CHAP. 13. — COSMOGONIE INDIENNE DE MANOU ET DESVÉDAS
successivement fait connaître à l'Europe ces monuments des Aryas* primitifs et des Brahmanes, leurs successeurs. Le mystère de leur langage, maintenant ^clairci, la singularité de sa transcription sur des écorces de bambou, en caractères que ]a science de nos joui-s a déchiffrés, ne les protègent plus contre le regard curieux de notre critique. Il n'es!; donc plus possible, conîme au dernier siècle, d'opposer leurs théories inconnues h la révélaiion bibhque, et d'affirmer, ainsi que le faisait Voltaire, la supériorité de ces monuments lointains sur le récit de Moïse. En imposant le fardeau de sa domination aux peuples de l'extrême Orient, l'Angleterre leur a arraché, avec les richesses de leur sol et les produits de leurs fertiles contrées, les secrets de leur littérature vingt fois séculaire. Cette dernière partie de la conquête est peut-être la seule qu'au nom de la justice et de l'humanité, la sentence de l'histoire aura à absoudre. Quoi qu'il en soit, le lecteur a maintenant sous les yeux le texte de la première cosmogonie indienne; qu'il la compare à celle de Moïse, et qu'il juge.
15. Mais si la tradition indienne sur l'oriûrine des choses et la
^ Monothéisme
créiitioi) du monde offre une infériorité si frappante, le souvenir et ,1^''""''^ la pensée d'un pouvoir unique, d'un principe suprême, dominent toujours la cosmogonie de Manou, comme celles de Zoroastre et des 'Rings. Le monothéisme primitif s'y révèle avec un véritable caractère de majesté. « Le grand pouvoir, existant par lui-même, lui- » même n'étant point vu, mais rendant l'univers visible, se manifeste dans toute la puissance de sa gloire, dissipant les ténèbres. Lui que lesprit seul peut concevoir, dont l'essence échappe aux organes des sens, l'indécouvert et l'indécouvrable , l'éternel , le principe formateur de toutes ieî* créatures, qu'aucune créature
* « Ânjas signifie noble, brave («ps/oc). C'était le nom de la partie la plus considérable du peuple indien et le nom général de la nation persane. Ce ({ui prouve l'unité primitive des populations iranienne et indienne. — A » une époque fort reculée, des tribus d'Aryas, cherchant un établissement » ûxe, descendirent des plateaux élevés de l'Asie centrale, se dirigèrent vers » le midi et arrivèrent dans l'Inde, où elles trouvèrent un climat doux et un » terrain favorable à la colonisation. » Les Civilisât, primitives en Orient ^ pag. 157-158.
l'Inde.
fOO HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
» ne peut comprendre, apparut dans toute sa splendeur ^ » Nou! ne dirons point, avec uil historien récent : « C'est une chose bi« n zarre, iiiexpHcable, que ce sentiment général de sainte croyance » en un Dieu unique et tout-puissant, qui a présidé, dès leur ori- T) gine, cl l'institution de presque toutes les religions terrestres^. » Loin d'être bizarre et inexpUcable, ce fait est la conséquence naturelle, légitime, inévitable, d'une origine commune dont tous les peuples, dans leurs migrations^ ont emporté le souvenir. L'unité de Dieu doit se retrouver à l'exorde de toutes les traditions, au débul de tous les livres sacrés; et en la constatant revêtue des formes diverses que chaque nationalité lui a imprimées, il nous semble entendre l'écho du genre humain, fils d'un même père, qui est Dieu, répété à tous les points de la distance et de la durée. Cette rétlexion s'applique également à la notion du dogme trinaire, dont la trace est visible et parfaitement reconnaissable au verset 23® de la cosmogonie de Manou. Le triple et éteigne! Brahma de l'Inde primitive, sous ses noms sacrés de Rig, Yadjouth el Sâma^ de même que Viné?'Mgence^ la Parole et V Esprit d'Ormuzd, en Perse, de même que le Taô primordial de la Chine, partant de l'unité pour engendrer la Triade sacrée, génératrice de tous les êtres, ne sont que la reproduction d'une même croyance, d'une foi universelle au dogme de îa Trinité.
* Versets 6 et 7 de la cosmogonie de Manou, citée plus haut. Ou pourrait ians la traduction des Védas, relever un grand nombre de passages noi moins significatifs et renversant complètement la thèse de M. Renan. On li dans le Yadjour Véda : « Un maître souverain régit ce monde des mondes » Cet e7re unique^ que rien ne peut ébranler, est plus rapide que la pensée » et les dieux eux-mêmes ne peuvent comprendre ce moteur sujirême qui e: » a tant devancés. Tout immobile qu'il est, il dépasse infiniment tous le * autres, et le veut n'est pas plus léger que lui. Il meut ou il ne meut pae » comme il lui plaît, le reste de l'univers ; il est loin, il est près de toute » choses; il remplit cet univers entier, et il le dépasse encore tout entie » infiniment.» Yûdjasaneyi-Samhiia. Edit. de M.Webcr, pag. 977; Barthélemi j c .iijL-!liIaire, Des Védas, pag. 8G-88; Les Civilisations primitives de l'Oriem î-i.,?. f. 8-1 89.
' ?d. André de Bellecombe, Histoire universelle , 2« partie, toio. I. pag. 23'
KS.JJill
CHAP. II. — SECONDE COSMOGONIE INDIENNE DE ÎÎQLDDÎIA. § IV, Seconde cosmogonie indienne de R.'ïuddhn.
16. Le Brahmanisme et la tradition de Manou subiront, au ii'' siècle .^"*;<|*^ avant notre ère, une transformation radicale. Fo, le nouveau chef de doctrine, dont la date certaine n'a pu être fixée, entreprit une œuvre reliç^ieuse qui subsiste encore en ce moment dans l'Inde, et, sous le nom de Bouddhisme, compte des millions de sectateurs. Son livre sacré, récemment étudié par la science européenne, porte le nom de IChaghiour, c'est-à-dire : Traduction des commandements. La cosmogonie que nous en extrayons est empruntée au savant ouvrage de M. Schœbel : Le Bouddha et le Bouddhisme *. Elle offre le système le plus complet des transformations dont le récit de Manou contenait déjà le germe, et s'écarte, par sa rédaction, ses idées philosophiques et ses étranges imaginations, de tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Son étude est d'autant plus importante qu'elle nous donne enfin la clef du gnosticismc Alexandrin, énigme qui a si longtemps exercé l'intelligence des auteurs ecclésiastiques, et dont la donnée, étrangère à Valcnlin et à Marcion, nous était inconnue. Rien de ce qu'on va lire n'a d'analogue dans les cosmogonies des autres peuples. On s'aperçoit, dès l'abord, qu'on met le pied dans un monde inexploré ; les aitlnités intellectuelles qui se rencontrent dans d'autres œuvres, font totalement défaut dans celle-ci. L'esprit se fatigue à suivre le développement, audacieux jusqu'à l'absurde, d'une contemplation isolée, qui crée arbitrairement des êtres et des puissances imaginaires, divisés en catégories distinctes, dénombrés avec la précision rigoureuse et etfrayante dont certaines formes de démence nous fournissent parfois des exemples. Le rêve, si ce n'était qu'un rêve, y atteint des proportions colossales; mais quand on rélîéchit que des milliers d'âmes intelhgentes se sont courbées, depuis des siècles, et s'incfinent encore aujourd'hui sous le despotisme reUgieux de ces extra-
* Livre m, chap. ni. — L'ouvrage de M. Schœbel a été intégralement re~ produit par l\\. Bonne tty, dans les Annales de philosophie chrétienne, 4« séria, vol. XV, p;ig. 175-245, année 1857.
œogonie udc
\'agantes théories, on se sent ému d'une commisération profonde et d'une indicible tristesse. Le premier cri du cœur est pour rendre grâces à Dieu de nous avoir donné sa for sainte, le second est pour plaindre les multitudes égarées dans les sentiers d'une erreur si palpable.