CHAP. II. — COSMOGONIE PHÉNICIENNE D'APRÈS SANCHONIATON
» dit Voltaire , est conforme à l'idée des Phéniciens , qui avaient M imaginé que Dieu employa des dieux inférieurs pour débrouiller » le chaos. Il est bien naturel de penser que quand les Hébreux » se furent emparés de quelques villages et qu'ils eurent enfin un » petit établissement vers la Phénicie, ils commencèrent à en ap- » prendre la langue, surtout lorsqu'ils y furent esclaves. Alors ceux » qui se mêlèrent d'écrire, apprirent quelque chose de l'ancienne » théologie de leurs maîtres K » Après un pareil jugement, il ne restait qu'à s'incliner devant la parole du grand homme et à jeter un regard de dédaigneuse pitié sur les crédules admirateurs de la Bible, qui n'avaient pas deviné, comme Voltaire, le génie de Sanchoninton.
Ces aberrations de l'esprit humain, qu'il faut signaler, parce qu'elles portent avec elles de graves et solennels enseignements, ne sont plus pour nous que de l'histoire; nul ne voudrait aujourd'hui assumer la responsabilité de semblables inepties; mais qui dira l'influence qu'elles exercèrent au miheu d'une société inchnée déjà par une pente si rapide sur la voie de l'incréduhté? Qui pourra jamais énumérer les ruines morales et intellectuelles que des sarcasmes de ce genre, semés avec un acharnement satanique, amoncelèrent dans un pays où l'on préfère un paradoxe élégamment écrit aux vérités de la plus claire évidence ?
24. Cette fortune diverse des fragments de Sanchoniaton, celé- Monothéismi brés avec un enthousiasme exagéré à l'époque précédente, étudiés niûton. de nos jours par une critique sérieuse et impartiale, laisse subsister en son entier leur véritable valeur historique. Ils sont, à côté des cosmogonies de Bouddha, de Manon, de la Chine, un témoignage irrécusable d'une tradition primitive et commune à toute la race humaine, en faveur d'un principe suprême, source des êtres, et ne devant lui-même son origine à aucun être précédent, Espj^t suprême qui, d'après Sanchoniaton, « s'absorbe dans la contemplation de ses propres principes, engendre le Désir, et dans son union avec lui, produit Môth, » mystérieuse puissance de fécondité et de
* Voltaire, Diction, philosopha
116 HISTOIRE DE L'eGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
génération. Il est vrai que, dès l'abord, la théologie phénicienne suppose le chaos, la matière ténébreuse à l'état d'infini, et débute ainsi parun principe matériahste. Cette observation a été très-judicieusement faite par Eusèbe : «Telle est, dit-il, cette cosmogonie, qui con- » duit directement à V athéisme ». » Mais, de ce que la conséquence rigoureuse du système théogonique de Sanchoniaton serait cette funeste doctrine, il ne résulte pas des fragments mêmes cités par Eusèbe, que cette conséquence ait été tirée par les Phéniciens. L'histoire de l'esprit humain est pleine de contradictions de ce genre, et rarement les germes d'erreur déposés dans une philosophie ont développé tous leurs fruits. Si, par un côté de son intelligence, l'homme, enveloppé de ténèbres, mêle l'erreur à presque toutes ses œuvres ; par tes entrailles mêmes et par le fond de sa substance, il est attaché à la vérité et ne saurait complètement s'en abstraire. Nous croyons donc que V Esprit fécondant la matière, V Esprit qui, d'après Sanchoniaton, « s'entlamme d'amour pour ses propres principes, » est un souvenir altéré, mais réel, de la tradition monothéiste.
25. On n'attend pas de nous que nous discutions en détail les phases successives de la cosmogonie phénicienne : a les animaux prives de raison et de sentiment, dont la forme primitive était celle de l'œuf, » et qui donnèrent plus tard « naissance aux créatures intelligentes; » les apparitions de Môth « sous ses formes les plus radieuses, celles du soleil, de la lune et des astres; » le choc formidable des éléments heurtés dans une tempête; l'éclat de la foudre primordiale, qui réveille les animaux insensibles d'un sommeil inexphcable et leur donne à la fois le mouvement et la vie. Que l'on retrouve le germe du système gnostique dans la génération des vents, que VAÏon phénicien soit le père des Eons de Yalentin ei du. Pantc/ia-Bhyani du Bouddha, ce fait est incontestable , et l'on aimo à découvrir entre ces aberrations de l'esprit humain, séparées les unes des autres pai le temps et les heux, une origine commune et le même point de
* TqiaC^h fAv uuTu>v h KOT/u^oyoyixy àvTtupvç àt9êOT«Tot i]irkyova-<i» Eu3èbe, cliap. X« Prépar. évang.; Patrol. grecq., tom. XXI, col. 76.
CUAP. II. — COSMOGONIE CHALDÉENNE D'APRÈS BÉUOSE. 117
départ. Mais qu'on puisse avouer la prétention de comparer scii (jugement ces fragments informes de la théogonie phénicienne à l'aduiirable économie de la Genèse, qu'on ose mettre en parallèle Moïse et Sanchoniaton, voilà ce qu'après une lecture attiuitive nul esprit impartial ne voudra jamais admettre.
§ \M. Cosmogonie chaldécnne d'après Bérose.
26. Le premier livre des Chroniques d'Eusèbe, dont le texte grec n'est pas arrivé jusqu'à nous, a été intégralement [niblié en 1818, éur une version arménienne, par l'illustre cardinal Miii. Nous pouvons, grâce à cette précieuse découverte, jeter un regard sur les origines babyloniennes et égyptiennes, dont l'évéque de Gésarée nouï5 acnii*^ un résumé consciencieux et fidèle, d'après les historiens les plus accrédités de ces deux pays. On sait que la Chaldée, connue également dans l'antiquité sous les noms de Babylonie et d'Assyrie, compte parmi ses premiers rois VAssiir et le Nemrod de l'Écriture sainte * ; que ses deux capitales, Babylone et Ninive, les plus anciennes villes dont l'histoire ait gardé le souvenir, viennent, après tant de siècles, d'ouvrir aux recherches de l'archéologie moderne leurs monuments enfouis sous les sables du désert, et qu'il est donné à notre époque d'étudier dans sa réalisut'on terrible la parole d'Isaïe contre Babylone : «Cité superbe, glorieuse parmi » les cités, orgueil de la Chaldée, le Seigneur te renversera comme » il a renversé Sodome e.t Gomorrhe ! Son sol ne sera plus habité, » ses fondements ne seront plus relevés jusqu'à la fin des siècles. » L'Arabe évitera d'y poser sa tente, et le bergei- ne voudra pas » s'y asseoir. Les hôtes farouches du désert y viendront seuls; les » serpents peupleront ses palais, dont l'autruche leur disputera » le domaine; l'on n'entendra sous ses dômes muets que les cris » du hibou ; les lézards se glisseront dans les teini)les vides de la )) volupté 2. » Voici la cosmogonie que le Chaldëen Bérose, con-
* Voyez Acadëm. des Belles -Lettres, tom. XXVII, pag. 55.
• Ua., cap. xni, 19-22.
il 8 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
temporain d'Alexandre le Grand , extrayait, dit-il, « des livres sa«
» crés conservés à Babylone depuis quinze myriades d'années *. »>
Ne lui disputons pas ses 150,000 ans si libéralement accordés à sa
patrie. Ses calculs chronologiques sont aussi ambitieux que ceux
de Manéthon pour l'Egypte, de Bouddha pour l'Inde, et des Kings
pour la Chine. Mais, en dehors de leur audacieuse présomption,
ils n'ont pas d'autre valeur.
Texte de 11. 27. « Il v cut uu tcmps, dit Bérose, où les ténèbres et l'eau encosmogonie de Bérose. » vcloppaicnt l'universalité des êtres.
» Là vivaient des animaux monstrueux qui se produisaient eux- » mêmes et revêtaient les formes de ceux qui les avaient pré- » cédés.
» Il s'y trouvait des hommes à deux visages et pourvus de deux s ou de quatre ailes.
» Sur un seul corps, ces hermaphrodites portaient un double » visage d'homme et de femme.
» Ces monstres humains avaient, les uns des pieds de bouc et )) des cornes au front; d'autres, des pieds de cheval et la partie su- » périeure du corps d'un homme, ainsi qu'on représente les hippo- » centaures.
» Il y eut aussi des taureaux à tête d'homme, des chiens à quatre » corps et à queue de poisson , des chevaux cynocéphales 2, des » hommes et d'autres animaux à tête de cheval et à queue de pois- » son, des dragons de formes multiples, et enfin des sirènes, des » reptiles, des serpents de mille espèces, dont les images, peintes » avec le plus grand soin, étaient conservées dans le temple de » Bélus.
•> Or tous ces animaux étaient soumis à la domination d'une
* Eusèb. de César., Chronig., liv. I, chap. ii; PatroL grec, tom. XIX, png. 109. '-La comparaison du texte grec de ce passage, heureusement conservé, avec le texte ariiiéaien, nous fournit l'occasion de constater l'exagération habituelle en Onent, quand il s'agit de dates. Le grec ne parle que de quinze myriades c^'Himées, c'est-à-dire cent cinquante mille ans. Le texte arménien augmente "audacieuseraent ce chiffre déjà formidable de deux cents autres mvriados, ce qui porterait le total à deux millions d'années,
* A tête de chien.
CHAP. n. — COSMOGONIE CHALDÉENNE DIAPRES BÉROSE. 119
» femme, Marcaïa, en langue chaldéenne Thalatth, dont les Grecs » ont formé le nom de 9àxaTT* (la mer),
» Pendant que tout était ainsi plongé dans la confusion du chaos, » Bel (Bélus) survint.
)) Il coupa Thalatth par le milieu; d'une moitié il fit le ciel, de » l'autre la terre, et détruisit tous les animaux préexistants.
» Or tous CCS noms sont autant d'allégories sous lesquelles on » a personnifié la nature même des choses.
» Voici comme il faut les interpréter : Au temps où l'élément hu^ » mide, l'eau, enveloppait l'univers, un dieu se coupa la tète; sou » sang fut recueilli par d'autres dieux, qui le mêlèrent au limon » de la terre et en formèrent le corps des hommes, doués ainsi )) d'intelligence et participant de l'âme divine.
» Bel est le même que les Grecs appellent Ziiz (Jupiter), et les 1) Arméniens Aramazd (l'Ormuzd du Zend-Avesta).
» Il sépara les ténèbres de la lumière et la terre du ciel.
» Il anéantit les animaux qui ne pouvaient supporter l'éclat de )) la lumière.
j) Bel, en présence d'une terre déserte mais fertile, ordonna à » l'un des dieux de recueillir le sang qui allait couler de sa tête, de )) le mêler au limon et d'en former les hommes et les autres ani- » maux qui respirent.
» Bel créa aussi les étoiles, le soleil, la lune et les cinq astres » errants *. »
28. Ainsi parle Bérose, d'après les fragments de cet historien cités par Polyhistor et transmis jusqu'à nous par Eusèbc. Sa cosmogonie n'est point une invention humaine. Elle avait été apportée aux Babyloniens par Oannès, divinité bienfaisante, mais à l'aspect formidable, qu'on vit un jour sortir des flots de la mer Rouge, avec un corps de poisson et une tête humaine superposée à sa tête de poisson. Longtemps il habita au miheu des hommes, sans qu'on le vît jamais prendre de nourriture. Il employait tout le jour à en«
» Eusèb. de César., Chroniq., liv. I, cliap. n, § 4, 5,6; Patroï. grecq., tom. XIX, col. 109-112.
420 fflSTOiRE DE l'Église. — première époqtt •
seigner aux mortels les lettres et les arts, rarchitecture des tem* pies, la disposition des villes, la jurisprudence et l'administration des P]tats ; il leur apprenait «^ semer et à recueillir les grains et les fruits. Le soir, L se replongeait dans les flots et passait la nuit dans leurs profondeurs inexplorées. Oannès, après avoir doté les hommes de deux magnifiques privilèges, la parole et les arts, mit le comble à ses bienfaits en écrivant lui-même un livre sur VO^ngine des choses et les Principes des lois * : ce fut à cette source sacrée que Bérose prit lui-même la cosmogonie qu'on vient de lire. Abydène , autre historien de Chaldée, la résume en quelques lignes et nous prouve la fidélité du récit de Bérose.
« L'univers, dit-il, était autrefois plongé dans les eaux; la mer )) était son nom.
» Bel lui fixa des bornes et assigna sa place à chaque créa- » ture ^. »
29. La première observation qui se présente à la pensée, quand on étutjie la cosmogonie chaldéenne, est un rapprochement entre son récit au sujet des animaux aux formes monstrueuses de la création primitive, et la réalité scientifique qui a révélé de nos jours, dans les entrailles du sol, des ossements fossiles d'animaux gigantesques. Toutes les mythologies ont conservé un vague souvenir de ces espèces perdues, reconstituées par les découvertes modernes et dégagées des formes fantastiques dont l'imagination effrayée des peuples anciens les avait revêtues. Le temps n'est pins où les naturalistes trouvaient une raison d'infirmer la véracité de la Bible, parce que tel animal dont elle fournit la description n'a plus d'analogue parmi les races actuelles. Qu'on ouvre un hvre de géologie, ou bien qu'on visite, au parc de Sydenham, la collection des mégathérium, des ptérodactyles et des pachydermes antédiluviens, et l'on prendra en pitié la mesquine ironie du siècle précédent, qui opposait aux vérités traditionnelles de l'Ecriture un sourire dont notre époque rougit maintenant. 11 n'est guère possible non plus
^ Eusèb. de César., Chromq.,\\v. \, chnp. n, %Z\Patrol. grecq., toïa. XiX, col 109 et 110. — * Idem, ibid., cap. x, § 2; idem, ibid., col 125.
CHAP. II. — COSMOGONIE ÉGYPTIENNE, ETC. 12f
de ne pas reconnaître dans la fable d'Oannès la tradition altérée, l'écho lointain et défiguré du serpent de l'Eden, qui promettait d'ouvrir au genre humain, le domaine de la science, et empruntait pour instruire l'homme le langage de l'homme.
En dehors de ces rapprochements évidents avec une vérité primitive et d'origine commune, on peut encore suivre la trace d'une doctrine monothéiste dans l'action créatrice de Bel. « La sépara- » tion de la lumière et des ténèbres , de la terre et du ciel , la créa- » tion des étoiles, du soleil, de la lune et des cinq astres errants » (planètes), sont des idées bibhques. Mais que dire de la tête coupée du dieu Bel, du sang que les autres dieux recueillent, mêlent à l'argile pour en façonner l'homme? Allégorie, dira-t-on, aussi bien que celle de Marcaïa ou Thalatth^ dont une moitié devient le ciel et l'autre la terre. Pourquoi donc, demandons-nous, la cosmogonie de Moïse est-elle si claire, si simple dans son récit, si intelligible dans tous ses détails , quand celles des autres peuples sont si obscures, si mystérieuses, si incompréhensibles? Pourquoi tant de clarté dans la sienne, tant de nuages dans les autres? N'y a-t-il pas dans la Genèse une supériorité évidente , incontestable, et le bon sens le plus vulgaire ne suffit-il pas pour le reconnaître?
§ VII. Cosmog^oiiic Fgypticnne d'après les livres d'Hermès.
30. Nous n'avons sur la cosmogonie égyptienne que des données encore incomplètes et dont l'avenir étendra probablement le cercle a mesure que les monuments hiéroglyphiques auront été étudiés dans leur ensemble. Osiris, personnification du feu, et Isis, principe de fécondité, ne doivent être considérés, sous le rapport théogonique, que comme les manifestations des attributs divins, concentrés dans Ammon-Ra, principe suprême, créateur, immatériel, incréé et invisible. On connaît l'inscription du temple de Saïs, quePlutarque nous a conservée : « Je suis tout ce qui a été, p est et sera, et personne n'a encore levé mon voile *. » Isis, à qui s'adressait cette définition , était invoquée en ces termes dans les
* Plutarque, Isis et Osiris,
122 HISTOIRE DE l'ÉGUSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
hymnes sacerdotales : « Par toi les germes naissent, croissent et » se développent; tu règles l'ordre du temps, le mouvement des » cieux; tu donnes au soleil sa lumière, tous les astres te sont » soumis *. »
« Le premier dieu des Egyptiens, dit Manéthon, fat Vulcain, le » principe du feu. De Vulcain naquit le soleil, puis Agathodœmon » ( le dieu bienfaisant ) , ensuite Saturne , Osiris et Typhon , frère » d'Osiris ; enfin Horus , fils d'Osiris et d'Isis 2. » Ce court fragment cosmogonique de Manéthon est insuffisant pour nous donner une idée précise de la véritable doctrine égyptienne ; il y a d'ailleurs à craindre que Manéthon ne se soit mi peu inspiré des idées grecques et n'ait cherché à les introduire dans la théogonie de son pays. M. ChampoUion-Figeac fait une observation analogue au sujet des livres hermétiques. Il y trouve une affinité avec le génie rehgieux des Hellènes, qui ne permet pas de les considérer comme un monument exclusivement égyptien; «cependant ces hvres, ajoute-t-il, » renferment réellement une masse de traditions purement égyp- » tiennes et constamment d'accord avec les monuments les plus » authentiques de l'Egypte. Parmi les fragments qui nous sont par- » venus, on remarque celui d'un discours d'Hermès, adressé à » Thoth :
« 11 est dîiïicile à la pensée, lui dît-il, de concevoir Dieu, et à la » langue d'en parler. On ne peut décrire par des moyens matériels » une chose immatérielle , et ce qui est éternel ne s'allie que très- » difficilement avec ce qui est sujet au temps. L'un passe, l'autre » existe toujours... Ce qui peut être connu par les yeux et par les » sens, comme les corps visibles, peut être exprimé par le lan- » gage; ce qui est incorporel, invisible, immatériel, sans forme, ï> ne peut être connu par nos sens : je comprends donc, ô Thoth, » que Dieu est ineffable ^, »
Les idées platoniciennes sont en germe dans ce passage , et la philosophie de Socrate dut être fille de cette doctrine sacrée de
1 Apulée, Métamorph. XI. — « Manéthon, cité par Eusèbe, Chroniq,, liv. I, ciiap. XX; Patrol. grecq., tum. XIX, col. 182. 3 Champollion-Figeac, Egypte ancienne, pag. 139-140.
ClIAP. II, — COSMOGONIE ÉGYPTIENNE, ETC. 123
l'Egypte. La cosmogonie proprement dite d'Hermès Trîsmégiste, l'initiateur égyptien, n'est pas moins remarquable. C'est Thoth luimême qui raconte sa conversation avec Pimander (l'Intelligence suprême).
31. « Comme je réfléchisyais un jour, dit-il, sur la nature des Texte de i
cosmogoij
» choses, élevant mon entendement vers >3s cieux, et mes sens des livres D corporels assoupis, comme il arrive dans le profond sommeil D aux hommes fatigués par le travail ou la satiété ;
» Il me sembla voir un être d'une nature démesurée, qui, m'ap- » pelant de mon nom, m'interpella en ces termes :
D Que désires-tu voir et entendre, ô Thoth! que souhaites-tu D d'apprendre et de connaître?
» Je lui demandai : Qui es-tu?
» Je suis, me dit-il, Pimander, la Pensée de la puissance divine. » Dis-moi ce cjue tu désires, je serai en tout à ton aide.
» Je désire, lui dis-je, apprendre la nature des choses qui sont, » et connaître Dieu.
» Il me répondit : Explique-moi bien tes désirs, et je t'instruirai » de toutes choses.
» M'ayant ainsi parlé, il ctiangea de forme, et, soudainement, il » me révéla tout.
» J'avais alors sous les yeux un prodigieux spectacle; tout s'était » converti en lumière, aspect merveilleusement agréable et sédui- » sant : j'étais dans l'extase.
Peu après, une ombre effroyable, qui se terminait en obliques » replis et, se revêtant d'une nature humide, s'agitait avec fracas.
» Une fumée s'en échappait avec bruit; une voix sortait de ce » bruit; elle me semblait être la voix de la lumière, et le Verbe » sortit de cette voix de la lumière.
» Le Verbe était porté sur un principe humide , et il en sortit le D feu pur ei léger, qui, s'élevant, se perdit dans les airs.
» L'air légef, semblable à l'Esprit, occupe le miheu entre l'eau » et le feu, et ïa terre et les eaux étaient tellement mêlées en- » semble, que la surface de la terre, enveloppée par les eaux, n'ap- » paraissait en aucun point.
124 HISTOIRE DE L'eôLTSE. — PREMIÈRE ÉPOQUE.
» Elles furent toutes deux agitées par le Verbe de l'Esprit, parce ï qu'il était porté au-dessus d'elles.
» As-tu bien compris ce que signifie ce spectacle , me demanda » l'intelligence suprême?
» Cette lumière, c'est moi : je suis l'Intelligence, je suis ton Dieu, » et je suis bien plus ancien que le principe humide qui s'échappe » de l'ombre.
» Je suis le germe de la pensée, le Verbe resplendissant, le Fils » de Dieu.
» Je lui demandai d'où émanent les éléments de la nature?
» De la volonté de Dieu, me dit-il, laquelle s'étant saisie de sa » perfection, en a orné tous les autres éléments et les semences » viables qu'il a créées.
>. Car rinteUigence, c'est Dieu, possédant la double fécondité des » deux bcxes.
» Il créa avec son Verbe une autre Intelligence opérante ; il est I) aussi Dieu-Feu et Esprit-Dieu.
» H a ensuite formé sept agents, qui contiennent dans les cercles » le monde matériel, et leur action se nomme le destin.
» L'Intelligence opérante et le Verbe, renfermant en eux les » cercles et tournant avec une grande vélocité, cette machine se » meut dès son commencement jusqu'à la fin , sans avoir ni comï> mencement ni fin, car elle commence toujours au point où elle » finit.
» C'est de l'ensemble de ces cercles qu'ont été tirés des éléments » inférieurs, les animaux privés de raison.
» L'air porte les êtres ailés, l'eau ceux qui nagent.
» La terre a ensuite engendré les animaux qui étaient en elle, » les quadrupèdes, les serpents, les animaux sauvages et les ani- » maux domestiques;
» Mais l'Intelligence suprême , père de tout , qui est la vie et la » lumière, a procréé l'homme semblable à elle-même et l'a ac- D cueilli comme son fils, car il était beau et était le portrait de son O père.
» De l3us les animaux terrestres, l'homme seul est doué d'iîiio