entre la Bohème et la chrétienté. Sigi^mond totra enfin dans cette ville de Prague, qui depuis tant d'années ne connaissait plus de roi.

Ainsi s'éteignait ce grand incendie dont les premières flammes s'étaient allumées au bûcher de Jean Hus. La Bohème avait montré à l'Europe le spectacle étonnant d'un peuple qui met sa foi religieuse et sa nationalité audessus de tous les intérêts, et qui décuple ses forces par l'enthousiasme. Le résultat des luttes gigantesques qu'elle avait entreprises, était-il en rapport avec les sacrifices qu'elle s'était imposés? Qu'était devenue cette réforme pour laquelle Zi^ka et les siens avaient tant combattu ? L'église catholique de Bohême avait, il est vrai, perdu quelques-unes de ses richesses; mais elles étaient tombées aux mains d'une noblesse avide et qui désormais tenait le clergé dans sa dépendance. Les meilleurs esprits avaient abandonné le terrain pratique de la morale et de la discipline, pour s'engager dans des fantaisies dogmatiques. La question du calice avait passionné les esprits, comme naguère à Byzance les controverses religieuses.

La réconciliation de la Bohême avec l'îîglise universelle restait d'ailleurs loin d'être complète. Le concile n'avait pas accordé aux utraquistes tout ce qu'ils réclamaient ; les utraquistes, trompés par les promesses de Sigismond, se flattaient en vain d'arracher de nouvelles concessions; d'autre part, le pape n'avait pas encore ratifié les compactoïa. Dans l'ordre politique, le mouvement hussite, touten assurant à la nationalité tchèque une sérieuse prépondérance, en reculant pour longtemps la germanisation du pays, n'avait pas produit tous les fruits qu'on en pouvait attendre; il

avait débuté par être populaire et démocratique ; il se terminait ,pf^r, le. triomphe djç.Ja.^ixo^les^çjj^i devenait plus puissai;Ltei,que jamais ; le foi aya^t dû Jui.ejigager, lui vendre ou . lui laisser prendre pre^quç| t9ii,s les j domaines de la couronnç;,il ne .poi^-vait plu^s songer^ à. les reconquérir; 1^ biens,d/B l'ïlgUse étaient éga^fli,ent^pasaqs aux mains de la. noblesse, et |a cçufofl^e quf. eu tirait ^qs. impôts ou des recours jd^ guerre, v,9ya^t ta,rir çettiç. s^p.uxcçi de revenus facileii exploite^endehorp. dviippnSieptem.ept.des diètes. L'équilibre j^jitre ;lp pouvoir du, rqi ,et ce\]j^ de la noblesse était ?:Qmpu. A Fétra^gex le nojn des Jiçhêmes était deyenu, çhçf; Jes ppuplç^ çatholiqy^es un çbjet de terreur ou de m^pri&v.,Té^çin ie.,^^m. de Bobéniieiis appliqué aux Taig^neç.pt (a^Pro^g'wqrif ^^M^^Fi^vCe^qûi restait à la Bohême, c^était l'élan généreux de la nationalité slave, c'était une certaine exaltation religie^^e,. une tf.^(^ition d'austérité qui .ce, reflétera «plus ,t9.rd^d£^ns,ks écrits de ses moralistes, de ses„pédagpgv^f^f et de.sésiiçmmes ,4'éfat^ d'un Pierre de Chelçiç, d!^n.JÇiqpfienefky, d^un. Charles d^ et sur-

tout (içLiiB l'idéal .D;îo;çal d,e la.sQÇte,idçsfrèçes bohèmes. Là, est p^^t-être,le.Elv^s ^^el héritage du.mqiiyement hussite. . . Sigispaoi\^.§uryép^iiitpe^|à ç.q]:^ rétab}i39|ement : il mourut à;l^,fi^.dB.^ap^é9 1437., I^ça quelques giois qu'il passa sur. le trÔAç,de,Boiiê,flie fu^ept remplis d'^ertume. Il lui était iiupo^i^le de ^ppnciliçf les. ^^gagçments qu'il avait pris envera le concile et envers les utraquistes ; aussi il se garda bieft 4ç l^voriçer. J'électiop. de Je.afi de Rokycana çommçi évêqve, jBt.po.urlui.feire,^quiJ,ibre,.il s'appuya surtout sur 1^, pa^çti., 4e Jean de ,PjPibjçain^ ^archevêché de Prague rest^.,yfl.cant : l'église, utraquiste {^t gouvernée par un çLdjninjs^^a^ei^r ^t .un çon^jsitoirpj^ de.purés de Prague, tou8^.pris>4anp. le parti d^ Jean^deiPrib^rani;; l'égUse catholique, par le chapitre métrqpoli|tain et i'évêque français Philibert, qui consacrait les prêtres des deux clergés. A la mort de Philibert, le chapitre élut un administrateur. Mais I'évêque d'Olomouc (Olmutz), malgré les Corrirpactataj se refusait à consacrer ceux qui n'abjuraient pas le calice. L'irritation était grande parmi les partisans de

Jean de Rokycana: ne se croyant plus en sûreté à Prague, il quitta la ville, sa fuite augmenta le mécontentement de ses partisans. Si les esprits étaient exaltés, la paix matérielle n'était pas non plus assurée. Les Taborites n'avaient pas complètement désarmé ; le roi à son arrivée en Bohême, avait traité avec leur principal chef, le prêtre Bedfich de Strai^nice : il avait accordé à la ville de Tabor les privilèges d'une ville royale, et aux Taborites, jusqu'à nouvel ordre, l'exercice de leur religion. Cependant, quelques Landes avaient refusé la paix et occupaient le château de Sion aux environs de Kutna Hora. Le roi s'empara du château et fit pendre le chef Rohaë avec cinquante-six des siens ; cette exécution souleva l'indignation des Taborites : Bedrich de Strainice recommençait la guerre quand Sigismond mourut.

Avec lui s'éteignit la ligne masculine de la maison de Luxembourg qui avait donné à l'empire, trois empereurs, deux rois des Romains, quatre rois à la Bohême, des ducs de Luxembourg, des électeurs de Brandebourg, une dynastie de margraves à la Moravie, un roi à la Hongrie. Sigismond, plus heureux et dans des temps plus calmes, eût réalisé cette union intime de la Hongrie et de la Bohême qui est la base de l'état autrichien. « Ces princes de la maison de Luxembourg, dit M. Hœfler, ne furent pas à proprement dire de grands rois, mais des caractères souples, élastiques, ne se laissant abattre par aucun coup du sort; toujours disposés, si une entreprise ne réussisait pas, à en commencer une autre. Ils étaient bien préparés à faire rayonner sur leur temps une influence toujours variée, une activité remarquée de l'Europe ; moins peut-être à savoir grouper des éléments divers, à les maintenir, à les concentrer....; ce ne fut pas une race sans idée, ce fut surtout unerace très-active. »

LA BOHÊME SOUS GEOKGES DE PODEBRAD (1457-1471 ) ET LA DYNASTIE JAGELLONNE (1471-1526)

Albert d'Autriche (143&-1439); Ladislav le Posthume (1439-1447); Georges de Podebrad (1444). — Règne de Georges de Podebrad ; la Bohême pacifiée (1457-1471), — Vladislav Jagellon (1471-1516); progrès de la noblesse. — Louis (1516-1526) ; la réforme de Luther.

Albert d' Autriche (14S9-tâ8»)« I«adl0lav le Posthume

(«««•-144V); Oeorges de Podebrad (1144).

Sigismond, n'avait pas d'héritier mâle : la descendance directe de la maison de Luxembourg s'éteignait avec lui. En vertu des conventions d'héritages conclues entre les dynasties de Luxembourg et de Habsbourg, la Bohême et la Hongrie revenaient à Albert V d'Autriche, d'ailleurs gendre de Sigismond. Mais les conventions avaient été conclues sous le règne de Charles IV, à une époque où l'autorité royale s'exerçait dans toute sa plénitude. Depuis, la Bohème avait appris à se passer du roi ou à lui imposer ses volontés. Albert V d'Autriche ne possédait que la Haute et la Basse Autriche, et ne pouvait s'emparer de la Bohême par la force. Bedf ich de Strainice et les Taborites lui préféraient le frère du roi de Pologne Wladislaw HI, le jeune prince Kazimir. La Pologne avait tout intérêt à s'unir à la Bohême pour faire contre-poids à l'union de l'Autriche ci; de la Hongrie ; Kazimir fut envoyé en Bohême^

198 CHAPITRE XU.

avec une armée. Cependant, malgré l'opposition d'une partie de la noblesse, Albert pénétra dans le royaume, se fit couronner à Prague, et marcha sur la ville de Taborqui était le centre de la résistance ; pendant ce temps là, le roi de Pologne, de son côté, envahissait la Silésie et la Moravie. Le danger qui menaçait Albert, fut conjuré par le pape Eugène IV, dont l'intervention amena la conclusion d'un armistice. Albert mourut peu de temps après (Octobre 1439). Quatre mois après sa mort, sa veuve accoucha d'un fils, Ladislav, surnommé le Posthume (Février 1440). Ainsi qu'on pouvait Je «préiToir, le }euzie;priiioei3Le fut pas reconnu en Bohême sans résistance. Les partis opposés s'entendirent pour confier à une diète l'élection du souverain. Le prince Kazimir de Pologne, nommé grand duc de Lithuanie, renofiça complètement au trône- dé Bohème. La diète, ne pouvaiiirplus comptèt* siir lui, pffi;it lia couronne au duc de Bavière qui eut la sagesse de îréfûfeeT.' De*^ guerre lasse, après avoir vainement demandé un roi à l'Allemagne, la noblesse se décida à s'entendre avec la reine douairière Elisabeth, sur les condïtiotfs dfe'la' tégéncé:- Si* j feu-dé \jue fût le roi, il semblait que sa seule présence fût capable de maintenir l'ordre dans un pays où les partis s'agitaient encore. Sa mère xef^sa de l'.eftVQyer si Pr^ije, et le pays, dut se gouverner lui-même;,. les capitaines, 4e .cercles administraient leurs provinces .chacun comwe. As pQuyai^^t, jet n'y réussissaient, p^ toujours. La fermjen^atjion des ppprits était loin d'être calmée. Le paj^t^^utraquiste prétpi^da^it qu'on n'observai^ pçLS, leip .engj^gj^i^eQt^.dVL rpi- Sigisnapi^dv: la communion.. n'é|tiait don]?L4e:que soi;s .une.se,]^^ Qçp^e,.e<t l'évêque d'Olomouç, (Olmutz) refusait ,tQujoura de,CQp,sacrer les prêtres utraq.i^istes. Les utraquiste^ eiix-mêmes se divisaient. .I^eSiquati^e, cercles, de .K^oufifla-,. de Gaslav, de Ghrudim .^ idle; Ki;^loye Hrad^ avaient formé., une confédératio;n qui ^^connaissait le €i!eigneur JPj:a(ek de Pepk , stein pour chef suprêm.e, Jeap.de Rxjkyçana QonjDae archevêque, et refu9ait l'obéissance au consistoirie de Prague^ qui avait alors pour administrateur Jean de Pribram. Gependaut| lea deux partis finirent par s'unir contre le parti ca-i

tholique : ils offrirent même aux Taiorites de se fondre avec eux en une seule église. Après de nombreuses disputes, la doctrine des Taborites fut déclarée fausse par la majorité utraquiste; ce fut pour eux un coup de mort: un grand nombre de communes se détachèrent de la secte et la ville de Tabor en resta le seul et dernier refuge.

Ptaëek de Perkstein mourut (août 1444) sans avoir réussi à amener parmi les non catholiques l'union désirée. U eut pour successeur, dans le commandement suprême des quatre cercles, un jeune gentilhomme, Georges de Kunstadt, ou Georges de Podëbrad (plus correctement de Podëbrady), Georges n'avait alors que vingt-quatre ans; mais il offrait l'assemblage des plus rares qualités. Il avait eu, d'après la tradition, Jean Ziika pour parrain; comme lui vaillant soldat et zélé patriote, Georges était pénétré du désir de rétablir l'ordre et l'union dans sa patrie. « C'était, dit iEneas Sylvius, un homme petit, trapu, aux yeux pleins de flamme, de mœurs paisibles, infecté, il est vrai des erreurs des Hussites, mais amoureux de la justice et du droit; » il décida les chefs du parti catholique à envoyer une ambassade à Rome (1447). Le Saint-Siège chargea le cardinal Garvajal d'une mission en Bohême. D arriva à Prague en 1448; on le pria de faire accepter par le pape les compaciata et de faire confirmer Jean de Rokycana comme archevêque. Le cardinal ne venait pas avec des idées conciliantes : il donna à entendre que la cour de Rome était résolue à rejeter la communion sous les deux espèces et à faire occuper l'archevêché par un personnage de son choix. LHrrilationfat di grande dans le peuple que Garvajal crut prudent de quitter la ville. Suivant le récit d'un contemporain, il se serait sauvé en emportant dans ses bagages le texte officiel des compacta ta, qu'on l'aurait obligé à restituer. Cet incident fut le signal de nouvelles agitations; les partisans de Pribram et de Rokycana se rapprochèrent; mais certains seigneurs du parti de Pribram, qui tenaient moins au calice qu'à la situation qu'ils occupaient, passèrent ouvertement au parti catholique. Georges profita de la confusion des esprits pour marcher sur Prague et s'en- emparer par

surprise; les habitants raccueillirent en triomphe : Jean de Rokycana et Jean de Pribram prirent la direction spirituelle des utraquistes ; Georges de Podëbrad devint de facto le gouverneur de la Bohême.

L'ère des luttes sanglantes se rouvrait pour ce pays : Ulrich de Rosemberk, le chef du parti catholique prend les armes contre Podèbrad, et accepte contre lui le concours inattendu des Taborites rejetés de la communion utraquiste; il va chercher des alliés à l'étranger, le duc Frédéric de Saxe, le margrave de Misnie. Georges de Podëbrad, aussi vaillant capitaine qu'habile politique, déchaîne contre la Saxe, la Bavière et le Brandebourg, envahit la Misnie et fait reconnaître partout son autorité. Ses adversaires essayent de faire venir le jeune roi Ladislav, que son tuteur, Frédéric d'Autriche refuse de leur livrer: ils sont obligés de consentir à une diète qui nommera un régent du royaume. Les exploits de Georges de Podëbrad et sa puissance le désignent naturellement au choix de ses compatriotes; ils lui décernent le titre et les fonctions de capilaine suprême du royaume (nejvysâi hejtman zemsky); son élection est confirmée par l'empereur (1451). Podëbrad sut faire respecter par tous l'autorité qui lui était confiée ; il soumit la ville même de Tabor (août 1451) et l'obligea à recevoir des prêtres utraquistes ; les principaux membres du clergé taborite furent jetés en prison. A dater de ce moment les Taborites disparaissent complètement.

Ulrich de Rosemberk assiégé dans Budëjovice (Budweiss) est réduit à l'obéissance. Cependant les pays annexes du royaume, la Lusace, la Silésie, la Moravie s'en étaient à peu près détachés. Le couronnement du jeune roi pouvait seul resserrer les liens relâchés qui les retenaient encore. Georges obtint que le roi se rendît à Prague et s'y fît couronner; Ladislav, alors âgé de quatorze ans, reconnut Podëbrad comme son lieutenant pour six années, admit les compactata et promit de faire honneur aux enga-: gementsde Sigismond. Désormais, à l'abri de l'autorité du roi couronné, autorité qui avait si longtemps manqué à la Bohème, le régent put réorganiser le pays. U rétablit les

tribunaux, ouvrit une enquête rigoureuse sur les spoliations des propriétés qui s'étaient accomplies depuis trente ans, et fit restituer à la couronne la plupart de ses domaines. Les rapports de la Moravie, de la Silésie et de la Lusace avec la Bohême étaient surtout fondés sur la personne du roi. Les états de ces provinces prêtèrent serment à Viadislav : seule la ville de Yratislav (Breslau) refusa de sq faire représenter à Prague; ses habitants ne voulaient point paraître dans une ville hérétique; ils étaient excités contre la Bohême par les prédications du célèbre moine italien. Jean Capistran, que le Saint-Siège avait envoyé pour prêcher la croisade contre les Turcs et observer les choses de Bohême. Mais le roi Vladislav, sur les conseils de Greorges, châtia durement cette velléité de ré* sistance ; il imposa aux bourgeois de fortes amendes. Le jeune prince avait d'ailleurs la plus grande confiance en (jeorges et se plaisait à l'appeler son père; quand les Turcs, par la prise de Gonstantinople, portèrent un coup terrible à la chrétienté, Ladislavput offrir à l'empereur d'Allemagne quarante mille hommes pour une croisade qui, du reste, n'eut pas lieu. Le roi mourut à Prague, au moment où il se préparait à célébrer son mariage avec Madeleine de France, fille de Charles VII (1457). Une ambassade somptueuse était allée jusqu'à Tours demander la main de cette princesse, qui épousa depuis Gaston de Foix. Les historiens de Charles YII ont longuement raconté les splendeurs de cette ambassade et l'intérêt qu'inspira aux Parisiens son séjour dans la capitale.

Bèsne de Georfpe» de Podebrad (i4ft9-td91))

la Behéne pacifiée.

D'après les conventions,la couronne deBohême devait faire retour à la maison de Habsbourg. Mais les peuples s'émancipaient et ne se croyaient plus tenus d'observé ries contrats naguère consentis par leurs souverains. Quel besoin avait la Bohême d'aller chercher un étranger, quand elle avait

iÔ2 CHAPITRE XII.

chez elle le meilleur des gouvernants? Georges était naturellement désigné au choix de ses compatriotes ; un grand nombre de compétiteurs se présentèrent, notamment le roi de France Charles Vil qui, pour se dédommager sans doute de n'ayoir pas vu sa fille reine de Bohême, réclamait la couronne pour son second fils. Néanmoins Georges fut élu d'un consentement presque unanime. La Bohême reprenait possession d'elle-même et échappait à l'étreinte de l'Autriche et de la Hongrie ; pour la première fois depuis les Pfemyslides, elle avait un souverain vraiment national. La Moravie, la Silésie, la Lusace lui prêtèrent hommage. Deux villes seulement lui résistèrent pour des motifs de religion, Vratislav (Breslau) et Jihlava (Iglau). Il les réduisit toutes deux par les armes, malgré les secours que l'empereur Frédéric accorda à Jihlava. L'empereur, bientôt réconcilié avec Georges de Podébrad, lui accorda l'investiture du royaume. Par l'acte d'investiture, l'escorte que la Bohême devait fournir à l'empereur pour ses expéditions d'Italie était réduite de trois cents à cent cinquante chevaliers. Frédéric IV s'engageait à ne jamais se mêlet des affaires intérieures de la Bohême.

Georges continua, comme roi, la tâche qu'il s'était imposée comme lieutenant du royaume : rétablir le pays dans l'état de calme et de prospérité où l'avait laissé Charles IV. Le morcellement et la diminution du patrimoine de la couronne avait eu pour conséquence la diminution de l'armée royale ; Georges n'hésita pas à imposer aux États de lourdes contributions qui lui permirent de solder une armée bien organisée. Il acquit dans toute l'Europe la réputation d'un souverain puissant et sage. L'une de ses filles avait épousé Mathias Corvin, roi de Hongrie; l'autre, Albert, prince de Saxe : elle est l'aïeule de la maison qui règne encore aujourd'hui à Dresde.

Cependant la période des convulsions religieuses était loin d'être close; Georges avait réduit les Taborites au silence; les adhérents de leurs doctrinegl les pratiquaient désormais en secret. Dans leur sein se forma une secte nouvelle : la confrérie de Kunwald, ainsi nommée du lieu où

LA BOHÊME SOUS GÈOÎlGES DE PODEËRAD. 203

elle prit naissance (Kunwald, dans le cercle de HraSec), et qui plus tard adopta le nom plus large d'Union, ou mieux d'Unité des frères bohèmes (Jednota bratfi ceskych). Elle fut organisée par un pauvre gentilhomme, frère Grégoire. L'Union des frères bohèmes rompait ouvertement avec l'église romaine ; elle choisissait dans son sein les anciens ou les éyêques; le premier fut consacré par un évèque vaudois. Pour le dogme, elle se rattachait à la tradition des Taborites; mais elle avait sur ces farouches ancêtres une incontestable supériorité ; elle répudiait l'emploi des armes pour la défense de la foi ; elle prêchait une morale austère et édictait des peines temporelles pour ceux qui en transgressaient les devoirs. Ce dernier article de sa doctrine empêcha la secte de se développer autant qu'elle l'aurait pu. Néanmoins, à la iin^ du quinzième siècle, on comptait en Bohême et en Moravie près de deux cents confréries soumises à des évêques et à des anciens. Prise dans son ensemble, la secte des frères bohèmes, plus connus à l'étranger 80US le nom impropre de frères moraves, peut être considérée comme une des manifestations de la pensée religieuse qui font le plus d'honneur à l'humanité.

Malgré le caractère inofTensif de cette nouvelle secte, le roi Georges, qui tenait à respecter la lettre des compactatay se montra sévère pour elle ; il voulait étouffer dans son germe toute innovation religieuse, afin d'arriver plus aisément à une réconciliation définitive avec le Saint-Siège. La grande question était de trouver un ônodus vivendi avec la cour de Rome; malgré les compactata de Bàle, la situation de l'église utraquiste n^ était pas encore réglée* Georges, qui appartenait lui-même à cette église, envoya en 1462 une ambassade à Home pour prier le pape de ratifier les compactata. Le [souverain pontife était alors Pie II qui, sous le nom d'iEneas Sylvius, avait joué un rôle important au concile de Bâle et dans les négociation» entre l'Eglise et la Bohême. Mais Pie II entendait ramener 1^ Bohême à l'unité absolue du catholicisme occidental^ loin de consentir aux demandes du roi de Bohême, il dé-i clara les compactata abolis^ interdit la eo9lmu^ion souEi

les deux espèces et envoya un légat, Fantin de Valle, pour inviter le roi à renoncer à la doctrine utraquiste. Ni les convictions personnelles de Georges, ni les intérêts d'une sage politique, ne lui permirent d'obéir à cette injonction: en abjurant la foi utraquiste, il eût soulevé contre lui la majorité de cette nation qu'il avait eu tant de peine à pacifier. Il fit jeter Fantin de Valle en prison. Pie II lui déclara la guerre, exhorta les citoyens de Breslau à refuser obéissance au roi et le menaça d'excommunication (1468). La mort du fougueux pontife suspendit pour quelque temps l'effet de cette menace. Son» successeur, Paul II, voulait gagner du temps et se mettre en état d'ajouter aux armes spirituelles le concours de la force matérielle. Il négocia, d'une part avec les seigneurs catholiques bohèmes, de l'autre avec l'empereur d'Allemagne, Les catholiques n'avaient pas à se plaindre du roi, qui respectait complètement leur liberté de conscience; mais ils commençaient à le trouver trop puissant et n'eussent pas été fâchés de réduire son autorité. Les empereurs n'avaient jamais dédaigné l'occasion d'humilier un roi de Bohême. L'un des principaux , seigneurs catholiques, Zdënek de Sternberg, grand burgrave du royaume, se mit à la tête d'une confédération (confédération de Zelena Hora — Grûnberg) qui entra en relations avec l'empereur; le pape Paul II lança l'anathème contre Georges, déclaré hérétique, relaps, spoliateur des biens de l'église (1465), défendit à ses sujets de lui prêter obéissance et fit prêcher la croisade contre les Hussites. Il trouva les princes allemands, sauf l'empereur, peu disposés à le seconder; l'octroi des indulgences et l'espoir du butin réunirent seules quelques bandes armées, qui n'apportèrent qu'un faible secours aux confédérés de Zelena Hora. Un certain nombre de villes royales se soulevèrent en Silésie, en Moravie, en Bohème ; la catholique Plzen se joignit aux rebelles.

Georges, après avoir essayé de transiger avec le Saint- Siège, entreprit bravement de repousser la force par la force. Il en appela au futur concile œcuménique, au futur pontife et, ce qui valait mieux, organisa une armée solide.

Puis il se jeta sur ses adversaires ; en peu de temps il leur enleva les principaux de leurs châteaux-forts. Son fils Victorin (1468) pénétra en Autriche pour châtier l'empereur Frédéric dans ses propres domaines. Mais à ce moment, le pape suscita à Georges de Podëbrad un nouvel adversaire, Mathias Gorvin. Mathias se laissa séduire, moins peut être par l'honneur de défendre la foi catholique que par le désir de venger des griefs personnels et l'espoir de réunir sur sa tête ces deux couronnes de Hongrie et de Bohême, qu'un môme souverain avait déjà portées ; le pape lui fournit d'ailleurs des ressources pour la guerre sainte. Mathias obligea Victorin à quitter l'Autriche et entra à Timproviste dans la Moravie. Les villes catholiques de Moravie et de Silésie ouvrirent leurs portes au roi de Hongrie. En 1469 il pénétra en Bohème dans le cercle de Galav; mais les Tchèques avaient été élevés depuis un demisiècle à l'école des grandes guerres. Georges enveloppa son ennemi et l'obligea à signer un armistice à Vilemov. Mathias, délié de ses engagements par le Saint-Siège, toujours acharné à la perte de Podëbrad, reprit les armes dès qu'il fut libre, rentra en Moravie et poussa la guerre avec une cruauté sauvage. Il payait les têtes des Tchèques prisonniers et les renvoyait dans le camp ennemi avec des balistes. Il convoqua ses partisans à Olomouc et se fit proclamer roi de Bohême ; une armée tchèque le poursuivit à travers la Lusace, la Silésie, la Moravie et l'obligea à se réfugier en Hongrie, Mais les villes où il avait mis garnison restaient en sa possession f le roi Georges, malade et sans allié au dehors, redoutait un démembrement du royaume.

Il crut lui assurer du secours en promettant à un prince étranger la couronne de Bohême; il avait deux fils, mais il n'hésita point à sacrifier l'intérêt de sa dynastie à l'intérêt supérieur de la patrie. Il aurait pu peut-être assurer la couronne à un de ses fils ; il préféra entrer en négociations avec le roi Kazimir de Pologne. Il le fit accepter à la Bohême pour son successeur. Cet acte de patriotique désintéressement fut le dernier de sa vie; il mourut en 1471, à

206 CHAPITRE XH.

Tâge de cinquante-et-un ans. Jean de Rokycana était mort quelques semaines auparavant.

Cette fin soudaine ne laissa^ pas à Georges le temps d'accomplir les grands projets qu'il avait médités. Il ne rêvait à rien moins qu'à instituer une espèce de tribunal formé par les principaux souverains de l'Europe, devant lequel chacun d'entre eux pourrait porter ses plaintes, soit contre les agressions des autres souverains,, soit contre celles de ses propres sujets, soit contre celles de FÊgliae. Il avait, dans l'espoir de réaliser ce projet, trop humanitaire pour le temps, envoyé à Louis XI (en 1464) une ambassade, dont il nous est resté en langue tchèque une curieuse relation. Il suppliait le roi de France, à titre de roir très-chrétien, au nom de son dévouement à l'intérêt général, de convoquer une assemblée de rois et de princes.

Cette assemblée travaillerait à la gloire de Dieu, au bien de l'Église universelle et à l'indépendance des états. Projet chimérique qu'Henri IV devait reprendre plus tard, sans être plus heureux que Georges. Au moment même où le pape excitait la chrétienté -contre lui^ il méditait d'entraîner l'Europe entière dans ujie croisade contre les Ottomans. Par son patriotisme, par ses vertus^- ce roi, issu de la nation tchèque^ a. surpassé les plus illustres princes des dynasties étrangères qui ont régné sur son pays. Parmi ses conseillers les plus remarquables, il faut citer le Français Antoine Marini de Grenoble, le» deux Tchèques Kostka et Albert de Postupice, l'allemand Grégoire de Heimbourg, qui lui prôta^ dans sa lutte contre la théocratie romaine, l'appui d'un rare talent dialectique et d'un génie diplomatique parfois supérieur à son siècle.

Tladlslav Jageilçn (i4ir4-«Me); progrèA de la noblesse.

Conformément aux engagements pris sous le règne de Georges dé Podèbrad, les états- utraquistes de Bohême élurent. le jeune Vladislav de Pologne, alors âgé deseizeans.il entraen possession du royaume après s'être

engagé à faire observer les compactataj et^mena au secours de la Bohême une armée de quelques milliers d'hommes, Mathias poursuivit la guerre; en 1471 et 1472, il pénétra en Bohême ; mais il n'alla pas plus loin que Kutna Hora. Il eut été plus honnête et plus intelligent de tourner les forces de la Hongrie contre les Turcs qui, après avoir conc[uis la péninsule du Balkan, menaçaien^t de déhordjer sur le bassin du Danube supérieur. Le pape Sixte IV, successeur de Paul II, comprit où était le véritable intérêt de la chrétienté et fit signer une trêve de deux ans et demi aux deux rois. Mathias, aussi peu loyal vis-à-vis de Vladislav qu'il l'avait été envers son prédécesseur, n'observa point longtemps la trêve et envahit de nouveau la Moravie et la Silésie. Cette guerre honteuse se termina en 1478 par le traité d'Olomouc. Mathias recueillit le fruit de sa persévérance; il se fit adjuger, avec la complicité de l'empereur, le titre de roi de. Bohême, titre d'ailleurs purement illusoire, et qui ne lui assurait que la survivance de Yladislav, si ce prince venait k mpurir : il obtenait aussi pour sa vie durant la Lusace, la Moravie et la Silésie. Yladislav, .en cas de survivance, avait le, droit de reprendre ses provinces, moyennant une indemnité de quatre cents mille ducats, 'Ainsi ces guerres, commencées sous prétexte de religion, n'aboutissaient en somme qu'à un trafic de territoire.

Le jeune roi de Bohême, lors de son avènement, se trouvait avec un royaume affaibli, un trésor épuisé, en face d'une noblesse égoïste et arrogante. L'aristocratie, après la bataille de Lipany, n'avait pas tiré de sa victoire tous les profits qu'elle en espérait; Greorges de Podébrad n'avait cessé de s'appuyer sur les classes inférieures, sur les ze~ ^^ne, petits gentilshommes terriens, et avait tenu l'aristocratie en échec. Cette fois les nobles reprirent le dessus ; du règne de Yladislav date en Bohême l'oppression légale du peuple. Les nobles, profitant de la faiblesse du roi, firent introduire dans les tribunaux ce principe, que le paysan n'a pas droit de plainte cpntre , son seigneur. Aux obligations qui pesaient sur ïeS; classes agricoles, ils

firent ajouter le servage de la glèbe, en' enlevant au paysan le droit de quitter sa terre. Ils s'attribuèrent des monopoles monstrueux, par exemple celui de fabriquer et de vendre la bière aux paysans. Ils s'efforcèrent de restreindre les privilèges des villes. De là des luttes intestines où le jeune roi fut souvent embarrassé de prendre parti. La couronne y perdit son prestige et la tranquillité fut plus d'une fois troublée.

Vladislav fut plus heureux en ce qui concerne le règlement des conflits religieux. Les états catholiques et utraquistes consentirent à une réconciliation solennelle ; elle eut lieu à la diète de Kutna Hora (1485) ; les deux partis se promirent d'observer mutuellement les compactata de Prague et les engagements du roi Sigismond : ces deux pactes devinrent désormais lois de l'état, et les rois durent les jurer lors du couronnement. Vladislav essaya, mais en vain, do faire confirmer les compactata par Alexandre VI. Le trop célèbre Borgia, si peu sévère pour lui-même, se montra aussi opiniâtre que ses prédécesseurs. Le parti utraquiste souffrait beaucoup de cette situation; son clergé se réduisait de plus en plus; depuis la querelle de Georges et du pape Pie II, les évêques d'Olomouc refusaient de consacrer les prêtres qui ne s'engageaient point à répudier le calice. Les candidats étaient obligés d'aller chercher la consécration en pays étranger, ou de la recevoir par des moyens tortueux et le plus souvent au prix du parjure. Parfois on obtenait à grand peine qu'un évoque étranger vînt officier en Bohême. L'église utraquiste avait donc les plus grandes peines à recruter un clergé honnête; en revanche, les prêtres sans vocation, les aventuriers ^*y glissaient aisément. De là,Ç^une décadence profonde de la moralité religieuse ; Jean de Rokycana n'était plus là pour maintenir ses disciples par l'autorité de son caractère et de son talent. Les Etats utraquistes s'arrogeaient le droit de nommer les membres des' consistoires et réduisaient les ecclésiastiques à une sorte de servitude.

Au milieu de cette décadence, la secte des frères bohèmes avait résolu la question de la hiérarchie en la supprimant;

LA BOHÊME SOUS GEORGES DE PODEBRAl). 209

sa morale rigoureuse était une vivante satire du relâchement des églises officielles; elle gagnait chaque jour des adhérents, surtout dans les cercles de Hradec, de Boleslav et de Ghrudim. Le siège des anciens était dans la ville de Mladà Boleslav ( Jung-Bûnzlau) . Elle ne pouvait échapper à la persécution. Catholiques et utraquistes s'entendirent pour dénoncer au rio les Picards; — c'est le nom sous lequel les frères étaient désignés. Vladislav interdit leur cuhe; mais la secte continua d'exister en secret. Dès 1490, Vladislav avait été élu roi de Hongrie ; fatigué de la Bohême, il avait été s'établir à Pesth où il résida désormais. Les couronnes de Bohême et de Hongrie se trouvaient réunies sur une même tête sans qu*il en résultât de grands avantages pour l'une ou pour l'autre. Vladislav fut le premier souverain tchèque qui cessa de résider à Prague, et cette antique capitale perdit dès ce moment une partie de son prestige; cependant, pour assurer la couronne à sa famille, Vladislav fit couronner son fils Louis, dès l'âge de trois ans (1509). Il mourut en 1516; il avait épousé Anne de Foix, parente du roi de France Louis XII.

IiMdui (!&«••«& se); la réfforme de Luther en Behême.

Le jeune roi Louis (1516-1526) était âgé de dix ans à la mort de son père ; cette série de rois mineurs semblait faite pour favoriser les empiétements de la noblesse ; le grand burgrave de Prague, Zdènek Léo de Roimital, prit, de concert avec les plus hauts dignitaires du dernier règne, la direction du royaume. L'anarchie continuait entre les états ; en 1517, une transaction intervint cependant; les villes, — c'est-à-dire la bourgeoisie qui les habitait, — étaient désormais admises à voter aux diètes du royaume ; le régime représentatif établi à cette époque, a duré à peu près jusqu'à nos jours. C'est alors que les habitants des deux villes de Prague — la vieille et la neuve — sefondirent en une seule

BIST. DE l'aUT&ICHE. 14

210 CHAPITRE XU.

commune pour pouvoir mieux résister aux prétentions de l'aristocratie. La convention de saint Yacslav — ainsi nommée du jour où elle fut proclamée, — ne désarma pas les haines et n'apaisa pas les conflits. Les villes et les nobles en vinrent plus d'une fois aux mains ; des châteaux furent emportés parles bourgeois; des gentilshommes décapités à Prague. Le roi, pendant un séjour qu'il fit dans cette ville (1522), s'efforça de rétablir la concorde en remplaçant les hauts dignitaires du royaume et leva des impôts pour la guerre contre les Turcs. Les questions religieuses que l'on pouvait croire assoupies, se réveillèrent avec plus d'intensité que jamais. Luther commençait à prêcher la réforme en Allemagne (1521). Par un bizarre contraste, la nouvelle doctrine fut accueillie avec enthousiasme dans ces mêmes villes allemandes qui naguère avaient été les derniers remparts du catholicisme. Les Tchèques, depuis longtemps irrités contre le Saint- Siège, ne pouvaient que saluer avec sympathie le dogme nouveau ; ils avaient en vain rêvé de rester unis à l'Église catholique en conservant l'usage du calice. La papauté était restée sourde à leurs prières. Le protestantisme, rappelait les anciennes traditions du hussitisme ; Luther continuait l'œuvre du martyr de Constance ; il n'imposait pas la morale rigoureuse des frères bohèmes, il rompait en visière avec la papauté. Il ne pouvait être que très-bien venu. Des prêtres utraquistes se mirent à prêcher ses doctrines, et, dès 1528, le synode utraquiste admettait dans la confession de la secte des formules empruntées au formulaire luthérien. La séparation d'avec l'église romaine s'accentuait; un ami de Luther, le prêtre Cahera fut nommé administrateur de l'église du Tyn, à Prague. 11 serait trop long de raconter les désordres dont cette ville fut alors le théâtre. L'histoire religieuse de la Bohême entre ici dans une nouvelle phase ; le tempérament anarchique de la noblesse tchèque se livre carrière dans ces conflits, qui n'ont qu'un médiocre intérêt, bien que leurs héros soient restés populaires en Bohême. Par ses excès, la Bohême avait mérité de tomber aux mains d'un tyran. La

mort du roi Louis, à la bataille de Mohacz (1526), fut due en partie à l'esprit tenace et tumultueux de la noblesse ; elle n'accorda pas au souverain les secours dont il avait besoin contre les Turcs. Elle devait être cruellement cbâ^ tiée de cet égoïsme étroit, de ce manque de patriotisme.

hH HONGRIE SOUS LA HAISON D'ANJOU (1510-1388). — LA &OYAUT£ £L£GI1V£ <1388-1444).

Charles-Robert d'Anjou (1310-1342). ^ Louis le Grand (1343<I382); ie Hongrois en Italie ; guerres contre Venise et Naples. — r Etat de la Hongrie sous la maison d'Anjou. — Sigismond de Luxembourg (13824437). ^ Albert d'Autriche ; Wladislaw Jagellon (1438-1444).

CharlM Robert d'AïU^u (ft810-4S4«!).

Par un jeu singulier de la fortune^ c'est une des plus Jbelles provinces de notre pays qui donne son nom à la dyimslie destinée à remplacer les Arpads sur le trône de la Hongrie. Le frère de saint Louis, Charles comte de Provence, comte d'Anjou et du Maine, avait, après la croisade où il avait accompagné son frère (1248), été invité parle pape Urbain IV à conquérir les Deux-Siciles. Vainqueur des princes allemands Manfred et Gonradin (1268), Û s'était établi définitivement dans le royaume de Naples. Mais 8on ambition rêvait pour sa famille de plus vastes desti'

nées ; en lui assurant la Hongrie qui touchait à l'Adriatique, il aurait créé l'un des états les plus puissants du bassin méditerranéen. Il réussit à conclure avec la dynastie magyare une double alliance. Ladislav le Guman épousa Isabelle de Naples et Charles le Boiteux, futur roi des Deux Siciles, épousa Marie, fille d'Etienne V. Le neveu de saint Louis était donc devenu le plus proche parent des Arpads. Mais cette famille royale était liée aussi par des alliances de famille avec les maisons de Bohême et de Bavière qui prétendaient faire valoir leurs droits à sa succession. Le candidat français était le préféré du pape Boniface YIII. Il rappelait avec orgueil que saint Etienne avait fait hommage de son royaume à l'église romaine ; par son légat l'évêque d'Ostie, il enjoignait aux prélats hongrois d'avoir à reconnaître Charles Robert d'Anjou. Le primat couronna ce prince dans la cathédrale d'Esztergom (Gran). Mais une partie de la noblesse se prononça en faveur de Yacslav de Bohême. Yacslav pénétra jusqu'à Esztergom, s'empara de cette ville et s'y fit couronner à son tour par l'archevêque de Kalocsa. Bientôt, rappelé dans son royaume de Bohême par la mort de son père, Yacslav II (1305), il renonça à ses prétentions sur la Hongrie. Le prince Otto de Bavière se présenta alors ; il trouva des partisans chez les colons allemands (Saxons] de la Transylvanie et chez le voïévode dé cette province, Ladislas Apor. Charles Robert, ne devint réellement roi que vers l'année 1310. Il eut au début à lutter contre un de ses plus puissants vassaux, le dynaste Mathieu Csak de Trencin, qui, dans les pays slovaques, prétendait garder une absolue indépendance. Il reprit Belgrade aux princes serbes. Il s'allia avec Frédéric d'Autriche contre l'empereur Louis de Bavière (1322), disciplina les Cumans, apaisa les Saxons révoltés.

A l'extérieur, la politique de Charles Robert fut f lus ambitieuse que ne l'avait été celle de la dynastie arpadienne. Né en dehors de la Hongrie, il ne pouvait oublier l'Italie et méditait de réunir un jour pour lui ou pour un de ses enfants, les deux couronnes de Naples et de saint Etienne. Il se crut au comble de ses vœux, le jour où il conclut le

liA HONGRIE SOUS LÀ MAISON D'ANJOU. 2l3

mariage de son fils André ayec Jeanne, fille du duc de Galabre, celle qui devait être la fameuse Jeanne de Naples. On sait comment cette princesse fit assassine^* son mari. D'autre part, Charles Robert entretint les relations les plus cordiales avec Venise ; loin de chercher à lui reprendre les villes du littoral, il conclut un traité de commerce avec la sérénissime république. U voulait avant tout s'assurer des amis en Italie.

Vers rOrient, l'ambition de Charles Robert avait sur^tout pour objet la Pologne. Il avait épousé (en 1320) la fille du roi Wladislaw Lokietek, et conclu une alliance intime avec le royaume qu'il ne désespérait pas d'annexer un jour à la Hongrie. Il décida le roi Kazimir III à reconnaître comme héritier son fils, le prince Louis d'Anjou (1338). La Hongrie appuyée d'une part sur la Pologne, de Tautre sur l'Italie, serait devenue l'un des plus puissants états de l'Europe.

iMOÈm le «rmd (1849-1889); les Honyroki en Itelle; yaerre* eonire irentee et Maple*.

Le fils de Charles Robert, Louis le Grand (1342-1382) semblait propre à réaliser les rêves de l'ambition paternelle. Peu de temps après son avènement, il reçut la nouvelle du meurtre de son frère assassiné à l'instigation de Jeanne de Naples. C'était, au point de vue politique, un bon prétexte pour intervenir dans les affaires de l'Italie; la nation hongroise s'associait au deuil du souverain. La diète leva une armée considérable; la république de Venise permit le passage des troupes magyares. Louis entra en Italie. Florence complimenta le premier roi de Hongrie qui eût mis le pied sur le sol de la péninsule. Il arriva sans encombre jusque dans la ville d'Aversa où son frère avait été assassiné ; là, il fit saisir et mettre à mort Charles de Durazzo, accusé de complicité dans le meurtre du prince André. Puis, arrivé à Naples, il s'empara du gouvernement ; ce-* pendant, il ne s'établit pas en Italie, et retourna dans son

214 CHARITRE XIII.

pays après que Jeanne eut été absoute par les cardinaux comme ayant agi sous l'empire de la sorcellerie. Au fond, cette expédition dltalie fut absolument stérile; cependant, elle eut un résultat utile ; elle fit connaître aux Hongrois rOccident; elle leur révéla un monde plus délicat, plus élégant que ne Tétait alors celui de la puszta magyare. Les lettres, les arts et les mœurs se ressentirent de ce contact passager avec le pays qui était alors à Faurore même de la Renaissance.

Si Louis abandonna Tltalie, il s'efforça du moins de rétablir solidement sur rAdriaticpe la souveraineté de la Hongrie. Il avait épousé une princesse slave, Elisabeth Eotrmanoviè. H se trouvait ainsi le beau-frère du ban de Bosnie, cette province sur laquelle les rois de Hongrie prétendaient exercer une souveraineté d'ailleurs illusoire. Le pape appelait son attention sur le développement que Fhérésie des Patarins prenait dans l'Europe orientale, et no^ tamment chez les Slaves méridionaux. Ces circonstances contribuèrent évidemment à appeler Tattenlion de Louis sur Us Slaves de Dalmatie. En 1345, il fit pour enlever Zara une tentative qui fut déjouée par Venise ; quelques années plus tard, après avoir réuni une puissante armée, sous prétexte de combattre les Serbes schismatiques, il envahit soudain la Yénétie et pénétra jusqu'à Padaue. La république, incapable de lutter sur le continent, dut implorer la paix. Louis le Grand obtint la possession delà Dalmatie tout entière (1358). Ces succès assuraient à la Hongrie un libre débouché sur l'Adriatique : il ne tenait qu'à elle de devenir une puissance maritime. La Dalmatie conquise, Louis se tourna contre les hérétiques ; il attaqua l'empereur de Serbie Ouroch, et l'obligea à rendre les territoires que son père avait enlevés au royaume; dans le banat de Bosnie, les Patarins épouvantés s'enfuirent dans les montagnes j les Yalaques orthodoxes du comitat de Marmaros redoutant le champion de l'église romaine, se réfugièrent dans la Moldavie. Louis était devenu un souverain agréable à la papauté, et lui fournissait des auxiliaires contre ses ennemis.

Gapendant les Turcs établis dans la péninsule du Balkan, s'avançaient vers la Hongrie ; le sultan Mourad s'était établi à Andrinople (1375) et observait Byzance. En 1366, suivant des documents d'ailleurs assez obscurs, un premier choc aurait eu lieu entre les Magyars et les Osmanli sur le Danube auprès des Portes de fer. L'empereur Jean Paléologue vint à la cour de Louis implorer son secours ; il promettait de -se convertira la religion romaine; mais le pape, plus préoccupé de rintérêt'théologique du dogme que des dangers qui menaçaient la chrétienté, engageait le roi de Hongrie à se défier de ses promesses. Louis détourna son attention de l'empire grec pour la reporter vers la Pologne dont la couronne était depuis longtemps le but de son ambition^

Louis était, ainsi qu'on l'a vu plus haut, l'héritier désigné du Toi Eazimir. H n'avait négligé aucune occasion de se faire bien venir des Polonais en leur prêtant des secours contrôles Lithuaniens encore J)aïens et contre les Tartares. En 1354, il passa les Garpathes avec une armée considérable, aida les Polonais à refouler les deux peuples qui avaient envahi la Volhynie et la Podolie. Ces services lui assurèrent leur reconnaissance. En 1370 il se fit proclamer roi à Gracovie et dans la ville sacrée de Gniezno, près des reliques de saint Adalbert. Cependant, son règne en Pologne ne fut pas aussi heureux qu'on aurait pu l'espérer ; sa mère, à qui il confia le gouvernement, ne sut point se concilier cette nation remuante et anarchique ; des séditions éclatèrent. Dans ces conditions, il était bien difficile à Louis d'Anjou d'espérer qu'il conserverait à son successeur l'héritage des deux royaumes. D n'avait point de fils; après de longues hésitations, il se décida à faire entrer dans sa maison le jeune prince Sigismondde Luxembourg, fils de Charles IV, futur roi de Bohême, futur empereur d'Allemagne; Sigismond épousa Marie, fille aînée de Louis d'Anjou, et fut, tout jeune encore, envoyé à la cour de Hongrie pour étudier la langue et les lois du pays. Louis avait deux autres filles, Hedwige, qui devint reine de Pologne, et Catherine, qu'il rêvait de marier à un prince

français. Des ambassades furent échangées à ce propos entre notre roi Charles V et Louis de Hongrie ; la mort de la jeune princesse fit échouer ces projets. Les dernières années du règne de Louis le Grand furent consacrées à lutter contre les Vénitiens ; le territoire de la République fut envahi. L'humiliation de la République assura à la Hongrie la paisible possession du littoral adriatique. Avec Louis le Grand (1382) s'éteignit la maison d'Anjou, qui n'avait donné que deux rois aux Magyars.

Etat de la Hongrie aioas la niaiffon d'A^Joa.

Ces rois, issus du sang français, avaient évidemment dû apporter en Hongrie l'influence des coutumes occidentales. L'ensemble des institutions hongroises commençait à se rapprocher du type féodal. Cependant la Hongrie n'arriva jamais au complet développement de la féodalité, ce Deux choses s'y opposaient, dit M. Sayous, d'abord la plénitude de la puissance royale sur le territoire tout entier, loi fondamentale qui rendait impossible la formation de grands fiefs ; ensuite l'esprit politique d'une nombreuse petite noblesse, beaucoup plus nombreuse que la noblesse d'aucun autre pays. En un mot, le roi était trop puissant, le peuple légal trop tenace pour que la Hongrie, malgré son esprit chevaleresque et aristocratique, ait jamais été un pays de complète féodalité. »

Les princes d'Anjou développèrent le luxe do la cour royale; ils groupèrent autour d'eux toute une hiérarchie de grands seigneurs, dotèrent richement de nobles familles, qui leur devinrent absolument dévouées. La cour se tenait tantôt à Bude, tantôt au château de Yiâegrad dont le nom slave avait survécu à l'occupation magyare, et dont la splendeur inspira à un poète les vers suivants :

/ . ; . Inspice natales Visegradi et funera : dices

DeBtruxisse homines, sed potuisse Deos.

Les tournois et la science du blason furent propagés en Hongrie. Les forces militaires se groupaient par banderia autour des seigneurs laïques et ecclésiastiques : ceux qui amenaient un certain nombre de soldats avaient le droit de les faire combattre sous leurs propres bannières. La noblesse héréditaire se constitue par l'établissement de la loi d'atavicité; les familles nobles n'ont plus le droit de vendre leurs terres ; la terre se transmet tant qu'il existe des héritiers naturels; à leur défaut elle fait retour au roi. Charles Robert et Louis convoquèrent rarement les dièteô générales; en revanche ils laissèrent toute liberté aux congrégations des comitats.

La bourgeoisie des principales villes se recrutait particulièrement parmi les étrangers; les rapports avec le royaume de Naples avaient attiré dans le pays un grand nombre d'Italiens. Les Allemands affluaient toujours en Transylvanie. Certaines villes, appelées villes libres, jouissaient de privilèges considérables en échange des revenus qu'elles fournissaient aux souverains ; le commerce inultipliait les rela* lions avec l'Allemagne, avec l'Italie, même avec FOrient. Louis le Grand, qui avait pris le rôle de champion de la chrétienté, persécuta les Juifs ; beaucoup émigrèrent en Autriche et en Pologne. Ceux qui restèrent formaient dans le royaume une population spéciale(Universitas Judaeorum), dépendaient uniquement du roi et portaient un costume particulier. En revanche, le clergé se vit comblé de riches donations qui n'augmentèrent pas sa moralité. L'instruction se développa. Louis le Grand, d'accord avec le pape Urbain V, avait fondé, dans la ville de Pecs (Fûnfkirchen), une université où toutes les sciences étaient enseignées, excepté la théologie. Les productions littéraires de cette époque sont néanmoins assez peu importantes : celles des historiens dalmates doivent être attribuées à la culture spéciale de ces régions, plus en rapport avec l'Occident. La vie littéraire de la Dalmatie slave-italienne ne doit pas être confondue avec celle de la Hongrie proprement dite, qui offre assez peu d'intérêt. Il ne reste de la littérature magyare que des débris peu importants. On sait qu'il

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existait alors tout un cycle poétique célébrant les héros nationaux et parmi eux Louis le Grand. Mais pas un seul yers de cette époque n'a été conservé.

SlgUnnond de Iioxemboary (1899-tâ99).3

Le prince Sigismond dé Luxembourg était, comme on l'a vu plus haut, l'héritier désigné de la couronne de Hongrie; mais la diète n'acceptait pas volontiers un roi étranger. La Hongrie n'avait pas de loi salique : la diète fit couronner dans TAlbe royale la princesse Marie. Coronata fuit in regerrij dit le chroniqueur Lucius, et cette expression du quatorzième siècle nous explique le fameux moriom/wrpro rege nostro du dix-huitième. Cette jeune princesse, assistée de la reine-mère Elisabeth, gouverna. De leur côté, les Polonais refusèrent d^accepter Sigismond s'il ne prenait l'engagement de résider dans leur pays. Ils appelèrent la princesse Hedwige qui, peu de temps après, épousa et convertit le duc de Lithuanie, Jagellon. Cette alliance d'une princesse du sang de France avec un païen du Nord prépara l'union de la Lithuanie et de la Pologne. Sigismond dut attendre quelque temps avant de se faire reconnaître; la reine-mère songea à lui opposer'un prince de France, Charles d'Orléans. Charles de Duras, roi de Naples, pénétra en Hongrie,, réussit à se faire couronner ; mais il périt peu de temps après, dans un soulèvement populaire. La diète, lasse de ces incertitudes finit par proclamer Sigismond; trop heureux de s'être assuré la couronne de Hongrie, il renonça complètement à celle de Pologne; il fit même l'abandon des droits plus ou moins hypothétiques de la Hongrie sur la Galicie et la Lodomérie ; ils devaient être revendiqués plus tard par Marie-Thérèse. Les débuts du règne de Sigismond furent troublés par une rébellion en Hongrie et en Croatie. Elle fut sévèrement réprimée; du côté des Turcs des dangers plus graves menaçaient le royaume. La Serbie venait de succomber à Kosovo (1389). Le prince de Yala-

chie se reconnaîsBait tributaire. La Bosnie était envahie; la Bulgarie tombait aux mains des Turcs. Sigismond et la diète se résolurent aune prompte défensive; mais les forces de la Hongrie ne suffisaient pas ; Sigismond s'allia avec l'empereur Manuel II et envoya demander des secours en Allemagne, en France et en Bourgogne. On sait comment la croisade se termina, par le désastre de Nicopolis (1396), où les Français et les Hongrois succombèrent également. Les Ottomans étaient maîtres du Bas-Danube; Sigismond s'échappa à grand'peine sur la flotte vénitienne et regagna, ses États par l'Adriatique. La petite république de Duhrovnik (Raguse), alors libre et florissante, avança de Targent au roi vaincu pour qu'il pût rentrer dans ses états.

Le nom de Sigismond est surtout célèbre comme celui d'un empereur d'Allemagne et d'un roi de Bohême; comme roi de Hongrie son r6le est plus effacé. Son règne offre cependant au point de vue purement magyar des faits importants. Les deux diètes de Temesvar (1397) et de Bade (1405) ébauchent le système représentatif de la Hongrie. Désormais chaque comitat envoie quatre députés à la chambre basse, ou chambre des ordres (ordinum); les villes royales s'y font représenter .~ — La chambre haute sera constituée par les magistrats héréditaires et les prélats. Les comitats, deviennent de véritables assemblées politiques; ils prennent de très-bonne heure l'habitude de confier à leurs délégués un mandat réellement impératif; ce mandat, qui est l'idéal de certaines démocraties modernes, paraissait tout naturel k la petite aristo* eratie hongroise. C'est à cette époque que fut constituée la milice légère des hussards, spécialement destinée à combattre les Osmanlis.

Sigismond, d'ailleurs, ne saurait être regardé comme un sage législateur ; triste souverain, besoigneus, fantasque, cruel, engageant sans cesse les biens de la couronne, imbu de la manie théologique et persécutrice, il ne fut jamais populaire chez ses sujets de Hongrie. Il avait les défauta de Bon frère Vacslav IV de Bohême ; il faillit avoir les mêmes infortunes. En 1401 éclata un complot dans lequel

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entraient le primat du royaume et le Palatin ; Sigismond, subitement arrêté dans son palais, fut enfermé au château de Viâegrad. Faute de savoir par qui le remplacer, on le rendit à la liberté. On a vu plus haut comment il traita Vacslav, qu'il garda prisonnier à Vienne (1404), de concert avec les princes autrichiens. Il conclut avec son beau-frère Albert d'Autriche un traité de succession mutuelle, qui prépara la future domination de cette maison en Hongrie. La diète accepta cet arrangement; cependant la popularité de Sigismond diminuait de jour en jour. Ladislas de Naples débarqua à Zara, se fit couronner par l'archevêque d'Esztergom (Gran) et pénétra jusqu'à Raab (Gyoer). Sigismond réussit à le repousser. Peu de temps après on le voit ébaucher, de concert avec le pape Grégoire XII, une nouvelle croisade contre les Turcs et fonder l'ordre du Dragon, pour lutter contre les infidèles et les hérétiques.

En 1411 il fut élu empereur d'Allemagne; c'était la première fois que ce dangereux honneur était dévolu à un roi de Hongrie. Ce fut pour le pays un grand malheur ; il devenait désormais une annexe du corps germanique. La couronne impériale ne faisait pas d'ailleurs de Sigismond un meilleur souverain. En 1 41 2 il engageait à la Pologne une partie du pays de Szepes (Zips), sur la frontière des Garpathes; un peu plus tard, après s'être laissé entraîner comme empereur à une guerre contre Venise, il perdait, comme roi de Hongrie, la côte dalmate (1419). L'année suivante la ville de Gattaro (Rotor) se donna à Venise, qui la garda jusqu'en 1797. Ainsi, la Dalmatie maritime tout entière tomba au pouvoir de Venise, — sauf la République libre de Raguse. La Dalmatie continentale resta jointe à la Croatie et fut gouvernée par le ban de ce royaume. Les princes des maisons d'Arpad ou d'Anjou n'avaient pas eu la couronne impériale, mais ils savaient conserver l'intégrité du territoire. Pour comble de malheur Sigismond devint roi de Bohême. L^ réunion des trois couronnes sur une seule tête fut aussi fatale à la Hongrie qu'à la Bohême. Les Hongrois, menacés

par les Turcs, auraient dû tourner toutes leurs forces contre Tennenii commun de la chrétienté; désormais il va falloir qu'ils emploient leur énergie à combattre sans profit les HussiteSy donf les doctrines ont pourtant trouvé de nombreux adhérents en Hongrie.

Moins occupé d'une guerre théologique, et plus attentif aux intérêts réels du monde chrétien, Sigismond aurait pu trouver des compensations à ses pertes territoriales dans le midi de son royaume. La Serbie à demi-soumise par les Turcs avait gardé des princes indigènes qui, sous le no^ de despotes, s'efforçaient de maintenir une douteuse indépendance, en oscillant entre les deux états voisins, la Hongrie et la Turquie. Les Serbes émigraient en Hongrie et apportaient à ce pays un élément militaire qui, dans une guerre contre les Turcs, n'était pas à dédaigner. L'un des despotes serbes, Etienne Lazarevié, se reconnut vassal du roi de Hongrie; il fit à la couronne de saint Etienne un hommage sibsolu; non-seulement pour l'avenir, mais même pour le passé, reconnaissant que la Serbie avait toujours été soumise à la Hongrie. Cet acte faussait l'histoire ; — la Serbie a été longtemps un royaume indépendant; — il n'avait du reste au point de vue pratique qu'un médiocre intérêt; la Serbie allait prochainement tomber tout entière aux mains des Musulmans. Cependant Etienne Lazarevié mourut sans enfants; aux termes de l'acte d'hommage que nous avons rapporté, Belgrade, Macva, Golubac et d'autres villes revenaient à la couronne de Hongrie. Par suite d'un contrat intervenu entre le nouveau despote Georges Brankovic et Sigismond, ces villes ne furent cédées qu'en vertu d'un échange conclu avec Brankovié : ce prince obtint entre autres villes Slankamen, Vilagos, depuis si célèbre, Munkacs, Tokaj, Debreczen. Un grand nombre de familles serbes, à cette occasion, émigrèrent en Hongrie. Brankovié était pour la Hongrie un vassal dangereux; toujours prêt à négocier avec le sultan, auquel il faisait épouser sa sœur, il suivait vis-à-vis de ses deux voisins une politique plus digne d'un doge vénitien que d'un héros serbe.

La Hongrie menacée par les Ottomans, se voyait d'autre

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part ravagée paries Hussites. La diète de Presbourg (1435) s'efforça d'organiser la défense nationale en complétant l^rmée; tous ceux qui ne servaient pas dans les banderia des prélats et des grands seigneurs devaient servir dans les ba/nderia des comitats. Le pays était désormais divisé en sept camps, mesure qui rendait plus facile Tadministration militaire. Le royaume était d'ailleurs en proie aux plus grands désordres ; des révoltes de paysans éclataient en Transylvanie; les doctrines hussites pénétraient dans le peuple que son souverain avait armé à diverses reprises pour les combattre. Sigismond termina en 1437 son trop long règ&e, sans avoir remédié à aucun des mB;ux dont il était l'auteur ou le témoin impuissant.

MAvti 4'A««rtehe; WIMlalAw jAseUon (fl4a9-fl444).

La diète, instruite par l'expérience, intposa au nouveau roi des conditions plus rigoureuses que celles que Sigis^ mond avait eues à subir. La fille du feu roi, Elisabeth, fut déclarée son héritière;] son époux Albert d'Autriche, associé au trône. La maison d'Autriche mettait la main sur ce trône de Hongrie objet de ses longues convoitises ; mais la Hongrie faisait ses conditions. Le nouveau roi devait résider dans le pays; il devait consulter la diète sur le mariage de ses filles; il ne pouvait ni donner, ni vendre les biens de la couronne, ni nommer le Palatin sans Tassentiment de l'assemblée. Ni le souverain, ni la nation n'eurent le temps de mettre en pratique ces sages conventions. Albert mourut, en 1439, laissant sa femme enceinte; les Turcs, maîtres de Smederevo (Sémendria), étaient aux portes du royaume. Il fallait au plus tôt un souverain à la Hongrie; l'enfant que la reine mit au monde peu de temps après, Ladislav le Posthume, avait d'avance été reconnu roi par la diète; mais un enfant au berceau, ce n'était pas le roi que demandait la patrie menacée. La majorité de la nation se prononça pour Wladislaw Jagellon roi de Pologne. Parmi les partisans du monarque qui pouvait doubler

les forces de la Hongrie figurait en première ligne Jean Corvin Hunyady si connu dans l'histoire sons le nom de JeanHunyade; il appartenait à une famille noble de Transylvanie; il s'était ^distingué par sa brayoure dans les luttes contre les Turcs. Il soutint par les armes contre le parti autrichien le souverain que son patriotisme lui avait fait choisir, et entreprit de réunir pour combattre les infidèles, toutes les forces vives du royaume.

Le sultan Mourad avait mis le siège devant Belgrade, alors possession hongroise; Hunyady réussit à le lui faire lever ; les Turcs pénétrèrent alors en Transylvanie : Hunyady marcha au devant d'eux, et les écrasa près d'Hermannstadt à Saint Emmerich (Szent-Imre); vingt mille restèrent sut le champ de bataille; le despote serbe Brankovié avait prêté à Hunyady un concours que le vainqueur reconnut en lui envoyant un sanglant trophée, la tète du général turc Mesid Beg. Le sultan Mourad exaspéré de ce désastre, lança sur la Hongrie le général Schehabeddin. Hunyady l'attaqua près des Portes de Fer, (sur le Danube) avec des troupes bien inférieures en nombre; la cavalerie hongroise triompha des Janissaires et vengea noblement Nicopolis. Mourad épouvanté, demanda la paix : on la lui refusa^ La Hongrie croyait le moment venu où les Turcs seraient définitivement chassés de ses frontières. Au mois dé juillet 1443, le roi Wladislaw et Jean Hunyady passèrent le Danube près de Smederevo (Semendria) et remontèrent la vallée delaMorava; écrasés près de Nich, les Turcs durent reculer et abandonner Sophia qui tomba aux mains des Hongrois; leur armée franchit le défilé des Balkalis malgré les formidables défenses des Ottomans, et pénétra datis le bassin de la Maritsa, où l'ennemi fut encore écrasé. La route de Cons^ tantinople était ouverte aux Magyars ; mais les rigueurs de l'hiver les surprirent dans ces âpres régions. Au milieu même de l'ivresse du triomphe, le roi dut se décider à ordonner la retraite.

Pour la seconde fois Mourad implora la paix ; la diète de Szeged, adopta les conditions suivantes; une trêve était

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conclue pour dix ans ; la Yalachie rentrait sous la suzeraineté hongroise, la Serbie et THerzégovine étaient restituées au despote Brankovic; les Turcs prisonniers se rachetaient moyennant de fortes rançons. Le traité fut juré solennellement sur Tévangile et sur le Qoran. Mais beaucoup de chrétiens pensaient qu'on avait eu tort de perdre si facilement les avantages du triomphe; le cardinal JuUen Gesarini démontrait à la diète que le serment fait à des infidèles n'était pas valable et qu'au nom du Saint-Siège, il avait le droit de l'annuler. Malgré le traité, le roi et Hunyady, se résolurent à recommencer la campagne : ils se lancèrent vers la mer Noire et la Bulgarie ; le sultan Mourad était alors en Asie-Mineure. Les Génois, dignes émules des Vénitiens, moyennant une , somme de soizante dix mille ducats, transportent ses troupes sur leur flotte : le 10 novembre 1444, les armées chrétienne et musulmane se trouvèrent en présence à Varna, aux environs du Balkan. Mourad, pour rappeler aux chrétiens la foi jurée, et troubler leurs consciences, avait fait arborer à la pointe d'une lance un exemplaire du traité et de l'évangile profané; les débuts de cette bataille mémorable furent favorables aux Hongrois : leur cavalerie chargea avec une intrépidité inouïe ; mais bientôt le roi Wladislaw emporté par son ardeur se précipita au fort de la mêlée ; sa tête coupée dressée à son tour sur une lance annonça aux Magyars leur défaite ; l'action se termina par une irrémédiable déroute. D'une si brillante armée, Hunyady ne ramena dans la patrie que quelques débris.

Un bel esprit du temps fit à Wladislaw l'épitaphe souvent citée.

Romani Cannas, ego Varnam clade notavi ; Discite mortales non temerare fidem.

La défaite de Varna ouvrait aux Turcs les . portes de Gonstantinople.

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