CHAP. ITI. — PARADIS TERRESTRE
') Genèse en des noms plus connus... Des quatre fleuves du Paradis, ) le Gihon et le Phison méritent seuls d'être pris en considération*, b 3i l'on demande quels graves motifs « portent à croire » que le* « der- ) niers rédacteurs de la Genèse » ont changé deux des noms primitifs sn ceux de fleuves plus connus, altération dont les commentateurs a'avaient eu nul soupçon jusqu'ici, l'auteur répond « qu'évidemment ') cette antique géographie ne correspondait pas à celle des pays •) iiahités par les Sémites, et perdit de bonne heure sa signification t) pour eux. Le Tigre et l'Euphrate n'appartiennent pas au même ') système géographique que le Phison et le Gihon. La même chose ') est arrivée dans les traditions persanes. La montagne sacrée de •) Bordj, source de tous les fleuves, et l'Arvand qui en découle, ont ') successivement avancé vers l'occident, depuis l'Imaiis jusqu'au 0 Tigre, et l'Euphrate s'est substitué à son tour à des fleuves plus 0 orientaux. Les races portent fivec eUes leur géographie primitive ') comme leurs dieux, et appliquent cette géographie aux nouveUes 0 locahtés où elles sont transplantées 2. » La valeur esthétique du iernier argument n'échappera à personne. Les migrations des races se créent, comme la veuve d'Hector sur les lointains rivages de l'exil, l'image de la patrie absente ; elles pleurent au bord d'un faux Simoïs, elles donnent au torrent desséché le doux nom du fleuve natal 3. Mais il s'agit ici d'une question philologique, et la poésie ne saurait la faire avancer d'un pas. Si la signification géographique des quatre fleuves du Paradis Terrestre se perdit de bonne heure parles Sémites, s'ils eurent la pensée de les remplacer par des noms connus, pourquoi n'ont-ils fait subir cette transformation qu'à deux seulement? Pourquoi conservèrent-ils le Phison et le Gihon inconnus? N'avaient-ils plus d'autres fleuves à leur substituer? Singuhère cxcepflon qui arrête la plume des« derniers rédacteurs » et laisse incomplet un système de substitution qu'il était si facile d'achever ! Les métamorphoses « de la montagne sacrée de Bordj, source de tous les » fleuves, et de l'Arvand qui en découle, » ne répondent malheureusement point ù ces difficultés et ne nous apportent aucune lumière.
* Histoire des lang. sémiL, pag. 467. — 2 ji^id. — « Virgil., Mneid., lib. III.
Cependant, pour croire que les noms primitifs de deux fleuves du Paradis Terrestre ont été changés en deux autres plus connus, poiu* croire que le Gihon et le Phison de Moïse sont seuls authentiques, il faudrait une raison. M. Renan l'a jusqu'ici dissimulée sous les voiles d'une érudition poétique, mais elle termine son paragraphe comme un argument irréfutable, la voici : « Des quatre fleuves du Paradis, » le Gihon et le Phison seuls méritent donc d'être pris en considé* » ration, mais ils le méritent d'autant plus que ces deux noms ne » reparaissent plus une seule fois dans la géographie des Hébreux. » 14. Voilà qui est décisif. Les Hébreux sont venus se fixer successivement en Egypte et en Palestine ; quand même leurs livres sacrés ne parleraient plus du Phison et du Gihon (fleuve de l'antique Colchide et de l'Asie Mineure, d'après les probabihtés que nous exposerons un peu plus loin), on n'en saurait tirer aucune conclusior défavorable à l'intégrité de la Genèse. Mais du moins est-il réel lement avéré que « ces deux noms ne reparaissent pas une seule foi dans la géographie des Hébreux? » Que M. Renan nous permette d< lui signaler un passage de l'Ecclésiastique d'ailleurs très-connu e cité par tous les commentateurs *, qui aura sans doute échappé à soi attention et lui fournira l'occasion de faire disparaître de son livr une erreur si manifeste. Le Phison et le Gihon reparaissent vérita blement une seconde fois dans la géographie des Hébreux; ils son cités avec des caractères particuhers, qui prouvent jusqu'à l'évi dence qu'on avait sur eux des notions très-précises; ils sont rap pelés en même temps que le Tigre et l'Euphrate, de sorte qu'il eî impossible d'admettre l'hypothèse d'une substitution arbitraire imaginée par le savant philologue. Nous lisons au chapitre xxiv d l'Ecclésiastique 2, vers. 33 et 37, que le Phison est un fleuve c< au coui large et abondant, » et que le Gihon a un débordement annuel, a à ]
• Voir Cornélius à Lapide, Comment, in Gènes. ^ cap. ii, v; dom Calme Dissertation sur la situation du Paradis Terrestre, etc.
* L'Ecclésiastique (ce mot signifie livre en usage dans l'assemblée ou da l'Eglise) fui écrit en hébreu, environ au ni^ siècle avant notre ère. Sai Jérôme {Prœfat. inlibros Salomonis) affirme qu'il en a vu le texte hébraïque. Voir Jansseus, Herméneutique sacrée , traduction revue par M. l'abbé Glail Paris 1851, pag. 140,