Voici donc la cosmogonie bouddhique
» I. Adibouddha, lo Bouddha primordial et abstrait, existant par Bouddha. » lui-même, immense, infini, omniscient dans le Bhavârjra (ou som- )) met de la nature), produisit, par sa contemplation , le Pantcha- » Dhyani-Bouddha (ou les cinq bouddhas de la contemplation, par » lesquels on entend les cinq éléments cosmiques). Ceux-ci, à leur » tour, produisirent chacun un Dhyani-Bodhisattva, ou bouddha de » contemplation en puissance.
» II. Ce sont ces cinq Bôdhisattvas qui créèrent les mondes péris- » sables {Tckakrâvalas) et leurs périodes {Kalpas).
)) ni. Le nombre des mondes que produisirent les Bôdhisattvas » de la contemplation, est incommensurable, et incommensurablG » aussi est leur durée ^
» IV. Le monde est superposé en étages. Au delà du plus élevé, )) la dernière sphère du monde sans formes est la vacuité (Çounyata)^ » ou le vide (Bhoutakôti).
» V. Depuis le Bhoutakôti jusqu'à la cime du mont Mérou 2, où )) commence le monde terrestre, s'échelonnent, dans autant d'éta- )) ges célestes, vingt-trois ordres de divinités.
» VI. D'abord le monde sans formes {Aroupadhâtou), avec quatre » cieux habités par les êtres qui sont entièrement détachés (Ave- » nika) de toute imperfection, et dont le sourire rafraîchit les enfers brûlants et réchauffe les enfers froids.
» VII. Ces quatre cieux portent le nom d'Ayoutanâni, les cieux » des vainqueurs par excellence.
* Cependant les Bouddhistes ont réduit cette expression en chiffres, et, selon les uns, elle désigne le nombre d'une viuité suivie de quatre-vingtdix-sept zéros; selon d'autres, elle présente cette unité suivie de cent dix zéros (Observation de M. Schœbel).
* Mot qui paraît signifier te séjour des oiseaux ou des anges (Note de<^ M. Schœbel).
CnAP. II. — SECONDE COSMOGONIE INDIENNE DE BOUDDHA. 103
» VIII. Au-dessous du monde sans formes est la région des formes {Boûpadhâtou), qui contient dix-neuf étages.
» IX. D'abord les neuf étages de la région du quatrième Dhyâna i) ou contemplation, habités par les êtres métaphysiques, dont voici 1) les noms, en commençant par le haut :
» 4. Les Akanichtas (les plus élevés).
)) 2. Les Soumoukhas (au beau visage).
» 3. Les Soudarçanas (à la belle apparence).
» 4. Les Soudriças (qui voient bien).
» 5. Les Atapas (qui n'éprouvent pas de douleurs).
)) 6. Les Avrihas (qui sont exempts d'efforts).
» 7. Les Vrihatphalas (qui ont les grandes récompenses).
» 8. Les Pounyaprasavas (qui naissent de la pureté).
» 9. Les Anabhrakas (qui sont sans nuages).
» X. Au-dessous des neuf étages de la contemplation supérieure, )) est la région du troisième Dhyâna^ avec trois étages habités par » les Coubhakristnas (qui sont toute pureté), les Apramânaçoubhas )) (à la vertu infinie), les Parittaçoubhas (à la pureté limitée).
» XL Viennent ensuite les trois étages de La région du deuxième » Dliyâna^ habités par Vbs Abhasvaras (qui sont tout éclat), les » Apra mânâbhas (à l'éclat infini), les Parîttabas (à la lumière » limitée).
» XII. Au-dessous de cette région, sont les quatre étages du pre- » mier Dhyâna, » — où les Bouddhistes ont bien voulu placer Brahma, le Dieu suprême du Brahmanisme. Il est vrai que son culte s'en allait déjà s'effaçant dans la religion même qu'il était censé avoir instituée et à laquelle il avait attaché son nom K — « Brahma » réside donc dans ce Dhyâna inférieur. Il y est dans son ciel à » part, lui, le souverain dos homme?» {S champati)\ et, au-dessous » de lui, dans trois étages distincts, d'abord les Mahâbrahma ; puis » les Brahma- Pou7'ôhitas, ministres de Brahma ; enfin les Brahma- » kayikaSf qui forment la suite du Dieu.
» XIII. Au-dessous du monde métaphysique est placé 1« monde
* Observation de M. Schœbel.
i04 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQïïB,
n terrestre , dont la forme est fort exactement comparée par les y» Bouddhistes à im immense vaisseau circulaire, ayant pour mât » une montagne.
» XIV. Cette montagne est le mont Mérou. Il sort de la mer à » une hauteur qui est égale à la profondeur dont il s'y enfonce.
» XV. Autour du mont Mérou s'élèvent sept montagnes, en cer- » clés concentriques , qui s'abaissent successivement , à mesure » qu'elles s'éloignent de leur centre, et dont les intervalles forment » de vastes amas d'eaux.
)) XVI. Au delà de la dernière de ces montagnes s'étend la grande » mer, dans laquelle, aux quatre points cardinaux, orientés sur le » mont Mérou, s'élèvent ce que les Bouddhistes appellent les quatre )) îles (Dvipas).
n XVIÏ. Parmi ces îles, celle qui est située au midi se nomme » Djamboudmpa^ l'Ile de l'arbre Djambou; elle est de forme carrée; » c'est la terre du Bouddhisme.
» XVIII. L'Ile qui s'élève au nord, et qui est considérée comme » un séjour des saints, s'appelle Ouêtarakourou;\es deux autres sont )) Pourvavidèha, à l'est; et Aparagôdhanîya, à l'ouest.
)) XIX. Au delà de côs îles, le monde finit par une haute mon- » tagne {Tvliakravàlaparavataya)^ qui l'enferme dans un cercle im- » mense, et dont la base va rejoindre, au fond de la grande mer, » la base du mont Mérou.
» XX. Le monde flotte ainsi en équilibre sur les eaux de l'abîme, » et voici les êtres qu'il contient :
» XXI. D'abord la partie supérieure du mont Mérou, divisée en » six étages, qui forment la région des désirs.
» XXII. Le premier étage est le séjour des dieux qui disposent » de toutes les formes qu'ont revêtues les autres, et s'en revêtent )) eux-mêmes à volonté.
» XXIII. Le second étage est le séjour d'êtres divins à peu près » identiques aux premiers, puisque leur caractère est aussi de jouir » à leur gré du pouvoir magique des transformations.
)) XXIV. Le troisième étage forme le ciel des dieux Touchitas ((jui » sont toujouTiB remplis de joie et de satisfaction).
CIlAr. II. — SECONDE COSMOGONIE INDIENNE DE BOUDDHA 105
;> XXV. Le quatrième étage est habité par les Yâmas (dieux prop tecteurs des divisions diurnes).
» XXVI. Le cinquièiue étage est le séjour des trente-trois dieux » atmosphériques. La félicité de ce séjour est partagée par toutes T) les créatures qui olI mérité d'y monter après leur mort, et qui, » lorsque la récompense de leur vertu est épuisée, reprennent un M corps terrestre , jusqu'à ce qu'elles aient atteint à la perfection » qu'exige le monde des Bouddhas.
» XXVn. Vient enfin le sixième étage, établi sur les flancs supé- )) rieurs du mont Mérou^ où demeurent, aux quatre points cardi- ,) naux, les quatre grands rois, Mahâràdjas, qui ont pour mission » de protéger l'univers terrestre. Au nord le glorieux Vaïçravana; » on l'appelle aussi Dhanada; du côté de l'orient réside le protec- » leur par excellence, Dhritarâchtra ; au midi est établi le gigantes- )) que Viroûdhako; a i'occident, Viroupàkcha, aux yeux difformes.
;> XXVin. Au-dessous de la région des dieux commence celle )) des génies, divisée en quatre étages.
)) XXIX. D'abord les Asouras, qui habitent sur le môme plan que » les quatre grands rois; puis, au-dessous, les Nâgas, ou Dragons; )) ensuite les Garoudas, sorte d'oiseaux; enfin les génies de l'air, et » les Koumbhadas, à l'extérieur difforme.
)) XXX. De là on descend dans le monde des hommes et des » animaux, et enfin dans la région la plus inférieure du système, » au delà de la gronde montagne circulaire, et au-dessous des » grandes eaux sur lesquelles le monde est porté.
» XXXI. Là s'échelonnent les seize enfers. Les huit p^^emiers de » ces enfers sont de feu; les huit derniers de glace.
» XXXII. Là sont soumis à tous les supplices les méchants qui, » après leur mort, ont mérité de renaître dans un heu de puni- » tion 1.
» XXXIII. De môme qu on sort du ciel des dieux, après y avoir B usé le mérite de la vertu acquise dans une existence précédente^
* Les tortures diverses des enfers sont longuement décrite? dans les recueil» légendaires des Bouddliistes, tels que le Divj^a-Avadâna (Observation de M. Schœbel)
n et qu'on renaît dans le corps d'un sage; de même on sort de » l'enfer, après qu'on y a épuisé la peine due aux méfaits, et Ton » renaît sous la forme d'une chose plus ou moins abjecte, le plus » souvent sous la forme d'un animal. D'animal on devient Prêfa^ » démon qui souffre d'une soif continuelle ; ensuite Asoiiraj génie » ou géant; puis homme, et enfin Dêva ou Dieu.
» XXXIV. Le monde terrestre ainsi décrit n'est qu'une petite » partie de l'univers, puisque chaque bouddha est le protecteur de » 18,000 de ces mondes, et que le nombre des bouddhas est infini » comme leur science.
)> XXXV. L'univers, ou plutôt les univers se composent donc )) d'un très-grand nombre de mondes en tout semblables au nôtre. » Ils sont juxtaposés dans l'espace, et se touchent les uns les au- » très par six points de leur circonférence.
» XXXVI. C'est dans les intervalles ainsi formés, et qui sont des » espaces triangulaires, que demeurent plongés dans une eau gla- » cée et dans les ténèbres que produisent leurs péchés, les cou- » pables qui ontlnérîtë d'y renaîti^e après leur mort ^ »
18. Une des singularités les plus remarquables du système in-:* dien, est sans contredit la hiérarchie surnaturelle qu'il établit entr^ le premier être, principe de vie, le Bouddha éternel, primordial existant par lui-même, au sommet de la nature; et les êtres contin-j gents de la création. Dans l'idée que se formait l'Orient de cett puissance spirituelle, infinie, sans limites et sans bornes, il ne res tait point de place pour concevoir une relation immédiate eni elle et les natures corporelles, finies et bornées. Le monothéisme primitif, e'est-à-dire la croyance au Dieu unique suprême et toul puissant, avait imprimé dans le cœur de ces peuples nn souve^ nir tellement précis , une tradition tellement vivace , qu'ils ne croyaient pas le droit de rapprocher du trône de l'Éternel le bei ceau des mondes, et qu'ils éprouvaient le besoin de placer d( intermédiaires entre la majesté isolée et souveraine de l'un, et 11 caducité, la faiblesse des autres. Les cinq Bôd/iisattvas de la cosmc
* Voir l'article Bouddhisme, par M. KVd^Toth , Enq/clopedie des gens mondej
CHAP. II. — SECONDE COSMOGONIE INDIENNE Dl BOUDDHA. 107
gonie indienne n'ont pas d'autre signnication ; leur rôle est d'agir sur la matière, de la créer, de l'assouplir, de la façonner, comme si un pareil travail eût été indigne de la Divinité supérieure. On peut comprendre, jusqu'à un certain point, cette donnée orientale, si l'on tient compte de la supériorité que l'Inde accorde à la contemplation proprement dite sur l'action. C'est par sa propre contemplation que VAdibouddha, le Dieu abstrait, produit le Panfcha- Dhyani-Bouddha, ou les cinq Bôdhisattvas créateurs; à leur tour, ces Bouddhas de contemplation en puissance créent les mondes périssables et leurs Kalpas ou périodes. Il est impossible de ne pas trouver là le germe du système de Valentin, dont les Bons successifs et les puissances graduées composant le Plérôme, avaient la même mission que les Bôdhisattvas indiens, et isolaient le Dieu suprême de la matière créée. L'origine purement païenne du gnosticisme, et sa forme si différente du polythéisme grec et latin, nous apparaissent ainsi dans une filiation toute nouvelle. L'Inde en fut la patrie intellectuelle, et en ouvrant aujourd'hui ses livres sacrés à l'exploration de l'Europe savante, le bouddhisme nous révèle le lien jusqu'ici inconnu de sa paternité avec les théories Valentiniennes et Marcionites , combattues au ii* siècle de l'ère chrétienne par saint Irénéc.
19. Ainsi, malgré son développement si favorable à la pluralité Monothéisn des dieux, malgré sa longue et imaginaire série de groupes divins niogonie d étages à toutes les catégories de l'échelle cosmique, le Bouddhisme repose évidemment sur une base monothéiste. Son point de départ est commun avec toutes les cosmogonies des autres peuples ; le Dieu créateur, unique, éternel, omniscient, y est placé dans une sphère inaccessible, au-dessus des régions divines. Il donne l'existence aux autres dieux, mais lui-même ne l'a reçue de personne; sa naissance est aux jours de l'éternité.
Tels sont les deux grands caractères de la cosmogonie indienne. Nous n'insistons pas sur l'analogie évidente des neuf étages du quatrième Dhyâna de la contemplation avec les neuf chœurs angéliques de l'Ecriture sainte. Ce rapprochement se présente de luimême à la pensée.
lionddha.
20. Si maintenant, laissant de côté les étranges superpositions d'un monde métaphysique arbitraire, où les êtres divins se multiplient avec la fécondité désordonnée du caprice, on essaie d'interroger le système bouddhique sur la formation du monde réel, tel qu'il apparaît aux regards de l'homme ; si l'on cherche, au point de vae scientifique, la valeur de cette cosmogonie, il n'est guère possible de ne pas être frappé tout d'abord de son infériorité, je ne dis pas sur la Genèse, mais sur la plus pauwe et la plus misérable de celles que nous avons déjà examinées. Le domaine des visions y touche de si près au monde des corps, que les réahtés semblent disparaître sous les nuages des songes. La terre flottant comme un vaisseau immense sur l'abîme des ■. eaux, forme sans doute une brillante image, et la poésie indienne s'est probablement inspirée dans cette formule du souvenir traditionnel de l'apparition de VAride au-dessus des flots, à la voix du Créateur; mais que dire de ce mont Mctou, centre du globe, mat du navire, dont le sommet domine tout l'empire terrestre? Sur quelle base de l'observation et des faits justifier la conception des sept autres ynontagnes concentriques qui s^élèvent autour du mont Mérou? Quelle théorie à présenter à l'examen de l'Europe savante que l'idée de ces quatre îles carrées^ formant comme les quatre bastions de la citadeUe du monde, et placées aux quatre points cardinaux de la terre ! L'imagination indienne a beau compléter son système par les sommets du Thakravâlaparvatayay qui enferme l'univers dans sa formidable enceinte, et dont les racines vont rejoindre au fond de la grande mer la base du mont Mérou, il nous faut bien constater que la science n'a rien à voir dans ces jeux d'une fantaisie déréglée et d'une invention si bizarre. A quelle fertilité d'erreurs n'arrive pas l'esprit humain, quand, séparé de la révélation et de la parole de vie , il s'égare dans le champ de ses rêves, sans autre guide que sa propre inspiration, sans autre frein qu'une imagination en délire î
ClIAP. II. — COSMOGONIE PHÉNICIENNE D'APRÈS SANCIIONIATON. 109 § V. Cosmogonie phénicienne d'après ISanclioniaton
21. D'après Slrabon,la Syrie ancienne s'étendait depuis la Cilicie jusqu'à l'Egypte. « Elle comprenait la 'Phénicie sur les côtes , la I Palestine dans rintérieur des terres, puis la Coromagène, la Sé- » leucide et la Célésyrie *. » Le littoral habité par les Phéniciens, paraît avoir été, dès l'origine, peuplé par une race indigène; du moins aucune tradition ne fait venir en ce pays des colons étrangers pour s'y établir 2. Le fait est important à constater ; il confirme la tradition mosaïque, qui assigne ces régions au berceau du genre humain. Toutes les autres civilisations ont conservé le souvenir d'une première prise de possession par une tribu ou une famille d'origine différente. L'Inde a ses Aryas, descendus des plateaux de l'Asie centrale ^. A défaut de documents historiques, le sanskrit primitif, langue de ses monuments les plus anciens, attesterait une filiation égyptienne et une parenté originelle avec les races sémitiques. Les Arîï, dont parle Hérodote, sont les ancêtres de la famille indienne, comme ils furent ceux de la Perse *. La Chine elle-même a inscrit dans son livre sacré du Chou-King une tradition analogue, (t A une époque qu'on ne saurait déterminer, dit le savant auteur » des Civilisations primitives , une tribu originaire du nord-ouest )) vint s'étabhr en Chine ; les hommes qui la composaient sont dési- » gnés par le nom de peuple aux cheveux noirs ^ et aussi par le » nom de Cent familles ^. » La Syrie seule n'offre pas de rémi-
* Strabon, tom. XVI, pag. 149. Voyez Les Civilisations primitives, pag. 391.
* Les Civilisai, pinmitives, pag. 392. — 3 Ibid., pag. 158.
* Ibid., pag. 283. — Hérod., liv. VII, pag. 62-64,
B Chou-King, part. 2, cliap. i. Od. 6, part. 3 et 4. — Meng-tsen, hv. II, chap. ni (note de M. L.- A. Martin). Ibicl, pag. 4. « On rapporte, dit-il, que » Yeoii-tsao-chi , chef de tribu à cette époque, fit le premier rompre des >• branches d'arbres, et enseigna la manière de s'en servir pour construire » des huttes. Soui-gin-chi , qui lui succéda, trouva la manière de brûler du » bois et de cuire la chair des animaux; il enseigna le changement des saik sons, et imagina de petites cordelettes auxquelles il faisait différents » nœuds placés à certaines distances pour rappeler des événements. i) Un pareil état d'enfance dans la civilisation de la Chine, à Tépoque de l'arrivée en ce pays du peuple aux cent familles^ ou aux cheveux noirs, prouve incontes-
no HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
nisceiices de ce genre. Son histoire et ses traditions remontent, d'une seule tenue, jusqu'aux premiers ancêtres du genre humain, et s'il est une contrée du monde dont les habitants puissent avoir le droit de prétendre à l'antériorité de l'âge, c'est à coup sûr le pays où Moïse a placé le berceau du genre humain.
Les monuments historiques de la Phénicie empruntent donc à l'antiquité même de ce pays un caractère particulier d'importance et d'intérêt. C'est à ee titre que nous voulons citer ici le texte même de la cosmogonie dite de Sanchoniaton , dont quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous. On sait à quelle longue controverse ces morceaux isolés du plus ancien auteur païen connu, ont donné lieu parmi les savants. Leur authenticité, contestée par deux auteurs, Lobock et Dodwell, a été victorieusement établie de nos jours par les remarquables travaux de M. Séguier de Saint -Brisson * et de M. le baron d'Eckstein^. Sanchoniaton, de Béryte, selon le témoignage du philosophe Porphyro, lloriesait vers l'époque dri siège de Troie. Il était contemporain de la fameuse Sémiramis. Lh nature de son esprit le portait à l'étude de l'histoire. Relatlvemeiil voisin, par son époque même, des monuments primitifs, il entreprit d'écrire une chronique phénicienne, recueiUie avec exactitude et vérité dans les arcliives de chaque ville, ou sm^ les inscriptions sacrées des temples. Il dédia son ouvrage à Abibal, roi de Béryte, et le vit accueilli avec faveur par ce monarque, ainsi que par les juges les plus compétents de la cour assyrienne 3. A ces détails de
tablement, selon nous, que ee peuple fut le premier représentant du genre humain en Chine . et cette considération peut servir à combattre les prétentions des sujets du céleste empire à une origine indigène.
1 Dissertation sur l^ authenticité des fragments de l'Histoire Phénicienne de Sanchoniaton, renfermés dans le premier livre de a Préparation Evangélique d*Eusèbe, par M. Séguier de Saint-Brisson, membre de l'Institut, 1839. Annal, de philos, chrét.j tom. XVIII, nos io8 et suiv.
* Des Sources de la cosmogonie de Sanchoniaton, par M. le baron d'Echstei Journal Asiatique, an. 1859.
' Hic ig'ttur Sanchuniatho, qui, Phœnicia lingua, veterem historiam, partim ex singularum nrbium actis, partim ex templorum monumentis coagmentatam, singulari vetustatis studio perscripsit, Semiramide, quam Uiacis temporibus vel antiquiorem vel œqualem fuisse memorant, apud Assyrios régnante, vixii. lllius opu&
CHAP. II. — COSMOGONIE PnÉNICIENNE d'aPRÈS SANCOONIATON. 1H
Porphyre sur Sanchoniaton, il faut joindre quelques autres particularités qui nous sont fournies par Philon de Byblos *. « Sanclio- » niaton, dit-il, attachait la plus grande importance à étudier l'his- » toire universelle dès son berceau, c'est-à-dire dès la création du » monde. Il rechercha donc de préférence les écrits les plus ann ciens, et, comme tels, ceux de Taautos attirèrent plus spéciale- » ment son attention et devinrent l'objet de ses investigations les » plus persévérantes. Taautos fut en effet le premier qui inventa Tal- » phabet et qui laissa par écrit des commentaires. Les Egyptiens le » connaissent sous le nom de Thoi/th, ou Thoth, dans le dialecte )) alexandrin. Les Grecs l'ont appelé Hermès (Mercure) 2. De plus, )) Sanchoniaton découvrit dans l'intérieur des temples égyptiens, » où ils étaient enfouis depuis des siècles, et parfaitement dissimu- » lés au \ailgaire, quelques-uns des volumes sacrés des Ammo- » néens (prêtres d'Ammon). Il en conféra les diverses sentences » dans des méditations approfondies, et y trouva la vérité que la » politique sacerdotale cachait sous le voile des mystères et des
AOWiUo régi Beryliorum dedicatum, non modo rex, sedetiar.i ii quorum apud ipsum erat de scriptorum veritate cognoscere, omnes comprobarunt. Porphyr. cité par Epsèbe, Prœpar. EvanpeL, lib. I, cap. ix; Patrol. grœc, tom. XXI, col. 71.|
' Philon (le Byblos, grammairien célèbre , qu'il ne faut pas confondre avec le philosophe juif, son homonyme, naquit en Phénicie sous le règne dé Néron. 11 fut consul sous le nom de Sévère Erennius, dans la soixanle-dixhuitième année de son âge, correspondant à la ccxxe olympiade. Il dvait traduit en grec l'Histoire Phénicienne de Sanchoniaton. Cet ouvrage n'est point arrivé jusqu'à nous. Les fragments de celte traduction, cités par Eusèbe au livre Xe de la Préparation Evangélique , sont les seuls débris qui nous restent et de l'œuvre originale de Sanchoniaton, et du travail de sou interprète. — Voir Dissertation sur l'authenticité des fragments de l'Histoire P/iénicienne, loc. cit.
* Le nom de Taautos j comme divinité phénicienne, est attesté par (e passage suivant de Varron, cité pour la première fois dans la controverse sur les fragments de Sanchoniaton, par M. Séguier de Saint-Brisson. « Les premiers t> dieux, dit-il, le Ciel et la Terre, sont les mêmes que Sérapis et Isis eu Egypte, » Taautès et Astarté chez les Phéniciens, Saturne et Ops dans le Latium. — » Principes dei Cœlum et Terra; hi dei iidem qui in JEgypto Serapis et Isis, qm » sunt Taautes et Astarte apud Phœnicos , ut iidem principes in Latio , Saturnus » et Ops. » Varron, De Lingua latina, cap. iv. — C'est également sur /es colonnes égyptiennes de Thoth, que Manéthon , aiaai que nous le verrous plu» bas , a relevé son Histoire de l'Egypte,
112 HISTOIRE DE l'Église. — première époque.
)) allégories. La route lui était dès lors ouverte, et il pul conduire » à la perfection de la maturité son grand ouvrage. » Ainsi parle Pliilon de Byblos, avec l'enthousiasme d'un traducteur épris des beautés de son modèle. Un pareil éloge ajoute au regret de n'avoir plus rien de l'original, et de ne posséder que des fragments trèscourts de la traduction. Quoi qu'il en soit, ces détails préliminaires suffiront pour faire connaître la valeur historique de Sanchonîaton, et les sources auxquelles il a puisé pour son travail *
22. Voici sa cosmogonie littéralement traduite du grec de Philon, cité par Eusèbe :
a Le principe universel des êtres est un air cahgineux fécondé ï) par un Esprit, ou plutôt le souffle de l'Esprit agissant sur leà » ténèbres et l'obscur chaos.
» Ces éléments, infinis dans leur essence, demeurèrent plusieurs » siècles dans cet état d'infini
» Mais quand l'Esprit s'enfiamma de désir, dans la contempla- » tion de ses propres principes, il se consomma une union qui j) donna naissance à Pothos (le Cupidon des Grecs).
» Ce Pothos (ou désir) fut le principe originel de tous les êtres; » quant à l'Esprit lui-môme, il ne connaissait pas sa propre ori- » gine.
» De l'union de l'Esprit [irnZfx^) avec Pothos (le désir) naquit » Môih.
» Par ce nom, les uns entendent le limon de la terre, d'autres la
* Cum Snnchiinintho , vir m primis eruditiis , gentium omnium historiam jam usque a piiina universi moliiione nosse vehementer opiaref, prœcipuam quamdam in pervestajandis Taauti rébus diligentiam adhibuii , qiiod satis intelligeret, omnium qui Inrem hanc aspexerant , eum litteras principem invenisse, ac scribendorum comnioiilnriorum auciorem fuisse: ab illo autem auspicatum esse, qiiem nb /Egypiiis 'l'iioyth, ab Âlexandrinis Thoth , nominaium, Grœci Ep/nHv, hoc est Merciiîiyir" , reddidere. — Ille autem cum in arcana quœdam Ammonœorum volumina incxii^^et , quœ ex inierioribus templorwn pénétra/ i bus, ubi ante jacuerant, educta cnn ■' >via passim no7i essent, omnium sentent mm diUgenti meditatione quœsivit /itui.'r.ie suscepit laboris exitum consecuius, quœ in ipso aditu cccurrebant^ fabulis ti't. nllegoriis omnibus de medio sublatis, instituium opus suam ad per* feciioncDi iiitaritatemque perduxit.VhWoxi cité par Eusèbe, PrûPparaif. £ iib I, cap. IX; Patrol. grœc, tom. XXI. col. 71 et 74.
CHAP. II. — COSKCC-ONIE PHENICIENNE D'APRÈS SANCIÎONIATON. 113
I) fermentation de Télément aqueux mêlé à l'élément terrestre, qui D produisit tous les germes fertiles et fut le principe de la géné- D ration universelle *.
» Des animaux privés de raison parurent d'abord; ils donnèrent w ensuite naissance aux créatures intelligentes.
» Ces dernières se nomment Zophasemin, c'est-à-dire qui contemj> plant le ciel; leur forme primitive était celle de Vœuf^.
» Alors Môth apparut, dans sa transformation la plus éclatante, D dans le soleil, la lune, les étoiles et les autres grands astres.
» Sous l'action torride des rayons solaires, une puissante chaleur i» se développa au sein de l'air; l'Océan et la Terre produisaient j) ainsi les vents, les nuages et les grandes effusions des pluies i) célestes.
» Divisés d'abord, et séparés sous l'influence de la chalear, ces M divers éléments se heurtèrent bientôt dans l'atmosphère ; leur u choc fit jaillir les éclairs et la foudre.
» Aux éclats de ce tonnerre primordial, les êtres intelligents dont » j'ai parlé plus haut se réveillèrent comme d'un profond sommeil, » sous l'impression de la terreur occasionnée par ces bruits formi- » dables.
» Ils commencèrent dès lors à se mouvoir, distingués en deux » sexes , à la surface de la terre et dans les profondeurs des » eaux.
» Tels sont, ajoute Sanchoniaton, les éléments de la cosmogonie 0 de Taautos, recueiUis par lui dans les antiques traditions, aug-
* La racine Moih, en hébreu, signifie décadence, corruption, mort. Cependant il faut faire observer que dans la langue égyptienne , cette expression avait la valeur de Mère. C'est du moins ce qui résulte de ce texte de Plutarque : « Isis, dit-il, porte alternativement les trois noms de Mouth , Athuri et Mé' » thuer. Le premier signifie Mci^e, » etc. Plutarq., Isis.
2 L'œuf, dont nous avons déjà vu le rôle fécond dans la cosmogonie de Bouddha, se retrouve ici avec la même vertu. On peut, dit M. Séguier de Saint-Brisson , rapprocher ce passage de Sanchoniaton, de celui de Moschus, dans sa Cosmogonie phénicienne : In duas partes dividitur ovum; prior pars facii cœlum , posteriorque terram. La division de l'œuf, dont les débris forment l'univers, est passée, comme OL le voit, des sanctuaires égyptiens aux temples de l'indcr
H4 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREmÈRE ÉPOQUE.
» mentes des explications et des conjectures que sa pensée person- » nelle lui a fournies, et qu'il nous a transmises.
» Il donne ensuite les noms de Nothos (vent du midi), de Borée » (vent du nord) et des autres vents, et il continue ainsi :
» Ceux-ci furent les premiers qui mirent au rang des choses sa- » crées les germes de la terre, les élevèrent à la dignité de dieux » et adorèrent les productions dont ils vivaient, eux et leur posté- » rite comme leurs prédécesseurs. Les premiers, ils firent usage » des libations et des offrandes.
» Ces idées d'un culte divin étaient en rapport avec leur faiblesse 1) d'esprit et l'infirmité de leur âme.
» Taautos nous apprend ensuite que de l'union du vent Kolpia » avec Baan (la Nuit des Grecs), naquirent deux hommes, Aïon » (Eon) et Protogène.
» Aïon emprunta le premier sa nourriture aux fruits des ar- » bres.
» WAion et de Protogène naquirent Genos et Genea, qui habi- » tèrent la Phénicie.
» Ces derniers , brûlés par les ardeurs de l'été, levèreiit leurs » mains aux cieux pour adorer le soleil.
» Car, dit Taautos , c'est le soleil qu'ils regardaient comme le » Dieu unique du ciel, sous le nom de Beelsamen^ Seigneur du ciel, » en langue phénicienne, le ^^-^^ ou Jupiter des Grecs *. »
23. Ainsi parle Sanchoniaton. Il fallait toute la mauvaise foi de Voltaire pour mettre un pareil récit au-dessus de la Genèse et prétendre, en face d'un texte que chacun pouvait consulter, que Moïse avait copié, en la défigurant, la cosmogonie phénicienne. On le voit, il n'y a pas, dans les deux auteurs, l'ombre d'une ressemblance. La sphère dans laquelle se développe leur histoire ne présente pas la plus légère analogie ; ni dans l'ensemble, ni dans les détails, rien n'autorise, rien ne justifie l'ironique assertion que tout le xviii° siècle répéta avec bonheur. « La leçon de Moïse,
• SauchoDÎaton, cité par Eusèbe, Prépar. évang.,\iv. 1, chap. x; Patrol. grecq. lom. XX i, col. 76-77.