JE4IX HUNYADY, MATHIAS GORVCX ET LES JAGELLONS
Ladislas le Posthume ; Jean] Hunyady gouverneur du royaume (1444- 1458). — Mathias Corvin (1458-1490); guerre avec la Bohême et la Turquie. — La Hongrie sous Mathias Corvin. — Ladislas II (1490- 1516); Verbœczy; révolte des Kurucz. — Louis II (1516-1526); perte de Belgrade (1521); bataille de Mohacz (1526).
MtmdUM»» le PoAttaaine ; Jean H anyady goaTemeur liii
reyanine (t4â4-t4ft8).
La Hongrie, cette fois, pouvait facilement trouver un roi. Le jeune Ladislas le Posthume, âgé de cinq ans, était alors élevé près de son oncle Frédéric d'Autriche, cpii gardait avec lui la couronne nationale, la couronne de saint Etienne. Wladislaw Jagellon avait été sacré avec une couronne enlevée aux reliques d'un ancien souverain. Après sa fin tragique, on vit dans cet incident un funeste présage. La diète réunie à Bude proclama Ladislas le Posthume, mais elle décida que pendant sa minorité, la Hongrie aurait un gouvernement composé de représentants de l'aristocratie laïque et ecclésiastique. C'était une véritable république ; la Hongrie eût évité bien des malheurs si l'expérience de cette époque lui avait appris à se passer désormais de roi. La diète décida, en outre que Ladislas lui serait remis pour être élevé en Hongrie. Frédéric d'Autriche refusant de livrer
HIST. DE l'AUTRICBK. 15
son pupille, la diète se réunit de nouveau dans la plaine de Rakos * et proclama Jean Hunyady gouverneur en Tabsence du roi; c'était une sorte de lieutenance générale, analogue à celle que Georges de Podèbrad allait exercer en Bohême comme grand hetman du royaume. Hunyady eut tout d'abord à défendre la Hongrie contre la maison d'Autriche. Le Saint-Siège, qui comprenait toute l'importance de la Hongrie en présence des succès des Ottomans, réconcilia Hunyady et l'empereur. Le héros magyar rassembla une armée de vingt-quatre mille hommes et franchit le Danube ; Scanderbeg, en Albanie, faisait une diversion utile; malheureusement Georges Brankovié, continuant ce jeu d'équilibre qui a déshonoré sa mémoire, refusa de s'associer aux Hongrois; il avait aspiré au poste de gubemator regni ; mais il s'était vu préférer Hunyady; la jalousie et la crainte des Turcs qui lui semblaient les plus forts avaient provoqué chez lui une nouvelle défection. Hunyady traversa néanmoins les pays serbes et pénétra jusqu'à la plaine fatale de Kosovo (1448) . Mourad l'y attendait dans des retranchements formidables ; le désastre de Varna se renouvela pour la Hongrie. Brankovié, mettant le comble à ses trahisons, voulut arrêter Jean Hunyady et le livrer au sultan ; le musulman chevaleresque refusa de s'associera cette infamie. Cette seconde défaite n'enleva rien à la popularité de Hunyady et à la confiance qu'il inspirait. Cependant la maison d'Autriche qui redoutait ce vigilant gardien des libertés hongroises, lui suscitait des difficultés diverses. Elle soutenait contre lui le Tchèque Jiskra de Brandyse, grand hetman du roi Ladislas, qui, établi au nord de la Hongrie sur les flancs des Carpathes, occupait ces régions au nom du roi de Bohême et se refusait à reconnaître l'autorité de Jean Hunyady. Hunyady l'attaqua, mais échoua contre les retranchements du redoutable condottiere, maudit par les Hongrois, comme un ennemi de la patrie, célébré par les Tchèques, comme
^ Les diètes enrent souvent lieu dans cette plaine. Les Polonais^ par esprit d'imitation^ appelèrent un Rakosz un meeting tumultueux de leur noblesse.
JEAN HUNYADY. MATHUS CORVIN. 227
un serviteur zélé de son roi et un fervent défenseur du hussitisme.
L'empereur s'obstinait à refuser de livrer le jeune roi; les Magyars s'obstinaient à le réclamer; les envoyés de la diète le poursuivaient jusqu'en Italie et s'efforçaient de l'enlever par surprise. Les Magyars ont toujours eu la superstition de la personne et de la couronne royale. En 1 453, Tempereur finit par céder; Ladislav arriva en Hongrie ; Hunyady lui remit le pouvoir et reçut avec les remerciements royaux le titre de comte de Bistrice. Ladislav assista aux délibérations de la diète de Pozony et s'en retourna à Vienne. Bientôt les Turcs appelèrent encore une fois l'attention de Jean Hunyady. Gonstantinople avait succombé ; la diète réunie à Bude vota des subsides considérables et une insurrection générale pour le cas où le royaume serait envabi. Cette fois, Brankovic avait imploré le secours de la Hongrie ; Jean Hunyady pénétra en Serbie, remonta la vallée de la Morava, vainquit les Turcs auprès de Kroucbevats, au point même où naguère ils avaient envahi la Serbie, et poussa jusque auprès de Sophia. Mais, pour chasser les Osmanlis de Gonstantinople, il eût fallu le concours de l'Europe tout entière. La Hongrie était sans alliés ; Jean Hunyady était desservi près de son souverain pax des rivaux jaloux, le palatin Gara, le comte de Gilly qui mettaient tous leurs soins à pervertir le jeune roi. U dut retourner sur ses pas; il s'efforça au moins de sauver Belgrade. Son beau-frère commandait cette place forte qui, par sa situation merveilleuse, est la clef du Danube et de la Save. Les Turcs l'ont appelée non sans ràisan Dordl Djiahd^ la ville de la guerre sainte *. Mahomet II avait réuni pour prendre Belgrade l'artillerie la plus formidable qui fut jamais. Hunyady n'avait dans cette lutte inégale d'autre secours que celui du moine Gapistran dont l'ardente éloquence avait réuni par toute l'Europe une armée de
A Voir dans mon ouvrage Le monde slave le chapitre intitulé : Belj^ade et les Serbes.
soixante mille volontaires. C'était peu pour faire face.au danger qui menaçait la chrétienté ; mais le temps des croisades était passé.
Le premier choc eut lieu sur les eaux du Danube ; la flotte hongroise culbuta les galères musulmanes. Hunyady et Gapistran pénétrèrent dans Belgrade. Le 21 juillet 1453, Mahomet, après avoir détruit les murailles avec sa formidable artillerie, fit donner l'assaut par ses janissaires. Ils franchirent la première enceinte, mais ils en trouvèrent une seconde contre laquelle se brisa leur courage. Le sultan s'enfuit jusqu'à Sophia; il abandonnait sous les murs de la citadelle toute son artillerie et vingt-quatre mille cadavres. Hunyady survécut peu à ce triomphe ; il mourut de fatigue, peut-être d'une blessure ou d'une épidémie qui se développa sur le champ de bataille. Ses contemporains rendirent d'éclatants hommages à sa mémoire, « Avec lui, dit le pape iEneas Sylvius, sont mortes nos espérances. » « C'était en tout un homme excellent, s'écrie Chalcondylas. » Et l'annaliste polonais Dlugosz, peu favorable aux Hongrois, ne peut s'empêcher d'écrire : «C*était un homme célèbre dans les combats et de haute valeur pour la conduite des armées. Sa mort fut une calamité non-seulement pour la Hongrie, mais pour tout le monde catholique. »
Le roi Ladislas n'était pas digne d'avoir un tel serviteur; il le montra bien par son ingratitude. Le comte de Cilly n'avait cessé de desservir le vaillant guerrier auprès de son souverain; Ladislas, fils de Hunyady et Szilagy, frère du héros, surprirent une lettre que le favori adressait au despote de Serbie, et où il lui proposait d'exterminer « ces chiens de Valaques » ; — c'est ainsi qu'il appelait les Hunyady. Ils se résolurent à prendre les devants. Le roi vint à Belgrade avec le comte de Cilly : les Hunyady le firent assassiner. Cette exécution sommaire n'était, vu les mœurs du temps, qu'un acte de justice ; mais le roi ne la pardonna pas ; à l'instigation du palatin Gara, il fit arrêter Ladislas Hunyady, le jeta en prison à Bude (16 mars 1457) et le condamna à mort. Le bourreau troublé, frappa trois fois, sans l'atteindre au cou, la noble victime. «Les lois ne permettent
pas de frapper plus de trois coups, » dit seulement le fils de celui qui aVait sauvé Belgrade. Mais le roi, inflexible dans sa vengeance, fit exécuter l'ordre de sang. Pour achever de déshonorer sa propre mémoire, il rendit un édit qui déclarait Jean Hunyady traître et scélérat. La poésie magyare a plus d'une fois évoqué le souvenir de ces scènes tragiques. Ladislas le Posthume ne survécut pas à sa honte. Il mourut quelques jours après sa victime (1458).
Hathlas CorYln (lâft^-tJMI); gaerre avee la Bohême
et la Vurqnle.
La destinée réservait à l'ombre de Jean Hunyady une glorieuse consolation : Ladislas Hunyady avait péri sous le fer du bourreau ; mais il avait un frère, Mathias. Mathias avait été envoyé en Bohême par Ladislas le Posthume. A la mort de ce souverain, tandis que la Bohême choisissait pour roi Georges de Podëbrad, la diète se réunit à Pesth (!•' janvier 1458). Elle paya la dette de la Hongrie en appelant à régner d'une voix presque unanime le jeune Mathias, alors âgé de quinze ans, suivant les uns, de vingt ans, suivant les autres. Szilagy, à la tête de quarante mille hommes, appuyait la cause de son neveu. Il fut élu gubernator pour cinq ans, vu la jeunesse du nouveau roi, et s'engagea en son nom à respecter les libertés de la nation. Podëbrad ne laissa point partir le nouvel élu sans stipuler une riche rançon ; il exigea en outre que Mathias fût fiancé à sa fille Catherine. Il devait payer chèrement plus tard cette déloyale exigence.
C'était la première fois depuis bien longtemps que la Bohême et la Hongrie avaient chacune un roi national, sorti des entrailles mêmes du pays. Le Saint-Siège et la maison de Habsbourg étaient également étonnés et froissés de cette innovation, qui tenait si peu compte de leurs droits et surtout de leurs prétentions. Le jeune roi était digne de sa haute destinée; il avait reçu une éducation remarquable : il parlait également le hongrois, l'allemand et le slave; il
avait hérité de son père les instincts guerriers et Tart de commander. Il commença par mettre sur un bon pied les forces militaires de la Hongrie, puis il s'occupa à réduire ceux des grands seigneurs terriens qui contestaient Pautorité royale, son oncle Szilagy, qui avait espéré garder plus longtemps le pouvoir, Gara, Jiskra de Brandyse, Ujlaky. Ils s'allièrent à l'empereur Frédéric III, qui était resté dépositaire de la sainte couronne et qui prit le titre de roi de Hongrie. Mais Ténergie de Mathias tint tête à toutes les difficultés. L'empereur eut recours à la diplomatie : il reconnut Mathias pour son fils adoptif et lui rendit la sainte couronne ; en revanche il se faisait reconnaître pour l'héritier de la Hongrie, au cas où Mathias viendrait à mourir sans enfants.
Dès lors Mathias pouvait reprendre contre les Turcs la politique traditionnelle des Magyars. En 1463, le royaume de Bosnie avait définitivement succombé; le roi Etienne Tomaàevic avait été décapité avec la plus grande partie de la noblesse; trente mille jeunes Bosniaques avaient été enrôlés dans les Janissaires, deux cent mille emmenés en captivité; la domination ottomane s'affermissait en Valachie. Mathias envoya des ambassadeurs à la république de Venise, au pape Pie H (^Eneas Sylvius); avec les secours qu'il reçut, il put conquérir une partie de la Bosnie et repousser les Musulmans de Belgrade. La frontière de la Hongrie se trouva assurée du côté de la Save. Mais il y avait mieux à faire. Il fallait chasser définitivement les Turcs de la péninsule slavo-hellénique, et dans une pareille entreprise, la Hongrie était nécessairement Tépée de l'Europe. Une ambassade, conduite par Antoine Marini, le diplomate français de Georges Podëbrad, vint proposer à Mathias de la part du roi de France, de former une grande ligue chrétienne contre les infidèles et de convoquer un concile général. Mathias accueillit avec défiance cette double proposition. Tout en rappelant les relations affectueuses de la France et de la Hongrie, il déclina l'alliance qu'on lui offrait. Le projet en question avait le malheur d'avoir été conçu par Georges de Podëbrad , auquel Mathias avait
conservé une certaine rancune. Mathias était d'ailleurs blessé que ce projet lui revint par Tintermédiaire du roi de France. Quant au concile, il n'y avait nulle confiance; il n'en résulterait que des schismes et des désordres. Peut-être se souvenait-il. des tristes résultats du concile de Constance. Malheureusement ce n'était pas contre les Turcs que Mathias allait tourner ses armes; c'était contre ce même Podébrad qui nourrissajit ces rêves généreux. Gatho» lique convaincu et tout dévoué au Saint-Siège, Mathias voyait dans les Hussites des ennemis aussi haïssables que les Musulmans. Le pape Pie II l'excitait à restaurer la foi catholique dans le royaume de Bohême; dans cette pieuse entreprise les rancunes et les convoitises du roi de Hongrie se conciliaient fort bien avec sa foi. Cette croisade anti-chré* tienne fut retardée par diverses complications, par des querelles avec l'empereur, toujours empressé à intervenir dans les affaires intérieures de la Hongrie, par une révolte de la Transylvanie, irritée d'une augmentation d'impôts. Mathias étouffa la sédition; mais, voulant punir le voïevode lË! tienne de Moldavie qui soutenait les rebelles, il entreprit contre lui une expédition peu heureuse : il y fut blessé.
En 1468, Mathias réunit les états de Hongrie à Eger (Erlau) pour préparer la lutte contre la Bohême, lutte fratricide s'il en fut. « C'était, dit l'historien hongrois Boldenyi, la guerre la plus injuste et la plus stérile que Mathias pût entreprendre au point de vue des intérêts de la Hongrie* Quelle gloire, quels triomphes n'eussent pas assuré au monde chrétien l'alliance intime de la Bohême et de la Hongrie contre le Musulmans! La face de l'Europe orientale eût peut-être été changée^ » Rien ne faisait mieux l'affaire du Turc et de l'Autrichien qu'une lutte entre les" deux royaumes de saint Yacslav et de saint Etienne. La diète hongroise hésitait à se lancer dans cette aventure ; mais l'évêque de Vratislav (Breslau), le légat du pape, l'envoyé de l'empereur insistèrent auprès de Mathias. Les- Ottomans eux-mêmes offrirent une trêve de plusieurs années. La guerre fut résolue. « L'Église, écrivait le légat du pape, doit d'étemelles louanges au roi de Hongrie. »
Les détails de cette campagne appartiennent à l'histoire de Bohême. Après une lutte mélangée de négociations, et une réconciliation plus ou moins sincère avec Podëbrad, Mathias se fit couronner roi dans la cathédrale d'Olomouc (3 mai, 1469). La mort de Georges de Podébrad vint simplifier la situation. Les Tchèques élurent un roi polonais, Wladislaw Jagellon; devant cet adversaire, que soutenaient les forces de deux royaumes, Mathias avait peu de chance de garder la couronne = qu'il avait usurpée en Moravie. Les Turcs envahissaient le sud de la Hongrie ; une conspiration se formait contre Gorvin : elle avait pour chef le prélat Vitez, son ancien précepteur. Elle appela au trône un prince polonais, Kazimir, le neveu du roi qui étfdt mort à Varna. Mathias réprima le complot et persista dans sa lutte contre la Bohême. Sa campagne en Silésie se termina par une victoire; le traité conclu le 12 février 1475 lui adjugea la Moravie et une partie de la Silésie. Ce démembrement de la couronne de Bohême devait peu profiter à la Hongrie. Toute cette première partie du règne de Mathias est en somme assez misérable; la seconde partie (1475-90) offre plus de grandeur. Mathias s'inspire d'une plus sage politique; il s'attaque directement aux deux vrais ennemis du royaume , le Turc et l'empereur. Il était grand temps de faire attention aux progrès des Musulmans, Tandis que Mathias guerroyait contre Podëbrad, Mahomet II avait construit sur la Save la place de Ghabats — appartenant aujourd'hui à la principauté de Serbie— qui dominait cette rivière en amont de Belgrade. Le roi se décida à comprendre le danger qui menaçait ses états ; il laissa la régence à Emerich Szapolyai, l'un de ceux qui s'étaient le plus distingués dans la guerre de Bohême, alla mettre le siège devant la forteresse musulmane et s'en empara. En même temps, il offrait ses secours au prince Etienne de Moldavie et son lieutenant Batory chassait les Turcs de cette province.
Par son mariage avec Béatrix, fille du roi Ferdinand de Naples, Mathias espérait peut-être faire revivre les anciennes prétentions de la maison d'Anjou sur l'Italie mé-
ridionale; mais Tempereur, toujours jaloux de la Hongrie, n'entendait pas laisser Mathias jouir en paix des dépouilles de la Bohême. La guerre ne pouvait manquer d'éclater entre ces deux rivaux; elle fut de courte durée. La cavalerie hongroise envahit TAutriche. « Je n'ai jamais vu une pareille guerre, écrivait un témoin oculaire; le roi suivait l'expédition dans un carrosse doré avec sa femme et sa mère ; on eût dit qu'il allait à la noce; chaque jour il prenait des villes ou des châteaux : personne ne lui . résistait. » Frédéric III s'enfuit jusqu'à Linz. Le résultat de cette guerre fut que l'empereur reconnut à Mathias la libre possession de la Silésie et de la Moravie (1485).
Cependant Mathias, toujours pressé parles Musulmans, recueillait les fruits de sa politique ambiguë; il se trouva isolé au moment où il avait le plus besoin d'alliés. Au mois d'octobre 1479, une formidable armée envahit la Transylvanie. Le roi envoya contre elle Etienne Batory, qui atteignit les Turcs dans la plaine de Kenyer-mesœ (le champ de blé). Les Hongrois, bien que moins nombreux remportèrent une victoire signalée : Batory avait reçu six blessures et n'avait été sauvé que par l'héroïsme de Kiniszy, l'intrépide commandant des hussards. Les tentes y les bagages de l'ennemi tombèrent aux mains des Hongrois, qui célébrèrent leur triomphe par de grandioses réjouissances. Au dire des historiens, au milieu de ces réjouissances on aurait vu Kiniszy, a dérogeant à ses habitudes de gravité, prendre trois cadavres turcs, l'un dans ses dents, les deux autres dans ses bras et exécuter ainsi la danse hongroise. » Kiniszy poursuivit ses succès au delà du Danube; la mort de Mahomet II (1481) redoublait l'espoir des chrétiens. Au vainqueur de Constantinople succédait Bajazet H, dont on connaît les fameuses rivalités avec son frère Djem ou Zizim. Zizim, alors prisonnier des chevaliers de Rhodes, offrait à Mathias la Bosnie, la Serbie et la Bulgarie s'il le délivrait de cet esclavage; mais la Hongrie était, sans alliés. Bajazet sollicitait une trêve de cinq ans ; Mathias dut la lui accorder
ââ4 CHAPITRE XIV.
et reprit sa lutte contre Tempereur Frédéric. Frédéric s'enfuit jusqu'à Nuremberg; mais les Allemands de Vienne n'étaient pas disposés à se soumettre aux Hongrois. II fallut pour les réduire un long siège (1485.) Mathias établit Etienne Szapolyai en qualité de lieutenant royal dans cette ville. L'archiduché d'Autriche une fois conquis, Mathias, maître delà Moravie et de la Silésie, avait en son pouvoir un état presque aussi vaste que l'Autriche actuelle, moins la Galicie et la Bohême. Mais cette puissance était peu solide ; la maison d'Autriche s'étendait par des mariages, et Mathias Corvin n'avait pas d'héritier légitime. Il fit quelques tentatives pour essayer de faire reconnaître un fils naturel qu'il avait eu en Silésie, Jean Corvin. Une mort subite l'emporta à l'âge de cinquante ans (4 avril 1490) sans qu'il eût le temps d'assurer par ses dispositions l'avenir du royaume. Il s'était fait à lui-même cette fière épitaphe : « L'Autriche vaincue atteste ma force. J'étais la terreur du monde ; l'empereur d'Allemagne et l'empereur des Turcs ont tremblé devant moi; la mort seule a pu venir à bout de moi. »
lia Hongrie mnu mathias Corvin.
La Hongrie pleura Mathias; il est resté l'un des rois les plus chers à la mémoire du peuple. Il n'appartenait pas à une dynastie étrangère : il était depuis l'extinction de la dynastie arpadienne le premier souverain issu du sang national. Il fit de grandes choses; mais ce ne fut pas un grand caractère : la mesquinerie de ses ambitions a fait plus de mal à la Hongrie que la hardiesse et la variété de ses entreprises ne lui apportèrent de profit réel. Gomme législateur, comme protecteur des lettres et des arts, sa grandeur est moins contestable. Peu de souverains ont eu plus de respect pour la constitution du pays. Il convoquait chaque année la diète et non pas seulement les prélats et les barons, mais les représentants des comitàts, ce
JEAN HUNYADY. MATHIAS GORVIN. ââ.5
qu'un contemporain appelle la « communauté du royaume ». La vie publique des comitats fut toujours fort active sous son règne : les congrégations se réunissaient souvent. Mathias ycherchaitunappui contre les menées des grands seigneurs terriens qui auraient tenté de se rendre indépendants; le roi nommait à son gré le comte suprême (fo ispan) ; mais son suppléant devait toujours être pris dans la noblesse ducomitat. Les attributions duPalatin furent restreintes ; il fat dépouillé des pouvoirs judiciaires qui faisaient de lui le grand juge du roi. Quoique très-religieux, et d'un dévouement intermittent et capricieux au Saint-Siège, Mathias contint le clergé et prohiba les appels en cour de Rome. D s'efforça surtout de restreindre les privilèges de la grande noblesse.
« Le roi Mathias est mort, la justice s'en est allée » dit encore aujourd'hui un proverbe magyar. Mathias s'efforça de protéger le commerce et appela dans son royaume des étrangers, notamment des Serbes qui affluèrent en grand nombre après la mort de Brankovié et la ruine définitive de l'ancien empire serbe.
Mathias avait l'intelligence très-cultivée; il avait cet esprit de repartie qui rend un souverain populaire et qui chez nous aurait suffi à immortaliser Henri IV. « C'est un roi sage, instruit, dont la parole est relevée par une grande dignité, écrivait de lui le légat du pape, il ne dit que ce qu'il faut et surpasse, pour la raison et l'éloquence, tous les princes que je connais. »
Sa seconde femme, Béatrix, avait apporté d'Italie les élégantes traditions de la Renaissance ; beaucoup d'Italiens vivaient à la cour de Bude, et embellissaient le royaume d'édifices remarquables. Le palais du souverain était magnific[ue et rempli d'objets précieux ; le légat pontifical écrit que cinquante voitures n'auraient pas suffi à emporter la vaisselle royale. Mathias fonda à Bude la première bibliothèque du royaume, la fameuse Corvina, Elle comprenait, dit-on, cinquante mille manuscrits, chiffre énorme pour le temps. Le roi envoyait de tous côtés des agents chargés d'en acheter ou d'en copier ; trente copistes travaillaient cons-
tamment à Bude. Il réunissait autour de lui des poètes nationaux qui chantaient ses exploits en langue magyare et dont les œuvres ont malheureusement péri. Les seuls manuscrits hongrois qui nous soient parvenus de ce temps sont relatifs à des matières théologiques. Il fallait la réforme pour donner à la langue nationale le rôle légitime qui lui revient dans la littérature.
Les trésors de la Corvina furent malheureusement gaspillés ou perdus dans les siècles suivants. Les rois de la dynastie Jagellone en vendirent une partie; les Turcs emportèrent le reste à Gonstantinople. Un certain nombre de manuscrits de la Corvina existent encore à Paris, notamment un Ptolémée et un Saint-Jérome, à Vienne, à Pesth. Récemment quelques volumes conservés à Gonstantinople ont été restitués par les Turcs à la Hongrie, à l'occasion des manifestations de sympathie échangées entre les deux pays durant la campagne des Russes en Bulgarie. (1877) — Mais Tépoque des manuscrits allait bientôt finir ; l'imprimerie importée d'Allemagne pénétre à Bude en 1473 et le commerce de librairie se développe. Bude compta au quinzième siècle jusqu'à treize libraires.
On rencontre à cette époque, les premiers rudiments d'une société savante : Sodalitas liUeraria Hungarorum, Parmi les écrivains, la plupart sont Italiens, ou Grecs (Callimaque, Bonifinius), d'autres, indigènes, par exemple, Jean Pannonius, évêque de Cinq Églises, poète latin d'une certaine valeur, Jean Thuroczy, auteur des Chroniques de Hongrie. Mathias Gorvin méditait même de fonder à Bude une gigantesque Université ; la mort l'empêcha de réaliser ce projet; mais une académie Corvimana, comprenant les deux facultés de Théologie et de Philosophie, subsista jusqu'à la bataille de Mohacz.
Ladislas II (t4fl«-tftta); Verbœczy; révolte des
KurucB (tftt4).
Le règne de Mathias Gorvin fut l'apogée de la Hongrie. Désormais nous allons assister à une irrémédiable déca-
dence. La diète, incapable de retrouver en Hongrie un roi national, divisée par les ambitions rivales des magnats, s'adressa à un étranger : Ladislas II Jagellon fut élu. Le roi de Bohême, Tancien rival de Mathias, réunissait sur sa tête les deux couronnes de saint Vacslav et de saint Etienne que son prédécesseur avait rêvé d'associer à la suite d'une guerre déplorable. Ce n'était pas l'intérêt commun des deux royaumes qui avait déterminé le choix de la diète. Ladislas était d'un caractère faible et presque nul. On l'appelait le roi Dobire. Cet adverbe tchèque (bien ! bon !] était sans cesse dans sa bouche et témoignait d'une inertie qui recommandait d'avance le nouveau souverain à cette tumultueuse aristocratie, heureuse do respirer un peu sous un souverain facile, après le dur règne de Gorvin. Petœfî, le poète national du dix-neuvième siècle, a consacré au roi Dobre, Tune de ses plus piquantes satires. « Il n'aimait pas à commander. — Il ne savait comment s'y prendre. — Et, s'il l'avait su, le pays — Aurait refusé d'obéir. — Il avait la tête bien vide — Plus vide encore était sa poche. — U fallait fouiller jusqu'au fond — ^ Pour y trouver un pauvre sou. — Les mites et le temps — Rongeaient les fourrures de ses habits; — Ses habits étaient si râpés — Qu'ils avaient perdu leur couleur, etc.. » Les débuts du nouveau règne ne furent pas heureux: Maximilien reprit les états d'Autriche ; Jean de Pologne déclara la guerre à son frère et se fit céder une partie de la Silésie. Maximilien pénétra à l'ouest de la Hongrie et jusqu'à Albe Royale. Il ne consentit à se retirer qu'après un traité qui assurerait la Hongrie à la maison d'Autriche pour le cas où Ladislas décéderait sans postérité. Ce traité, par lequel le roi disposait du pays sans l'avoir consulté, souleva une indignation générale et rendit impopulaire un souverain qui avait été accueilli avec le plus vif enthousiasme.
Cependant les Turcs se pressaient sur la frontière méridionale du royaume. Bajazet II, après avoir échoué devant Belgrade (1492) pénétrait dans la vallée de la Save et battait les Hongrois mal soldés et mal disciplinés. La diète
de 1493 se répandit en plaintes amères sur la lâcheté et l'inertie du roi qui préférait « le repos et les loisirs de la chasse aux devoirs de la guerre ». Les finances du royaume étaient dans le plus grand désordre ; les magnats se disputaient le pouvoir. La diète de 1505 prit une résolution des plus graves, a Ge royaume, dit son manifeste, a souvent été gouverné par des rois étrangers. Jamais il n'a souffert plus cruellement que sous leur règne.... Occupés de leurs intérêts de famille, au lieu d'étudier les mœurs et coutumes d'une nation scythique devenue, au prix de son sang, maîtresse du sol qu'elle habite, ces étrangers se sont livrés à l'oisiveté plutôt qu'aux fatigues de la guerre. C'est ainsi que nous avons perdu la Serbie, la GraUcie, la Lodomérie, la Bulgarie, la Dalmat le.... Ge démembrement de nos frontières peut nous faire craindre que l'ennemi pénètre sur notre propre territoire, à moins que la nation, dans son affection pour le sol natal, n'élise un roi capable dans son propre sein. » Il était bien tard pour exprimer ces sentiments patriotiques et la noblesse n'avait qu'à s'en prendre à elle-même si le pays avait si souvent obéi à des rois étrangers. Ge manifeste, qui déclarait traître à la patrie quiconque soutiendrait désormais un prétendant étranger, fut envoyé à tous les comitats.
Il était l'œuvre du protonotaire Etienne Verbœczy, un des hommes en qui s'est le mieux incarné le génie juridique et patriote de l'ancienne Hongrie. Jeune encore, il avait consacré sa vie à approfondir le droit public hongrois qu'il avait étudié à l'académie de Bude. Malheureusement les formules du droit, l'éloquence doat on peut les revêtir, ne prévalent pas contre la force brutale. Ladislas eut un fils, le prince Louis (1506) ; enveloppé dans les filets de la diplomatie autrichienne, il le fiança dès son berceau à Marie d'Autriche, la sœur de celui qui devait être Charles- Quint. Il dédaignait tellement l'opinion publique, qu'il s'engageait, si son fik venait à mourir, à léguer le royaume à sa fille Anne, la fiancée de Ferdinand d'Autriche. Il était si peu soucieux des intérêts du royaume, qu'il ne profitait même pas de la ligue de Cambrai pour Reprendre aux Yé-
nidens la Dalmatie. Une insurrection de paysans, une épouvantable jacquerie vint encore attrister ce règne lamentable. La Hongrie était un pays essentiellement âristocratigue; les magnats s'efforçaient d'étouffer la moyenne noblesse ; celle-ci se dédommageait sur les paysans ; de sourdes baines fermentaient dans les classes rurales, et n'attendaient qu'une occasion pour éclater. Le cardinal Bakracz arriva de Rome en 1513, apportant avec lui une* bulle de croisade contre les infidèles ; les paysans s'armèrent, comme pour marcber contre les Turcs, mais ils tournèrent leurs armes contre les seigneurs. Cette terrible insurrection a gardé dans l'bistoire de Hongrie, le nom d'insurrection des Kurucz (Kouroutses, cruciati) ou croisés. Le mot fut-il créé à ce moment? Peut être remontait-il à la première croisade, à cette époque où les défenseurs de la Palestine traversaient la Hongrie en la ravageant. C'est parmi les Szeklers de. Transylvanie que se trouva le chef de ce mouvement redoutable, le paysan Dosza. De son camp de Csegled, il lança une proclamation où il s'intitulait le puissant chevalier, le général des croisés, soumis au roi et non aux nobles, et où il appelait les paysans aux armes contre la noblesse infidèle. Armés de faux, les paysans marchèrent contrôles seigneurs. Frappés de terreur après une première défaite, les seigneurs appelèrent à leur tête Jean Szapolyai, voievode de Transylvanie. Vaincu près de Temesvar, Dosza tomba au pouvoir de ses ennemis. Leur vengeance fut terrible : le roi des paysans fut assis sur un trône ardent, couronné par le bourreau d'une couronne de fer rougie au feu ; il supporta les plus affreux supplices avec une constance qui étonna ses ennemis. Son nom est resté populaire dans le peuple hongrois et celui des Kurucz reparaîtra plus d'une fois dans l'histoire du pays. Le Kurucz, c'est désormais le Jacques Bonhomme de la Hongrie. Le peuple prétendit qu'en punition de la cruauté ?u'il avait déployée en cette circonstance, Szapolyai était devenu aveugle pendant deux ans, et qu'il n'avait recouvré la vue que grâce aux ferventes prières de sa famille. Cette insurrection réprimée, on put croire que l'ordre
était rétabli; en 1514, Verbœczy présentait à la diète le célèbre travail, Decretumbipartitumjuris consuetudinarii^ où il avait compilé le droit public du pays. Cet ouvrage est pour ainsi dire le testament de la Hongrie indépendante ; il atteste un état social qui justifie l'insurrection des Kurucz et toutes les convulsions dont le royaume devait être le théâtre. Verbœczy ne connaît qu'un peuple légal, la noblesse issue des conquérants du sol. Quant aux autres, ce sont des Jobbagyones, des serfs de la glèbe : Verbœczy déclare que la révolte de Dosza « les a notés à perpétuité d'infi,délité, et les a réduits à une perpétuelle servitude ». Les privilégiés ne manquent jamais d'exploiter les fautes ou les crimes de leurs inférieurs, pour justifier le maintien et même l'accroissement de leurs privilèges.
liOuUII (ISfte-ftft9e)$ perte de Belgrade {H^MiL)^ bataille de nohoea (ftftte).
L'impuissant Ladislas mourut en 1515. Le règne de Louis II, le roi enfant, se résume en deux catastrophes : la perte de Belgrade, la défaite de Mohaez (1516-1526). Le jeune roi, marié dès le berceau, corrompu par de précoces débauches, était incapable de gouverner par lui-même. Ses tuteurs ne furent pas à la hauteur des circonstances. Les finances du royaume se désorganisaient : les magnats se disputaient des lambeaux de souveraineté et prétendaient tour à tour exercer, au besoin en s 'appuyant sur la force, des pouvoirs qui n'appartenaient qu'au roi. Ces désordres faisaient les affaires des Turcs. Tandis que la Hongrie s'effondrait dans l'anarchie, la Turquie était gouvernée par ce grand souverain qui fut Soliman Iç Magnifique. La Hongrie lui fournit un prétexte de guerre en arrêtant un de ses sujets accusé d'espionnage. Soliman réunit ses troupes à Sophia, emporta Ghabats, mit le siège devant Belgrade qui se rendit et devint une forteresse musulmane (1521). La clef du Danube était désormais aux mains des Ottomans. En présence de ce danger suprême, la Hongrie
restait désunie ; elle se partageait ea deux partis qui se disputaient le pouvoir, celui du Palatin Batory et celui de Verbœczy. L'acharnement de ces luttes intérieures détournait l'attention de l'ennemi commun.
Cependant le roi Louis implorait des secours de tous côtés. Il s'adressait au roi d'Angleterre : « Si les secours de Votre Majesté n'arrivent promptement, notre royaume est perdu, écrivait-il. » Il sollicitait même un prince persan, pour tâcher de provoquer une diversion utile dans l'extrême Orient. Les princes autrichiens o£fraient leur concours intéressé; mais ils étaient trop faibles, même unis à la Hongrie, pour lutter contre les troupes du Magnifique. Dès le 25 avril 1526, Soliman avait quitté Gonstantinople; il emmenait plus de cent mille hommes, trois cents canons; il ne marchait pas seulement contre la Hongrie, mais contre l'empire; l'un des prétextes de son expédition était la captivité de François P' : il voulait sauver le « bey de France » des mains des Allemands et des Hongrois leurs alliés. Il passa la Save auprès d'Osiek (Essek), s'empara de Petervardin et rencon tra les Hongrois à Mohacz, sur la rive droite du Danube. L'armée magyare était commandée par le roi en, personne; il était assisté de Paul Tomory, archevêque de Kalocsa, l'un de ces prélats guerriers dont la Hongrie offre de nombreux exemples, de Georges Szapolyai et de Pierre Perenyi, évêque de grand Varadin (Nagy Varad). Perenyi eût voulu temporiser, attendre les secours qui venaient de la Croatie et de la Transylvanie. La fougue de Tomory décida la lutte. « Tomory, superbe capitaine, pourquoi astu quitté ton siège épiscopal? la gloire, la fleur de notre patrie ne serait par morte avec toi », s'écrie le poëte Kisfaludy. Le début du combat parut favorable aux Magyars : Soliman avait décidé que les premiers rangs de son armée céderaient à la cavalerie hongroise et que la masse se refermerait sur elle; les Magyars, arrivés à bonne portée, furent écrasés par l'artillerie ottomane ; obligés de reculer ils se précipitèrent dans les marais, où beaucoup d'entre eux furent engloutis. Le roi avait disparu ;
â4â CHAt»lTRE XlV.
Paul Tomory avait été tué; sept prélats, vingt-deux magnats, vingt-deux mille hommes restaient sur le terrain (26 août 1526).
La route de Bude était ouverte aux envahisseurs; ils pénétrèrent dans la capitale après avoir ravagé tout le pays sur leur passage; les richesses que Mathias Gorvin avait entassées dans son palais et dans sa bibliothèque furent pillées ou livrées aux flammes. Les statues descendirent le Danube et allèrent orner les places publiques de Gonstantinople : puis le flot de l'invasion se retira peu à peu, laissant derrière lui une contrée couverte de sang et de ruines. Avec Louis II finit la vie indépendante de la Hongrie. Durant la période antérieure à Tavénement de la maison d'Autriche, ce royaume avait eu vingt-trois princes de la dynastie d'Arpad et quatorze de diverses maisons. Désormais, il va osciller entre l'Autriche et la Turquie jusqu'au jour où, par la force du sentiment national, il reprendra une existence autonome.
LES EMPEREURS AUTRIGHIEIYS.
Maximilien I" (1493-1519); les mariages autrichiens. — Ferdinand I* (1519-1564) ; la réforme en Autriche. — Maximilien, U (1564-1576). — Rodolphe II (1576-1612); la contre-réformation dans les états héréditaires. — Mathias (1612-1619) ; Ferdinand II (1619-1637) ; Ferdinand III (1637-1657) ; inûuence des jésuites.— Léopoldl*"- (1656-1705) ; siège de Vienne, Sobieski (1683). — L'Autriche sous Léopold I" ; l'armée; les finances. — L'administration; la Législation; les lettres. — Joseph II (1705-1711); Charles VI (1711-1740); la Pragmatique sanction.
Maximilien I** (t4fllS-tftifll)) le« mariages autrielileii0.
C'est du règne de Maximilien (1493-1519) que date la véritable grandeur de la maison d'Autriche ; il réunit dans sa main tous les domaines de sa famille : l'Autriche proprement dite, la Styrie, la Garinthie, la Garniole et le Tirol; il tient la mer par Trieste et Fiume. En 1500, à la mort de Léonard, dernier descendant de la ligne cadette des comtes de Goricà, il hérite de Gorica, de Gradiska, de Mitterbourg, du Pusterthal. Ses luttes avec Venise lui firent perdre pour quelque temps (1507) celles de ses possessions qui touchaient au littoral de l'Adriatique; mais il ne tarda pas à les recouvrer; il envahit même une partie du territoire de la république. Gomme empereur d'Allemagne, l'intérêt principal de son règne est dans sa lutte avec la France qui lui dispute la succession des ducs de Bourgogne* Nous n'avons pas ici à nous occuper de cet épisode^ qui appartient à l'histoire générale. Les grande»
affaires européennes où Maximilienfut mêlé, les fantaisies d'un tempérament tour à tour chevaleresque et mystique qui lui firent un jour rêver d'obtenir la tiare pontificale, ne le détournèrent point de l'intérêt des États héréditaires. Il s'efforça de faire de l'Autriche un électorat; ses tentatives échouèrent contre l'opiniâtreté des princes allemands. Les électeurs réunis à Francfort s'engagèrent mutuellement à ne pas admettre de membre nouveau dans leur collège; l'empereur dut renoncer à ses projets ; ainsi cette maison, qui devait garder pendant tant de siècles la couronne impériale resta pour jamais exclue du corps qui la décernait. Si plus tard les empereurs firent partie du collège électoral, ce fut à titre de rois de Bohême.
C'est sous Maximilien que la Suisse, — après une lutte pendant laquelle les confédérés avaient envahi les pays souabes et le Tirol, avaient détruit deux cents villages ou châteaux et fait périr plus de vingt mille hommes, — fut définitivement dégagée de toute obligation envers la maison d'Autriche et l'empereur (paix de Bâle, 1499). L'Autriche ne pouvait qu'augmenter sa puissance en la concentrant. En 1505, après l'extinction de la ligne mâle des "Wittelsbach, Maximilien intervint dan s la guerre de la succession bavaroise et se fit payer son intervention entre les compétiteurs qui se disputaient cet héritage par la cession d'un certain nombre de villes, parmi lesquelles Kufstein, depuis célèbre par sa forteresse, et des seigneuries de Rottenberg et de Kitzbûhl. Ainsi la maison d'Autriche prenait position sur les sources de l'Isonzo et sur celles de la Drave. L'ensemble des pays autrichiens, en dehors de la Bohême et de la Hongrie formait alors un arc de cercle qui étreignait tout le midi de l'Allemagne, depuis les frontières de la Bohême et de la Silésie jusqu'à celle de la Suisse. Les possessions disséminées en Souabe, en Alsace et dans la Forêt Noire assuraient en outre l'influence autrichienne dans la vallée du Haut-Rhin et du Haut-Danube. Considéré en dehors des annexes d'Allemagne, ce petit État autrichien, image réduite de l'Autriche future, comprenait des Allemands, des Slaves (les Slovènes) et des Italiens.
Mais, alors, comme aujourd'hui, les Allemands dominaient^ grâce au voisinage de l'Allemagne, à la ténacité de leur race, et au prestige de la couronne impériale.
Lorsqu'à la diète de Cologne (1512) l'Allemagne fut divisée en dix cercles, les possessions autrichiennes constituèrent Tun de ces cercles. Il va de soi que ni la Bohême ni la Hongrie, royaumes indépendants,- ne furent compris dans les cercles de l'empire. Maximilien cependant ne négligea rien pour identifier l'intérêt des Habshourgs et l'intérêt allemand. A la diète tenue en 1506, il déclarait « qu'il espérait bien apporter à l'empire germanique les couronnes de Bohême et de Hongrie, si on lui venait en aide et si les Hongrois étaient réduits à l'obéissance. » L'organisation intérieure du cercle autrichien fut réglée par une diète réunie à Innsbrûck en 1 5 1 8 . Dès 1 50 1 , Maximilien avait établi à Vienne un collège de gouvernement (hofrathscollegium) qui surveillait l'administration du cercle et qui assistait l'empereur dans l'expédition des affaires de l'empire; ce collège finit par s'occuper exclusivement des affaires allemandes, et sous Ferdinand II il devint, sous le nom de Reichshofrath, la seconde institution de l'État germanique. On sait comment par d'illustres alliances Maximilien amena au plus haut point la puissance de la maison d'Autriche *.
Par son mariage avec Marie de Bourgogne (1477), il prépara la domination de Charles-Quint sur l'Espagne, les Indes et l'Italie méridionale ; mais ce mariage n'eut pas d'influence directe sur le sort de l'Autriche proprement dite. C'est par les mariages conclus avec la maison qui régnait alors en Bohême et en Hongrie que furent préparés les éléments de l'État autrichien tel qu'il existe aujourd'hui.
* On a souvent cité le distique célèbre :
Bella gérant fortes : tu felix Austra nube;
Nam quœ Mars aliis, dat tibi régna Venus.
On Ta attribué à Mathias Gorvin ; mais nous ignorons sur quel fondement et nous n'avons pu découvrir qui en est Tauteur.
En 1515, fidèle à la politique matrimoniale de sa race^Maximilien négocia' le mariage de ses petits-enfants, Ferdinand et Marie d'Autriche avec les enfants de Vladislav, roi de Bohême et de Hongrie, Louis et Anna. En 1515, Vladislav et son frère Sigismond de Pologne firent à Vienne une visite fastueuse où furent renouvelées les anciennes conventions d'héritage entre l'Autriche, la Hongrie et la Bohème. La fortune servit plus encore que la politique les convoitises de la maison d'Autriche. Tout devait la favoriser, jusqu'à ce sanglant désastre de Mohacz, qui faillit pourtant être si fatal à la chrétienté (1526). Grâce à ces traités et à leurs résultats, l'Autriche allait devenir l'un des facteurs les plus importants de l'équilibre européen. Malheureusement le rôle qu'elle joue en Europe à partir du seizième siècle a trop fait oublier l'histoire intérieure des peuples entraînés dans sa destinée.
L'épisode le plus important du règne de Maximilien dans les provinces héréditaires fut, outre les invasions des Vénitiens, des Suisses et des Ottomans (1509), la guerre des paysans qui éclata en Gamiole et s'étendit bientôt sur les provinces voisines. Contemporaine de la révolte des Bosza en Hongrie (1515), cette guerre fut provoquée par la famine et par les exactions d'une noblesse égoïste. Les paysans Slovènes de la Garniole avaient pris pour cri de ralliement ces mots : stara pravda (l'ancien droit) et déclaraient comme les Kurucz magyars qu'ils ne se révoltaient pas contre le souverain, mais contre les États. L'insurrection passa des parties Slovènes aux parties allemandes de la Styrie et de la Garniole; les paysans mirent sur pied une armée qui, si l'on en croit les contemporains, atteignit jusqu'au chiffre de quatre-vingt mille hommes; elle répandit partout la terreur; les châteaux furent pris, les nobles pendus. Gomme en Hongrie, la répression fut impitoyable.
Maximilien, toujours besoigneux, convoqua souvent les diètes des États héréditaires pour leur demander des subsides qui lui furent plus d'une fois refusés. Les provinces étaient pauvres; mais leur souverain l'était plus encore : «Ce
qu'il y a de plus misérable, c'est notre pauvreté! », s'écriait-il, après une guerre malheureuse contre Venise. Il dut finir par prendre l'engagement de ne faire aucune guerre sans l'assentiment des États. Sous son règne les diverses provinces commencèrent à délibérer de leurs intérêts commune dans des diètes générales où elles envoyaient leurs délégués. Ainsi, en 1502, on voit la Haute et la Basse Autriche, la Styrie, la Garinthie et la Garniole représentées à la diète de Wiener Neustadt.
Maximilien mourut en 1519; il fut enterré dans la ville d'Innabrûck dont il avait fait sa résidence favorite. Grand chasseur, il avait pris le Tirol en affection à cause de ses montagnes et de ses chamois; certains épisodes des chasses impériales ont revêtu plus tard un caractère légendaire. De tous les souverains autrichiens il n'en est aucun, depuis Rodolphe, qui ait laissé un souvenir aussi populaire. Lui-même avait pris soin de se recommander à la postérité dans les deux poèmes du Theuerdank et du Weiz Kunig qu'il inspira, et peut-être écrivit en partie. Il aimait les artistes et les savants ; il protégea la Sodalitas Danubiana^ sorte (d'académie que l'humaniste Conrad GelteS avait fondée à Vienne.
De ses deux femmes légitimes, Marie de Bourgogne et Blanche de Milan, Maximilien n'avait eu qu'un fils, Philippe le Beau, mort en 1500 ; en revanche, diverses concubines lui avaient donné quatorze enfants naturels. Les deux fils de Philippe le Beau furent Gharles-Quint et Ferdinand P' ; ils devaien^t se partager l'empire de l'Europe et porter le nom de l'Autriche jusque dans les savanes du Nouveau Monde.
VerdliMBd X" (tfttfl»-Ifte4:] ; 1» réforme en Aotrlelie.
Ferdinand P"" (1519-1564) avait été élevé en Espagne, et son frère Gharles-Quint dans les Pays-Bas. Les deux princes étaient également éloignés des États héréditaires lors de la mort de leur aSeul Maximilien ; les provinces
furent proYisoirement gouvernées par des lieutenants. Charles fut élu empereur le 1" juin 1519 ; en 1521, à Worms, les deux frères s'entendirent pour partager leurs domaines ; TAutriche, la Styrie, la Garinthie et la Garniole furent adjugées à Ferdinand. L'empereur eut l'Autriche antérieure, le Tirol, Gorica, le Frioul, Trieste. Mais les États de Garniole et de Garinthie réclamèrent contre un partage qui modifiait les frontières de ces deux provinces ; Gharles abandonna à son frère les districts contestés; il finit même par renoncer aux possessions d'Allemagne. Mais il se réserva le titre de duc d'Autriche; Ferdinand eut celui de lieutenant impérial. Ge prince, à moitié espagnol, ne fut pas reçu sans défiance dans un pays où il était inconnu; les conseillers étrangers qu'il amena avec lui étaient fort impopulaires : il y eut des troubles à Vienne, et les têtes des chefs rebelles, Eicinger et Pucheim, tombèrent sur l'échafaud (1522).
Le 27 mai 1521, Ferdinand célébra à Linz son mariage avec la princesse Anna, sœur de Louis, roi de Hongrie et de Bohême; en même temps Louis, alors âgé de quinze ans, épousait Marie, sœur de Ferdinand. G'était l'elécution du plan matrimonial savamment préparé par Maximilien. Toutefois ce double mariage ne garantissait pas d'une façon absolue la possession des deux couronnes de Bohême et de Hongrie; elle dépendait du consentement des états de ces deux royaumes. La Hongrie et la Bohême, même après avoir accepté le gouvernement d'un prince étranger, entendent rester absolument distinctes du groupe des états autrichiens ; elles n'ont de commun avec lui que la personne du souverain. Il se fait couronner à Prague et à Bude et jure de maintenir les privilèges des deux royaumes ; l'histoire de la Bohême et de la Hongrie ne doit donc pas être confondue avec celle des états héréditaires. Elle sera étudiée à part avec tous les développements qu'elle réclame.
Pour le moment, nous n'avons à raconter ici que l'histoire du groupe autrichien et de ses princes depuis l'avénement de Ferdinand I*' jusqu'à la mort de Gharles YI,
qui, par la Pragmatique sa/action^ fera faire un pas décisif à Tunité de la monarchie autrichienne.
Le nom de Ferdinand I^>' pâlit singulièrement à côté de celui de Charles-Quint. Et pourtant de cet empire de Gharles-Quint, où le soleil ne se couchait pas, il ne reste aujourd'hui qu'un souvenir. Le règnç de Ferdinand est le point de départ d'un état qui joue encore aujourd'hui un rôle important dans les destinées de l'Europe. La branche espagnole de la maison de Habsbourg atteint l'apogée de sa puissance avec le traité de Gâteau-Gambraisis (1559). Le traité de Vervins marque déjà son déclin (1598). La branche autrichienne, grâce à la possession des états héréditaires, de la Bohême et de la Hongrie et de la couronne impériale, accroît sans cesse sa puissance; c'est à elle qu'est réservé l'honneur de renverser au début de notre siècle le révolutionnaire couronné qui croyait avoir renouvelé la monarchie de Gharles-Quint.
Roi de Bohême et de Hongrie en 1526, Ferdinand fut élu roi des Romains en 1531, malgré les répugnances du parti protestant ; désormais la couronne impériale ne sortira plus de la maison d'Autriche. Le soin des deux royaumes et de l'empire n'empêcha pas le successeur des Habsbourg de continuer à arrondir leur domaine héréditaire. A la suite de la guerre de Smalkalde, il annexa la ville de Constance, qui avait été mise au ban de l'empire pour avoir adhéré à la ligue des princes protestants ; il acheta aux comtes de Bregenz et de Thengen les comtés du même nom. Malgré son attachement au catholicisme, Ferdinand ne put empêcher la réforme de pénétrer dans ses états. Gomme en Allemagne, la prédication de l'évangile nouveau coïncida avec une formidable guerre de paysans; Salzbourg, la Styrie, le Tirol se soulevèrent. Une assemblée populaire, réunie en 1525 àMéran, rédigea un programme qui étonne encore aujourd'hui par sa hardiesse, a Dans le Tirol , disait-il, il n'y aura désormais qu'une loi indigène; plus de droit romain, étranger et inintelligible au pauvre peuple. Le gouvernement siégeant ^ Innsbruck sera uniquement composé de fonctionnaires
indigènes, — cet article était particulièrement dirigé contre les Espagnols que Ferdinand avait amenés avec lui.— Il n'y aura aucune acception de personnes devant les tribunaux ; les évèques, les monastères et les ordres mendiants seront supprimés ; il sera interdit aux curés de cumuler plusieurs paroisses; l'excédant des revenus ecclésiastiques sera appliqué aux pauvres. Les biens du clergé seront sécularisés. Les revenus des monastères seront recueillis par les agents du prince et employés pour les besoins du pays. Le prince ne nommera que les agents des finances; les fonctionnaires judiciaires seront nommés et destitués par le peuple. La chasse et la pêche seront libres. Les grandes sociétés commerciales seront dissoutes, afin que le prix des denrées baisse. Toutes les douanes, sauf les douanes princières, seront supprimées ; les droits de fiscalité, les corvées, supprim es également ; Tégalité des poids et des monnaies sera décrétée. » Les paysans avaient grand soin de déclarer qu'ils combattaient contre les classes privilégiées et non contre leur prince : Ferdinand dut céder; il accorda aux factieux une amnistie et l'exécution de ceux des a/rticles de Méran^ qui ne concernaient pas les biens ecclésiastiques.
Dans les autres provinces du groupe héréditaire, la réforme fit également des progrès rapides; dans l'Autriche proprement dite, elle avait dès 1520 de fervents adeptes. Trente ans après, on n'osait plus célébrer à Vienne la procession de la Fête-Dieu. Deux cents paroisses restaient vacantes; deux cent soixante-huit étaient devenues protestantes. Même progrès en Styrie: en 1552, la procession de la Fête-Dieu est supprimée à Grratz. En Garniole, chez les populations slovènes, la réforme a pour résultat l'émancipation de la langue nationale : sous la direction de Primus Truber, un certain nombre d'ouvrages théologiques en langue slave sont imprimés àTubingue. Truber entreprend une traduction des livres saints. Les nouvelles doctrines pénétrèrent jusqu'à Triesteetà 6orica; en Tirol, la secte des anabaptistes faillit amener une nouvelle révolte des paysans. Les diètes se firent à diverses reprises les
interprètes dubesoin de liberté de conscience qui tourmentait les âmes. Ferdinand I«% qui avait commencé par interdire la Bible de Luther, dut finir par autoriser la communion sous les deux espèces.
C'est pour lutter contre la réforme qu'avait été instituée la Société de Jésus ; elle ne pouvait tarder à s'introduire dans les pays autrichiens. Les jésuites s'établirent à Vienne en 1552, en Styrie en 1564, dans le Tirol en 1560. Vers la même époque (1547), Ferdinand établissait la censure dans ses domaines. C'est sous son règne qu'eut- lieu, dans le Tirol, le fameux concile de Trente (1545-1563). Il en fut le défenseur temporel et le protecteur attitré. Il vit à diverses reprises ses états ravagés par les Turcs; Vienne fut assiégée par eux en 1529; trente ans plus tard, la Garniole fut cruellement ravagée. Au milieu de ces épreuves, Ferdinand eut du moins la consolation de voir son fils Maximilien élu roi des Romains et de le faire couronner roi de Bohême et de Hongrie. Le droit de primogéniture n'était pas encore établi d'une manière absolue dans la maison d'Autriche; Ferdinand partagea entre ses trois fils les états héréditaires : Maximilien II eut l'Autriche; Ferdinand, le Tirol; Charles, la Styrie, la Carinthie et la Garniole. Ces branches collatérales ne s'éteignirent qu'au siècle suivant. En 1665, Léopold I*' réunit de nouveau toutes les provinces autrichiennes. On a loué le caractère de Ferdinand I" : il avait reçu une éducation distinguée; il savait à fond les langues espagnole, alle^ mande et française ; il aimait les littérateurs et les savants. Catholique sincère, il n'était point d'un fanatisme exagéré ; il eût fait peut-être un bon prince pour les états héréditaires; mais, imbu du génie de l'absolutisme, il ne comprit point la constitution de la Bohême et de la Hongrie, et il fut pour ces deux pays un roi plus que médiocre : la Bohême surtout a conservé de lui un détestable souvenir. C'est à son règne que remonte la première institution commune à l'ensemble des provinces et des royaumes, celle du conseil supérieur de guerre. En effet, c'est moins une union qu'une alliance défensive que la Hongrie, la
Bohême et l'Autriche avaient cherchée dans la personne d'un même souverain.
HaYlmllIen II (i5«4>tft9e).
Maximilien II (1564-1576) fut un prince libéral et tolérant, pour son époque. Il avait eu pour précepteur un savant éclairé, Wolfgang Schiefer (Severus) qui était secrètement attaché aux doctrines du protestantisme. Ferdinand avait éloigné ce maître suspect du jour où il avait découvert la faiblesse de son orthodoxie ; mais il Tavait remplacé par CoUatin, qui était loin d'être un fervent catholique. Pour corriger ces fâcheuses influences, il avait envoyé son fils achever son éducation en Espagne ; il avait même songé à l'exclure de sa succession : c'est par un sentiment de défiance à son égard qu'il avait partagé ses états entre Maximilien et sefi deux frères Charles et Ferdinand. Ces trois princes ne pratiquèrent pas dans leurs états une
égale tolérance.
Maximilien montra vis-à-vis delà réforme un esprit fort
libéral; il fut en correspondance avec Melanchton, entretint même à sa cour un prédicateur luthérien et excita plus d'une fois les soupçons de la cour de Rome. Il écrivait à propos de la Saint-Barthélémy : « J'ai appris avec un profond chagrin que le roi de France, mon beau-fils ^, a pu se laisser entraîner à ce honteux bain de sang. Plût à Dieu qu'il m'eût consulté à ce sujet. Il ne se serait pas comporté ainsi avec mon assentiment..,. Les choses de la religion ne doivent jamais être tranchées avec le glaive. Aucun homme honnête, craignant Dieu et ami de la paix, ne saurait le prétendre... Que l'Espagne et la France agissent comme elles l'entendent, elles auront à répondre devant Dieu. Pour moi, je veux vivre en honnête homme et en chrétien ; ainsi faisant je me soucie peu de ce monde misé-
^ Charles IX avait épousé en 1570 la seconde fille de Maximilien, Elisabeth d'Autriche.
rable. » Cependant il refusa de chasser les jésuites dont les états d'Autriche demandaient l'expulsion; il ne permit qu'aux nobles de faire célébrer sur leurs terres le culte réformé et il exclut les villes de la liberté de conscience ; il avait épousé sa cousine Marie, fille de Charles-Quint, qui, fidèle au génie espagnol, éleva leurs enfants dans Thorreur de l'hérésie. Deux de ses fils, Rodolphe et Mathias, régnèrent après lui. De son vivant, il avait fait couronner l'aîné, Rodolphe, comme roi de Hongrie (1572) et de Bohème (1575). En 1572, lors de l'extinction de la dynastie jagellonne, une partie de la noblesse avait appelé Maximilienaii trône de Pologne ; mais la majorité lui préféra le Transylvain Etienne Batory.
Rodolphe II (ift9ll-tOtt) ; 1» eontre-réfformallon dttii0 les étals hérédIUiIres.
Rodolphe II (1576-1611) se souvint plus de la dévotion étroite de sa mère que de la tolérance paternelle. Il ressembla par plus d'un côté à Philippe II. Il eut le fanatisme farouche et le caractère morose de ce prince, mais non pas sa force de volonté. Il s'est rendu célèbre par son amour pour les sciences occultes et par son opiniâtre indolence. Il avait choisi pour sa résidence la ville de Prague qui lui doit une partie de sa splendeur ; il y vécut retiré dans son château de Hradcany, entouré d'astronomes et surtout d'astrologues. Il avait appelé auprès de lui Kepler, qui dressa les tables astronomiques appelées Rudolphines ; Tycho-Brahé, qui joignait à des connaissances réelles un penchant regrettable pour l'alchimie et l'astrologie. Des rêveries dangereuses finirent par troubler la raison du trop faible empereur. Ses frères se décidèrent à proclamer l'un d'entre eux, Mathias, comme chef de la maison. Mathias s'arma contre Rodolphe et obtint en 1608 le titre de gouverneur de l'Autriche, de la Moravie et de la Hongrie.
Le règne de Rodolphe fut dans les États héréditaires signalé par une guerre de paysans ; elle eut pour motif ou
pour prétexte la revendication de la liberté de conscience et des griefs agraires qui, durant toute cette période, coïncident constamment avec les griefs religieux. L'évèque Khlesl, administrateur des deux diocèses de Vienne et de Wiener-Neustadt, travailla énergiquement à arrêter les progrès de la réforme. Les jésuites firent de leur mieux pour l'assister. On a souvent cité le distique farouche que Tun d'entre eux adressait à l'empereur en 1581 :
Utere jure tuo, Cœsar, servosque Lutheri Ense, rota, ponto, funibus, igné ne
neca!
En Styrie, l'archiduc Charles ne fut pas moins zélé pour la restauration du catholicisme ; il établit les jésuites à Gratz et l'on put, en 1572, reprendre dans cette ville les processions suspendues depuis vingt ans ; la noblesse luthérienne protesta en vain : le culte de Marie propagé par les jésuites devint le signe de ralliement des contre-réformateurs. Une imprimerie catholique fut établie à Gratz; une Université qui existe encore aujourd'hui fut fondée dans cette ville pour l'enseignement des jésuites (1586). Les nobles furent forcés, sous peine de disgrâce et même de châtiment (schwœrer Ungnad und Straf) d'y envoyer leurs enfants, auxquels il était interdit d'aller s'instruire aux écoles hérétiques de l'Allemagne. Les bourgeois, les paysans, les diètes ne cessèrent de harceler de leurs réclamations l'archiduc Charles, qui mourut de fatigue et de chagrin (1591), Son œuvre fut dignement continuée par son successeur Ferdinand (1591-1637), depuis empereur, et roi de Bohême et de Hongrie. Dans un pèlerinage à Loreto, ce prince avait fait vœu d'exterminer l'hérésie; il tint parole. Il commença par chasser de Gratz et des villes tous les prédicateurs protestants, s'empara de leurs écoles, brûla leurs livres et obligea les réformés à vendre leurs biens et à émigrer. Les capucins furent appelés dans le pays pour aider les jésuites à ramener le peuple aux bonnes doctrines. La liberté de conscience fut étouffée pour longtemps ; plus tard, Ferdinand eut l'occasion d'appliquer sur une plus grande échelle à la Bohême les
procédés de conversion dont il avait fait l'expérience en Styrie.
En Autriche, l'archiduc Mathias, une fois gouverneur, dut transiger avec les réclamations des États et renouveler les dispositions de Maximilien II, qui accordaient la liberté de conscience aux terres seigneuriales, mais non pas aux villes. DansleTirol, l'archiduc Ferdinand — qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Ferdinand II — travailla non moins activement que son homonyme à la restauration du catholicisme; cette province lui dut une législation (Landesordnung) qui fut en vigueur pendant plus de deux siècles , un meilleur système de monnaies et d'heureuses mesures pour le développement du commerce et de l'industrie. Il fonda au château d'Ambras, près d'Innsbrûck, la fameuse collection ambrasienne, depuis transportée à Vienne. Elle atteste encore aujourd'hui les goûts chevaleresques et l'esprit artistique de ce nrince éclairé.
Mathias (tett-tetfl») ; Verdlnand II (tetfl»-ieS9); Verdlnand III (t«S«-t«ft9) 3 Inlluenee des Jésulle».
Rodolphe ne s'était jamais marié; son frère Mathias lui succéda en Autriche, en Bohême et en Hongrie ; il était doué d'une avidité insatiable et d'une activité qui formaient un contraste frappant avec l'indolence de son frère ; il eut pour principal ministre et confident le cardinal Khlesl, archevêque de Vienne , qui avait mené avec vigueur la contre-réformation des pays autrichiens. Tout l'intérêt du règne de Mathias (1612-1619) est dans les événements de Bohême et de Hongrie ; le rôle qu'il y joua permet d'apprécier la médiocrité d'un caractère qui n'était pas à la hauteur de son ambition ; il est plus facile de convoiter le pouvoir que de bien l'exercer. Sans héritier direct, Mathias fut avant tout préoccupé d'assurer son héritage à sa famille et de régler l'ordre de succession. Il
choisit pour héritier son cousin Ferdinand, de la ligne styrienne; il obtint de ses frères Maximilien et Albert, et même du roi d'Espagne, un acte de renonciation. Ainsi Théritage de. deux grands royaumes n'était déjà plus pour les Habsbourgs qu'une affaire de famille. Il est vrai que les états de Bohême et de Hongrie ratifièrent cet arrangement. Ferdinand fut couronné roi de Hongrie le 8 juin 1617 et roi de Bohême le 16 mai de Tannée suivante.
On peut s'étonner de la facilité avec laquelle ces transactions sont acceptées par les deux royaumes ; mais il ne faut pas oublier que la Bohême et la Hongrie sont deux pays essentiellement aristocratiques; la noblesse aime mieux obéir à des étrangers que de voir régner un des siens, fût-ce même un Mathias Gorvin ou un Podèbrad. D'autre part, en présence de la menace toujours présente d'une invasion musulmane, les deux pays sentent instinctivement qu'ils ont intérêt à s appuyer sur les princes d'une maison déjà puissante par elle-même, et qui peut, au besoin, mettre au service de ses sujets les forces de l'Allemagne tout entière. Malheureusement, la maison d'Autriche prend trop au sérieux ce rôle de protectrice de la chrétienté et s'identifie complètement avec l'intolérance catholique; les réformés, quelle que soit leur origine, qu'ils procèdent de Hus, de Luther ou de Calvin, sont pour elle des ennemis aussi odieux que les musulmans et plus faciles à combattre. Et, comme elle identifie l'esprit d'indépendance avec l'hérésie, elle étouffe toutes les libertés .et fait de l'absolutisme la base de sa politique.
Ferdinand II (1619-1637) est le premier représentant de ces monarques autrichiens, dévots et despotes, dont le type s'est perpétué presque sans interruption — Joseph II excepté — jusque dans la première moitié de notre siècle. Il avait fait ses études à Ingolstadt, sous la direction des jésuites et de son oncle, le pieux Guillaume de Bavière; il avait à diverses reprises manifesté l'intention de se faire jésuite; nous avons vu plus haut comment il mit en pratique dans son gouvernement de Styrie les maximes qu'il avait reçues de ses instituteurs. La Bohème et la Hongrie
offrirent bientôt un champ plus Taste à son zèle religieux. Pour se procurer les ressources nécessaires à la guerre contre les Tchèques, il mit la Haute-Autriche en gage aux mains de la Bavière. Le gouverneur bavarois Herberstorf eut recours aux moyens les plus violents pour rétablir le catholicisme dans cette province. Les paysans attachés aux doctrines de la réforme se soulevèrent ; ils voulaient, suivant une chanson du temps, devenir maîtres chez eux, gouverner leur pays, comme faisaient les Suisses. Ils avaient pour chef un ancien soldat, le chapelier Fadinger; il réunit jusqu'à soixante-dix mille hommes et prit le titre de capitaine en chef de l'armée chrétienne. Il organisa ses troupes, les fournit d'artillerie et montra dans une lutte inégale de véritables talents militaires. Blessé au siège de Linz (1627), il mourut peu de temps après; il eut pour successeur dans le commandement des révoltés le chevalier Wiellinger qui fut battu par le général Pappenheim, l'un des héros de la guerre de Trente ans. L'armée des paysans se dispersa peu à peu ; les principaux chefs, Wiellinger notamment, périrent sur l'échafaud; un délai de quatre semaines fut accordé aux rebelles poui* changer de religion; mais bien des conversions ne furent pas sincères, et l'esprit de la réforme^ subsista à'Il'état latent dans la plupart des communes.
Le règne de Ferdinand II fut l'âge d'or de l'église catholique; il fonda seize collèges de jésuites, itistitua des couvents pour les barnabites, les capucins, les camaldules, les augustins, les bénédictins; il augmenta les biensd clergé. Strict observateur des vertus chrétiennes, il se plaisait à pratiquer vis-à-vis des ipauvres cette charité pleine d'ostentation qui se concilie fort bien avec la cruauté envers les hérétiques. Son second fils, Léopold-Guillaume, destiné à l'église, avait dès l'âge de onze ans été doté de deux évêchés et de quatre abbayes. Ferdinand avait réuni dans sa main tous les états du groupe héréditaire; en 1623, il céda l'Autriche antérieure et le Tirol à son frère Léopold, Tépoux de la belle et intelligente Claudia de Médicis ; cette province fit retour en 1665 à l'empereur Léopold I", et
HIST. DE L'AUTRICHE. lî
â58 CHAPITRE XV.
depuis elle n'a plus — sauf pendant les guerres contre Napoléon — . été détachée de TAutriche.
Ferdinand II léguait à son successeur Ferdinand III (1637-1657) la suite de cette guerre de Trente ans, qui devait porter une rude atteinte au prestige de la maison d'Autriche en Allemagne. Nous n'avons pas à en raconter ici les péripéties ; on verra plus loin quel en fut le contrecoup en Bohême et en Hongrie. C'est pendant cette guerre ^[u'on vit apparaître en Allemagne le fameux pamphlet de Hippolytus a Lapide (Philippe Ghemnitz) sur la situation du saint Empire romain. D'après cet opuscule, le seul moyen de sauver l'empire d'une ruine certaine était d'exclure l'Autriche de l'Allemagne. Elle n'y avait jamais exercé qu'une funeste influence; elle n'était devenue puissante qu'aux dépens de l'empire; elle devait maintenant en sortir et laisser l'Allemagne s'organiser en fédération sous la tutelle de la France et delà Suède, etc. La paix de Westphalie, en assurant la liberté de conscience à l'Allemagne, ne stipula rien en faveur des sujets autrichiens, sauf pour la Silésie; la libre expansion du protestantisine dans cette province, naguère si hostile aux hussites, devait rendre plus facile sa séparation d'avec la Bohême et son assimilation par la monarchie prussienne. Il est inutile de rappeler que par le traité de Munster, Ferdinand III dut céder ses possessions d'Alsace au roi de France. La contreréformation fut poursuivie dans les pays héréditaires avec plus d'énergie que jamais : la Haute-Autriche, malgré les efforts du souverain qui avait consacré ses états à la Vierge, montra dans son attachement aux doctrines de la réforme une ténacité remarquable; en 1645, quand Vienne fut menacée par les Suédois, les mécontents leur envoyèrent des émissaires pour s'entendre avec eux 'sur une action commune ; un certain nombre de familles nobles durent vendre leurs biens et émigrer pour garder la foi qu'elles avaient choisie. Une insurrection de paysans fut rigoureusement réprimée. Ferdinand III n'était pourtant pas un prince cruel ou peu éclairé; l'ambassadeur de Venise, Giustiniani, le représente dans sa correspondance comme un souverain intelligent,
doux et modéré. Il suivit, sans les exagérer, les idées de son temps et les traditions de sa dynastie. Ferdinand III vit, de son vivant, Taîné de ses fils, Ferdinand, élu en Hongrie et couronné en Bohême. La mort prématurée de ce prince (1654) laissa les deux couronnes à son frère Léopold r*", dont le long règne (1657-1705) occupe toute la seconde moitié du dix-septième siècle.
Léopold !•' (1«S9-19«S); uiége de iTlenne, Sobleiikl (l«S3)«
L'état autrichien était à Tavénement de Léopold (1657) beaucoup moins considérable qu'il ne Test aujourd'hui. La Galicie appartenait encore à la Pologne ; les côtes de ristrie, de la Dalmatie, les îles, depuis Rieka (Fiume) jusqu'à Cattaro, à la république de Venise ; Brixen et Trente n'étaient rattachées au Tirol que par un lien assez lâche de vassalité: le Tirol lui-même appartenait encore à la branche cadette de la maison d^Autriche ; un tiers à peine de la Hongrie démembrée était soumis au roi ; en revanche, la Bohême comprenait encore la plus grande partie de la Silésie, aujourd'hui prussienne, avec les principautés de Breslau, d'Oppeln et de Ratibor. Nous négligeons à dessein les possessions éparses en Allemagne. En J665, Léopold acquit le Tirol, à la mort du dernier prince de la branche cadette; il recueillit en outre une somme de plus d'un million de florins, considérable pour ce temps là. Les victoires du prince Eugène remirent en son pouvoir, presque toute la Hongrie, la Croatie, la Slavonie et la Transylvanie. L'ensemble des états autrichiens qui ne comprenait que six mille huit cents milles carrés à l'avènement de Léopold, s'élevait à sa mort (1705) à neuf mille cents milles carrés.
Le prince qui avait accru de près d'un tiers le patrimoine de ses aïeux, n'était pourtant point d'un tempérament guerrier, et ne commanda jamais une armée; élevé sous la direction des jésuites Muller et Neidhard, (Nitardi) il avait été destiné à l'état ecclésiastique. Son
père prédisait qu'il ferait un excellent évêque. Il porta sur le trône les qualités et les défauts de la profession qu'il aurait dû embrasser, une grande pureté de mœurs, une timidité farouche, un esprit d'intolérance inexorable. La décision manquait absolument à son caractère; il obéissait aux influences divergentes de ses conseilUers, Auersperg, Zinzendorf, Schwarzenberg, Hocher, MontecucuUi, notamment de son confesseur, le jésuite MuUer, que Puffendorf appelle « un pédant d'école, n'entendant rien aux affaires », du capucin Sinelli, du jésuite Menegatti, et du franciscain espagnol Spinola, qui rêvait de réunir dans une confession mixte les protestants et les catholiques. Les relations si curieuses des ambassadeurs vénitiens sur la cour de Léopold, constatent que l'influence des ecclésiastiques y dépassait singulièrement les limites du domaine spirituel. Ami passionné des jésuites, il rêvaiî, comme Louis XIV, de faire dominer dans ses états la foi catholique. Il menait dans la burg de Vienne une vie triste, monotone et solennelle, qui contrastait singulièrement avec celle du roi-soleil. L'étiquette espagnole pesait sur cette cour aussi sombre que celle de l'Escurial. La musique, la peinture et les lettres, l'étude ou la pratique de certains arts mécaniques, l'alchimie et l'astrologie charmaient seules cette vie somnolente. On trouva plus d'une fois aux portes du palais un placard ainsi conçu: Leopolde^ sis Cœsar et nonmusicus^ sis Cœsar et non jesuita. La rigueur du prince n'excluait pas un certain esprit de bienveillance paternelle, de bonhomie, dans les audiences et les rapports avec les pauvres ; en revanche, une impitoyable cruauté châtiait ceux qui osaient attenter au pouvoir du souverain. « Léopold résumait en lui et portait à leur comble les défauts de ses ancêtres, sans avoir leur grandeur; la hautaine lèvre autrichienne, devenue chez lui une difformité véritable, faisait de son visage la caricature de Charles Quint »^ Le buste que l'on voit aujourd'hui à Vienne dans
^ SayouSt
TAmbraser Sammlung, offre une physionomie d'une laideur à la fois repoussante aux yeux et antipathique à rimagination. Léopold fonda deux universités, Tune à Breslau, Tautre à Innsbrûck. Il réforma les tribunaux, substitua la langue allemande à la langue latine, et établit à Vienne une police régulière.
En laissant de côté le rôle que Léopold joue comme empereur d'Allemagne dans les affaires européennes, son règne en Autriche, n'offre qu'un événement important, le siège de Vienne par les Turcs. En 1683, le grand vizir Kara Muâtapha, soutenu par les Hongrois, marcha sur Vienne ; l'empereur s'empressa de quitter cette ville, avec sa famille, sa cour et la plus grande partie de la noblesse et se retira à Linz. La capitale abandonnée par le souverain, avec des fortifications démantelées et une faible garnison semblait ne pas pouvoir tenir longtemps; le duc Charles de Lorraine et le comte Stahrenberg la mirent en état de défense ; les habitants déployèrent un courage héroïque ; les étudiants, les marchands, les bourgeois, s 'organisèrent militairement, et brûlèrent eux-mêmes les faubourgs qui auraient pu offrir un abri à l'ennemi.
Les Turcs ne tardèrent pas à s'emparer des ouvrages extérieurs; ils établirent devant la ville un camp magnifique et commencèrent un siège régulier ; ils ne tentèrent pas moins de dix-huit assauts; bientôt la famine régna dans la place ; le pape Innocent XI, effrayé du danger que courait la chrétienté, avait heureusement décidé le roi de Pologne, Jean Sobieski, à venir au secours de l'empereur. Grâce à la médiation du saint-siége, une alliance formelle avait été conclue entre les cours de Vienne et de Gracovie. Léopold s'engageait à mettre sur pied soixante mille hommes, Sobieski quarante mille; au cas où l'une des deux capitales serait assiégée, les deux parties devaient aussitôt se prêter assistance. Tous les princes chrétiens, notamment le tsar de Russie, devaient être invités à adhérer à cette alliance. Sobieski fit honneur à ses engagements. Le vainqueur de Ghocim (1673) était depuis longtemps renommé par sa bravoure héroïque et ses triomphes. So-
bieski, en voyant le péril de Vienne, arriva à marche forcée; le 7 septembre il rejoignit les corps du duc de Lorraine, beau-frère de l'empereur, et des électeurs de Bavière et de Saxe, qui venaient au secours de la cité assiégée; le total des trois armées s'élevait à environ quatre-vingt mille hommes; le 12 septembre, elles débouchèrent sur les hauteurs du. Kahlenberg; on retrouve parmi les chefs quelques uns des noms héroïques de la Pologne, ceux des Czarniecki, des Potocki, des Zamojski, des Leszczynski. Le choc fut terrible : le pacha d'Alep, celui de Silistrie, périrent dans la mêlée ; « Dieu est contre nous, s'écria le khan de Grimée, Selim Gherai. » Le camp turc fut envahi, Kara Mustapha prit la fuite : les musulmans avaient perdu vingt mille hommes; quatre mille chrétiens seulement gisaient sur le champ de bataille (12 septembre 1683). Sobieski envoya à la reine de Pologne l'étrier d'or, au pape Innocent XI l'étendard du grand vizir. ' Le lendemain Sobieski entra dans Vienne ; la population, qui avait vu partir l'empereur avec indignation, accueillit avec enthousiasme son libérateur. Le 15 septembre, Léopold revint à son tour dans la capitale ; la mesquinerie de son caractère se manifesta dans ces circonstances d'une façon misérable. Plus jaloux que reconnaissant du succès de Sobieski, il s'efforça d'abord d'éviter toute entrevue avec lui, ensuite d'humilier ce glorieux rival. Il perdit son temps à rBchercher comment un empereur d'Allemagne devait recevoir le roi électif de la république polonaise. — «Abras ouverts, lui avait répondu le duc de Lorraine;» mais, pour Léopold', la grande question était dé savoir si Sobieski occuperait la droite où la gauche. L'entrevue eut lieu dans un champ, et il fut décidé que les deux souverains se tiendraient vis-à-vis l'un de l'autre. Après quelques phrases banales, Sobieski tourna bride en déclarant qu'il chargeait ses généraux de montrer son armée à l'empereur si cela lui plaisait. Dans ses lettres à sa femme Marie Kazimire, Sobieski a dépeint avec une amertume éloquente l'impression pénible que fit sur lui l'ingratitude autrichienne, « Le palatin de la Russie rouge, écrit le roi
de Pologne, a fait voir notre armée à l'empereur; mais nos gens ont été très-piqués et se plaignaient hautement de ce que Tempereur n'ait pas daigné les remercier, ne serait-ce que du chapeau, de tg.nt de peines et de privations. On ne nous donne ni fourrages, ni vivres; nos malades sont couchés sur du fumier, et nos blessés fort nombreux ne peuvent obtenir de bateaux pour descendre jusqu'à Presbourg, où je serais plus à même de les entretenir à mes frais.
a On refuse d'enterrer nos morts dans les cimetières, même ceux des grades supérieurs... On pille nos bagages ; on 'nous enlève nos chevaux restés en arrière. Sans l'avoine que nous avons trouvée dans le camp turc, tous nos chevaux, auraient péri. Nous serions moins malheureux, si Ton avait la charité de nous construire un pont sur le Danube, et que nous puissions vivre en pays ennemi.
a Là nous trouverions des vivres. Mais ces messieui^s de Vienne remettent tout d'un .jour à l'autre, et, maintenant qu'ils sont sauvés, s'adonnent à toutes ces débauches pour lesquelles Dieu les a si justements punis. Gomme beaucoup des nôtres se pressent vers la ville pour y trouver de la nourriture parce qu'on meurt de faim dans la campagne, le commandant de Vienne a donné l'ordre de ne pas les laisser entrer et de tirer sur eux. Après une si grande bataille, où nous avons perdu tant de monde des familles les plus illustres, nous sommes comme des pestiférés que tout le monde évite. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à gémir en voyant périr notre armée, non pas sous les coups de l'ennemi, mais par la faute de ceux qui nous doivent tout. Aussi, je me mets en marche aujourd'hui, peut-être pour aller au devant d'une famine plus grande ; mais je veux m'éloigner de cette ville de Vienne, où l'on fait feu sur les nôtres. Nous sommes ici sur les bords du Danube, comme autrefois les Israélites sur les bords de l'Euphrate. Nous pleurons la perte de nos chevaux, l'ingratitude de ceux que nous avons sauvés et tant d'occasions de succès échappées. Enfin tout le monde est dé-
courage et Ton va jusqu'à regretter que nous ayons secouru l'empereur * . »
Après avoir quitté Tempereur, Sobieski poursuivit les Turcs en Hongrie et leur enleva Gran (Esztergom). Il rentra au mois de décembre à Craco'rie. On ne sait pourquoi les historiens ont attaché au nom de Léopold le surnom de grand que son caractère justifie peu.
Ii^Antriehe «on» liéopold I; l'amiée; les fliuiiiees.
Avant de passer au règne de Joseph !•', il nous reste à étudier l'organisation générale des états autrichiens sous le règne de Léopold !•% en laissant de côté ce qui concerne le gouvernement de l'empire et l'administration intérieure des royaumes de Bohême et de Hongrie.
Les affaires politiques et judiciaires étaient confiées au Conseil de l'état ou conférence secrète; les affaires de finances et le commerce, . à la Chambre de la cour (Hof Kammer) ; la guerre, au Conseil de la guerre, sans que toutefois la compétence de ces divers conseils fût définie avec une précision rigoureuse. Il n'y avait pas de ministères spéciaux. La conférence secrète ne compta jamais plus de douze membres ; citons seulement parmi les principaux : Auersperg, Lobkovice, Trautson, Montecuculli, Harrach, Kinsky. Ce Conseil assistait l'empereur dans toutes les affaires importantes. Personne ne représentait le souverain pour les affaires étrangères, aussi les négociations étaient-elles menées avec une lenteur qui était devenue proverbiale. « Vienna vult expectari » disait un adage fort répandu dans le monde diplomatique. Personne d'ailleurs dans le Conseil ne put jamais se vanter d'avoir sur l'empereur autant d'influence que ses divers confesseurs.
* L'empereur Nicolas, qui deux siècles plus tard sauva la maison d'Autriche de la Hongrie révoltée, demandant un jour au poète Rzewuski : « Quel a été avant moi le plus sot des rois de Pologne? — L'interlocuteur hésitait à répondre : « Eh bien 1 c'est Sobieski, dit le tsar, il n'y a que nous deux qui ayons secouru l'Autriche. »
Le Conseil supérieur de la guerre avait été institué en 1556. Il se composait, sous Léopold, d'une douzaine de membres, et eut entre autres présidents le célèbre généra MontecucuUi et le margrave Hermann de Bade. Cette institution ne fît point jaillir du sol de l'Autriche de bons généraux : MontecucuUi était de Modène, de Souches était Français : les noms de Charles de Lorraine et d'Eugène de Savoie indiquent assez leur origine. A la tête de l'armée était ua lieutenant-général dépendant dû Conseil de la guerre. Au début du règne de Léopold il n'y avait pas encore en Autriche de véritable armée permanente : MontecucuUi le premier, en réclama l'organisation (1665). Mais le souverain ne déféra point à ses vœux. MontecucuUi obtint du moins qu'après les guerres on ne licenciât point toutes les troupes, et qu'on s'efforçât de garder les anciens soldats. L'armée comptait en moyenne trente mille hommes, sans les garnisons; les troupes hongroises-croates ne figurent point dans ce chiffre. Dans les guerres contre la Turquie, on mit sur pied cinquante à quatre-vingt-dix mille hommes; mais, sur ce nombre, les princes allemands en fournissaient de vingt à trente mille. A partir de 1680, la continuité de la guerre eut pour résultat immédiat la permanence de Tarmée et la constitution de cadres définitifs. Le premier régiment d'infanterie date de 1680 ; en 1705, à la mort de Léopold, il y avait vingt régiments de cuirassiers, onze de dragons et trente-six d'infanterie, sans compter les corps irréguliers ; les régiments d'infanterie étaient de deux mille à deux mille cinq cents hommes, ceux de cavalerie de cinq cents à mille. Le recrutement se faisait comme en France par l'intermédiaire d'officiers et de sergents recruteurs, qui attiraient les soldats par l'appât d'une prime pécuniaire ou du butin. En cas de besoins extraordinaires, les diètes provinciales votaient des levées spéciales: les vagabonds et les prisonniers de guerre étaient incorporés de force. Les vieux soldats se mariaient et formaient leurs enfants au métier ; on voyait parfois sous les drapeaux les représentants de trois générations. Les armées traînaient avec elles des masses d'enfants et de femmes. Une flottille
fut vers la fin du dix-septième siècle établie sur le Danube : elle était commandée par un amiral et servie par des Hollandais et des marins de la Baltique. Les garnisons étaient faibles en temps de paix ; Vienne n^eut jamais plus de deux mille soldats. En Hongrie, en dehors des milices nationales, le gouvernement entretenait dix mille hommes. Ces soldats, souvent mal nourris et peu payés, en étaient réduits, pour vivre, à piller le sol ennemi. Ces pillages étaient passés en pratique : les Turcs eux-mêmes admettaient que du moment ou la frontière n'était pas franchie par plus de cinq cents hommes, et qu'ils n'avaient pas d'artillerie, la paix n'était pas violée. Du reste, la guerre était encore fort mal organisée, les provisions n'étaient jamais prôtes, les expéditions contre les Turcs partaient toujours trop tard. Les régiments étaient le plus souvent exploités par les colonels et les officiers. La caisse de l'État payait fort mal : la solde était parfois en retard de six mois; de là des révoltes qui provoquaient de cruelles répressions. En 1698 une commission fut nommée pour remédier à ces désordres; ses délibérations furent nombreuses, mais eurent peu de résultats. D'ailleurs, des influences déplorables s'exerçaient sur l'armée; la nomination des officiers dépendait quelquefois du confesseur du roi. Rien ne garantissait leur instruction technique : on était obligé de recourir à des officiers prussiens, anglais, français. Il n'existait point d'école militaire. Le soin des blessés et des invalides était fort négligé. En 1696 on créa la loterie pour fonder un hôpital militaire ; elle est restée depuis comme une des institutions financières de l'Autriche.
La plupart de ces misères étaient dues au mauvais état des finances. L'ensemble des revenus était constitué par les diètes qui votaient chaque année, sauf en Hongrie, où le vote avait lieu tous les trois ou quatre ans, une somme à peu près identique. Ainsi, la basse Autriche payait en moyenne deux cent mille florins, la Haute- Autriche cent mille, la Bohême, la Silésie et la Moravie douze cent mille. Les subsides extraordinaires se présentaient sous la forme de dons volontaires, par exemple à
Toccasion du couronnement, de secours dans les circonstances exceptionnelles. Les revenus indirects étaient le plus souvent grevés des dettes contractées envers les différents états de Tempire. Le fisc était pourtant fort habile à trouver des revenus: dès 1676, on trouve un impôt sur les billards, les cartes à jouer, la poudre à cheveux; plus tard, s'introduisit le monopole du tabac et le papier timbré ; enfin en 1691, la capitation qui n'exceptait ni les nobles ni les ecclésiastiques; puis, sous un prétexte philan tropique, la loterie. Vers la fin du règne de Léopold, le total des revenus des trois groupes, Autriche, Bohême et Hongrie, atteignaient environ douze millions de florins. Les membres de laHofkammer, chargés de veiller sur les finances ne se faisaient pas toujours remarquer par leur intégrité. Les libéralités irréfléchies de Léopold contribuaient d'ailleurs à compromettre les revenus de l'état.
I«*adiii|]il«traUon; la lésUlatlon; les lettres.
L'administration générale était partagée en différents groupes : la Basse-Autriche comprenait l'Autriche en deçà et au delà de TEnns; l'Autriche Intérieure, la Styrie, la Garinlhie,la Garniole, Gorica et l'Istrie; la Haute-Autriche, le Tirol et l'Autriche antérieure (pays d'Allemagne) ; la Bohême englobait la Silésie et la Moravie ; la Hongrie et la Croatie ne faisaient qu'un seul groupe. Il y avait auprès du souverain trois chancelleries principales: l'une pour la Bohême, l'autre pour la Hongrie, la troisième pour les États héréditaires; mais ces institutions centrales n'empêchaient pas le jeu des institutions autonomes propres à chaque royaume. Ainsi, la Hongrie avait son chancelier à Vienne; dans le royaume, l'Empereur était représenté par le Palatin, en Croatie par le ban; mais on s'efi'orçait d'attirer à Vienne l'administration financière et militaire : la Bohême, écrasée depuis 1620, n'avait que sa chancellerie.
Les Habsbourgs ont toujours eu le tempérament absolutiste; le prestige du titre impérial leur faisait aisément
oublier les devoirs que leur imposait ceux de roi, de comte ou d'archiduc; cependant leur domination s'appuyait sur le régime représentatif; chaque pays avait ses Etats où figuraient les délégués de la noblesse, du clergé et des villes. Le gouvernement ne les consultait pas toujours dans les questions de législation civile ou criminelle, ou de commerce. U leur demandait surtout des impôts, il leur abandonnait l'administration politique des provinces, les juridictions inférieures, la nomination des fonctionnaires- provinciaux. Les douanes existaient entre toutes ces provinces, et imposaient au commerce des entraves gênantes. La législation suprême tombait dans des détails ridicules. Une ordonnance de police de 1671 divisait la société laïque en cinq classes, et prétendait limiter minutieusement quels vêtements les membres de chaque classe pouvaient porter et ce qu'ils pouvaient manger; c'est l'application grotesque du système que Pénelon avait rêvé pour Salente. Une autre ordonnance de 1688 réduisit le nombre des classes à trois. Les tailleurs et les cuisiniers étaient invités à dénoncer ceux qui avaient le malheur d'enfreindre les prescriptions de l'autorité. Très-ombrageuse à certains points de vue, la police était d'ailleurs fort négligente. Vienne était alors une ville sale et mal tenue ; la peste qui éclata en 1679 fut aussi terrible que les grandes épidémies du moyen âge. L'empereur Léopold s'enfuit devant elle, comme il s'enfuit quatre ans plus tard devant les Turcs. Plus de cinquante mille personnes périrent.
Ce régime d'absolutisme paternel, joint à des guerres perpétuelles, — pour des intérêts le plus souvent étrangers aux divers pays, — aux misères financières, à la prépondérance des jésuites, explique l'infériorité de l'Autriche au point de vue artistique et littéraire. L'enseignement des jésuites ou des piaristes, qui s'établirent dans l'empire à partir de 1656, se renfermait dans les formes mortes de la scolastique, et l'importation des livres ou des idées étrangères était sévèrement proscrite. La langue latine dans laquelle on enseignait, était détestable; Tallemand ne valait guère mieux; la triste situation de la Bohême et
de la Hongrie était peu favorable au développement de la littérature nationale. Pas un centre d'activité intellectuelle n'aurait pu soutenir la comparaison avec la petite république de Raguse, alors indépendante, et où la littérature slave s'épanouissait dans tout son éclat.
Léopold croyait cependant encourager les lettres : il consacrait des sommes considérables à l'amélioration de la bibliothèque de la Cour : après l'annexion du Tirol il fit venir à Vienne une partie des collections du château d'Ambras (Ambraser Sammlung) ; il réunit aussi les débris épars de la bibliothèque de Mathias Gorvin. Il fit publier à ses frais, par Lambecius, le catalogue des manuscrits de la bibliothèque impériale et les œuvres physiques du Père Kirschner; il fonda l'Université d'Innsbrùck et celle do Breslau : la galerie de tableaux, le cabinet de peinture de Vienne furent créés. Malgré ces louables efforts, les hommes de génie manquèrent totalement à son règne.
dO*«pl^ Al (19l>»-t«lt); Chnrles VI ((tVlt-lVA^);
la Pragmatique sancUon.
Le règne fort court de Joseph I" (1705-1711) est rempli lout entier par les luttes de ce prince, contre la France d'une part, à propos de la succession d'Espagne, contre le Transylvain Rakoczy de l'autre. On loue sa tolérance envers les réformés. U défendit même aux prêtres catholiques d'attaquer les protestants dans leurs sermons. Il se montra moins favorable aux jésuites que ne l'avaient; été ses prédécesseurs. Si l'on en croit le témoignage, d'ailleurs suspect, de l'empereur Joseph II, il avait même songé à les expulser de l'empire. A'propos de la collation des bénéfices, il ne craignit pas d'entrer en conflit avec le pape Clément XI, d'ailleurs hostile à l'Autriche et tout dévoué à la France. Le souverain pontife lança contre lui une bulle où il reprochait a l'empereur « d'avoir oublié la piété héréditaire de la maison d'Autriche. »
Au moment de la mort de Joseph P', sodi frère Charles se
trouvait en Espagne. Depuis plusieurs années, il avait disputé sans succès la possession de ce royaume à Philippe d'Anjou, il n'avait réussi qu'à occuper i'Aragon, Valence et la Catalogne. Il laissa sa femme Elisabeth-Christine de Brunswick à Barcelone avec le titre de gouverueur général des provinces d'Aragon, Valence, Sardaigne, Majorque, Catalogne, Roussillon etCerdagne; Stahremberg commandait les troupes autrichiennes dans la Péninsule. On sait que par le traité de Rastadt (1714), la maison d'Autriche dut renoncer à l'Espagne. Elle obtint en compensation les Pays-Bas espagnols, Naples, Milan, les présides de Toscane et la Sardaigne. Par le traité de la Barrière (1715), les Hollandais se réservaient le droit de mettre des garnisons dans les villes de Namur, Menin, Ypres, Doornyk, etc. Nous négligeons à dessein l'histoire de ces possessions éphémères; elles ont moins contribué à fortifier l'Autriche qu'à l'affaiblir. Il eût été beaucoup plus sage de chercher sans relâche à s'agrandir aux dépens des Ottomans.
Charles VI (1711-1740) succéda sans contestation à l'empire et aux royaumes de Bohême et de Hongrie. Son frère Joseph P'^ avait laissé deux filles ; mais le testament de Léopold P' excluait les femmes du trône et déclarait qu'à défaut d'héritier mâle, le frère cadet succéderait à l'aîné. Il portait en outre qu'à défaut d'héritiers mâles de Charles VI, les filles de Joseph P% ou de la branche aînée passeraient avant les filles de la branche cadette. Charles VI n'avait qu'une fille, celle qui fut plus tard Marie-Thérèse. Au lendemain même de son avènement, il commença avec les membres de sa famille, et avec les diètes des différents États une série de négociations, tendant à renverser l'ordre établi par Léopold P' et à assurer à la jeune princesse l'héritage intégral de tous les domaines autrichiens. Ces négociations aboutirent à l'acte célèbre, connu sous le nom de Pragmatique sanction. Elles occupèrent la plus grande partie du règne de Charles VI. En voici les phases principales.
Dès le 13 avril 1713 l'empereur réunit à Vienne le conseil secret et lut une déclaration solennelle qui peut se résumer dans les trois articles suivants :
LES EMPÈREUtlE AUTRICHIENS.
1« Tous les Etats autrichiens forment un tout indivisible.
2® Les héritiers mâles de la maison d'Autriche se succèdent en vertu du droit d'aînesse.
3' A défaut d'héritier mâle, les filles sont appelées à se succéder dans Tordre suivant : d'abord celles de Charles VI, puis celles de Joseph, puis celles de Léopold !«'. *
Le conseil n'avait qu'à enregistrer, sans la discuter, la volonté souveraine. Mais il fallait à l'empereur d'autres garanties. Il obtint d'abord la renonciation des princesses intéressées à réclamer l'héritage en vertu des testaments de Léopold ; il s'appliqua ensuite à faire ratifier ce pacte de famille par les différents pays. Il commença par les plus dociles.
Le 21 avril 1720, les États de la Basse-Autriche furent convoqués à Vienne et s'engagèrent, à défauts d'enfants mâles, à reconnaître pour héritier légitime l'archiduchesse Marie-Thérèse ; les États de Silésie prirent le môme engagement le 21 septembre de la même année. La noblesse de Bohême, qui avait perdu l'habitude de se rendre aux diètes, fut convoquée d'une façon toute spéciale au château de Prague ; il lui fut donné communication de tous les actes concernant la succession de la maison d'Autriche, à dater du testament de Ferdinand !•', et des intentions du souverain actuel pour le bien de tous les pays et royaumes et de la foi catholique. Le 16 octobre 1723 un acte, constatant l'adhésion des Etats à la Pragmatique, fut
*■ Voici le tableau généalogique de la maison de Habsbourg de Léopold 1" à Marie-Thérèse :
Maria-Antonia t 1692 >ouse de Xaz-Emmanuel Electeur de Bavière.
CUaULES (VII) ALBERT
de Bavière
t 1745, époux de
LÉOPOLD !•% t 1705
JOSEPH I"t 1711
Marie-Amélie ii 1756
Marie" Josèptie
tnsf
épouse d Auguste III de Saxe, rai de Pologne
Léopold t 1716
MARIE THERESE tl780
dressé en deux exemplaires dont l'un fut envoyé à la Chancellerie bohème de Vienne, l'autre déposé aux archives du royaume où il existe encore aujourd'hui. L'empereur écrivit aux États pour les remercier de leur complaisance. En Hongrie, les négociations paraissaient devoir être plus difficiles. Lorsque Charles VI s*était fait couronner, il avait dû signer cinq articles dont l'un portait que, s'il mourait sans héritiers mâles, les Magyars avaient le droit de choisir leur roi. Les relations entre la dynastie et le pays étaient loin d'être cordiales. La Pragmatique sanction fut d'abord présentée aux pays annexes : aux États de Croatie (mars 1721), puis à ceux de Transylvanie réunis à Szeben (Hermannstadt) (mars 1722). Au mois de juin 1722, Charles VI alla ouvrir en personne la diète de Hongrie, travaillée d'avance par le cardinal Csaky, et, grâce à l'éloquence de l'orateur Szluha, obtint également la ratification de la Pragmatique. Il la fit alors proclamer à Milan et dans les Pays-Bas. Restait à obtenir l'adhésion des puissances européennes. La Pragmatique fiit reconnue en 1726 par la Prusse et la Russie, en 1731 par l'Angleterre et les États généraux de Hollande, en 1732 par l'Allemagne, en 1733 par la Pologne. La France, l'Espagne et la Sardaigne ne donnèrent leur adhésion qu'en 1735, après le traité de Vienne. Un trésor bien rempli et une bonne armée étaient, disait le prince Eugène, une meilleure garantie que tous ces parchemins. Ces engagements si péniblement obtenus n'empêchèrent pas les puissances d'attaquer Marie-Thérèse dès qu'elle monta sur le trône. L'intérêt principal de la Pragmatique fut dans le consentement plus ou moins volontaire que les divers pays lui donnèrent, les uns par un instinct de fidélité héréditaire envers les races régnantes, les autres parce qu'ils étaient las de lutter et se sentaient incapables de vivre en dehors de l'État autrichien. Ce pacte qui, à l'étranger, n'est plus considéré depuis longtemps que comme un parcnemin historique sert encore aujourd'hui de base au droit public autrichien; on l'invoque dans les débats parlementaires. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les Croates rap-
pellent qu'ils ont accepté la Pragmatique avant la Hongrie; et c'est pour eux un argument en faveur de leur autonomie contestée parles Magyars.
La reconnaissance de la Pragmatique sanction fut le succès le plus important du règne de Charles VI; la guerre de la succession de Pologne terminée par le traité de Vienne (1735) lui fil perdre une partie de ses possessions d'Italie, les Deux-Siciles, cédées à don Carlos en échange de Parme et de Plaisance. Mais ces pertes ne peuvent être considérées comme un affaiblissement réel pour l'État autrichien ; un échec plus sérieux fut celui qu'infligea à l'Autriche le désastreux traité de Belgrade (1739) qui rendait à la Porte la plupart des acquisitions que celui de Pozarevac (Passarovitz) avait assurées à la Hongrie. Peu de temps avant ce traité, Charles VI avait perdu le grand général des armées autrichiennes, Eugène de Savoie. Il lui survécut peu. Il mourut en 1740 à l'âge de cinquante- six ans. On loue son goût pour les arts, notamment pour la musique ; il attira à Vienne les plus célèbres artistes italiens, Scarlati, dont il fut l'élève, et Galdara; il embellit cette ville, fonda des académies de peinture, de sculpture, augmenta le cabinet des médailles ; grand ami de la littérature italienne, il eut Muratori pour historien et Métastase pour poète lauréat. Il prit des mesures sérieuses pour développer le commerce de ses États ; il traça un grand nombre de routes ; quelques-unes portent encore aujourd'hui son nom ; il établit à Vienne une société orientale de commerce (1719), une société levantine à Trieste et fonda à Ostende la compagnie des Indes qu'il sacrifia bientôt à la jalousie des puissances voisines, pour obtenir la reconnaissance de la Pragmatique sanction. Trieste et Rieka (Fiume) furent déclarés ports francs ; les ports de Buccari (Bakar) et de Porto-Ré (Kraljevica) furent améliorés : une flottille de guerre fut créée sur le Danube pour protéger la navigation du fleuve. Signalons aussi les efforts de Charles YI pour améliorer la justice. Sa clémence lui fit donner par les courtisans le surnom de Titus. Elle ne s'étendait pas jusqu'aujc matières religieuses ; les protestants de l'Autriche
HIST. DE L'AUTRIGHI. 18
furent contraints d'émigrer en Allemagne ou en Transylvanie. Hevenons maintenant à la Bohême et à la Hongrie et voyons par quelle série d'événements les deux royaumes furent amenés à reconnaître d'une façon définitive la domination de la dynastie autrichienne.
LA BOHÊmE SOUS LES PREMIERS ROIS AUTRICHIENS
Ferdinand I*"" (1526-1564); accroissement de Tautorité royale, la royauté héréditaire. — Révoltes et persécutions des réformés; destraction des franchises municipales. — Maximilien II (1564-1576); Rodolphe 11 (1576-1612); luttes contre Mathias et les utraquistes; la lettre de majesté (1609); Mathias (1612-1619); défenestration de Prague (1618). — La Bohême révoltée ; les trente directeurs.
Verdlnanil I" (€&«•- tft«4) ; «eer^lAsement de Tantorité r«y«Ie; la royauté héréditaire.
La mort de Louis à Mohacz (1526) avait laissé vacant le trône électif de Bohême. Ferdinand d'Autriche réclama la couronne en vertu des conventions conclues entre le roi Vladislav Jagellon et Tempereur Maximilien; mais les États du royaume s'obstinaient à ne pas reconnaître la valeur de ces conventions, et prétendaient ne donner le irône qu à un souverain librement élu. Ferdinand dut se concilier par des dons et des promesses les principaux personnages de la Bohême, de la Moravie, de la Silésie et de la Lusace : grâce à ses habiles manœuvres, il l'em-
porta sur ses concurrents, Sigismond de Pologne, Wilhelm et Louis de Bavière. Il fut élu à Tunanimité par les vingt-quatre électeurs auxquels les États avaient délégué leur mandat; il confirma aussitôt les privilèges des États, les compactata du roi Sigismond et donna un revers par lequel il reconnaissait n'avoir dû sa nomination qu'à une libre élection. Enfin il s'engagea à résider désormais à Prague. La diète tenue immédiatement après Tavénement du nouveau roi détermina quelques-unes de ses prérogatives. Elle l'autorisa à faire couronner son successeur de son vivant, pourvu qu'il fût l'héritier de son royaume : elle lui reconnut le droit exclusif de convoquer la diète ou les assemblées des cercles. Elle lui accorda des secours en argent pour combattre Jean Szapolyai, et les Turcs ses alliés. Ferdinand I"" par sa fermeté et sa tolérance, se concilia d'abord ses nouveaux sujets ; il s'efforça d'étouffer les querelles des partis ecclésiastiques et de réduire les nobles qui, pendant la période des troubles, avaient pris l'habitude d'exercer sur leurs domaines une véritable tyrannie. Il s'était engagé solennellement à protéger les utraquistes et à leur reconnaître des droits égaux à . ceux des catholiques. Mais cette tolérance ne s'appliquait ni aux frères bohèmes, toujours proscrits, ni aux adhérents des nouvelles doctrines luthériennes que les utraquistes s'efforçaient de gagner à leur cause. L'un des personnages les plus influents de la Bohême à cette époque, Jean Pasek de Vrt, premier consul ou bourgmestre de la ville de Prague, avait acquis une telle autorité qu'il persécuta les luthériens, les chassa de la ville, en fit même monter sur le bûcher. Déjà sous le règne de Louis, Jean Pasek avait exercé dans la capitale une domination presque illimitée ; Ferdinand l'obligea à rentrer dans la voie de la tolérance. Pasek avait réuni en une seule municipalité la nouvelle et la vieille ville; le roi rétablit l'ancienne division et finit par exiler Pasek, malgré les services qu'il lui avait rendus lors de son élection. Il rétablit ainsi la paix et l'ordre dans la capitale. Il profita de ces circonstances pour restreindre les privilèges des villes royales en interdisant le»
276 CHAPITRE XVL
réunions municipales qui se tenaient sans la permission du souverain. Il rétablit dans les tribunaux le fonctionnement régulier de la justice et mit un terme aux guerres privées qui depuis des années désolaient le pays.
Catholique sincère, Ferdinand devait être profondément hostile aux innovations luthériennes; les circonstances ne lui permirent pas d'agir aussi énergiquement qu'il l'aurait souhaité. Il interdit aux réformés l'accès des églises ; mais il ne put les empêcher de propager leur culte et leurs dogmes sur les domaines des seigneurs et des chevaliers. Pour mieux lutter contre l'hérésie nouvelle, il s'efforça de ramener à l'unité les utraquistes et les catholiques et d'arriver à la création d'un archevêché commun pour les deux confessions (diète de 1537) ; mais il n'y réussit pas. Les luthériens profitèrent des embarras que Ferdinand rencontrait du côté de la Hongrie pour tâcher de s'organiser d'une façon définitive. Ferdinand ne céda point; en revanche, sous le prétexte d'expéditions contre les Turcs ou les Hongrois, il sut se faire accorder, outre des impôts annuels, de nombreuses contributions extraordinaires. Avec la ténacité de sa race, il ne négligea aucune occasion d'accroître les prérogatives de sa couronne ou de sa dynastie. Ainsi en 1541, un incendie détruisit plusieurs quartiers de la ville de Prague et brûla en partie les Tahulae regni Bohemise (desky zémské), archives nationales où se conservaient les monuments du droit public et privé. La diète entreprit de reconstituer cette importante collection ; le roi demanda que, par égard pour les droits de son épouse Anna, on considérât comme annulé le revers qu'il avait signé au moment de son avènement et qu'on lui en substituât un autre où il serait dit qu'il était non pas élu, mais reçu comme roi ; les États eurent la faiblesse d'accepter cette formule nouvelle; déjà en 1527 ils avaient admis que le roi pourrait de son vivant faire couronner son successeur. C'était proclamer l'hérédité dans la famille des Habsbourgs. Les querelles religieuses avaient énervé les esprits ; chaque parti, au lieu d'avoir en vue l'intérêt général du pays, ne songeait qu'à
se concilier le souverain par les concessions les plus serviles. Cependant cette complaisance n'était pas absolue et les États étaient loin d'avoir abdiqué tout esprit d'indépendance ; Ferdinand en fit l'expérience.
BéT«lte0 et perséenttons des réformés ^ destmetton de»
franehtses mnntctpales,
Charles-Quint dans sa lutte contre la ligue protestante de Smalkalde réclama le secours de son frère Ferdinand : le roi do Bohême ne pouvait lever de troupes sans le consentement des États ; les membres utraquistes ne jugèrent pas à propos de fournir des soldats pour combattre ceux qui étaient presque pour eux des corréligionnaires; le roi insista et ordonna aux membres des États de se réunir le 12 janvier 1547, avec leurs troupes à Litomëfice (Leitmeritz). Les uns refusèrent de se rendre à l'appel du souverain, les autres, de franchir la frontière, attendu que le royaume n'était pas menacé; une minorité docile accompagna seule le roi dans son expédition contre la Saxe. Dès qu'il eut quitté le sol du royaume, les mécontentements éclatèrent. Malgré la défense royale, les consuls de la ville de Prague durent convoquer les bourgeois qui formèrent une ligue pour la défense des libertés du pays. Les seigneurs et chevaliers utraquistes se réunirent à Prague et adhérèrent à l'union des bourgeois. : un certain nombre de frères bohèmes devinrent les principaux orateurs et chefs de la ligue. On rédigea sous leur influence les articles qui devaient être présentés au roi et qui l'invitaient à se dessaisir de toutes les prérogatives qu'il avait depuis vingt ans acquises à la couronne au détriment du royaume. D'après ces a|.rticles, les utraquistes pouvaient organiser leur église comme ils l'entendraient, former des unions pour la défense de leurs intérêts ; les diètes du royaume et des cercles pouvaient se réunir si elles le jugeaient convenable ; le roi renonçait aux concessions qui lui avaient été faites en 1545 relativement à l'hérédité du
trône ; il consentait à ne nommer les fonctionnaires qu'avec l'assentiment de la diète. Des messagers furent envoyés à Ferdinand pour l'inviter à rassembler une diète qui délibérerait sur ce programme. Les États de Moravie, de Silésie et de Lusace furent invités à prendre des décisions analogues. L'électeur de Saxe, menacé par Charles- Quint et la diète, se mit en relations avec les États rassemblés [à Prague et les invita à se joindre à lui pour résister au roi et à l'empereur. Une victoire de l'électeur encouragea encore les États dans leur esprit de résistance ; ils mirent une armée en campagne pour lui donner la main, si les succès continuaient; -mais la défaite de Mûhlberg (1547) anéantit leurs espérances; Ferdinand rentra en Bohême à la tête d'une armée d& l'empire. Les États n'eurent pas le courage de lui résister ; il acheva de Les désarmer par une promesse d'amnistie pour les seigneurs et les chevaliers qui feraient leur soumission. Ils se hâtèrent d'accourir à Litoméfice, de prêter hommage au souverain et marchèrent avec lui contre Prague : la capitale épouvantée se rendit à discrétion ; les autres villes imitèrent son exemple. Le roi se vengea de préférence sur les villes, confisqua leurs biens et limita leur autonomie par l'institution des juges et capitaines royaux. Les domaines de quelques chefs nobles furent confisqués. Deux chevaliers et deux bourgeois furent condamnés à mort. Leur exécution eut lieu le jour même de la diète qui regut le nom de diète sanglante (krvavy snèm). Le roi annonça que, les villes, par leur conduite, avaient mérité de perdre leurs places dans les Etats; toutefois, dans sa clémence, il se contentait de restreindre ou de supprimer leurs libertés; désormais aucune séance communale ne pourrait avoir lieu en dehors de la présence du juge royal. Ainsi, cette tentative de révolution mal commencée et mal poursuivie tourna en somme au profit de la dynastie ; elle augmenta le domaine royal fort réduit sous les derniers règnes; elle affaiblit la puissance des diètes où la bourgeoisie n'apparaît désormais que par la grâce du roi et, pour ainsi dire, sous le contrôle de ses officiers.
Ces mesures énergiques permirent à Ferdinand de quitter le royaume pour se rendre à Augsbourg où Gharles- Quint venait de convoquer la diète germanique. Il laissa la régence à son second fils Tarchiduc Ferdinand ; à Augsbourg, les princes allemands demandèrent que la couronne de Bohême supportât les mêmes charges que le reste de l'empire ; mais Ferdinand sut défendre les droits de son royaume et affirmer son indépendance vis-à-vis de l'Allemagne. Peu de temps après, il établit à Prague un tribunal loyal d'appel pour tous les pays de la couronne; il supprima la juridiction des tribunaux urbains de Prague, de Litomërice, et la juridiction étrangère de Magdebourg et amena l'unification du droit dans les états du royaume de Saint Vacslav. Cette même année il renouvela les per* sécutions contre les Picards et les frères bohèmes ; il fit dissoudre leurs réunions, obligea les frères à se rattacher, soit au catholicisme, soit à la secte des utraquistes. Ceux qui refusèrent de se soumettre furent exilés; plus de huit cents émigrèrent en Prusse et en Pologne, notamment à Leszno, près de Poznan (Posen), où le grand Komensky vint plus tard les retrouver. Jean Augusta, l'un des anciens de la communauté, fut jeté en prison et y resta jusqu'à la mort du roi.
A la diète de 1549, Ferdinand proposa de nouvelles mesurés contre les luthériens ; mais il rencontra une vive résistance chez les états de Bohême et de Moravie ; Pénergie déployée par les protestants d'Allemagne obligea Ferdinand à renoncer aux rigueurs qu'il méditait : la paix d'Augsbourg (1556) qui assura le triomphe de la réforme en Allemagne encouragea encore les Évangéliques de Bohême. Pour leur résister, Ferdinand se jeta avec passion du côté des catholiques ; il appela les jésuites à Prague (1556), établit un archevêque pour les catholiques et négocia avec le concile de Trente pour faire admettre les utraquistes comme membres de l'église romaine. Il fit de son vivant reconnaître son fils aîné Maximilien comme héritier du royaume de Bohême (14 février 1549) et le fit couronner en 1562. En 1564 il obtint du pape, Pie IV,
autorisé par le concile de Trente, Tusage de la coupe pour les pays de la couronne de Bohême. On vit à Prague les jésuites et même Tarchevêque administrer le sacrement sous les deux espèces.
Haximtlleii II (tft«4-lSV«); Rodolphe II (tftVS-t«flt); lattes contre Hathtas et les ntraqulstes; la lettre de majesté
Maximilien II (1564-1576), favorable à la réforme, arriva au trône avec des idées de tolérance, qu'il appliqua autant que pouvait le permettre Tesprit du siècle. A la demande des états utraquistes il leur permit de s'administrer, non point d'après les compactata, mais d'après a la parole de Dieu ». Mais les Évangéliques ne purent obtenir qu'il reconnût dans le royaume la confession d'Augsbourg; unis avec les frères bohèmes qui subsistaient toujours en secret, ils élaborèrent alors une sorte de confession nationale qui n'obtint point la sanction du souverain. L'église luthérienne resta donc sans organisation et sans clergé ; de là un esprit de désordre, une anarchie morale où les meilleurs esprits consumèrent en vain leur énergie. Nous n'insisterons pas sur ces monotones et fatiguantes querelles. Elles remplissent presque tout le règne de Maximilien. Sous ce prince et sous son prédécesseur, la Bohême vécut en paix. Elle n'eut à fournir que quelques levées contre les Turcs et les Hongrois; on ne vit point l'ennemi sur le sol du royaume. Mais cette longue paix, sans cesse troublée par les subtilités théologiques et les querelles religieuses, acheva d'énerver la nation tchèque; elle perdit ces qualités guerrières qui un siècle auparavant faisaient sa gloire ; la littérature, verbeuse et scolastique, fut plus remarquable par la quantité que par la valeur de ses productions. Un grand nombre d'étrangers, notamment d'Allemands, s'établirent de nouveau dans la capitale; quant à la politique du souverain, elle s'inspira uniquement des intérêts de l'Aile-
magne ou de la dynastie, jamais de ceux du royaume, Rodolphe II (1576-1612), avait plus de goût pour les sciences et les arts que pour la théologie. Gomme Charles IV, il fit de Prague Tune des yilles les plus savantes de l'Europe. La littérature tchèque atteignit un développement remarquable : la prose d'Adam de Veleslavin est considérée encore aujourd'hui comme classique ; mais le fond manque d'originalité: les frères bohèmes publièrent une traduction de la Bible qui fut pour la Bohême ce que fut pour l'Allemagne celle de Luther. D'autre part, les étrangers se multiplièrent dans le royaume ; élevé en Espagne, Rodolphe attira auprès de lui des Espagnols, des Allemands, et ne sut jamais la langue nationale. Très favorable au catholicisme, mais d'un caractère indolent et rêveur, il resta longtemps étranger ou indifférent aux querelles religieuses de ses sujets. Les jésuites firent de grands progrès dans les écoles et acquirent une influence considérable sur la noblesse catholique.
Les catholiques finirent par prendre sur l'esprit affaibli de Rodolphe une influence prépondérante. En 1602, il renouvela les persécutions contre les frères bohèmes. Les états utraquistes essayèrent inutilement de les défendre : les jésuites et les catholiques fanatiques devinrent les maîtres du royaume. Tous les fonctionnaires de l'État durent sous peine de destitution et d'exil signer uïie profession de foi catholique. On cite un seigneur Borita de Martinice qui sur ses terres faisait chasser les paysans par ses chiens à l'église et les obligeait par force à recevoir l'hostie. L'archevêque de Prague réunit un synode provincial dans le but avoué de ramener la Bohême toute entière à l'unité catholique. Les dissensions religieuses reprirent de plus belle, lorsque le faible Rodolphe eut à défendre son pouvoir*contre son frère Mathias, impatient de dominer sur tout l'ensemble des états autrichiens. Mathias trouva des auxiliaires en Moravie, chez les frères bohèmes, à l'instigation d'un de leurs chefs, Charles de Zérotin ; ce personnage, l'un des plus considérables de l'histoire de la Moravie, était tout dévoue à la réforme ; il
â8â CHAPITRE XVr.
avait été en rapports suivis avec Henri IV, à qui il prêta même de l'argent et dans l'armée duquel il servit pendant la campagne du siège de Rouen (1591). Sa correspondance, d'ailleurs fort remarquable, fournit de curieux détails sur ce prince *• Zéro tin convoqua les États du royaume à Gaslav et entra en Bohême. Mais les États restèrent fidèles au roi légitime et se groupèrent à Prague autour de lui. Les utraquistes profitèrent de la circonstance pour demander le redressement de leurs griefs reUgieux et des réformes politiques. Rodolphe promit tout ce qu'on voulut, et, par le traité de Libno, acheta la paix de Mathias en lui cédant la Moravie ( 1 608) ,
A la diète de 1609, les évangéliques et les frères renouvelèrent leurs demandes; ils voulaient que l'empereur re^ connut la confession bohème^ leur donnât place dans le consistoire utraquiste et leur confiât la direction de TUniversité de Prague. L'empereur refusant d'accéder à leurs vœux, ils se constituèrent en diète indépendante à l'hôtel de ville de la Nouvelle ville de Prague, et formèrent une ligue armée pour la défense de leurs intérêts religieux. Ils mirent à la tête de leurs troupes un gentilhomme allemand établi depuis peu en Bohême, le comte Mathias de Thurn et instituèrent un comité de soixante-quinze directeurs, chargé de la défense de leurs intérêts. Les États de Silésie adhérèrent à cette ligue.
L'empereur roi, effrayé, sollicita la médiation de l'électeur de Saxe et offrit aux rebelles la formation d'un consistoire spécial pour les frères bohèmes. Ils refusèrent et présentèrent leurs prétentions sous forme d'une leMre de Majesté^ c'est-à-dire d'une loi fondamentale et perpétuelle, que Rodolphe se décida à signer (9 juillet 1609). Ce document célèbre assurait aux utraquistes l'approbation de la confession bohème, le droit de siéger au consistoire, de diriger l'Université ; ils pouvaient en outre, pour le maintien de de ces privilèges, choisir un certain nomhre de défenseurs
* Nous avons donné une traduction des lettres de Zérotin relatives aa siège de Rouen dans la Revue historique^ livraison de mai 1878.
de la foi élus parmi les seigneurs, les chevaliers et les bourgeois. Un traité conclu d'autre part entre les catholiques et les utraquistes déclarait, comme naguère celui de Kutnahora(1485), que désormais les partis religieux respecteraient mutuellement leurs confessions. C'était en somme la reconnaissance définitive de la liberté de conscience telle qu'on la comprenait à cette époque, une sorte d'édît de Nantes qui assurait désormais à la Bohême la paix spirituelle.
Rodolphe n'avait signé qu'à regret la lettre de Majesté et supportait avec douleur le souvenir de cette humilialion : il ne négligea rien pour en tirer vengeance ; à son instigation, l'archiduc Léopold, frère cadet de Ferdinand de Styrie, évêque de Passau et de Strasbourg, réunit une armée sur les frontières de Bohême, sous prétexte d'aller con-. quérir les duchés de Glèves et de Juliers : cette armée forte de douze mille hommes pénétra en Bohême (1611), s'empara de Budëjovice, de Tabor, de Pisek, arriva jusqu'à Prague ; les Etats, surpris par une attaque imprévue, rassemblèrent des forces qui mirent bientôt les envahisseurs en déroute. Débarassés de ces ennemis, les États se retournèrent contre Rodolphe, qu'ils soupçonnaient non sans raison, de connivence avec Léopold, l'assiégèrent dans le château royal et l'obligèrent à abdiquer. Ils élurent alors Mathias qui arrivait avec une armée de huit mille hommes. Rodolphe mourut l'année suivante (1612).
Halhias (16it-i6i9)) défenestration de Pra|fiie (1618).
Les protestants et les utraquistes surent mal profiter des libertés qu'ils avaient arrachées à Rodolphe. Par une transaction entre les évangéliques et les frères, le consistoire fut renouvelé et les dignitaires choisis parmi les membres des deux confessions. Mais on ne décréta aucune mesure sérieuse pour assurer le recrutement du clergé ou l'amélioration de la discipline ecclésiastique ; l'antagonisme des doctrines de Luther et de Calvin divisa les
réformés. On prit possession de TUniversité de Prague ; mais il est plus facile de détruire les institutions que de les renouveler; on recula devant les sacrifices nécessaires, et l'antique école de Jean Hus ne retrouva plus l'éclat dont elle avait brillé autrefois. Les efforts des États eurent moins pour but la rénovation religieuse du royaume que l'augmentation des libertés politiques. Dès le couronnement de Mathias, ils lui présentèrent les conditions suivantes. Ils réclamaient le droit : 1° de tenir des diètes même sans la permission du roi, 2*^ de réunir l'armée quand ils le jugeraient convenable, 3** de maintenir l'union conclue en 1600 pour la défense de la foi commune avec, les états de Silésie, 4" de conclure des conventions analogues avec les pays voisins; enfin de renouveler les traités conclus naguère par le roi Georges de Podëbrad avec les électeurs aujourd'hui protestants de Saxe, de Palatinat, de Brandebourg, de telle sorte que les États pussent invoquer les concours de ces princes dans leurs conflits avec le roi. — De ces propositions Mathias ne ratifia que la troisième ; il ajourna la discussion des autres. En attendant, il tâcha de désarmer par des faveurs et des ' dignités les chefs de l'opposition.
Il ne réussit pas cependant à calmer les réformés qui cherchèrent des alliances en Hongrie, en Autriche et chez les princes protestants, ou les états intéressés à l'abaissement de la dynastie autrichienne. L'empereur-roi essaya de conjurer la crise qui le menaçait en mettant en avant un projet de guerre contre les Turcs ; il invita les délégués des diverses diètes des pays autrichiens à se réunir à Linz (août 1614). Il leur demanda des hommes et des subsides qui lui furent refusés. Il convoqua alors à Prague, sous le même prétexte, une diète générale des pays de la couronne de Bohême; cette assemblée resta sourde aux propositions du souverain et se contenta de prendre des mesures rigoureuses pour assurer le maintien de la langue tchèque comme idiome officiel du royaume. Pour conjurer le danger dont la nationalité slave était de nouveau menacée par les immigrations allemandes , elle décida que
désormais aucun étranger ne serait admis en Bohême s'il ne parlait le tchèque.
Malhias n'avait pas d'héritier; il proposa aux États de reconnaître son cousin Ferdinand de Styrie pour son successeur au trône de Bohême. Il obtint qu'il fût couronné, non toutefois sans quelques résistances ; car on savait que Ferdinand était l'ennemi des nouveautés religieuses et le défenseur acharné du catholicisme.
Un incident peu important en apparence réveilla les passions religieuses qui ne demandaient qu'à éclater. Les utraquistes, se fondant sur la lettre de Majesté, avaient élevé des églises sur les domaines de l'abbaye de B^evnov et de l'archevêché de Prague; mais la lettre de Majesté ne proclamait la tolérance que dans l'intérieur des villes royales: l'abbé et l'archevêque ordonnèrent de fermer ces églises et recoururent au roi; après de longues discussions, l'abbé, autorisé par le roi, fit fermefr l'église de Brevnov, et l'archevêque fit démolir celle qui s'élevait dans la ville allemande de Klostergrab (1618). Les défenseurs de la fpi, en apprenant cette nouvelle, convoquèrent les États protestants pour en délibérer, déclarèrent que le gouvernement avait violé la lettre de Majesté et envoyèrent à Vienne, où le souverain se trouvait alors, des messagers chargés de réclamer la restitution des églises. Mathias refusa et ordonna à l'assemblée de se dissoudre. Sa réponse porta au plus, haut point la colère des États. Après quelques hésitations ils décidèrent de rompre d'une manière éclatante avec le souverain et de proclamer leur indépendance. Mathias en quittant le royaume y avait laissé dix lieutenants pour le gouverner. Il fut résolu que les lieutenants royaux seraient précipités par les fenêtres du château de Hradèany; déjà dans d'autres circonstances, la colère populaire avait ainsi traité ceux qu'elle avait choisis pour victimes. Le 23 mai fut le jour désigné pour la révolte; les membres réformés du conseil de la nouvelle ville adhérèrent solennellement aux délibérations des États malgré les efforts du juge royal. Les conjurés montèrent au château, bien décidés à commencer la rébellion.
Leurs chefs étaient le comte de Thurn, Schlick, et Guillaume de Lobkovice. Ils pénétrèrent en armes dans le château ; ils y trouvèrent quatre des lieutenants impériaux : le grand burgrave Adam de Sternberg et son beaufils le burgrave de Karlstein, laroslav de Martinice, le juge suprême Guillaume de Slavata et le grand prieur de rOrdre de Malte, Diepold de Lobkovice : auprès d'eux se trouvait un personnage obscur, célèbre depuis ce jour, le secrétaire Fabricius. La pièce assez petite — on la montre encore au château de Prague — n'admit qu'un nombre restreint de conjurés ; parmi eux Thurn, Schlick, Guillaume de Lobkovice, Ulrich Kinsky, Paul de Rican. Ils interpellèrent avec violence les lieutenants et les sommèrent d'avouer s'ils avaient inspiré la lettre menaçante que Mathias avait écrite aux Etats. Les lieutenants refusèrent de répondre. Thurn insista et déclara qu'il ne se retirerait point sans avoir obtenu une explication. Schlick, Lobkovice interpellèrent violemment les lieutenants: «Vous devez savoir, canailles jésuitiques, que vous n'avez point affaire à des femmes ». Tous les conjurés s'accordèrent à désigner Martinice et Slavata comme les inspirateurs responsables de la lettre impériale. Malgré leurs prol stations , ils furent déclarés ennemis de la patiie et Jiis hors la loi. Après ce jugement sommaire, les Xaaieux jetèrent à la porte Sternberg et Diepold de Lcx)iLovice : les deux autres lieutenants furent saisis et lancés par les fenêtres du château. Le secrétaire Philippe Fabricius qui se cachait parmi les assistants eut la même destinée. Par un hasard singulier, les trois personnages échappèrent à la mort qui leur était destinée. Bien que tombés d'une hauteur de vingt-huit toises — environ quarante mètres, — ils ne se firent aucun mal. Les immondices qui reitiplissaient les fossés du château avaient amorti la chute. Les catholiques ne manquèrent pas de crier au miracle. Slavata seul fut légèrement blessé : poursuivis par une vive fusillade, ils réussirent à s'échapper et à se cacher dans une maison amie. Le secrétaire Fabricius courut à Vienne porter la nouvelle de la catas-
trophe. Il fut, en récompense de sa fidélité, élevé à la noblesse et reçut le prédicat bien mérité de Hohenfall (seigneur de la Haute-Chute). Martinice s'enfuit en Bavière et Slavata réussit plus tard à gagner la Saxe,
!<» Bohême révoltée (MIS] ; le« irenie direeieiir«.
La défenestration de Prague donna le signal d'une guerre formidable. Les États, le jour même de cet acte de rébellion, constituèrent un gouvernement provisoire composé de trente directeurs. Us rassemblèrent une armée dont ils confièrent le commandement suprême au comte de Thurn, envoyèrent réclamer l'alliance des princes allemands, exilèrent du pays les jésuites, l'archevêque et l'abbé deBrevnov. L'empereur, surpris par cette révolution inattendue, hésita d'abord : son favori, le cardinal Khlesl, lui conseillait la modération. D'un tempérament maladif, Mathias redoutait la guerre que réclamait au contraire son futur successeur, le fougueux Ferdinand. Mathias envoya un commissaire à Prague, dans l'espoir de traiter avec les rebelles ; mais cette mission échoua. Les lieutenants royaux à Prague étaient gardés à vue. Ils n'était d'ailleurs pas facile de réunir des forces contre la Bohême : la diète de Hongrie, à laquelle il s'agissait de faire reconnaître Ferdinand, se montrait peu docile. Les états de là Haute-Autriche et de la Moravie refusaient de fournir des troupes contre les Tchèques. Les États n'attendirent même pas qu'on les attaquât. Ils marchèrent contre les catholiques fidèles à la dynastie : le comte de Thurn assiégea la ville de Budëjovice (Budweiss). Pour décider ' Mathias à agir, ses deux frères Ferdinand et Maximilien s'emparèrent par surprise du cardinal Khlesl et le firent enfermer au château d'Ambras, dans le Tirol. Privé de son conseiller habituel, Mathias laissa à Ferdinand la conduite des affaire». Une armée de dix mille hommes commandée par Henri de Dampierre entra en Bohème. Thurn fut obligé de lever le siège de Budëjovice ;
cependant il repoussa Dampierre dans deux rencontres, à Gaslav et à Lomnice, et l'obligea à se retirer en Autriche. L'armée impériale fut bientôt renforcée par les Espagnols qu'amenait le général Charles Buquoi. Mais les Tchèques n'allaient pas, eux non plus, rester sans secours : tous les protestants d'Allemagne étaient les ennemis de l'Autriche . La révolte delà Bohême fut le signal d'une réaction européenne contre la puissance excessive de cette maison qui tenait l'Europe et la réforme en échec; le royaume, pour s'assurer les sympathies universelles, n'avait qu'à prendre l'engagement de ne plus appartenir aux Habsbourgs. Charles Emmanuel de Savoie et les princes de l'Union évangélique fournirent aux États rebelles une armée auxiliaire payée à frais communs et conduite par Ernest de Mansfeld. Il entra en Bohême et s'empara de la ville de Plzen (Pilsen) qui, toujours fidèle à la foi catholique, refu sait, comme aux temps des Hussites, de reconnaître l'autorité des États; Mansfeld battit Buquoi et l'obligea à se renfermer dans Budëjovice.
Au commencement de l'hiver, l'électeur de Saxe et le roi de Pologne, Sigismond, essayèrent d'intervenir comme conciliateurs entre l'empereur Mathias et son royaume de Boûême. Un congrès se réunit à Cheb (Eger). Mais il n'aboutit point : les plénipotentiaires des Etats exigeaient que Mathias acceptât définitivement les quatre articles au sujet desquels on négociait depuis son avènement. Il mourut le 20 mars 1619.
LA BOHÉmE V AIIVGUE ( 1 61 9-1 740) .
Ferdinand II (1G19 1637). — Bataille de la Montagne Blanche (1620); la réaction politique et religieuse (1620-1627). — La guerre de Trente ans, Waldstein; les Suédois en Bohême (1636-1641). — Décadence de la Bohême au dix-septième et dix-huitième siècle.
Ferdinand II (1019-1089).
Ferdinand montra à poursuivre la lutte plus d'énergie que n'en eût déployé son prédécesseur. Il notifia son avènement par une lettre adressée, non pas aux États, mais aux anciens lieutenants royaux; il leur annonçait d'ailleurs qu'il respecterait les libertés qu'il avait jurées lors de son couronnement, et la lettre de Majesté ; il promettait de rétablir l'ordre et la paix dans son royaume. En même temps il faisait offrir une trêve aux révoltés. Mais les États la refusèrent. Dès le printemps de 1619, Henri de Thurn entra dans la Moravie. La majorité des États de cette province, tant catboliques que protestants, refusait d'adhérer à la révolte bohème ; à la tête de ce parti modéré était le frère bohème, Charles deZérotin. Ala fois jurisconsulte et guerrier, il exerçait une influence indiscutable. Il avait été plus d'une fois l'objet des intrigues des fanatiques et avait eu à souffrir de basses persécutions. Néanmoins, dès le lendemain de la défenestration, il était allé à Prague
BIST. DU L*A1ITRICHI ]9
porter aux révoltés des conseils d'obéissance et de modération. Bien qu'il eût dans leurs rangs son beau-frère Albert de Waldstein et un de ses gendres, il persista dans sa fidélité envers le souverain. L'arrivée de Thurn en Moravie donna un chef aux mécontents de cette province : les États moraves entrèrent dans la confédération conclue entre la Bohême, la Silésie, la Lusace, et constituèrent, d'accord avec les trois provinces, un gouvernement provisoire de vingt-quatre directeurs. Thurn marcha ensuite sur Vienne où les protestants se soulevaient à leur tour et récla^ maient le libre exercice de leur religion. Une défaite de Mansfeld, battu par Buquoi, dans le cercle de Prachno, le rappela en Bohême.
Cependant la Bohême ne pouvait pas rester sans souverain ; il n'entrait pas dans les idées du temps qu'un pays fût capable de se gouverner lui-même ; le patriotisme de la noblesse était trop peu intelligent pour qu'on pût songer à choisir un souverain national. Trois candidats se disputaient le trône de Bohême ; le jeune électeur palatin Frédéric, chef de l'Union évangélique allemande, l'électeur de Saxe, Jean Georges, et le duc de Savoie, Charles Emmanuel. Frédéric fut élu par la Diète générale de tous les pays de la couronne rassemblée par les directeurs à Prague (26 septembre 1619); l'électeur de Saxe, par dépit, se réconcilia avec Ferdinand qui venait d'être élu empereur. Frédéric arriva à Prague, et, bien que protestant, il fut couronné par l'administrateur utraquiste dans la cathédrale de Saint-Vit : les Tchèques ne tenaient pas moins à la tradition historique qu'à la liberté religieuse; il s'engagea à admettre les quatre points naguère contestés par Mathias et qui plaçaient le souverain sous le contrôle absolu des États. Les catholiques s'étaient presque tous opposés à son élection. L'invasion de Gabriel Bethlen en Hongrie fournit un sérieux appui à l'anti roi : Buquoi fut obligé de quitter la Bohême et de marcher contre les troupes transylvaines. Thurn le poursuivit jusqu'au Danube. A la diète de Pozony (Presbourg), un traité fut conclu entre Jps Tchèques, les Hongrois et les Tran-
sylvains contre la maison d'Autriche : les deux parties contractantes envoyèrent même une ambassade àConstantinople pour s'entendre avec la Porte. Mais Bethlen fit bientôt la paix avec Ferdinand (janvier 1620). L'empereur employa l'hiver de cette année à rassembler ses troupes : le roi d'Espagne, Philippe III, et le pape lui fournirent des soldats, ainsi que l'électeur de Bavière, chef de la ligue catholique, auquel il engagea la Haute- Autriche, et celui de Saxe, auquel il promit la haute et la basse Lusace. Sigismond de Pologne lui promit aussi quelques secours. Les princes évangéliques allemands, qui se disposaient à venir en aide à la Bohême, furent paralysés par les Espagnols alors établis dans les Pays- Bas. La Bohême se trouvait sans alliés. Frédéric le Palatin n'était pas homme à tenir tête à la situation. Calviniste fanatique, il favorisait la secte des frères bohèmes au détriment des luthériens dont il excitait la colère. Il fit transformer le temple national de Saint-Vit en un froid sanctuaire protestant. Il avait amené avec lui des conseillers étrangers. Par les préférences qu'il leur accordait, il froissa ses meilleurs généraux, Thurn et Mansfeld. L'argent faisait défaut et l'armée se composait en grande partie de mercenaires.
Bataille de la Montagne Blanejhe (i6tO] ; la réaction politique et rellsleuse (ie«0-iet9).
Au printemps de 1620 elle envahit la Basse-Autriche ; mais, tour à tour repoussée et victorieuse, elle ne remporta point de succès décisif. En vain, Bethlen Gabor renouvela son alliance avec la Bohême ; en vain la Sublime Porte envoya un ambassadeur, Mehemed-Aga pour féliciter Frédéric et lui promettre des secours ; Ferdinand et ses alliés agirent avec une énergie qui déconcerta toutes les espérances. Maximilien de Bavière et Tilly entrèrent dans la Haute-Autriche, l'électeur de Saxe en Lusace; les Cosaques iu roi de Pologne Sigismond poussèrent
jusque dans la Basse-Autriche. Bientôt Maximilien et Buquoi pénétrèrent dans la Bohême par le sud : ils avaient environ cinquante mille hommes; la Bohème n'en comptait que vingt-cinq mille. Krumlov, Budëjovice, Pisek, Strakonice, Klatovy tombèrent aux mains des impériaux. L'armée bohème, toujours reculant, attendit l'assaillant sur le plateau de la Montagne Blanche (Bilâ-Hora,Weissenberg) à l'ouest de Prague, et s'y fortifia : les deux armées ennemies Fattaquèrent avec furie, et la mirent en pleine déroute, malgré l'héroïsme des cavaliers hongrois envoyés par Bethlen, et le courage des Moraves qui luttèrent jusqu'à la fin; dix mille morts couvrirent le champ de bataille : le camp des Tchèques tomba tout entier aux mains des ennemis. Au moment où la bataille commença, Frédéric festinait tranquillement dans son palais. On vint le prévenir que l'affaire s'engageait. En arrivant à la porte de Prague, il rencontra les débris de son armée qui se précipitaient dans la ville (8 novembre 1620).
Cependant tout espoir n'était pas encore perdu. Prague pouvait se défendre; huit mille Magyars envoyés par Bethlen venaient d'arriver à la frontière; la Moravie et la Siiésie étaient en armes ; seule la Lusace avait succombé, occupée par les troupes saxonnes. Mansfeld tenait plusieurs villes fortes, notamment Plzen et Tabor. Mais Frédéric considéra la partie comme désespérée et se retira à Breslau. Les États, abandonnés par le souverain qu'ils s'étaient choisis, ouvrirent les portes de la ville et se rendirent à la discrétion du vainqueur.
L'empereur Ferdinand confia l'administration de la Bohême à un commissaire extraordinaire, Charles de Lichtenstein. Buquoi poussa en Moravie pour achever la soumission de cette province. Pendant ce temps, l'électeur de Saxe soumettait la Siiésie. Frédéric dut abandonner Breslau, où il avait continué d'exercer les derniers restes d'une souveraineté éphémère. Mansfeld, après avoir résisté quelque temps dans la Bohême occidentale, finit par évacuer le royaume. Tant que Ferdinand ne fut pas complètement sûr de la victoire, il observa une prudente
réserve, et ne fît point connaître quelles étaient ses intentions à regard des révoltés. Du jour où il se sentit définitivement maître de la situation, il no contint plus sa vengeance. Il donna Tordre d'arrêter tous les anciens défenseurs, les directeurs, tous ceux qui, à un titre quelconque, avaient pris part à la révolte. Le 20 février 1621, on jeta en prison tous ceux qui, se fiant à la clémence royale, étaient restés dans la capitale; ce fut le signal d'épouvantables représailles. Tous les prédicateurs calvinistes et les frères bohèmes furent bannis du royaume ; un tribunal d'exception fut établi à Prague, sous la présidence du prince de Lichtenstein. Après un jugement sommaire, les exécutions commencèrent.
Le 21 juin 1621, devant Thôtel-de-ville du Staremôsto (Altstadt), périrent vingt-sept des principaux chefs, entre autres André Schlick, Vacslav de Budova, Jesenius, le recteur de l'Université de Prague, condamné à être écartelé, auquel, par grâce, on se contenta de couper la langue, Harantde PoliJice; les uns eurent la tête, les autres la main coupée; quelques uns furent pendus : tous moururent héroïquement en confessant leur foi. Leurs têtes furent exposées sur la tour du pont de Prague*. Cette journée fut pour la Bohême ce que fut plus tard pour la Hongrie la sanglante journée d'Eperies ; le lendemain furent prononcées les peines édictées contre ceux qui n'avaient pas été condamnés à la torture; le fouet, le bannissement, la prison. L'un des accusés, gracié, fut cloué par la langue à un poteau et mourut de ses blessures. Leurs biens furent confisqués au profit du roi, de ses généraux et de ses courtisans, Espagnols, Italiens, Wallons, Allemands. C'est alors qu'on vit s'établir en Bohême une foule de familles étrangères, des Colloredo, des Piccolomini, des Wallis, des Gallas, des Mille-
* On fit sur cette exécution le quatrain suivant :
Septem vigînti procerum de gente bohema Colla truci gladio dcmetit una dies.
Si cervix foret una tibi, gens czechica^ credam. Une momento demetet una dies.
simo, des Lichtenstein, des Goltz, des Trautmansdorf, des Villani, des Defour, des Buquoi, des Maradas, des Huertas, des Vasquez, etc. On retrouve encore aujourd'hui les descendants de certaines de ces familles, soit en Autriche, soit en Bohême. On comprend que ces intrus, enrichis par la munificence royale aux dépens de la nation tchèque se (Soient montrés peu soucieux de défendre dans les diètes les droits du royaume. L'historien allemand Struve a fait remarquer avec justesse que de toutes les noblesses du monde, l'autrichienne a le moins le droit d'être fière de fion origine. Ceci est vrai surtout pour la Bohême.
Une autre partie des biens confisqués fut consacrée à des fondations pieuses, en faveur de l'archevêché de Prague et de l'ordre des jésuites, pour lequel l'empereur avait une sympathie particulière. C'est l'un d'entre eux, le Père Carafa, qui fut spécialement chargé d'organiser la contreréformation dans le royaume : il a caractérisé lui-même le système qu'il avait adopté dans cet aveu naïf : « On a reconnu, dit-il, que pour éclairer les Bohèmes et les ramener dans la bonne voie, il n'y avait qu'un seul moyen, la persécution ». Les membres du consistoire de l'Église utraquiste furent exilés. Sauf les catholiques, il n'y avait personne dans le royaume qui n'eût pris part à la révolte. La terreur planait sur tout le pays. Ferdinand y mit fin par un mandat (3 février 1622), connu sous le nom de pardon général et qui suffit à donner la mesure de sa clémence. Tous ceux qui avaient pris part à la révolte, disait ce document, méritaient d'être punis dans leur vie et dans leurs biens. L'empereur daignait leur faire grâce de la vie et se contentait de confisquer leurs biens, s'ils consentaient à reconnaître leurs fautes. Sept cent vingt-trois seigneurs et chevaliers acceptèrent cette amnistie dérisoire, qui les laissait à moitié ou complètement ruinés.
Mais la grande affaire de Ferdinand II, ce fut le rétablissement de la religion catholique dans le pays tout entier. L'Université de Prague fut enlevée aux professeurs utraquistes et confiée aux jésuites, qui prirent la direction de l'enseignement à peu près dans tout le royaume. L'électeur
de Saxe essaya vainement d'intervenir en faveur des luthériens, ses coreligionnaires. En 1624 un mandat impérial proscrivit définitivement du pays tous les frères bohèmes et organisa la restauration du catholicisme. Toutes les églises furent remises aux mains de prêtres, appelés pour la plupart de l'étranger, notamment de Pologne; les habitants furent par tous les moyens possibles réduits à l'obéissance spirituelle ; qui ne professait point la religion catholique, ne pouvait jouir des droits civils, ni même exercer un métier quelconque; le mariage et la sépulture étaient également interdits aux réfractaires. Des amendes punissaient ceux qui négligeaient de célébrer les fêtes, d'observer le jeûne ou d'aller à la messe. Les nouveaux seigneurs, installés par la grâce impériale dans les biens confisqués, persécutaient leurs paysans pour les ramener à la bonne doctrine. Cependant ces mesures iie suffisaient pas. A Prague, il fallut exiler la plupart des bourgeois influents; dans d'autres villes royales, on eut recours aux garnisaires. Mais l'indomptable ténacité des Tchèques grandissait en raison inverse de la persécution. On vit à Lysa les habitants brûler leur ville et émigrer en masse plutôt que de céder. Dans les cercles de Kourim et de Hradec, les paysans coururent aux armes et incendièrent les châteaux ; il fallut faire marcher des troupes contre eux : les supplices et la torture rétablirent l'ordre. Le récit détaillé des horreurs qui furent commises alors au nom de la foi est l'un des plus lugubres épisodes de l'histoire religieuse. On comprend que le peuple qui a passé par une telle épreuve n'ait jamais pu se résoudre à l'oublier.
Après la réaction religieuse vint la réaction politique. Au lendemain même de la victoire, Ferdinand s'était fait apporter à Vienne les originaux des privilèges royaux et la lettre de Majesté de Rodolphe. Il les avait coupés en morceaux et jetés au feu. La Bohême une fois épuisée, il fallait définitivement la réduire en servage. Le roi publia le 15 mars 1627 la nouvelle constitution du pays. Elle comuaençait par proclamer l'hérédité du trône de Bohême dans la maison de Habsbourg, dans la descendance masculine
OU féminine. Aux trois États représentés jusqu'alors dans les diètes (seigneurs, chevaliers, bourgeois), le souverain en ajoutait un quatrième, qui prenait rang au-dessus d'eux, le clergé : il comprenait outre Tarchevêque de Prague, primat du royaume, tous, les ecclésiastiques jouissant de bénéfices royaux. Les diètes étaient dépouillées du pouvoir législatif que l'empereur-roi réservait pour lui-même. Elles ne gardaient que le droit de consentir les impôts, mais sans pouvoir faire au souverain aucune condition. Elles ne pouvaient délibérer que sur les matières qui leur étaient soumises par le roi. Le tribunal suprême était dépouillé du privilège de faire la loi et devait se conformer aux décisions du pouvoir exécutif : la procédure était désormais secrète. La langue allemande devait être adoptée dans les tribunaux et les actes publics {tabulm regni), concurremment avec la langue nationale, le tchèque. Quelques semaines après, une nouvelle et dernière ordonnance vint couronner Fœuvre de l'unification religieuse. Elle accordait six mois de répit pour se convertir à ceux qui n'avaient point encore accepté la religion d'état.
L'empereur vint lui-même à Prague pour surveiller l'exécution de ses ordres ; il tint une diète d'après la nouvelle constitution et fit couronner son fils Ferdinand IIL Un certain nombre de conversions eurent lieu; beaucoup ne furent pas sincères ; les prétendus catholiques continuèrent de pratiquer dans le secret du foyer domestique ou dans l'ombre des forêts la religion chère à leur conscience. Un grand nombre de Tchèques quittèrent leur pays et allèrent chercher dans les pays protestants la liberté de leur foi. On évalue à trente-six mille le nombre des familles qui émigrèrent : elles fondèrent des colonies en Saxe, à Dresde, à Pirna, à Meissen et à Leszno, dans le royaume de Pologne.
Parmi ces émigrés, plusieurs jouent un rôle considérable dans la littérature de leur pays : citons seulement les historiens, Habernfeld, Paul Skala de Zhor, Paul Stransky, l'auteur de la Respublica hohema^ le théologien Georges Holyk, qui publia à Wittenberg les Larmes san-
glanées de la Bohême^ et le fameux graveur HoUar, dont les œuvres sont encore recherchées aujourd'hui.
La Moravie ne fut pas traitée moins durement que la Bohême. Dietrichstein, nommé commissaire général pour cette province , commença par y rétablir Tordre des jésuites ; les chefs du mouvement furent jetés en prison et virent leurs biens confisqués. On évalue à cinq millions de florins les bénéfices que la couronne retira de ces confiscations ; il fut interdit aux non catholiques d'acquérir des propriétés foncières. Les émigrations furent, toute proportion gardée, aussi nombreuses qu'en Bohême. Parmi les exilés volontaires, il faut citer en première ligne le célèbre pédagogue Jean>Amos Komensky (Gomenius), qui se réfugia d'abord en Pologne, puis en Transylvanie et enfin en Hollande, où il mourut (1670). Ses ouvrages, VOrhis pictKSj la Janua linguarwm reserata^ la Didactica mon gna, ont exercé une grande influence sur l'éducation et sont encore classiques aujourd'hui. Le compatriote et le protecteur de Komensky, Charles de Zerotin, ne fut pas plus heureux que lui. Il dut quitter la Moravie et se retirer en Silésie.
La littérature tchèque, considérée comme entachée d'hérésie, fut impitoyablement persécutée ; les livres et les manuscrits tchèques furent recherchés jusque dans les maisons particulières et brûlés par les zélés convertisseurs. La guerre de Trente ans dont la Bohême avait donné le signal eut pour résultat définitif la reconnaissance de la liberté de conscience en Europe; mais la Bohème, loin d'en profiter, ne lui dut que des ruines.
^A guerre de Trente «ii«)iVAld«tetii; le* 0aédoi« en Bohême
(i6S4-ft«48).
Épuisée par les représailles de Ferdinand II, elle dut encore fournir des soldats aux armées que Waldstein promenait sur le sol de l'Allemagne. Ce fameux condottiere était né dans le nord du royaume, d'une famille qui appar-
â9Ô CHAPITRE XVII.
tenait à la secte des frères bohèmes; orphelin de bonne heure et élevé par les jésuites, il s'était, jeune encore, converti au catholicisme. Son beau-frère, Charles de Zerotin, l'avait recommandé à l'empereur Mathias; il fit ses premières armes contre les Turcs et contre Venise. Il resta fidèle à l'empereur, lors de la rébellion du royaume et prit part à la bataille de la Montagne Blanche; il contribua également à la défaite de Béthlen Gabor. Personne ne profita plus que lui à la ruine de la Bohème.
En payement de dettes contractées au service de l'empereur, il avait reçu la principauté de Priedland, qui ne comprenait pas moins de neuf villes et de cinquante-sept villages. Il acheta à vil prix un grand nombre de domaines confisqués, et s'y constitua avec l'autorisation de l'empereur, une véritable souveraineté. Il obtint le droit de battre monnaie et de rendre la justice.
Quand le roi de Danemark entreprit de soutenir en Allemagne ses coreligionnaires réformés (1626-1629), Waldstein offrit à l'empereur de créer et d'entretenir une armée à ses frais. Il rassembla trente mille soudards avec lesquels il pénétra en Allemagne, ravageant tout sur son passage et se faisant accorder par l'empereur, en échange de ses services, tantôt le duché de Sagan (Zahan), en Silésie, tantôt le duché de Mecklembourg et le titre de général de la Baltique. Waldstein inspire aux Allemands au dix-septième siècle la même terreur que Ziiika et Procope à ceux du quinzième. Les alliés de l'empereur finissent par s'épouvanter de ses victoires et invitent Ferdinand à le rappeler. Il retourne à Prague et s'y bâtit un palais somptueux; à Jicin il entretient une cour aussi brillante que celle d'un souverain : soixante pages le servent; il a une garde du corps ; des gentilshommes quittent le service de l'empereur pour s'attacher au sien.
Cependant le roi de Suède prend à son tour en main la cause du protestantisme. Pour résister à ce formidable adversaire, l'Allemagne n'a point de généraux : l'empereur est obligé de s'adresser à Waldstein, qui ne consent à reprendre les armes qu'après s'être fait reconnaître un droit absolu
LA BOHÈME VAlNClîÉ. 299
de commandement au point de vue militaire et politique. Déjà les Saxons, alliés de Gustave-Adolphe, sont rentrés en Bohême (1631); ils ont pénétré jusqu'à Prague; à leur suite sont revenus un grand nombre d'émigrés bohèmes; ils chassent les jésuites du pays, s'apprêtent à rendre les derniers honneurs aux martyrs, leurs coreligionnaires, dont les têtes sont restées exposées sur la tour du pont de Prague, et à réunir en un synode les derniers représentants des Églises évangéliques. Mais Waldstein qui a réuni son armée en Moravie, à Znoimo (Znaïm), pénètre à son tour en Bohême, en chasse les Saxons, poursuit les Suédois en Bavière et en Saxe. Gustave-Adolphe tombe sur le champ de bataille de Lùlzen (16 novembre 1632); Waldstein revient hiverner en Bohême; tout en combattant les adversaires de l'empereur, il ne cesse de négocier avec eux et trahit une ambition démesurée qui rêve une souveraineté territoriale en Allemagne, peut-être la couronne de Bohême. Il excite les soupçons et les craintes de la cour; il essaye der se. justifier et se retire à Gheb (Eger), où il est assassiné (25 février 1634).
Il est difficile de savoir jusqu'à quel point il fut coupable et qui donna l'ordre de l'égorger. Ce qu'il y a de certain, c'est que Ferdinand, tout en faisant dire trois mille messes pour le repos de son âme, distribua la plus grande partie de ses domaines à ceux qui avaient pris part au complot, les Gordon, les Butler, les Gallas, les GoUoredo, les Piccolomini; Waldstein, dont la tragique destinée a plus tard inspiré Schiller, a laissé un nom qui commande moins l'admiration que l'étonnement ou le mépris; ses compatriotes exècrent sa mémoire.
L^nnée qui vit la mort de Waldstein, vit aussi les Suédois arriver sous les murs de Prague (1634) ; mais ils ne purent pénétrer dans la ville et durent évacuer la Bohême. L'électeur de Saxe, Frédéric, conclut définitivement la paix avec l'empereur. Il se fit céder la Lusace à titre de fief de la couronne de Bohême, c'est-à-dire qu'au cas où la famille électorale viendrait à s'éteindre, cette province devait faire retour à la couronne de saint Vacslav. Elle est
restée annexée à la Saxe et ne garde plus aujourd'hui que quelques rares débris des populations slaves qui, dès le seizième siècle, étaient déjà profondément germanisées.
Sous Ferdinand III (1637-1657), les armées suédoises, conduites par Banner, retrouvèrent le chemin de la Bohême (1639). Banner s'annonça en vengeur du protestantisme opprimé, et traita impitoyablement les catholiques; il bombarda Prague, sans réussir à s'en emparer, prit, brûla ou pilla tour à tour les villes de Nimburk, Podëbrady, Hradec, Gaslav; le pays était laissé sans défense par l'empereur et impitoyablement ravagé par ceux qui, vingt ans plus tôt, eussent été ses alliés. Les ennemis emportèrent tout ce qui pouvait être emporté, et chargèrent de leur butin des bateaux qui descendirent la Vltava et l'Elbe : aujourd'hui on retrouve encore en Suède des épaves de ce grand pillage; pendant une année entière, les Suédois furent les maîtres du pays. Les impériaux n'apparurent qu'en 1640 et eurent beaucoup.de peine à obliger Banner à se retirer. Son successeur, Torstenson, ramena bientôt l'armée suédoise sur les domaines de la couronne de Bohême. Il s'empara de la Silésie, d'une partie de la Moravie, ravagea les parties septentrionales du royaume. Il fut rappelé dans le nord par la guerre qui venait d'éclater entre l'empereur et le Danemark. Gallas le suivit avec l'armée impériale, se fit battre et ne ramena que deux mille hommes en Bohême. Ferdinand s'établit de sa personne à Prague pour organiser la défense. En 1645 et 1646 le royaume fut de nouveau envahi. Torstenson écrasa les impériaux près du village de Jankov, dans le cercle de Tabor (1647). Wrangel, qui avait succédé à Torstenson, s'empara de Gheb (Eger), et marcha sur la haute Autriche. En 1648, le général suédois Kœnigsmarck pénétra par la ruse dans Prague elle-même; mais il dut se retirer devant la résistance désespérée des habitants et des bourgeois; cette ville eut encore un siège à soutenir, mais il fut interrompu parla conclusion du traité de Westphalie (1648)
vécadence de la Bohême an tV« ei an f 9* sièele.
Aucun pays n'avait plus cruellement souffert de la guerre de Trente ans que la Bohême. Les villes et les villages étaient détruits ou à moitié ruinés ; le peuple affamé et misérable; le royaume qui, — sans ses annexes de Lusace, Moravie et Silésie, — pouvait compter trois millions d'habitants avant la guerre, était réduit à sept ou huit cent mille; l'industrie et Tagriculture étaient également ruinées.
La Bohême, privée de son indépendance par la nouvelle constitution, exploitée par une aristocratie» étrangère etrapace, semblait frappée à mort. Désormais le souverain résidait à Vienne ; le pouvoir était exercé par les hauts fonctionnaires civils et judiciaires, qui constituaient une sorte de lieutenance ; le grand chancelier du royaume restait à Vienne ; le roi s'était réservé toute la puissance législative, et la chancellerie de la couronne de saint Yacslav n'était plus qu'un des organes de son conseil. Les principaux dignitaires du royaume étaient le président de la cour d'appel et le chancelier. Les autres fonctionnaires n'avaient guère que des titres honorifiques et ne s'acquittaient de leurs emplois qu'à l'occasion du couronnement. Les finances étaient administrées à Vienne par la chambre royale. L'armée échappait complètement au contrôle des États et n'était plus que l'armée impériale : seules, les villes royales conservaient encore des gardes civiques, sans caractère militaire. Le pays était toujours divisé en cercles, gouvernés chacun par deux capitaines, l'un de l'ordre des seigneurs, l'autre des chevaliers. Les villes avaient leurs bourguemestres et leurs consuls , sévèrement surveillés par les capitaines et les juges royaux; le peuple serf des campagnes vivait sous l'administration des seigneurs. C'était de tous ses anciens privilèges le seul que la noblesse eût conservé ; mais il ne faut pas oublier que la plus grande partie des terres était tombée aux mains d'aventuriers étrangers, hostiles à la nationalité tchèque et
tout dévoués au souverain dont ils étaient les créatures. Ces soudards, établis par la conquête, rendirent la sujétion plus dure qu'elle n'avait jamais été sous raristocratie indigène.
Le pays avait été ramené à l'unité religieuse, on a vu par quels moyens; cependant les anciennes sectes gardèrent longtemps des adhérents cachés ; jusqu'à la fin du dix -huitième siècle les rites proscrits furent célébrés dans les campagnes.
<c Je me souviens, raconte le réfugié Holyk, que vers l'âge de sept ans, je me trouvais avec mes parents dans une vaste et sombre forêt. Nous étions assis sur un chariot, à l'abri des arbres, couverts de neige ; bientôt plusieurs centaines de fidèles vinrent s'établir près de nous et se construisirent des huttes de branchages. Non loin de là une clochette était suspendue entre deux arbres ; on la sonnait pour le service divin; je me souviens encore, comme dans un rêve, d'avoir entendu prêcher le prédicateur, et d'avoir vu distribuer la cène à la foule.... On mettait au coin des bois de vigilantes sentinelles, et puis on chantait joyeusement les louanges du Seigneur. La communion avait lieu après le sermon, autour d'un tronc d'arbre, grossièrement façonné. Ah! chrétiens fidèles, qu'il était doux et sublime d'entendre résonner les saints cantiques dans la profondeur des forêts. »
Deux évêchés, celui de Litomëfice et celui de Hradec, furent ajoutés à celui de Prague pour veiller au maintien de la foi catholique ; mais les agents les plus actifs de la restauration catholique, ce furent les ordres religieux, et en particulier, les jésuites ; la Bohême devint une province particulière de cet ordre célèbre ; missionnaires et professeurs infatigables, ils s'emparèrent de la prédication et de l'éducation publique; ils firent une guerre acharnée aux traditions et aux livres hérétiques; ils mirent en faveur les superstitions et les pèlerinages. C'est alors que fut inventée la légende de saint Jean Népomucène, prétendu martyr de la confession auriculaire, destiné à supplanter dans l'imagination des nouveaux convertis le
culte du maître Jean HuSj saint et martyr « D'autres or* dres religieux, Tbéatins, Trinitaires, Piaristes s'étahlirent sur le sol de la Bohême au début de la seconde moitié du dix-septième siècle ; ils ne comptaient pas moins de cent soixante dix-neuf couvents. La cour de Vienne finit par a'effrayer du développement des jésuites, et, pour restreindre leur influence, les obligea à céder à l'État les deux facultés de droit et de médecine.
La nationalité tchèque fut cruellement atteinte par tou* tes ces épreuves. Les nouveaux seigneurs des domaines abandonnés par les anciens habitants firent venir des colons allemands pour les repeupler : ils apportèrent avec eux leur langue, qui désormais resta dominante dans les districts frontières du nord et de l'ouest. C'est de cette époque que date la véritable invasion allemande en Bohême; les Allemands occupèrent et ont gardé jusqu'à nos jours à peu près un tiers du sol du royaume. Leur idiome, favorisé par le gouvernement de Vienne, gagna de plus en plus dans les classes supérieures, et la littérature nationale fut négligée. Les jésuites, les missionnaires et les Suédois anéantirent, les uns par haine de l'hérésie, les autres par amour du pillage, la plupart des productions de l'ancienne littérature bohème; la nouvelle littérature catholique qu'on s'efforça de lui substituer n'eut ni la sève, ni l'originalité des œuvres anciennes. Elle comprend pourtant de nombreuses publications et atteste la persistance d'un idiome vivace, et, malgré de si rudes épreuves, plus florissant aujourd'hui que jamais. Ces œuvres servent de transition entre la brillante époque du hussitisme et la renaissance qui ne devait se produire qu'à la fin du dixhuitième siècle.
Entre cette j*enaissance et la période de décadence qui commence sous le règne de Ferdinand II, l'histoire de la Bohême n'offre qu'un médiocre intérêt : elle n'a point comme la Hongrie les diètes tumultueuses de Presbourg, les révoltes des Transylvains. Rappelons seulement quelques détails. En 1680 une révolte agraire éclate dans le cercle deCaslav : les paysans prennent les armes et envoient à Pra-
gue des délégués se plaindre à la lieutenance royale de la tyrannie de leurs seigneurs. Ils déclarent qu'on les traite plus durement que des.Turcs ou des Tartares ; ils demandent le soulagement de leurs misères ; on jette les délégués en prison et on envoie deux régiments contre les révoltés; alors l'insurrection éclate de plus belle dans le cercle cb Litomérice et de Plzen ; elle fut étouffée à grand'peine par des concessions plus apparentes que réelles. Dans la guerre de la succession d'Espagne, Joseph II, pour s'assurer le concours des princes allemands, conclut, en sa qualité de roi de Bohême, un traité par lequel il s'engageait à contribuer pour le royaume de Bohême aux dépenses communes de l'empire; en revanche les princes s'engageaient à garantir l'intégrité du royaume ; toutefois la couronne de Bohême restait indépendante de l'empire. Ce traité était, pour ainsi dire, le prologue de celui qui plus tard a fait entrer la Bohême dans la Confédération germanique. U fut conclu sans qu'on daignât même consulter la diète du royaume; Charles VI, quand il s'agît d'assurer la couronne à sa fille, eut plus d'égard pour les États et leur présenta sa fameuse Pragmatique sanction qui fut adoptée (16 octobre 1720). Il institua en Bohême un comité permanent de la diète, pour l'administration des affaires courantes qui ressor tissaient de la compétence de cette assemblée.
Ferdinand !•' et Szapolyai (1526-1540); les Turcs en Hongrie (1529- 1562). — Martinuzzi; la domination ottomane. — La réforme en Hongrie; Rodolphe (1576-1612). — Les princes transylvains; Gabriel Bethien (1613-1629).
Verdlnand l«'et Ssapolyal (lSta-iS4») ; le« Tare» en Hovsric
(iM9-tft«t).
En Hongrie, comme en Bohême, la défaite de Mohacz laissait le champ libre à l'ambition autrichienne. Un grand nombre de patriotes, Verbœczy à leur tête, pensaient qu'il convenait de choisir un roi national. Ils se réunirent en diète aux environs de Tokay, sur les domaines mêmes de Verbœczy et proclamèrent, sous le nom de Jean I", Jean Szapolyai. Les Szapolyai avaient déjà joué un grand rôle dans l'histoire de la Hongrie. Etienne Szapolyai avait pris Vienne en 1485 et avait été lieutenant du roi Mathias Gorvin en Autriche. La cour qu'il tenait à Trencsin sur le Vah livalisait de luxe avec la cour royale. Sa fille Barbe avait épousé le roi de Pologne Sigismond (1512). Son fils Jean était voïévode de Transylvanie; en écrasant la jacquerie des Kurucz il avait rendu à Taristocratie magyare de signalés services. Sous le
règne de Louis il avait, de concert avec Verbœczy et Tarchevêque Bakracz, exercé une véritable régence. On a prétendu qu'il visait au trône dès ce moment et que, s'il n'était pas venu au secours du roi Louis, c'est qu'il désirait un désastre qui ouvrirait pleine carrière à ses convoitises. Quoi qu'il en soit, il fut couronné à Szekes Feervar au mois de novembre 1526 par l'évêque de Nitra; mais une autre diète s'était rassemblée à Presbourg (Poszony); sous l'influence de Batory, l'ennemi acharné de Szapolyai, elle proclama Ferdinand d'Autriche. La Hongrie avait deux rois. Ferdinand avait l'avantage d'avoir été couronné avec la véritable couronne de saint Etienne, pour laquelle les patriotes magyars ont toujours eu une superstitieuse vénération. Szapolyai ne négligea rien pour se fçiire reconnaître par les puissances européennes. Le roi de France, François I«', — alors représenté en Hongrie par l'habile Rusconi, — l'ennemi de la maison d'Autriche , était l'allié naturel du roi national de la Hongrie ; les princes de Bavière effrayés de la puissance croissante des Habsbourgs — Ferdinand venait de se faire couronner à Prague— étaient également sympathiques au roi national. Le cardinal Wolsey accueillit avec bienveillance son ambassadeur. Mais ces sympathies ne se traduisaient point par des secours efficaces; les troupes de Ferdinand refoulèrent celles de Szapolyai et l'obligèrent à se réfugier en Pologne; une diète réunie à Bude déclara Szapolyai et Verbœczy ennemis de la patrie. Szapolyai se tourna du côté où il semblait que la Hongrie dut le moins songer à espérer du secours; il envoya son agent Laszko à Gonstantinople, auprès du sultan Soliman ; François I" avait, il est vrai , donné l'exemple de ces alliances peu honorables pour des princes chrétiens ; mais la France n'avait jamais été souillée par l'invasion ottomane.
Soliman promit son concours à la Hongrie en échange de l'hommage du royaume ; il daigna, suivant ses propres expressions, « céder à Szapolyai un royaume qui appartenait au vainqueur de Mohacz par les droits de la guerre et du sabre. » D'autre part, le roi François I*"" adhérait à un
traité qui attribuait au jeune duc d'Orléans la succession de Szapolyai, au cas où celui-ci ne laisserait pas d'enfant mâle. Il accordait au roi de Hongrie une subvention annuelle de vingt mille écus. En même temps le moine Martinuzzi de la famille croate des Utieâenovié, prieur du fameux sanctuaire polonais de Gzenstochowa, parcourait la Hongrie et s'efforçait de gagner des ennemis à l'Autriche et des adhérents à Szapolyai.
Au printemps de l'année 1529, Soliman entra en Hongrie, non plus cette fois en conquérant, mais en suzerain. Non loin de Mohacz, Szapolyai vint au-devant de lui et baisa la main qui avait infligé à sa patrie de si terribles désas* très ; il laissa enlever par les Ottomans la sainte couronne, ce palladium de l'indépendance hongroise et accepta les garnisons turques qui s'établirent à Bude et à Grran. Mais les troupes que Soliman amenait au secours de la Hongrie firent presque autant de ravages dans ce pays vassal que dans un pays ennemi : « Les Magyars, dit un de leurs historiens, ne savaient guère qui ils devaient haïr le plus, des Autrichiens qui venaient les attaquer ou des Osmanlis qui venaient les défendre ». Soliman échoua au siège de Vienne et en 1531 une trêve fut conclue entre les deux rois de Hongrie. L'Italien Gritti qui avait contribué à assurer à Szapolyai la dangereuse tutelle du Sultan, prétendait s'imposer comme gouverneur du royaume et se faisait détester par son insolence, ses intrigues et sa cruauté. Son impopularité rejaillissait sur Szapolyai qui ne pouvait se passer de ce dangereux auxiliaire. Les Hongrois finirent par assassiner cet aventurier. Après de longues luttes, un accord fut conclu entre les deux prétendants. Par le traité de Varad (1538), Ferdinand et l'empereur Charles Quint reconnurent Szapolyai comme roi de Hongrie. En revanche, celui-ci garantissait à Ferdinand sa succession, même pour le cas où il aurait un enfant mâle.
Il en eut un, en effet ; peu de temps après la conclusion de ce traité, il épousa la princesse Isabelle^ fille de Sigismond et de la reine Bonne Sforza, qui lui donna un fils, Jean-Sigismond. Il mourut quelques mois après sa
naissance (1 640) . En le déshéritant de la couronne hongroise, il avait stipulé que la maison d'Autriche lui assurerait une grande situation territoriale. Peut-être au fond espérait-il que les Hongrois violeraient le traité qu'il avait conclu. U laissait pour tuteur à son fils Martinuzzi UtieSenovic, plus connu des contemporains, sous le nom de frère Georges, et Valentin Tœrœk, chef de l'armée. Verbœczy exerçait toujours auprès de la jeune reine douairière l'inJBLuence que lui assuraient son talent et ses travaux législatifs. Ils ne pouvaient assurer l'indépepdance de la Hongrie vis-à-vis de l'Autriche, qu'en s'alliant avec les Turcs. Verbœczy se décida à implorer l'appui de Soliman. Le souverain ottoman ne pouvait négliger cette occasion d'intervenir dans les affaires de la Hongrie ; il reconnut comme roi le fils de Szapolyai et marcha lui-même à son secours. Ferdinand, réduit à conquérir son royaume, assiégeait Bude et l'avait rigoureusement investie. La ville allait succomber, quand Soliman arriva : les Autrichiens pris entre deux feux, furent écrasés; leur général Roggendorf mourut de ses blessures. Mais le Grand Seigneur était résolu à faire payer chèrement son secours ; il se fit amener le petit roi de Hongrie, le combla de caresses, recommandant à ses fils de l'aimer comme leur propre frère. Pendant ce temps-là ses troupes occupaient Bude. Une fois maître de la place, Soliman déclara qu'il continuerait de l'occuper, attendu que Jean-Sigismond n'était point d'âge à la défendre. Il lui assignait pour résidence la Transylvanie, dont il le nommait voïevode. La fille du roi de Pologne, veuve de Jean Szapolyai, .eut beau protester contre cette humiliation. Il fallut partir pour cet exil; le moine Martinuzzi accompagnait le jeune prince, qui s'établit au château de Lippa. « Désormais il y eut trois Hongries : la Hongrie occidentale , royaume effectif de Ferdinand , la Hongrie centrale, occupée par les Turcs et gouvernée par le pacha de Bude, enfin la Hongrie orientale qui forma la principauté indépendante de Transylvanie. » (Sayous.)
La principale église de Bude fut transformée en mosquée, et Verbœczy eut l'honneur humiliant d'être nommé
juge suprême des chrétiens de Bude, sujets du Grand Seigneur. Il mourut peu de temps après.
9lartlitiiBBl ; la domination ottomane*
Le succès de Soliman n'était pas seulement un défi jeté à l'ambition du prétendant autrichien, mais à la paix, à la sécurité du monde chrétien tout entier. Les princes allemands offrirent leur concours à Ferdinand; les magnats des plus grandes familles se mirent à son service ; Martinuzzi, toujours fort occupé à tenir la balance entre l'Allemand et le Turc, l'intérêt propre de la Hongrie et son ambition personnelle, renouvela le traité de Varad, en y joignant une condition toutefois, c'est que Ferdinand chasserait les Ottomans (1641). Mais l'expédition des Allemands ne réussit pas ; la diète hongroise réclama vainement de nouveaux secours de la diète germanique. Soliman s'empara d'Esztergom (Gran), de Szekes Feervar (Albe Royale). Pour le malheur de la Hongrie, les luttes des catholiques et des protestants divisaient alors l'Allemagne. La plus grande partie des Hongrois, traités avec une douceur relative par les vainqueurs musulmans, s'accoutumaient à leur domination ; Martinuzzi « ce moine de méchante et malheureuse volonté, » écrit Ferdinand, négociait de nouveau avec Soliman.
Au milieu de cette période agitée, il était le véritabk maître du pays. Il continuait, entre les trois souverains, Ferdinand, Szapolyai et Soliman, cette politique de bascule, qui trahit sa double éducation slave et italienne. Il offre la Transylvanie à Ferdinand et attire sur ce malheureux pays une invasion turque, puis il se retourne de nouveau contre les Autrichiens ; il finit par décider la reine douairière à renoncer à la couronne au profit de Ferdinand; elle dépose les insignes royaux à la diète de Rolosvar (Klausenbourg) . Mais le roi autrichien avait peu de connance dans cet ambigu personnage, qui savait jouer tant de rôles à la fois. Il envoya en Transylvanie, pour le sur-
veiller, le condottiere Gastaldo, assisté d'Italiens peu scrupuleux , gens sur lesquels on pouvait compter pour un coup hasardeux. Martinuzzi, au milieu de toutes ces intrigues politiques, avait trouvé le moyen de devenir cardinal de l'Église romaine. La pourpre ne le protégea pas contre le poignard des sicaires. Surpris par eux dans le château d'Alvinz, il tomba frappé de soixante-six coups. Ainsi finit ce curieux personnage que Ton a comparé, non sans raison, à Waldstein. La cour de Rome lança sa foudre contre les assassms, coupables d'avoir attenté aux jours d'un prince de l'Église ; mais Ferdinand, qui ne dissimulait pas la part qu'il avait prise, à « faire dépêcher le frère Georges, » réussit à obtenir du pape Jules III l'absolution de ce meurtre (1551).
La mort de Martinuzzi ne délivra pas la Hongrie du fléau de la guerre. Temesvar succomba, malgré une admirable défense. Eger (Erlau) se défendit avec non moins d'héroïsme. Sommés de se rendre, les assiégés, pour toute réponse, plantèrent sur le rempart quatre piques, surmontées d'un cercueil tendu de noir. Les Turcs donnèrent quatre fois l'assaut à l'intrépide cité où les femmes rivalisaient de valeur avec les hommes; plus de huit mille d'entre eux périrent sous ses murs (1552). Isabelle Szapolyai, au milieu de ces misères, désespérant de reconquérir la Hongrie tout entière pour son fils, s'efforçait du moins de lui assurer la Transylvanie. Elle réclamait le concours du roi de France, Henri II, et du sultan, également intéressés à tenir la maison d'Autriche en échec. Henri H, invoquant les traditions des rois de France, « toujours prêts à prêter secours et comfort aux affligés », se montre dans ses dépêches fort disposé à rétablir le jeune prince. En 1557, Christophe Batory était envoyé à Paris, et Henri promettait à Jean-Sigisinond la main d'une ses filles. Isabelle mourut en 1559, sans avoir assuré l'avenir du fils de Szapolyai.
La situation de la Hongrie proprement dite était à tous égards déplorable. Ferdinand laissait vacantes les fonctions qui, comme celles du Palatin, eussent dû être
confiées à des nationaux, mettait l'administration aux mains des Allemands, donnait les commandements mili-* taires à des étrangers. Il dut conclure, en 1562, un traité qui reconnaissait aux Turcs la possession de leurs conquêtes, et leur promettait un présent annuel. Ce n'était, au fond , qu'un tribut déguisé. Ferdinand eut au moins la consolation de voir son fils Maximilien couronné en 1563 à Pozony.
Ce prince (1564-1576) continua les traditions paternelles. Le seul épisode glorieux de cette période est le siège de Szigeth, dont l'héroïque défense a immortalisé le nom de Zrinyi. La paix conclue naguère par Soliman et Ferdinand avait peu duré. En 1566, Soliman vint attaquer la ville de Szigeth (à l'ouest de Mohacz, au nord de la Drave). Elle était commandée par le croate Zrinyi ou Zrinski, ancien ban de Croatie. Les eaux de la rivière Aimas entouraient comme d'un lac cette petite ville, dont la garnison ne comptait pas plus de deux mille cinq cents soldats. Les faubourgs une fois brûlés, Zrinyi.se réfugia dans le château; les Turcs essayèrent de l'amener à se rendre, tantôt par la terreur, en menaçant d'égorger son fils, Georges, qu'ils tenaient prisonnier, tantôt par les promesses les plus séduisantes. Soliman, dans un accès de fureur, mourut devant l'imprenable cité. Le vizir Sokoli dissimula sa niort aux assiégeants. Cependant le château s'écroulait sous l'artillerie; Zrinyi revêtit ses habits les plus magnifiques, fit mettre de Tor dans ses poches « afin qu'on trouvât quelque chose sur son cadavre », et à la tête des combattants qui lui restaient, s'élança au milieu des Turcs. Il y rencontra la mort qu'il cherchait. Celle de Soliman ne fut révélée aux troupes qu'après la reddition de la ville. Szigeth, dont la poésie slave et la poésie hongroise ont chanté la tragique destinée, resta aux mains des Turcs jusqu'en 1689. Maximilien laissa encore prendre la ville de Gyula et signa avec le nouveau sultan Selim deux traités qui consacrèrent une fois de plus le démembrement de la Hongrie (1568).
La condition des parties de la. Hongrie soumises auxOt-
312 CHAPITRE XVIH.
tomans, devint presque aussi misérable que celle des provinces serbes ou bulgares ; les ordres des pachas débutent souvent par cette formule : « Au nom du tout-puissant empereur, sachez que si vous désobéissez, le pal est prêt et que le bûcher vous attend. » Les villes occupées par les Turcs étaient couvertes de ruines ; les janissaires enlevaient les jeunes Hongrois pour les faire entrer dans l'armée du Grand Seigneur; les impôts étaient lourds, parfois écrasants et perçus au hasard. Au point de vue administratif, le pays fut divisé en vingt -cinq sandjakSj répartis plus tard en quatre eyalets (ceux de Bude, d'Eger, de Eanisza et de Temesvar). L'autonomie des comitats fut pourtant respectée, et ils eurent à certains égards, notamment au point de vue religieux, plus de liberté que dans les parties autrichiennes du royaume.
Maximilien reconnut également la souveraineté de Jean Sigismond Szapolyai en Transylvanie. Jean Sigismond renonça au titre de roi et se contenta de celui de prince sérénissime.. Ce prince mourut en 1571 : avec lui s'éteignit la dynastie des Szapolyai. La diète transylvaine élut pour son successeur Etienne Batory, qui sut louvoyer habilement entre Vienne et Gonstantinople. Batory était appelé à de hautes destinées; la Pologne avait donné des rois à la Hongrie : la Transylvanie donna à la Pologne l'un de ses plus remarquables souverains (1575).
Le trône était devenu vacant par suite du départ du roi français, Henri de Valois. Maximilien II et Batory posèrent leur candidature ; Batory fut élu. Les Polonais considèrent son règne comme un des plus glorieux de leur histoire. Il amena avec lui dans son nouveau royaume des Hongrois, qui améliorèrent les services militaires, notamment l'artillerie. Maximilien II ne survécut pas longtemps à cet échec. Il avait eu soin de faire de son vivant couronner son fils Rodolphe à Pozony (1572). Maximilien, dont nous avons loué ailleurs l'esprit tolérant et libéral, avait été peu populaire dans le royaume, qu'il s'était montré incapable de défendre; les Magyars ne lui pardonnaient pas d'ignorer leur langue. Une conspiration s'était
formée pour le détrôner, mais elle échoua; les auteurs furent simplement condamnés au bannissement. Maximilien, comparé à ses successeurs immédiats, fut pourtant l'un des meilleurs souverains de la Hongrie mutilée.
I^n réforme en Hongrie; Bodolptae (lS9tt-tlltt).
La condition de la Hongrie autrichienne, durant cette période, ne fut guère meilleure que celle de la Hongrie ottomane; il fallait vivre dans un état de guerre continuelle. Les milices nationales étant naturellement insuffisantes, le prince autrichien couvrait le pays de troupes étrangères, allemandes, italiennes, espagnoles, parfois aussi oppressives cjue les Musulmans. Chaque comitat recrutait luimême les soldats de la défense nationale, les honveds. On a vu comme ces troupes indigènes se distinguèrent à la défense d'Eger et de Szigeth.
Un grand fait domine cette époque, la diffusion de la réforme chez les Magyars. Malgré Tantagonisme politique de la Hongrie et de la Bohême, le hussitisme s'était à diverses reprises infiltré dans le royaume de saint Etienne, et avait préparé les esprits aux nouveautés religieuses. Les causes qui prédisposaient les catholiques de Hongrie à la réforme étaient les mêmes que dans les pays voisins. L'ignorance du clergé était fort grossière; le génie hongrois, moins original et moins cultivé que celui de la Bohême ou de l'Allemagne, n'avait pas en lui-même assez d'énergie pour produire seul la réforme; il était assez souple et assez docile pour l'accepter, dès qu'elle arriverait sur les frontières du royaume. Les colonies allemandes de Transylvanie formaient d'ailleurs une sorte de transition entre l'Allemagne et la Hongrie. Dès le règne de Louis H, un an avant la bataille de Mohacz (1525), on voit la diète, sur les instances du clergé épouvanté, édicter le supplice du feu contre les hérétiques. Le démembrement de la Hongrie ne pouvait manquer de favoriser l^extension des nouvelles doctrines; les maîtres divers qui
314 CHAPITRE XVm.
se partageaient le royaume ne pouvaient assurer à la persécution l'unité nécessaire pour lutter efficacement contre l'hérésie. En Transylvanie, le pasteur Honter multiplia de bonne heure les livres et les écoles; en Hongrie, le premier réformateur fut Devay, qui avait connu personnellement Luther à Wittemberg. Il traduisit les épîtres de saint Paul en magyar. De grandes familles adhérèrent aux nouvelles doctrines; à partir de 1548, les diètes cessèrent de dicter des lois de persécution. L'Église évangéliqne s'organisa librement sur les bases de la Confession d'Augsbourg. Mais ce fut surtout le calvinisme qui se répandit dans le centre de la Hongrie, dans le bassin de la Tisza. Calvinista hitj magyar hit : la foi calviniste est la vraie foi magyare, dit un proverbe. Le luthéranisme était d'origine allemande, et comme tel suspect aux patriotes. C'est à Debreczen que s'établit la nouvelle secte ; elle eut pour chef le pasteur Juhasz, qui, suivant la mode du temps, grécisa son nom en celui de Melius (Berger). Il traduisit l'Écriture sur le grec et sur l'hébreu, composa des cantiques, entra en relations avec Théodore de Bèze. En 1567, le synode de Debreczen formula en soixantequatorze articles le symbole de l'Église calviniste magyare. Jean Hus avait renouvelé la prose tchèque, et Luther la prose allemande ; les réformateurs hongrois Devay, Erdœsi (Johannes Sylvester Pannonicus), Caspar Heltai, Karoly rendirent le même service à leur pays. En face de la dynastie catholique et ultramontaine , le protestantisme devenait pour la Hongrie une force nouvelle.
Le règne de Rodolphe (1576-1612) ne contribua point à rendre la maison d'Autriche populaire. Au début de son règne la Diète fit entendre les griefs du pays (1582). Elle demandait au souverain des garanties ; elle voulait que les relations avec la Turquie fussent réglées par des ambassadeurs nationaux et noii point par des Allemands ou des Italiens étrangers aux intérêts du royaume. Rodolphe fut si blessé de ce langage qu'il quitta la Hongrie et n'y remit jamais les pieds.
H resta quatre ans sans convoquer la Diète et ne fit
point élire de Palatin; ami des arts et des sciences occultes, imbu des doctrines absolutistes, il n'aimait point cette Hongrie barbare et trop indépendante : il ne la consultait que pour lui demander des subsides. Un ambassadeur de Venise résumait ainsi ses impressions sur la situation du royaume. « Les Hongrois, disait-il, détestent la maison d'Autriche; ils se considèrent non-seulement comme soumis, mais comme méprisés par elle, attendu qu'on leur impose le gouvernement des Allemands, leurs ennemis naturels. » Cependant la guerre continuait avec les Turcs. Pour contenir les invasions musulmanes, l'empereur accorda à des colons serbes certains districts entre l'Unna et la Kulpa, à charge pour eux de défendre la frontière. Ces districts abandonnés, — les contemporains les appellent c/esertv/mprimum, desertwmsecundumj — furent ainsi repeuplés par une population à la fois agricole et guerrière. C'est là le point de départ de l'institution de la frontière militaire qui a subsisté jusqu'à nos jours ^.
En 1577 la forteressse de Karlovac (Karlstadt) fut construite pour défendre la Croatie contre les invasions musulmanes. En 1592, Hasan pacha de Bosnie, fut défait sous les murs de Sisek. En 1595, la ville d'Esztergom (Gran) fut enlevée par les troupes combinées de l'empire et delà Hongrie. Cet avantage fut malheureusement compensé par la perte d'Eger (Erlau). Défendue par les nationaux, la ville avait été imprenable : confiée cette fois à une garnison composée en grande partie de mercenaires wallons, elle capitula. Quelques jours plus tard un choc formidable eut lieu dans ia Transylvanie, à Mezœ Kereztes, entre les troupes de Mahomet HI et celles de l'archiduc Maximilien assisté par l'armée de Sigismond Batory. Signalons encore la prise de Raab (Gyœr) par Adolphe de Schwarzenberg (1597). Tandis que la maison d'Autriche appelait en Hongrie les Wallons et les Espagnols, la Turquie y introduisait lesTartares, et la nation magyare pâtissait autant de ses al-
* Nous ne pouvons entrer dans de longs détails sur cette institution. Consulter l'excellent ouvrage de M. Picot : « Let Serbes de Hongrie ».
lies que de ses ennemis. Le dernier épisode un peu important de la guerre fut l'échec des impériaux devant Kanisza (1601). L'archiduc Ferdinand perdit toute son artillerie sous les murs de cette place et abandonna de nombreux prisonniers qui eurent la tête tranchée. L'ardeur conquérante des Turcs diminuait peu à peu : en 1601 ils proposèrent d'eux-mêmes la paix; le traité de Sitvatorok atteste chez les Ottomans une profonde lassitude; ils n'exi^ gent des chrétiens ni formules humiliantes, ni tribut annuel, mais ils gardent leurs possessions. Maintenant c'est du côté de la Transylvanie que se concentre leur attention.
léCm prince* transyliraln*; Gabriel Bethlen («•tS-l«99).
G'esllà désormais, dans cette Hongrie trilingue (magyare, allemande, valaque) de l'Orient que s'agitent lesdestinées du grand Magyar Orszag, de la patrie commune. Etienne Batory (1571-1575) gouverna habilement la principauté, maiseny introduisant les jésuites, il prépara pour l'avenir de graves conflits religieux. Il eut pour successeur Christophe Batory (1575rl581), puis Sigismond Batory (1581-1599). Ce prince, faible d'esprit et dominé par les jésuites, euxmêmes tout dévoués à l'empereur, consentit à céder la Transylvanie à Rodolphe, en échange des principautés d'Oppol (Oppeln) et de Ratibor en Silésie (1597). Cependant, sur les instances de son oncle, le cardinal André Batory, il revint sur sa décision. Il eut à lutter à la fois contre les troupes impériales et contre Michel, voïévodede Valachie, qui espérait se faire octroyer la principauté par les Ottomans. De guerre lasse, Sigismond finit par abdiquer. Il se retira à Prague où il mourut en 1613. La Transylvanie fut alors envahie par les impériaux et gouvernée de fait par le général Basta dont l'occupation a laissé dans ce pays les plus exécrables souvenirs; les exactions des Autrichiens faisaient presque désirer la domination musulmane ; les protestants, que les Turcs eussent laissés en
paix, étaient systématiquement persécutés. Ces violences ne pouvaient manquer d'exciter une sanglante réaction. Les Transylvains se soulevèrent, de concert avec les Magyars de la Haute-Hongrie, exaspérés par les brutalités du lieutenant impérial Belgiojoso. Tous ces aventuriers étrangers traitaient le royaume comme un pays conquis ; ils faisaient détester la dynastie autrichienne. Les Transylvains avaient à leur tête un grand seigneur plein d'audace, et de talent militaire, Etienne Bocskai; il était secondé par le jeune Gabriel Bethlen. Les impériaux furent défaits devant Kasso (Kaschau); cette ville ouvrit ses portes à Bocskai. La diète de Szerencs proclama Bocskai prince ou voïévode de Transylvanie. Le nouveau voïevode (1604-1606) se montra aussi habile diplomate que vaillant général ; il négocia avec les Turcs et s'assura le concours du sultan Achmet H, qui s'ofirit même à le reconnaître comme roi de toute la Hongrie. Bocskai fut assez prudent pour décliner cette dignité; en 1606, par la paix de Vienne, il réussit à faire reconnaître sa souveraineté non-seulement sur la Transylvanie, mais sur une partie de la Hongrie septentrionale ; s'il mourait sans héritiers, ces provinces devaient faire retour à la maison d'Autriche. La paix de Vienne stipulait d'ailleurs en faveur de la Hongrie des garanties particulières, la liberté de conscience pour les protestants, l'obligation pour un archiduc de résider dans le royaume en l'absence du roi, l'engagement de réserver aux seuls régnicoles le commandement militaire et les fonctions publiques. Des trois maîtres qui se partageaient la Hongrie, Bocskai était alors le plus puissant.
Le royaume de saint Etienne, avec la Transylvanie, la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie comprenait cinq mille cent soixante-trois milles carrés. La maison d'Autriche en possédait douze cent vingt-deux, la Porte dix huit cent cinquante-neuf, Bocskai deux mille quatre-vingt-deux.
Le traité de Vienne était dû aux efforts de l'archiduc Mathias qui s'efforçait de suppléer à force d'énergie à l'indolence de son frère Rodolphe. Une fois gouverneur de la
318 CHAHTRE XVIII.
'Hongrie autrichienne, il essaya de calmer les mécontentements de la nation. Cependant, il ne réussit pas à réannexer là Transylvanie, après la mort soudaine de Bocskai (1606). La diète de cette province, réunie à Kolosvar (Klausenboug) élut Sigismond Rakoczy, et ensuite Gabriel Batory, après que Rakoczy eut volontairement renoncé au titre princier (1608).
Cette même année, Matliias obligea son frère à lui céder rAutricheet la Hongrie. Son règne ne tint pas tout ce que ses efforts comme archiduc avaient fait espérer* Cependant il rendit au royaume le dignitaire national , le Palatin, et s'engagea à ne jamais laisser vacante cette importante fonction; il restitua la sainte couronne, retira les garnisons étrangères et reconnut la liberté de conscience. En son absence le Palatin, le conseil royal et un trésorier exerçaient l'autorité souveraine. Ces concessions apaisèrent, sans les faire oublier complètement, les griefs de la Hongrie. Henri IV ne les ignorait pas et, dans le plan politique qu'il méditait et que la mort l'empêcha de mettre à exécution, il avait fait entrer laHongrie. Il voulait, suivant les expressions de Sully, « que les Hongrois fussent remis en possession de leurs anciennes franchises, du droit qu'ils avaient de s'élire eux-mêmes leur prince ou de se mettre en telle autre forme d'état et manière de gouverner qu'ils jugeraient à propos. »
Après le couronnement de Mathias, le protestant Thurzo fut élu Palatin ; ce choix était un éclatant succès de la tolérance religieuse : mais les traitions et les conseillers habituels de la maison d'Autriche rendaient bien difficile le maintien de cette tolérance. D'ailleurs, parmi les Hongrois eux-mêmes, la réforme comptait des adversaires décidés, à leur tête le cardinal Pazmany, élève des jésuites, prélat fougueux, ingénieux et éloquent, qui ramena au catholicisme les représentants de quelques-unes des plus grandes familles du royaume. Un instant, après la mort tragique du voïevode Batory, dont les violences avaient provoqué l'intervention autrichienne, Mathias put concevoir l'espoir de reconquérir la Transylvanie (1613); mais les
LA àONÔRIE DÉMEMBRÉE. 31 Ô
Transylvains tenaient plus encore peut être à leur liberté de conscience qu'à leur indépendance politique ; ils élurent le protestant GabrielBethlen (1613-1629) *. Ce prince éclairé fit fleurir la tolérance dans la religion, la discipline dans Tarmée, le bon ordre dans l'administration du pays. On l'a comparé non sans raison à Mathias Gorvin. Gomme ce grand roi, il avait le goût deâ arts et possédait une haute instruction. Il s'efforça de tenir la balance égale entre les protestants et les cattholiques, comme entre les Autrichiens et les Ottomans. Mais lorsque Ferdinand II (1619- 1637) fut monté sur le trône, et que la guerre de Trente ans éclata, Bethlen comprit que les intérêts du protestantisme étaient gravement menacés, et que la nationalité magyare serait peut-être atteinte du coup qui menaçait la nationalité bohème.
L'empereur essaya d'abord de s'assurer la neutralité du voïévode en lui envoyant Nicolas Esterhazy, l'un des diplomates les plus habiles et des meilleurs patriotes de la Hongrie autrichienne. Esterhazy était de ceux qui, comme plus tard François Deak, acceptaient franchement la dynastie de Habsbourg, et ne lui demandaient, en change d'une soumission loyale, que de respecter les vœux de la nation. Gatholique sincère mais libéral, il tenait pour ainsi dire, le milieu entre le cardinal Pazmany et le protestant Bethlen. Le grand prince, après avoir hésité quelque temps, prit parti pour la Bohême. Il répandit partout un manifeste intitulé Plaintes de la Hongrie et convoqua tous les comitats à une diète générale. Cette Assemblée réunie à Kasso le nomma gouverneur et mit Greorges Rakoczy, en qualité de capitaine général, à la tête des comitats du Nord. Bethlen envoya au comte de Thurn un corps de dix mille auxiliaires, et assura l'indépendance de la diète qui se réunit à Pozony et décida de porter secours à la Bohême. Le 25 août 1620, cette diète proclama Bethlen
*■ Egalement connu sous le nom de Bethlen Gabor. Gabor est la ibrmd magyare de Gabriel. Les Hongrois mettent le nom de baptême après le nom de famille.
320 CHAPITRE XVin.
roi de Hongrie, au moment même où la Bohème appelait rélecteur palatin ; malheureusement, la cause protestante que représentait le nouveau souverain ne trouvait alors d'appui ni en France ni en Pologne ; les Turcs eux-mêmes paraissaient se désintéresser des affaires de la Hongrie. La défaite des Tchèques à la Montagne Blanche ruina les espérances de la Transylvanie. Bethlen traita avec Ferdinand : par la paix de Nicoisbourg, il renonça à la couronne de Hongrie ; il gardait, avec la Transylvanie, Tadministration de sept comitats du Nord, ceux d'Abauj, de Bereg, de Zemplin, de Borsod, de Szabolcs, xL'Ugocsa et de Szatmar, les places fortes de Kasso, de Munkacs et deTokay, les duchés d'Oppeln et de Ratibor; il recevait en outre le titre de prince de l'Empire et un subside annuel de cinquante mille florins.
Mais ce traité n'était que provisoire : Bethlen avait de plus hautes ambitions. Il espérait trouver des alliances et négociait avec les gouvernements de Hollande, d'Angleterre et de Venise, par l'intermédiaire de leurs ambassadeurs à Gonstantinople. Il liait des relations dans l'Allemagne septentrionale et épousait la princesse Catherine de Brandebourg. Il avait à ses ordres tout un personnel diplomatique. De 1623 à 1629, on le voit négocier avec notre ambassadeur à Gonstantinople, M. de Gésy, qui l'encouragea à marcher contre la maison d'Autriche. Cependant tous ces efforts, et même un essai de campagne contre Waldstein, n'aboutirent à aucun résultat positif; Bethlen mourut en 1629 sans avoir en rien modifié la situation que lui avait faite la paix de Nicoisbourg.
LA HOiVGUIl:: RËVQLTËE £T R£GO]^GILlli:i!:
LesRakoczy en Transylvanie; Léopold I" en Hongrie (1629-1705). — Expulsion des Ottomans.. r- François Rakoczy (1705-1711). — La Hongrie réconciliée; traité de Passarowitz (1718). — Les colons serbes, les frontières militaires; traité de Belgrade (1739).
léCff nakocBy en Transylvanie; liéopold ■ en Hongrie
(tef9-fl90ft).
Georges Rakoczy fut élu en Transylvanie, malgré les prétentions de la princesse douairière Catherine de Brandebourg, soutenue par les cours de France, de Hollande, de Suède et de Brandebourg. La Transylvanie fut tranquille pendant la période suédoise de la guerre de Trente ans. Georges Rakoczy observa une politique pacifique. Dans le royaume, le palatin Esterhazy s'efforçait de maintenir les libertés publiques contre les envahissements du souverain ; mais il rie pouvait empêcher le cardinal Pazmany d'établir les jésuites dans le royaume. Ils fondèrent une université à Trnava (Tyrnau, Nagy-Szombat) et prirent en main l'éducation de la jeunesse catholique. Ferdinand III
succéda en 1637 à Ferdinand IL Sous ce prince, le mécontentement des protestants de Hongrie s'accrut par suite des violations incessantes du traité de Vienne. Georges Rakoczy crut l'occasion favorable pour déclarer la guerre à TAutriche; il traita avec la France, avec la Suède, malgré les supplications d'Esterhazy qui le conjurait de ne pas affaiblir la Hongrie devant les Turcs. On lui promettait un subside de douze cent mille écus par an, et, comme prix de sa coopération, la liberté religieuse et l'indépendance absolue de la Hongrie et de la Transylvanie. En 1644 il commença les hostilités; il s'empara de Kasso et s'avança jusqu'à Éperies où il lança une proclamation pour inviter les Hongrois à se soulever. Mais arrêté par les troupes impériales, il dut se replier sur ses états. Les diplomates français ne l'oublièrent pas, lors des négociations qui précédèrent le traité de Westphalie, et lui offrirent de représenter ses intérêts. Mais il n'attendit pas la conclusion des négociations et traita pour son compte. L'empereur lui cédait la possession des comitats du nord que Gabriel Bethlen avait déjà possédés et les forteresses de Tokay et de Regetz (Paix de Linz, 1645).
La Transylvanie fut prospère sous le règne de ce prince qui avait introduit à sa cour et dans son armée les prin^ cipes de la religion réformée. Il eut pour successeur son fils, Georges Rakoczy II (1648-1660), dont l'ambition faillit compromettre les destinées de la principauté. H espérait, avec l'aide de la Suède, arriver au trône de Pologne, comme son prédécesseur Batory. Mais la Porte n'entendait pas laisser s'établir un État aussi puissant sur ses frontières. De là une série de guerres et d'invasions pendant lesquelles la Transylvanie fut cruellement ravagée. Georges fut tué dans la lutte (1660). L'un de ses principaux lieutenants, JeanKemenyi, l'un des meilleurs écrivains du temps, lui succéda et essaya de repousser les Turcs, cette fois avec l'aide de l'empereur. Il périt à son tour (1662). Les Transylvains, aussi effrayés de l'alliance impériale que des ravages des Ottomans, acceptèrent le voïevod^ qiie la Porte leur imposa, Michel Apafy (1662-1689).
Le règne deLéopold I (1657-1705) a laissé à la Hongrie les plus tristes souvenirs. La Diète, lors du couronnement de ce prince (1655), avait exigé que la dignité de Palatin fût rétablie et les troupes étrangères éloignées du pays : le parti protestant réclamait en outre en faveur de la liberté de conscience souvent violée. L'invasion des Turcs, sous la conduite du grand visir Kuprugli, réunit un instant toutes les forces de la Hongrie et de Terapire; les Impériaux étaient commandés par le célèbre MontecucuUi (1664), le digne adversaire de Turenne, les Hongrois par Zrinyi, le descendant du fa'meux héros de Szigeth. Zrinyi accomplissait des prodiges de valeur chevaleresque : MontecucuUi représentait Técole sévère des grands tacticiens de la guerre de Trente Ans. On connaît cette bataille de Saint-Gothard, livrée sur le sol hongrois, (l'^'^août 1664) où les auxiliaires français, sous la conduite de la Feuillade et de Coligny, jouèrent un rôle si brillant. Ce fut pour les Turcs une formidable défaite qui réjouit toute la chrétienté. Les Magyars l'appellent bataille de Kœrmcnd. La Hongrie ne profita guère de ce triomphe; la paix qui fut conclue presque aussitôt à Vasvar sans la participation de la Diète, n'affranchit pas la moindre parcelle du sol hongrois; une trêve de vingt ans fut conclue. Les Turcs reçurent plusieurs places fortes nouvelles, notamment Nagy Varad (Grand Varadin).
Il semblait que le traité eût été conclu dans l'intérêt do la Turquie et de TAutriche contre la Hongrie. L'empereur Léopoid, mené par les jésuites, inspiré par le double fanatisme de la foi intolérante et de l'absolutisme monarchique, s'était proposé d'anéantir à la fois la religion réformée et les libertés du royaume. Il essaya d'abord de supprimer la Diète et de la remplacer par une réunion de magnats et do prélats rassemblés à Vienne; mais, même chez cette assem-* blée, il trouva une indépendance qui contrariait ses projets Est-il vrai qu'il ait prononcé un jour cette parole néfaste : Faciam Hungcmam çaptivam^ postea mendica/m^ deinde catholicam? Il faut se défier de ces mots historiques. Ce qu'il y a de certain, c'est qfiie cetix qW rentotiraiéût ne dis^
simulaient pas leur haine pour cette nation qui refusait de plier si opiniâtrement. « Gens dura et pervicax, non nisi atrocihus suppliciis, et quse alibi sœva vider entur^ coerceretur^ » écrit le jésuite Wagner, Thistorien deLéopold le Grand.
Contre cette double tyrannie, la Hongrie ne pouvait trouver de secours que dans Tappui de l'étranger. Dès 1665, un magnat croate allié à l'illustre famille des Zrinyi, François Frankopan, adressait au prince électeur de Mayence un mémoire où il disait : « Le royaume de Hongrie est arrivé à un tel état de ruine et de misère que, si Dieu n'excite les princes chrétiens à le défendre, c'en est fait de ce boulevard de la chrétienté et de toutes les nations... Les comitats supérieurs de la Hongrie sont arrivés à un tel degré de désespoir qu'ils ne voient d'autre salut que de se mettre sous la protection des Turcs... Les Hongrois, par une antipathie nationale, ont toujours eu horreur de la domination des Turcs... Cependant aujourd'hui l'extrême nécessité les réduira à de telles pensées. » Pierre Vesselenyi, Pierre Zrinyi, le frère du général, Nadasdy et Francopan, se mirent en rapport à Vienne avec notre ambassadeur Grémonville. Mais Louis XIV, imbu des principes de la légitimité, refusait de soutenir des révoltés. Apafy restait indifférent; Zrinyi et Frankopan essayèrent cependant de soulever la Hongrie; ils ramassèrent quelques troupes; bientôt ils déposèrent les armes sur la promesse d'une amnistie pleine et entière; arrêtés, ainsi queleur complice Nadasdy, ils furent emprisonnés et, contrairement aux lois, jugés hors du territoire du royaume: Nadasdy à Vienne , Zrinyi et Frankopan à Wiener-Neustadt. Ils furent condamnés à mort; l'empereur, « par sa pure grâce impériale et royale, » leur épargna d'avoir le poignet tranché (30 avril 1671).
L'exécution des trois comtes fut d'ailleurs le signal d'atroces persécutions dirigées tour à tour contre les patriotes et contre les protestants. Un Allemand, Gaspard Ampringen, fut investi de pouvoirs spéciaux et reçut le commandement suprême du pays; le primat Szelpcsenyi, plus
catholique encore que patriote, se chargea de persécuter les réformés ; beaucoup d'entre eux furent exilés, astreints aux travaux forcés, vendus au vice-roi de Naples pour ramer sur ses galères. Mais ces rigueurs n'étouifaient pas Tesprit d'indépendance des Magyars; le nom des Kurucz reparaissait : Louis XIV, en lutte avec la maison d'Autriche, finissait par soutenir les mécontents; notre ambassadeur en Pologne leur faisait passer des hommes et de l'argent. L'insurrection avait trouvé un chef redoutable dans la personne d'Emerich Tœkœli. Il était fils du comte Tœkœli, ami des trois comtes décapités en 1671, qui avait pris part à leur lutte et succombé les armes à la main ; il avait épousé la veuve de Georges Rakoczy II, la vaillante Hélène Zrinyi. Tœkœli, dont le drapeau portait pour devise : « pro arts et focis », avait réussi à réunir une armée qui poussait des pointes hardies jusque dans la Moravie. Il faisait frapper monnaie à son effigie et exerçait une véritable souveraineté. Le primat Szelpcsenyi essaya de rétablir la paix, àla Diète de Pozony (1681) : il obtint la nomination d'un Palatin, le rétablissement de la constitution. Mais Tœkœly ne se contenta pas de ces concessions ; il voulait devenir le souverain de la Hongrie indépendante. Il comptait trouver des alliés dans les Turcs qui marchaient alors sur Vienne ; il alla au devant de Kara Moustapha et, tandis que les Ottomans assiégeaient la capitale autrichienne, il investit Pozony. L'échec des Turcs, refoulés par Sobieski , fut aussi une défaite pour celui qu'on appelait le roi des Kurucz. Il fut réduit à faire la guerre de partisans; cependant l'armée impériale, victorieuse des Ottomans, pénétrait dans la Hongrie, et enlevait quelquesunes des places principales, Esztergom, Viàegrad, Eperies, Cinq-Églises (Pecs), Szegedin, Bude enfin, qui fut reprise après une si longue occupation. Les Turcs poursuivis jusqu'à Mohacz, expièrent par la perte de vingt mille hommes le triomphe qu'ils avaient remporté naguère dans ces mêmes plaines. Kara Moustapha, attribuant ses revers à Tœkœli, fit arrêter cet allié de la veille et le tint enfermé dans Belgrade; sa captivité mettait fin au mouvement; les
partisans du roi des Kurucz se dispersèrent, les places qu'ils occupaient se rendirent. La forteresse de Munkacz tint seule, défendue par la femme de Tœkœli, Tintrépide Hélène Zrinyi, dont la poésie hongroise a plus d'une fois chanté l'héroïsme .
L'insurrection vaincue, la Hongrie en partie reconquise, il semblait que la clémence fût le premier devoir du vainqueur. Mais Léopold et ses lieutenants ne l'entendaient pas ainsi; une amnistie fut proclamée et violée aussitôt; le général italien Garaffa se fit l'exécuteur impitoyable des vengeances impériales. Établi à Éperies, il institua dans cette ville un tribunal, dont les horreurs rappellent les plus sanglants exploits des Espagnols dans les Pays-Bas. Pendant trente jours consécutifs, trente bourreaux soumirent les victimes, innocentes ou coupables, aux tortures les plus raffinées , aux plus aflfreux supplices. La boucherie dCÈperies comme on l'a appelée, est le plus tragique souvenir de l'histoire hongroise. L'empereur Léopold prétendit, il est vrai, se justifier de ces horreurs, en affirmant qu'elles avaient eu lieu à son insu.
Après avoir ainsi terrorisé la Hongrie, il avait le droit d'espérer d'elle toutes les concessions. Jusqu'ici, malgré les persécutions, la royauté était restée élective. 11 fallait arriver à la rendre héréditaire. La Diète de 1687, conformément aux vœux du souverain, proclama rhérédité dans la descendance mâle de la dynastie de Habsbourg. On avait en Hongrie procédé comme en Bohême; d'abord les supplices, ensuite les changements plus ou moins librement consentis du droit public. Le roi dut prêter serment aux lois fondamentales du pays. Toutefois l'article 31 de la Bulle d'or ou constitution d'André H fut aboli ; c'était celui qui proclamait le droit à l'insurrection. La Diète, en accordant toutes ces concessions, avait réclamé la fin des supplices et la mise en liberté des prisonniers ; une amnistie générale fut proclamée. Tœkœli s'était retiré en Asie à Nicomédie; Hélène Zrinyi rendit la forteresse de Munkacs.
Es|Mil0loii ûtm OttoniAiis.
L'Autriche sembla vouloir récompenser la Hongrie de sa soumission plus ou moins volontaire par les victoires qu'elle remporta sur les Infidèles. Louis de Bade poussa jusqu'au sud du Danube; après être revenu sur le sol du royaume, il gagna, en 1691, dans le delta, formé par le Danube et la Save, la victoire de Slan Kamen. Cependant les Turcs, secondés par Tœkœli, qui était rentré en Transylvanie, tinrent la campagne jusqu'au moment où parut leur plus redoutable adversaire, le prince Eugène de Savoie. Eugène, pour la première fois, avait été mis à la tête d'une armée. Il se trouvait dans la haute Hongrie, aux environs de Szegedin, lorsqu'il apprit que les Turcs (1691) avançaient dans le bassin de la Tisza ; il fit jeter un pont sur cette rivière, à Zenta, et se préparait à attaquer l'ennemi, lorsqu'il reçut un courrier de l'empereur qui lui ordonnait de ne pas engager Faction. Il trouva la situation de ses troupes trop favorable pour ne point désobéir; la victoire justifia son audace. Plus de dix mille Turcs périrent, un grand nombre furent jetés dans la Tisza; le sultan s'enfuit jusqu'à Temesvar, d'où il regagna Gonstantinople (1697). La mauvaise saison empêcha le prince Eugène de poursuivre ses avantages ; l'empereur, préoccupé de la prochaine succession d'Espagne, accorda aux Turcs la paix qu'ils sollicitaient. Elle fut conclue à Karl owitz(Karlovci). Le sultan s'engagea à n'accorder aucun secours aux Hongrois mécontents , à n'élever aucune prétention sur la Transylvanie; de ses anciennes possessions en Hongrie, la Turquie ne gardait plus qu'un maigre territoire entre la Tisza et le Maros. Une clause particulière du traité de Karlovci stipulait le maintien à Bude, du tombeau d'un rehgieux musulman, Gui-Baba « le père des roses » ; il existe encore aujourd'hui, et est pour les Turcs le but d'un pieux pèlerinage. Dernièrement les Hongrois, pour
témoigner de leurs sympathies tuîcophiles Tont même fait réparer à leurs frais.
Dans ces luttes contre la Turquie, la maison d'Autriche avait trouvé de précieux auxiliaires chez les Serbes d^, Turquie, qui avaient émigré en grand nombre sur le sol de la Hongrie. Leur chef Brankovic prêta son concours à Tarmée impériale; mais, devenu suspect, peut-être à cause de sa popularité chez les Slaves méridionaux, il fut arrêté et enfermé à Eger, où il mourut en 1711.
Au mois d'avril 1690, Léopold invoquant les droits du royaume de Hongrie sur la Bosnie et la Bulgarie, avait appelé les populations slaves de la Turquie à prendre les armes. Un peu plus tard, il invitait le patriarche serbe de Pec (Ipek) à venir s'établir sur ses domaines avec les Serbes, en leur promettant le libre exercice de leur religion et une administration particulière. En 1691, le patriarche Arsène Tsernoïevitch (Gernojevic) accepta : trente-cinq à quarante mille familles vinrent s'établir sur les rives de la Maros, en Sirmie, enSIavonie, dans laBacka et jusqu'aux environs de Bude; d'après les privilèges qui leur furent conférés, ces colons formèrent une nation distincte. Les soldats qu'ils fournirent à Léopold et à ses successeurs, rendirent de grands services dans les luttes contre les Turcs et les Hongrois.
Les descendants de ces émigrés serbes existent encore aujourd'hui et jouent dans le sud de la Hongrie un rôle considérable. Les Magyars les appellent rasciens (allemand Raizen) du nom de l'ancienne ville de Rasa située sur l'emplacement où s'élève maintenant Novi Pazar.
François Bakocsy (fl900-f 9f f).
Depuis le départ de Tœkœli, la Transylvanie était devenue de fait une province autrichienne. Pendant les campagnes contre les Turcs, les généraux autrichiens avaient occupé la plupart des villes transylvaines. Le jeune prince Michel Apafy avait été emmené à Vienne pour y être éle-
Té, et la principauté avait été gouvernée par des lieutenants impériaux. Le traité de Karlovci (1699) faisait reconnaître par le droit public européen ce nouvel état de choses. La même année, par un diplôme spécial, Léopold reconnut les droits et privilèges de la principauté et le libre exercice des religions protestante et orthodoxe, pratiquées par une partie des habitants ; mais la noblesse transylvaine n'accepta pas du premier coup cette annexion, qui en la réunissant à la mère-patrie, la soumettait en réalité à une soldatesque brutale, à une administration tracassière.
Les mécontents ne tardèrent pas à trouver un chef dans la personne de François Rakoczy (1706-1711). Ce personnage apportait à leur cause tout un héritage de traditions héroïques et de rancunes héréditaires. Sa mère était la fflle de ce comte Zrinyi qui avait péri sur Téchafaud, la veuve de François Rakoczy et de Tœkœli ; son père, François Rakoczy, avait pris part au complot des trois comtes, et, plus heureux que ses complices, il avait échappé à Téchafaud.
A Tâge de douze ans, François Rakoczy avait été emmené à Vienne, élevé dans la religion catholique et destiné à Tétat ecclésiastique ; cependant il obtint la permission de retourner en Hongrie et de voyager ; tout jeune encore il épousa une princesse de Hesse-Rheinsfeld, dont le courage viril s'harmonisait bien avec son tempérament aventureux. A une grande vigueur corporelle, Rakoczy joignait une rare énergie morale et une ambition peu commune. Sa première conspiration ne réussit pas ; il fut saisi et jeté dans la prison de Neustadt ; il trouva moyen de s'enfuir et se réfugia en Pologne. Là, tandis que l'empereur confisquait ses biens et mettait sa tête à prix, il s'aboucha avec l'ambassade française qui lui accorda quelques subsides. En 1703, il rentra en Hongrie.
Une révolte de paysans venait d'éclater dans les environs de Munkacz. L'irritation était grande dans le royaume : les tentatives de la cour de Vienne pour anéantir les libertés hongroises se renouvelaient sans cesse. Récemment encore, l'empereur Léopold avait appelé auprès de lui une
réunion de magnats et de prélats pour lui proposer de supprimer une partie de la noblesse hongroise, cette petite noblesse qui joue un rôle si actif dans la vie publique des comitats. D'autre part, certaines clauses du traité de Karlovci qui interdisaient le retour dans le royaume aux Hongrois passés en Turquie lors des précédentes révoltes, avaient blessé un grand nombre de familles. L'insurrection de 1703 n'était pas un simple mouvement de Kurucz-, des représentants des plus grandes familles, des catholiques même se joignaient aux paysans révoltés. Au début de l'année 1704, l'insurrection avait gagné la Transylvanie, franchi le Vah et poussé des pointes hardies jusqu'aux environs de Vienne. A ce moment même commençait la guferre de la succession d'Espagne : les Bavarois, alliés des Français, envahissaient l'Autriche; le prince Eugène était occupé contre les armées de Louis XIV. Le roi de France correspondait avec Rakoczy, l'appelait « mon cousin, 5> et lui envoyait des officiers français.
Malgré quelques échecs militaires, Rakoczy avait organisé un gouvernement ; une Diète réunie à Szeczeny l'avait nommé chef de la nation hongroise,; une autre, à Maros- Vasarhely, l'avait proclamé voïevode de Transylvanie. De fait il commandait à la plus grande partie du royaume de Saint Etienne. Il eût volontiers traité avec l'empereur à condition de garder seulement la Transylvanie. Mais l'exaspération des Hongrois était telle qu'ils se résolurent de rompre définitivement avec la dynastie. A la Diète d'Onod (sur la rivière Sajo, dans le comitat de Borsod), trente et un comitats confédérés — le royaume en comptait alors cinquante-deux — proclamèrent la déchéance de Joseph I®', comme roi de Hongrie, mais ils n'osèrent pas offrir la couronne à Rakoczy : à l'instigation de Louis XIV, ils l'offrirent à l'électeur de Bavière qui refusa. Un temps précieux fut perdu en négociations. Heister, le général des impériaux, battit les insurgés à Trencsin (août 1708), et leur reprit une partie de la Hongrie ; Stahrenberg, Sickingen poursuivirent ces succès; Louis XIV épuisé par ses défaites, suspendit ses subsides ; Rakoczy, incapable de
continuer la lutte, quitta le pay^ et se réfugia en Pologne. La Diète accepta le traité de Szathmar qui stipulait une amnistie générale et le rétablissement des libertés bongroises (1711). Plus tard, Rakoczy se rendit à Paris et visita a^ec plusieurs de ses compagnons d'armes cette cour de France qui Tavait naguère traité en souverain. Cette circonstance a fait beaucoup pour la popularité de son nom ; on voit constamment dans les mémoires et les documents contemporains le nom des seigneurs magyars figurer dans les fêtes de la cour : on portait des vestes à la hongroise et des bottes à la transylvaine. « Il n'y a pas ici de bonne société sans le prince Rakoczy, écrit une femme de lettres du temps. » Saint-Simon s'occupe souvent dans ses Mémoires du célèbre Transylvain. Le gouvernement autrichien finit par s'inquiéter du séjour de Rakoczy à Paris; il se rendit alors en Turquie ; la Porte ottomane, conformément aux stipulations du traité de Poiiarevac (Passarowitz), lui assigna pour résidence le château de Rodosto près delà mer de Marmara. Dans sa retraite, il ne renonça pas complètement à ses rêves d'ambition : il essaya à diverses reprises d'intéresser la France et la Sublime- Porte à sa cause; mais il n'y réussit pas. Pour charmer ses loisirs il écrivit ses Mémoires sur les Révolutions de Hongii£ qui furent publiés à la Haye en 1732. Les rapports de la France avec les révoltés de Hongrie ou les princes transylvains ont donné lieu à toute une littérature; c'est surtout dans des ouvrages écrits en notre langue que les historiens hongrois étudient cette période de leur histoire. On sait que le nom do Rakoczy est resté attaché à une marche célèbre. On ignore qui en est l'auteur; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était jouée souvent dans ses armées et qu'elle est devenue pour les Magyars un chant national, la Marseillaise des révolutions. Toutes les fois que les libertés hongroises ont été étouffées, le gouvernement autrichien l'a rigoureusement interdite. Elle a été orchestrée dans notre siècle par Berlioz.
I<a lI«D|prle réconclltée ; traité de Pn^Mirowlts (f 9f 9).
La paix de âzathmar réconcilia définitivement la Hongrie avec la maison d'Autriche ; c'est Joseph I" qui eut Thonneur d'accomplir cette grande œuvre. Après avoir été proclamé en 1707 indigne de régner sur la Hongrie, il rétablit en 1711 sa dynastie d'une façon définitive dans ce pays. Ce prince, qui mourut à trente-trois ans, était d'un caractère doux et tolérant qui lui aurait sans doute assuré définitivement l'affection de ses sujets réconciliés. Son successeur, Charles VI, (en Hongrie Charles HI, 1711-1740), resserra encore les liens qui unissaient la nation magyare à la dynastie, et s'appliqua à faire ressortir et à développer les résultats du traité de Szathmar. Après son couronnement, il reconnut par une loi spéciale le droit des Hongrois à élire leur roi au cas où la ligne masculine viendrait à s'éteindre dans la maison d'Autriche. Cette concession faite à l'orgueil des Magyars, il comptait bien la reprendre, comme le prouva la Pragmatique sanction. Les premières années du règne de ce prince furent consacrées à rétabUr l'ordre dans le pays. Les mauvaises traditions ne furent pas toutes abandonnées ; l'amnistie était limitée dans ses applications; l'intolérance religieuse continua à fleurir avec moins de brutalité dans les formes, mais autant d'opiniâtreté : elle atteignait également les protestants hongrois ou les orthodoxes serbes des ^nouvelles colonies. Mais la cour de Vienne n'était pas seule coupable de ces excès regrettables ; la plupart des Magyars catholiques s'y associaient ; ainsi le voulait l'esprit du temps. Le règne de Charles HI vit l'expulsion définitive des Ottomans; en 1716, le grand vizir du sultan Achmed III passa la Save et marcha sur la ville de Petervarad. Le prince Eugène l'attendait et lui infligea une défaite qui eut un grand retentissement dans toute la chrétienté. Jean-Baptiste Rousseau la célébra dans une de ses odes les moins mauvaises. Les Hongrois avaient joué un rôle glorieux dans
LA HONGRIEl RÉVOLTÉE. 333
cette bataille qui coûta la vie au grand vizir et fit tomber aux mains du vainqueur la ville de Temesvar et les der- DJères possessions des Turcs en Hongrie.
Le prince Eugène poursuivant ses avantages s'avança jusque sous les murs de Belgrade et fit capituler la redoutable cité. Le souvenir de cet exploit, conservé par une chanson de soldat, est encore aujourd'hui populaire dans l'armée autrichienne. « Le prince Eugène, le vaillant chevalier, il a voulu reconquérir pour l'armée la ville et la forteresse de Belgrade; Le prince Eugène, à l'aile droite, il s'est battu comme un lion. 5> On voit encore à Belgrade les ruines du palais que le vainqueur habitait dans cette ville. La perte de cette forteresse fut pour la puissance des Turcs un coup fatal. La Porte consentit à signer le traité de Poi^arevac (Passarowitz, dans la principauté actuelle de Serbie). Elle abandonnait entièrement la rive droite du Danube; elle laissait à Charles YI Belgrade, une partie de la Serbie et de la Valachie. Ces conquêtes livraient à l'Autriche les clefs de l'Orient ottoman. Elle pouvait désormais en poursuivant ses succès de ce côté, annexer peu à peu, en les rendant àla liberté et à la civilisation, les populations serbes ou roumaines, qu'elle amorçait en quelque sorte par l'intermédiaire des sujets de ces nationalités déjà englobés dans la couronne de Hongrie. Mais, pour accomplir cette tâche grandiose, il aurait fallu que le souverain de la Hongrie pût y consacrer ses forces tout entières. Les princes autrichiens préférèrent poursuivre de lointaines acquisitions en Allemagne et en Italie. D'ailleurs, Charles VI songea moins à agrandir la Hongrie qu'à en assurer l'héritage à sa fille Marie-Thérèse. Nous avons vu -ailleurs comment la Pragmatique sanction fut reconnue successivement par les Diètes de Croatie, de Transylvanie et de Hongrie
liCS colons serbes, les frontières militaires; trnlté de lBclBrnde(f 9S9).
La Hongrie, réconciliée avec la maison de Habsbourg, montra du reste assez peu d'esprit politique. En 1723, la Diète réduisit les colons serbes, qui étaient naguère venus avec Arsène Tsernoïevitch, à Tétat de serfs de la glèbe: non-seulement ils ne pouvaient plus retourner dans leur pays, ainsi que Léopold le leur avait promis naguère, mais ils ne pouvaient se déplacer dans l'intérieur même du royaume. On voit alors se produire les premiers symptômes de cet esprit exclusif, intolérant pour les autres nationalités, qui a plus d'une fois caractérisé la politique magyare. A ce moment, l'intolérance s'exerce plutôt en matière de religion que contre les nationalités. Les protestants magyars, les orthodoxes serbes sont persécutés par des compatriotes fanatiques; l'empereur, peu suspect de libéralisme, est obligé d'intervenir en leur faveur.
« Ainsi, dit M. Sayous, commençait à se dessiner la politique moderne des Habsbourgs, sincère dans cette occasion, plus sincère à diverses époques que n'en veulent convenir les historiens magyars, mais, bien des fois aussi, suspecte de perfidie ou de dissimulation. Elle consistait à se montrer plus libérale que les constitutionnels, plus ouverte au progrès que les Assemblées, plus généreuse envers les minorités religieuses ou nationales que le peuple de Verbœczy» Plusieurs fois, elle présenta des lois de réformes qu'elle savait fort bien ne devoir pas être acceptées; plusieurs fois, elle prit toutes ses mesures pour que Tamourpropre magyar, blessé de la façon dont ces lois étaient rédigées par des étrangers, se compromît aux yeux de l'Europe en refusant de les admettre. Lorsqu'au contraire l'esprit de réforme dominait dans le pays et dans les Assemblées, alors la cour de Vienne s'effrayait ou affectait de s'efiTrayer de ces innovations ; très-rarement elle les répotis-
sait en face; elle en remettait l'accomplissement à une époque plus favorable, laquelle n'arrivait pas. »
Charles VI récompensa d'ailleurs les Hongrois de leur bonne volonté à voter la Pragmatique par des concessions d'une certaine importance; il s'engageait à convoquer la Diète ail moins une fois tous les trois ans, à résider dans le pays lorsque les circonstances le lui permettraient, à traiter personnellement les affaires avec un conseil de lieutenance présidé par le Palatin; il fit du port de Rieka (Fiume) un port franc.
Une œuvre importante de son règne fut l'organisation définitive de la frontière militaire. Elle fut étendue des rives de la Save à celles de la Tisza et de la Maros. Cette institution n'a pas été l'œuvre d'un seul homme ni d'un seul jour : en présence de la menace perpétuelle d'une invasion ottomane, plusieurs prédécesseurs de Charles VI avaient senti le besoin de créer au sein du royaume un corps spécial destiné à la défense des frontières; d'autre part, les immigrations des Serbes fuyant l'oppression ottomane fournissaient les éléments de troupes excellentes. Ainsi, après la chute de Ghabats et de Belgrade, Louis II (1522) avait, avec la permission de la Diète, confié la défense de la frontière croate à des troupes allemandes qui y restèrent : ces troupes avaient leur centre à Varazdin ; vers la même époque arrivèrent de Turquie les Uscoques (Uskoci), c'est-à-dire les Slaves réfugiés, qui reçurent des territoires spéciaux avec la charge de les défendre. En 1575 fut institué un généralat des frontières slaves et croates. Vu les malheurs du temps, les commandants de ces régions se trouvèrent indépendants du pouvoir civil de la Diète de Croatie. Les troupes étaient uniquement composées de soldats allemands et slaves : elles reçurent différents privilèges, furent dispensées de tout impôt et s'accrurent par des colonisations successives. Au moment delà paix deKarlowitz, on comptait déjà trois généralats celui de Karlovac, de VaraMin et celui du Banat. La Diète )iongroise n'intervint guère dans ces affaires purement militaires où les sujets magyars n'étaient pas directement intéressés. Après le traité de Karlowitz on s'ap-*
36 GHAPITKJE XIX.
pliqua à développer le système de la frontière dans .les pays récemment reconquis sur les rives de la Save, en Slavonie, le long de la Tisza (Theiss) et de la Maros. Ces nouvelles frontières dépendirent directement du Conseil et de la Chambre de Tempereur; enfin, quand le Banat eut été reconquis en 1724, on établit dans ces régions les réfugiés serbes et roumains. Le commandement de ces frontières était généralement confié à des officiers allemands et dépendait de Vienne. Au moment où les Magyars réduisaient en servage les Serbes du royaume, ceux de la frontière devaient évidemment préférer le régime impérial qui donnait satisfaction à leurs instincts guerriers et à leur haine contre les Turcs. Les Magyars, eux, ne pouvaient voir qu'avec méfiance cette nouvelle institution : les pays englobés dans la frontière étaient réellement détachés du royaume : d'autre part, les milices soustraites à TinHuence hongroise étaient un instrument docile aux mains des Habsbourgs : après avoir servi contre les Turcs, elles pouvaient devenir le plus sûr appui du despotisme viennois le jour où Fennemi séculaire de la chrétienté ne serait plus à craindre. De là les défiances, les réclamations des Hongrois et des Croates. Malgré ces réclamations, l'institution des Confins a subsisté jusqu'à nos jours.
L'un des épisodes les plus remarquables du règne de Charles VI fut la révolte des paysans serbes et hongrois sous la direction d'un ancien soldat de Rakoczy, Pero Szegedinac. (1734), Réduits au servage de la glèbe, les Serbes voyaient leur condition empirer chaque jour; attaqués dans leur foi, opprimés dans leurs personnes, ils se soulevèrent; des Hongrois protestants, des partisans de Rakoczy se joignirent à eux : défaits par les troupes régulières, ils furent cruellement punis ; leurs chefs périrent dans les supplices. Le ressentiment que les Serbes gardèrent de 3e sanglant épisode décida quelques années plus tard un certain nombre d'entre eux à s'établir en Russie.
La campagne de 1737-1739 contre les Turcs terminale règne de Charles VI moins glorieusement qu'il n'avait commencé : l'alliance que ce prince avait conclue avec la
Russie l'obligea d'entreprendre une guerre à laquelle les derniers triomphes semblaient promettre un succès assuré ; le commandement de l'armée impériale pétait confié au prince François de Lorraine qui avait récemment épousé Marie-Thérèse. Les impériaux, mal conduits par des chefs imprudents et désunis, parmi lesquels on ne voit d'ailleurs figurer aucun Hongrois, essayèrent d'envahir la Bosnie et la Valachie. Battus ou surpris à Banjaluka, à Nich, à Viddin, ils se replièrent sur là Transylvanie. Les Turcs s'emparèrent d'Orsova (27 mai 1738), Belgrade, la seule place qui restât à l'empereur sur la rive droite de la Save, se trouvait hors d'état de soutenir un siège ; il fallut se résigner à traiter. Par le traité de Belgrade, la Porte rentra en possession de la Serbie tout entière. Les impériaux conservaient le Banat de la Temes; mais ils devaient démanteler les places de Mehadia, Uj Palanka, Kubin et Pantchevo. Un instant la Porte avait eu l'idée de proclamer prince de Transylvanie le jeune Joseph Rakoczy, fils du dernier héros de cette province, mais ce prétendant mourut en 1738. Son frère François alla vivre dans le royaume de Naples sous le nom de marquis de Sainte- Elisabeth et ne laissa point d'enfants ; avec lui s'éteignit le nom de c'ëtte famille qui avait joué un si grand rôle dans les destinées de la Hongrie.
hiSt. de l'authiche. 22
MABIE-THÉRESE (1740-1780).
Guerre de la succession d'Autriche ; perte de la Silésie ; traité d'Aix-la- Chapelle (1748). — KaunilZj l'alliance française, la guerre de Sept ans (1756-1763). — Partage de la Pologne; acquisition de la Galicie (1772). — Acquisition de la Bukovine (1775), guerre de la succession de Bavière (1779).
dnerre de la ■aeeeMlon d'A.atrlchet perte de 1» slIcMle; traité d'Aix-la-Cbapelle (1949).
L'héritière de Charles VI, Tarchiduchesse Marie-Thérèse, avait épousé le duc François Etienne de Lorraine. Depuis le siècle précédent, les princes de cette maison étaient alliés à la maison d'Autriche. Le duc Charles V avait épousé la sœur de Léopold l"" et avait commandé ses armées. C'est Tun des héros des guerres contre les Ottomans. Son petit-fils, François Etienne, avait été élevé à la cour de Vienne et destiné de bonne heure à être l'époux de la princesse héritière. Son frère cadet épousa également Marie-Anne, sœur cadette de Marie-Thérèse. Par le traité de Vienne, il avait' dû abandonner la Lorraine à Stanislas Leszczynski, et obtenu en échange le grand duché de Toscane, devenu vacant par la mort du dernier des Médicis. La Toscane ne fut pas annexée aux états de la maison régnante d'Autriche; elle form^ ^w 3econdo-géniture ; à la
mort de François-Etienne elle passa, non pas à son fils aîné, Joseph II, mais au cadet Léopold.
Marie-Thérèse est la première femme qui ait régné sur l'ensemble des états autrichiens ; elle n'avait point comme ses prédécesseurs le prestige de cette couronne impériale qui semblait héréditaire dans la maison d'Autriche. Gomme reine de Bohême, elle avait une voix dans le corps électoral. Elle s'associa son époux en qualité de co-régent, sans toutefois lui laisser une grande part du pouvoir; l'esprit impérieux et actif de la jeune princesse n'eût guère admis de partage. François Etienne ne fut au début que le mari de la reine. L'occasion semblait favorable pour les voisins ou les ennemis de la maison d'Autriche; personne ne croyait à la solidité de l'État autrichien, tel que Charles VI croyait l'avoir créé par la Pragmatique sanction. Rien ne semblait plus aisé que de le démembrer. En France, le maréchal de Belle-Isle imaginait un plan de partage qui adjugeait les Pays-Bas à la France, la Bohême et la couronne impériale à la Bavière, la Silésie à la Prusse, la Toscane, Parme et les possessions lombardes à l'Espagne et à la Sardaigne. Une seule chose embarrassait le maréchal. C'était de savoir « ce qu'il ferait de la Moravie ». Marie- Thérèse- devrait s'estimer heureuse de garder la Hongrie et le groupe autrichien.
Aucun étal n'était plus facile à disloquer que cet ensemble polyglotte, n'ayant d'autre lien que la personne commune d'un même souverain et l'adhésion plus ou moins sincère des Diètes à la Pragmatique sanction. Un nouvel empire s'était élevé dans le nord de l'Allemagne, qui avait fait de la conquête la loi même de son existence, et de la guerre son industrie nationale. La Prusse, érigée en royaume depuis le commencement du siècle, avait alors pour souverain un prince aussi entreprenant que peu scrupuleux, Frédéric II, qui eût mérité le surnom de grand si sa probité politique avait été à la hauteur de son génie. Il invoqua pour envahir la Silésie des droits aussi fondés que ceux en vertu desquels l'Autriche démembra plus tard la Pologne. La chancellerie viennoise eut beau les contester. Frédéric
eut pour lui la suprême raison des rois ; l'occupation de Breslau, la victoire de Molvice (Molvitz) lui donnèrent gain de cause (1741). Il avait à son service une armée admirablement dressée et les finances que son prédécesseur avait soigneusement épargnées • le trésor autrichien était vide, Tarmée, en fort mauvais état ; le succès du roi de Prusse semblait prouver la faiblesse de l'édifice que Charles VI avait si laborieusement élevé.
Toutes les ambitions se déchaînèrent à la fois contre la jeune reine; le duc de Bavière, la France, l'Espagne, l'électeur Palatin, l'électeur de Cologne. Le duc de Bavière, Charles-Albert, marié à une cousine de Marie-Thérèse, réclamait une part d'héritage en sa qualité de descendant d'Anna, fille de Ferdinand P', qui avait épousé l'un de ses prédécesseurs Albert V. Le testament de Ferdinand P' portait ceci : « Au cas où nos fils seraient morts sans héritiers mâles, nos filles auraient droit à une part d'héritage ». Du moment où les femmes étaient admises à succéder, la fille aînée de Ferdinand I" et sa descendance devaient, au dire de Charles-Albert, primer toutes les héritières subséquentes. D'autre part, il réclamait l'Autriche en vertu de droits de la maison de Bavière antérieurs à l'année 1156. L'électeur de Saxe, Auguste III qui avait épousé la fille aînée de l'empereur Joseph P"^, faisait valoir les prétentions qu'il tenait d'elle, et, au besoin, d'une parenté lointaine avec la maison de Babenberg. Les autres puissances, sans alléguer d'autre droit que celui du plus fort, voulaient tout simplement démembrer l'Autriche pour s'agrandir à ses dépens. Marie-Thérèse essaya d'abord de négocier : elle offrait à Louis XV le duché de Luxembourg s'il pouvait obtenir que l'Espagne se contentât des Pays-Bas et l'électeur de Bavière, d'une partie de l'Autriche antérieure; mais ces tentatives de négociations ne réussirent pas et il fallut recourir à la fortune des armes.
Une alliance fut conclue entre l'Espagne, la France et la Bavière. Il est aujourd'hui démontré que le traité de Nymphenbourg, sous la forme où il nous a été transmis est apocryphe. Mais un fait indiscutable, c'est que la France
mit ses troupes à la disposition de rélecteur de Bavière.
Char! es- Albert, soutenu par une armée française, s'empara de Linz et pénétra en Bohême; pour la première fois, les Français foulèrent le sol du royaume de Saint Vacslav, tandis que Frédéric occupait la Silésie et que les Espagnols attaquaient Tltalie. Le concours des Hongrois et les subsides de TAngleterro sauvèrent Marie-Thérèse. On verra plus loin ce qu'il faut penser du fameux « moriamur pro rege nostro ». L'électeur de Bavière avait été nommé empereur d'Allemagne, après un interrègne do deux ans (24 janvier 1742); la couronne impériale semblait devoir échapper à la maison de Habsbourg-Lorraine ; c'était d'ailleurs une faible institution qu'un empire aussi divisé contre lui-même. L'Angleterre paralysa les efforts de l'Espagne en Italie, et obtint que Frédéric II signât après la victoire de Chotusic (près de Caslav) les préliminaires de Breslau (11 juin) et la paix de Berlin. Marie-Thérèse cédait à son heureux rival la haute et basse Silésie, le comté bohémien de Glatz (Kladsko), la seigneurie de Kostcher en Moravie, en tout plus de six cent cinquante milles carrés. Elle ne gardait de la Silésie que la principauté de Tèsin (Teschen) et quelques parties de celles d'Opava iTroppau), Jœgerndorf et Neisse (1742).
C'était là une perte considérable; la Silésie conquise par Frédéric II rapprochait la Prusse des frontières de Bohême; désormais Breslau peut renoncer à son antique nom de Vratislav et devient une ville complètement allemande. La province, convertie presque toute entière au protestantisme, regretta peu la domination autrichienne. La Saxe, qui avait espéré s'annexer la Silésie et une partie de la Moravie se détacha de la ligue et conclut en 1743 une alliance avec Marie-Thérèse (26 décembre 1743).
Un instant la fortune des armes sembla tourner du côté de l'Autriche. Les pandours, ou soldats slaves, de la frontière militaire, sous le commandement de Menzel et de Trenck firent merveilles. Les Français évacuent la Bohême (décembre 1742), et l'empereur Charles VII voit les troupes autrichiennes pénétrer sur le territoire de son élec-
torat de Bavière qui est occupé. II s'était fait couronner à Prague La reine de Bohême et de Hongrie reçoit à son tour Thommage de la Bavière et établit un lieutenant royal à Munich. La France et la Bavière proposent la paix qui est refusée. La France attaque l'Autriche dans les Pays-Bas ; Frédéric II recommence la guerre (juillet 1744), pénétre en Bohême, s'empare de Prague, bat les Autrichiens et les Saxons à Hohenfriedberg (4 juin 1745], à Zarov (Sorr), près de Trutnov, à Kesseldorf (décembre 1745).
L'Autriche a maintenant avec elle la Saxe, l'Angleterre et la Hollande; néanmoins ses armes ne sont pas heureuses. Charles VII rentre en Bavière pour y mourir. Son fils signe le traité de Fûssen et reconnaît la Pragmatique sanction (1745). La dignité impériale rentre dans la maison d'Autriche par l'élection de François de Lorraine, époux de Marie-Thérèse. La médiation de l'Angleterre fait conclure entre la Prusse, l'Autriche et la Saxe le traité de Dresde. La Prusse reconnaît la dignité impériale de François P*"; les deux États de Prusse et d'Autriche se garantissent mutuellement leurs possessions. Nous ne suivrons pas ici les phases de la guerre jusque dans les Pays-Bas et en Italie ^ On sait que, malgré l'appui des Anglais et même des Russes qui envoyèrent des troupes jusqu'au Rhin, les armées de Marie-Thérèse furent généralement battues. Le traité d'Aix-la-Chapelle termina cette série de campagnes plus avantageusement que l'impératrice-reine n'aurait pu l'espérer. Elle cédait à la Sardaigne le Haut-Novarais et Vigevano, à don Philippe d'Espagne, Parme, Plaisance et Guastalla. Mais, sauf la perte de la Silésie, l'ensemble des Etats autrichiens restait intact et la Pragmatique sanction entrait définitivement dans le droit public européen (1748).
* Victoires des Français à Fontenoy (1745), à Raucoux, à Lawfeld; insurrection de Gênes, etc. Voir Zeller, Histoire d'Italie, et Duruy, Histoire de France.
MARIE-THÉRÊSE. 343
KAanltB, ralllanee française, la guerre de Sept ass.
(f9ft«-f9«S}.
La guerre de la succession d'Autriche avait apporté au système général de TEurope de profondes modifications ; la Prusse s'était révélée comme l'adversaire avide et impitoyable de la maison de Habsbourg-Lorraine; l'acquisition de la Silésie donnait à Frédéric II une forte position sur la frontière même de la Bohême. La Russie avait commencé à intervenir dans les affaires de l'Europe, et son alliance pesait désormais d'un grand poids dans les luttes qui ne manqueraient pas d'éclater entre Vienne et Berlin.
Depuis 1746, il existait entre l'Autriche et la Russie un traité d'alliance défensive par lequel les deux puissances se promettaient mutuellement une armée de soixante mille hommes pour le cas où Frédéric II attaquerait la Pologne, PAulriche ou la Russie. Mais l'Autriche n'était pas sûre de garder ses possessions d'Espagne ou d'Italie tant qu'elle aurait la France pour ennemie. En 1753, Marie- Thérèse appela aux affaires un homme éminent, le comte de Kounic, connu sous le nom de Kaunitz, qui réussit à éteindre l'antique rivalité des maisons de Bourbon et de Habsbourg et à amener un rapprochement définitif entre les deux cours de Vienne et de Versailles. Kaunitz, originaire d'une vieille famille de Bohême, était né 'à Vienne en 1711. Il avait été destiné d'abord à l'état ecclésiastique ; la mort de son frère aîné l'avait rejeté dans le monde. Il avait fréquenté les Universités de Vienne, de Leipzig et de Leyde, voyagé en Hollande, en Angleterre, en France, en Italie. Il avait épousé une Stahrenberg, descendante du chef qui avait défendu Vienne, et était entré jeune encore (1737) au service de l'État. Il fit sous Charles VI partie du conseil de Tempire: Marie-Thérèse, à son avènement, lui confia diverses missions diplomatiques, d'abord en Italie, plus tard à Bruxelles, enfin eh Angleterre ; il y révéla de rares qualités. U représenta l'Autriche à Aix-la-Chapelle; enfin de 1751 à 1753, il fut
ambassadeur à Paris. Dès son retour à Vienne, il démontra éloquemment à éa souveraine la nécessité de Talliance française. La France, pouvant porter ses troupes à la fois sur la Belgique, sur le Rhin, sur lltalie, était, selon lui, rallié le plus sérieux de TAutriche. Malgré l'opposition de l'empereur et de la majorité du conseil, un rapprochement avec la France fut décidé. Kaunitz fut nommé chancellier et mis à la tête des affaires étrangères. Toute sa politique tendit désormais à reconcilier les deux cabinets. Il s'efforça avant tout d'isoler la Prusse ; le concours de l'Angleterre était assuré ; celui de la Russie et de la Saxe également. Les catholiques d'Allemagne inclinaient vers l'Autriche. Dans ces conditions, on pouvait espérer de reconquérir la Silésie. Malheureusement, un conflit colonial mit aux prises l'Angleterre et la f rance. La guerre devint inévitable entre les deux États. Kaunitz s'efforça d'abord de garder la neutralité ; mais l'alliance française était évidemment beaucoup plus utile contre Frédéric II que celle de la Grande-Bretagne. L'Angleterre voyant le Hanovre menacé par la France se rapprocha de la Prusse. Ce rapprochement eut pour conséquence le traité de Versailles entre l'Autriche et la France (11 mai 1756)).
On a prétendu que Marie-Thérèse dans son désir de gagner l'amitié de Louis XV, était entrée en rapports directs avec madame de Pompadour et lui avait écrit un billet où elle la traitait de « chère amie et belle cousine. » La fière princesse n'a jamais tenu ce langage : « Vous vous trompez, écrivait-elle le 10 octobre 1763 à l'électrice de Saxe, si vous croyez que nous avons jamais eu des liaisons avec la Pompadour; jamais une lettre, ni que notre ministre ait passé par son intermédiaire; ils ont dû lui faire la cour, comme tous les autres, mais jamais aucune intimité. Cet intermédiaire ne m'aurait pas convenu. »
Le traité de Versailles ne stipulait dans ses clauses publiques qu'une alliance purement défensive; mais dés articles secrets portaient que l'Autriche devait reconquérir la Silésie et les territoires perdus de l'Italie. Des aug-
MARIE-THÉRÉSE. 345
mentations territoriales étaient également promises à la France. « Je n'ai jamais signé un traité d'aussi bon cœur, s'écria l'impératrice . » Par une convention ultérieure, la France mettait cent cinq mille hommes et douze millions de florins au service de TAutriche (mai 1757).
Frédéric II, reprenant la tactique qui lui avait si bien réussi seize ans auparavant, envahit brusquement la Saxe, pénétra en Bohême après la bataille indécise de Lohosice, s'avança jusqu'à Prague (mai 1757); la défaite do Kolin (1 757) l'obligea à évacuer le royaume de Bohême. 11 avait cette fois trouvé dans le maréchal Daun un adversaire digne de lui. Pressé à l'ouest par les Français, à l'est par les Russes qui s'étaient emparés de la Prusse orientale, au sud par les Autrichiens qui rentraient en Silésie, Frédéric tint tête à tous ses ennemis.
La lutte entre les généraux prussiens et autrichiens présente une série alternée de triomphes et de revers. En 1757 les hussards hongrois poussèrent jusqu'à Berlin. Sans entrer dans des détails bien connus, rappelons seulement la victoire de Frédéric à Lissa (Leuthen, 5 décembre 1757) où il bat le duc de Lorraine, Daun et Nadasdy, ses défaites à Hochkirch (1758) à Kunersdorf (août) à Maxen (novembre 1759), à Landshut, ses victoires à Liegnitz (15 août 1760), et à Torgau (3 novembre 1760).
Tous ces efforts n'aboutirent à aucun résujtat ; à dater de 1760, la guerre fut mollement menée. La Silésie, objet de tant de convoitises, resta aux mains des Prussiens. La paix do Hubertsbourg (1763), conclue entre la Prusse, la Saxe et l'Autriche mit fin à la guerre de Sept ans et laissa les choses dans le statu quo ante hélium. Par une clause secrète, Frédéric II promettait sa voix à Farchiduc Joseph, pour la prochaine élection impériale.
La guerre de Sept ans fut une excellente école pour Tarniée autrichienne et révéla chez elle des progrès sérieux. Parmi les généraux dont elle mit en lumière la bravoure et le talent, il faut citer avant tout Joseph Daun, qui avait organisé l'école des cadets de Vienne et qui rappelle la
sévère méthode de MontecucuUi, le Livonien Loudon, qui après avoir vainement offert son épée au roi de Prusse, fournit au service de TAutriche une carrière glorieuse et encore aujourd'hui légendaire, et les Irlandais Browne et Lascy. Les victoires de Kolin et de Hochkirch, de Kunersdorfjde Maxen montrèrent que l'Autriche comptait dès lors parmi les états militaires de l'Europe. Les grandes puissances se disputeront désormais son alliance.
Peu de temps après le traité de Huberstsbourg mourut l'empereur François I". 11 n'avait pas eu moins de seize enfants de son mariage avec Marie-Thérèse; ils allièrent la maison d'Autriche avec la plupart des maisons régnantes de l'Europe. La princesse Marie-Christine avait épousé Albert de Saxe ; Marie-Amélie, le duc Ferdinand de Parme, Marie-Caroline, Ferdinand roi des Deux-Siciles : l'archiduc Ferdinand épousa la princesse héritière de Modène. Ces unions ne pouvaient qu'augmenter l'intérêt que la maison d'Autriche avait toujours porté aux affaires d'Italie. Enfin le mariage de Maria-Antonia (Marie-Antoinette) avec le dauphin de France (1770) semblait devoir perpétuer entre les deux maisons de Bourbon et de Lorraine-Habsbourg, l'heureuse alliance que Kaunitz avait réussi à faire conclure. La correspondance de Marie-Thérèse avec la dauphine et avec M. de Mercy, ambassadeur près la cour de France nous a été conservée ; elle montre quel intérêt l'impératrice attachait au maintien des relations les plus cordiales entre les deux pays. Cette correspondance fait d'ailleurs le plus grand honneur au caractère de Marie- Thérèse considérée comme souveraine ou comme mère de famille.
Après la mort de François P% son fils Joseph II fut élu empereur (1765). Sa mère l'associa au gouvernement des états autrichiens. Il ne joua pas un rôle plus actif que celui qu'avait joué son père. Toutefois la direction de l'armée lui fut confiée toute entière.
Partage de la Pologne; aeqiiliililoii de la Gallele (t99«).
L'impératrice-reine, malgré les revers que Frédéric II lui avait infligés, n'avait en somme qu'à se louer de la prospérité de ses états et de la splendeur de sa maison. L'occasion se présenta de réparer, par une acquisition nouvelle, la perte de la Silésie, et le gouvernement de Vienne ne la laissa point échapper. L'État autrichien confinait à la république de Pologne par les parties conservées de la Silésie et par le royaume de Hongrie. La décadence où la république était tombée depuis plusieurs années, en faisait une proie facile. Le déplorable système d'élection des souverains, pratiqué par une noblesse tumultueuse et anarchique, destinait fatalement le pays à tomber sous une domination étrangère ; l'aristocratie polonaise avait disséminé ses colonies au loin dans des pays qu'elle avait négligés d'assimiler ; la classe moyenne n'existait pas. Pour des voisins ambitieux, les prétextes d'intervenir ne manquaient point. Marie-Thérèse n'eût sans doute pas imaginé le démembrement de la Pologne , mais , du moment où la Prusse et la Russie se préparaient à conquérir ou à revendiquer tout ou partie du royaume, en vertu de droits réels ou imaginaires , l'impératrice se laissa aisément forcer la main par la raison d'état.
L'idée première du partage doit assurément être attribuée à Frédéric II, qui avait déjà essayé de s'entendre avec les cours de Pétersbourg et de Oopenhague pour le démembrement de la Suède. En 1772, à l'occasion des succès de la Russie sur les Turcs, succès qui avaient appelé la médiation de l'Autriche, il proposait, d'offrir à la Russie un dédommagement en Pologne, pour sauver la, Turquie; mais, pour maintenir l'équilibre, la Prusse et l'Autriche devaient également prendre quelques lambeaux de la république. Catherine II fut facilement gagnée à cette combinaison. Joseph II qui venait d'avoir avec le roi de Prusse deux entrevues àNeisse etàNeustadt,
348 GHAXnTRE XX.
so laissa gagner également; Mario-Thérèse fut d'abord troublée par des propositions qui répugnaient à son esprit dévot et loyal. Informée par son ministre à Berlin des résolutions qui se tramaient entre les cours de Prusse et de Russie, elle écrivait à ce sujet une note confidentielle où elle disait : « J'avoue qu'il m'en coûte de me décider sur une chose dont je ne suis nullement rassurée qu'elle est juste, si même elle était utile, mais je ne trouve pas même l'utile. Par quel droit dépouiller un innocent qu'on a toujours prôné vouloir défendre et soutenir? Pourquoi tous ces grands et coûteux préparatifs et tant de bruyantes menaces pour l'équilibre du Nord? La seule raison de convénience (sic) pour ne pas rester seule entre les autres puissances, sans tirer quelque avantage, ne me paraît pas suffire, ni même être un prétexte honorable pour se joindre à deux injustes usurpateurs, dans la vue de plus abîmer encore, sans aucun titre, un troisième. Je ne comprends pas la politique qui permet qu'en cas que deux se servent de leur supériorité pour opprimer un innocent, le troisième peut et doit, à titre de pure précaution pour l'avenir et de convénience pour le présent, imiter et faire la même injustice, ce qui me paraît insoutenable.... Que diront la France, l'Espagne, l'Angleterre, si tout un coup on se lie étroitement avec ceux auxquels nous avons tant voulu imposer et dont nous avons déclaré les procédés injustes? Ce serait un démenti formel de tout ce qui s'est fait pendant trente ans de mon règne. Tâchons plutôt de diminuer les. prétentions des autres au lieu de penser à partager avec eux dans des conditions si inégales. Passons plutôt pour faibles que pour malhonnêtes. »
Dans une autre pièce sans date, Marie-Thérèse cherche à expliquer les raisons qui l'ont forcée à adhérer au partage : « L'intérêt de notre propre sûreté et celui de l'Europe entière, écrit-elle, ont exigé que nous prissions, quoiqu'à regret, le parti do chercher à contre-balancer le surcroît de force que la Russie et la Prusse acquéraient, en nous réservant à nous-mêmes une part de ce démembrement, sur laquelle nous avons des droits incontes-
MARIE-THÉKÈSE. 349
tables, » On .voit par ces dernières paroles que la raison d'état imposée à la reine a fini par venir à bout des scrupules de la chrétienne.
Le traité de partage fut signé le 25 juillet 1772. On a prétendu que Marie-Thérèse avait écrit de sa propre main les mots suivants au bas du rapport décidant l'adoption du traité « Placety puisque tant d'hommes habiles et instruits le .veulent de la sorte, mais longtemps après ma mort, on verra ce qui résultera d'avoir ainsi méprisé tout ce qui jusqu'à ce jour avait passé pour saint et juste. » Ces paroles, dont l'original n'a été retrouvé nulle part, paraissent apocryphes. Les sentiments réels de l'impératrice après le partage se trouvent dans les textes que nous avons cités et dans une lettre àMercy, l'ambassadeur d'Autriche près la cour de France. Marie-Thérèse regrette à la fois de s'y être associée et d'en avoir trop peu profité. « Ils nous ont bien menés par le nez, écrit- elle au sujet de ses complices, fen suis inconsolable. Si je pouvais me consoler, c'est quej'étais toujours contraire à cet inique partage, si inégal, et à nous lier avec ces deux monstres.... J'ai cédé, ne pouvant faire la guerre, mais bien contre ma conviction. Je souhaite que la monarchie ne s'en ressente encore après mon existence. »
Elle écrivait d'autre part à Kaunitz : « Quand tous mes pays étaient menacés, j'avais confiance en mon bon droit et en l'assistance de Dieu. Mais en cette affaire, où nonseulement le droit crie au Ciel contre nous, mais où aussi toute équité et le bon sens sont contre nous, il faut que je reconnaisse que de ma vie je n'ai été si angoissée. Quel exemple nous donnons au monde en prostituant notre honneur et notre réputation pour un morceau de Pologne ou de Moldavie et de Valachie. Je vois bien que je suis seule et non plus en vigueur; voilà pourquoi je laisse les choses aller leur chemin, mais non sans le plus grand chagrin. » Frédéric II a jugé avec son cynisme habituel les angoisses de Marie-Thérèse. « Elle pleurait toujours et prenait toujours. » Elle-même a caractérisé la situation par ces mots qui ont au moins le mérite de la sincérité. « On
voulait agir à la prussienne et on voulait en même temps retenir les apparences de Thonnêteté. »
Les pressentiments de Marie-Thérèse se sont en partie réalisés. La possession de la Galicie a causé de nombreux embarras au gouvernement autrichien ; cependant, par un revirement imprévu, les Polonais sont devenus aujourd'hui les plus loyaux sujets de l'empereur François-Joseph.
Le partage une fois résolu, il avait fallu trouver quelque prétexte honnête pour l'accomplir. La reine de Hongrie' et de Bohême invoqua les droits anciens, fictifs ou réels que ces deux royaumes pouvaient avoir sur certaines portions du territoire de la République. On réclama d'abord, dès 1770, les treize villes du comté de Zips (Szepes), qui avaient été engagées en 1412 par Sigismond au roi de Pologne Wladislaw, et qui étaient restées en gage depuis trois cent cinquante-neuf ans. La prise de possession définitive n'eut lieu que le 5 novembre 1772, au nom de la reine de Hongrie, à qui les villes annexées prêtèrent hommage.
L'Autriche présenta le 11 septembre 1772 de nouvelles réclamations. «La Russie et la Prusse ayant résolu de faire valoir leurs anciennes prétentions sur certains pays du royaume de Pologne, » Timpératrice-reine fit occuper de nouveaux territoires. Un mémoire spécial expliquait les droits de la Hongrie sur la petite Russie et la Podolie, ceux de la Bohême sur les duchés d'Osviecim (Ausschwitz) et de Zator. L'Autriche acquit ainsi la Russie rouge, une partie de la Podolie, les Palatinats de Sandomir et de Cracovie, avec les riches mines de sel de Wieliczka et de Bochnia ; le tout comprenait une étendue de quinze cents milles carrés et deux millions cinq cent mille habitants.
Les nouvelles possessions reçurent le titre officiel de royaume de Galicie et de Lodomérie. Le premier de ces noms rappelle celui de l'ancienne ville de Halitch, séjour des princes russes ; le second, celui du prince Vladimir qui régnait au douzième siècle dans les pays petit-russiens. Le titre de roi de Galicie et de Lodomérie avait été déjà porté pji* les rois de Hongrie. Cependant Marie-Thérèse^
MARIE-THÉaÉSE. 35 1
malgré Thonnêteté de ses intentions, se garda bien de rattacher les pays réannexés à la Hongrie ou à la Bohême dont elle craignait l'esprit indépendant. Elle en fit une possession immédiate de la couronne. La capitale du nouveau royaume fut établie dans la ville de Lemberg, que les Polonais appellent Lwow et les Petits Russiens Lviv. Dans le courant de Tannée 1773, un rescrit royal organisa l'administration du pays, et le 29 décembre, les États, le clergé, la noblesse et les bourgeois, durent prêter serment à la dynastie autrichienne. L'administration fut confiée à des fonctionnaires allemands. En 1775, le pays fut divisé en dix huit cercles : dans chacun des chefs-lieux fut établie une école normale destinée à propager la langue allemande devenue celle de l'administration. Toutefois le latin resta celle des tribunaux .L'organisation des États fut calquée sur celle des royaumes de Bohême et de Hongrie. On verra plus loin quels conflits a fait naître dans la Galicie autrichienne la rivalité des deux éléments polonais et petitnission qui se partagent le pays. Joseph II, qui avait pris au démembrement de la Pologne beaucoup plus d'intérêt que sa mère et qui certainement n'avait pas eu les mêmes scrupules, s'empressa de visiter dès 1778 les nouvelles provinces, sans doute pour y étudier les résultats du système germanisateur qu'il comptait appliquer à ses autres états.
Aciinlsliloii de lu Bokovlne (t91fft); «aerre de In ■neeemlon
de Bavière (19 99).
Une autre acquisition, moins importante que celle de la Galicie, fut celle de la Bukovine. Elle fut la conséquence de la guerre qui durait depuis plusieurs années entre la Russie et la Turquie. Depuis le traité de Belgrade, la Turquie et l'Autriche avaient vécu en paix. La campagne des Russes contre les Ottomans devait nécessairement solliciter l'attention du cabinet autrichien. La Russie s'était emparée de la Grimée; elle s'apprpçl^âitdn gftnufcp; M^rig-
Thérèse, inquiète, rassembla une arm^ en Hongrie et tenta, dès l'année 1772, d'imposer samédiation. En 1774, la Porte consentit au traité de Koutchouk Kaïnardji, qui légitimait les conquêtes russes et laissait à la Porte la Moldavie et la Valachie. L'Autriche profita de ces circonstances pour occuper militairement quelques parties de la Moldavie. Les raisons données à la Porte pour justifier cette occupation soudaine n'étaient guère meilleures que celles par lesquelles on avait prétendu autoriser le partage de la Pologne ; les territoires envahis étaient nécessaires à l'Autriche pour faire communiquer entre elles la Galicie et la Transylvanie, pour empêcher les désertions des soldats; enfin, une partie de la Moldavie avait jadis appartenu à la Podolie, désormais possession autrichienne. La Turquie protesta ; la Russie et la Prusse demandèrent des explications. La Turquie, sans alliés, dut céder, et le 7 mai 1775, le traité de cession fut conclu. Le territoire cédé comprenait environ cent quatre-vingt-neuf milles carrés, quatre bourgs et une soixantaine de villages; mais il était fort important au point de vue stratégique. Le hospodar de Moldavie, Ghika, dont la principauté se trouvait démembrée par cette cession essaya d'empêcher les habitants de prêter serment de fidélité. La Porte le fit saisir et décapiter. Les Roumains vénèrent encore aujourd'hui sa mémoire comme celle d'un martyr de l'indépendance. La population de la Bukovine est composée pour la plus grande partie de Petits Russiens et de Roumains. Le gouvernement autrichien en 1875, a célébré le centenaire de l'annexion en fondant à Gzernowitz une Université allemande destinée à répandre la germanisation dans ces contrées.
Ainsi Marie-Thérèse et son fils pratiquaient à leur tour le système d'arrondissement que Frédéric avait mis à la mode par la conquête de la Silésie. Joseph II avait en ces matières les mêmes principes que le roi de Prusse. En 1779, rélecteurdeBavière,Maximilien Joseph, le dernier des Wittelsbach, vint à mourir. Joseph II fît valoir de son chef, comme empereur, du chef de sa mère.
comme souveraine d'Autriche et de Bohême, des revendications plus ou moins contestables. Il se montrait décidé à les soutenir au besoin par les armes. L'héritier légitime, rélecteur palatin Charles Théodore, fut tellement effrayé par les menaces de PAutriche qu'il consentit à un traité qui lui abandonnait près de la moitié de la Bavière. Frédéric II, qui redoutait tous les agrandissements de l'Autriche, prit les armes et entra dans la Bohême. Cette guerre, mollement menée, n'eut aucune importance militaire. Ce ne fut qu'une longue série de patrouilles, de manœuvres et de reconnaissances. Les Autrichiens l'appelaient Schwetskenrummel (l'échauffourée des prunes), les Allemands Kartoffelkrieg (la guerre des pommes de terre). « Chienne de guerre politique », maugréait le vieux Loudon, habitué aux luttes héroïques. La médiation de la France et de la Russie amena le traité de Tésin (Teschen) qui réduisit singulièrement les prétentions autrichiennes (1779). Marie-Thérèse ne garda qu'une petite partie de la Bavière, le quartier de Vlnn (Innviertel) situé entre les pays de Salzbourg et de Passau, sur le bas Inn, et la Salza. Braunau sur l'Inn était la ville principale de ce district, dont l'étendue était d'environ trente-huit milles carrés. Deux hommes d'État, depuis fort célèbres, Thugut et Cobenzel, avaient préparé et conclu le traité de Tésin qui fut le dernier acte diplomatique du règne de Marie-Thérèse. Elle mourut peu de temps après (29 novembre 1780). L'ensemble des États autrichiens, en comptant les Pays-Bas et les possessions italiennes, comprenait alors onze mille quatre-vingt-quinze milles carrés.
354 CHAPITRE XXî-
Il A BOHÊME, LA HONGRIE ET L'AUTRICHE SOUS
MARIE-THËRËSE.
ï.a Bohême. — La Hongrie, la légende du « moriamurpro rege, » — La question des paysans; les frontières militaires. — Réformes dans Tadministration et daps l'enseigpement, — Les lipances, le commerce, l'armée.
Ea Bohême.
Sous le règne de Marie-Thérèse, la Bohême, déjà si cruellement éprouvée, devint encore une fois le champ de bataille des convoitises liguées contre la maison d'Autriche. En 1741, rélecteur de Bavière pénétra à Prague et convoqua les États : il réunit environ quatre cents nobles ou chevaliers dont les domaines étaient occupés par son armée et se fît prêter serment dans la cathédrale de Saint-Vit. L'archevêque de Prague, Maurice, prince de Manderscheid, officia en personne dans cette circonstance (décembre 1741); tant était faible le lien qui rattachait le royaume à la maison d'Autriche ! Les Tchèques n'avaient aucune raison d'être attachés à la dynastie et il ne leur importait guère de changer de maître. Seuls, les hauts digni-
tairesdu royaume avaient abandonné la capitale pour rester fidèles à la reine. Charles de Bavière institua un gouverne^ ment provisoire dont le président fut Philippe Krakovsky de Kolovrat ; il établit un chancelier de la couronne de Bohème à Munich, convoqua une diète pour se faire accorder des secours de guerre et retourna en Allemagne. Ce fut lui qui, en sa qualité de roi de Bohême, céda à Frédéric le comté de Glalz (Kladsko) ; Marie-Thérèse dut ratifier cette cession. Plus tard, la Bohême fut envahie par les Français que commandait le maréchal de Belle-Isle, et Prague occupée par eux. On sait comment le colonel Chevert se distingua dans cette campagne. Marie-Thérèse n'en^ tra à Prague cp'en avril 1743 et se fit couronner par l'évoque d'Olomouc. Pour éviter que la couronne de Bohême fût désormais posée sur la tête d'un étranger, et pour effacer déplus en plus la tradition historique, elle* la fit transporter à Vienne. La cession de la Silésie priva le royaume de Saint Vacslav d'un tiers de ses domaines. Les États du royaume durent la ratifier. La reine jugea à propos de les faire intervenir pour dégager sa responsabilité et les remercia du concours qu'ils lui avaient prêté. La Bohême mutilée eut à s'imposer encore d'autres sacrifices ; la diète renonça au contrôle qu'elle exerçait sur l'administration et l'entretien de l'armée ; le royaume dut porter ses appels à Vienne ; la chancellerie bohème fut fondue dans une chancellerie suprême de la cour : la Bohême fut soumise à la même législation criminelle que les pays autrichiens. Un archevêché fut créé à Olomouc ; la Moravie fut ainsi soustraite à la juridiction spirituelle du siège de Prague. Enfin la langue allemande fut introduite dans toutes les écoles et dans tous les bureaux, comme le seul idiome officiel de l'administration et de l'enseignement. C'étaient là de rudes coups portés à la nationalité tchèque. Un recensement fait sous le règne de Marie-Thérèse comptait dans le royaume douze cent mille individus du sexe masculin, soit une population d'environ deux millions et demi d'habitants. Au lendemain de la guerre de Trente Ans, il n'en comptait plus que huit cent mille.
Un seul acte du règne de Mane-Thérèse lui a valu en Bohême une certaine popularité ; c'est sa patente sur la corvée (1773). Elle fut mal comprise par les paysans; ils s'imaginèrent que la reine les avait affranchis de toute redevance et que ses agents leur cachaient la vérité. Us marchèrent en bandes sur Prague pour aller y, chercher le texte authentique du document royal, brûlant et pillant les châteaux sur leur passage. II fallut une armée pour les réduire et le général Wallis eut grand'peine à protéger la capitale. Après la pçrte de la Silésie, Marie-Thérèse fit construire les deux forteresses de Terezin (Theresienstadt) et Josefov (Josephstadt) pour protéger le pays contre les invasions prussiennes.
Ia Hongprle) la légende du « morlaniiir pro rege
« On a vu la maison d'Autriche opprimer sans relâche la noblesse hongroise. Elle ignorait de quel prix elle lui serait un jour. Elle cherchait chez ce peuple de l'argent qui n'y était pas. Elle ne voyait pas les hommes qui y étaient. Lorsqu'une fouie de princes partageaient entre eux ses états, toutes les pièces de la monarchie, immobiles et sans action, tombaient, pour ainsi dire, les unes sur les autres ; il n'y avait de vie que dans cette noblesse qui s'indigna, oublia tout pour combattre, et crut qu'il était de sa gloire de périr et de pardonner. » Ces paroles de Montesquieu résument avec la concision habituelle à l'auteur de V Esprit des lois, le sentiment d'admiration que fit éprouver à l'Europe le dévouement des Hongrois envers Marie- Thérèse. Ceux qui ne connaissent pas le tempérament magyar n'ont vu dans ce dévouement que le fait d'une inspiration chevaleresque ; mais le Hongrois est tout ensemble légiste et cavalier : Verbœczy et Rakoczy résument les deux f?ces opposées de son caractère. L'épisode légendaire et pittoresque auquel se rattache le mot célèbre, moriamur pro rege nostro Maria-Theresa^ demande à être expliqué aveo quelques détails.
Charles VI no s'était pas contenté de faire présenter et de reconnaître sa fille comme héritière du royaume de Hongrie; il avait voulu que son gendre François de Lorraine entrât personnellement en relations avec la nation magyare. En 1732, après la mort du Palatin Palffy, il n'avait point nommé un nouveau titulaire de cette dignité nationale, il avait fait donner à son gendre le tilre de lieutenant royal. Or les Hongrois tenaient essentiellement, surtout depuis la Pragmatique sanction, à n'être point confondus dans la masse des états héréditaires. A la mort de Charles YI, le couronnement de son successeur n'avait pas encore eu lieu. Si François de Lorraine était associé au trône de Hongrie et qu'il fût élu empereur, ainsi qu'on pouvait dès maintenant le prévoir, la Hongrie risquait de devenir une simple annexe du corps germanique; si au contraire la couronne de Saint Etienne n'était posée que sur la tête de Marie- Thérèse, l'individualité historique de la Hongrie avait plus de chances d'être préservée.
Dès la mort de son père, Marie-Thérèse avait chargé de la lieulenance le feld-maréchal et judix curiœ Jean Palffy, l'ancien compagnon d'armes du prince Eugène : elle lui avait donné pleins pouvoirs et s'était engagée à respecter les libertés du royaume et à convoquer prochainement la diète. Cette diète s'ouvrit en effet le 18 mai 1741 : les débats furent fort animés; la majorité de l'assemblée était surtout opposée à l'idée de voir l'époux de la nouvelle reine associé au trône de Hongrie, Quelques jours après, la reine recevait à Vienne une députation chargée de la féliciter à la fois de son avènement et de la naissance de celui qui devait être Joseph IL Cette députation reçut de nouveau l'assurance que les privilèges du royaume seraient respectés et que la reine se rendrait prochainement à Presbourg. Le 19 juillet elle s'embarqua sur le Danube. Le bateau qui la portait était pavoisé aux couleurs nationales de la Hongrie, rouge, blanc et vert. Elle fut saluée à la frontière par les cris de vivat domina et rex noster. Ce titre de rex était celui que les Hongrois avaient donné à la seule femme qui avant elle eut régné sur la Hongrie. Le 21, elle reçut au château de
Pozony (PresJbourg) les hommages de la diète et, dans une harangue en langue latine, elle renouvela les promesses qu'elle avait faites à Palffy. Elle s'engageait à maintenir tous les droits et privilèges du royaume, — sauf toutefois le trente-et-unième article de la bulle d'or qui proclame le droit à l'insurrection, — à laisser la sainte couronne en Hongrie et renouvelait toutes les clauses de la Pragmatique sanction.
La diète se montrait sympathique à lajeune reine dont les grâces touchantes savaient d'ailleurs concilier les cœurs des plus farouches; mais elle n'entendait lui sacrifier aucune des franchises du royaume ; elle demandait que l'immunité de l'impôt fût assurée à la noblesse, que l'impôt frappât le paysan et non la terre, que la Transylvanie fût reconnue indissolublement unie à la Hongrie, que des Hongrois seuls occupassent les fonctions du royaume. Les délibérations étaient tumultueuses; par bonheur pour Marie-Thérèse, la diète élut pour Palatin Palffy qui professait pour la reine un dévouement chevaleresque. Il gagna les plus récalcitrants et fit décider que les questions pendantes ne seraient résolues qu'après le couronnement de la reine. Cette cérémonie, qui a toujours excité l'enthousiasme des Hongrois, si jaloux de leur autonomie et si passionnés pour la sainte couronne, s'accomplissait cette fois dans des circonstances toutes spéciales. C'était une jeune et belle princesse qui ceignait le diadème héréditaire et qui, montée sur un fougueux coursier, brandissait aux quatre vents sur la colline du roi l'épée de Saint-Etienne.
c< C'était une des plus belles femmes qu'il y eût en Europe, écrit un Anglais témoin oculaire. Sa taille était élégante et son maintien majestueux. Ses yeux étaient expressifs et pleins de douceur. Elle relevait de couches, et l'air de langueur qu'elle conservait encore prêtait un nouveau charme à ses attraits. Tout était enchanteur en elle. Ce
t)ortrait, qui n'^est point flatté, doit toujours être présent à a pensée, lorsqu'on se rappelle l'enthousiasme que cette princesse a su inspirer aux Hongrois. » Cependant, après le couronnement, les contestations re-
L'AUTRICHE SOUS MARlE-THÉRÉSE. 359
commencèrent; on marchandait à Marie-Thérèse même les cent mille florins du don de joyeux avènement ; l'esprit légiste des Hongrois se traduisait par une foule de chicanes qui arrachaient des larmes à la jeune reine. C'est le 13 septembre 1740 qu'eut lieu la première scène de l'épisode théâtral que les contemporains ont raconté en l'exagérant. La reine convoqua les deux tables dans le château de Presbourg et parut en habits de deuil, la couronne sur la tête, Tépée de Saint-Etienne au côté. Le chancelier Louis Batthyany exposa- les dangers qui menaçaient la reine et la Hongrie ; la reine elle-même prit la parole et, dans une harangue en latin assez courte, invita l'assemblée à pourvoir à la sûreté de sa personne, de ses enfants et de sa couronne. Son discours entremêlé de larmes excita d'abord une émotion contenue. Le primat répondit et, l'émotion croissant, il fut interrompu par les cris de vitam et scmguinem. Les magnats décidèrent une levée de cent mille hommes et acceptèrent dans la séance du 20 septembre le prince époux pour corégent du royaume. Le 21, il prêta serment et jura de consacrer sa vie et son sang à la reine et à la Hongrie. Marie-Thérèse montra aux états son jeune fils qui la veille seulement était arrivé de Gratz; c'est alors qu'on entendit retentir le cri célèbre: Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa. Il ne fut pas l'expression d'une explosion soudaine de sentiments chevaleresques, mais le résultat de négociations longuement discutées et d'émotions habilement préparées. Les contemporains eux-mêmes s'y trompèrent et concentreront en un moment unique toutes les phases de cet épisode dont ils ignoraient les détails.
Cette diète qui se termina le 29 octobre avait en somme été consacrée presque tout entière à garantir les intérêts de la Hongrie : la reine avait souscrit à toutes les exigences, d'ailleurs fort légitimes, delà diète; elle avait consenti à la suppression des frontières militaires dans la Syrmie, la basse Slavonie, dans les comitats de Bacs, Bodrog, Gsongrad, Arad, Gsanad et dans le banat de la Ternes. Elle obtenait en échange de ces concessions tous les secours qui lui étaient nécessaires pour continuer la guerre. Du
reste Tenthousiasme des Hongrois ne s'éteignit pas après les circonstances qui l'avaient fait naître. Marie-Thérèse leur dut quelques-unes de ses meilleures troupes; celles que formaient les Serbes et les Croates commandés par le baron de Trenck, acquirent par leur valeur et leurs ravages une réputation légendaire. Ces farouches pandours habitués à combattre les Turcs, jetés brusquement au milieu de l'Europe civilisée, y apportèrent les mœurs semi-barbares qu'ils devaient à leurs fréquents contacts avec les hordes asiatiques. Le dévouemeut des Magyars -à Marie- Thérèse se signala sur les champs de bataille les plus divers ; leurs cavaliers pénétrèrent à Berlin et jusqu'en Alsace. Frédéric, avec l'habileté familière à l'ambition prussienne, essaya de détacher les Hongrois de leur fidélité à la reine en leur rappelant les insurrections du temps passé et les services que le Brandebourg leur avait rendus alors ; ses efforts échouèrent.
Eia question des paysaiiS) les frontières militaires.
Cet échange de services rendus et acceptés, établit ent»e la noblesse magyare et la Cour de Vienne des rapports qui n'avaient point encore existé. Les magnats fréquentèrent assidûment les palais de Vienne, de Schœnbrùnn et de Laxenbourg ; au contact de la noblesse bohème ou autrichienne, sous l'influence délicate de l'impératricereine, ils renoncèrent aux plus chères traditions de costume national, prirent l'habitude de parler l'allemand, et sollicitèrent ou obtinrent les titres étrangers de princes, de comtes ou de barons. C'est alors que fut formée à Vienne la garde du corps hongroise et que fut institué Tordre de Saint-É tienne. Un système d'habiles séductions, de mariages ingénieusement combinés, amenait peu à peu la haute aristocratie à se laisser germaniser. Mais la petite noblesse restait incorruptible, et dans les discussions de la table basse oii dans les congrégations des comitats, elle conti-
nuait de défendre avec une indomptable opiniâtreté les finances et les privilèges du royaume.
Les conflits entre la reine et les Chambres portèrent sur deux questions essentielles, sur la condition des paysans, sur la constitution des frontières militaires. Le servage de la glèbe s'était établi en Hongrie; les idées philanthropiques du dix-huitième siècle et les intérêts du trésor en demandaient également Tabolition; il était beaucoup plus aisé de taxer la terre, élément stable et toujours saisissable que la personne essentiellement mobile de celui qui la cultivait. La reine demandait une réforme de Tancien système; on lui répondait en réclamant contre les empiétements de l'administration allemande, contre le conseil de lieutenance, contre les attributions des gouverneurs militaires, contre le titre de landtag (diète locale) donné, non sans dessein peut-être, à la diète de Hongrie, au lieu de celui de Reichstag^ diète du royaume. A force de ténacité la reine réussit cependant à imposer un urbariwm^ qui est resté jusqu'en 1832 le texte fondamental réglant le sort des paysans. Ils étaient désormais libres de se déplacer et d'élever leurs enfants comme ils l'entendraient; leurs procès étaient évoqués devant la Cour du co mitât ; ces mesures libérales ne furent acceptées qu'avec répugnance par la noblesse, qui, cette fois, laissait le beau rôle à la royauté.
Les Magyars trouvèrent une compensation dans la question des confins. Le système primitif de la Gourde Vienne avait tendu à détacher complètement ces régions du royaume de Saint-É tienne. C'étaient les armes impériales qui les avaient affranchies de la domination des Turcs; c'était donc à l'empereur qu'elles appartenaient ; d'ailleurs les Slaves de ces régions, étrangers à la nation hongroise, ne demandaient nullement à être réunis au royaume; ils préféraient le métier militaire à la condition des Serbes opprimés dans les comitats. Ils avaient entre autres privi-
*De l'allemand urbar] on appelait ainsi les règlements administratifs ou traditions concernant les rapports des seigneurs et des paysans.
léges particuliers, celui de se réunir en congrès et d'élire leur évêque. Cependant Marie-Thérèse pressée par les demandes des Hongrois dut consentir à supprimer les confins de la Tisza et de laMaros (1750). Cent mille Serbes quittèrent alors le pays et allèrent s'établir en Russie dans le gouvernement d'Ekaterinoslavl sous la conduite de leurs chefs Horvat et Tœkœly. Cet exode fit perdre à l'armée austro-hongroise quelques-uns de ses meilleurs soldats. D'autre part, l.esGrœnzer^ restés dans le royaume témoignèrent leur mécontentement par de sanglantes insurrections (1755). Les instances des Hongrois amenèrent en 1776 la suppression de l'agent que les Serbes entretenaient à Vienne pour leurs aÏFaires, enfin, en 1779, la réincorporation du pays compris entre la Maros, la Tisza, le Danube et les Carpathes (1779). On en forma les trois comitats de Torontal, de Krasso et de la Temes. Ainsi la Hongrie recouvrait peu à peu les pays que Vienne en avait détachés. Le partage de la Pologne lui valut la rétrocession des villes du comté de Szepes (Zips). Mais, bien que Marie-Thérèse eût invoqué pour revendiquer la Galicie les droits séculaires de la couronne de Saint-Étienne, elle refusa d'annexer cette nouvelle acquisition au royaume. En 1765 elle associa son fils Joseph au gouvernement, avec le titre de corégent; l'esprit philosophique de ce prince semble avoir inspiré quelques-unes des mesures prises à partir de cette époque : par exemple, la suppression du droit d'asile, et des ordres mendiants, le développement donné à l'instruction publique, la fondation de nombreuses écoles de village. Les Hongrois lui sont encore reconnaissants d'avoir offert à la Hongrie le port de Fiume (Rieka) qui relevait auparavant de Trieste; on discute encore aujourd'hui la question de savoir si la ville de Rieka fut réunie à la Croatie ou à la Hongrie proprement dite. La possession de cette ville a été fort énergiquement réclamée par les Croates; mais le gouvernement de Vienne Ta
1 Soldats de la frontière (Grenzc).
définitivement adjugée à la Hongrie. En somme, à sa mort, Marie-Thérèse laissait le royaume florissant au point de vue matériel, mais affaibli au point de vue national, et désarmé de la plupart de ces prérogatives dont le maintien était si cher aux patriotes. La diète du royaume, qui, d'après la bulle d'or, devait se réunir tous les ans, ne fut convoquée que trois fois sous son règne.
Réformes dam Fadministratlon et dans l^enself^nement.
Dans les provinces héréditaires du groupe autrichien, comme dans les royaumes de Bohême et de Hongrie, Marie-Thérèse s'appliqua sans relâche à développer l'autorité du prince et à diminuer celle des États ; les prélats, les seigneurs, les chevaliers, et quelques villes privilégiées exerçaient la plus grande part du .pouvoir exécutif; la justice dépendait des villes ou de^ seigneurs; les routes étaient mauvaises, les milices irrégulières. Marie-Thérèse introduisit l'action du gouvernement dans Téglise et dans recelé et s'efiorça d'assurer à la bourgeoisie le rôle qui lui avait été refusé jusqu'alors. A son avènement, elle avait gardé auprès d'elle les principaux conseillers de son père, Zinzendorf, Kinsky et Harrach. Après le traité d'Aix-la- Chapelle, elle nomma Frédéric-Guillaume de Haugwitz chancelier autrichien ; il rendit de grands services : « Haugwitz a ramené le gouvernement de la confusion à l'ordre, écrivait Marie-Thérèse à sa veuve. » Plus tard elle réunit les chancelleries de Bohême et d'Autriche en une seule. Ghotek fut chargé de réformer les finances, et Kaunitz les affaires étrangères.
Voici quelles furent les principales mesures prises pour augmenter l'autorité centrale. On enleva d'abord aux États la faculté de voter un certain nombre d'impôts indirects, par exemple, l'impôt sur le sel, sur le tabac, sur le timbre. Les États durent présenter leurs budgets à la Cour des Comptes devienne (Hofrechnenkammer). Toutes les attributions politiques leur furent enlevées et confiées à une
lieutenance. Les corvées et les obligations urbariales des paysans furent diminuées. L'administration supérieure était jusqu'alors répartie entre les chancelleries autrichienne, bohème, hongroise, et transylvaine. La chancellerie d'Etat et le Conseil de la guerre exerçaient seuls leur juridiction sur tous les territoires, sauf ceux de l'Italie et des Pays-Bas dont nous n'avons pas à nous occuper ici. La patente du 14 mai 1749 sépara la justice de l'administration et décréta l'union des deux chancelleries autrichienne et bohème en un pouvoir suprême, appelé d'abord Directoire de l'intérieur : Directorium in intemis et, plus tard, Chancellerie unie de la Cour impériale et royale (KaiserlicheKœniglichevereinigtehofkanzlei). C'est le premier essai, sous l'absolutisme, du système en vigueur aujourd'hui dans la Cisleithanie parlementaire. Marie-Thérèse institua en outre (1760) un Conseil d'État pour surveiller l'administration générale. Puis, peu à peu, l'administration fut enlevée aux comités permanents des diètes provinciales et confiée à un pouvoir délégué du souverain : gubemium ou lieutenance. Les États furent réduits à ne se rassembler que pour voter les demandes de la couronne. On introduisit les fonctionnaires royaux dans les cercles où jusquelà ils n'avaient pas encore été admis ; ils devinrent les représentants de l'autorité centrale et durent s'appliquer à protéger les paysans contre leurs seigneurs.
Les paysans sans être serfs, — sauf en Hongrie, — dépendaient presque exclusivement des seigneurs terriens; ils n'étaient pas propriétaires du sol, mais simples usufruitiers ; ils ne pouvaient sans la permission du seigneur quitter le territoire, ou se marier, ni donner à leurs enfants une autre profession que celle de laboureur; ils étaient tenus de mille servitudes que l'on désignait sous le nom slave de robot, (corvée, travail). Marie-Thérèse entreprit d'améliorer leur condition : pour régulariser l'impôt territorial, elle fit dresser un nouveau cadastre; en outre elle supprima l'exemption d'impôts dont jouissaient les terres nobles. Ces mesures répondaient tout à la fois aux besoins du trésor, et aux idées d'humanité qui commen-
çaient à prendre faveur ; elles furent appliquées à tous les états de la Gisleithanie, sauf au Tirol et à Grorica, Gradiska et Trieste où les institutions féodales étaient peu connues. La tactique de Marie-Thérèse fut d'améliorer le sort des paysans pour aflaiblir les nobles, d'attirer les grands seigneurs à Vienne pour diminuer leur influence, d'unifier r&ristocratie pour arriver ensuite à unifier la monarchie.
La réforme du système communal présenta des difficultés considérables. Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, les communes offraient dans leurs institutions les différences les plus radicales. Les unes dépendaient d'une seigneurie laïque, les autres d'une seigneurie ecclésiastique ; d'autres, spécialement les villes et les bourgs, étaient sous la domination immédiate du prince. Les unes jouissaient d'une liberté illimitée, les autres étaient tyrannisées par les seigneurs, ou les agents du souverain : certaines villes princières possédaient le droit d'être représentées à la diète ; les constitutions étaient aussi différentes que dans les républiques de l'Italie; là des institutions aristocratiques, ici, la pure démocratie ; ici les fonctions municipales étaient héréditaires, et là, électives : les institutions du moyenâge, par exemple les corporations, étaient encore dans toute leur vigueur ; il y avait les bourgeois des villes, et les bourgeois des faubourgs, les gros bourgeois et les petits bourgeois; dans les villes soumises à l'influence italienne, comm^ Trieste et Gorica, florissait une sorte de patriciat.
Ces institutions patriarcales disparurent à partir de 1748. Une loi de 1776, en proclamant la liberté du commerce, attaqua dans son principe même l'existence des corporations. Marie-Thérèse confia la justice à un corps de magistrats qui remplaça les anciennes juridictions locales.
Au milieu du dix-huitième siècle, la législation secomposait uniquement de prescriptions et de coutumes locales; elles étaient complétées par le droit civil romain, le droit canonique et, dans certaines provinces, par les ordonnances impériales. Le principe fondamental était que tout citoyen doit être jugé par ses pairs. Le clergé, les universités, la noblesse, les fonctionnaires publics, les bourgeois, les
paysans, les juifs, avaient leurs tribunaux spéciaux. Les seigneurs dans les campagnes, les magistrats municipaux dans les villes, décidaient en dernière instance. Les châtiments étaient encore barbares : les plus usuels étaient le pal, les mutilations, la roue, la marcpie. Ces peines terribles étaient appliquées le plus souvent par des juges ignorants ou superstitieux ; les procès civils traînaient indéfiniment et venaient enfin échouer aux pieds du souverain. En 1753 Marie-Thérèse se résolut à créer une législation uniforme pour tous les pays de la monarchie. Le travail de rédaction prit de longues années. La commission instituée par la souveraine produisit d'abord en 1767 huit volumes in-folio, qui furent ensuite abrégés; le premier volume de la nouvelle rédaction ne paru^ qu'en 1776. En 1 768 avait été publiée la Constitutw criminalis Theresiana, qui reproduit les pénalités barbares du moyen-âge. Elle admet la torture. Le blasphème est encore puni ; la procédure est cependant en progrès. En 1777, la torture fut définitivement abolie, les procès de sorcellerie furent, sinon complètement supprimés, du moins considérablement restreints. Une patente du 14 mai 1749 avait séparé la justice des affaires régionales. Un ministère de la justice fut créé pour tous les pays non hongrois.
Certaines de ces louables réformes eurent d'ailleurs le caractère chimérique propre au dix-huitième siècle ; telle fut, par exemple, l'institution do la commission 4ite de chasteté, chargée d'empêcher les amours illégitimes. Catholique sincère, Marie-Thérèse ne sacrifia point l'État à l'Église. Elle supprima les peines ecclésiastiques que les curés imposaient arbitrairement; défendit aux ordres religieux d'envoyer de l'argent à l'étranger, aux nonces du pape de voyager dans ses états, aux évêques de correspondre directement avec la Cour de Rome ; interdit aux ecclésiastiques de prendre part à' la rédaction des testaments. En 1773, l'ordre des jésuites fut supprimé en Autriche comme dans le reste de l'Europe.
Jusqu'en 1740, l'instruction publique était entièrement aux mains ou sous le contrôle du clergé. Les écoles pri-
maires existaient à peine; renseignement des gymnases était plus cpie médiocre. L'Autriche était dans un état d'infériorité pitoyable vis-à-vis de la France et même de l'Allemagne du Nord. Ce fut un étranger qui fut chargé de relever le niveau des études. Le Hollandais Gerhard van Swieten, professeur de médecine à l'Université de Vienne, médecin de Marie-Thérèse, président d'ailleurs fort peu libéral de la Commission de censure, a attaché son nom à cette réforme importante. Les écoles devinrent des établissements d'Etat. Une ordonnance du 7 février 1749 réserva au gouvernement le droit de nommer les professeurs de l'Université de Vienne; plus tard les gymnases des jésuites et des piaristes furent placés sous le contrôle de l'Etat. Une résolution impériale du 24 septembre 1770, porte que : Bas Schulwesen ist und hleibt allzeit ein poliiicum, « l'organisation des écoles est avant tout une affaire politique » ; ce principe poussé jusqu'à l'exagération aboutissait à de singulières conséquences : on n'admettait pas tout le monde aux universités et nul ne pouvait aller étudier à l'étranger sans l'autorisation de l'État. Les livres mêmes de théologie furent soumis à la censure gouvernementale, censure d'ailleurs fort rigoureuse et souvent aussi intolérante que celle des ecclésiastiques. Elle interdisait jusqu'aux œuvres classiques, celles de Machiavel par exemple. Un grand nombre d'établissements furent fondés pour la jeunesse noble, notamment celui qui existe encore aujourd'hui sous le nom de Theresianum; des maisons d'orphelins furent ouvertes.
En 1766 on établit la commission des études et de la censure. La suppression des jésuites eut sur les destinées de l'enseignement une influence capitale. Cependant, comme le personnel enseignant n'était pas assez considérable, il fallut recruter la plupart des professeurs parmi les exjésuites. Un nouveau règlement d'études fut inauguré en 1775. Il a été appliqué jusqu'en 1850.
Mais le plus grand mérite de Marie-Thérèse, c'est d'avoir fondé les écoles primaires. Jusqu'à 1770 l'enseignement primaire proprement dit n'existait pas. Les pia-
ristes avaient fondé quelques rares établissements. La réaction jésuitique avait emporté ceux qui florissaient naguère en Bohême. L'école dépendait de l'Église; TÉtat ne faisait rien pour elle.
En mai 1770 une école normale fut fondée à Vienne. Une résolution royale de septembre 1770 émancipa les maîtres d'école de la tutelle des ecclésiastiques ; la suppression de l'ordre des jésuites et la séquestration de leurs biens assura des ressources considérables; beaucoup d'écoles latines furent converties en écoles primaires. Le célèbre pédagogue silésien Felbinger fut appelé à Vienne (1774), et introduisit les bonnes méthodes d'enseignement.
L'enseignement supérieur reçut, notamment à l'Université de Vienne, un nouveau développement; les facultés de médecine et de droit prirent rang parmi les premières de l'Europe; à côté de Van Swieten, digne disciple de Bœhrave, il faut rappeler les noms du botaniste JacquiD, du publiciste Sonnenfels, de larchéologue Eckhel, le véritable fondateur delà numismatique. La littérature proprement dite n'a pas un seul nom à citer : la poésie balbutie encore, et trahit à peine dans des essais informes la noble influence d'un Klopstock ou d'un Lessing. Le rococo domine dans l'architecture; les arts plastiques sont représentés à Vienne par l'italien Ganova. Le seul grand art de l'Autriche, c'est la musique : Gluck, Haydn, Mozart relèvent à des hauteurs inconnues jusqu'alors. D'ailleurs leurs œuvres immortelles trahissent l'influence du milieu ethnographique où elles sont écloses ; elles combinent à la fois la clarté de mélodie italienne, la profondeur de l'harmonie allemande et la mélancolie slave. La musique est peut-être, de toutes les manifestations de l'esprit humain, la seule qui s'accommode de la servitude intellectuelle.
i.c0 flnanee09 le comineree, l^armée.
L'époux de Marie-Thérèse, François !•', s'occupa spécialement des finances. Il fut aidé dans cette œuvre par
Ghotek, gentilhomme tchèque qui, en 1761, remplaça Haugwitz comme chancelier de Bol^ême et d'Autriche. Il s'entendait aux questions économiques. Son premier soin fut de diminuer les dépenses de la cour. A Tavénement de Marie-Thérèse, les finances étaient complètement épuisées; elle n'avait trouvé, assure-t-on, dans le* trésor de son père, que quatre-vingt sept mille thalers. Un impôt fut établi sur la fortune, un autre sur les personnes : il frappait tout le monde sans exception, depuis le prince qui payait six cents florins jusqu'à la servante qui payait quatre kreutzers. Les exemptions d'impôt furent totalement supprimées. Le comte Chotek fut le premier à montrer le parti qu'on pouvait tirer de Trieste pour faire concurrence au commerce vénitien. Cette ville reçut des accroissements considérables : les marchands hollandais, napolitains, grecs y établirent leurs comptoirs ; elle entra en rapports avec les deux mondes; en 1763 l'Autriche avait déjà douze navires de long cours pour les Indes. L'un d'entre eux prit en 1776 possession des îles Nicobar.
A cette date, six mille bâtiments fréquentaient annuellement le port de Trieste; vingt-cinq consulî^ts furent établis dans la Méditerranée et l'Atlantique : sept en Italie, treize dans la Turquie d'Europe et d'Asie, un à Raguse, un à Alexandrie, un à Tripoli et un à Lisbonne. L'Académie orientale, fondée à Vienne en 1754, leur fournit un personnel instruit et capable. Le Hofcommerzialrath (conseil du commerce), établi en 1766, développa activement les manufactures. L'industrie des draps de Moravie prit une extension considérable.
Les routes, les canaux furent améliorés, les douanes intérieures restreintes ou abolies. L'organisation des postes fut perfectionnée. Chotek créa un fopds de réserve pour les circonstances imprévues et, par l'exactitude qu'il mit à payer les rentes, il releva le crédit de l'Autriche. Sous Charles YI, le revenu de l'État comptait à peine trente millions de florins; il était monté en 1773 après de cinquante-six millions, il dépassait quatre-vingts millions à la mort de Marie-Thérèse. IJne patente de 1751 réorganisa
HIST. DE L'aUTRICUE. 24
310 CHAPlI^RE XXI.
la loterie qui, vers la fin du règne, rapportait jusqu*à huit cent mille florins par an.
Le département de la guerre fut, avec celui des affaires étrangères, le premier où fut appliqué le système centraliste. Toutefois le droit de voter les contingents resta aux États des différents pays. Le chiffre de l'armée s'éleva à cent treize mille hommes, sans .compter les troupes irrégulières fournies par la Hongrie. Des écoles militaires furent créées ; Marie-Thérèse s'efforça de veiller au bien-être des soldats. Pendant la guerre de la Succession une médaille fut frappée en son honneur avec cet exergue mérité : Mater castrorum; après la bataille de Kolin, elle fonda Tordre militaire de Marie-Thérèse. Un certain nombre de réformes empruntées à Tarmée prussienne, par exemple le pas cadencé, furent introduites dans Farmée autrichienne; le corps des pionniers fut institué.
L'artillerie, dirigée par le prince de Lichtensteiri, passait pour la première de l'Europe. La conscription fut introduite (1772) dans les pays suivants : Bohême, Autriche, Moravie, Garniole, Garinthie, Galicie. Le Tyrol et la Hongrie en furent exceptés. Nous avons parlé ailleurs de l'organisation des frontières militaires. On eut pendant la guprre de Sept Ans jusqu'à deux cent mille hommes sous les armes. « Une femme, disait Frédéric H, a réalisé des mesures dignes d'un homme. » La marine de guerre autrichienne comptait dès cette époque neuf vaisseaux avec de cent dix canons et six galères avec chacune trente-six canons.
« A l'avènement de Marie-Thérèse, écrit Sonnenfels, la monarchie était sans influence au dehors, sans vigueur au dedans; les talents étaient sans encouragements et sans émulation; l'agriculture était misérable, le commerce médiocre, les finances sans direction et sans crédit. A sa mort, elle transmit à son successeur un état amélioré par toutes ses réformes et replacé au rang que sa grandeur, sa fertilité, l'intelligence de ses habitants auraient toujours dû lui assurer. » Marie-Thérèse a certainement plus de droits que Catherine de Russie au surnom de Grande, qui pourtant ne lui a pas été décerné.
JOSEt»H 11. 371
Caractère de Joseph II. — Réformes ecclésiastiques. — Réformes administratives, judiciaires et économiques. — Politique extérieure, le Fûrstenbund (1785), guerre avec la Turquie (1788). — Révolte des Pays-Bas. — La Hogrie et la Bohême. — Léopold II (1790-1792).
Caractère de Joseph II.
Joseph II à son avènement était âgé de quarante ans; empereur d'Allemagne depuis quinze ans déjà, sa mère l'avait associé, dans une certaine mesure, au gouvernement des états autrichiens ; il avait parcouru à plusieurs reprises les différentes parties de son empire, y compris la &alicie'; il avait visité les cours de Russie, de France et d'Italie ; il s'était pénétré des idées philosophiques de son siècle et attendait, non sans quelque impatience, le moment d'en appliquer les formules à ses états. Parmi les souverains étrangers, Frédéric le Grand est celui qu'il semble avoir pris pour modèle. Pendant la vie de Marie- Thérèse, il avait dû dissimuler ou comprimer la plupart de ses aspirations ; entre la Vieille cour de l'impératrice et la jeune cour de l'empereur, il existait depuis de longues années un antagonisme déclaré. Réduit à se confiner dans le domaine des théories pures, le nouveau souverain
ne se rendait guère compte des difficultés que leur application pouvait présenter. Le prince de Ligne disait de lui, quelques semaines ayant son avènement: « Ce sera un homme qui aura des velléités et qui ne les satisfera jamais; son règne sera une envie continuelle d'éternuer. » On a fait remarquer que la plupart des innovations de notre assemblée constituante avaient été d'abord essayées par Joseph II ; mais les réformes brutales de la Révolution s'appliquaient à un peuple homogène et bien plus éclairé que ne l'était l'ensemble des peuples autrichiens ; beaucoup d'entre elles n'auraient peut-être pas réussi à entrer dans les mœurs si elles n'avaient eu pour sanction les excès de la Terreur et le despotisme d'un Napoléon. Le roi philosophe, Joseph II, considérait les hommes comme une matière inerte, malléable à volonté et sur laquelle un souverain peut faire sans scrupule des expériences in anima vili.
Celles qu'il tenta dans son empire vinrent tout à la fois trop tôt et trop tard : trop tôt, parce que la plupart des esprits n'étaient pas mûrs pour les idées de libre pensée et de tolérance religieuse que le souverain prétendait imposer, trop tard, parce que la conscience de l'individualité nationale commençait à se réveiller chez les peuples, que le souverain prétendait civiliser en les germanisant. Confiné par sa mère dans la direction des affaires militaires, Joseph II croyait pouvoir gouverner son empire comme on mène un régiment ; il prétendait faire de la philosophie « la législatrice de son empire. » Les travaux des encyclopédistes et des économistes français, notamment des physiocrates étaient sa lecture favorite ; pendant son voyage à Paris il avait fait la connaissance de Necker, de Turgot, de Buffon, de Rousseau, de Marmontel et de d'Alembert.
L'Autriche ne pouvait lui fournir, pour la réalisation de ses plans, des auxiliaires d'une pareille valeur. Ceux dont il s'entoura, von Kressel, vonGebler, Martini, Gottfri-ed van Swieten, le juif converti Sonnenfels, Rautenstrauch, etc., appartenaient pour la plupart aux sociétés
secrètes des francs-maçons ou des illuminés ; sous Marie- Thérèse elles avaient dû dissimuler leur existence ; elles furent tolérées sous Joseph II. On trouve à Vienne, dès le début du règne de ce prince, la loge de la Vraie Concorde qui réunit les libree penseurs les plus distingués de la capitale, la loge de P Espérance couronnée , la loge de Joseph. A partir de 1785 les institutions maçonniques sont officiellement admises en Autriche.
Le programme de Joseph II était fort simple ; il se résume en cette formule: Détruire tout ce qui était contraire à ses doctrines philosophiques, sans s'inquiéter de la tradition religieuse ou historique. Il rêvait en outre d'amener à l'unité absolue de langue et de civilisation les peuples divers que la destinée avait soumis à son sceptre. Il écrivait à un magnat hongrois qui réclamait contre l'introduction de la langue allemande dans sa patrie : « Toute représentation doit s'appuyer sur des arguments irréfutables tirés de la raison... La langue allemande est la langue universelle de mon empire. Je suis l'empereur d'Allemagne; les états que je possède sont des provinces qui ne forment qu'un seul corps avec l'État dont je suis la tête. Si le royaume de Hongrie était la plus importante de mes possessions, je n'hésiterais pas à imposer sa langue aux autres pays. »
Dans sa lutte contre le passé, Joseph II trouva devant lui, à côté des abus, dont la destruction était nécessaire, deux obstacles insurmontables et contre lesquels il devait échouer: la tradition religieuse et la foi, la tradition historique et la conscience nationale. On verra plus loin comment il provoqua en Bohême et en Hongrie, une réaction patriotique dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui. Même dans sa lutte contre l'ultramontanisme, Joseph II ne sut pas toujours avoir raison.
Réforoietf eeeléslasdques.
Dès le début de son règne, l'empereur déclara la guerre
au Saint-Siège et aux ordres religieux » : D est nécessaire de diminuer la considération des ulémas, écrit-il dans une lettre adressée à son ministre à Rome, le cardinal Herzan. Je méprise les superstitions et les saducéens; il faut que j'en délivre mon peuple. Les princij)es du monachisme sont en contradiction avec la raison humaine. — Les moines, écrit-il encore à Tarchevêque de Salzbourg, sont les plus dangereux et les plus inutiles sujets d'un état. » Nous ne pouvons que rappeler brièvement les principales mesures décrétées en conformité de ces maximes : Transfert aux évêques autrichiens du droit d'accorder les dispenses matrimoniales jusque-là réservées au Saint-Siège; — défense aux ordres religieux de reconnaître des chefs résidant à l'étranger, — de publier des bulles pontificales non revêtues de la sanction impériale, — d'enseigner les deux bulles In cœna dominiet Unigenitus^ qui définissent les prorogatives du pontife romain, — de porter des titres conférés par la chancellerie romaine, — d'aller à Rome étudier au collegium germanicunij — d'envoyer de l'argent à Rome. Toutes ces mesures datent de 1781. L'année suivante, Joseph II s'attaque aux couvents; comme philosophe, il veut détruire ces repaires de la superstition; comme économiste, il ne peut tolérer des oisifs qui consomment sans produire. Il supprime d'un seul coup plus de six cents monastères, tous ceux dont la règle a pour objet la contemplation religieuse, et décide que leurs biens seront consacrés à des œuvres de bienfaisance. Ils les fait vendre à vil prix, sans même excepter les œuvres d'art ou les objets sacrés. Le nombre des religieux qui était d'environ soixante-trois mille descend à vingt mille. Il est rigoureusement interdit aux ordres conservés d'entretenir des rapports avec l'étranger. Le souverain intervient même dans les détails intérieurs du culte : défense de mettre des ex voto dans les églises, — de lire plus d'une messe à la fois, — d'avoir des autels privilégiés pour les indulgences, ou d'organiser des pèlerinages ; — défense d'employer des chandeliers en métal ou d'ensevelir les morts dans un cercueil en bois ; un simple drap suffit. Ces deux prohibitions reposent sur
une idée d'économiste : il'est mutile de gaspiller tant d'ar^ gent, de cuivre ou de bois.
L'édit de tolérance publié en 1781 accorda aux luthé* riens, aux calvinistes, aux grecs non unis l'exercice privé de leur culte ; ils eurent la faculté d'avoir des écoles et des églises, mais sans tours, sans cloches, sans portes sur la voie publique, — sauf en Hongrie et en Transylvanie, où la liberté de conscience avait toujours été plus ou moins pratiquée. Ils reçurent le droit d'acquérir, d'être admis aux fonctions publiques; la condition, des juifs fut améliorée ; il leur fut permis de fréquenter les universités et d'exercer la profession médicale. Depuis un siècle et demi on ne savait plus en Autriche ce que c'était que la tolérance. On vit tout-à-coup reparaître en Bohême des hussites, des utraquistes, des frères bohèmes. Mais Joseph II avait une façon à lui d'entendre la liberté de conscience; il la renfermait dans les cadres officiels qu'il avait tracés lui-même et dont il était rigoureusement défendu de sortir. Une secte de déistes s'étant formée en Bohême, il rendit une ordonnance dont l'un des articles était ainsi conçu : « Si un homme ou une femme vient se faire inscrire comme déiste à la chancellerie du cercle, il faut lui administrer immédiatement vingt-quatre coups de bâton, non pas parce qu'il est déiste, mais parce- qu'il prétend être quelque chose quHl ne comprend pas [weil er vorgibt etwas zu seyn^ von dem er nicht weiss was es ist) . » Pierre le Grand n'eût pas entendu autrement le libéralisme. Ces diverses mesures, si incomplètes ou si bizarres qu'elles fussent, n'en portaient pas moins un coup terrible au catholicisme. Les archevêques de Vienne et de Pesth réclamèrent énergiquement ; le clergé fit entendre les plus vives protestations. On fit circuler dans la capitale l'épigramme suivante :
ToUendos tolerans, tolerandos Âustria toUis; Sic tollenSj tolerans, intoleranda facis.
Le pape Pie VI crut pouvoir conjurer les dangers qui menaçaient l'église autrichienne par une démarche inouïe
dans les annales ecclésiastiques. Il fit le voyage de Vienne pour tenter d'agir directement sur le fils de Marie- Thérèse. Logé au château impérial, il y fut traité moins comme un hôte que comme un prisonnier ; il ne put même pas communiquer avec les évêques autrichiens. Accueilli avec une vénération enthousiaste par la population viennoise, il échoua contre le scepticisme du prince et de ses conseillers ; son séjour donna même lieu à des pamphlets violents qui durent scandaliser étrangement les ombres de Ferdinand II et de Marie-Thérèse.
Après le départ du pape, Joseph II poursuivit avec une* nouvelle énergie sa campagne contre les institutions religieuses. Il supprima tous les couvents d'ordres mendiants, même ceux des Trinitaires qui rachetaient les captifs dans les états barbaresques. Il ne voulait plus, disait-il, laisser l'argent sortir de ses états. Il avait pourvu aux intérêts de ses sujets par des traités et par l'établissement de consulats. Un coup plus dur porté à l'Église lut la patente sur le mariage, publiée en janvier 1783. Elle faisait du mariage un contrat purement civil et instituait le divorce. L'empereur dépouilla les évêques étrangers des biens qu'ils possédaient en Autriche, et les annexa à ses domaines ; il dégagea également les évêchés autrichiens de tout lien d'obéissance envers des états étrangers. En revanche, il multiplia les cures de campagnes et les écoles primaires. Les protestations incessantes du Saint-Siège obligèrent l'empereur à faire à son tour le voyage de Rome; une nouvelle entrevue avec le souverain pontife amena quelques adoucissement aux procédés toujours rigoureux, souvent maladroits, de l'empereur vis-à-vis de l'église catholique. Le Joséphinisme, ainsi qu'on l'a appelé depuis, a précédé de près d'un siècle le Kukurkampf de l'Allemagne moderne. Les universités furent traitées aussi durement que l'Église dont elles avaient si longtemps dépendu. Elles furent dépouillées de leurs biens et devinrent des établissements d'État. Joseph II, essentiellement utilitaire, ne témoigna d'intérêt sérieux que pour l'enseignement primaire. Son conseiller van Swieten le détourna môme de fonder une
Académie. L'Autriche lui dut en revanche des établissements philanthropiques, des hôpitaux. L'université allemande de Lemberg fut créée pour germaniser la Galicio (1783); une académie de médecine et de chirurgie fut établie. Mais les monuments qui rappelaient un passé odieux à Tempereur furent traités avec une impitoyable brutalité. Ainsi, à Prague, le palais de Hradcany fut converti en caserne de cavalerie; les objets d'art qui le garnissaient furent livrés à un véritable pillage. Dans un inventaire dressé par un agent impérial, on trouve laLéda du Titien ainsi désigné : « Idem, une femme nue mordue par une oie sauvage! » La plupart des mesures légales de cette époque rappellent les excès de la réforme ou précèdent ceux de la Révolution.
Béformefl admlntstrative*, JadlclAlres et économiques.
Ennemi des privilèges féodaux et philanthrope convaincu, Joseph II abolit le servage dans la Bohême, la Moravie, la Galicie et la Hongrie et accorda aux serfs émancipés la pleine propriété des terres qu'ils cultivaient. Les pouvoirs des Kreisœmter (fonctionnaires des cercles) furent augmentés et anmalèrent complètement ceux que les seigneurs avaient pu conserver. Rien ne fut négligé pour réduire la Bohême et la Hongrie au rang de simples provinces. L'empereui* prétendait germaniser à tout prix les deux royaumes et les gouverner en tyran libéral. Si ce système avait réussi, l'Autriche devenue allemande aurait à son tour assimilé l'Allemagne tout entière et formerait aujourd'hui avec elle un état de près de quatre-vingt millions d'habitants. L'ensemble des possessions autrichiennes fut divisé en treize gouvernements subdivisés en cercles, ayant chacun à leur tête un capitaine (Kreishauptmann) . Ces gouvernements étaient : 1° L^ Galicie, 2° la Bohême, 3° la Moravie et la Silésie, 4** la basse Autriche, 5° l'Autriche intérieure (Styrie, Garinthie, Garniole), 6^ le Tyrol, 7* L'Autriche antérieure (possessions d'Allemagne) , 8*» la
Transylvanie, 9* la Hongrie, 10" la Croatie, U^laLombardie, 12«Grorica, Gradisca etTrieste, 13® les Pays-Bas.
Les diètes ne furent plus convoquées et les privilèges des villes royales furent complètement supprimés. Les titres anciens de schultess, sénateurs, consuls etc.. furent abolis. Chaque ville eut un bourgmestre assisté de deux ou trois conseillers. C'étaient de véritables fonctionnaires de TÉtat. Imbu des théories des physiocrates, Joseph n avait entrepris d'y conformer l'organisation de Timpôt dans ses états. Son idéal était d'arriver à prélever sur tous les revenus possibles une moyenne de quarante pour cent au profit du trésor ; provisoirement, il se contenta d'établir un impôt foncier proportionnel aux revenus du sol calculés sur une moyenne de dix années. Il créa deux commissions de l'impôt, l'une pour la Hongrie, l'autre pour le reste de la monarchie. Il fit procéder à grands frais à un cadastre général. Cette colossale opération fut malheureusement accompagnée de mesures vexatoires et le plus souvent confiée à des fonctionnaires ignorants ; elle ne dura pas moins de cinq années. Trente pour cent du revenu net du sol furent attribués à l'Etat; ni les nobles ni les ecclésiastiques ne furent exemptés de cet impôt égali taire.
Les efforts de Joseph H pour enrichir ses peuples par le commerce portèrent spécialement sur les Pays-Bas, qui offraient de sérieux débouchés à la marine marchande. Signalons seulement ici ses tentatives pour obtenir la libre navigation de l'Escaut, confisquée par les Hollandais depuis le traité delà Barrière (1714), efforts qui échouèrent devant les résistances combinées de la Hollande et de la France (1785). Peu heureux de ce côté, il réussit mieux sur le Danube. Les richesses naturelles de la Hongrie, blés, vins et troupeaux, furent exploitées avec plus de profit qu'auparavant. Une route appelée du nom de son fondateur via Josefina réunit la' ville de Karlovac (Karlstadt) aux ports de Senj (Zeng) et de Carlopago (Bag). Les ports de l'Adriatique, Fiume notamment, furent améliorés. Grâce à ses relations avec la Porte, l'empereur obtint que
les navires autrichiens fussent garantis des corsaires dans les états barbaresques ; un traité d'amitié et de commerce réciproque fut conclu avec l'empereur du Maroc, un autre avec la Turquie et la Russie. Joseph fut aidé dans ces entreprises par le directeur du commerce, le comte Charles de Zinzendorf, qui avait été gouverneur de Trieste. Le commerce avec le Levant acquit un degré de prospérité inconnu jusqu'alors. Des factoreries furent fondées jusqu'en Chine et aux Indes. Joseph s'était même fait céder par Hyder-Ali les îles Nicobar, que l'insalubrité du climat fit bientôt abandonner. De nombreuses fabriques s'élevèrent. Le temps n'était plus où l'on disait que les Viennois ne savaient pas même tisser un bas de soie. L'empereur, imbu des principes protectionnistes, désirait avant tout assurer le développement de l'industrie indigène et restreindre le commerce d'importation. Il voulait que les négociants de ses états cessassent d'être « les agents des Anglais, des Français, des Hollandais ». Sa patente douanière du 27 août 1784 introduisit un système prohibitif au premier chef. L'importation des produits étrangers était absolument défendue; seuls les particuliers pouvaient faire venir des comestibles en payant des droits énormes qui s'élevaient jusqu'à soixante pour cent ; même l'importation du poisson salé était interdite! Pour donner l'exemple, l'empereur fit distribuer aux hôpitaux les vins étrangers qu'il trouva dans ses caves. Ce système développa tout d'abord la contrebande et la délation. La rigueur avec laquelle Joseph II l'appliquait ne peut se comparer qu'à 1 acharnement avec lequel Napoléon prétendit imposer le blocus continental. Sans doute il obligea ses sujets à créer des fabriques, mais la plupart furent établies par des étrangers, des Suisses, des Français, des Anglais qui durent remporter une bonne partie des millions que le souverain voulait retenir par la force dans ses états.
Joseph n continua l'œuvre législative de Marie-Thérèse. D publa un code civil qui a servi de base à celui de François II, encore en usage dans les États autrichiens. Le code pénal s'inspira des idées philosophiques du souve-
rain. Il supprima les châtiments cruels que Marie-Thérèse avait maintenus pour le blasphème et la sorcellerie. Les tribunaux criminels furent réorganisés et — la Hongrie restant en dehors — soumis à six cours d'appel (Vienne, Prague, Klagenfurth, Fribourg en Brisgau, Brûnn et Lemberg (Lwow). Il y avait en outre une cour suprême divisée en trois sénats, Tun pour les provinces allemandes, l'autre pour les provinces de la couronne de Bohême, le troisième pour la Galicie. La peine de mort fut réservée pour le crime de rébellion^ la torture abolie. Cependant ce code, si humain par certains côtés, admet la peine des fers pour trente années, le condamné restant enchaîné au mur de la prison, et renferme des pénalités bizarres ou draconiennes. Parmi les châtiments que Joseph II inventa, deux méritent d'être signalés ; les condamnés, enchaînés deux à deux, étaient, quelle que fût leur condition, astreints à balayer les rues de Vienne ou à haler les bateaux qui remontaient le Danube.
Politique extérieure, le V&nitenbund (tVSft). BéTOlte dei Pays-Bas I guerre avee la Turquie (1999).
En politique étrangère, Joseph II resta fidèle au système d'arrondissement dont Frédéric le Grand avait donné l'exemple. Tout en s'intéressant sérieusement à ses possessions des Pays-Bas, il sentait fort bien qu'elles étaient plutôt pour la maison d'Autriche un embarras qu'une force. Il tenta en 1785 de les échanger contre la Bavière. Il proposa à l'électeur de Bavière, Charles-Théodore,— celui-là même qu'il avait essayé quelques années avant de dépouiller sans compensation, — la combinaison suivante : l'électeur aurait cédé à l'Autriche, la Bavière, le Haut Palatinat, Neubourg, Sulzbach et Leuchtemberg ; il aurait reçu en échange trois millions d'argent et la totalité des Pays-Bas autrichiens, à l'exception de Luxembourg et de Namur; ces villes eussent été cédées à la France pour assurer sa complaisance. L'Autriche serait devenue ainsi un État homogène; maîtresse absolue de l'Allemagne méridionale.
elle aurait pu tenir plus facilement les convoitises prussiennes en échec. Frédéric fit échouer tous ces plans. Il réunit dans une alliance (Fûrstenbund, 23 juillet 1785) les principaux souverains allemands et sauva l'avenir de la Prusse, sous prétexte de maintenir la constitution du corps germanique. Peu de temps après, des troubles éclataient en Belgique. Ce pays, fatigué du despotisme impérial qui attaquait à la fois les franchises nationales et les institutions religieuses, chères à des populations très-catholiques, se soulevait et proclamait son indépendance (octobre 1789). L'insurrection belge ne fut étouffée qu'après la mort de Joseph IL
L'alliance intime que l'empereur avait depuis longtemps conclue avec Catherine II, l'estime qu'il professait pour cette princesse philosophe, les idées philanthropiques dont il prétendait s'inspirer, devaient également l'exciter à reprendre contre les Ottomans les traditions de Léopold I*^** et de Charles VI. Lors d'une entrevue avec Catherine à Rherson (1786), il avait formé avec l'impératrice des projets qui impliquaient l'expulsion totale des Ottomans, et le partage de leurs domaines entre la France, l'Angleterre, l'Autriche, l'Espagne et la Russie. Quand la guerre éclata entre la Turquie et la Russie, Joseph II n'hésita point à y prendre part. Il marcha contre les Turcs « pour récupérer les pays que des circonstances malheureuses avaient . détachés de son empire ». La vérité est qu'il ne voulait pas laisser les Russes hériter seuls des débris de la Turquie. Dans une lettre adressée au roi de Prusse, il annonçait l'intention de germaniser ses conquêtes. Les peuples de la Péninsule commençaient à s'agiter et à rêver de leur antique indépendance. Les signes avant-coureurs de la révolution serbe se faisaient sentir et le premier poète de cette nation, Dosithée Obradovitch, saluait avec enthousiasme les armes autrichiennes. Son poëme La Serbie délivrée était précédé d'une gravure qui représentait Joseph II brisant les chaînes des Slaves du Sud.
« Noble souverain, Joseph le Grand, s'écriait ailleurs le poète, étends ta protection sur la race serbe. Tourne
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ta figure bienfaisante vers un peuple cher à tes ancêtres, vers la pauvre Serbie et la Bosnie, qui souffrent des misères sans nombre. Gloire du monde, illustre monarque, rends aux Bulgares leurs boïars, à tes Serbes leurs antiques héros, à la Grèce ses Pindares! »
Mais l'heure de la régénération n'avait pas encore sonné pour les chrétiens du Danube : l'Autriche de Joseph II n'était pas faite pour en être l'instrument; elle ne leur eût apporté que le bienfait douteux de la germanisation. Les préparatifs de la guerre étaient considérables : deux cent quarante-cinq mille hommes d'infanterie et trente-six mille chevaux avaient été mis sur pied; mais cette armée était dispersée du Dniester à l'Adriatique. Joseph se mit en personne à la tête de ses troupes. Les maladies et les attaques des Turcs lui firenj; perdre quarante-cinq mille hommes. L'empereur, malade lui-même, renonça au commandement, le céda à Loudon, et retourna à Vienne (décembre 1788). Loudon mena vaillamment la guerre, s'empara de Belgrade (29 septembre 1789) et de Chabats, et poussa jusqu'en Bosnie.
Joseph II survécut peu à ses triomphes; la rébellion des Pays-Bas, les concessions qu'il dut faire à la Hongrie, brisèrent cette âme généreuse, mais mal équilibrée. Il dut s'humilier devant Pie VI qu'il avait bravé naguère, pour lui demander de ramener par ses exhortations les Belges à l'obéissance, s'humilier devant les Hongrois auxquels, par l'acte du 8 décembre 1789, il rendit leurs privilèges confisqués. Il mourut le 20 février suivant. On dit qu'il avait proposé de mettre sur sa tombe : Ci-gît un prince dont les intentions étaient pures et qui fut malheureux dans toutes ses entreprises. Il n'avait que quarante-neuf ans. Le nom de Joséphinismè est resté dans la langue politique autrichienne pour désigner les idées qu'il avait prétendu faire prévaloir et qui échouèrent contre la ténacité des traditions historiques et religieuses. La philanthropie dont il a fait preuve plus d'une fois a assuré à son nom une certaine popularité. Dans un village de Moravie, un monument indique l'endroit où, de ses mains augustes, l'empereur
conduisit la charrue, pour montrer l'intérêt qu'il portait à l'agriculture. Les paysans qu'il avait affranchis célèbrent encore aujourd'hui ses bienfaits, et pendant de longues années refusèrent de croire à sa mort.
Mm Hongrie ei Ui Boliéiiie*
' Les historiens de la Hongrie et de la Bohême signalent le règne de Joseph II comme une période néfaste pour leur pays. Dès son avènement, il prit une série de mesures qui irritèrent profondément les Magyars. Avec ses idées philosophiques, il regardait la couronne de Saint-Etienne comme un hochet gothique et les franchises de la Hongrie comme les restes déplorables d'un âge de barbarie; les mœurs politiques du pays ne lui plaisaient pas plus que ses modes; il raillait volontiers la grande barbe ou les bottes molles des magnats. Il ne se fit point couronner. Il irrita les prélats par les mesures contre ses couvents, sans contenter les protestants par sa tyrannique tolérance. Il refusa de réunir la Galicie à la Hongrie, bien que cette province eût été réannexée en vertu des droits de la couronne de Saint-Étienne ; ilj ne fit point nommer de Palatin. Il commença par concentrer toutes les affaires dans la chancel-lerie hongroise et le conseil de lieutenance, établi à Bude; le 7 avril 1784, il ordonna que la sainte couronne lui fût apportée à Vienne pour être gardée dans le trésor impérial. Confisquer ce symbole de l'autonomie hongroise, c'était, pour les Magyars, prétendre supprimer la nation elle-même. Cet affront fut vivement ressenti. Jusqu'alors la langue officielle du royaume avait été le latin, langue neutre entre les divers idiomes qui se partagent la Hongrie. Joseph crut faire œuvre libérale en lui substituant l'allemand. Le latin, de mai 1784 à novembre 1785, devait être remplacé par l'allemand; la diète, n'étant plus convoquée, ne pouvait se plaindre de cet acte aussi arbitraire qu 'impolitique ; mais les comitats firent retentir d'amères récriminations. Joseph II vit bientôt qu'on ne froisse pas impu-
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nément les peuples dans leurs sentiments les plus intimes. L'édit qui proscrivait la langue hongroise donna précisément le signal de sa renaissance.
La littérature magyare existait depuis longtemps : parmi les jeunes Hongrois qui formaient la garde hongroise de Marie-Thérèse, plusieurs, notammant le poète Bessenyi, avaient cultivé avec ardeur la poésie nationale en s'inspirant des modèles et des idées françaises. Des recueils en langue hongroise avaient été fondés ; les attaques de Joseph II, en irritant les patriotes, donnèrent à cette littérature naissante un nouvel essor. — D'autres mesures contribuèrent à exciter les populations. I^e roi édicta un recensement général qui devait être la base du recrutement; ce recensement qui confondait tous les rangs, toutes les classes, et ne tenait aucun compte des comitats, causa une irritation profonde; il fallut envoyer des troupes pour protéger les, agents chargés de l'opération. Ce fut bien pis encore quand Joseph osa s'en prendre à l'institution des comitats ; il supprima leurs assemblées et mit à leur tête un fonctionnaire nommé par le gouvernement. Le pays fu( partagé en dix cercles administrés chacun par un capi taine, Kreishauptmann; le nom des Kreishauptmaenner est resté depuis en exécration dans toute la Hongrie. Ces mesures imprudentes étaient rachetées, dans une certaine mesure, par les réformes libérales qui les accompagnaient, par exemple, la suppression des tribunaux féodaux ; mais les Hongrois étaient trop irrités pour les apprécier; d'ailleurs, la noblesse n'était pas assez éclairée pour s'associer aux idées du souverain sur l'impôt, qui prenait pour base la terre et non le paysan; les efforts de Joseph pour établir un cadastre général rencontrèrent de vives résistances. Lors de sa campagne contre les Turcs, les comitats lui refusèrent les hommes et les vivres. Cette campagne ^ ne fut pas assez brillante pour que le roi pût s'imposer par le prestige de la gloire militaire. De tous côtés on réclamait la convocation de la diète ; des comitats déclaraient illégales les demandes du souverain ; d'autres supprimaient les ordonnances royales ; les mécontentements
étaient si graves que plusieurs se mettaient en rapport avec le roi de Prusse. Joseph, malade et fatigué de dix ans de luttes, dut céder : par son ordonnance du 20 janvier 1790, il rapporta toutes ses réformes et remit les choses en Tétat où elles étaient en 1780. Toutefois il maintenait la tolérance religieuse et les mesures prises en faveur des paysans. Quelque temps après, il dut renvoyer à Pesth la couronne royale.
En BoTiême comme en Hongrie, il avait refusé de se faire couronner; il insultait aux plus chères traditions du pays en transformant en caserne le palais des rois ses prédécesseurs. La tolérance qu'il accorda fut sans doute un bienfait pour le royaume ; mais ceux de ses sujets qui ne voulaient pas rentrer dans le cadre des sectes officielles furent rigoureusement persécutés; les déistes furent bâtonnés et exilés en Hongrie. On leur arracha leurs enfants pour les élever dans la religion d'État. Le nombre de ceux qui déclarèrent adhérer à la confession d'Augsbourg ne dépassa pas quarante-cinq mille. L'empereur interdit de recevoir dans les gymnases les élèves qui ne posséderaient point l'allemand et substitua cette langue au latin dans l'enseignement de la Faculté de philosophie à l'Université de Prague. La compétence du tribunal d'appel de cette ville fut restreinte au royaume et cessa de s'étendre à la Moravie. Prague fut dépouillée du titre de Residenzstadt, qui fut désormais réservé à Vienne. Les attributions de la diète furent considérablement diminuées. L'empereur interdit aux États de disposer de leur fonds domestique, ou budget spécial, sans l'approbation de la Chambre de la cour (Hofkammer) de Vienne. En 1783, il supprima le comité permanent dé la diète et transporta ses pouvoirs au gouvernement central. De toutes leurs anciennes attributions, les États ne gardèrent que le droit de voter l'impôt ; il était d'ailleurs perçu en dehors de leur contrôle. Enfin, en 1788, Joseph annonça à la diète qu'elle n'avait plus à délibérer que sur les projets présentés par le souverain et qu'elle ne serait convoquée que quand il le jugerait convenable. Les États protestèrent. Quand parut la
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nouvelle patente sur l'impôt (10 février 1789), le grand chancelier de Bohême-Autriche, le comte Rodolphe Qtotek refusa de la contresigner et donna sa démission.
Après .tant d'atteintes portées à son indépendance et à sa nationalité, il semblait que la Bohême fût absolument annulée comme royaume et comme peuple, et qu'elle fût prête à devçnir une province allemande de l'État autrichien. Le moment de son plus grand abaissement est précisément celui de sa renaissance. Cette renaissance- se rattache par certains côtés au mouvement de réaction universelle qui se produisit après la mort de Joseph II. On en put constater les premiers symptômes dès le couronnement de son successeur, a L'oppression de Joseph II, dit dans ses Mémoires le comte Kaspar Stemberg, avait réveillé le nationalisme qui avait longtemps sommeillé. L'empereur, qui voulait tout centraliser, voulait aussi étouffer la langue bohème; mais aucun peuple ne se laisse enlever le palladium de sa nationalité. Au couronnement de Léopold, on entendit tous ceux qui savaient le tchèque parler cette langue dans les vestibules du palais. » C'est précisément du règne de Joseph II que les Tchèques font dater le réveil de leur nationalité. La Bohême ne dut à ce prince qu'un seul bienfait, la fondation de la Société royale des sciences encore florissante aujourd'hui. Elle fut, dès ses origines, le centre d'études historiques qui contribuèrent énergiquement à la résurrection du slavisme en Bohême.
Le nouveau souverain, Léopold II, avait, depuis 1765, fait dans son duché de Toscane l'apprentissage de l'art de gouverner. La sagesse d'une administration à la fois intelligente et paternelle lui avait mérité les louanges des économistes et des philosophes. Dès le début de son règne, une réaction violente se manifesta contre l'œuvre de son prédécesseur. Léopold y céda de bonne grâce. U commença par déclarer «c qu'il considérait les Etats des provinces comme
les colonnes de la monarchie, qu'il leur rendrait leurs privilèges et qu'il travaillerait avec eux à mettre les intérêts de ses peuples en harmonie avec ceux du souverain. » Il supprima celles des mesures de Joseph II qui avaient le plus vivement froissé le sentiment public, suspendit le système d'impôt qui rendait les communes responsables vis-à-vis du trésor pour tous les habitants, rouvrit les frontières aux produits étrangers, satisfit les griefs légitimes de la Bohême et de la Hongrie. Il invita les évêq[ues à faire connaître leurs revendications et institua une commission ecclésiastique pour les examiner. Il restitua au clergé la plupart de ses droits essentiels, notamment celui de régler la liturgie comme il l'entendrait, de tenir des synodes avec l'autorisation du gouvernement et d'organiser, d'accord avec lui, l'administration des paroisses. En revanche, il maintint les mesures qui interdisaient la publication des bulles sans le placetum regium^ qui enlevaient aux évêques l'administration des fonds des diocèses, qui soumettaient les ecclésiastiques à la juridiction des tribunaux ordinaires. Ces concessions suffirent et désarmèrent le clergé.
Léopold II fut moins heureux vis-à-vis des Belges révoltés; il essaya en vain de les apaiser par les promesses les plus libérales. Il leur offrit une amnistie complète, s'engagea à ne plus confier les fonctions publiques à des étrangers, à soumettre l'armée au contrôle des États, à no* faire aucune loi sans leur concours. Il fallut recourir aux armes. Une armée de trente mille hommes fut réunie dans le Luxembourg et entra dans les Pays-Bas. Elle occupa Namur et Bruxelles. Le souverain honora sa victoire par la clémence ; mais la Belgique ne fut reconquise par l'Autriche que pour devenir le champ de bataille de ses luttes contre la Révolution française (1790).
Cependant la guerre continuait avec la Turquie , les succès des armes autrichiennes inquiétaient l'Angleterre, et surtout la Prusse, qui avait concentré une armée sur les frontières de la Silésie et soutenait les mécontents des Pays-Bas. LêopoId entra en négociations avec Frédéric*
Guillaume. La Prusse affichait des prétentions singulières; elle demandait que rAutriche et la Russie rendissent à la Porte tous les pays conquis entre le Danube et le Dniester, que TAutriche restituât la Galicie presque tout entière à la Pologne ; en compensation de ses sacrifices, elle pouvait reprendre les frontières que lui avait naguère laissées le traité de Poiiarevac (Passarowitz), mais la Prusse serait dédommagée de l'agrandissement de sa rivale par l'acquisition de Thorn et de Danzig enlevées à la Pologne. Le vieux Kaunitz refusa avec indignation ces conditions insolentes. Un congrès se réunit à Reichenbach (27 juin 1790). La Prusse, TAutriche, TAngleterre et la Hollande y étaient représentées. Le diplomate prussien Herzberg, Tinventeur du Fûrstenbund, renouvela les exigences du cabinet de Berlin relativement à la Galicie et aux villes de Thorn et de Danzig. L'empereur alors entreprit de négocier sous main avec l'Angleterre. La cour de Londres exigeait qu'il rendît ses conquêtes et lui garantissait en échange les Pays-Bas. Léopold, en menaçant de céder à la France une partie de la Belgique, rendit l'Angleterre plus complaisante. Le congrès aboutit au traité de Sistova (4 août 1791). L'Autriche rendait ses conquêtes et s^engageait à ne pas soutenir la Russie dans une guerre ultérieure contre la Turquie; elle n'acquérait que le vieil Orsova et le district de l'Unna sur la frontière de Croatie. Ainsi, cette fois encore, le cabinet de Vienne lâchait la proie pour l'ombre, et sacrifiait les conquêtes qui eussent arrondi ses véritables frontières pour conserver une province lointaine, indocile, et toujours menacée par les convoitises de
France.
Il était difficile que l'Autriche restât indifférente aux progrès de la Révolution française. Gomme empereur d'Allemagne, Léopold II avait à défendre les droits féodaux des princes allemands supprimés par l'Assemblée nationale dans l'Aisace, la Franche-Comté et la Lorraine; comme beau-frère du roi Louis XVI, il voyait avec inquiétude les progrès de ia démocratie et la décadence de l'autorité royale. Le 6 juillet 1791, il publia une circulaire datée
de Padoue, qui invitait tous les souverains de TEurope à intervenir en faveur du roi de France contre ses sujets révoltés. Peu de temps après, il eut avec Frédéric-Guillaume II la célèbre entrevue de Pilnitz (27 août 1791).
Elle eut pour résultat une convention où les deux souverains s'engageaient à employer les moyens les plus efficaces pour mettre le roi de France « en état d'affermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des souverains et au bien de la nation française. » Le 7 février 1792, il concluait avec la cour de Berlin un traité d'alliance définitif. Le P" mars, il mourut subitement, laissant à son fils François II l'héritage de la lutte la plus formidable que l'État autrichien ait jamais eue à soutenir. Le 20 avril suivant, la France déclarait la guerre au roi de Bohème et de Hongrie.
FRANÇOIS n(l 792-1 83S); LES GUERRES CONTRE LA
L'Autriche en 1792. — Perte de la Belgique; acquisition de laGalicie orientale (1794-1795). — Perte de la Lombardie; acquisition de Venise et de la Dalmatie (1797). — Marengo^ traité de Lunéville (1801). — L'Autriche après le traité de Lunéville.
Ij'Jiiitrlelie en IVSt.
Au moment où la monarchie autrichienne va se lancer dans la grande aventure d'une guerre européenne, il n'est pas sans intérêt d'offrir un tableau sommaire, mais aussi complet que possible, de l'étendue de ses domaines et de sa puissance militaire.
« L'empire des Habsbourgs, dit M. HimJy, abstraction faite de la Toscane et de Modène où des branches cadettes de la dynastie régnaient déjà, ou avaient l'expectative de la succession, s'étendait sur une superficie de 1 1 600 lieues carrées d'Allemagne, soit environ 640 000 kilomètres carrés et comptait environ 24 000 000 d'habitants. D'après la nature de ses territoires, il se divisait en deux grandes moitiés d'égale étendue ; les pays qui appartenaient de plus ou moins près à l'empire germanique avaient une population de plus de dix millions et demi d'âmes sur 220 000 kilomètres carrés; les provinces en dehors de l'empire avaient un peu moins de 14 000 000 d'ha-
bitants sur près de 420 000 kilomètres carrés. Chacune de ces deux grandes divisions comprenait trois groupes de pays, historiquement et politiquement distincts ; d'un côté, c'étaient les deux cercles d'Autriche et de Bourgogne, et les territoires de la couronne de Bohême, étrangers à la division en cercles ; de l'autre, les possessions hongroises polonaises et italiennes de la monarchie.
La couronne de Saint-Etienne, c'est-à-dire la Hongrie avec les royaumes de Slavonie, de Croatie, do Dalmatie (hongroise) et la Transylvanie, était évaluée à 322 000 kilomètres carrés et à 9 100 000 âmes; le royaume de Bohème, avec ses annexes de Moravie et de Silésie, avait 4 300 000 habitants répartis sur 79 000 kilomètres carrés ; la Gralicie et la Bukovine en comptaient 3 300 000 pour 85 000 kilomètres carrés.
Milan et Mantoue, avec les fiefs impériaux de la Ligurie, étaient évalués à 12 000 kilomètres carrés et 1 350 000 âmes ; les Pays-Bas autrichiens à 2 000 000 d'habitants sur 26 000 kilomètres carrés. Un sixième groupe comprenait les pays d'empire proprement dits, c'est-à-dire le cercle d'Autriche et un certain nombre de possessions peu importantes dispersées dans les cercles de Souabe et du Bas Rhin; il était évalué à 115 000 kilomètres carrés et à 4 300 000 âmes.
Les géographes du dix-huitième siècle répartissaient tous les pays d'empire en quatre groupes :
1® L'Autriche inférieure, ou archiduché d'Autriche proprement dit, comprenant les pays au-dessous de TEnns, avec Vienne, et les pays au-dessus de l'Enns, avec Linz, auquel se rattachait le Salzkammergut (Hallstadt) et le quartier de l'Inn annexé en 1779. Ces provinces étaient complètement allemandes.
2"» L'Autriche intérieure comprenait les quatre duchés de Styrie,de Carinthie, de Carniole et de Frioul. Le Frioul réunissait sous une domination commune, plutôt géographique que politique et administrative, les pays autrichiens du fond de l'Adriatique, les comtés de Gorica et de Cradisca, les territoires d'Aquilée et d'Idria, de Trieste et de Piume
(Rieka),pays slavesavecun faible mélange decolons italiens.
3° L'Autriche supérieure comprenait le comté princier du Tirol (Innsbrûck) et le Vorarlberg (Feldkirch). Au Tirol étaient unis par un lien de vassalité les évêchés de Trente et de Bri^en, quelques bailliages sur l'Adige et en Autriche, et la seigneurie de Tarasp en Engaddine; au Vorarlberg proprement dit se rattachait le comté de Hohenembs (sur le lac de Constance) et la seigneurie de Rœzuns dans le pays grison.
4° Enfin TAutriche antérieure (Vorderœsterreich) comprenait toutes les possessions dans l'ouest do l'Allemagne ; le Brisgau ayec ses annexes sur le Rhin (Rheinfelden, Sœckingen, Laufenbourg, Waldshut), la Souabe autrichienne composée d'une multitude de territoires isolés entre le Danube supérieur et le Rhin. Sur la rive gauche du Rhin, le petit comté de Falkenstein, dans le mont Tonnerre, était le seul lapibeau de ses anciens domaines lorrains qui restât à la dynastie de Habsbourg-Lorraine^ »
En somme, la monarchie autrichienne de 1792 venait immédiatement après la Russie et la France : l'ensemble de ses États était un peu plus vaste que le territoire de TAutriche actuelle; mais ils étaient disloqués de façon à donner aisément prise à l'ennemi. La Bohème, la Galicie, la Hongrie et les États héréditaires formaient un groupe compacte; mais le Milanais et le Mantouan étaient séparés de ce groupe par la Yénétie. Le Brisgau et la Souabe autrichienne étaient bizarrement enchevêtrés avec les innombrables États souverains du cercle de Souabe ; la Belgique était complètement isolée du reste des provinces autrichiennes et ne demandait qu'à secouer une domination étrangère. C'est sur toutes ces possessions avancées qu'allait d'abord porter l'effort de la guerre.
L'armée autrichienne comprenait à ce moment un total de 270 000 hommes. On comptait 77 régiments d'infanterie, dont 39 fournis par les pays allemands et les provinces
1. Himly, Histoire de la Formation territoriale des États de V Europe centrale^ vol. I, p. 43^443.
slaves en dehors de la Hongrie, 11 par la Hongrie et la Transylvanie, 5 par les Pays-Bas, 2 par l'Italie, et 17 par les Confins militaires. Il y avait deux régiments essentiellement affectés aux garnisons et deux régiments d'artillerie. Le total des troupes à pied était de 220000 hommes. La cavalerie comptait 11 régiments de grosse cavalerie, 16 régiments de dragons et de hussards, 11 régiments de hulans, soit en tout 50 000 chevaux. Cette armée se recrutait au moyen de la conscription établie dans tous les États par Joseph II, sauf dans le Tirol, les Pays-Bas et la Hongrie. Ce royaume, en cas de besoin, offrait à Tempereur rinsurrection et décrétait des levées plus ou moins considérables.
perte de la Belslqne $ aeqnlsUlon de la Cfrallcle orientale
Le prince qui allait jouer le principal rôle dans ces longues luttes était, à son avènement au trône, âgé de vingtquatre ans. Il avait été élevé en Toscane, sous le gouvernement patriarcal de Léopold ; il avait ensuite vécu à la cour de Joseph IL qui s'était efforcé de lui inculquer ses idées réformatrices ; il avait vu, sous le règne éphémère de Léopold II, la réaction irrésistible du sentiment national et du bon sens contre les excès du Joséphinisme ; un règne pacifique lui eût peut-être donné l'occasion de déployer les qualités bourgeoises et honnêtes qu'il devait à la nature et à l'éducation. Les luttes qu'il eut à soutenir contre la Révolution le rendirent à la longue ombrageux et despote.
Couronné, peu de temps après son avènement, à Bude et à Prague, François II n'était pas encore empereur quand la guerre éclata. Elle fut déclarée au roi de Bohême et de Hongrie. Il n'est pas toujours facile de distinguer dans cette lutte gigantesque l'histoire militaire des Autrichiens de celle de leurs alliés prussiens ou allemands. Tout au plus peuton, ' en signalant les noms des principaux généraux, chercher la part que les diverses nationalités autrichiennes
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prirent à la guerre. Les succès furent, comme on sait, plus rares que les revers; les Français envahirent la Belgique et, après la journée de Jemmapes (6 novembre 1792), les Pays-Bas autrichiens jusqu'à Luxembourg tombèrent en leur pouvoir. La victoire de Glerfayt à Nerwinde (18 mars 1793) ouvrit un instant la France aux impériaux; celle de Wurmser aux lignes de Wissembourg leur livra l'Alsace ; mais ils durent bientôt repasser le Rhin. En 1794, l'empereur parut personnellement en Belgique et tenta de ramener la victoire sous ses drapeaux. La défaite de Fleurus (26 juin 1794) assura définitivement les Pays-Bas à la France.
Le- meurtre juridique de Louis XVI avait été un défi jeté aux rois coalisés ; l'exécution de Marie-Antoinette (16 octobre 1793), était un défi à la maison d'Autriche; François II n'avait pu réussir ni à délivrer, ni à venger l'infortunée sœur de son père. Abandonné par le roi de Prusse, qui signait en 1796 le traité de Bâle avec la république française, il chercha du moins une compensation dans le voisinage des États autrichiens.
Cette compensation, l'Autriche la trouva du côté de la Pologne : par le traité de Saint-Pétersbourg (24 octobre 1795) et les conventions spéciales conclues avec la république, elle acquit les palatinats de Sandomir et de Lublin avec des parties du palatinat de Gracovie, de Masovie, de Podlachie et de Brest jusqu'au confluent du Bug dans la Vistule. Cette région reçut le nom officiel de West- Galizien, et fut réunie à la Galicie orientale. Les raisons données pour justifier ce nouveau démembrement étaient assez misérables. La Pologne était devenue un foyer d'idées anarchiques et républicaines dont la contagion était dangereuse pour les Etats limitrophes. L'Autriche, ne pouvant s'opposer à l'agrandissement des deux puissances voisines, avait pour devoir de veiller à ses propres intérêts. Cette fois elle n'avait pu invoquer de prétendus droits historiques, comme lors du premier partage ; son ambition seule légitimait cette conquête sans gloire ; mais il suffit de jeter les yeux sur une carte pour voir que cette acqui-
FRANÇOIS II. âÔ5
sition ne pouvait être durable. Elle poussait une pointe jusqu'au cœur de l'ancienne Pologne, jusqu'au centre des possessions que la Russie et la Prusse s'étaient attribuées: « tôt ou tard l'une de ces deux puissances devait être tentée de s'arrondir aux dépens de l'Autriche, en lui appliquant le système de spoliation qui avait si bien réussi vis-à-vis de la Pologne. » (Himly.) La nouvelle annexion ajoutait à l'Autriche 4 700 kilomètres carrés et 1 100 000 habitants. Ce n'était pas une indemnité suffisante pour la perte des Pays-Bas.
Perte de la IiomlNurdle ; «e^ntsliloii de Teniie et de la
I»alinaUe(l999).
Abandonné par la Prusse, François II ne fut pas plus heureux en Italie qu'en Belgique : les victoires de Bonaparte àMontenotte, à Millésime (avril 1796), eurent pour résultat la conquête de la Lombardie, bientôt transformée en république cisalpine. Bonaparte avait annoncé aux Italiens qu'il ne faisait la guerre qu'aux ce tyrans qui les tenaient asservis ». Qui lui eût dit alors que l'un de ces tyrans était le futur beau-père de Napoléon I®''? Les troupes de François II firent d'héroïques efforts pour disputer le terrain aux armées républicaines. Elles échouèrent. Wurmser, défait à Lonato, à Gastiglione, à Bassano (août, septembre 1796), fut réduit à s'enfermer dans Mantoue. Le Hongrois Alvinzy, qui descendit du Frioul pour le délivrer, fut écrasé à Arcole, puis à Rivoli, et Wurmser capitula dans Mantoue (février 1797). La route de Vienne s'ouvrait au vainqueur. La république aristocratique de Venise crut sauver son indépendance et se garantir contre l'invasion des idées révolutionnaires en traitant avec l'Autriche et en attaquant les Français à l'improviste. Cette imprudence devait lui coûter sa liberté et la réduire à une servitude qui a été l'un des plus douloureux épisodes de l'histoire contemporaine. Après la reddition de Mantoue, l'Autriche avait opposé à Bonaparte celui qu'elle considérait comme
le plus brave de ses généraux, VaxGiàAuc Charles, frère de l'empereur, rappelé brusquement de l'armée du Rhin où il avait lutté glorieusement contre Moreau et Jourdan. L'empereur, en voyant sa frontière du midi menacée, tenta un effort désespéré. DansleTirol et en Bohême les habitants furent levés en masse : en Hongrie, la noblesse décréta l'insurrection; l'archiduc s'efforça de réorganiser l'armée autrichienne, et prit position derrière le Tagliamento pour préserver Trieste. Masséna s'empara du col de Tarvis, où passe la grande route de Vérone à Vienne et qui constitue la clef du passage des Alpes; le 16 mars, le premier choc eut lieu entre Bonaparte et son digne adversaire. L'archiduc se replia sur l'Isonzo et s'efforça d'enlever à Masséna le passage du TaTvis. Il fut obligé de reculer jusqu'à Klagenfurth. Bonaparte continue sa marche victorieuse; il détache deux corps qui s'emparent de Trieste et d'Idria et pénètre lui-même à Klagenfurth. Pendant ce temps-là, Joubert, qui opérait *sur la gauche des lignes françaises, remontait l'Adige et, malgré les efforts de Loudon et de Kerpen, il pénétrait en Tirol par le Pusterthal.
Vienne était sérieusement menacée ; le patriotisme de la molle cité fut à la hauteur du danger. La population virile prit les armes , les étudiants s'enrôlèrent et formèrent un corps d'armée; les fortifications furent réparées: la guerre, qui avait été d'abord une guerre de cabinet et de principes, devint àl'approche de l'ennemi une lutte nationale; le sentiment patriotique se mêla chez les Viennois au sentiment de loyauté monarchique. Evidemment, il devenait dangereux pour Bonaparte de s'aventurer dans un pays surexcité, laissant derrière lui l'Italie douteuse et sans avoir fait sa jonction avec les armées du Rhin. Le 31 mars 1797, il écrit de Klagenfurth à l'archiduc Charles pour lui proposer la paix : cependant il marche en avant, pénètre en Styrie et là il reçoit à son quartier général de Jûdenburg les envoyés de la cour d'Autriche, le feld-maréchal lieutenant Bellegarde et le général major Merfeldt. On convient d'un armistice. Les conditions de la paix sont discutées dans le château de Gœs, non loin de la petite ville de Leoben. C'est
là que les préliminaires furent signés entre Bonaparte pour la France et le marquis de Gallo pour l'Autriche.
L'Autriche cédait à la France la Belgique et ses possessions italiennes, sur la rive droite de TOglio. Elle était indemnisée par une partie des possessions vénitiennes, situées sur le littoral de l'Adriatique. Venise obtenait en compensation la Romagne, Bologne et Ferrare.
Mais, tandis que Bonaparte signait les préliminaires, éclatait dans les domaines de la république le mouvement antifrançais qui allait amener la fin de son indépendance. A la nouvelle des pâques Yéronaises, les troupes françaises redescendirent sur la Yénétie et assiégèrent la cité des doges qui n'osa ou ne sut pas se défendre, bien que protégée par la mer, contre des généraux qui n'avaient pas un vaisseau. Le 17 mai, Venise fut occupée par les Français, qui y plantèrent un arbre de liberté. Les préliminaires de Léoben furent ratifiés le 24 mai suivant.
Le gouvernement autrichien ne perdit pas de temps et prit possession des territoires qu'il venait d'acquérir ; ses troupes occupèrent d'abord en Istrie les villes de Pirano, de Gittà nuova,deParenzo, de Rovigno, puis les îlesdeVeglia, de Gherso,d'Arbe,dePago : elles entrèrent ensuite à Zara, où elles furent reçues avec sympathie par une population fatiguée delà domination vénitienne.
Les conférences pour la conclusion de la paix définitive entre la République française et l'Autriche eurent lieu à Udine. L'Autriche y envoya pour plénipotentiaire le comte Cobenzel (26 septembre). C'est dans ces conférences que Bonaparte, peu habitué à maîtriser la brusquerie de son caractère, aurait brisé un service de verre en s'écriant : Je briserai ainsi votre monarchie ! La paix fut signée enfin le 17 novembre 1797 au château de Campo-Formio : l'Autriche renouvelait ses concessions et reconnaissait la fondation de la République Cisalpine ; la France gardait les lies Ioniennes et les possessions vénitiennes en Albanie. En revanche, l'Autriche acquérait tout le territoire de Venise avec ses annexes. Le duc de Modène, dépossédé au profit de la République Cisalpine, devait être indemnisé
398 CHAPITRE XXIIL
de la perte de son duché par la cession du Brisgau que François II lui abandonnait.
Par des articles secrets joints à ce traité, Tempereur s'engageait à aider la France à acquérir la rive gauche du Rhin; il demandait en échange ses bons offices pour acquérir le territoire de Salzbourg et cette portion de la Bavière située entre Tlnn et la Salza, qui interceptait la communication avec le Tirol. L'une des conséquences du traité de Gampo-Formio fut la mise en liberté de La Fayette, qui depuis 1792 était détenu à Olomouc (Olmutz).
En somme, l'Autriche, malgré ses défaites, se tirait heureusement de la guerre ; elle avait tenu tète à la France, alors que la Prusse avait déjà abandonné la lutte : elle en sortait moins affaiblie par la perte des Pays-Bas que fortifiée par la possession de Venise et de la Dalmatie. L'ensemble de ces nouveaux territoires s'élevait à 40 000 kilomètres carrés et comprenait environ trois millions d'habitants. Bien que les Français, avant d'évacuer Venise, eussent détruit la flotte de la république, cette acquisition n'en était pas moins fort importante au point de vue maritime. L'Adriatique devenait presque une mer autrichienne. La Dalmatie fournissait toute une population d'habiles marins et de vaillants soldats. Cette province, qui avait jadis été l'objet des convoitises des rois de Hongrie, revenait à. leur successeur, sans qu'il eût même eu la peine de la conquérir. Elle restera désormais attachée aux destinées de l'Autriche. Rappelons ici brièvement son histoire.
On a vu plus haut comment cette province romaine, après avoir été colonisée par les Slaves, avait fait partie du royaume de Croatie. Les Vénitiens, dès le dixième siècle, avaient commencé la conquête des îles et du littoral. Cette conquête n'avait été définitivement achevée que vers le début du quinzième siècle. Seule, la république de Raguse avait résisté, grâce à la protection de la Porte. Cependant, la partie intérieure de la Dalmatie était restée unie à la Croatie; mais ce fut pour tomber aux mains des Turcs. Grâce à la colonisation vénitienne, les villes slaves prirent un caractère italien qu'elles n'ont pas encore com-
plétement perdu aujourd'hui : leur constitution aristocratique était calquée sur celle de Venise : quelques familles possédaient la fortune territoriale ; les fonctions publiques n'étaient confiées qu'à des Vénitiens ; la population indigène était tout à la fois exploitée et persécutée. Un décret de la république interdisait le mariage des Vénitiens avec des femmes slaves.
L'administration de la province était confiée à un provéditeur général qui était toujours un sénateur de Venise, nommé pour trois ans. Il exerçait le pouvoir civil, judiciaire et militaire, et résidait à Zara. Le pays était partagé en vingt-deux cercles (reggimenti) également gouvernés par des nobles vénitiens, dont l'administration était à la fois servile et corrompue. Les indigènes fournissaient la force militaire (gli Schavoni, les Slaves] qui occupait une vingtaine de villes de garnison ; mais les officiers étaient tous Vénitiens.
Venise fit peu de chose pour l'instruction publique dans le pays conquis; elle tenait peu à voir s'y développer une civilisation indépendante et s'efforça avant tout d*italianiser ses sujets slaves; néanmoins les Dalmates avaient fini par s'attacher à elle en haine de la Turquie. Malgré l'influence de l'italianisme, une littérature nationale avait réussi à naître en Dalmatie, mais c'est à Raguse qu'elle trouva son véritable foyer.
niarenso, traité de IiunéTllIe (ISOI).
Le traité de Gampo-Formio n'avait pas terminé l'œuvre de la diplomatie autrichienne. Elle avait à régler les affaires de l'Allemagne. Elle envoya au Congrès de Rastadt trois diplomates, parmi eux Metternich, le père de* celui qui fiit plus tard le mauvais génie de l'Europe, et Gobenzel. Les conférences de Rastadt traînèrent en longueur. On sait qu'elles se terminèrent brusquement par l'assassinat des représentants français (avril 1799). Cet événement singulier a donné lieu à bien des conjectures. Ceux qui veulent à tout
prix justifier TAutriche Tattribuent à la brutalité des hussards Szeklers exaspérés contre les Jacobins. D'autres prétendent qu'il fut inspiré par le ministre Thugut; il fit, il est vrai, arrêter et jeter en prison le colonel Barbaczy et le capitaine Burkhard; mais ils furent mis en liberté deux ans plus tard et l'affaire fut étouffée. Suivant certains documents, l'Autriche cherchait à^ s'emparer des papiers des envoyés français et n'en voulait point à leur vie ; les hussards peu civilisés dépassèrent les instructions qu'ils avaient reçues. Une autre circonstance vint compliquer la situation et rendre à peu près impossible le rétabUssement d'une paix définitive entre la France et l'Autriche. La France avait envoyé comme ambassadeur à Vienne le général Bernadette. Il prit une attitude peu propre à se concilier une population irritée par de récentes défaites; il prétendit empêcher de célébrer dans la capitale une fête militaire; ii fit flotter au balcon de son hôtel dans la WallnerstraBe le drapeau tricolore, le drapeau de cette Révolution qui avait décapité Marie-Antoinette. Il fut arraché par une populace furieuse : Bernadette réclama ses passeports et quitta TAutriche.
La République réclama une satisfaction qui ne fut point accordée. Gobenzel, qui venait de succédera Thugut comme ministre des affaires étrangères, s'efforça de gagner des alliances en vue d'un nouveau conflit. Celle du roi de Naples fut bientôt paralysée par les victoires de Championnet et l'institution de la République Parlhénopéenne (janvier 1799). Une alliance plus sérieuse était celle de la Russie : dès la fin de l'année 1798, une armée russe était entrée en Galicie et en Moravie; le 12 mars 1799, le Directoire, après avoir en vain demandé des explications sur cette violation des lois de la neutralité, déclara la guerre à l'Autriche.
La lutte reprit à la fois dans l'Allemagne du Sud, en Suisse et en Italie. La coalition avait réuni trois cent soixante mille hommes. Avec l'Autriche, la Russie et la Prusse marchaient le Piémont et l'Angleterre.
Rappelons seulement les principaux exploits des généraux autrichiens. En Italie, Kray et Mêlas battirent à Pastrengo,
à Vérone, à Magnano Tincapable Schérer. Ces victoires continuèrent après que Souvarov eut pris le commandement des troupes russes et autrichiennes combinées (journées de Gassano, de la Trebbia, de Novi, avril-août 1799).
Le retour de Bonaparte en Italie ramena la victoire sous les drapeaux de la France. La journée de Marengo arrêta la marche triomphante de Mêlas (14 juin 1800). Après la capitulation d'Alexandrie, il dut se replier jusqu'au Mincio. Dans TAllemagne méridionale, Moreau battit Kray à Engen, à Mœskirch, à Biberach, à Memmingen (1800)." L'Autriche, fatiguée de cette lutte inutile, avait consenti à la paix; un traité avait été ébauché à Paris entre le général Saint-Julien et Talleyrand (28 juillet 1800). Il prenait pour base les stipulations de Gampo-Formio ; seulement des articles secrets mettaient en Italie les compensations qui avaient été autrefois garanties à TAutriche en Allemagne.
Mais Saint-Julien avait dépassé ses pouvoirs; l'Autriche, soutenue par les subsides de l'Angleterre, continua la lutte. Mêlas et Kray, qui avaient eu le tort de se laissef vaincre, perdirent leurs commandements et furent remplacés, le premier par Bellegarde, le second par l'archiduc Jean. La guerre était devenue fort impopulaire en Autriche ; Thugut, qui représentait surtout les intérêts anglais dut se retirer et céder la place à Gobenzel, le négociateur de Léoben. La défaite de Hohenlinden (3 décembre 1800) porta un coup cruel à l'armée autrichienne; elle avait perdu 4 700 morts et blessés, 7 000 prisonniers, 80 pièces de canon; le corps auxiliaire bavarois, 5000 hommes et 24 pièces de canon.
L'archiduc Gharles, qui s'était reposé depuis sa victoire deStockach sur Jourdan (25 mars 1799), reprit le commandement pour sauver l'Autriche. Mais il ne retrouva plus que les débris de cette armée qu'il avait naguère conduite à la victoire. Les Français étaient arrivés jusqu'à Steyer, aussi près de Vienne qu'ils l'étaient naguère à Léoben. Il fallut céder; un armistice fut conclu le 25 octobre 1800; il abandonnait aux Français Wûrzbourg
PIST. D'AUTRICHE, 26
Braumau, Kûfstein, Peschiera, Legnago, Vérone, Ferrare, Ancone et Mantoue. On traçait entre les deux années une ligne de démarcation qui laissait aux Français tout le Tirol, une partie de Tarchiduclié d'Autriche, de la Styrie et de llUyrie. L'Autriche s'engageait à conclure la paix, quelles que fussent les décisions de ses alliés.
Gobenzel s'était rendu à Lunéville, où il négociait la paix définitive avec Joseph Bonaparte. La France exigeait que l'empereur traitât, non pas seulement pour ses États, mais pour l'Allemagne tout entière; il n'en avait pas le droit, mais il finit par céder. Les conditions de la paix de Lunéville (9 février 1801) étaient à peu près les mêmes que celles du traité de Gampo-Formio. François II abandonnait à la France, pour elle-même ou pour son alliée, la République Helvétique, le comté de Falkenstein dans le mont Tonnerre, la seigneurie de Taraps dans l'Engadine, et sur la rive gauche du Rhin, les antiques possessions habsbourgeoises, le Frickthal, Laufenbourg et Rheinfelden ; en revanche, la frontière occidentale du territoire vénitien était avancée jusqu'à l'Adige ; l'Autriche cédait l'Ortenau pour augmenter le territoire du duc de Modènc-Brisgau. L'archiduc Ferdinand III devait échanger le duché de Toscane contre le nouvel électorat de Salzbourg, formé de l'archevêché de Salzbourg, de la prévôté de Berchtolsgaden et d'une partie des évêchés de Passau et d'Eichstadt. La formation de cet électorat nouveau enlevait à la dynastie environ un million de sujets.
Ainsi, François II n'avait pas réussi à garantir l'intégrité de l'Allemagne ; la France gardait la rive gauche du Rhin; les princes dépossédés se tournaient vers Paris pour faire valoir leurs droits à une indemnité^ par la sécularisation des biens ecclésiastiques, les princes-évêques, qui étaient en Allemagne les clients les plus fidèles d'une dynastie esseniellement catholique, avaient disparu. L'Autriche recueillait, il est vrai, les évêchés de Trente et de Brixen; mais depuis longtemps ils reconnaissaient de fait la suzecaineté du Tirol. Ce n'était donc qu'une acquisition illusoire. La situation de la monarchie en Allemagne devenait
éyidemment des plus précaires. On verra bientôt comment François II se décidaàjoindre au titre pompeux, mais sans objet, d'empereur d'Allemagne, le titre nouveau et plus réel d'empereur d'Autriche. Avant d'arriver à ce fait important, étudions un instant la situation intérieure de l'État autrichien pendant cette période si troublée du règne de François IL
li'AnIrlehe aprè« le traité de Itanévllle.
L'un des résultats les plus sérieux de cette lutte si longue, ce fut peut-être d'avoir amené les peuples et surtout l'armée à un sentiment plus réel de l'uTiité monarchique. Ces soldats de tant de nations diverses qui avaient lutté ensemble pendant près de dix années sur les champs de bataille des Pays-Bas, de l'Italie, de l'Allemagne et de la patrie autrichienne (Gresammtvaterland), se rapprochèrent les uns des autres dans la fraternité d'armes. Un corps d'officiers se forma, qui représenta l'idée de l'État autrichien : « C'est dans ton camp qu'est l'Autriche, » écrivait en 1848 un poète viennois à Radetzki. Le mot était déjà presque vrai en 1800. De fait, l'Autriche est avant tout et fatalement un État militaire : c'est l'armée qui maintient dans leur instable équilibre toutes les parties divergentes de cet ensemble bigarré. D'autre part, par cela même qu'elle était composée d'hommes appartenant à diverses nationalités, l'armée autrichienne ne prit pas un caractère prétorien, une affectation dédaigneuse de supériorité visà-vis de l'élément civil, comme cela s'est produit en Prusâe, ou en France sous Napoléon I®^
Pour lutter contre la révolution française, les noblesses des divers pays rivalisèrent d'enthousiasme : la Hongrie i
avait deux fois soulevé son insurrection ; les Tiroliens, les habitants de la Basse- Autriche avaient en 1796 et 1797 pris les armes en masse; en Bohême, on avait organisé en 179G la milice du pays; en Moravie et en Silésie (1800), un corps de chasseurs. En 1800, pendant le séjour de l'archi-
duc Charles en Bohême, une légion spéciale s'était constituée sous son inspiration.
La direction des affaires militaires était restée confiée au Hofkriegsrath, Il était composé en partie d'officiers, en partie de fonctionnaires civils. É était étahli à Vienne ; malgré le zèle de ses membres il ne rendit que de médiocres services ; il prétendit régler du fond d'une chancellerie les opérations militaires. Souvarov, durant la campagne de 1799, refusa de lui communiquer ses plans. En 1801, l'empereur lui donna pour président l'archiduc Charles. L'année suivante la durée du service militaire, qui était illimitée, fut réduite à quatorze ans pour les soldats.
La direction des affaires étrangères, pendant presque toute cette période orageuse, avait appartenu au célèbre Thugut. Kaunitz, qui avait mené la chancellerie sous trois règnes, et qui avait eu naguère la satisfaction de rapprocher Jes deux cours hostiles de Versailles et de* Paris, avait pris sa retraite en 1796.
NéàLinz en 1736, Thugut, après avoir rempli plusieurs missions en Orient et occupé Y internonciature de Constantinpple, avait [été envoyé à Paris au début de la révolution et avait joué un rôle important dans les négociations qui rapprochèrent Marie-Antoinette et Mirabeau. Il avait pris en Orient l'habitude des petites intrigues de cabinet. Il se montra toujours l'ennemi acharné de la République française. Sa démission avait été une des clauses secrètes du traité de Campo-Formio. A partir du 8 octobre 1800, il rentra dans la vie privée.
Joseph Cobenzel, né à Bruxelles en 1753, avait fait son éducation politique dans le gouvernement de la Galicie et dans les postes d'ambassadeur près les cours de Berlin et de Pé tersbourg.il avait, par son habileté, su maintenir des relations cordiales pendant seize ans de suite entre l'Autriche et la Russie. Il avait pris part au traité de Campo-Formio et aux négociations de Rastadt. En 1798, ce fut lui qui décida la Russie à mettre ses troupes en ligne. Après avoir conclu la paix de Lunéville« il continua de mener les affaires étrangères jusqu'en 1805; ce fut plutôt un aimable
et souple courtisan qu'un habile homme d'État. Joseph Gobenzel ne doit pas être confondu avec son cousin, Jean- Louis Gobenzel qui fut, après la paix de Luné ville, ambassadeur d'Autriche à Paris et eut plus d'une fois à essuyer les brusqueries de Napoléon.
A Tintérieur, la lutte entre les partisans du Joséphinisme et ses adversaires durait encore dans les esprits; en d'autres circonstances les partisans du Joséphinisme se seraient peut-être appuyés sur les doctrines de la Révolution française. En Hongrie, elles avaient fait des adeptes (conspiration de Martinovics). A Vienne, il n'y eut qu'une seule conspiration, celle de l'officier Franz Hebenstroit, accusé d'avoir livré aux Français et aux Polonais le secret d'une marche de guerre, et d'avoir composé des chants séditieux. Il fut condamné à mort, et ses complices à des peines diverses. Les guerres étrangères détournaient l'attention des idées de réforme ; un ministère spécial avait été créé pour les finances et pour la Galicie, une nouvelle commission d'études instituée, mais aucun plan d'ensemble n'avait été adopté.
On peut juger de la confusion qui existait alors par l'extrait suivant d'un mémoire adressé par le comte Ghotek à l'empereur : « Le règne de Votre Majesté offre une série de mutations. On a fait de la police une direction spéciale (Hofstelle), on a dissous la chambre des comptes fondée en 1761 et devenue en 1782 complètement indépendante; on a de nouveau traité les affaires par pays, transmis la compta* bilité à la direction politique, puis créé un contrôle d'État. On a établi une nouvelle commission d'études et fondu en une seule les deux commissions de législation qui existaient antérieurement. Depuis le traité de Gampo-Formio, on a fait bien d'autres changements . On a détaché les finances de la direction commune (vereinigte Hofstelle) et nommé le comte Saurau président de la chambre de la Cour et ministre des finances. La direction supérieure de la justice a été réunie à la chancellerie bohême-autrj chienne, et on a créé pour la Galicie une direction spéciale qui comprend la justice et les affaires politiques; ces deu:^ changements vont
évidemment contre leur but : d'un côté, on crée deux directions nouvelles pour des provinces soumises à une constitution identique, de l'autre on surcharge un fonctionnaire d'attributions absolument hétérogènes. En 1801, après avoir appelé le comte Saurau à d'autres fonctions, on a créé une direction ministérielle de la banque et une direction secrète du crédit, et on a joint de nouveau le camerale (les finances) à la direction politique. Le même personnage réunissait la direction de la justice et des affaires politiques, comme chef de la direction, et comme ministre, une partie des finances ; c'est là un ensemble de fonctions qui surpasse les forces humaines. L'administration des finances s'est trouvée disloquée au moment même où leur état précaire réclamait une direction centrale et unique.
« Dès que la paix fut rétablie, continue Chotek, l'empereur essaya d'établir une organisation durable. D institua le conferenzministerium, comme le point central où se concentrent toutes les branches de l'administration. Désormais une direction commune était imprimée aux affaires intérieures, étrangères et militaires de la monarchie. Une instruction spéciale, rédigée pour le ministre de la guerre, a déterminé les affaires qu'il avait à porter à la connaissance de la conférence, celles qu'il avait, en dehors de la conférence, à soumettre à l'empereur, à régler luimême ou à soumettre au conseil de la guerre. Pour organiser l'administration civile, il était nécessaire de mettre en rapport toutes les directions de l'intérieur, de telle sorte que chacune dépendît immédiatement du ministre compétent ; il fallait déterminer les attributions de chaque autorité, depuis le juge de village jusqu'au ministre, de telle sorte que les empiétements d'une juridiction sur l'autre devinssent impossibles, que chaque fonctionnaire connût bien ce qu'il doit décider par lui-même ou faire décider en haut lieu, qu'enfin l'empereur fût toujours au courant des affaires importantes sans être surchargé de détails inutiles.
« Ce but élevé n'a pas été atteint.... On a mal organisé
Tintérieur. On n'a pas renoncé à porter les sujets les moins importants devant Tempereur et devant la conférence. Les propositions se sont bornées à quelques recherches fragmentaires sur la législation, à quelques mesures éphémères concernant les finances et d'autres objets. On n'a jamais songé à organiser les directions, à étudier dans leur ensemble les besoins de TÉtat et les moyens de les satisfaire, à relever le bien-être national par l'industrie et le commerce, à créer des écoles d'utilité publique ; on n'a jamais eu de ces plans d'ensemble pour lesquels le conferenzministeriu'm a été créé. La division des conférences en deux catégories, les conférences restreintes pour les affaires intérieures, et les grandes conférences, est contraire aux vuesdeVotreMajeste.il en résulte des collisions administratives. y> Gomme on le voit, ce que le comte Ghotek réclamait ici, c'était, à défaut d'un régime parlementaire commun, un conseil des ministres, tel qu'il existe aujourd'hui dans tous les États européens. Les réformes qu'il demande dans son mémoire se sont plus tard réalisées.
Huit ans de guerre avaient dû épuiser les finances d'un empire aussi pauvre que l'était l' Au triche-Hongrie. L'empereur engagea ses propres biens pour y subvenir; les Etats des diverses provinces, les corporations, les particuliers, rivalisèrent de zèle et de sacrifices. On eut recours à divers expédients, on augmenta la quantité de papier-monnaie; on décréta des emprunts forcés; on maintint des tarifs douaniers absolument intolérables pour le commerce ; le système prohibitif subsista avec tous ses abus. L'unité douanière, que Joseph P"* avait introduite, fut supprimée, la lign de douanes fut rétablie entre la Hongrie et le reste des États.
La construction des routes fut poussée avec activité, spécialement dans la Garniole, la Groatie, la Bohème, la Moravie. Un canal fut creusé entre le IDanube et la Tisza. L'empereur se piquait d'aimer l'agriculture et fonda pour elle diverses écoles spéciales. Il s'appliqua notamment à développer l'économie rurale en Galicie, où la négligence polonaise avait, il faut le reconnaître, laissé beaucoup à
faire. Le servage fut supprimé dans cette province en 1799. Les établissements de bienfaisance se multiplièrent.
On continua l'œuvre dé codification commencée sous Marie-Thérèse. Les livres I, II et III du Gode furent publiés en 1794, 1795, 1796. La Galicie obtint des lois spéciales qui introduisirent un peu d'ordre dans ce pays. Malheureusement, François II ne fit rien pour l'instruction publique ; il n'en eut ni le temps, ni la volonté. La crainte de voir pénétrer en Autriche les idées de la Révolution française, fit appliquer à la pensée un système prohibitif plus rigoureux encore que celui qui pesait sur l'industrie; la censure passa des mains des professeurs à celles de la police; le timbre sur là presse fut introduit. Le règne de François II est, à bien des points de vue, la contre-partie de celui de Joseph II. Dans son horreur pour les idées ibérales, il crut ne pouvoir mieux les combattre qu'en ortifiant dans ses États les institutions religieuses et l'influence du clergé, qu'il favorisa par tous les moyens possibles. Cependant, il maintint les lois de tolérance. En 1795, une commission de révision des études fut chargée d'examiner les questions d'enseignement ; mais elle s'inspira d'idées peu libérales et purement utilitaires.