‹ Histoire de l'Autriche-HongrieChapitre 15 sur 47 · FRANÇOIS II; LES GUERRES CONTRE NAPOLEON · texte numérisé non relu

FRANÇOIS II; LES GUERRES CONTRE NAPOLEON

François II empereur d'Autriche (1804). — Nouvelle guerre contre Napoléon; traité de Presbourg (1805). — François II renonce à l'empire d'Allemagne (1806). — Campagnede 1809; insurrection du Tirol (1809). — Aspern et Wagram; traité de Schœnbrunn (1809). — Les Français dans les provinces illyriennes. — Metlernich, alliance avec Napoléon. Campagne de Russie ; réaction contre Napoléon. — Bataille de Leipzig, les Autrichiens à Paris (1813-18U). — Le congrès de Vienne C1814-1815).

Vrançolfl II empereur d^JLutrlelie (i994].

L'acte le plus important du règne de François II, après le traité de Lunéville, fut la création du titre d'empereur d'Autriche. La maison de Habsbourg-Lorraine avait perdu ses biens en Allemagne ; l'empereur n'exerçait plus qu'une influence dérisoire sur le corps germanique. De fait, T Autriche était hors de l'Allemagne ; elle n'avait plus d'autre force que celle [qu'elle tirait de l'ensemble de ses États. Us se divisaient désormais en cinq groupes principaux : les provinces héréditaires, le royaume de Bohême, le royaume de Hongrie, la Galicie et la Vénétie ; les trois premiers, rattachés depuis longtemps au s,ouverain par une hérédité incontestée ou par des contrats bilatéraux ; les deux autres, récemment conquis par la force et maintenus par elle dans l'obéissance. Au titre séculaire d'archiduc d'Autriche, de roi de Bohême et de Hongrie, devenu insuffisant pour tant de possessions, François II voulut ajouter un titre plus élas-

tique, plus capable d'en imposer à l'Europe et aux peuples récemment annexés. Depuis longtemps la dynastie régnante était connue sous le nom de maison d'Autriche. Les États qu'elle gouvernait étaient loin de former encore un tout homogène; néanmoins, la Pragmatique sanction les avait définitivement groupés autour de la. dynastie. La Hongrie, malgré son inflexible attachement auxpriviléges du royaume, acceptait l'hérédité; la Bohême, à demi-morte, était depuis longtemps pacifiée. Le 11 août 1804, François II prit le titre d'empereur d'Autriche. Le 18 mai précédent, la dignité impériale avait été proclamée héréditaire dans la famille de Napoléon I**'. Cet événement n'avait certainement pas été sans influence sur la décision du souverain. Le 10 août, il rassembla en une staatsconferenz extraordinaire l'archiduc Charles, l'archiduc Joseph, en sa qualité de Palatin de Hongrie, les ministres d'État, les chanceliers de Bohême et d'Autriche, de Hongrie, de Transylvanie, le tavernicus^ grand maître des finances de Hongrie et le kammerpresident, H leur fit part de sa résolution. Le lendemain, il l'annonçait à ses peuples par une patente dont voici les passages principaux :

ce Bien que, par la grâce de Dieu et le choix des électeurs de Tempire romain allemand, nous ayons été élevé à un degré de splendeur qui ne nous laisse aucun titre à désirer, cependant nos soins, comme régent de la maison et de la monarchie d'Autriche, doivent tendre à maintenir l'égalité parfaite du titre impérial et de la dignité héréditaire visà-vis des souverains et des puissances les plus illustres de l'Europe, ainsi qu'il convient à l'antique éclat de notre maison, à la grandeur et à l'indépendance de nos royaumes et de nos principautés. Nous nous trouvons donc amené, à l'exemple de la cour impériale de Russie au siècle dernier, et du nouveau souverain de la France, à revendiquer pour la maison d'Autriche, en ce qui concerne ses États indépendants,' le titre impérial héréditaire. Aces causes, nous avons, après mûre délibération, résolu de prendre solennellement pour nous et nos successeurs, pour l'ensemble de nos royaumes et États, le titre héréditaire

d'empereur d'Autriche, d'après lo nom de notre maison. Nous ajoutons que nos royaumes, nos principautés, nos provinces conserver.ont néanmoins leurs titres, leurs constitutions et leurs privilèges. »

Cette mesure couronnait l'œuvre patiente de la maison d'Autriche; mais elle ne changeait rien à la condition des diverses provinces. François II et son successeur Ferdinand IV se sont fait couronner rois do Bohême et de Hongrie et ont renouvelé les engagements de leurs prédécesseurs vis-à-vis des deux royaumes de Saint- Vacslav et de Saint-Étienne. En revanche, aucun souverain autrichien n'a jamais été sacré empereur d'Autriche. Le nouveau titre fut reconnu sans difficulté par les cours étrangères. François n ne prétendait pas supprimer les liens qui attachaient une partie de ses domaines à l'Allemagne et le déclara solennellement au Reichstag allemand. II avait toujours l'arrière-pensée de dominer en Allemagne et avait intérêt à s'y présenter avec le plus grand nombre possible d'États appartenant à l'empire. L'acte solennel du 11 août 1804 fit d'ailleurs peu d'impression sur les populations; elles étaient habituées à voir le titre d'empereur joint dans les actes publics à celui de roi ; en affirmant l'unité historique de l'Autriche, François II donnait à la Pragmatique sanction un corollaire que Charles VI n'eût pas osé espérer, dans la première moitié du dix-huitième siècle.

François II, à l'époque où il prit le titre impérial, était âgé de trente-six ans : les événements l'avaient vieilli avant l'âge. Il était devenu timide et soupçonneux. Parmi les sciences, il ne comprenait guère que les sciences naturelles, parmi les arts que la musique, le seul grand art qui ait réellement fleuri en Autriche. Les idées du dix-huitième siècle lui étaient restées étrangères. Sa force était dans cette longue patience qui a été regardée comme le trait caractéristique des Habsbourgs. Il affectait cette manière de vivre patriarcale et cette recherche de la popularité qui n'excluent pas les idées absolues, et, au besoin, tyranniques. Il rêvait d'être un père pour ses sujets, mais un père qui ne laissait pas volontiers raisonner ses enfants. Il entendait

exercer un pouvoir sans contrôle, et les épreuves qu'il eut à traverser dans sa vie ne firent que le confirmer dans ses théories absolutistes. Il avait pris pour devise cette maxime : Justitia regnorum fundamenturriy mais il l'entendait à sa façon. A côté de lui, le seul pouvoir de TÉtat était la bureaucratie, dont Joseph II avait fait le grand ressort de r Au triche : les Hongrois gardaient leur faYouche indépendance, mais la Bohême n'était pas encore réveillée et les Autrichiens proprement dits s'enorgueillissaient volontiers de voir l'absolutisme incarné dans la personne du souverain : Es giebt nur a Kaiserstadt's giebt nur a Wien, a II n'y a qu'une ville impériale, il n'y a qu'une Vienne.» Ce dicton, familier aux Viennois, suffisait à flatter leur amour-propre, comme la musique suffisait à bercer leur pensée indolente.

HouTelle guerre eonlre napoléon; iralté de Preolioitrs (199ft).

De 1801 à 1805 la direction des affaires étrangères fut confiée au vice-chancelier Louis Gobenzel; diplomate de la vieille école, finassier et courtois, il ne valait pas les jeunes ambassadeurs qui servaient sous ses ordres, Stahrenberg à Londres, Metternich à Dresde, Stadion à Berlin. Depuis 18Ô3, il s'était attaché en service extraordinaire Frédéric Gentz, l'écrivain politique le plus fort de l'Allemagne et l'un des plus redoutables adversaires de la Révolution française. Gentz était né en Silésie depuis la conquête et avait fait ses études à l'Université de Kœnigsberg. Grâce à la faiblesse de l'éducation publique, à la diversité des tendances nationales, l'Autriche ne pouvait trouver chez elle les hommes dont elle avait besoin. Elle en était réduite à les faire venir de l'étranger. Ce phénomène bizarre s'est renouvelé de notre temps, le jour où M. de Beust a été appelé de Dresde pour refaire l'empire après Sadova. Le ministère dont Gobenzel était le chef n'offre d'ailleurs aucun homme remarquable. Le seul qui eût une réelle valeur était l'archiduc Charles, le vainqueur de

Neerwinde et de Stockach. Depuis 1801 il était feld-maréchal et président du conseil de la guerre; il y apportait des idées réformatrices. Il jouissait en Autriche d'une vraie popularité. C'était le seul général que l'on pût opposer avec quelques chances de succès aux armées de Napoléon. En apparence, les relations entre l'Autriche et la France étaient devenues cordiales depuis 1801. L'ambassadeur d'Autriche à Paris se montrait plein d'égards pour le nouvel empereur. On citait à Vienne un niot de Gobenzel : « Napoléon est pour les monarques de l'Europe un collègue dont ils n'ont pas à rougir. » Mais au fond l'héritier de la révolution restait pour l'Autriche le grand ennemi ; Buonaparte inspirait à la cour et à la noblesse une haine qui ne demandait qu'à se traduire par une reprise d'hostilités. L'Angleterre et la Russie n'eurent pas de peine à entraîner l'Autriche dans une alliance nouvelle destinée à mettre un frein aux empiétements de la France. En cas de succès, on lui promettait la frontière du Pô et de l'Adda, l'annexion de Salzbourg, le ' rétablissement de la secondo-géniture en Toscane. L'Angleterre promettait 1 250 000 livres sterling, par cent mille hommes qui seraient mis sous les armes. A ces conditions, l'Autriche en fournit trois cent trente-cinq mille. L'archiduc Charles était hostile à l*idée d'une campagne contre Napoléon, enivré par ses victoires et qui avait pour lui l'appui de la Prusse et do l'Allemagne. Il donna sa démission de président du conseil supérieur de la guerre et fut remplacé par le général Latour, que les Viennois appelaient le vieux tambour de la guerre. La vice-présidence fut donnée au prince Charles de Schwarzenberg. Le jeune feldmarschalllieutenant Mack, dont les talents inspiraient une grande confiance, fut nommé major général. Mack avait alors cinquante-trois ans ; il avait fait ses premières armes sous Loudon et Lascy. Il n'avait pas toujours été heureux. Dans le royaume de Naples, il s'était fait battre par Ghampionnet, bien qu'il disposât de forces quatre fois plus considérables. C'était un officier instruit; mais, familier avec l'ancienne stratégie, il ne comprenait pas colle de

Napoléon. Le plan de guerre fut élaboré en 1805 dans des conférences avec le général russe Winzingrode. Gomme en 1799, on devait ouvrir la lutte par une attaque simultanée sur la Souabe et Tltalie. Trois armées devaient agir à la fois : Tune en Italie, l'autre dans le Tirol, l'autre en Bavière. Mack déploya une très-grande activité; mais l'Autriche manquait de canons, de chevaux et d'argent. Néanmoins à Vienne on saluait la guerre avec enthousiasme, ce C'est une chose consolante et touchante, écrivait Gentz à Jean de Mûller, de voir la bonne opinion qui anime le pays tout entier; en ce moment notre cause est si bonne, si juste, si sainte, que personne n'ose murmurer. Chacun sent que la situation ne peut durer. » L'archiduc Charles prit le commandement de l'armée d'Italie, l'archiduc Jean celui de l'armée du Tirol. L'empereur commandait en personne l'armée d'Allemagne, dont il laissait la direction générale à Mack. On sait comment celui-ci amena ses troupes à la désastreuse capitulation d'Ulm (20 octobre 1805). Ce fut pour l'Autriche une effroyable catastrophe. Traduit en conseil de guerre, Mack fut cassé et condamné à dix ans de forteresse. « Le coup qui nous accable, écrit Gentz, est de ceux qui brisent l'âme et écrasent la pensée. » L'empereur s'efforça de soutenir les courages; dans un manifeste du 28 octobre 1805 il disait : « La monarchie autrichienne s'est toujours relevée des désastres qui l'ont accablée dans les siècles précédents; sa force interne est encore invaincue; dans les cœurs des braves pour lesquels je combats, vit encore le vieil esprit patriotique. » Cependant on négociait avec la Prusse, dans l'espoir d'obtenir sa médiation et peut-être son concours. Mais d'autres revers attendaient encore l'Autriche. En Italie, l'archiduc Charles s'était décidé à accepter le commandement de l'armée qu'on voulait opposer à celle de Masséna. Après lui avoir livré le combat glorieux, mais inutile, deCaldiero (30 octobre 1805), il dut se porter au secours des provinces allemandes menacées, et empêcher, autant que possible, l'armée française d'Italie de rejoindre Napoléon qui marchait sur Vienne. Un corps autri-

chien occupait le Tirol et le Yorarlberg ; l'archiduc Charles réunit cette armée à la sienne, donna l'ordre d'abandonner le Tirol où Ney pénétra, et battit en retraite vers la Garniole et la Garinthie ; là, il concentra quatre-vingt mille hommes qui pouvaient, en cas de nécessité, peser d'un grand poids dans la balance ; en apprenant l'occupation de Vienne, il pénétra par la Styrie en . Hongrie et fit camper ses troupes près de Kœrmend, à l'endroit même où avait été livrée naguère contre les Turcs la bataille dite de Saint-Go thard (1664).

Les troupes russes de Eoutousov étaient trop faibles pour couvrir Vienne ; l'empereur François avait dès les premiers jours abandonné cette ville en la confiant à la fidélité de ses habitants. Les trésors de l'art et les caisses de l'État furent envoyés en Hongrie ; mais on négligea d'enlever les armes et les munitions. Le 13 novembre 1805, Murât entra dans Vienne ; Napoléon arriva peu de temps après et établit son quartier général à Schœnbrûnn. Le général Hulin fut nommé commandant de place et s'installa au palais Lobkowitz. Les Viennois, cette fois, ne montrèrent pas une âme héroïque ; ils envoyèrent à Napoléon une députation pour le prier d'épargner la ville et lui offrirent un service d'argenterie. Ces humiliations ne leur épargnèrent pas une contribution de guerre et de lourdes réquisitions. C'était la première fois, depuis le temps de Mathias Gorvin, qu'un conquérant entrait dans leur capitale*

L'empereur d'Autriche avait- rejoint en Moravie les troupes russes de l'empereur Alexandre. Quinze mille Autrichiens s'étaient réunis à soixante-deux mille Russes. Napoléon quitta Vienne le 14 novembre pour aller audevant de cette armée. Il était le 15 à Znoymo, le 20 à Brno (Brûnn). Il ne disposait guère que de soixante-dix mille hommes. La rencontre eut lieu près du village de Slavkov, que les Allemands appellent Austerlitz. On sait quel fut le triomphe de Napoléon. Les alliés perdirent 15 000 morts, 10 000 prisonniers, 280 bouches à feu (2 décembre 1805). La bataille des trois empereurs décida du sort de la campagne. François II se rencontra avec Napoléon

auprès du Moulin-Brûlé (SpaJeny Mlyn). Ils discutèrent les conditions de la paix. «Après ce que j'ai vu, je ne peux plus souffrir, » disait en revenant François II au prince* Lichtenstein.

Le 6 décembre les hostilités cessèrent. Les Russes se retirèrent par la Galicie. Aux termes de l'armistice, les Français gardaient tous les territoires envahis, T Au triche, leTirol, la Vénétie^ la Garniole, la Garinthie, la Styrie : ils occupaient en Bohême le cercle de Tabor, en Moravie Brno et Znoymo, en Hongrie Pozony (Presbourg), La Morava (March) et la frontière hongroise servaient de ligne de démarcation entre les deux armées. La paix fut conclue à Presbourg le 26 décembre 1805. L'Autriche reconnaissait les faits accomplis en Hollande, en Suisse, l'annexion de Gênes ; elle cédait au royaume d'Italie le Frioul, Tlstrie, la Dalmatie avec ses îles et les bouches de Gataro. Un peu plus tard, par l'acte explicatif de Fontainebleau, la monarchie perdit «es dernières possessions à l'ouest de l'Isonzo en échangeant les parties des comtés de Gorica et de Gradisca situées sur la rive droite du fleuve, contre le comté de Montefalcone en Istrie. La Bavière et le Wurtemberg érigés en royaumes s'agrandissaient aux dépens de l'Autriche. La Bavière obtenait le Vorarlberg, le comté deHohenembs, la ville de Lindau, tout le Tirol avec Brixen et Trente ; la Souabe autrichienne était adjugée au Wurtemberg. Le nouveau grand-duc de Bade recevait le Brisgau et TOrtenau. Une seule compensation échut à l'Autriche pour tous ses sacrifices : le duché de Salzbourg, qui est resté depuis à la monarchie autrichienne. Ferdinand III de Toscane-Salzbourg obtenait à titre de dédommagement l'ancien évêchédeWûrzbourg érigé en électoral. En somme, la monarchie cédait environ 65 000 kilomètres carrés et près de 3 millions d'habitants. Elle perdait le Tirol avec son peuple si vaillant et si loyal, et les Vor- Isende qui assuraient rinfiuence de FAutriche en Allemagne ; elle ne gardait plus aucun domaine sur le Rhin, la Forêt-Noire, le Danube inférieur, elle ne touchait plus ni à la Suisse ni à l'Italie, elle cessait d'être une puissance

[FRANÇOIS n. 417

maritime. Elle payait en outre quarante millions de frais de guerre ; elle était épuisée par les contributions et les réquisitions. Vienne avait beaucoup souffert; Tarmée française emportait les deux mille canons et les cent mille fusils que renfermaient ses arsenaux. L'empereur François rentra dans cette ville le 16 janvier 1806 ; il y fut reçu avec enthousiasme et la capitale se remit à vivre de cette vie molle et facile qui la caractérise; n'avait-elle pas pour charmer ses loisirs et la consoler de ses malheurs les plus grands musiciens du monde, Haydn et Beethoven, Salieri et démenti ?

Vrançols II renomee à r empire d^JiHemasBe (t99*).

Le rôle de l'Autriche en Allemagne semblait fini : la Bavière, le Wurtemberg et Bade avaient constitué sous la ^ , tutelle.de la France la lig^e du Rhin. Le l*' août 1806, ces JLi puissances signifièrent au Reichstag de Ratisbonne qu'elles considéraient l'empire comme dissous. Le 6 août suivant, François II déclara qu'il déposait la couronne impérialo et qu'il déliait tous les fonctionnaires de l'empire de leurs devoirs envers lui. Ainsi le sceptre de Gharlemagne tombait des mains de cette dynastie qui depuis 1438 l'avait gardé sans interruption. Assurément, ce ne fut pas sans regret que François renonça à l'Allemagne. Bien qu'il régnât dans ses états héréditaires sur plus de quinze millions de sujets non allemands, son éducation avait été tout allemande ; depuis longtemps ses prédécesseurs, rois de Hongrie et de Bohême s'étaient habitués à regarder ces pays comme des pépinières de soldats, destinés à assurer leur domination dans les régions de la Souabe et sur les bords du Rhin, de l'Escaut, ou du Pô. Ils avaient sacrifié à leurs sympathies et à leurs ambitions germaniques les devoirs que leur imposaient les deux couronnes de saint Yacslav et de saint Etienne; aujourd'hui la dynastie chassée de l'Allemagne se retrouvait seule en face de la Bohême et de la Hongrie, de la Galicie et des états héréditaires, — trop heureuse si, re-

HIST. DB L'àUTRICÉE. 27

418t CHAPITRE XXIV.

nônçant désormais à lâcher la proie pour l'ombre, elle avait su se faire une juste idée des droits et des devoirs que lui imposait sa nouvelle situation.

Deux personnages dirigent à ce moment la politique intérieure, le comte Philippe Stadion, chancelier d*état, et Farchiduc Charles, ministre de la guerre depuis le 10 février 1801. Tous deux ne songent qu'à une nouvelle guerre contre Napoléon. Stadion, allemand de Mayence, continue la politiqpe allemande et cherche à relever l'Autriche par la diplomatie. L'archiduc Charles réorganise l'armée. Gentz est le publiciste officiel de Stadion; quoique allemand et nourri des idées germaniques, il sentait que les événements avaient changé les destinées de l'Autriche, et qu'il fallait rajeunir cet empire vieilli en déplaçant son centré de gravité. « Vienne, écrivait-il, le 4 août 1806, à son ami Jean de Millier, doit cesser d'être une capitale. Les étals allemands doivent être considérés comme des provinces secondaires, le siège de là monarchie doit être transporté au fond de la Hongrie ; une nouvelle constitution doit être élaborée pour ce pays. Avec la Hongrie, la Bohême, la Galicie et ce qui reste de l'Allemagne nous tiendrons tête à l'univers, si nous le voulons. Nous devons à tout prix reconquérir Fiume et Trieste, afin d'avoir accès à la mer ; les autres frontières doivent être fortifiées de telle sorte que le diable même ne puisse y pénétrer. Si Ton agit ainsi, la Prusse et l'Allemagne seront bientôt obligées de nous démander secours. »

Ces idées ne prévalurent pas à la cour de Vienne ; tous les efforts, toutes les aspirations du gouvernement se tournèrent vers l'Allemagne et l'Italie. Il était d'ailleurs assez difficile à l'Autriche de rester neutre, silencieuse et désintéressée en présence des efforts incessants de Napoléon pour s'assurer Thégémonie de l'Europe ; la plupart des familles nobles qui entouraient François II possédaient dés biens en Allemagne et ne songeaient qu'à les reconquérir. Les relations que Métternich entretenait à Paris swrec Napoléon étaient des plus tendues. L'Autriche n'osa pas cependant se lever pour soutenir la Prusse et la Russie

FRANÇOIS n. 419

dans la désastreuse campagne d'Iéna etd'Eylau. Mais Napoléon lui en sut peu de gré. Il devinait les intentions hostiles de François II. « Que veut votre souverain, demandaitil brusquement àMetternicliàlaréceptiondul5août 1808? — Il veut que son envoyé soit respecté », répondit sèchement le diplomate. Quand au congrès d'Érfurth le général autrichien Vincent lui apporta une lettre de félicitations de son souverain, il lui rappela brutalement qu'il avait été en situation de détruire l'Autriche tout entière et qu'elle n'existait que grâce à son indulgence. Les armements de l'Autriche suffisaient à expliquer cette irritation.

L'àrchiduc Charles s'était énergiquement appliqué à compléter le matériel, à relever le moral des troupes, à fortifier la frontière du côté de l'Allemagne; il interdit les peines corporelles dans l'armée, organisa une milice territoriale comme réserve de Tarmée active. Cette landwehr s'exerçait les jours de fête et se réunissait en corps une fois par mois (patente du 12 mai 1808). La diète de Bohême vota un million et demi de florins pour l'entretien de cette milice; la diète de Hongrie ne refusa point les sacrifices nécessaires. En même temps, on entretenait des intelligences dans l'Allemagne du Nord pour provoquer un soulèvement national; le Tirol, toujours dévoué à la dynastie, n'attendait qu'un signal pour se soulever contre la Bavière ; dans toutes les provinces de la monarchie, l'enthousiasme était considérable. Les fêtes guerrières se succédaient; des poètes moins illustres que Amdt et que Kœrner écrivaient des hymnes patriotiques qui devenaient rapidement populaires, par exemple, celle du poète Gollin, sorte de Marseillaise monarchique. — « Le trône des Habsbourgs doit rester inébranlable, — l'Autriche ne périra pas. — Debout peuples, formez vos bataillons. — Aux armes, à la frontière.» La folle expédition de Napoléon en Espagne était bien faite pour éveiller les plus audacieuses espérances. Le 27 mars 1809, la guerre fut déclarée à la France. L'archiduc Charles était nommé généralissime avec des pleins pouvoirs tels qu'aucun chef d'armée n'en avait eus, depuis Waldstein ou le prince Eugène. L'armée qu'il commandait comptait

deux cent quatre-vingt-dix mille hommes, trente mille chevaux, huit cents canons. La landwehr et Vinsurrection hongroise devaient, d'après les évaluations les plus vraisemblables, fournir deux cent vingt-quatre mille honmies. C'était un total de plus de cinq cent mille.

C^mpag^ne de I8OO1 Imarreetloii du Tlrol.

Trois armées devaient attaquer à la fois Napoléon. La première opérait en Bavière, sous les ordres de Tarchiduc Charles. La seconde opérait en Italie, sous le commandement de Tarchiduc Jean. Enfin, Tarchiduc Ferdinand, avec trente cinq mille hommes, devait envahir la Pologne. Des corps moins importants devaient chasser les Français de la Dalmatie et de Tlstrie. Jamais l'Autriche n'avait mis sur pied des forces aussi considérables. Elle se posait en champion de l'indépendance des peuples : « La liberté de l'Europe, disait l'archiduc Charles dans une proclation, s'est réfugiée sous vos drapeaux; soldats, vos victoires briseront ses fers; vos frères allemands, aujourd'hui dans les rangs de l'ennemi, n'attendent que leur délivrance. » Rien ne prouve que les Tchèques, les Slovènes, les Hongrois, les Croates, les Roumains, les Polonais aient eu si grand intérêt à la délivrance de leurs frères allemands. Mais l'archiduc ne faisait que répéter les formules traditionnelles de la dynastie. Il s'agissait avant tout d'en imposer àl'Europe et à l'Allemagne elle-même, en identifiant la destinée de la race germanique avec celle de la maison d'Autriche. « Nous combattons pour maintenir l'indépendance de la monarchie autrichienne, disait un manifeste adressé à l'AJlemagne, pour revendiquer l'indépendance et Thonneur national qui lui appartiennent. Notre résistance est sa dernière espérance de salut; notre cause est la sienne. Avec l'Autriche, l'Allemagne a été indépendante et heureuse : elle ne peut le redevenir que par l'Autriche. »

Le premier épisode de la lutte fut l'insurrection du Tirol

contre la Bavière. Ces rudes populations de la montagne étaient fidèlement attachées à la maison d'Autriche ; elles avaient su maintenir pendant une longue série de règnes leurs privilèges et leurs constitutions patriarcales. Le roi de Bavière, Maximilien-Joseph, leur avait, au moment de Tannexion, promis « de n'y point changer un iota. 5> Un an à peine s'était écoulé, que le ministère bavarois entreprit d'assimiler ces nouvelles provinces du Sûd-Bayern ; c'est le nom officiel qu'on leur avait donné. Le 1*' mai 1808, les États du Tirol furent dissous ; l'administration religieuse, bouleversée de fond en comble; les pasteurs déplacés sans raison, les fêtes et les pèlerinages supprimés. En d'autres circonstances, avec les formes et les ménagements nécessaires, quelques-unes de ces réformes auraient pu être excellentes; brutalement imposées par une domination étrangère, elles poussèrent à l'exaspération ces naïves populations. Elles n'avaient jamais cessé d'entretenir des relations avec Vienne où le Tirolien Hormayr représentait vaillamment leurs intérêts. Dès le début de 1809, trois patriotes, Andréas Hofer, Pierre Hûber et Nessing se rendirent à Vienne pour concerter avec l'archiduc Jean un plan d'insurrection. A leur retour, ils organisèrent la révolte ; des aubergistes, des colporteurs, des laboureurs en furent les principaux agents; le secret fut gardé avec une admirable résolution. Parmi les rustiques héros de cette lutte, trois méritent de fixer avant tout l'attention de Thistorien : Andréas Hofér, l'aubergiste de Passeyer, le laboureur Speckbacher, le capucin Haspinger. André Hofer, aubergiste et marchand de chevaux était connu dans tout le Tirol; il avait fait partie de la diète; en 1796, il avait conduit les tireurs de son pays en Italie contre les Français. Père de sept enfants, il n'hésita pas un instant à les quitter pour le service de la patrie. Speckbacher avait fait campagne en 1797, 1800 et 1805; il montra un véritable talent militaire. Le capucin Haspinger, plus connu sous le nom de père Jachim à la barbe rousse, avait accompagné les Tiroliéns dans toutes leurs expéditions en qualité d'aumônier; il ne versa jamais le sang; mais

personne ne savait comme lui exciter au combat des soldats dont une foi ardente décuplait le patriotisme.

Le 9 avril 1809, le général autrichien Chasteler franchit la frontière du Tirol; il fut reçu en triomphe. Le même jour, Hofer appela ses compatriotes aux armes; quand Chasteler entra dans le Pusterthal, il n'y trouva plus un seul Bavarois. Hofer et ses paysans avaient déjà chassé les soldats étrangers. Quelques jours plus tard ils s'emparaient d'Innsbrûck. Cette victoire fut souillée par le pillage des maisons des Juifs et des fonctionnaires bavarois. Le lendemain, trois mille cinq cents Français, commandés par Bisson, mettaient bas les armes devant ces rudes mour tagnards; sept canons tombèrent entre leurs mains. Hormayr, qui était arrivé avec l'armée autrichienne, rétablit dans tout le Tirol l'administration antérieure. Dans la région méridionale, la lutte fut plus dure : le général Baraguay d'Hilliers tint quelque temps avec huit mille Français : puis, devant l'armée de Hofer et les troupes de Chasteler, il se replia sur l'Italie. A la fin d'avril, tout te Tirol, sauf la citadelle de Kûfstein, était aux mains des Autrichiens. Ces succès inattendus inspirèrent aux troupes autrichiennes une confiance que les événements ultérieurs ne devaient pas justifier.

Napoléon avait quit.té Paris le 13 avril et était accouru au-devant de Tarchidue Charles qui était entré en Bavière et marchait sur Landshut. Les troupes autrichiennes s'étendaient de Munich à Ratisbonne. Napoléon les coupa par la victoire d'Abensberg (20 avril), s'empara de Landshut écrasa le gros de l'armée autrichienne à Eggmûhl et devant Ratisbonne (22-23 avril). L'attitude de l'armée autrichienne avait été héroïque ; néanmoins soixante mille hommes, cent pièces de canons étaient tombés aux mains du vainqueur. Ces immenses revers n'étaient pas com* pensés par les succès qu'on obtenait en Italie où l'armée autrichienne occupait le Frioul, en Pologne où l'archiduc Ferdinand avait fait capituler Varsovie.

L'archiduc Charles avait dû se replier sur la Bohême pour y refaire son armée. Vienne, commandée par l'ar-

. FRANÇOIS n. 423

chiduc Maximilien, tenta de se défendre et fut bombardée; elle dut se rendre. Les Français y entrèrent pour la seconde fois le 13 mai. C'est de laque Napoléon lança aux Hongrois la fameuse proclamation dont il sera question plus loin.

Ampmwn et JJVmgrmm^ traité de Sékiœiilir&nii (tS^f^

Depuis la prise dé Vienne, la rive droite du Danube, de Linz à la frontière hongroise, était aux mains des Français; la rive gauche était surveillée par les troupes autrichiennes; Napoléon fit jeter des ponts à la hauteur de l'île Lobau pour débusquer l'ennemi ; les troupes de Masséna et de Lannes s'emparèrent des villages d'Aspern et d'Esslingen. L'archiduc Charles les y attendait. En apprenant le passage des Français, il lança à ses troupes un ordre du jour qui rappelle celui de Nelson à Trafalgar : « Demain c'est jour de bataille ; la destinée de la monarchie dépend do vous ; je ferai mon devoir, j'attends de l'armée la même chose. » Il avait sous ses ordres soixante-treize mille hommes et trois cents canons. Deux jours de suite, il tenta sans succès de jeter les Français dans le Danube* Toutefois Napoléon ne réussit pas à percer les lignes autrichiennes et ses troupes faillirent se laisser bloquer dans Tîle Lobau. Ces deux journées coûtaient aui deux armées plus de quarante mille hommes morts ou blessés; le maréchal Lannes avait été tué. La victoire semblait hésiter entre les deux adversaires* Napoléon était obligé de reconnaître qu'il avait trouvé un rival digne de lui. En Autriche, on considérait la journée d'Aspern comme la plus belle bataille gagnée depuis celles de Zenta et de Kolin. L'empereur François écrivit à l'archiduc Gharleâ pour féliciter « le digne soutien du trône, le sauveur de la patrie ». Napoléon disait plus tard : « Ceux qui n'ont pas vu les Autrichiens à Aspern n'ont rien vu. » (22 mai 1809).

Napoléon, après les affaires d'Âspem et d'Esslingen^

fortifia l'île Lobau et la transforma en une sorte de camp retranché, d'où Ton put à volonté passer sur Tune ou l'autre rive. Il avait à craindre l'arrivée de l'archiduc Jean, battu en Italie, qui avait dû se rabattre sur la Hongrie, toujours poursuivi par les troupes d'Eugène Beauharnais. Après avoir évacué le Frioul, l'archiduc s'était replié sur Gratz. Il entra en Hongrie pour donner la main à V insurrection. Eugène ne l'y suivit pas et rejoignit à Vienne l'armée de Napoléon. Jj^a-rchiduc Jean s'efforça de refaire ses troupes dans le camp de Rœrmend qui avait déjà abrité celles de l'archiduc Charles. En Pologne, l'archiduc Ferdinand n'avait pas été plus heureux ; il avait dû battre en retraite, abandonner la Galicie et chercher, lui aussi, un refuge en Hongrie.

La situation de l'Autriche n'avait jamais été aussi mauvaise : toute la rive droite du Danube, depuis les frontières de Bavière jusqu'à la Hongrie, toute l'Autriche intérieure était au pouvoir des Français ; ils occupaient Vienne, Salzbourg, Linz, Gratz, Ljublania (Laybach), Klageafurth, Trieste. Encore un effort, et la monarchie tout entière tombait à la merci du vainqueur. Napoléon le tenta le 5 juillet : il déboucha de l'île Lobau avec cent cinquante mille hommes et cinq cent cinquante pièces de canon. L'archiduc Charles, qui avait porté son armée et son artillerie au même nombre, n'osa pas contrarier ce passage et attendit les Français sur les hauteurs de Wagram. On sait quels furent les résultats de cette sanglante journée; l'échec d'Aspern était vengé; cette fois encore, quarante mille hommes, morts ou blessés, restaient sur le champ de bataille ; l'archiduc Charles, obligé d'abandonner ses positions, battit en retraite sur la Moravie. Arrivé à Znoymo (Znaïm)^ il fit demander et obtint un armistice de six semaines. L'empereur François II, qui s'était d'abord réfugié en Hongrie, et qui n'avait rejoint son armée que pour assister au désastre de Wagram, ratifia l'armistice après quelques hésitations. Il en confia l'exécution à l'archiduc Jean qui reçut le commandement de l'armée. L'archiduc Charles, blessé dans son amour-propre, donna sa

démission ; il vécut désormais dans la retraite et n'en sortit qu'un instant en 1815. Depuis Waldslein et le prince Eugène, aucun général autrichien n'avait eu autant d'influence sur le soldat. Les conditions de la paix furent débattues à Âltenbourg, entre Ghampagny et Metternich, et arrêtées à Schœnbrûnnoù le traité fut signé le 14 oc~ tobre. Le lendemain, sur Tordre de Napoléon, on fit sauter les fortifications de Vienne, Gratz, Gyœr (Raab), Klagenfurth, Brno (Brûnn). Les Viennois demandèrent en vain grâce pour les murs qui les avaient protégés naguère contre les Ottomans.

Par le traité de Vienne, ou mieux de Schœnbrûnn, François II cédait à la Bavière les territoires de Salzbourg et de Berchtolsgaden, le quartier de Tlnn et une partie du quartier du Hausruck qui, de tout temps, avait appartenu àrAutriche au-dessus de l'Enns. Il abandonnait à Napoléon toute la partie du comté de Gorica qu'il avait précédemment gardée, le comté de Montefalcone, le gouvernement de Trieste, la Garniole entière, la partie supérieure de la Carinthie (cercle de Villach), tout le pays situé sur la rive droite de la Save, depuis sa sortie de la Garniole jusqu'à la frontière turque, c'est-à-dire la majeure partie de la Groatie, Fiume (Rieka) et l'Istrie autrichienne. Les domaines, peu importants d'ailleurs, de la couronne de Bohême en Lusace passaient définitivement à la Saxe, la Gralicie occidentale servait à arrondir le duché de Varsovie, le cercle de Tamopol était cédé à la Russie.

Ainsi la monarchie perdait encore cent dix mille kilomètres carfés et trois millions cinq cent mille sujets ; elle était réduite à vingt et un millions d'habitants et à cinq cent douze mille kilomètres carrés. Des clauses secrètes

Sortaient que l'armée serait limitée à cent cinquante mille ommes et imposaient à la monarchie une contribution de 85 millions de francs. De tous ces sacrifices, le plus pénible était l'abandon des Tiroliens. Malgré les engagements qu'il avait pris avec eux, François II fut obligé de les laisser à la Bavière. Ge fut pour ces braves gens une amère désillusion. Hofer et ses compagnons n'avaient

jamais désespéré de la victoire ; ils avaient tenu tôte au Bavarois Wrede, au Français Lefebvre; isolés, sans secours, parfois même sans nouvelles de la capitale^ ils avaient mis le pays en état de défense, fabriqué des munitions, fondu des canons et obligé les Français à évacuer Innsbrûck. Us se résolurent à continuer la lutte pour leur compte; mais la Bavière ne voulait pas laisser échapper cette, riche proie; trente mille Français, Bavarois, Wurtembergeois entrèrent dans la vallée de Tlnn; ils furent repoussés, écrasés par les rochers que les montagnards faisaient rouler aux ûancsdes gorges étroites. Cette résistance était pire que celle de l'Espagne. Lefèvre avait dû rétrograder jusqu'en Garinthie (août 1809). Hofer, seul maître du Tirol, s'était établi dans le palais impérial avec le titre de commandant supérieur. Jamais chef n'avait été plus obéi. Mais, devant l'arrivée des troupes du viceroi d'Italie, il comprit que toute résistance était inutile et rentra dans son auberge de Passeyer. Sur le bruit d'une victoire des Autrichiens, il reprit les armes. Cette fois la lutte était trop inégale. Les combattants furent dispersés, les chefs réduits à fuir ou à se cacher, Speckbacher et Haspinger réussirent à passer la frontière. La tète de Hofer fut mise à prix pour 100,000 florins. Découvert en 1810, il fut amené à Mantoue. Le commandant pie la forteresse était ce même Bisson qui, dans la campagne du Tirol, avait eu l'occasion d'éprouver les talents militaires de l'intrépide soldat. Il essaya de l'attacher au service de Napoléon. « Je reste fidèle à mon empereur François », répondit simplement le montagnard. Un conseil de guerre le condamna à mort « parce qu'on avait trouvé chez lui un sabre et deux pistolets ». Il fut fusillé le 20 février et enterré dans un jardin. En 1823, quelques officiers tiroliens déterrèrent ses ossements qui furent rapportés à Linsbrûck. Un monument élevé dans l'église des Franciscains a réuni ses restes à ceux de Speckbacher et de Haspinger. La mort tragique de Hofer contribua singulièrement à réveiller le sentiment national en Allemagne. Les Allemands ont depuis essayé de confisquer la mémoire

du chef tirolien et d'en faire un héros national. Une chanson populaire :

Zu Mantua in Banden der treue Hofer war^

représente TAUemagne tout entière plongée dans le deuil et Tàngoisse par la mort du héros. C'est faire bon marché de l'histoire. Hofer détestait les Bavarois pour le moins autant que les Français ; quant aux Prussiens « hérétiques » il est probable qu'il en connaissait tout au plus l'existence. La haine des vainqueurs ne fut pas désarmée par cette mort héroïque; pour annihiler toute résistance de la part des Tiroliens, on démembra leur patrie; le Vorarlberg en fut détaché, le Tirol méridional fut adjugé à l'Italie, le Pusterthal à l'Illyrie, le reste à la Bavière, qui accepta sans répugnance cette sanglante dépouille. L'Université d'Innsbrûck fut fermée, et la jeunesse enrôlée sous des drapeaux étrangers.

I<e« Vran^atodans les provtaee« lllyrlcnBea.

Napoléon, haï des Tiroliens, fut plus heureux dans les provinces illyriennes. Il ressuscita ce nom classique pour les contrées voisines de l'Adriatique, la Garinthie, la Carniole, Gorica, l'Istrie, une partie de la Croatie et la Dalmatie.

Ces provinces appartenaient à la nationalité slave; celles du nord à la langue slovène, celles du midi (Croatie, Dalmatie) à la nationalité croato-serbe. L'influence de la dynastie allemande s'était moins faitsentir dans cesrégions étrangères à la race germanique. Un décret du 15 octobre 1808 annexa à la Dalmatie l'antique république de Raguse^, occupée deux ans auparavant par le général Laiiriston. Un

1 La république de Raguse (en slave Dubrovnik) fut fondée vers ! le septième siècle par des colons italiens et des Serbes. Gomme les républiques italiennes, elle eut de bonne heure une constitution aristocratique ; dès le neuvième siècle, son commerce et son industrie étaient des*

décret du 15 avril 1811 divisa Tlllyrie en six provinces civiles et une militaire; Garinthie (chef-lieu Villach), Garniole (chef-lieu Ljublania, Laybach), Istrie (chef-Ueu Trieste), Croatie civile (chef-lieu Karlovac, Karlstadt), Croatie militaire (chef-lieu Karlovac), Dalmatie (chet-lieu Zadar, Zara), Raguse (chef-lieu Raguse). Marmont, duc de Raguse établit sa résidence à Laybach. Le nom magique de rillyrie excita un vif enthousiasme chez les populations slaves, naguère opprimées par le germanisme, groupées pour la première fois dans une unité à laquelle, sous le gouvernement autrichien, elles n'auraient jamais osé aspirer. La langue nationale fut encouragée dans les écoles : la littérature slave fit des progrès. « La population, dit un historien slovène, avait un respect spécial pour la justice exacte, expéditive des tribunaux français. La sécurité fut plus grande que n'importe à quelle époque. Les Slovènes ont encore un bon souvenir des gendarmes français. Les impôts. furent régularisés et recueillis avec plus d'ordre; les libertés communales augmentées. Il serait long de raconter tout le bien que le gouvernement français apporta au pays. Pendant les quatre ans qu'il dura, la langue

plus florissants; elle sut louvoyer habilement entre les princes serbes et les Vénitiens ; elle dut subir, au moyen âge, le protectorat de Venise, puis celui delà Hongrie et payer tribut aux Turcs quand ils furent devenus ses voisins; au quinzième siècle elle avait établi des agents et des consuls dans tout le Levant et compta jusqu'à trois cents vaisseaux de long cours. Sa population était alors d'environ quarante-mille habitants. Le tremblement de terre de 1667 qui fit périr près de ciùq mille personnes porta un coup cruel à la république. L'intolérance da sénat vis-à-vis des négociants orthodoxes acheva de la ruiner. Pour éviter le dangereux voisinage des Vénitiens^ les Ragusains avaient cédé aux sultans les deux territoires de Klek et de la Sutorina qui isolaient complètement la république de la Dalmatie. Du quinzième au dix-sefh tième siècle, Raguse fut le siège d'une école poétique slave dont les œuvres sont encore classiques aujourd'hui ; les principaux représentants de cette école furent Mincetic, Darzic, poètes lyriques, Jean Gundolic, auteur de l'épopée l'Osmanide, Palmotic auteur de la Christiade, Giorgic. On cite encore parmi lessavants, Banduri l'auteur de VImperium orientale et le mathématicien Boskovich. Raguse» réduite aujourd'hui à quelques milliers d'habitants est encore l'un des centres littéraires des Slaves méridionaux.

française s'était répandue dans le pays avec une extrême facilité ; il n'y avait pas à Laybach de gens éclairés qui n'eussent appris le français. » Charles Nodier nommé bibliothécaire à Laybach y dirigea une feuille polyglotte, le Télégraphe illyrien. Le poète Vodnik traduisit en slovène la grammaire de Lhomond et célébra Napoléon dans une ode célèbre, Vlllyrieressuscitée où il résume sous une forme poétique les aspirations et les espérances de sa patrie.

« Napoléon a dit : Réveille-toi, Illyrie! Elle s'éveille, elle soupire : Qui me rappelle à la lumière?

« O grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves.

« Notre race sera glorifiée, j'ose l'espérer. Un miracle se prépare, je le prédis.

a Chez les Slovènes pénètre Napoléon, une génération toute entière s'élance de la terre.

ce Appuyé d'une main sur la Gaule, je donne l'autre à la Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l'Europe est l'IUyrie. On appelait Corinthe Tœil de la Grèce, Tlllyrie sera le joyau du monde. »

En Dalmatie le gouvernement français favorisa également la langue nationale, opprimée par les Vénitiens; il publia en slave et en italien le journal officiel du pays. Marmont fit tracer une route importante, qui porta quelque temps le nom de route Napoléonienne, et fonda des écoles. C'est par suite de l'occupation française de ces régions que l'Autriche possède encore aujourd'hui le sol de Raguse et qu'elle a maintenu dans la langue officielle la dénomination^ d'ailleurs purement illusoire, de royaume d'IUyrie.

nettemleU) alliance arec Mapoléon.

L'Autriche sortait de cette lutte amoindrie et ruinée. Une politique d'expectative et de sage modération pouvait seule lui permettre de relever ses finances, de refaire son armée. Au moment de la paix, François II avait choisi pour

premier ministre le comte Clément de Mettemicli; aprës la démission de Stadion, il lui confia les affaires étrangères. Mettemich, comme tant d'autres, était d'une maison étrangère à la véritable Autriche : elle tirait son nom du village de Metternich dans les provinces rhénanes. Une branche de la famille s'était établie en Bohême en 1630, à l'époque où ce pays était devenu le rendez-vous et la proie de la noblesse germanique. Le père de Clément Metternich avait été ministre autrichien près des cours électorales du Rhin. Sonfils,néen 1773, avait épousé une petite fille de Kaunitz et était de bonne heure entré dans la diplomatie. Depuis la paix de Presbourg, il avait représenté l'Autriche à Paris. Il avait préparé la campagne de 1809. Malgré son insuccès, l'empereur estima qu'il fallait donner la direction des affaires à l'homme qui connaissait le mieux Napoléon.

Ce fut Metternich qui négocia funion de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Il voyait dans ce mariage le meilleur moyen d'assurer à l'Autriche l'alliance du puissant ennemi. François II dut consentir à donner sa fiUe au César parvenu, à celui qui l'appelait dans sa correspondance : « Ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône.» L'opinion publique accueillit avec douleur cette humiliation. Un empereur d'Autriche donnant sa fille à l'héritier couronné de cette révolution qui avait décapité Marie-Antoinette 1 Le soir du mariage par procuration — où le plébéien Berthier avait représenté Napoléon, — on joua àjlacour de Vienne le Sacrifice d'Iphigénie ; les courtisans ne purent s'empêcher de comparer leur souverain au barbare Agàmémnon et Farchiduchesse à la touchante héroïne. La mesquinerie du caractère de Marie-Louise enlève à sa destinée une partie de l'intérêt qu'elle devrait inspirer. Metternich accompagna la jeune princesse à Paris. Il obtint des facilités pour le payement de rindemnité de guerre et l'annulation de la clause Humiliante qui réduisait les forces de l'Autriche à cent cinquante mille hommes.

" La situation financière était des plus graves. De 1793 à 1810 la dette publique était montée de 377 à 658 millions

de florins. Il avait fallu recourir à des emprunts forcés, suspendre parfois le payement des fonctionnaires. Une patente du 19 septembre 1809 obligea les particuliers à livrer leurs métaux précieux en échange desquels ils reçurent des obligations et des billets de loterie. L'émission du papier-monnaie augimenta sans cesse: en 1792 il représentait une valeur de 200 millions : il dépassait un milliard en 1810. Il fallut émettre des billets dé 30 et de 15 kreutzers. La valeur du papier-monnaie baissait en proportion inverse des quantités émises. Quatre florins en 1809 n'en valaient qu'un. Les. banknotes qui revinrent des provinces cédées contribuèrent encore à cette dépréciation. Le prix des subsistances montait de plus en plus. Pour payer l'indemnité de 85 millions, il fallut fondre les vases précieux des églises. En 1810 un fonds d'amortissement fut créé ; un impôt du dixième fut établi sur toute propriété mobilière et immobilière. Le blocus, continental, en privant la population de café, de sucre et de coton, ajoutait encore à la misère publique. En 1811 le total des billets émis atteignait 1060 798 753 florins. Le gouvernement dut se résoudre à la banqueroute. Une patente du 20 février réduisit les billets de banque au cinquième de leur valeur nonïinale. Ce fut une immense catastrophe; beaucoup de familles furent ruinées. Une disposition spéciale de la patente fixait l'échelle des valeurs de l'argent de 1799 à; 1810 en tenant compte du jour où les engagements avaient été pris : celui qui avait emprunté 100 florins en 1803 payait 129 florins en papier, en" 1806, l48 florins, eh 1809', 234 florins; en 1811 , 500 florins. La diète de Hongrie accepta une réduction de cinquante. pour cent, mais rejeta^ la scala^ qui cependant fut imposée par le gouvernement. L'ordre ne fut rétabli dans les finances qu'en 1816 aprè^ la paix définitive.

L'œuvre législative du règne de François II fut plus heureuse que son œuvre financière. Le 3 septembre 1803' fut publié le code pénal et le 1" juillet 1811 le code civil. Tous deux s'inspirent de l'esprit de justice et d'humanité que le dix-huitième siècle a fait pénétrer dans les mûeurë.'

Le code pénal supprime la confiscation, les galères, le halage des bateaux aussi dur que les galères ; il maintient la peine de mort par la corde, Temprisonnement à trois degrés, les travaux forcés, le carcan, le jeûne qui subsiste encore aujourd'hui. Il n'y a ni ministère public ni avocat. Ce code pénal est considéré comme Tun des meilleurs qui aient existé à cette époque. Il a été en vigueur jusqu'en 1852.

Le code civil de 1811 résume le travail de plus de cinquante ans ; il avait été commencé sous Marie Thérèse. Le 1«' janvier 1812, il entra en activité dans toutes les provinces, sauf la Hongrie et la Transylvanie. Ce code ciTil ne fit pas comme chez nous table rase de toute la législation antérieure ; il maintenait une législation spéciale pour Téglise, pour les juifs, pour la grande propriété dans ses rapports avec les États provinciaux ; il laissa subsister la sujétion des paysans. Toutefois il ne reconnaît pas le servage, il admet l'aptitude de tous les citoyens à jouir des droits civils. L'unité de code pour les pays en . dehors de la Hongrie devait contribuer à amener cette unité politique qui était le but de la dynastie. Les Magyars, jaloux de leur autonomie, repoussèrent, et en cela ils eurent raison, son adoption. Malgré sa supériorité sur le jvs tripa/rtùum il eût été un premier pas vers l'assimilation du royaume de Saint Etienne.

Campai^e de Rnssto; résellon eonlre Mapolé^n \ VMnirMÊt

•'aille à «es ennemis (1918).

Tant que Napoléon était à la tète de l'empire français, la paix ne pouvait pas être assurée en Europe : il fallait être son ennemi ou son allié. François avait accepté ce dernier rôle. Il ne devait pas tarder à être entraîné dans de nouvelles guerres. Dans la lutte entre Napoléon et la Russie, il dut subir l'alliance de son gendre, comme il avait subi l'humiliation de lui donner sa fille. Il était complètement à la merci de la France. L'Autriche, réduite

FRANÇOIS II. 43â

au rôle de puissance continentale, était entourée de tous côtés d'états formés par le vainqueur, la Suisse, le Rheinbund, ritalie et le grand duché de Varsovie, créations napoléoniennes. C'était une véritable vassalité: «Dieu et son ange exterminateur sont sur nous, écrivait Gentz. » Radetzky, chef de Tétat-major général, avait eu l'idée de faire de l'armée permanente le cadre dans lequel, comme dans la landwehr prussienne, pourrait entrer toute la population virile ; Metternich avait donné son approbation à ce système. Le comte Wallis, président de la Hofkammer, s'y était opposé : « L'Autriche, disait-il, est si affaiblie que pendant dix ans, irente ans peut-être, elle ne peut songer à aucune guerre. »

Metternich et son agent en France, le prince de Schwarzenberg, étaient d'ailleurs bien décidés à maintenir les relations les plus intimes entre les deux empires. Malgré son désir de rester en paix, François fut obligé de marcher contre le tsar Alexandre, son ancien allié. Il promit à Napoléon trente mille hom/nes de troupes et trente mille de réserve ; en cas de succès, il devait recevoir, en échange de ce sacrifice, une compensation territoriale. Eu égard à la situation de l'Autriche, c'étaient là des conditions fort' honorables et qui mettaient l'empire en état d'intervenir comme médiateur pour le cas où les circonstances l'exigeraient. Cependant l'opinion publique n'était pas satisfaite de l'alliance napoléonienne. Des complots s'organisaient pour enlever à la France les provinces lilyriennes ; des agents anglais et prussiens parcouraient l'Autriche et y surexcitaient les populations.

En mai 1811, François II et son gendre se rencontrèrent Dresde; Metternich, qui accompagnait son maître, essaya de détourner Napoléon d'une expédition dont il prévoyait tous les dangers. Ses efforts furent inutiles. Le corps d'armée autrichien se concentra à Lemberg ; il avait pour commandant Karl Schwarzenberg: le corps de réserve fut réuni en Transylvanie. L'armée autrichienne avait peu d'enthousiasme pour l'expédition qu'on lui faisait entreprendre. La 'proclamation du prince Schwarzenberg à ses

HIST. DE l'AUTBICHB. 28

troupes est conçue en termes embarrassés : « Nous combattons pour un objet qui nous est commun avec d'autres puissances. Ces puissances sont nos alliées. Mous combattons avec elles, non pour elles. L'armée montrera la meilleure des vertus militaires, celle qui consiste à se sacrifier pour remplir le but que le souverain, eu égard aux circonstances, s'est proposé. » L'armée fit néanmoins son devoir et entra dans le duché de Varsovie. Napoléon avait mis le corps de Reynier sous le commandement de Schwarzenberg ; il poussa jusqu'à Brest en Lithuanie ; mais il ne prit part, ni à l'expédition de Moscou, ni à la désastreuse retraite qui la suivit. Il dut à cette circonstance de ramener ses troupes à peu près intactes.

Évidemment l'Autriche n'avait point à soutenir pour son propre compte la lutte dans laquelle la grande armée avait succombé. Cette guerre, impopulaire dès le début, l'était plus encore aujourd'hui. Metternich, accusé d'avoir engagé l'Autriche dans cette fatale expédition, était l'objet des plus vives récriminations. L'opinion publique demandait que le gouvernement s'alliât franchement aux ennemis do Napoléon. Sur l'ordre exprès de l'empereur Alexandre, les Russes affectaient de ne point considérer les Autrichiens comme ennemis. Nous ne faisons la guerre, disaient^ils, qu'aux Français et aux Polonais. Un agent diplomatique fat même envoyé à Schwarzenberg pour lui offrir de reconnaître sa neutralité. Schwarzenberg, tout en refusant ces conditions, consentit volontiers à repasser sur la rive gauche de la Vistule.

L'agitation fut extrême à Vienne quand on apprit que le roi de Prusse avait quitté Berlin et s'alliait décidément avec les ennemis de la France. Vienne était le rendezvous d'un grand nombre d'émigrés prussiens; parmi eux on distingait l'ardent poëte Théodore Kœrner, le Tyrtée de l'Allemagne, qui était attaché comme poëte dramatique au théâtre de la capitale. L'hôtel de l'ambassadeur de Prusse, le baron Humboldt, était le rendez-vous de tous ceux que réjouissait l'humiliation de la France. Kœrner avait, au temps même de l'alliance française, chanté tous

FRANÇOIS n. 435

les sujets qui pouvaient enflammer dans les esprits la haine de la France, notamment la victoire d'Aspern, qui était selon lui, la victoire de l'Allemagne :

Dièse schlacht hat deutsches volk geschlagen *.

Il avait adressé à l'archiduc Charles des vers enthousiastes : a Mon orgueil germanique s'incline devant le héros germanique qui a réveillé l'étincelle et la flamme sur l'autel de la victoire. » Il lançait une invocation ardente aux mânes de Hofer, le héros tirolien :

« Ils t'ont pris, les esclaves du tyran,

Mais tu regardais le ciel comme au jour de la victoire,

Et tu es entré par la mort dans la liberté. »

Il célébrait l'incendie de Moscou :

« Le phénix de la Russie s'est jeté dans les flammes : II en sortira plus jeune et plus brillant : déjà Saint Georges brandit sa lance victorieuse. »

L'empereur François II, sans oser partager ouvertement les passions qui fermentaient autour de lui, engageait Napoléon à 1^ paix et oiBfrait sa médiation qui fut acceptée. Metternich redoutait les agrandissements de la Russie qui, récemment encore, s'était annexé la Finlande et la Bessarabie; d'autre part, il ne pensait pas que le moment fût encore venu d'attaquer Napoléon, Mais, pour que l'Autriche pût intervenir avec quelques chances de succès, il fallait qu'elle fût suffisamment armée. Soixante-dix mille hommes occupèrent la Bohême. Schwarzenberg fut envoyé en mission à Paris. Il ne s'agissait pas d'offrir à Napoléon une simple médiation, mais, disait Metternich^ Vintervention d'un allié fatigué de la guerre et qui en désirait la fin. Le discours hautain par lequel Napoléon ouvrit la séance du Corps législatif (février 1813) laissait bien peu

* G6U0 bataille est la bataille du peuple allemand.

de chances à cette intervention. Le sentiment public s'exaltait chaque jour à Vienne; il ne se contint plus quand le roi de Prusse eut déclaré la guerre à Napoléon. L'armée autrichienne de Pologne se replia sur la Galicie et resta neutre en vertu d'un accord secrètement conclu. Napoléon essaya d'intéresser l'Autriche à une guerre contre la Prusse, en lui promettant la Silésie, et fit entendre qu'il rendrait au besoin les provinces illyriennes. Mais ces vagues promesses ne suffisaient pas. Le mariage de Marie-Louise et de Napoléon était désormais le seul lien, lien fragile s'il en fut, qui rattachât la France à l'Autriche. Quand Napoléon quitta Paris, il voulut voir où en était l'alliance autrichienne. Il fit donner l'ordre au coi:ps auxiliaire autrichien de marcher avec Poniatowski : cet ordre ne fut pas exécuté; les Autrichiens, qui avaient commencé à évacuer la rive gauche de la Vistule, continuèrent leur mouvement de retraite. Cependant, François II hésitait à se décider; il voulait jusqu'au bout sauver les apparences. Il obligeait les agents anglais à quitter le territoire de l'Autriche, il refusait avec ostentation de recevoir à Vienne le général prussien Scharnhorst, qui venait l'inviter à entrer dans l'alliance russo-prussienne. Mais, en secret, il envoyait Stadion au quartier général russe. Il félicitait Napoléon de la victoire de Lûtzen ; mais il prélevait sur la propriété territoriale en Galicie, en Bohême et dans les provinces héréditaires, un fonds spécial, dit fonds d'anticipation et représentant douze années de l'impôt foncier (soit 45000 000 florins). Jamais l'adage : Si vis pacem para bellurrij n'avait reçu une plus rigoureuse application.

Le commandement de l'armée réunie en Bohème fut donné à Karl Schwarzenberg : il avait pour chef d'étatmajor un homme dont la carrière militaire devait se prolonger longtemps encore, Joseph Radetzky. L'empereur, accompagné de Met ternich se rendit lui-même en Bohême pour être plus près du théâtre des opérations militaires. Le 3 juin, ils arrivèrent à Jiéin. Metternich, après avoir rencontré l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au château

d'Opoëno, alla trouver Napoléon à Dresde (28 juin). Il s'efforça de faire accepter par rempereuï des Français l'idée d'une paix européenne. Il demandait l'abandon des villes hanséatiques, des provinces illyriennes, du duché de Varsovie, de l'Espagne, de la Confédération du Rhin, le retour du pape à Rome. Le conquérant, enivré de ses victoires, ne voulut rien entendre. Tout au plus eût-il consenti, pour s'assurer la neutralité autrichienne, à céder les provinces illyriennes. Après le départ de Metternich, il autorisa pourtant son ministre des affaires étrangères, Maret,à négocier avec l'Autriche et accepta même (30 juin) l'idée d'un congrès qui se réunirait à Prague pour régler la paix européenne. Mais, pendant le séjour de Metternich à Dresde, l'Autriche, la Russie et la Prusse avaient signé à Reichenbach un traité secret (27 juin).

Les conférences qui s'ouvrirent à Prague n'eurent point un caractère sérieux. Napoléon, en accordant un armistice à SOS adversaires, n'avait eu qu'un but, gagner du temps pour réorganiser ses troupes ; tandis que le congrès se bornait à de stériles réunions, les représentants militaires de la Russie, de la Suède et de l'Autriche se réunissaient à Trachenberg en Silésie pour arrêter un plan d'opérations contre Napoléon. Pour flatter l'Autriche, on confia la direction générale des opérations à Karl Schwarzenberg* Il était alors dans toute la force de l'âge. Il avait commencé sa carrière militaire à l'âge de quinze ans ; il avait pris part à la guerre de Turquie sous Joseph II, aux campagnes des Pays-Bas et du Rhin, à toutes les guerres contre la France et connaissait bien l'ennemi qu'il avait à combattre. Napoléon avait deviné en lui un digne adversaire, a Vous portez le bâton de maréchal, lui disait-il un jour : un bâton, c'est pour battre ceux qu'on a devant soi. — Sire, on doit le désirer, le tout est de le pouvoir, » avait modestement répondu le maréchal. Cet acte de déférence envers l'Autriche était aussi un hommage rendu aux qualités militaires de Schwarzenberg.

L'Autriche organisait en même temps deux armées, l'une sur la frontière des provinces illyriennes, l'autre,

pour tenir tête à la Bavière. Napoléon, après de longues hésitations, fit partir pour Prague un courrier dans lequel il indiquait les conditions auxquelles il acceptait la paix : abandon du duché de Varsovie à la Prusse, agrandissement de la Saxe aux dépens de la Prusse qui lui aurait cédé toute la rive droite de TOder, restitution des provinces illyriennes à l'Autriche, moins Tlstrie et Trieste. Le courrier qui portait ces conditions arriva à Prague le 11 août au matin. Le 10 au soir Mettemich, avait remis à Gaulaincourt une note qui annonçait que l'Autriche s'unissait à la Russie et à la Prusse contre Napoléon. Le 15 août, l'empereur Alexandre arrivait à Prague et Gaulaincourt quittait la Bohême. L'armée autrichienne allait jouer un rôle décisif dans la campagne qui s'ouvrait.

dampayne de 1 8t ••

La Bohême, protégée par les montagnes qui l'environnent, offrait aux armées alliées un centre de rassemblement et une base sûre d'opérations. Le 17 août, l'armée de Schwarzenberg se mit en marche pour passer les défilés del'Erzgebirgeet pénétrer en Silésie : « Russes, Prussiens, Autrichiens, (lisait Schwarzenberg dans sa proclamation, vous ne combattez que pour la liberté de l'Europe, pour Findépendance de vos états. Tous pour un, un pour tous. Ouvrez la lutte avec ce cri, et la victoire est à vous. 3» Les troupes russes étaient commandées par Barclay de Tolly, dont l'indocilité causa plus d'un embarras au généralissime autrichien. Alors commença cette grande campagne de 1813. L'histoire militaire de l'Autriche se mêle désormais intimement à celle de l'Allemagne et de la France. 11 suffit de rappeler les principales étapes de la guerre : Victoire de Leipzig (14, 16, 18 octobre 1813), dite bataille des nations. Retraite de Napoléon sur la frontière. Campagne de France; prise de Paris (Mars 1814).

Nous insisterons spécialement sur la partie de la guerre qui eut pour théâtre le territoire autrichien. Au début de

FRANÇOIS n. 439

la campagne, un corps d'armée français pénètre en Bohême jusqu'à Kulm, s'y fait battre par les alliés et est obligé de repasser la frontière. Le 9 septembre, l'empereur François renouvelle et confirme par le traité deTeplitz l'alliance conclue avec l'Autriche, la Russie et la Prusse. Les trois puissances s'engageaient à entretenir chacune cent cinquante mille hommes sous les armes. La Prusse devait être remise en l'état où elle se trouvait en 1805, l'Autriche en 1806. Les destinées du grand duché de Varsovie devaient être réglées ultérieurement. Napoléon après la défaite de Kulm fit encore une tentative pour pénétrer en Bohême (17 septembre), mais il fut repoussé par Schwarzenberg. Les deux adversaires se retrouvèrent à Leipzig.

Au sud-ouest de la monarchie, les opérations militaires eurent pour l'Autriche des conséquences immédiates ; le vice-roi d'Italie avait au début de la campagne son quartier général à Gorica : ses troupes étaient disséminées entre Trieste, Ljublania (Laybach) et yillach. Le général autrichien Hiller établit son quartier général à Klagenfurth. Les hostilités commencèrent le 18 août; les Autrichiens occupèrent sans résistance Karlovac et Rieka (Fiume). Le littoral croate une fois réannexé, un corps d'armée fut envoyé en Dalmalie; en même temps, les Autrichiens pénétrèrent dans le Tirol par le Pusterthal ; on vit reparaître dans ces provinces quelques-uns des combattants de 1809: l'Istrie'fut envahie par un hardi partisan, le Slave Lazarich qui réussit à armer les paysans, s'empara de Pola et de Trieste.

Dans la Haute-Autriche, le général bavarois Wrede et l'autrichien Reuss étaient en présence : mais la lutte ne fut pas sérieuse. L'empereur d'Autriche et l'empereur de Russie avaient écrit au roi de Bavière pour l'inviter à entrer dans leur alliance; le prince de Reus.s était autorisé à traiter avec son adversaire. Les Bavarois n'apportaient donc aucun appui réel à l'armée du prince Eugène. Le 8 octobre, le général Wrede signa avec Reuss la convention de Ried qui mettait l'armée bavaroise à la disposition des alliés. Obligé de reculer sur toute la ligne, Eugène aban-

donna (29 septembre) Laybachàr ennemi. Bientôt il repassa risonzo et évacua le camp fortifié de Tarvis (8 octobre). Fouché, gouverneur général des provinces illyriennes, s'enfuit sur le territoire vénitien.

La nouvelle de Taccord conclu entre FAutriche et la Bavière fut reçue par les Tiroliens avec la joie la plus vive; quand les troupes autrichiennes, se dirigeant vers ritalie,arrivèrent à Innsbrûck, elles y trouvèrent un accueil enthousiaste. Elles poursuivirent leur marche vers le midi, enlevèrent Trente et pénétrèrent dans la péninsule. Le Tirol méridional était tout entier aux mains des Autrichiens ; les Tiroliens dlnnsbruck, jaloux de la destinée de leurs compatriotes du midi, chassèrent les Bavarois par un noLOuvcment populaire que le général autrichien Bellegarde dut calmer lui-même. Bellegarde, qui avait remplacé Hiller dans le commandement, poursuivit la campagne en Italie. En Dalmatie, le général Tomasich avait occupé la ville de Knin (30 octobre), mis îe blocus devant Zara, Spliet (Spalato), Lésina. IL était soutenu dans ces expéditions par des troupes que fournissait une escadre anglaise qui croisait dans ces parages.

Les troupes indigènes, dans les places assiégées, déposaient les armes, moins par sympathie pour l'Autriche, que pour se joindre aux compatriotes slaves qui venaient les attaquer. Ainsi à Zara le général Roise, après avoir essayé de maintenir par la Herreur la discipline parmi ses Dalmates, était obligé de leur permettre de sortir de la ville et de capituler lui-même le 6 décembre. Le Serbe Milutinovich fut envoyé contre Raguse. Les Français ne tenaient que la citadelle : la ville proprement dite était aux mains des habitants; peu soucieux de la domination autrichienne, ils ne demandaient qu'à rétablir dans son indépendance leur antique république. Ils étaient soutenus par le célèbre prince ou vladyka du Monténégro, Pierre Petrovitch Niegoch, qui méditait d'annexer à sa petite principauté les bouches de Gattaro. Milutinovi<;h arriva devant Raguse, bombarda la citadelle avec les canons que les Anglais lui avaient fournis, s'en empara

et une fois qu'il tint la ville sous le feu de son artillerie, il y fit flotter le drapeau autrichien (29 janvier 1814). Ainsi, aU début de Tannée 1814, TAutriche était maîtresse de tout le littoral de l'Adriatique. La réannexion de la Dalmatie, des provinces illyriennes, et la restitution du Tirol étaient les Résultats les plus positifs de la lutte gigantesque qui ne devait trouver son dénouement défi-* nitif que sur le champ de bataille de Waterloo.

Bataille delielpslg (i91«]$ Ie« Auirlehlens à Parte.

Ces succès avaient été rendus plus faciles par les désastres qui depuis le début de la campagne d'Allemagne avaient accablé Napoléon. La bataille de Leipzig (14,16 18 octobre 1813), gagnée par les alliés sous le commandement de Schwarzenberg, avait forcé l'armée française à rétrogader jusqu'au Rhin. Schwarzenberg eut d'autant plus de mérite que, pour faire prévaloir ses plans, il avait eu à lutter contre l'empereur Alexandre, le roi de Prusse et l'empereur François lui-même. La veille de la bataille de Leipzig, il écrivait à sa femme : « Quand je me mets à la fenêtre et quand je pense que j'ai en face de moi le plus grand général de notre temps, un véritable empereur des batailles, il me semble que mes épaules sont trop faibles et doivent succomber sous le fardeau gigantesque qu'elles ont à supporter. Mais quand je regarde les étoiles, je me dis que celui qui les dirige a également tracé ma voie. Si sa volonté est que la juste cause triomphe, sa sagesse m'éclairera et augmentera ma force. Si la volonté de la Providence est que nous succombions, mon infortune personnelle sera le moindre de nos malheurs; en cas d'échec ou de réussite, j'ai d'avance vaincu mon amour-propre : le jugement du monde ne sera pour moi ni un échec ni une. récompense. »

Dès le début de la journée de Leipzig, Napoléon devina la valeur de Schwarzenberg. << C'est moi, dit-il au général autrichien Merveldt qu'on lui amenait prisonnier, c'est

44â CHAPITRE XXIV.

moi qui ai appelé Fattention de votre souverain sur Schwarzenberg. Aurait-il l'intention de me battre? Vraiment il ne s'y prend pas mal. » Et il envoya Merveldt proposer un armistice. Les Autrichiens se retireraient en Bohême ; les Prussiens et les Russes se seraient repliés derrière roder, les Français derrière la Sale. La Saxe serait restée neutre. Mais il était trop tard. François refusa de recevoir les propositions de Napoléon. La victoire justifia son audace. Après la bataille, l'empereur remit à Schwarzenberg la grand'croix de l'ordre de Marie-Thérèse ; le feld-maréchal offrit sa croix de commandeur à Radetzky. « Loudon, lui dit-il, Ta portée ; je ne puis la céder à un plus digne. » Le diplomate qui avait préparé la coalition ne fut pas oublié dans la distribution des faveurs impériales. Le 20 octobre 1813, Metternich reçut le titre de prince héréditaire. Parmi les officiers autrichiens qui se distinguèrent le plus dans ces mémorables journées, il faut signaler les généraux Nostitz et Bianchi et un jeune hongrois, Etienne Szechenyi, celui qu'on a appelé plus tard le grand Magyar. L'armée autrichienne perdit 435 officiers et 15 418 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit un tiers des pertes totales des alliés, qui s'élevaient à quarante-sept mille hommes.

Les troupes autrichiennes prirent encore part à la bataille de Hanau, où elles essayèrent de concert avec les Bavarois, de couper la retraite à Napoléon. Les états de la ligne du Rhin, le Wurtemberg, la Hesse-Darmstadt, se rattachaient les uns après les autres, à la coalition. Le 5 décembre, François II entra dans cette ville de Francfort où vingt ans auparavant il avait reçu la couronne impériale. Schwarzenberg y établit son quartier-général.

Les armées coalisées touchaient aux frontières de la France. Metternich pensait qu'il ne fallait pas pousser trop loin l'humiliation de Napoléon. A Francfort il s'efforça d'entrer en négociations. Il fit venir dans cette ville le ministre de France à Weimar, Saint-Aignan, et lui dicta le programme sur les bases duquel on pouvait encore espérer une transaction. La France abandonnait la Hollande, l'Italie, la Suisse : elle gardait les frontières natu-

FRANÇOIS 11. ^4â

relies des Pyrénées, des Alpes et du Rhin. Le 14 novembre, Saint-Aignan portait ses propositions à Paris. Napoléon répondit en termes vagues et proposa de réunir à Mannheim une conférence (25 novembre) ; les alliés, encouragés par les succès qu'ils remportaient de tous côtés, ca Espagne, en Hollande, refusèrent. La marche sur Paris fut décidée dans un conseil de guerre tenu sous la présidence de François II; cependant, même au milieu des premiers combats de la campagne de France, les négociations se poursuivirent entre Caulaincourt et Metternich. Un congrès s'ouvrit le 5 février 1814àClhâtillon-sur-Seine. Cette fois les alliés demandaient que la France en revînt à ses limites de 1790. Napoléon, enivré par les succès éphémères de Ghampaubert (10 février), Montmirail (11 février,) Vauxchamps (14 février), essaya d'agir directement sur François II; il lui offrit de partager avec lui l'empire de l'Europe. Il croyait avoir ramené la victoire sous ses drapeaux, a Je suis plus près de Vienne qu'ils ne le sont de Paris, » s'écriait-il dans son infatuation. Le 1" mars, les représentants des alliés, Metternich, Nesselerode, Hardenberg, Castlereagh signèrent à Ghaumont un traité en vertu duquel les puissances s'engageaient à ne pas déposer les armes avant d'avoir rétabli la paix et l'équilibre de l'Europe. La durée de ce traité était fixée à vingt ans. Les puissances continentales devaient entretenir chacune cent cinquante mille hommes sous les armes : l'Angleterre donnait cinq millions de livres sterling. Aucun des signataires du traité ne devait conclure la paix pour son compte. Le 19 mars, le congrès de Ghâtillon se séparait sans avoir abouti. Schwarzenberg décida de marcher directement sur Paris sans s'inquiéter de Napoléon. Le 30 mars les alliés pénétraient dans la capitale de la France. L'occupation de Paris était due surtout à la sage hardiesse de Schwarzenberg. a Un général ordinaire, disait Napoléon à l'Autrichien Koller qui l'accompagna à l'île d'Elbe, se serait inquiété de son retour et préoccupé d'assurer ses communications ; un bon général n'avait pas d'autre parti à prendre que celui de Schwarzenberg ; je l'en savais capable; mais je'

croyais qu'il solliciterait le consentement des souverains et qu'il laisserait ainsi échapper le moment favorable. » Blûcher complétait le jugement de Napoléon lorsque plus tard, pendant un séjour à Garsibad, il buvait : « Au héros quiy malgré la présence de trois monarques, nous a conduits à la victoire. » Les cours de l'Europe accablèrent de distinctions l'heureux vainqueur de Paris. La cité de Londres lui vota un sabre d'honneur. L'université d'Oxford lui envoya un diplôme de docteur en droit. Les États de Bohême lui érigèrent un monument. L'empereur François II l'autorisa à mettre dans ses armes celles de la maison d'Autriche.

François II n'était pas entré dans Paris en même temps que ses deux alliés ; il leur laissa plein pouvoir pour régler la situation de son gendre et de sa fille ; le sentiment paternel ne l'emportait pas chez lui sur la raison d'état; il n'entra à Paris que le 15 avril. Le 11 avril avait été signé le traité de Fontainebleau qui adjugeait l'île d'Elbe à Napoléon, Parme, Plaisance et Guastalla à Marie-Louise. La fille des Césars n'accompagna pas son époux dans l'exil. Après une entrevue avec son père et l'empereur Alexandre, elle reprit avec son fils, le roi de Rome, désormais duc de Reichstadt, le chemin de l'Autriche. Cette priu- , cesse peu intéressante, et qui ne sut même pas rester fidèle à Napoléon de son vivant, devait mourir à Vienne en 1847. Les Tiroliens, lors de son passage à Innsbrûck accueillirent la fille de leur empereur avec un enthousiasme qu'elle méritait peu; elle se retira à Schœnbrûnn.

En Italie, deux rois de création napoléonienne, Eugène à Rome, Murât à Naples ne surent pas s'entendre pour défendre leur trône contre la coalition. Tandis qu'Eugène luttait sur l'Adige contre les troupes autrichiennes de Bellegarde, Murât essayait de s'établir dans toute l'Italie centrale, à Rome, à Bologne. Les Anglais et les Autrichiens mirent la main sur la Toscane, Bellegarde entra à Milan; deux mois après, le 12 juin, le traité de Paris rendit l'Italie jusqu'au Pô et au Tessin à la monarchie autrichienne. Désormais l'Autriche allait faire en

faveur des anciens souverains la police de la péninsule; des troupes autrichiennes rétablirent François lY à Modène et à Reggio, Ferdinand en Toscane, Ferdinand IV dans le royaume des Deux-Siciles. L'histoire de la domination autrichienne en Italie est assez connue et n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage.

lie congrès de l'ienne (181 4-161 ft).

Le 2 mai 1814, Louis XYIII .était rentré à Paris; la guerre était finie; Schwarzenberg déposa son commandement et l'œuvre de la diplomatie commença. Il ne fut pas facile de s'entendre pour partager la dépouille du vaincu. Ainsi, dès le début, il avait été convenu que le grand duché de Varsovie serait partagé entre les trois monarques; mais l'empereur Â.lexandre, qui convoitait toute la Pologne, faisait quelques difficultés et avait su mettre la Prusse dans ses intérêts en lui promettant la Saxe, dont le roi avait été fait prisonnier après la bataille de Leipzig. Metternich montra beaucoup de finesse et de persévérance dans la défense des intérêts de son souverain. 11 fit décider qu'on traiterait d'abord de la paix avec la France et que toutes les autres questions seraient réglées dans un congrès tenu à Vienne. C'était un hommage rendu au rôle prépondérant que l'Autriche avait joué dans la coalition et aux talents militaires que son généralissime avait déployés. Le 30 mai, la paix fut signée avec la France mutilée. Par un autre traité du 14 juin, signé entre l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, les Pays-Bas, depuis longtemps perdus pour l'Autriche, furent annexés à la Hollande. L'empereur François II était déjà retourné dans ses états et fit dans sa capitale une entrée solennelle. Aucun monarque autrichien n'était descendu si bas pour se relever si haut. Deux fois il avait vu l'ennemi au cœur de son empire, deux fois il avait dû quitter en fugitif cette capitale où il rentrait en triomphateur, en arbitre de la paix européenne. Presque partout l'Au-

triche retrouvait son ancienne frontière; ses alliés lui avaient promis la restitution de la Lombardie, de Venise, du Tirol méridional et de la Dalmatie (pie ses troupes avaient occupés de fait ; François II avait signé (7 juin] avec la Bavière un traité secret qui lui promettait, contre indemnité à chercher ailleurs, la restitution du Tirol septentrional, du Yorarlberg, de Salzbourg, des quartiers de rinn et de Hausruck. Les Tiroliens saluaient avec enthousiasme le retour de leur ancienne dynastie.

A Milan, à Raguse des mécontentements éclatèrent; l'ancienne capitale de la république cisalpine et du royaume d'Italie, la république maritime qui comptait des siècles de prospérité et d'indépendance, ne pouvaient se résigner à devenir des villes de province autrichiennes.

Ainsi l'Autriche, sauf pour les pays cédés secrètement par la Bavière, était déjà rentrée en possession de ses anciens domaines quand le congrès se réunit. Elle n'avait dû renoncer définitivement qu'aux Pays-Bas et aux Vorlœnde du Brisgau et de la Souabe.

A dater du mois de septembre 1814, Vienne devint le rendez-vous des tètes couronnées. On y vit successivement apparaître les rois de Wurtemberg, de Danemark, de Bavière, de Prusse, l'empereur de Russie. Les fêtes succédèrent aux fêtes. On connaît le mot du prince de Ligne : « Le congrès ne marche pas, il danse. » Le premier anniversaire de la victoire de Leipzig fut célébré par une revue gigantesque où Alexandre rendit aux talents militaires de Schwarzenberg un solennel hommage « C'est à vous après Dieu^ dit-il, que nous devons nos succès. »

Les travaux préparatoires du congrès ne furent pas sans difficultés. La question de la Pologne causait aux diplomates plus d'un embarras et froissait plus d'une convoitise. Metternich, appuyé par Gastlereagh et par Talleyrand, eut de rudes assauts à soutenir dans les conférences préliminaires. Le congrès fut ouvert officiellement le l*' novembre. Il avait pour président Metternich, pour secrétaire Talleyrand. A vrai dire il n'y eut pas un congrès, mais une série de réunions composées tour à tour des repré-

sentants de diverses puissances où les questions étaient examinées par les Etats qui s'y trouvaient plus particulièrement intéressées. On ne s'occupait pas seulement des conséquences de la lutte qui venait d'ébranler l'Europe, mais de questions générales, comme par exemple la libre navigation des fleuves de l'Europe centrale, la suppression de la traite des nègres ou de la piraterie dans la Méditerrannée. Le congrès se divisait en une foule de comités. Il semblait que ce fût un tribunal européen où tous ceux qui avaient eu à se plaindre de la révolution vinssent demander le redressement de leurs griefs. Ainsi, l'ordre des Johan^ nites réclamait l'île de Malte perdue depuis près de vingt ans, tous les principicules allemands faisaient valoir leurs droits souverains,

La question polonaise était la pierre d'ilchoppement du congrès et faillit à plusieurs reprises en amener la rupture ; la Russie faisait acte de gouvernement sur le grand duché de Varsovie et le traitait en pays conquis; un instant Metternich parut prêt à rompre et à déclarer la guerre avec le concours de la Bavière. Enfin Nesselrode élabora un projet qui semblait concilier tous les intérêts, en partageant la Pologne à peu près comme elle l'a été depuis. Une autre difficulté était créée par l'ambition de la Prusse c[ui voulait absolument le royaume de Saxe; elle serait devenue pour l'Autriche le plus dangereux et le plus redoutable des voisins. Un traité secret d'alliance défensive fut signé entre l'Autriche, l'Angleterre et la France. La situation était fort grave ; c'est alors que se forma, pour résoudre les questions pendantes, le comité des cinq, composé des représentants de l'Autriche, de la France, de l'Angleterre, de la Prusse et de )a Russie. Ce comité devint le congrès lui-même ; il est le premier symbole du système des cinq grandes puissances qui a dirigé les destinées de l'Europe moderne, jusqu'à l'époque où en présence de l'hégémonie allemande, « l'Europe a cessé d'exister». Ge comité amena la Prusse à renoncer à ses prétentions sur la Saxe ( sauf Torgau ) et régla le dernier partage de la Pologne.

Au milieu des négociations et des fêtes, on reçut à Vienne (7 mars 1815) la nouvelle du débarquement de Napoléon sur les côtes de Provence. Mettemich et son souverain n'hésitèrent pas à donner immédiatement aux troupes Tordre de reprendre la direction de la France. On jouait précisément ce soir«là sur le théâtre de la cour une comédie intitulée: « la Danse interrompus^^. Le congrès prit quelques jours après, une résolution qui portait qpe Napoléon Buonaparte, ayant violé tous les droits, était déclaré ennemi de la paix publique et mis au ban des nations.

Le 25 mars, les puissances renouvelèrent le traité de dhaumont et se déclarèrent résolues à poursuivre la guerre jusqu'au moment où Napoléon serait mis hors d'état de nuire. Le plan de campagne fut élaboré chez le maréchal Schwarzenberg ; Jles souverains de Russie et de Prusse, et Wellington, alors de passage à Vienne, assistèrent à ces délibérations. Trois grands corps d^armée furent formés; un dans les Pays-Bas réunissait les Anglais, les Prussiens, et les Hollandais, sous la direction de Wellington et Blûcher; sur le Rhin, les Autrichiens, les Russes et Allemands étaient commandés par Schwarzenberg. En Italie, une armée autrichienne devait tenir tête à Murât qui s'avançait avec quatre-vingt mille hommes. Marie-Louise resta à Schœnbrûnn tandis que les coalisés marchaient contre son époux. Du reste les préparatifs de la guerre n'interrompaient pas les travaux du congrès. Ce fut le 3 avril que fut signé l'acte qui réglait définitivement la question polonaise. Au mois de mai la constitution définitive de l'Allemagne fut arrêtée; les séances du congrès furent terminées le ] 1 juin.

La guerre avait commencé dès le mois d'avril en Italie; le roi Joachim Murât qui s'était avancé jusque dans le bassin du Pô fut défait à Rimini, à Ancône et enfin à Tolentino par les troupes impériales et s'enfuit à Naples ; les Autrichiens y pénétrèrent et Murât dût se réfugier en France (25 mai). Sur le Rhin, les troupes autrichiennes n'eurent point d'opérations bien sérieuses ; elles pénétrèrent en Alsace, bloquèrent et prirent ïHuningue et

tinrent en échec, sous Strasbourg, la petite armée de Rapp, Le 30 juin, les monarques alliés avaient leur quartier général à Haguenau où ils reçurent la visite d'une députation des Chambres françaises, Lafayette en tête. U lui fut répondu qu'on ne traiterait point de la paix avant que Napoléon ne fût livré aux alliés. Le gros de l'armée de Schwarzenberg marcha sur Paris où on entra cette fois sans résistance. U n'y avait pas un soldat autrichien à Waterloo. Les trois alliés s'étaient retrouvés dans Paris ; c'est là qu'Alexandre proposa cette Sainte-Alliance dont l'idée lui avait été inspiré par le génie mystique de M"* de Krudener (26 septembre). Le 20 novembre 1815 fut signé le second traité de Paris. Cette fois la France avait à payer une indemnité de sept cent millions et à subir pendant cinq ans dans les provinces de l'Est une occupa-^ tion de cent cinquante mille hommes.

li^Auirlehe «près leiratté de Tienne.

Quels étaient en somme les résultats de tant d'efforts militaires et de tant de travaux diplomatiques? Aucun monarque de la dynastie autrichienne n'avait passé par une telle série de revers et de triomphes. Quatre fois François II avait dû accepter d'un vainqueur arrogant une paix humiliante. Deux fois il avait vu l'ennemi entrer dans sa capitale. Il avait perdu l'un après l'autre les Pays-Bas autrichiens, les pays souabes, le duché de Milan ; il avait reçu en compensation Venise, la Dalmatie, Salzbourg, la Galicie occidentale ; il les avait reperdus ; il avait dû sacrifier les pays héréditaires, le fidèle Tirol , l'Istrie qui assurait la possession de l'Adriatique , Trieste , Grorica, la moitié de la Garinthie, la Carniole, une partie de la Croatie. Il avait dû déposer cette couronne impériale qui avait été pendant des siècles la gloire et l'ornement de sa maison. Après le traité de Vienne, il se trouvait en possession d'un empire rajeuni, compact, mieux arrondi que n'était l'Autriche avant la Révolution et dont la

450 CHAPITRE XXÎV.

force militaire et la diplomatie excitaient Tenvie et l'admiration de TEurope. Il avait rhégémonie de l'Allemagne et celle de l'Italie. Les branches cadettes de la 'maison de Habsbourg-Lorraine, Toscane et Modène étaient rentrées en possession de leurs domaines. L'impératrice Marie- Louise avait, pour sa vie durant, l'investiture de Parme, Guastallaet Plaisance. En Allemagne, l'Autriche retrouvait tout ce qui lui avait été enlevé par la Bavière, sauf la prévôté de Berchtolsgaden qui restait unie à ce nouveau royaume .Elle avait renoncé à ses possessions gênantes des Pays-Bas, aux domaines de Souabe, de Brisgau et de Suisse, et à la Galicie occientale.

En somme, au lieu de 24 millions d'habitants qu'elle comptait en 1792, répartis de la mer du Nord au Danube sur un espace de 640 000 kilomètres carrés, l'Autriche possédait en 1815 une population de 28 millions d'âmes répartie sur un espace compact de 668 000 kilomètres carrés. Les domaines de l'empire étaient partout contigus, sauf sur un coin du littoral dâltnate oii l'enclave turque de Klek et de la Sutorina interrompt la côte de Dalmatie ; L'empire d'Autriche comprenait maintenant cinq royaumes de diverse origine, ceux de Bohème et de Hongrie, celui de Galicie, celui d'Illyrie formé des provinces illyriennes de langue slovène, état idéal, simple fiction de chancel* lerie, et le royaume lombard-vénitien symbolisé par la couronne de fer des rois de Lombardie.

François II avait résisté aux propositions de tous ceux qui avaient voulu lui offrir de reprendre en Allemagne la couronne impériale ; mais il ne voulut pas renoncer à l'hégë* monie du monde germanique. C'était l'Autriche qui avait fait l'Allemagne; c'est à Vienne que s'était opérée la reconstitution définitive des états germaniques ; en échange de ces services, Metternich réclama et obtint pour son souverain la présidence de la diète de Francfort. Mais, pour maintenir cette domination de l'Autriche en Allemagne, il fallait qu^elle fît entrer dans la Confédération le plus grand nombre possible de sujets allemands; François dédara qu'elle hLmt partie de la Confédération pour toutes

celles de ses provinces qui avaient appartenu à Tempire germanique; or, parmi ces provinces, il n'y avait de purement allemandes que l'Autriche, Salzbourg, le Tirol du Nord et le Vorarlberg ; ces divers pays comptent en tout trois ou quatre millions d'Allemands. On y joignit, pour faire nombre, le royaume de Bohême avec deux tiers de populations slaves , la Moravie avec quatre cinquièmes de populations slaves, la Styrie qui est à moitié slovène, la Garinthie, la Camiole, Gorica et Gradisca, entièrement Slovènes, l'Istrie avec Trieste moitié slovène, moitié italienne, le Tirol italien, la Silésie autrichienne à moitié slave, et les duchés polonais d'Osviecim (Auschwitz) et de Zator en Galicie.A Faide de cette fiction diplomatique, l'Autriche fît entrer dans la Confédération germanique six ou sept millions de pseudo-allemands et put, au point de vue numérique, faire bonne figure à Francfort.

Le moment ne tardera pas à venir où elle regrettera d'avoir cherché hors d'elle-même son centre de gravité. Désormais, pour justifier ses prétentions de puissance allemande, elle va travailler avec plus d'ardeur que jamais à germaniser ses peuples, à entraver le développement naturel des esprits et des libertés. Et, quand, après tant d'efforts, un rival plus heureux aura réussi à chasser l'Autriche de la Confédération germanique, l'ambition aile-* mande ne cessera de réclamer comme siennes ces provinces qu'on lui a si longtemps attribuées et sur lesquelles elle s'est accoutumée à se croire un droit absolu.

Les longues guerres que TAutriche a eues à soutenir pendant vingt ans n'ont pas seulement eu pour résultat d'arrondir son territoire, elles ont fortifié son organisme intérieur en lui façonnant une armée telle que Joseph II et Marie-Thérèse n'en ont jamais connue ; elles ont développé dans cette armée un esprit de discipline, une confraternité d'armes qui domine, rapproche et confond dans un nième sentiment les soldats des contrées les plus diverses, les Allemands, les Slaves, les Magyars. Cette armée sera plus d'une foip la sauvegarde de l'empire; elle contri-

buera à maintenir les provinces les plus diverses dans l'obéissance qu'impose la crainte, elle y répandra des idées de fidélité au drapeau et au principe monarchique qui seront pour l'Autriche un élément de force nouvelle. Cependant, si elle écrase les mouvements révolutionnaires, que les baïonnettes suffisent à comprimer, elle restera impuissante à étouffer les aspirations vers la liberté, vers le développement national, vers la réalisation du droit historique, souvent dédaigné par les souverains, toujours revendiqué par les peuples.

François II et Metternich. ~ L'Autriche à la tête de la réaction européenne; les congrès. — La question d'Orient (1820-1829). — Affaires de Pologne^ d'Italie, d'Allemagne.

Vrançoifli II et HeMeraleli.

Les traités de 1815 semblaient avoir fermé définitivement Tère des révolutions. Les années qui suivirent furent une période de réaction implacable. Trop heureux d'avoir sauvé leur couronne et leurs États des mains de la France

les souverains de l'Europe s'unirent dans une pensée commune de résistance aux idées de 1789.

Parmi les princes qui entreprirent de ramener les peuples aux saines doctrines de l'ancien régime, aucun ne montra plus d'acharnement que François II. Il eut d'ailleurs un digne auxiliaire dans la personne de Metternich. François II avait une médiocre intelligence et un caractère mesquin. Il comprenait mal les grandes choses et attachait un extrême intérêt aux petites. Il avait la passion de la paperasse et la manie des audiences ; son ambition, ainsi qu'il aimait à le répéter, eût été de faire un bon con* seiller aulique ; il se plaisait aux petits jeux et aux concerts de musique de chambre et y faisait lui-même sa partie. « Il tenait, dit M. Springer, à trouver toujours parmi ses courtisans le& éléments d'un quatuor, et tel, qui par ses infamies avait mérité d'être banni de la cour, y rentrait, grâce à son talent de musicien. » Il portait volontiers envie à ceux qui, comme l'archiduc Charles ou Radetzky, avaient mérité par leurs services la faveur populaire. Dans un accès de jalousie soupçonneuse, il s'avisa un jour de faire crocheter les serrures de l'archiduc. Son esprit soupçonneux le poussait jusqu'à la cruauté. En 1820 une émeute d'étudiants eut lieu à Prague ; l'empereur, ne pouvant trouver les coupables, fit incorporer dans l'armée tous ceux qui avaient eu de mauvaises notes. Un égoïsme farouche était la conséquence de ses idées absolutistes ; les provinces et les peuples étaient pour lui une propriété privée dont le prince disposait à son gré. Gomme certains de ses prédécesseurs, il savait donner à son despotisme des formes patriarcales qui attendrissaient les naïfs et prêtaient matière aux flatteries. A défaut de régime représentatif et d'assemblées loyalement consultées, une police inquisitoriale servait de lien entre le souverain et ses sujets. Comme Louis XY il se plaisait aux rapports scandaleux; la police était pour lui à la fois un divertissement de haut goût et un instrument de règne.L'idée monarchique n'avait point à ses yeux de plus sûr appui que le catholicisme : le Joséphinisme en ébranlant la religion ne pouvait manquer de détruire la monarchie. On a souvent

454 CHAPIÏRE XXV.

cité les paroles que l'empereur adressait en 1821 aux professeurs du gymnase de Laybach : « Tenez-vous en à ce qui est ancien, car cela est bon ; si nos aïeux s'en sont trouvés bien, pourquoi ne ferions-nous pas comme eux? Il s'élève maintenant des idées nouvelles que je n'approuve pas, que je n'approuverais jamais. Défiez-vous-en et attachez-vous au positif. Je n'ai pas besoin de savants, mais de fidèles sujets. En faire, voilà votre devoir. Celui qui me sert doit apprendre ce que j'ordonne. Celui qui n'en est pas capable ou qui vient avec des idées nouvelles, celui-là peut s'en aller. Sinon je l'éloignerai. » Il disait un jour à l'ambassadeur de France : « Mes peuples sont étrangers les uns aux autres : tant mieux. Us ne prennent pas les mêmes maladies en même temps. En France, quand la fièvre vient, elle vous prend tous le mêm^ jour. Je mets des Hongrois en Italie, et des Italiens en Hongrie. Chacun garde son voisin. Us ne se comprennent pas, ils se détestent. De leurs antipathies naît l'ordre, et de leur haine réciproque la paix générale. »

Avec ces principes, l'empereur ne négligea rien pour fermer l'empire aux idées et à la science de l'étranger. La censure était impitoyable et la littérature traitée en ennemie. Quelques hommes remarquables, Grentz, personnage peu moral d'ailleurs, et, avant tout, soucieux de « vivre furireusement bien, » Frédérich Schlegel, Adam MûUer avaient, il est vrai, été appelés à prendre du service en Autriche ; mais leurs travaux de publicistes étaient spécialement destinés à l'étranger; ils restaient inconnus aux sujets de l'empire. Les hommes de mérite, fort rares d'ailleurs, étaient tenus en suspicion. Un seul avait su complètement gagner la confiance du souverain; c'était Mettemich. La période des guerres une fois finie, François n'avait plus besoin de ses généraux, mais l'état précaire où l'Europe restait assurait le premier rôle au diplomate qui avait négocié les traités de Vienne. Metternich n'intervenait pas à la vérité dans l'administration intérieure de l'État autrichien ; mais sa politique étrangère réagissait sur la politique intérieure de l'empire.

FRANÇOIS n ET METTERNIGH, 455

Il était né à Goblentz en 1773; il ne vint vivre à Vienne qu'à partir de l'année 1809 ; il ne connaissait guère l'histoire de Tétat bigarré sur lequel régnait son souverain; il se souciait médiocrement de voir résoudre les difficultés intérieures, inhérentes à la constitution ethnographique et historique de l'empire. Homme du dix-huitième siècle, il avait le dédain de l'histoire et ne devinait pas quels germes de révolutions fermentaient dans les éléments confus qui s'agitaient autour de lui. Il dut sa haute situation et la persistance de sa fortune,moins à ses talents qu'à la ténacité de son ambition et à un heureux concours de circonstances; il hérita des succès militaires de l'Autriche en 1813 et en 1815, et on lui fit honneur des résultats dus à Tépée de Schwarzenberg; les deux souverains, sous lesquels il dirigea la politique étrangère de Tempire étaient trop faibles pour être en état de savoir se passer de lui. Il pratiquait vis-à-vis de son maître mieux que personne le grand art de flatter. « Ces deux hommes, dit l'historien allemand Springer, se . complétaient mutuellement. Metternich n'entrait pas dans les détails de l'administration qu'il ignorait : l'empereur au contraire y attachait la plus grande importance. L'empereur avait pris devant les princes de l'Europe l'engagement de maintenir l'ordre et se fondait sur cet engagement pour maintenir dans l'intérieur de l'empire un calme absolu. Metternich réclamait l'obéissance passive des sujets autrichiens pour pouvoir déployer à l'extérieur toute la puissance de l'empire. Pour l'un, l'absolutisme était une affaire de sentiment, pour l'autre, de raisonnement. Grâce à cet accord, ils en vinrent peu à peu à substituer leur intérêt person-> nel au bien de l'État, à croire l'État satisfait quand leurs idées l'étaient, à égaler le conspirateur politique au parricide. Ils n'eurent ni l'un ni l'autre le sentiment de leur responsabilité comme administrateurs du trésor public. » On a prétendu pour excuser l'absolutisme de Metternich, qu'il redoutait le parlementarisme plus encore par crainte du réveil des nationalités que par haine de la liberté.

Ajoutons que le déyouement de Mettemich pour son souverain ne fut pas absolument désintéressé. Il ne dédaignait pas les subsides des princes étrangers et maniait les deniers de TÉtat sans s'imaginer qu'il pût avoir à en rendre compte. Ses galanteries défrayèrent plus d'une fois la chronique scandaleuse de la bonne ville de Vienne, cette cité molle et corrompue dont la vie, suivant le mot d'un contemporain « ressemblait à celle des animaux hivernants »

li'Autrlclie à la iéie de la réa^ion enrapéenne; Ica

Dès le lendemain du congrès de Vienne , il fut aisé de constater qu'il n'avait point, comme on l'espérait, ramené l'âge d'or sur l'Europe, troublée par vingt-cinq années de convulsions. En Autriche, la situation intérieure était loin d'être prospère ; les fêtes splendides qui avaient accompagné le congrès n'avaient pu faire oublier qu'un instant l'épuisement des provinces et la misère des populations. Pour les récompenser de tant de 8acrifices,le gouvernement ne songeait qu'à étouffer leurs aspirations naissantes vers un régime de liberté et une constitution libérale. Pour garder vis-à-vis de l'étranger le prestige que lui avaient acquis ses succès militaires, le cabinet de Vienne n'avait d'autre préoccupation que de maintenir les divers États sous une compression uniforme.

Mettemich et son souverain se mirent à faire la police de l'Europe. Il semblait que toutes les révolutions qui éclataient à l'extérieur dussent menacer l'Autriche ellemême. Par ses possessions allemandes, italiennes, polonaises, l'Autriche était plus que tout autre État ouverte à lacontagion libérale. Dès 1815, les Italiens commencèrent cette guerre sourde de conspirations, de sociétés secrètes qui, après tant de luttes sanglantes, devait aboutir à la régénération de leur patrie. En Allemagne, des esprits généreux, des étudiants, des illuminés réclamaient l'affranchissement des intelligences et le régime constitutionnel. Au congrès de Garlssbad (août 1819) l'Autriche et la Prusse s'entendirent pour

FRANÇOIS n ET METTERNICH. •457

comprimer rAUemagne et mettre bon ordre et à ces dangereuses manifestations. En 1820, le roi de Naples, cédant devant une insurrection militaire, avait accordé une constitution à ses sujets. Un congrès s'ouvrit d'abord à Troppau (1820), puisa Laybach (26 janvier 1821) pour aviser aux moyens d'étouffer en Italie l'esprit révolutionnaire. Cette fois, la Russie se joignit à l'Autriche et à la Prusse. Malgré les protestations de l'Angleterre et de la France les trois cabinetsde Vienne, Pétersbourg et Berlin prétendirent régler les destinées de l'Europe. Le roi de Naples dut comparaître devant le congrès de Laybach. Une armée autrichienne, commandée par le baron de Frimont, entra dans le royaume de Naples et mit les libéraux à la raison. Quelques jours après, un mouvement analogue était réprimé dans le Piémont par le général autrichien Bubna. Une armée d'occupation resta dans les deux royaumes. Vers la même époque,raimable et doux Silvio Pellico,coupable de patriotisme,était jeté dans les prisons dn Spielberg. Son livre : Le miei Prigioni^ lu ei traduit cent fois dans toute l'Europe reste encore aujourd'hui comme l'acte d'accusation de l'Italie opprimée contre le régime autrichien.

François II récompensa son ministre de ces succès néfastes par le titre de chancelier d'État (25 mai 1821). «L'Europe, dit un contemporain, louait, jalousait, maudissait la puissance de l'Autriche, mais on ne songeait pas au peuple autrichien. Il no s'agissait que du prince et de son ministre.» — «Voilà ce que c'est qu'une révolution prise à temps, disait joyeusement Mettemich à l'empereur de Russie. » Il ne désespérait pas de régler désormais toutes les affaires de l'Europe dans des congrès, où bien entendu l'Autriche mènerait le chœur des souverains et fixerait les destinées des nations. Celui de Vérone (1822) fut spécialement dirigé contre la révolution d'Espagne. Cette fois la France de la Restauration se mit aux ordres de la politique autrichienne et obtint l'honneur de se faire contre l'Espagne l'exécuteur des arrêts de la Sainte-Alliance. Ce congrès décida que le Piémont serait évacué par les Autrichiens et qu'ils ne laisseraient dans le royaume de

Naples qu'une faible garnison. Dans les deux Etats la réaction fut sanglante et l'Autriche devint pour les Italiens un objet d'horreur.

Le cri : fv,ori % tedeschi ! (dehors les Allemands) fut désormais le mot d'ordre des patriotes. Ces Allemands étaient pour la plupart des Magyars, des Slovènes, des Serbes, des Polonais, des Tchèques, instruments inconscients d'un. despotisme qui les écrasait eux-mêmes.

I<a 4acflitt«ii d'Orleni (t99«-ft99#).

Cependant l'intimité de l'Autriche et de la Russie, attestée par le résultat de tant de communes transactions, allait se heurter encore à cette question d'Orient qui semble destinée à faire le désespoir de la diplomatie. Les préludes de l'insurrection hellénique commençaient à attirer du côté de la Grèce l'attention générale. Les luttes que l'État autrichien avait naguère soutenues contre la Porte, sa situation sur les limites de cet empire, sa constitution ethnographique, tout semblait prédestiner l'Autriche au rôle de protectrice des chrétiens de Turquie et d'héritière des provinces chrétiennes qui viendraient à s'en détacher. Les successeurs des rois de Hongrie pouvaient invoquer sur la Bosnie, sur la Bulgarie des droits moins hypothétiques que ceux qu'ils avaient naguère fait valoir sur laGalicie. Malheureusement dans les siècles précédents, l'Autriche, trop préoccupée des affaires de l'Occident, s'était montrée peu soucieuse de justifier son nom d'empire de l'Est et le rôle que la géographie lui imposait. Joseph II avait annoncé « qu'il serait le^ vengeur de l'humanité et qu'il purgerait la terre des barbares qui en avaient été si longtemps le fléau. » Mais il était mort avant d'avoir réalisé ce grand rêve; tandis que l'État autrichien était absorbé par ses luttes contre la Révolution française, l'influence de la Russie n'avait fait que grandir dans la péninsule, parmi ses congénères de race slave ou ses coreligionnaires du rite orthodoxe.

FRANÇOIS n ET METTERNICH. 459

Au début du dix-neuvième siècle, la nation serbe s'était soulevée, avait chassé les Turcs et constitué sur la frontière de la Hongrie une principauté indépendante (1804-1815). Les Grecs, concentrés dans Tancienne Hellade ou dispersés des rives de la mer Egée à celle du Danube, commençaient à rêver l'affranchissement de leur race. Mettemich et son maître ne se sentaient point de taille à reprendre les plans de Joseph II. Pour attaquer la Turquie, il eût fallu abandonner la tutelle qu'ils prétendaient exercer sur l'Europe. Ils étaient d's^illeurs habitués à traiter en ennemis tous les peuples qui osaient songer à leur indépendance. La grande difficulté était de soutenir le sultan sans blesser l'empereur Alexandre, imbu d'idées humanitaires et favorable à l'hellénisme. Au congrès de Laybach, Metternich avait fait tpus ses eiSbrts pour convaincre le tsar du danger qu'offrait la solidarité de tous les révolutionnaires européens.

La Gazette officielle deYienne (29 mars 1821) annonçait avec ostentation que l'empereur Alexandre n'approuvait en aucune façon les entreprises du prince Ypsilanti, qu'il avait rayé ce révolutionnaire des contrôles de l'armée russe, et qu'il faisait désavouer par son ambassadeur à Gonstantinople tous les mouvements ayant pour objet de troubler la paix de l'empire ottoman. Le cabinet de Vienne eut d'ailleurs bientôt l'occasion de prouver les sentiments qui l'animaient vis-à-vis de la Turquie et des Grecs. Ypsilanti, ayant passé sur le territoire de la Transylvanie, fut arrêté et jeté en prison; la plupart des boyars ses complices furent internés peu de temps après (août 1821). Cependant les rapports diplomatiques venaient d'être rompus entre la Russie et la Porte, qui accusait le cabinet de Saint-Pétersbourg de favoriser des rebelles. Metternich et son maître ne voyaient chez les Grecs que des sujets révoltés contre un souverain légitime ; mais, même chez les légitimistes les plus acharnés, la cause des Hellènes, grâce aux souvenirs de l'éducation classique, trouvait des champions enthousiastes. Beaucoup pensaient que l'Autriche pouvait, en prenant part à l'expulsion des Turcs, jouer le rôle glorieux

de libératrice des opprimés et créer une forte marine dans la Méditerranée.

Metternicli résistait à ces tendances, sans pouvoir alléguer publiquement le véritable, l'essentiel motif de sa politique : la crainte de la Russie. Il avoue quelque part que ce Tinsurrection grecque a été l'incident le plus désagréable de tout son ministère. » L'empereur Alexandre, avec son sentimentalisme naïf, avait pleine confiance dans l'alliance autrichienne; il pensait que les services qu'il avaient rendus à l'Autriche dans les affaires italiennes méritaient d'être payé de retour. Il fut cruellement froissé de sa déconvenue et se plaignit amèrement de l'ingratitude de son allié : «L'Autriche, disait une dépèche russe, est la puissance de laquelle la Russie avait le moins raison d'attendre ce qu'elle en reçoit. Rétabli en quelque sorte sur son trône, par les succès de l'empereur Alexandre et les efforts de l'armée russe, l'empereur François a retiré des avantages immenses de la magnanimité de son plus grand allié. » La politique équivoque à laquelle l'Autriche se réduisit ne lui rapporta ni honneur ni profit.

Metternich s'efforça avant tout d'établir une entente entre l'Autriche et l'Angleterre. Dans un voyage àHanovre (1821), il rencontra Castlereagh et s'assura sa coopération. L'Angleterre devait peser à Saint-Pétersbourg, TAutriche à Gonstantinople pour amener les esprits à la modération et assurer la paix. Alexandre parut d'abord céder à l'influence de Metternich. Les délégués grecs qui se présentèrent au congrès de Vérone ne furent point reçus. Les deux souverains se rencontrèrent à Lemberg (1823) et Metternich eut, v^rs le même époque, une entrevue avec Nesselrode. Malheureusement les succès constants des Hellènes gênaient singulièrement sa politique turcophile. D'autre part, Alexandre, malgré le prestige qu'exerçait sur lui le ministre autrichien, ne pouvait abandonner ni les intérê ts de la Russie , ni ses idées romantiques ou humanitaires . Une conférence se réunit à Saint-Pétersbourg (1824) dans le but d'amener la pacification de la Grèce. L'Autriche y prit part, mais sa diplomatie se réduisait à

traîner les choses en longueur, à retarder toute solution définitive. La mort d'Alexandre I«' (1*' décembre 1825) ne changea rien à la situation. Nicolas se montra disposé à traiter à l'amiable avec la Turquie la question des principautés danubiennes et la rectification des frontières. Grrâce à l'intervention autrichienne tout parut s'arranger, « Les espérances d'une faction ennemie du repos public sont déjouées, s'écriait la Gazette d'Augsbourg. Les princes doivent s'unir pour* écraser la révolution sous quelque forme qu'elle se manifeste : ils doivent renoncer à des avantages monçientanés et se tenir fermement au système de la Sainte-Alliance. Tout homme d'État qui abandonne cette voie est un ennemi du trône et des peuples. Le plus grand homme d'État du continent, celui dont les sages conseils ont depuis tant d'années assuré la paix de l'Europe, celui *qui est toujours resté égal à lui-même, que toute les attaques des ses ennemis n'ont pu faire sortir du droit chemin, a cette fois encore déjoué les espérances des libéraux ! » Au moment même où Metternich recevait ou se faisait décerner ces louanges et se croyait le maître do l'Europe, il était complètement joué par la Russie et l'Angleterre. Par un protocole signé àLondres, le4 avril 1826, ces deux puissances se réservaient de pacifier l'insurrection hellénique. L'Autriche était punie de son attitude ambiguë par les dommages qu'elle avait subis dans son commerce du Levant : les corsaires grecs s'attaquaient de préférence à ses vaisseaux marchands ; cent deux furent capturés dans la seule année 1826. Les Grecs avaient été reconnus par TAngleterre comme belligérants. Le cabinet de Vienne, sans aller aussi loin , fut obligé d'admettre qu'ils avaient le droit de capturer les bâtiments autrichiens qui portaient de la contrebande de guerre ; bientôt la France se joignit (6 juillet) au protocole de Londres.

La bataille de Navarin porta le dernier coup aux espérances du chancelier (1827). L'Europe faisait décidément cause commune avec les révolutionnaires. Enfin la guerre éclata définitivement entre la Russie et la Turquie (avril 1828). Ce fut à Vienne une immense terreur ; ou était

convaincu — G-entz récrivait à lord Stanhope — que le tsar pénétrerait jusqu'à Gonstantinople. L'Autriclie n'avait point de ressources financières, son armée comn^andée par des généraux vieillis dans la paix était incapable de tenir la campagne. La France montrait une attitude hostile. Charles X disait: « Si l'empereur Nicolas attaque l'Autriche, je me tiendrai en mesure et je me réglerai selon les circonstances ; mais si l'Autriche attaque, je ferai marcher immédiatement contre elle.» Heureusement la Russie rencontra entre le Danube et le Balkan plus de difficultés qu'on n'en avait prévues .La guerre dura deux années entières et se termina (15 septembre 1829) parle traité d'Andrinople qui reconnaissait l'indépendance de la Grèce, livrait les principautés danubiennes à l'influence de la Russie et laissait en ses mains les bouches et le commerce du Danube.

Affatreu de Pologne, d^l^alle, d'JJlem*site.

La défaite de la Porte était pour l'Autriche une véritable catastrophe.Le crédit du cabinet de Vienne était ébranlé; il avait perdu une partie de son influence en Europe; l'Angleterre et la Russie s'étaient décidément émancipées de sa tutelle. On commençait dans les cercles diplomatiques à blâmer ouvertement l'étroitesse de vue des hommes d'État viennois. Il suffisait qu'un souverain fût Padversaire déclaré des idées modernes pour s'assurer la faveur de François et de Metternich et du ministre : tels furent par exemple le duc Charles de Brunswick et don Miguel de Portugal. En 1821, quand la constitution avait été proclamée à Lisbonne, l'ambassadeur autrichien avait refusé d'illuminer. Une constitution, même sur ces rivages lointains de l'Océan, semblait un danger à François II. Od devine avec quelle terreur la nouvelle de la révolution de 1830 fut reçue à Vienne. Depuis longtemps on voyait avec inquiétude le régime parlementaire établi en France, et plus d'une fois les esprits avaient été troublés par les

échos affaiblis de notre éloquence parlementaire. Si l'Autriche avait eu de l'argent et des soldats, la guerre eût peut-être éclaté; mais il fallut faire contre fortune bon cœur et reconnaître le gouvernement de Louis-Philippe. Puis survinrent la révolution de Bruxelles et celle de Varsovie. L'Autriche était devenue indifférente aux destinées des Pays-Bas ; mais les événements de Pologne touchaient de fort près à ses intérêts; naguère, au congrès de Vienne, Metternich avait protesté contre la cession du grand-duché de Varsovie à la Russie. Les rancunes secrètes qu'on nourrissait contre les Russes depuis la [ campagne de Turquie étaient loin d'être apaisées ; la Galicie était agitée ; les Hongrois, épouvantés de l'agrandissement de la Russie, déclaraient l'avenir de leur nation compromis par le développement de l'État moscovite et réclamaient une intervention armée en faveur de la Pologne; les Slaves étaient émus par l'idée d'une lutte entre leurs congénères. Les Allemands mêmes, les uns par libéralisme, les autres par conviction religieuse, se montraient favorables à l'insurrection. La conduite du cabinet autrichien fut aussi équivoque dans l'affaire polonaise qu'elle avait été mesquine dans la question d'Orient. François concentra un corps d'armée sur la frontière galicienne pour empêcher les insurgés de passer sur le sol autrichien ; il interdit l'exportation des armes en Pologne (25 décembre 1830], mais il laissa son ministre résider à Varsovie tandis que la Prusse, plus correcte au point de vue diplomatique, retirait le sien. Il n'annonça point l'intention d'intervenir contre les insurgés, comme il avait fait en Italie et en Espagne; mais Gentz exprima dans la Gazette d'Augsbourg des sentiments d'une sympathie généreuse pour les rebelles. Dans les cercles politiques de Vienne, il fut un instant question de mettre un archiduc autrichien sur le trône de Pologne. Quand la lutte atteignit son apogée, Metternich offrit une médiation qui fut refusée par la Russie. Les affaires d'Italie réclamaient d'ailleurs une nouvelle intervention qui ne se fit pas attendre.

Aux premiers jçurs de février 1881, les habitants d#

Parme et de Modène s'étaient révoltés contre leurs souverains autrichiens : les Légations et les Marches avaient secoué la domination pontificale ; la situation financière de l'Autriche ne lui permettait pas de iaire la guerre. Au commencement de l'année 1830 le rapport de l'argent monnayé au papier qui était de 1 à 5, était descendu de 1 à 10. Cependant François II ne pouvait abandonner l'Italie; il craignait toujours que la Révolution ne s'étendit à la Lombardie et à la Yénétie ; ces riches provinces étaient la source la plus nette des revenus de la dynastie; elles fournissaient chaque année 57 à 58 millions. Les troupes autrichiennes entrèrent à Modène, à Parme et occupèrent les Légations bientôt abandonnées,sur les protestations de la France. Mais, l'année suivante, une nouvelle insurrection éclata dans les Légations : le gouvernement pontifical réclama le retour des Autrichiens. Cette fois la France répliqua par l'occupation d'Ancône. Metternich eut beau protester, déclarer que la France avait violé le droit des gens.

Ainsi l'Autriche faisait co^stamment fausse route, se cramponnant à l'Italie, qui la rejetait avec horreur, abandonnant la Pologne qui l'eût peut-être acceptée avec enthousiasme, si l'héritier des Jagellons de Bohème et de Hongrie avait su réveiller habilement les souvenirs historiques, s'adresser aux sentiments catholiques des Polonais et rappeler l'antique alliance des trois royaumes.

Il était difficile à la France de contrecarrer l'influence que le chancelier exerçait sur l'Allemagne. Mais la multiplicité des États et des souverains paralysait cette influence souvent illusoire. Plus d'une fois Metternich avait gémi sur la faiblesse des gouvernements qui se laissaient imposer des lois par les peuples révoltés, sur les erreurs des peuples qui se laissaient entraîner par l'exemple de la révolution de Juillet, « par l'imitation d'événements accomplis dans des États étrangers dont l'histoire et le génie sont différents de ceux do la patrie allemande. » Les souverains obligés à des concessions humiliantes réclamaient volontiers l'appui du puissant chancelier.

Me ttemich exerçait sur eux, par l'intermédiaire des ministres autrichiens, une véritable tutelle. « Pour le cabinet de Vienne, dit ingénieusement Springer, tous les États voisins sont comme une esplanade sur laquelle Tintérêt de la forteresse interdit de bâtir. » Des conférences analogues aux anciens congrès de Laybach ou de Troppau resserrèrent Talliance des trois cours du Nord. Le roi de Prusse et l'empereur Nicolas se rencontrèrent en Bohême avec François IL Un traité signé le 15 mars 1834 sanctionna Talliance , peut-être vaut-il mieux dire la complicité, des trois souverains. Aucun* réfugié politique ne devait trouver d'asile dans les trois États qui s'engageaient à se livrer mutuellement les proscrits. Les trois puissances prenaient aussi leurs précautions contre l'esprit de liberté qui soiifQait de la France. Au cas où le gouvernement français ne pourrait réussir à réprimer les complots révolutionnaires tramés sur son territoire contre des États étrangers, les trois empereurs se réservaient d'intervenir. Le duc de Broglie fît à cette déclaration une réplique sèche et digne à laquelle Metternich répondit assez piteusement. Si une guerre sérieuse avait dû éclater, l'Autriche aurait fait triste figure. La situation financière était déplorable et d'ailleurs, malgré tous les efforts de François et'de son ministre pour étouffer les manifestations de la vie intérieure des peuples, de graves problèmes se débattaient dans le sein même de l'empire.

L'Autriche avait chèrement payé la gloire d'être l'arbitre de l'Europe et la restauratrice de la légitimité. La patente de 1811 avait été une véritable banqueroute; l'émission de ^5 millions à'Anticipationscheine (bons d'anticipation) en 1813 n'avait point relevé le cours du papier autrichien. Stadion, appelé à réorganiser les finances, avait une tâche diificile. Les frais de l'expédition de 1815 furent couverts par un emprunt de 50 millions qui n'en rapporta guère que ^0 à l'État. Les impôts devinrent écrasants. L'Autriche avait reçu près de 50 millions de florins d'indemnité de guerre. Mais l'Angleterre réclamait le payement des subsides arriérés qu'elle avait avancés depuis le début des

UIST. DE L*AUTRICBE. 30

hostilités. De 1792 à 1814 la somme montait à 1 1 051 547 livres sterling. Il fallut un nouvel emprunt pour régler ce compte que les hommes d'Ëtat autrichiens auraient bien voulu oublier. Stadion élabora un plan de finances qui devait remédier à tous les maux. Il ne devait plus être émis de papier-monnaie à cours forcé. La Banque nationale autrichienne fut créée et chargée d'administrer un fonds d'amortissement constitué avec l'indemnité de guerre. Mais cet établissement ne réussit pas à imposer ses billets ; ils devinrent un objet d'agiotage. Il fallut recourir à d'autres expédients et contracter des nouvelles dettes pour payer les anciennes. C'est alors que se développèrent à Vienne les grandes maisons de banque qui font la loi aux capitaux européens, les Baring, les Labouchère et Parish et avant tout les Rothschild. Vienne, ainsi qu'on l'a fait justement remarquer, devint le centre de cette aristocratie financière qui administre comme un domaine l'ensemble de la dette publique européenne. D'ailleurs la Hongrie se prêtait difficilement à l'établissement d'un système rationnel d'impôts ; jusqu'en 1827 des lignes de douane subsistèrent entre les diverses provinces de la mo- ' narchie ; le système prohibitif paralysait l'essor de l'industrie. L'œuvre la plus importante du règne de François li au point de vue économique fut la fondation à Trieste du Lloyd autrichien qui devint une grande compagnie de navigation maritime.

Nous avons déjà dit quel régime de compression pesait sur tous les esprits : la police, une police inquisitoriale surveillait la vie des citoyens, la censure surveillait les manifestations de la pensée. La liberté de conscience était soumise à d'intolérables vexations ; l'enseignement public était livré au clergé ; il était toujours inierdit d'aller étudier dans les universités étrangères. Le gouvernement central persistait à ne point reconnaître aux diètes d'attributions politiques. Malgré tant d'obstacles, l'esprit public s'émancipait avec une irrésistible énergie.

La Hongrie de 1790 à 1815. — Développement de l'esprit public en Hongrie; la Diète de 1825; Szechenyi, Deak^ Kossuth. — Renaissance des peuples slaves; la Bohême; Kollar. — Les Slaves du sud; Ga ; le panslavisme.

Joseph 11 avait laissé la Hongrie dans un état de violente fermentation. Le comitat de Pesth proclamait la déchéance de la dynastie et d'autres la faisaient prévoir pour le cas où le nouveau souverain ne rendrait pas au pays ses libertés. Tout le monde était d'accord pour réclamer la convocation d'une Diète qui ferait enfin entendre les vœux si longtemps étouffés du pays ; le souffle révolutionnaire qui agitait la France avait passé sur les Magyars; mais, entre la France et la Hongrie, il y avait une différence notable et toute à l'avantage de notre pays : la révolution française se faisait au nom des idées d'égalité ; les Magyars, eux, chez qui la noblesse petite ou grande représentait seule l'élément politique, réclamaient sous le nom de libertés des privilèges qui, pour la plupart, étaient absolument contraires aux

idées de 1789: « Certains comitats déclaraient que ce n'étaient pas les paysans qui avaient à se plaindre des seigneurs, mais bien les seigneurs des paysans et qu'au lieu de faire des règlements pour adoucir le servage il fallait revenir aux anciennes rigueurs. D'autres érigeaient cette opinion en doctrine disant que la Providence avait voulu qu'il y eût des rois, des nobles et des serfs. » (Sayous.) Parmi les réformes récentes, une seule trouvait grâce aux yeux des Magyars, la tolérance accordée aux protestants. Pourquoi ? Parce que la petite noblesse était en grande partie protestante.

Cependant il se fondait un parti démocratique qui s'efforçait d'exciter les masses. C'est dans ces circonstances que Léopold II se décida à convoquer la Diète. Elle tint sa réunion préparatoire dans le château de Bude. « Jour béni, jour de résurrection, s'écrie le poète Baroti. J'entends la vieille langue, le vieux costume réjouit mes yeux. » — ce Nous le jurons, tant que fermentera dans nos veines le sang d'Attila, tant que le nom magyar n'aura pas disparu, ce jour restera béni dans notre mémoire », disait un autre poète, Peczely. Dans les deux chambres, la noblesse avait naturellement la majorité. Dès le début de la session, de graves récriminations se firent entendre. Certains orateurs accusèrent le roi de trahison. D'autres réclamaient pour la Hongrie une situation indépendante au point de vue des affaires extérieures, exigeaient l'envoi d'un ambassadeur magyar à Constantinople ; on demandait même que les régiments magyars fussent en temps de paix cantonnés sur le territoire national, et commandés uniquement par des officiers indigènes.

Léopold II s'appuyait sur la Pragmatique sanction, et refusait de reconnaître tout autre contrat entre lui et la Hongrie. Il finit par se faire couronner le 15 novembre 1790. Il fit plus, il rétablit le Palatin : la Diète désigna pour cette dignité son fils, le jeune archiduc Alexandre. Cette fonction évidemment n'était plus qu'un symbole; il était peu probable que le jeune prince de-

tendit bien énergiquement contre son père les droits du royaume. Néanmoins, ces diverses concessions survenant après le règne brutal de Joseph II, transportèrent les Magyares. « Ma belle patrie, chantait encore Peczely, tu possèdes un roi que t'envie l'univers entier. » Les lois que la Diète adopta résument bien les desiderata du pays : Le couronnement du souverain doit avoir lieu six mois au plus tard après son avènement. — La couronne de saint Etienne doit rester à Bude. — Le roi doit résider de temps en temps dans le pays. — Il ne peut s'occuper des affaires hongroises qu'avec des conseillers magyars. — Il ne peut appliquer en Hongrie les lois qui régissent ses autres Étals.-^ La Diète doit être convoquée au moins tous las trois ans; elle possède seule le pouvoir législatif et seule peut disposer de l'argent du pays ou lever des troupes. La Diète compléta ces importantes décisions par une loi sur la liberté de conscience plus libérale que celle de Joseph II.

Une question plus difficile à résoudre était celle de Tamélioration des classes inférieures (paysans, serfs, Serbes duBanat, citoyens desyilleslibres).Les nobles étaient peu disposés à se défaire de leurs privilèges, et c^était Léopold qui représentait contre eux Tesprit libéral. La Diète accorda aux paysans le droit de se déplacer, mais elle refusa l'abolition des punitions corporelles. Les bourgeois des villes étaient pour la plupart d'origine étrangère : tenus jusqu'alors en suspicion, ils s'inspiraient des principes français pour réclamer l'accès des emplois publics et une représentation sérieuse à la Diète. Le roi s'efforçait de concilier leurs intérêts avec ceux des nobles ; il protégeait également les Serbes et les autorisait à se réunir en congrès pour discuter les intérêts de leur race ; l'Église orthodoxe fut reconnue officiellement; une chancellerie serbe fut créée, malgré la réclamation de certains Magyars qui craignaient un démembrement du royaume. La mort frappa Léopold II à l'apogée de sa popularité.

Quand la France déclara la guerre à François II, l'aristocratie magyare se montra prête à soutenir son sou-

Terain ; elle ne demandait qu'à combattre les révolutionnaires et les démocrates des bords de la Seine. Couronné peu de jours après son avènement, François obtint de la Diète des hommes et del'argent. Mais,peuàpeu,\robscurantisme du souverain et de son ministre Thugut, lui fit perdre la popularité qui avait salué son début. La censure, l'espionnage, la persécution des protestants, persécution où des nationaux catholiques jouaient d'ailleurs eux-mêmes un rôle actif, irritèrent les Magyars.

La cour représentant l'esprit de réaction, les jacobins devinrent les représentants de l'esprit national. Les adhérents de la Révolution française se multipliaient dans le royaume; quelques-uns, notamment Martinovics, Hajnéczy, Laczkovics et Szentmariai, qui entreprenait de propager les doctrines françaises sous la forme d'un cathéchisme populaire, furent arrêtés ; on leur trouva de nombreux complices. Cinquante citoyens, prévenus du crime de haute trahison, furent enfermés dans la forteresse de Bude : le complot était difficile à prouver; mais les ouvrages des accusés attestaient des tendances hostiles à la royauté et à la noblesse ; l'un d'entre eux, Bacsany, avait traduit la Marseillaise. Ils furent arrêtés et emmené à Vienne pour être jugés. La Hongrie protesta et on les renvoya à Bude, où le procès fut conduit de façon à assurer leur perte. Cinq d'entre eux montèrent sur l'échafaud (20 mai 1795), d'autres furent enfermés dans la forteresse de Kûfstein, en Tirol. Beaucoup de publications furent brûlées par la main du bourreau, notamment la traduction de la Marseillaise. Parmi les captifs de Kûfstein se trouvait Bacsany : le traducteur de l'hymne révolutionnaire expia par neuf ans de prison son imprudence.

Les nobles magyars occupèrent d'importants commandéments dans l'armée autrichienne; la Diète de 1796 vota tout ce qui était nécessaire, 50 000 soldats, 20 000 bœufs, et 2400000 mesures de blé pour les nourrir. La Hongrie donnait d'ailleurs à l'Autriche quelques-uns de ses meilleurs généraux, Alvinzy, par exemple; les poètes encourageaient leurs compatriotes à le lutte, et comparaient

les combattants aux guerriers de Hunyady et d'Arpad. Â la paix de Gampo-Formio , la Hongrie avait dépensé plus de 100 000 hommes et 30 millions de florins.

Dans les campagnes suivantes, parmi les noms hongrois, l'histoire retient ceux de Kray, de Jacb, d'Ott, de Palfy, de Splenyi, de Haddik, d'Esterhazy.Les généraux hongrois se couvrirent de gloire ; mais leur pays appauvri d'hommes et d'argent, mal cultivé, était réduit à la plus affreuse misère. Les affaires extérieures avaient fait oublier les véritables intérêts du royaume; la Diète de 1796 ne s'était occupée que de subsides et de soldats.

La Diète de 1802 avait à remédier à une situation fort critique; il fallait avant tout réformer le régime douanier défavorable aux intérêts économiques du pays; mais une autre question préoccupait le gouvernement autrichien ; il demandait qu'en temps de paix l'armée gardât ses effectifs complets et réclamait un supplément d'un million de florins. Les troupes fournies par la Hongrie se décomposaient en deux éléments, les * régiments et V insurrection formée au moment même de la guerre par la cavalerie des nobles. Le gouvernement désirait fortifier l'armée régulière aux dépens de l'insurrection ; il voulait que l'assemblée se dessaisît pour l'avenir du droit de voter le contingent. Il échoua sur ce point, mais il finit par obtenir 6 000 recrues par an pendant la paix, 12 000 en temps de guerre, avec Tobligation de service pendant dix ans ; il obtînt également 2 millions pour le budget de la guerre. La Diète essaya, sans succès, de réclamer l'annexion de la Dalmatie à la Hongrie ; tous les débats qui portèrent sur les privilèges des nobles (droitsde chasse, impôt), montrèrent une fois de plus combien une aristocratie égoïste restait opiniâtrement attachée à ses privilèges , et peu accessible aux idées égalitaires que la France faisait alors rayonner sur l'Europe. Cet égoïsme des classes dirigeantes donnait beau jeu à la royauté pour le jour où elle voudrait faire échec à la noblesse en s'appuyant sur le peuple et la . bourgeoisie. Le gouvernement, tout en louvoyant avec la Diète, continuait vis-à-vis du royaume sa politique ger-

manisatrice ; il favorisait d'une subvention considérable le théâtre allemand de Pesth; de leur côté, les Hongrois élevaient un théâtre, ouvraient un musée national ; des poètes ardents, Gsokonay, Verseghy, Berszenyi, et surtout l'immortel Kisfaludy, assuraient l'avenir de la langue nationale que leur génie avait su plier aux formes les plus nobles de la poésie occidentale.

Après la Diète de 1802 l'événenïent le plus important fut la création du titre officiel de l'empire d'Autriche.

Malgré les assurances du souverain qui promettait de ne rien changer à la situation antérieure de ses divers États, les Hongrois se sentirent blessés de cette innovation : le prestige de leur royaume de saint Etienne était désormais subordonné à celui de l'empire. Toutefois la loyauté héréditaire l'emporta et quand Napoléon, après la capitulation d'Ulm, arriva aux portes de Vienne, la Diète ne marchanda point les sacrifices. Napoléon représentait en somme la révolution couronnée et l'aristocratie magyare affirmait devant son succès sa fidélité à la dynastie héréditaire. <x C'est ton vrai moment, ô Magyar, chantait le poète Berszenyi... Ton bras a une force de géant dans la bataille. Va, montre encore l'âme de Zrinyi : imite-le dans ce qui fut sa vraie gloire, dans la mort. » Cependant la Diète ne consentit pas à la levée en masse que réclamait le gouvernement; elle demanda de nouvelles concessions pour l'idiome national, notamment la faculté pour les comitats de correspondre en magyar avec le gouvernement central. Les frontières de la Hongrie furent bientôt ouvertes aux troupes françaises : Napoléon était à Vienne, l'armée d'Italie sur le Haab. Le Palatin Joseph ne crut pas devoir attirer sur le royaume le fléau d'une invasion. Il se retira à Buda-Pesth, envoya àMunkacz la sainte couronne et laissa à Pozony (Presbourg) le général Palffy avec ordre d'obtenir de l'ennemi la neutralité de la Hongrie. Davoust y consentit volontiers et se contenta d'occuper Presbourg, sans imposer aux habitants ni contributions ni réquisitions. En même temps Napoléon, ainsi que le prouve sa correspondance, faisait étudier les griefs que les Hongrois pou-

voient nourrir contre le gouvernement autrichien et tâchait d'en tirer bon parti.

La Diète de 1807 fut tout entière consacrée à l'étude de questions intérieures; le gouvernement s'efforça d'obtenir les ressources en vue des luttes futures. Il réclamait des levées régulières fixées une fois pour toutes et un impôt extraordinaire pour les besoins militaires. La chambre basse refusa des levées régulières et maintint pour la Hongrie le droit de ne donner des hommes que quand elle voulait, et autant qu'elle voulait. La chambre des magnats était plus conciliante dans la forme et plus disposée aux sacrifices pécuniaires. Elle accorda un sixième du revenu des nobles, des commerçants, des bourgeois, un pour cent de la valeur de tous les immeubles indistinctement. Sur la question des levées régulières, la lutte fut acharnée. La Diète ne voulait pas se défaire du droit de désigner le contin'gent; une fois voté par elle, il était ensuite réparti entre les villes et les comitats qui procédaient avec plus d'arbitraire que de régularité. Après de longues luttes, la Diète accorda douze mille conscrits et une somme de 20 000 florins destinée à encourager les engagements volontaires. A cette diète apparut pour la première fois le grand orateur Paul Nagy qui trouva de nobles accents pour réclamer en faveur de la langue et de l'indépendance nationale. Malgré les instances de la cour, elle maintint énergiquement la position autonome de la Hongrie dans l'intérieur de la monarchie.

Pour se concilier davantage les sympathies magyares, François II imagina de faire couronner reine la nouvelle impératrice Marie-Louise qu'il venait d'épouser en troisième noce. Cette cérémonie ne manque jamais d'exciter en Hongrie un enthousiasme dont profite la dynastie. D'autre part la guerre d'Espagne dans laquelle Napoléon avait fait si bon marché des peuples et des couronnes, excitait dans la noblesse hongroise une vive indignation.

Pendant la campagne de 1809 la Diète ajouta 20,000 conscrits aux 12,000 qu'elle avait votés précédemment et décréta l'insurrection. Les poètes Verseghy et Kisfaludy appelèrent

la nation au^ armes. Les grandes familles s'imposèrent des sacrifices énormes : le prince Esterhazy fournit deux cents chevaux, l'archevêque deEalocsa cent vingt. L'enthousiasme s'accrut encore quand le 1" mai 1809 l'impératrice reine et l'archiduc héritier, quittantVienne menacée,vinrent chercher asile au château impérial de Bude. Napoléon, qui se rendait mal compte du sentiment public en Hongrie, crut le moment venu de frapper un grand coup en détachant de l'Autriche le royaume de saint Etienne. Du quartier général de Schœnbrûnn il adressa aux Hongrois une proclamation qui fut immédiatement répandue dans tout le royaume. Ce document avait été traduit par le poète Bacsanyi qui, naguère, jeté dans la prison de Rûfstein, y avait rencontré Maret, ambassadeur de la République française, arrêté par les Autrichiens. Maret, devenu depuis ducde Bassano et ministre de Napoléon, retrouva à Vienne son ancien compagnon de captivité, qui l'aida sans doute à rédiger l'original et se chargea de la traduction.

« Hongrois, disait la proclamation, c'est l'empereur d'Autriche, et non le roi de Hongrie, qui m'a déclaré la guerre. Votre système constamment défensif et les mesures prises par votre dernière diète ont assez fait connaître que votre vœu élait pour le maintien de la paix. Le moment est venu de recouvrer votre indépendance. Je vous offre la paix, l'intégrité de votre territoire, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes, si vous jugez que l'intérêt des temps et les intérêts de vos concitoyens l'exigent. Je ne veux rien de vous ; je ne désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec l'Autriche a fait votre malheur. Votre sang a coulé pour elle dans des régions éloignées et vos intérêts les plus chers ont été constamment sacrifiés à ceux des États héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de son empire et vous n'étiez qu'une province toujours asservie à des passions qui vous étaient étrangères.

ce Vous avez des mœurs nationales, une langue nationale; vous vous vantez d'une illustre et ancienne origine : re-

prenez donc votre existence comme nation. Ayez un roi de votre choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu de vous, qui ne soit environné que de vos citoyens et de vos soldats. Hongrois, voilà ce que vous demande TEurope entière qui vous regarde, voilà ce que je vous demande avec elle. Une paix éternelle, des relations de commerce, une indépendance assurée, tel est le prix qui vous attend si vous voulez être dignes de vos ancêtres et de vous-mêmes. Vous ne repousserez pas ces offres libérales et généreuses, et vous ne voudrez pas prodiguer votre sang pour des princes faibles, toujours asservis à des ministres corrompus et vendus à T Angleterre.... Réunissez-vous en Diète nationale, dans les champs de Rakos, à la manière de vos aïeux, et faites- moi connaître vos résolutions. »

Ce document, malgré l'habileté incontestable avec laquelle il était rédigé, produisit peu d'impression en Hongrie. L'insurrection prit les armes et se concentra àRaab (Gyœr). Mal équipée, mal armée, elle se réunit dans un camp retranché sous le commandement de l'archiduc Jean. Mais la furie de la cavalerie hongroise se brisa contre les inégalités d'un sol marécageux et les décharges formidables de l'artillehe française; Gyœr succomba : les Autrichiens n'épargnèrent pas les railleries à ces beaux gentilshommes qui s'étaient laissé battre sur le sol même de la patrie. Après ce revers, la cour demanda encore à la Hongrie quarante mille hommes, bientôt fournis par des enrôlements volontaires; ils allèrent renforcer l'armée de l'archiduc Charles. Le royaume eut d'ailleurs à souffrir de réquisitions et d'excès militaires qui n'ont pas rendu populaire chez elle la mémoire de nos soldats. Le traité de Vienne détachait de la Hongrie quelquesportions de la Croatie. Les Magyars ressentirent vivement cette injure.

Ils n'avaient pas marchandé leur sang à l'Autriche ; mais ils refiïsèrent de se plier aux mesures déplorables que le gouvernement de Vienne crut devoir prendre pour remédier au mauvais état de ses finances : l'empereur, soutenu par son lieutenant, le Palatin Joseph, eut recours aux moyens violents. Les députés récalcitrants furent

appelés ad avdiendwm 'ùerbwm regium^ Tun d'entre eux, Joseph Desseflvy , exclus de la Diète. Il fallut céder à la force. En somme, TAutriche récompensait mal les Hongrois de leur fidélité.

Néanmoins la Hongrie fournit pour la campagne de 1813- 18 14 un nombreux et brave contingent. Il pritpart àlalutte, mais sans enthousiasme : cette fois les poètes et les pubUcistes ne célébrèrent ni le duel suprême contre le tyran de TEurope ni les victoires de l'armée autrichienne. « Nous sommes heureux, disait une adresse à François, des victoires de Votre Majesté; elles lui permettront de songer au bien de ses sujets ; jusqu'ici la crainte de l'ennemi rendait tous les vœux stériles. » La Hongrie avait combattu plutôt pour la dynastie que pour son indépendance :elle avait ajourné l'examen des questions touchant à ses intérêts essentiels : elle salua la paix avec joie, dans l'espérance que le souverain allait pouvoir enfin s'occuper de ses fidèles Hongrois. Cette illusion ne fut pas de longue durée.

HéTeloppement de l^esprlt publie en Hongrie % la Diète de «•fft; Smeehenyl, DealL, Mosnutb.

François II, depuis 1815, s'obstina à ne plus convoquer la Diète ; tandis que des poètes comme Rolczey, Alexandre et Charles Kisfaludy faisaient revivre, les vieilles gloires nationales, le gouvernement viennois s'efforçait d'étouffer par la censure le développement de l'esprit public. Mais, en l'absence de la Diète, il se heurtait à l'institution des comitats. Celui de Bars, par exemple, faisait entendre une noble protestation. «Nous ne mettons pas en doute, disaitil, que cette censure rigoureuse qui pèse sur notre littérature ne puisse paraître utile au gouvernement de Sa Majesté. L'ignorance des événements contemporains que nous devons à la censure rend peut-être plus facile l'exercice du pouvoir. Nous nous demandons seulement si des esprits virils peuvent supporter une telle compression. Quels sont

donc nos péchés ? Pourquoi ferme-t-on devant nous les sources de la civilisation? Pourquoi brise-t-on les liens de la société humaine? >

En présence d'un adversaire aussi tenace que l'aristocratie hongroise, la cour ne pouvait indéfiniment ajourner la convocation de la Diète. La chancellerie royale de Pesth se trouvait elle-même impuissante à gouverner sans le concours du pays légal, et l'archiduc Joseph, Palatin depuis de longues années, s'était laissé gagner aux idées magyares de self-gouvernement. Il fallait des troupes à l'Autriche pour l'occupation de l'Italie.

Le roi avait essayé de désarmer les Hongrois en flattant leur amour-propre. Après des manœuvres militaires, en 1820 il avait prononcé un discours où se trouvaient ces paroles désormais célèbres : « Totus mundus stultizat et, relictis antiquis suis legibus, constitutiones imaginarias quserit. Vos constitutionem a majorîbus acceptam illsesam habetis; amatis illam et ego illam amo et conservabo et adhœredes transmittam. » Mais cette déclaration avait eu peu de succès auprès des Magyars. Lescomitats refusaient de payer l'impôt et de fournir des soldats; en vain le souverain remplaçait les fo ispan (Obergespann) par des administrateurs royaux : les congrégations des comitats résistaient; tous les fonctionnaires donnaient leur démission.

La magistrature refusait d'instruire les procès de trahison qui lui étaient envoyés par le gouvernement de Vienne : il fallait, pour ainsi dire, retremper l'autorité royale dans le parlement national. La Diète de 1825-1829 marque une étape importante de l'histoire constitutionnelle de la Hongrie. Elle se réunit le 11 septembre 1825 à Pozony. Le discours du roi fut une sorte d'amende honorable ; il s'engageait de nouveau à observer la constitution et à la transmettre intacte à ses héritiers. Pour se concilier les esprits, il ne négligea pas une cérémonie qui a toujours exercé un grand prestige sur la Hongrie; il fit couronner reine sa quatrième femme, Charlotte de Bavière. Parmi les députés de la Diète actuelle on remarquait, à la chambre haute, Szechenyi, auquel ses compatriotes

478 CHAPITRE XXVÎ.

ont attaché depuis le surnom de grand Magyar , à la chambre basse, Paul Nagy, dont la fougueuse éloquence s'était signalée dans les (Ûètes antérieures et un jeune avocat du comitat de Zala, François Deak.Les délibérations furent bruyantes,et moins dociles peut-être que la cour n'avait espéré. Ce fut une série de récriminations contre les violences du gouvernement, les méfaits des administrateurs royaux, les atteintes portées à la liberté privée, le long ajournement de la représentation nationale. Ces gravcumirui furent soulevés avec l'éloquence verbeuse et dans le latin douteux qu'employaient alors les assemblées magyares. La dynastie eut à entendre de dures vérités; des orateurs violents proclamèrent que les Habsbourgs étaient les ennemis héréditaires de la Hongrie. Le roi fut obligé d'accorder satisfaction aux gravamina et de déclarer qu'il n'avait pas eu l'intention de violer la constitution. Les Hongrois réclamaient encore la réunion à leur royaume des territoires qui en faisaient partie en vertu du droit historique, la Dalmatie par exemple. Ces vœux ne furent pas écoutés. Les mesures financières de 1811 et de 181^ turent Tol^jet de débats orageux.

Un des résultats les plus importants de cette Diète futJ^ développement de la langue et de la littérature magyare* Szechenyi porta l'idiome national à la tribune; il souscrivit pour soixante mille florins à la fondation de l'Académie hongroise ; bientôt un théâtre national s'éleva à Pesth. Non moins habile écrivain qu'éloquent orateur, Szechenyi entreprit de révéler à ses compatriotes les vérités économiques; son livre sur le Crédit &t époque. Ce vieux monde de magnats s'ébranla au souffle des idées modern^A; les années qui suivirent 1830 sont marquées par des travaux importants ; la construction du pont de Pesth et du tunnel de Bude, la régularisation du cours de la Tisza.

François n, pour mieux se rattacher les Hongrois, fit de son vivant couronner son successeur l'archiduc Ferdinand. Après la révolution de Juillet, il avait besoin de disposeras toutes les forces de la Hongrie et il convoqua la Diète pour en obtenir de nouvelles levées. Vingt mille hommes furent

accordés ; mais ils ne devaient être levés que si la monarchie était directement attaquée. La Diète de 1833 eut à résoudre de graves questions ; cette fois il ne s'agissait plus seulement des rapports de l'aristocratie avec le souverain, des impôts ou de la constitution, mais bien de Pémancipation des classes agricoles et de la transformation économique du pays.

La noblesse hongroise, très-libérale pour la défense de ses intérêts, avait toujours montré un déplorable égoîsme dans ses rapports avec les paysans. Elle avait laissé beau jeu au gouvernement autrichien qui avait en maintes circonstances pris vis-à-vis des paysans un rôle tutélaire.Plus d'une fois de terribles jacqueries avaient ensanglanté les provinces. Ainsi, en 1831, Iprs du choléra, les paysans du comitut de Saros avaient massacré des seigneurs, accusés d'avoir empoisonné des fontaines. L'empereur' invita la Diète à discuter un projet de réforme agraire, dont il avait lui-même présenté les bases; la chambre des magnats était rebelle aux concessions libérales; la chambre basse dépassait le programme du souverain. Les discussions se prolongèrent ; la noblesse hongroise n'était nullement disposée à faire sa nuit du 4 août. A la chambre basse, Deak, Balogh, Kolczey firent entendre d'éloquentes paroles sur la liberté et la dignité humaine. Deux années de discussions aboutirent aux réformes suivantes : désormais les paysans n'étaient plus à la merci de la juridiction du seigneur, à la foià juge et partie ; ils ne pouvaient plus être arrêtés par son ordre ; ils avaient le droit de quitter leurs terres en vendant leur usufruit, et d'acquérir la propriété complète par un arrangement avec le seigneur, sans rompre toutefois le lien féodal. Enfin ils n'avaient plus à supporter les frais de la Diète qu'ils avaient été seuls à payer jusqu'alors. C'était là un premier pas vers l'égalité de l'impôt , égalité à laquelle le vieil esprit magyar répugnait profondément. Ce fut, par exemple, un grand événement, quand Szechenyi obtint que sur le nouveau pont de Bude-Pesth,tous, nobles et roturiers payeraient également le péage. Le grand juge du royaume, Gziraki, jura en versant des larmes que jamais

il ne franchirait ce pont égalitaire qui symbolisait, poar lui, la ruine de l'antique constitution nationale.

La Diète de 1833 fit définitivement entrer la langue magyare dans la Tie parlementaire : la chambre basse obligea la chambre haute à correspondre avec elle dans cet idiome. Un jeune avocat, Louis Kossuth, rédigea en langue hongroise une Gazette de la Diète. Cet organe, distribué clandestinement pour échapper à la censure royale, colporté en dépit de la poste par les fonctionnaires des comitats, intéressa le pays tout entier aux débats parlementaires et fit pénétrer jusqu'aux frontières les plus reculées les conflits politiques dont Presbourg était le centre et le foyer. Quelques-uns de ces débats avaient eu pour objet les affaires de Pologne ; la révolution de Varsovie avait échoué ; mais elle avait excité en Hongrie de nombreuses sympathies ; un certain nombre d'émigrés polonais retirés en France s'efforçaient de gagner à leur cause l'intervention de l'assemblée hongroise : des discours enflammés furent prononcés à la tribune ; un orateur alla jusqu'à reprocher au gouvernement d'avoir employé les soldats de la Hongrie à l'oppression des patriotes italiens. Il fallait tout le tact et toute la popularité du palatin Joseph pour prévenir un incident diplomatique. La révolution de Varsovie en 1830 prépara dans une certaine mesure celle de Pesth en 1848.

Iftenataflanee de« peuple* slaves; 1* Bohême ; Rollar.

Assurément, pendant les années qui s'écoulèrent de 1825 à 1835, les autres pays de Tempire ne présentent pas à l'historien un spectacle aussi intéressant que la Hongrie, avec ses institutions parlementaires et provinciales, sa tribune éloquente, ses conflits perpétuels d'idées rétrogades et libérales. Mais la vie des peuples n'est pas tout entière dans ses manifestations officielles; elle se concentre parfois dans le développement des sentiments intimes qui se traduisent par des explosions soudaines. Pour les Slaves d'Autriche, les trente premières années du dix-neuvième

siècle n'ont pas été moins fécondes que pour les Magyars. Les phénomènes d'ordre purement moral qui se sont produits chez eux méritent une sérieuse attention.

Léopold II avait convoqué dès son avènement la diète de Bohême : elle lui remit un long mémorandum où elle exposait ses griefs et réclamait le rappel de toutes les mesures prises sous les deux règnes précédents et portant atteinte aux droits du royaume c t aux institutions ecclésiastiques.

Les États réclamèrent le droit de prendre part à la législation qui leur avait été enlevé en 1627 par la nouvelle constitution de Ferdinand II ; Léopold fit quelques concessions de détail, mais aucune qui pût affaiblir l'autorité du pouvoir central : il refusa de modifier en quoi que ce soit 1 état de choses antérieur à l'année 1765, — où Joseph II avait été associé au gouvernement. — La diète reconquit seulement le droit d'accorder l'impôt, de le faire percevoir, et de discuter toutes les lois proposées par le souverain ; le comité permanent fut aussi rétabli, mais avec des pouvoirs fort restreints : la couronne de saint Vacslav fut renvoyée à Prague, et l'empereur rendit hommage aux traditions Historiques en se faisant couronner. Ses successeurs François I*' et Ferdinand II ont imité cet exemple. Le souverain actuel est, avec Joseph II, lo seul roi qui ait rompu avec cette coutume séculair:!.

Les efforts delà diète pour reconquérir fgs prérogatives n'étaient que de faibles symptômes du mouvement intellectuel qui, depuis la fin du dix-huitième siècle, préparait la rena7S8ance de la Bohème.

Dès le dix- septième siècle, des voix isolées s'étaient élevées — même parmi les jésuites — pour protester contre la persécution dont la langue et la nationalité tchèques étaient l'objet. L'un d'entre eux Balbin, écrivit un curieux travail : Dissertatio apologetica litiguœ slovenicœ. Il signalait les périls de son peuple, menacé de disparaître, comme naguère les Slaves de l'Elbe engloutis par l'ccéan germanique : a Saint Vacslav, patron de la Bohême, s'écriait-il, ne nous laisse pas périr, nous et nos descendants. Rends aux Tchèques leur antique gloire. Si nous périssons, tu

BIST. DE lUUTRICHS. 51

attendras en vain des étrangers les honneurs que la terre bohème t'a rendus depuis tant de siècles ! » La Dissertatio apologetica restée inédite lut publiée par Térudit Pelcel en 1775, à la veille de Tavénement de Joseph Il.Un an auparavant, l'un des rares représentants de l'aristocratie indigène, le comte Kinski, avait réclamé,' dans une brochure allemande, le maintien et le développement de la langue nationale. Des historiens consciencieux, Pelcel, Dobner, Prochazka, se mirent à étudier les origines de la Bohême. La Société royale des sciences fut fondée à Prague en 1784. L'étude des origines ramenait fatalement les érudits sur le terrain slave : l'archéologie conduisait à des recherches philologiques, et il n'était plus possible de dédaigner un idiome dont on découvrait à la fois Iq curieux génie, la riche littérature, la parenté avec cette famille de langues slaves qui s'étend de l'Adriatique à l'Océan Glacial. En 1793, une chaire de langue tchèque fut créée à cette même université de Prague où Joseph II avait introduit la langue allemande. Le grand linguiste Dobrovsky (1753-1829), par ses voyages, par ses travaux, jeta les bases de la philologie slave comparée. Ses précurseurs avaient pour ainsi dire traité le tchèque comme une langue morte: de jeunes poètes lui donnèrent la vie qui semblait lui manquer et en firent l'organe de leurs aspirations patriotiques. En 1818, grâce aux comtes Stemberg, le musée tchèque fut fondé à Prague, et ses précieuses collections excitèrent une sympathique curiosité.

On fouilla les archives et les bibliothèques : la découverte de poésies du moyen âge, comme le Jugement de Liboucha et le Manuscrit de Kralove-Dvor, fut accueillie avec un véritable enthousiasme *. On a contesté l'authenticité de ces poèmes; il n'y a pas lieu de la discuter ici ; ce qu'il y a de certain, c'est que, vrais ou faux ils exercèrent une irrésistible influence et qu'ils répondaient admirablement aux sentiments publics de l'époque * : « Il

* Voir L. Léger, Chants héroïques etchanssons populaires desSla' ves de Bohême.

serait honteux à nous de chercher le droit chez les Allemands ! disait le Jugement de Lihoucha; chez nous le droit est déterminé par les Jois que nos pères apportèrent jadis en ces contrées. 3> — « L'étranger est entré par force dans notre héritage, et il nous commande dans une langue étrangère et ce qu'il fait du matin au soir dans la terre étrangère, il force nos femmes et nos enfants à le faire, disait le manuscrit de Kralove-Dvor. » Assurément, s'il y a eu falsification ou faux, le faussaire était un homme de génie, et si la science impartiale le condamne, le patriotisme tchèque lui doit des remerciements. Dès lors chaque année vit paraître une œuvre nouvelle, et le progrès de la nation ressuscitée dépassa les espérances de ceux-là même qui l'avaient provoqué.

La Bohême comprit qu'à elle seule elle était trop faible pour tenir tête à la fois à l'Autriche et à l'Allemagne ; mais à la solidarité allemande elle pouvait opposer la solidarité slave ; l'idiome tchèque n'était parlé que par cinq ou six millions d'hommes , mais il pouvait invoquer sa parenté avec les idiomes congénères, avec le russe, le polonais, le croato-serbe. La solidarité , la mutualité slave (SlovanskaVzajemnost) devint un mot d'ordre et décupla les forces des penseurs : elle fut célébrée par le poëte Kollar dans une brochure fameuse et dans le grand poëme qu'il a consacré à sa race sous ce titre : Slavy dcera^ la Fille de Slava ou la Fille de la Gloire (1824). « Après être nés à une vie nouvelle, chantait Kollar, nous sommes entrés dans un grand désert que le ciel n'a pas encore fécondé ; les peuples romans et germaniques marchent dan une voie frayée, et nous les suivons d'un pas lent et tardif: mais nous sommes un peuple jeune, nous savons ce que les autres ont fait : les autres ignorent ce que nous devons être dans les annales de l'humanité. Nous ne voulons pas une victoire qui tombe du ciel sans sueur et sans travail. » Ailleurs, il évoquait le souvenir de la tragique destinée des Slaves de l'Elbe : — : «Elle est là ; je la vois à travers mes larmes, cette vaste terre, jadis le berceau et maintenant le cercueil d'une grande nation.... Depuis les sources de

TElbe jusqu'à la Baltique, une langue généreuse et grande retentissait. Comment et pourquoi ne Tentend-on plus sur cette terre? Honte à toi, Allemand jaloux et cupide. Tu as fait verser des flots de notre sang, et tu continues à vomir des flots de calomnie, espérant y noyer tous nos souvenirs. Celui-là seul qui est digne de la liberté sait respecter toutes les libertés. Celui qui met des esclaves aux fers est lui-même un esclave. »

Ailleurs il faisait honte à la Bohême de s'être laissé envahir et coloniser par les Allemands. « Quelle est donc cette jeune et belle fille qui court dans les champs ? Elle doit être bien pauvre pour porter une robe rapiécée de diverses étoff'es. C'est notre Bohême bigarrée de colons étrangers. » Enfin il conviait tous les Slaves à une alliance définitive : « Plus de discordes entre vous ! Russes, Serbes, Tchèques, Polonais, unissez-vous: libre à d'autres nations d'élever leur trône sur un sol friable et uni ; vous, frères, vous élèverez votre arche sur les ruines séculaires d'un passé douloureux. De l'Athos à la Poméranie, des champs de la Silésie à la plaine de Kosovo, de Constantinople au Volga, partout où l'on entend le langage slave, réjouissons-nous, embrassons-nous heureux dans notre immense patrie, la Slavie. Croyez-moi, frères, nous avons tout ce qui assure la durée d'un grand peuple. Des continents et des mers s'étendent sous nos pieds ; l'or, l'argent, des bras habiles et vigoureux, une langue riche et puissante, nous possédons tout, excepté la concorde et la liberté. » El poursuivant sans relâche ce rêve d'unité, il esquissait l'image grandiose de la Slavie : « Je l'ai dit cent fois, je vous le crie aujourd'hui, ô Slaves dispersés : « Soyons un ensemble, et non pas des groupes isolés, soyons tout ou rien. Ah! me suis-je dit plus d'une fois quand mon esprit chancelait, si nos peuples slaves étaient de l'or, de l'argent, du cuivre, je les fondrais en une seule statue. De la Russie je ferais les mains, des Polonais le buste, des Tchèques les bras et la tête, et des Serbes les pieds. Les tribus secondaires, les Wendes, la Lusace, les Silésiens, les Croates, les Slovaques, seraient les vêtements

et les armes. L'Europe s'agenouillerait devant cette idole dont la tête dépasserait les nuages, dont les pas franchiraient le monde. »

A côté de KoUar se groupait toute une école de poëtes patriotes, Celakovsky, auteur des Échos russes et de la Rose à cent feuilles^ Hanka, Vocel ; le Slovaque Safaf ik écrivait le grand ouvrage, des ^n%m7és slaves (1837) ; le Morave Palacky, nommé historiographe du royaume de Bohême, commençait l'histoire de sa patrie d'adoption, Tune des œuvres les plus remarquables de notre temps, et dont le complet achèvement n'a pas demandé moins d'un demi-siècle. Grâce aux talents et au patriotisme de cette élite, la Bohême avait non-seulement retrouvé la conscience de sa nationalité, mais encore elle s'était mise à la tête des peuples slaves de l'empire. Les Slaves du Midi ne tardèrent pas à suivre son exemple,

I^e* M»Te« eu Sud 9 Koala €Si9k^ % le PAnslATlsme*

On a vu plus haut en quels termes le Slovène Vodnik avait, lors de l'occupation française, salué le réveil de rillyrie. Son illusion ne fut pas de longue durée. Ce fut la Croatie qui donna le signal du véritable réveil. Ce pays avait été profondément remué par la révolution de Serbie; * les travaux des premiers littérateurs de la nouvelle principauté, les Karadjitch et les Obradovitch y avaient trouvé un écho sympathique.

En 1826, une société de littérature serbe (matitsa) avait été fondée par les Serbes de la Hongrie. La capitale de la Croatie, Zagreb (Agram), s'émut à son tour. Jusqu'alors, la diversité des dialectes provinciaux avait été un obstacle A l'unité de la littérature. Un publiciste éminent, Louis Gaj, entreprit de réunir en un tout harmonieux les forces dispersées de l'illyrie. Il commença par publier deux journaux intitulés, l'un la Gazette croate, l'autre ÏAu~ rore croate, slavonne et dalmate (1835). Il avait pris cette fière épigraphe : « Un peuple sans nationalité est un corps

sans os.» Il proposa ensuite de substituer aux dénominations locales des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Dalmates, la dénomination commune d'IUyriens que Napoléon avait remise en vigueur. L'stnnée suivante, il donna à ses deux journaux le titre à' Aur^ore ai de Gazette Illy vienne. « L'Europe, disait-il en un poétique langage, s'appuie sur une lyre triangulaire. Cette lyre, c'est l'Illyrie. Elle s'étend de Villach à Varna, à Scutari ; les cordes de cette lyre sont la Carinthie, Gorica, l'Istrie , la Carniole, la Styrie, la Croatie, la Slavonie, la Dalmatie, Raguse, la Bosnie, le Monténégro, l'Herzégovine, la Serbie, la Bulgarie, la Hongrie méridionale. Elles ne sont pas d'accord entre elles; nous voulons les faire résonner harmonieusement.» L'illyrisme, accueilli à ses débuts avec enthousiasme, rencontra bientôt une violente opposition, d'abord chez les Hongrois, peu soucieux de voir les Slaves échapper à leur hégémonie, ensuite chez les Serbes, qui craignaient devoir leurs traditions et leurs espérances absorbées par les Croates. Il se transforma peu à peu. Son nom même a disparu aujourd'hui; mais il est resté aux Slaves méridionaux un sentiment sérieux de leur solidarité littéraire. L'illyrisme n'en avait pas moins donné une impulsion féconde aux esprits: on se mit à étudier et les monuments de l'ancienne Raguse et les jeunes productions de la muse serbe ; on vit apparaître une école poétique, nioins brillante peut-être que celle de Prague, mais non moins patriote. Stanko Vraz, Prerado\ic en sont les représentants les plus remarquables. Chez les Slovènes, le mouvement littéraire suivit celui de leurs voisins les Croates : les poètes Presern, Koseski furent les dignes successeurs de Vodnik; Bleiweis fonda à Ljublanja le journalisme politique.

Ainsi, aux deux extrémités de l'empire, les peuples slaves se réveillaient et, prêts à lutter ici contre les Magyars, là contre les Allemands^ réclamaient leur place au soleil. Séparés par les circonstances historiques et par leur situation géographique, ils acquéraient la conscience de leur solidarité, et ils y puisaient la force morale nécessaire pour les luttes qu'ils allaient avoir à soutenir.

On parle souvent en Occident da panslavisme; on se représente volontiers les Russes comme sans cesse occupés à travailler les Slaves par le moyen d'émissaires politiques ou littéraires. C'est là un point de vue absolument faux ; les peuples slaves ont suivi avec un intérêt bien naturel les agrandissements et les progrès de U Russie. Réduits à une existence précaire, ils ont espéré quelquefois que le grand État du Nord ne resterait pas indifférent à leurs destinées; ils se sont réjouis de sa gloire, qui les Cunsolait pour ainsi dire de leurs misères. Faibles et isolés, ils ont trouvé un motif d^espérancc dans le souvenir de l'unité primitive, ou dans le rêve de la destinée future de leur race. Ces sentiments ne datent pas de notre siècle ; ils ont été exprimés depuis longtemps par des Slaves de toutes les nations. Dès le dix-septième siècle, le prêtre croate Kri^anic s'était fait l'interprète des misères de sa race et était allé solliciter pour elle la protection du tsar Alexis Mikhaïlovitch : «Les Slaves de la Baltique, de la Pologne, de la Silésie, de la Bohême et de la Moravie, disait-il dans un curieux travail, sont tombés dans un honteux servage ; il§ se sont germanisés de telle sorte qu'ils ne sont aujourd'hui ni Slaves ni Allemands. Les peuples du Danube ont déjà perdu leur langue ; i) n'y a plus de souverain slave qu'en Russie. C'est donc toi, ô grand tsar, qui dois veiller sur les peuples slaves, et, comme un bon père, prendre soin de tes enfants dispersés.... Toi seul, 6 tsar, tu as été dohné de Dieu pour venir au secours des Slaves du Danube , des Polonais, des Tchèques, pour leur faire comprendre l'oppression et l'humiliation qui les accablent; toi seul peux leur apprendre à venger leur nation, à secouer le joug allemand qui pèse sur eux. Les Slaves du Danube ne peuvent rien par eux-mêmes; il leur faut une force extérieure pour qu'ils puissent se remettre sur pied et compter encore dans le nombre des nations. »

Bien d'autres Slaves, poètes ou grammairiens, avaient exalté avant ou après Krièanic la grandeur et l'unité de leur race. Les Illyriens de Zagreb, les Tchèques de

Prague reprirent leur tradition; leurs adversaires allemands ou magyars affectèrent de croire que ce mouvement n'était pas spontané, qu'il était dû à des influences étrangères: c'est pure calomnie. Le mouvement slave, dont nous venons ae retracer les phases principales, a été absolument original, et les Russes, loin d'y avoir contribué, sont restés longtemps sans en ressentir le contre-coup. Ce que les peuples slaves souhaitaient avant tout, ce qu'ils rêvent encore aujourd'hui, c'est d'arriver au complet épanouissement de la vie nationale, à la reconnaissance de leurs droits historiques ; s'ils invoquent la grandeur de leur race, c'est uniquement pour opposer une force morale aux convoitises de leurs adversaires ; ils ne songent nullement à se jeler dans les bras de la Russie ; le désespoir seul pourrait les réduire à cette extrémité '.

* Voir L. Léger, Le Monde Slave, p. 297-338, et Études Slaves^ passim.

FERDIN4?ID IV t L'AUTRICHE A LA TEILLE BE LA

La staalsconferenz. — Affaires de Pologne; occupation de Cracovie; les massacres de Galicie (1846). — Progrès de Tesprit public; la diète de Bohême; HaTlicek. — L'esprit public en Hongrie ; les Magyars et le slavisme. — Les peuples de la Hongrie. — L'esprit public à Vienne.

Mm tiUukimeonierenm*

François mourut le 2 mars 1835. Il fut regretté des Viennois que le souvenir de tant de rudes épreuves et la bonhomie du souverain avaient attachés à sa personne. Dans les provinces, le bruit courait qu'il avait acquis une fortune gigantesque et qu'il la laissait à ses sujets. Le peuple attendit avec impatience l'ouverture de son testament. On y trouva les lignes suivantes qui méritent d'être reproduites ici : « Je lègue mon amour à mes sujets. J'espère que je pourrai prier le Seigneur pour eux; je leur demande de montrer à mon héritier légitime la fidélité et le dévouement dont ils ont fait preuve à mon égard. Je remercie tous les fonctionnaires qui m'ont bien servi. » Louis XIV n'eût point parlé un autre langage. Le successeur de François II, Ferdinand IV, était peu propre à recueillir le lourd héritage de la monarchie. D'une constitution délicate, sujet à des attaques d'épilepsie, il était à peu près incapable de gouverner par lui-même. Même dans ses intervalles de santé, il n'avait ni l'esprit lucide, ni la volonté ferme : la signature royale était pour lui une véritable

fatigue. Metternich garda toute son influence : au dire de ses partisans, François II l'avait recommandé à son fils comme le meilleur des ministres. « Ne touche en rien aux bases de l'édifice politique, ne change rien : aie pleine confiance au prince de Metternich, mon meilleur ami et mon plus fidèle serviteur. N'entreprends rien sans lui. » Cependant Metternich ne pouvait gouverner à la place du véritable souverain. Il fallut organiser une sorte de régence. Pendant un séjour àTeplitz (19 septembre 1835), le tsar Nicolas recommanda vivement cette mesure. Les personnages suivants firent partie du conseil de régence: Clam Martini tz, aide de camp général de l'empereur et chef de la section militaire du conseil d'État, Metternich, ministre des affaires étrangères, Kolovrat, les archiducs Louis et François-Charles ; leur réunion constitua la stoatsconferenz qui fut le véritable organe du pouvoir exécutif. Son rôle ne fut jamais bien déterminé ; instituée pour gouverner, jusqu'au moment où le souverain serait rendu à la santé, elle eut toujours un caractère provisoire ; elle exerça de fait le pouvoir jusqu'à l'époque de son abdication. On a reproché à ce gouvernement un grand défaut d'unité et une rare inintelligence des aspirations réelles des peuples autrichiens. C'est à cette camarilla qu'il faut attribuer la responsabilité de la plupart des fautes commises à cette époque.

Quelques mesures libérales signalèrent pourtant le début du règne. Une amnistie pour les criminels politiques suivit l'avènement de Ferdinand IV. Un consulat fut établi en Serbie, bien que la jeune principauté dût son existence à une insurrection contre le pouvoir légitime. Un traité de navigation fut conclu avec la Grèce qui était dans la même situation : les relations diplomatiques furent reprises avec le Portugal. Toutefois en Espagne le cabinet de Vienne soutint les Carlistes contre les Christinos, et leur offrit avec son appui moral quelques maigres subsides. L'alliance des trois puissances du nord existait toujours ; la conduite de l'Autriche dans les affaires de Pologne suffirait à l'attester,

AfTaire* de Pologne ; oeeapatloit de Craeovle) le* massacretf

de «Aliele (194«).

La ville de Cracovie avait été constituée par les traités de 1815 en république indépendante; elle était devenue pour les patriotes polonais un foyer de conspirations, également suspect aux trois puissances copartageantes. En 1831 , les Russes avaient occupé le sol de la république pour enlever aux insurgés une de leurs principales bases d'opérations et de ravitaillement. Us avaient dû l'évacuer sur les représentations de l'Autriche : mais la ville restait un centre d'agitation et accueillait les réfugiés de la révolution polonaise ; les trois puissances réclamèrent l'expulsion de tous les individus qui avaient pris part à la révolution de 1830; en 1836, elles décidèrent d'occuper Cracovie. Cette fois ce fut FAutriclie qui se chargea de faire la police de la république, malgré les protestations vainement renouvelées à l'Angleterre et à la France. C'était un premier pas vers l'occupation définitive.

D'autre part, la Galicie était peu à peu envahie par les idées de résurrection patriotique, d^ revanche nationale que l'émigration propageait. Il était difficile de s'opposer de front à ce mouvement généreux qui excitait les sympathies de l'Europe libérale. Mais l'Autriche pouvait — par une tactique analogue à celle qui fut souvent suivie en Hongrie — trouver dans la constitution de la société polonaise le moyen de paralyser les éléments révolutionnaires. Plus dure peut-être que l'aristocratie magyare, la szlachta polonaise avait, par la façon dont elle traitait ses paysans, suscité des haines formidables dont il était facile de profiter, grâce surtout à l'ignorance dans laquelle avaient été maintenues les classes inférieilires. Le gouvernement avait eu soin d'alimenter ces haineè ; il s'était opposé aux réformes agraires, il avait imposé aux nobles le rôle d'agents du recrutement et de collecteurs d'impôts; il donnait à ses fonctionnaires le rôle tutélaire de redresseurs d'abus.

D'autre part, il ne faut pas oublier (jue, dans la plus grande partie de la Galicie, le paysan n'est pas polonais. Les Ruthènes constituent dans la partie orientale de cette province la majorité delà population. Ils avaient plus encore que les paysans polonais eu à souffrir des magnats galiciens. Attachés à l'église grecque unie^ ils avaient eu plus d'une fois à gémir du fanatisme de leurs maîtres qui leur faisaient payer un droit pour prier dans leurs églises, ou affermaient ces églises à des juifs. Le gouverneur de la Gralicie, Stadion, connaissait leurs griefs et en avait pris bonne note.

La noblesse polonaise elle-même ne pouvait ignorer les revendications qui se préparaient. Dans la diète, fort peu libre, qui se réunissait de temps en temps à Lemberg (Lwow), elle avait demandé à s'occuper du sort des paysans (1843), Mais le gouvernement autrichien se souciait peu de régler des conflits qui lui permettaient d'appliquer la maxime : divide ut imper es.

Cependant une insurrection polonaise se préparait en Galicie et dans le duché de Poznan. Le 28 février 1846, sur l'annonce d'un complot dont Gracovie était le centre, le général autrichien Gollin occupa cette ville avec environ mille hommes et trois canons. Pendant deux jours la ville sembla tranquille; mais le 21, en présence d'un mouvement révolutionnaire, le sénat et les autorités de la république déposèrent leurs pouvoirs, les troupes autrichiennes furent attaquées par les Polonais et durent battre en retraite. Le colonel Benedek accourut de Lemberg et, avec le secours des paysans, battit le comité révolutionnaire de Gracovie qui fut réoccupée le 2 mars. Benedek, le « faucon de la Vistule », commençait ainsi une carrière qui devait aller échouer à Sadova. Le succès éphémère des Cracoviens avait jeté la terreur à Vienne ; la police multiplia les arrestations dans tout l'empire et spécialement en Galicie. Ces mesures firent échouer l'insurrection qui sans doute eût promptement gagné la Pologne russe. Les paysans étaient peu disposés à marcher avec leurs seigneurs, et les dénonçaient à l'autorité ou les livraient eux-mêmes. Une

véritable jacquerie éclata. Le meurtre, le pillage, Tincendie, sévirent dans le cercle de Tarnow. On a prétendu que le gouvernement autrichien avait encouragé les meurtres par des primes ; les employés de l'octroi et du fisc faisaient partie des bandes : les paysans déclaraient qu'ils pillaient et massacraient par ordre de l'empereur. Un haut personnage, Ferdinand d'Esté, avait répondu à la femme d'un Polonais qu'on venait d'assassiner « que la mort de son mari était une méprise, que c'était son frère qui était désigné ». C'est alors que le poëte Ujejski lança l'hymne qui est encore classique en Pologne : Zdymempozarow.«AyQC la fumée des incendies, avec la vapeur du sang de nos frères, vers toi Seigneur monte ce chant : c'est une plainte terrible, c'est un gémissement suprême. De telles prières peuvent faire blanchir les cheveux : la couronne d'épines s'est enfoncée sur notre tête. 0 Seigneur ! Seigneur ! à la honte du monde, quelle histoire nous a apportée le temps! Le fils a tué sa mère, le frère a tué son frère, 11 y a parmi nous beaucoup de Gaïns. Mais, ô Seigneur, ils sont innocents. D'autres démons agissaient en eux. Oh ! punis la main et non le glaive aveugle. »

Les paysans étaient convaincus que l'empereur, pour récompenser leur dévouement, les dispenserait désormais de toutes leurs obligations envers leurs seigneurs. La patente du 13 avril ne réalisa qu'à demi leurs espérances. Elle supprima les corvées de charroi, les corvées pendant la moisson, et autorisa les paysans à porter directement leurs griefs devant les capitaines des cercles. Les nobles protestèrent vainement contre ces décisions prises sans qu'ils eussent même été consultés.

Cependant la ville de Cracovie était restée aux mains des Autrichiens. On avait représenté l'occupation aux puissances étrangères, comme une mesure purement militaire et transitoire; les troupes autrichiennes n'étaient là, disait-on, que pour favoriser l'établissement d'un gouvernement régulier dans la petite république. Bientôt, avec le consentement de la Prusse et de la Russie, l'occupation devint définitive.Les fonctionnaires des districts où lajac-

querie avait sévi avec le plus d'énergie reçurent de Favancement. Dans leur désespoir, quelques Polonais songèren; à se jeter dans les bras du panslavisme, ainsi que le prouve une curieuse brochure : la Lettre d'un gentilhomme pol<> nais à M. de Metternich. La France et TAngleterre protestèrent vainement. Ainsi rAutriche était la première à violer les traités de 1815 dont depuis trente ans elle s'était constituée la gardienne intolérante. Cette acquisition territoriale est la seule que T Autriche-Hongrie ait faite depuis le congrès de Vienne. Le nouveau territoire comprenait environ 22 milles carrés et 160 000 habitants.

L'annexion de Gracovie affirmait une fois do plus la solidarité des trois puissances copartageantes. Cette solidatiré était poussée à l'extrême. Ainsi, en 1832, le roi des Belges ayant offert au général polonais Skrzyniecki le commandement de ses troupes, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient rappelé leur ambassadeur de Bruxelles. Cependant, dans la question d'Orient, sous Ferdinand comme sous son prédécesseur, l'Autriche et la Russie pouvaient difficilement marcher de concert. La Porte, affaiblie par les triomphes de son vassal Mehemet-Ali, était une proie plus facile pour la Russie que pour l'Autriche, toujours si maladroite en Orient. Metternich devait fatalement soutenir le sultan Mahmoud contre Mehemet-Ali. Vienne devint le centre de conférences animées où Metternich entraîna le représentant du tsar, M. de Bouteniev, à signer une note collective des puissances qui promettait l'appui de l'Europe à la Porte. Il s'était porté garant de l'approbation du tsar : Nicolas se montra fort irrité, désavoua son ambassadeur, et traita directement avec l'Angleterre, sans consulter l'Autriche (15 juillet 1840). Metternich dut se mettre à la remorque des deux puissances contractantes ; la Prusse se joignit à elles. La France pacifique de Louis- Philippe fut exclue du concert européen : Mehemet-Ali dut restituer la plus grande partie du fruit de ses victoires. La Syrie lui fut enlevée avec le concours de l'escadre autrichienne qui décidément prenait rang parmi les marines européennes. Au mois de juillet suivant, fut conclu le traité

FERDINAND JV. 495

qui interdisait l'entrée du détroit des Dardanelles à tous les vaisseaux de guerre non autorisés par le sultan.

Pro|prè0 de l'esprit publie $ la diète de Bohême ; Havlleek.

Les affaires d'Orient et de Pologne constituent les seuls épisodes marquants de la politique extérieure de Ferdinand IV. Tout l'intérêt de son règne est dans l'expansion de plus en plus rapide des idées de liberté et de nationalité chez les différentes races de la monarchie autrichienne, dans cette fermentation latente ou manifeste des esprits qui doit mener fatalement la vieille Autriche à une révolution, le jour où quelque grand événement aura tout d'un coup donné le branle à l'Europe.

Dans la vie publique, les diètes ne peuvent être considérées que comme l'expression officielle des idées politiques. Dociles ou domptés en Galicie, silencieux dans quelques provinces comme la Haute-Autriche, la Moravie, la Silésie, la Garinthie, les États, même sous la forme gothique et féodale qu'ils gardent encore, commencent à manifester des tendances libérales dans la Basse-Autriche, dans la Bohême et surtout en Hongrie.

Dans la diète de la Basse-Autriche, les bourgeois n'étaient même pas représentés ; ils n'avaient d'autre droit que celui d'assister debout au vote des impôts. Cependant les idées nouvelles qui pénétraient dans la capitale influaient sur les décisions de cette assemblée ; elle montrait une certaine indépendance dans les questions économiques ; elle réclamait énergiquement l'intervention des États dans le gouvernement et blâmait François II qui avait prétendu régner sans leur concours. Dans le Tirol, au contraire, les idées cléricales et ultramontaines dominaient. L'enseignement public était presque entièrement livré au clergé, les missions et les miracles défrayaient l'imagination populaire. En 1837, la diète avait rappelé les jésuites dans cette province où ils n'avaient pas osé repaaître depuis le siècle

496 CHAPITRE XXVIl.

précédent ; elle s*obstinait à fermer le pays aux chemins de fer.

En Bohème, les premiers débats de la diète ne semblaient pas annoncer un mouvement bien énergique des esprits. Le premier acte des États réunis le 13 aviil 1835 avait été de voter un monument à François II. Cependant peu à peu ils s'efforçaient de rétablir les anciennes formes parlementaires qui depuis Joseph II étaient singulièrement tombées en désuétude. La diète s'occupa de rédiger ses privilèges en un corps de doctrine, a&n de savoir ce qui lui appartenait en propre et ce qui appartenait au comité permanent (Landesauchuss, Zemsky Vybor), qui était devenu un simple organe du gouvernement. Ces tentatives d'indépendance furent réprimandées par le souverain qui en exprima son déplaisir (15 octobre 1842). LeLandesauschuss et le gouvernement prétendaient, sans le concours de la diète, imposer de nouveaux impôts au pays. Un conflit sérieux s'éleva entre Vienne et Prague. Le comte Ghotek, grand burgrave du royaume, reçut son congé. Il ne fut pas remplacé dans ses fonctions, et le gouvernement, dans l'espoir de mieux contenir une noblesse turbulente, mit à la tête de la Bohême l'archiduc Etienne, fils du palatin Joseph; mais on lui avait adjoint des fonctionnaires étrangers, par leur naissance, au royaume. De vives protestations les accueillirent. Les États réclamaient le renouvellement des institutions diétales établies en 1627 et proclamaient ainsi la continuité du droit historique méconnu depuis la fin du siècle précédent. Malheureusement la noblesse tchèque ne s'inspirait dans ses revendications que d'un étroit esprit de caste ; elle faisait preuve d'un égoïsme jaloux, défendait avec acharnement les privilèges féodaux et se montrait peu désireuse d'admettre la bourgeoisie à ses délibérations. Seules, quatre villes royales étaient représentées à la diète, qui comptait quatorze prélats,cent cinquante et un seigneurs, quarante-trois chevaliers et sept bourgeois. Les conflits avec le souverain attestaient néanmoins un progrès de l'esprit public. En 1847, les chefs de l'opposition en Bohème avaient résolu de s'entendre avec

les Etats des autres provinces allemandes et avec la diète de Hongrie pour une action commune. Quand l'année 1848 arriva, tous les desiderata de la diète se bornaient à réclamer l'introduction de la représentation des villes dans les États et de la langue tchèque dans les gymnases. Cette assemblée était à peu près impuissante parce qu'elle était formée des seuls privilégiés et ne s'appuyait pas sur la masse même de la nation. Mais au-dessous de cette institution décrépite, il y avait le peuple qui, depuis un demi-siècle, avait fait des progrès gigantesques et qui, avant d'arriver à son émancipation politique, avait commencé victorieusement son émancipation intellectuelle et morale.

La renaissance littéraire de la Bohême avait eu, pendant les quarante premières années du siècle, un caractère purement poétique et archéologique. Cependant, dans un pays de droit historique comme la monarchie autrichienne, il était impossible que l'étude de l'histoire n'eût pas sur les esprits une influence considérable. En relisant les traités conclus entre le royaume et les princes de la maison de Habsbourg, les patriotes étaient amenés à se demander ce que leurs stipulations étaient devenues ; les épisodes de la guerre de Trente ans réveillaient le souvenir de rébellions généreuses étouffées dans lé sang; les guerres des Hussites rappelaient une grande époque de développement moral et intellectuel, la liberté de conscience outragée, l'héroïsme religieux qui pendant un demi-siècle avait fait d'un petit peuple une grande nation. L'étude de la langue populaire et de l'ancienne littérature amenait à une réaction fatale contre le germanisme autrichien.

Les classes bourgeoises se faisaient maintenant gloire de cultiver l'idiome qu'elles avaient autrefois dédaigné ; à défaut de la vie politique qui n'existait pas, la vie nationale offrait un vaste champ d'action aux intelligences généreuses. Quelques membres de la noblesse se rattachaient au mouvement. L'esprit d'association appliqué à des fondations purement littéraires se développait avec une rapidité singulière ; la Matice ceska (société de littérature populaire) constituait un foyer de propagande

HIST. DK l'ADTBICHE. 32

littéraire : fondée en 183 1 avec 15 membres, elle en comptait 1667 en 1846. Le véritable organe de la vie politique, c'est la presse : jusqu'en 1840, la Bohème n'avait eu que des journaux littéraires. En 1846. un homme d'un grand talent, Charles flavlicek, rédigeait la Gazette officielle de Prague. Havlièek joignait à un patriotisme sincère un esprit mordant et ingénieux qui rappelle parfois celui de Voltaire et de Henri Heine ; il comprit fort bien que pour faire marcher son pays, il fallait savoir se passer des classes dirigeantes et du régime féodal dont les débris subsistaient encore; il s'adressa directement à la bourgeoisie et au peuple. Quand il arriva à Prague, il n'existait qu^uu organe politique, et il était aux mains du gouvernement. Havlièek trouva le moyen d'y plaider la cause de son pays: il choisit pour sujet habituel de ses articles une nation dont la destinée offrait plus d'une analogie avec celle de la Bohême ; il peignit sous de vives couleurs les misères de l'Irlande, ses luttes pour l'autonomie contre l'Angleterre. La Bohême entière le comprit, et le mot de r^eal devint le mot d'ordre des patriotes. Havlièek prit à Prague le même rôle que Kossuth àPesthet que Louis Gaj àZagreb. L'agitation dont Prague était le foyer s'étendit jusque sur la Moravie et même chez les Slovaques de Hongrie, Elle n'avait pas seulement un caractère politique, mais aussi économique et religieux; les patriotes s'intéressaient moins aux privilèges de la noblesse qu'aux misères du paysan qui avait si fidèlement gardé le dépôt de la langue nationale et de la poésie populaire ; ils étaient les apôtres naturels de toutes les mesures destinées à améliorer sa condition. D'autre part, le seul souvenir de la guerre de Trente ans ou des Hussites suffisait à les rendre hostiles à l'esprit de dévotion intolérante qui régnait à Vienne dans les cercles officiels.

Page 1