‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 37 sur 121 · CHAP. IV. — TENTATION · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — TENTATION

tribu e à cette félicité primitive qu'un éclair de duréo. u'uii Dutrn côté, la tentation eut échoué aux premiers jours devant les senti ments de reconnaissance et d'amour de nos premiers pères poi'i la bonté créatrice. Le grand séducteur, l'immortel ennemi du genre humain, n'attaque "point ainsi les âmes, quand elles sont encore tout inondées des flots de la grâce. Il attend que les premiers transports de la ferveur aient graduellement diminué, que les attraits de la vertu et les délices de l'innocence aient perdu quelque chose de leur première saveur; et ce n*est que lentement, avec In finesse calculée et cauteleuse du serpent, qu'il s'insinue dans loi cœurs. Telle est la tactique du Père du mensonge; et certes, s'il dut jamais déployer les ressources perverses de son génie, ce fut dans ce grand drame dont le dénoûment lui livra l'empire du monde K En dehors de ces considérations tirées de l'ordre moral, l'étude attentive du texte de la Genèse confirme également ces présomptions. Il avait fallu à nos premiers parents quelque tempi de séjour dans le Paradis Terrestre pour qu'ils se fussent familiarisés avec les voix diverses qui venaient s'entretenir avec eux. Ainri, après- leur faute, ils distinguent parfaitement celle du Seigneur « qui retentit sur le soir dans Eden 2. » Celle du serpent tentateur ne fût éprouver à la femme aucune surprise, et cependant, dit saint Tiîomas, Eve savait bien que les serpents ne parlent point 3. Elle avait donc entendu dans le Paradis Terrestre d'autres voix, celles des bons ou des mauvais anges, qui l'avaient accoutumée à ces communications extraordinaires. Enfin la première parole qui lui est adressée prouve, ce nous semble, un séjour d'une certaine duréa dans le Paradis Terrestre. Il avait fallu un certain temps, pendant lequel nos premiers pères avaient fidèlement observé le précepte du Seigneur, pour que le serpent en prît l'occasion de son insidieuse remarque. Et la réponse d'Eve ne laisse aucun doute à cet

< Od sait que le démon est nommé par notre Seigneur Jésus- Christ le prince du monde.

' Gènes., cap. m, 8.

' S. Tliom., Summ. Theoi., la p., q. xav, art. 4 : Eva suspicata est altiorî vi, sdlicet divina , angehca aut diaboUca id fieri, Gornel. à Lapide, Comment, in Cènes., cap. lu, 1,

égard : «Nous mangeons, dit-elle, de tous les fruits de l'Eden, » excepté de celui qui est au milieu du Paradis. » Nous sommes donc fondés à croire que le séjour dans FEden eut une certaine durée, sans en pouvoir préciser plus rigoureusement le temps.

5. Quoi qu'il en soit, nous avons maintenant en présence la malice déguisée mais infernale de Satan, et la faiblesse curieuse de la femme. La lutte s'établit, suivant la remarque des saints Pères, non pas avec l'homme, qui avait entendu directement la prescription divine, mais avec Eve, qui ne l'avait apprise que par intermédiaire, de la bouche d'Adam. Bossuet nous fait bien comprendre ce qu'il appelle les profondeurs de Satan, dans cette première et suprême tentation. C'était en l'homme, dit-il, que résidait la supériorité de la sagesse; c'est à la femme, sa compagne chérie, que le démon s'adresse, attaquant ainsi Adam .par l'endroit le moins fort et, pour ainsi dire, le moins muni

lo «erpent 6. Si l'on uous demande pourquoi nous substituons le nom de Sade la Genèse

r.'est autre tan, comme tentateur, à celui du serpent désigné par la Genèse, nous

que Satan. • roi i

répondrons que telle a été constamment l'interprétation donnée à ce texte, aussi bien par les docteurs juifs que par les Pères de l'Eghse chrétienne. « Ceci est le démon tentateur, dit le rabbin Yocé, le » serpent qui séduisit l'homme. Et pourquoi est-il qualifié de ser- » peut? Parce que le serpent a une marche tortueuse; il ne suit ja- » mais la voie droite. Ainsi le tentateur surprend l'homme par une » route oblique et une voie perverse ^ » — « Le serpent antique, le » grand dragon, dit l'apôtre saint Jean, est celui qui se nomme le » Diable et Satan ; c'est lui qui a séduit tout l'univers , lui qui fut » précipité des cieux avec les mauvais anges 2. » — « Le serpent, dit » Théodoret, était l'organe du Père du mensonge. «Notre Seigneur l'a déclaré lui-même, et les saints Evangiles le constatent. « Fils » de Satan, disait Jésus-(ihrist aux Juifs, votre père fut homicide » dès le commencement du monde ^. » C'est donc bien le démon qui parlait à Eve par la voix du serpent. Le prophète Isàïe * ne nous laisse aucun doute sur le sens que nous devons attacher au ser-

^ Medrasch Hanégélam, Comment, de la Genès., chap. m, 1. — ^ Apoc.^ oap. xn, 9.-8 Joan., cap. viii, 44. — * Isa., cap. xxvii, 1.

ClIAP. IV. — TENTATION.

pent de la Genèse, quand il dit : a En ce jour-là le Seigneur fera » éliuceler son glaive puissant et fort contre le dragon, le serpent x> tortueux et pervers, le serpent qui fuit après sa morsure *. » Enfin saint Augustin, dont le grand nom résume la tradition tout entière, est plus explicite encore, a Depuis que, détourné de Dieu, » pour se retourner vers lui-même, plus jaloux de dominer en ty- » ran superbe que d*obéir en fidèle sujet, l'ange de l'orgueil, et par- » tant de l'envie, fui déchu du paradis spirituel; dès lors aspirant, » sous l'inspiration de son perfide génie, à s'insinuer dans les sens » de l'homme dont il envie la félicité, parce que lui-même en est » déchu; entre tous les animaux terrestres qui, dociles et soumis, » habitaient avec l'homme et la femme le paradis corporel, il choisit » le serpent, animal souple, aux replis tortueux et mobiles, propre à » son but ; et abusant de la supériorité de la nature angéhque pour » pénétrer en lui et le plier comme un instrument au service de » sa malignité spirituelle, il adresse par lui à la femme de perfides » discours. C'est la partie la plus faible du couple humain qu'il at- » taque d'abord par degrés, pour arriver au tout ; car il ne croit » pas l'homme si crédule, il le croit moins capable de céder lui- » même à l'erreur qu'à la complaisance pour l'erreur ^. » Ainsi, d'après la tradition universelle, nous sommes en droit de voir dans le serpent du Paradis Terrestre l'ange déchu dont nous avons raconté déjà la révolte et le châtiment, le premier né des astres du matin, la plus glorieuse des intelligences, le chef des milices célestes, celui qui s'appela Lucifer jusqu'au jour où, précipité dans l'éternel abime, il prit le nom à jamais maudit de Satan

7. « La raison n'est-elle pas impuissante à expHquer comment objection

^ ^ ... ^"^ Voltaire.

» le serpent parlait autrefois , et comment il séduisit Eve ? » Telle était rironique question de Voltaire, a Je voudrais, ajoutait-il, » parler au serpent, puisqu'il a tant d'esprit; mais je voudrais sa- » voir quelle langue il parlait ^. » Sous cette froide plaisanterie se cachen» des mystères dont les profondeurs ont exercé les plus grands

» Theodor., Inierrngat. xxxn. — « S. August., De Civit. Dei, Hb. XIV, cap. XI, traduct. de M. E. Moreau, couronnée par rAcadéraie française, uont nous nous seivirons de préférence dans cette Histoire. — ' Voltaire, Défense de Bolingbroke,

i8i HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — PREMÈRE ÉPOQUE.

génies c!epui« saint Augustin jusqu'à Bossuet. La véritaoïe question à faire ici n'iîst pas cette misérable équivoque, indigne d'un homme sérieux. El](* (-st mille fois plus importante que ne le supposait le pèr» du pbilosopliisme. Il s'agit de déterminer Faction du démon sur le monde, d'élu/iier le génie du mal dans son rôle de séducteur, de constaler ;iu berceau du genre humain le triomphe qu'il remporte sur nos prcaiiers parents et qui assure à son empire des siècles de durée. Là est vraiment le point capital de l'histoire de l'humanité, la clef de tous les problèmes de la religion, de la morale et de la philosophii'. Il ne manque pas en ce temps d'esprits frivoles qui nient toute intervention d'un pouvoir surnaturel dans les déterminations de l'âme humaine. Le chef-d'œuvre de Satan a été sans doute <Je if' iis^ir à faire nier par ses aveugles sujets sa propre existence. Cependant il parle à tous les cœurs une langue que. tous les cœurs compiennent; nous ne nous étonnons pas qu'il ait pu séduire Eve, quand nous le voyons séduire chaque jour les malheureux enfants d'Eve. La première femme eut du moins pour excuse de sa faute l'ignorance complète de ce triste et lamentable état du péché que sa postérité ne connaît que trop. Habituée aux délices de TEden > conversant familièrement avec les anges, elle ne reconnaît point lans la parole du tentateur la voix de l'ennemi. Ce serpent qui lui parlait n'étonnait nullement sa faiblesse; il semblait l'interroger avec bienveillance et lui ouvrir des horizons de félicité inconnue et nouvelle. Dans son heureuse innocence, Eve ne soupçonnait point la perfidie d'un tel langage ; le mal lui était encore inconnu. Mais nous, que cette faute originelle a atteints jusque dans les sources de l'inteUigence et de la vie, nous savons parfaitement discerner la voix tentatrice. Il n'est pas un homme sur la terre qui ne la connaisse et qui ait besoin de demander « quelle jD langue elle parle. » Nous savons de plus que f^a parole est une parole de mensonge; nous le sentons avec une vivacité soudaine et une énergie qui part des profondeurs de la conscience. Et pourtant cette voix perfide, ces illusions dont nous avons expérimenté Tamerlume, ces horizons d'un bonlieur qui nous a toujours fui, nous trompent, nous entraînent et nous séduisent encore. Qu'on ne dise

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pas que la source de ces perpétuelles erreurs est dans Tûme humaine elle-même, et qu'il n'est pas besoin pour elle d'autre tentateur que sa propre fragilité. L*ûme humaine proteste au contraire par sa voix intime, par le cri de la conscience outragée, par Taiguillon du remords, contre les fautes où elle tombe, volontairejnent il est vrai, mais par une instigation étrangère. Elle sent si vivement cette force de l'ennemi, que l'antiquité païenne lui avait donné le nom implacable de destin. De nos jours encore, l'Asie presque entière se courbe sous Tamère servitude de la fatalité. Il faut donc choisir entre cotte doctrine désolante et les suaves vérités de la foi. Il faut faire élection de drapeau entre ces deux cités dont saint Augustin a si éioquemment décrit l'existence simultanée dans l'histoire, la cité du monde, qui a pour roi le Père du mensonge, le serpent séddcteur, et la cité de Dieu, qui a pour chef Jésus-Christ, le rédempteur du monde, le vainqueur du serpent homicide.

8. Eve eut à faire la première ce choix décisif, elle dut user de la ronrqnoi liberté quand elle n'avait pas encore éprouvé les funestes consé- /iêl'."i"uMnnie quences de l'abus de la liberté. Il s'est trouvé des philosophes qui, ""^'^''"^ en réfléchissant aux tristes suites de la déchéance originelle, ont accusé la bonté de Dieu, au nom du plus glorieux privilège qu'il ait fait à l'homme. Pourquoi, disent-ils, n'avoir pas créé Adam impeccable, pourquoi lui laisser un libre arbitre qui devait entraîner sur sa tête d'aussi épouvantables malheurs * ? Il y a dans cette objection une apparence spécieuse qui séduit d'abord, mais qui ne résiste pas à un examen approfondi. Sans doute la puissance de Dieu ne connaît pas de limites, Adam pouvait sortir impeccable des mains créatrices. Ainsi que les autres créatures du monde visible, il pouvait être enchaîné à des lois immuables, dont la continuelle fixité l'eût retenu dans un bonheur passif et une jouissance forcée. Mais ce qui était possible était-il convenable? Si nous interrogeons notre âme et les instincts les plus profondément enracip*5s dans notre intelligence, nous y découvrons, en dépit de tous les raisonnements contraires, un ardent, un invincible amour pour ce libre

* Voir le cxiapitre que Féiielou consacre à la réfutatirn de ce sophigme, dans son livre de VExisierce de Dieu,

arbitre dont les fruits ont pourtant été si amers. L'homme se rend le Témoignage qu'il ne vaut quelque chose que par lui. La vertu n'existe plus, si vous le supprimez ; le devoir accompli ne saurait sans lui engendrer un mérite; les plus nobles aspirations du cœur, les plus généreuses tendances de Tesprit s'éteignent et disparaissent sous une contrainte uniforme et un joug constamment tyrannique. Savons-nous bien si une réelle félicité sernit possible ?ans cette liberté ? Ou plutôt un sentiment très-profond, quoique sa cause ne nous soit pas clairement connue, ne se trouve-t-il pas dans les en-, trailles mêmes de la conscience qui nous avertit que le bonheur même, dans cette condition, deviendrait une insupportable tyrannie? Si maintenant nous voulons sonder cette question dans un autre sens et la considérer au point de vue providentiel du plan divin dans la création, était-il donc digne de Dieu de donner à des intelligences une pareille destinée ? Les liommages forcés de l'bomme esclave eussent-ils été un concert proportionné à la grandeur de l'œuvre créatrice, et ponivaient-ils s'élever comme un encens d'agréable odeur au pied du trône de l'Eternel? Emprisonné dans les limites d'une obéissance servilc, comme dans des murailles infranchissables, l'homme serait retombé de son rang suprême à celui des êtres insensibles dont l'existence n'a ni spontanéité, ni action propre, ni libre développement. Or il avait été créé pour ti^availler i-X pour garder^ ut operaretur et custodîret. Sa vertu, même au Paradis Terrestre, devait être un etfort; son innocence, un trésor vigilamment défendu contre l'ennemi. Son amour pour Dieu devait être un amour de libre élection et de reconnaissance volontaire. Il fallait donc que Fhomme fût hbre ; et cette Uberté, blessée à mort par le péché, reste pourtant aujourd'hui le plus noble débris de sa nature primitive. C'est elle qui, soutenue de la grâce, le relève paï les mérites de Jésus-Christ à une hauteur plus grande encore, et la saiiUeté du chrétien nous apparaît plus éclatante et plus héroïque que l'mnocence même de nos premiers parents dans l'Eden. Diaiftg.ic 9. Mais reprenons le dialogue qui s'étabht entre Eve et le serpent.

«ntro Eve o' .

le seri.dnt. Q renferme dans une seule chute, solennelle et terrible, l'iiistoire secrète de toutes celles qui suivront. La malice de Satan, si féconde

cil A p. IV. — TENTATION, i87

'qu'elle soit, ne pourra cependant sortir du cercle des trois concupiscences dont le génie du mal enveloppe la première femme. Les sources empcisonnées que l'enfer ouvrit alors aux ardeurs coupaLlea d'Adam et d'Eve, resteront les mêmes pour leur postérité la plus reculée. Le serpent éveille d'abord le doute sur la légitimité ou la valeur du précepte. « Dieu vous a-t-il réellement défendu ? » C'est le début de toutes les désobéissances. La curiosité jelte un œil téméraire sur les lois, elle les soumet à son examen , et Dieu est cité par sa créature au tribunal d'une raison infirme et aveugle. Nulle tentation ne réussit mieux que celle-là sur les faibles âmes. La réponse d'Eve renferme déjà un demi-consentemenl à ce doute impie. {( Dieu nous a défendu d'en manger, de peur que peut-être nous ne » mourions. » Ce peut-être se retrouve au fond de tous les scepticismes, de toutes les transgressions, de toutes les erreurs. Eve commence par le doute; le serpent l'amènera bientôt à la négation. « Non, vous ne mourrez pas. » Les ossements dispersés des générations humaines sur les champs de l'histoire, 1rs cris de deuil que tous les échos de la terre ont répété, peuvent faire apprécier la valeur de cette parole du Père du mensonge. Eve, appelée d'abord la mère des vivants, pourra s'appeler à plus juste titre la mère des mortels et des morts. Si les yeux de la première femme se fussent ouverts alors, et que, dans une perspective prophétique, elle eût pu voir la tombe d'Abel, son premier né, et l'agonie du dernier de ses descendants, en passant par la lugubre et épouvantable série de tant de morts , par quel cri d'horreur elle eût répondu à l'ironique promesse de Satan : « Non , vous ne mourrez point ! » Eu dehors de cette vue prophétique qui ne lui fut pas donnée, il eût sutfi d'une simple réflexion sur la valeur du peut-être qu'elle venait de prononcer, pour la retenir sur le versant de l'abime et l'empêcher d'y entraîner avec elle les générations qui devaient l'appeler leur mère. Mais la passion naissante a déjà perdu le calme de la raison, et Satan se hâte de couvrir sous des voiles enchanteurs les cruelles réahtés de la faute. « Dieu sait bien que le jour où vous mangerez » de ce fruit, vous serez comme des dieux , connaissant le bien et I» le mal. » Voilà les démences de l'orgueil, les soifs à jamais inextin-

guibles de la science révoltée, les aspirations désordonnées de la créature qui voudrait détrôner Dieu. Dans ces paroles, le génie de Satan éclate tout entier. Nul autre que Fange de Fenfer n'a pu le premier tenir un tel langage. C'est le souvenir de la première chute des intelligences dans les cieux qui va se reproduire dans la déchéance de Fhomme sur la terre. L'orgueil succède à la curiosité et inaugure dans le monde son empire homicide. « Et la femme » considéra ce fruit séduisant aux regards, d'un aspect délicieux; D elle vit qu'il était bon à manger *. » L'intelligence séduite par la curiosité, le cœur corrompu par l'orgueil, ouvrent la porte à la sensualité. Telle est la gradation fatale des trois concupiscences qui nous apparaissent pour la première fois au seuil de FEden, et dont le développement prendra une si large place dans Fhistoire. Livré à ses rêves ambitieux de grandeur , l'homme retombe de tout le poids des sens révoltés sous le joug des passions d'ignominie ; Satan lui promet de le faire semblable à Dieu, et il le dégrade au-dessous des animaux sans raison. Etrange logique, dont les contradictions flagrantes ne détruiront cependant jamais pour Fâme humaine la puissance séductrice ! Tant la déchéance originelle fut profonde, tant les sources de la vie furent altérées par la faute primordiale !

* Il est curieux de rapprocher du récit de la Genèse les commentaires du Thalmud. S'ils présentent, pour la plupart, un aspect fabuleux et étrange, ils n'en confirment pas moins dans quelques traits l'interprétation catholique. D'après ces traditions rabbiniques, le mauvais ange Samaël se présente à Eve, monté sur un serpent, et lui demande pourquoi elle ne mange pas du fruit défendu. La femme répond que Dieu leur a interdit non-seulement de manger ce fruit, mais même d'approcher de l'arbre de la science du bien et du mal. Cette seconde partie de la réponse était inexacte, car la prohibition n'allait pas jusque-là. Samaël entraîne alors la femme au pied de l'arbre, en lui disant : « Pnisque tu n'es pas morte pour l'avoir approché, tu ne mourras pas davantage pour en manger. Dieu sait bien que le jour où vous en mangeriez vos yeux s'ouvriraient, et vous seriez comme des dieui, connaissant le bien et .^e mal. 11 en a mangé lui-même et y a puisé le pouvoir de créer un monde. C'est pour cela qu'il vous a défendu d'en manger vous-mêmes, de peur qu'à votre tour vous ne puissiez créer d'autres mondes. » Thalmud, in Bereschith Rabba; Maimonides, in More-Nevochim ; Natal. Alex., Histor. ecclet,, tom. I, pag. 13,

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§ III. Chute.

10. « Eve prit un de ces fruits et le mangea; et elle en donna à L'arbre de

■"■ la science d%

p l'homme qui en mangea comme elle *. » bien et du

Lu nature de l'arbre de la science du bien et du mal, les propriétés de son fruit mystérieux ont vivement excité l'attention curieuse des fils d'Adam. Nous ne rappellerons point ici les déclamations du philosophisme à ce sujet. La science plus sérieuse de notre temps a répudié le bagage de fades ironies et de ridicules équivoques amoncelé par le siècle précédent sur toutes les vérités bibliques. M. E. Renan, et nous aimons sur ce point à invoquer son témoignage, fait justice de tant d'ineptes absurdités dont se contenta si longtemps une critique aussi ignorante qu'impie. « Il faut » avouer, dit-il, que les récits du Paradis, de l'arbre de vie, de la » faute primitive, du sefrpent tentateur, ont de grandes analogies » avec les fables brahmaniques sur le berceau de l'espèce humaine, » et plus encore avec certains mythes du Vendidad-Salé; or les » chapitres de la Genèse où sont contenus ces récits, ont été écrits )) avant le contact intellectuel des Hébreux avec les peuples ariens, » et tranchent fortement avec la couleur dos livres conçus sous » l'influence persane depuis la captivité ^. » De telles paroles, malgré l'assimilation peu flatteuse du récit de Moïse aux fables brahmaniques, prouvent la bonne foi d'un écrivain qui ne nous a pas accoutumés à admirer sa bienveillance habitueUe pour lefe récits génésiaques. Il est vrai qu'il semble immédiatement craindre d'en avoir trop dit, et un nouvel aveu succède, à notre avis, beaucoup trop promptement au premier. Dans une note jointe à ce passage et destinée àlui servir de correctif, il ajoute : « Avouons cependant que la description » du jardin d'Eden semble formée sur le modèle des paradis persans, » ayant au centre le cyprès pyramidal ^. » Puisque les chapitres de la « Genèse ont été écrits avant le contact intellectuel des Hébreux avec la Perse, » on ne voit pas comment la description du Paradis Terrestre, a contenue dans ces chapitres, » a pu être « formée sur

* Gcnes., cap. m, 6. — * Histoire des lang, sémit.f pag. 474. — ' Ibid., note 1.

190 HisTOiuE DE l'Église. — première froQUE.

le modèle des poradis persans, ayant au centre .e cyprès pyramidal. » La logique la plus vulgaire conclurait précisément en sens inverse, et puisque l'antériorité de la Genèse est admise, elle reconnaîtrait que la Genèse a du servir de modèle aux écrivains persans. Ce qui n'est pas encore ne peut être copié par personne, et le bon sens se refuse à croire que Moïse ait calqué son récit de l'Eden sur un livre persan composé plus de mille ans après Moïse. Cette difficulté n'arrête pas le savant exégète ; il est habitué, nous l'avons vu, à en résoudre de plus embarrassantes encore. Le « cyprès pyramidal des paradis persans » lui apparaît sans doute comme une analogie d'agitant plus frappante, que Moïse ne parle ni de cyprès, ni de pyramide, et ne place rien de semblable au centre de l'Eden. M. Renan nous donne ainsi une seconde preuve de sa fidélité à suivre un système d'interprétation qui explique de préférence^ dans nos saints Livres, non pas ce qu'ils disent, mais surtout ce qu'ils ne disent pas.

11. «Ajoutons, dit-il en terminant, que les premiers chapitres » de la Genèse sont tout à fait isolés dans la tradition israélite, et » qu'il n'y est fait aucune allusion dans les autres livres hébreux '. » Cet argument du silence, déjà si heureusement employé dans la question des quatre fleuves de l'Eden, reparaît ici avec une assurance pareille et un succès plus éclatant encore. Non, les premiers chapitres de la Genèse ne sont « point isolés dans la tradition Israélite, » et pour être dans le vrai, il faut retourner la proposition de M. Renan, et dire qu^il n'y a pas un seulc?es autres livres hébreux qui ny fasse de nombreuses allusions. L'histoire de la chute originelle occupe à elle seule une place immense dans la tradition biblique; elle est le centre autour duquel gravite toute l'histoire des Hébreux. ({ Dieu, dit le Sage, en empruntant les paroles mêmes des deux pre- » miers chapitres de la Genèse, Dieu avait créé l'homme dans un » état d'immortalité ; il l'avait fait à son image et à sa ressemblance. » Mais, par la jalousie du diable, la mort est entrée dans la » monde ^. » — • « C'est par la femme que le premier péché fat

fXij>*oire des lang. sémit.^ pag. 474, note déjà citée. — * Sap., cap. u, 23, 24»

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D commis, dit l'Ecclésiastique, c'est par elle que tous nous avons » été soumis à la loi de la mort ^ » — « Dieu, dit le même livre, » forma l'homme de terre, et le créa à son image. Il lui donna un » aide semblable à lui ^. » Ce sont bien là, si nous ne nous trompons, des allusions à la Genèse, dont les expressions mêmes sont reproduites, et nous ne nous étonnons T^as de lire quelques pages plus loin ces paroles dont on chercherait vainement la signification ailleurs que dans le troisième chapitre de la Genèse. « Il n'y a rien, » dit l'Ecclésiastique, de plus pervers que le serpent ^. » — « Au jour » de sa justice, dit le même livre, Dieu jugera les hommes suivant » leurs actions, selon les œuvres d'Adam et sa fatale présomp- » tion *. » Les funestes suites de la déchéance originelle y sont décrites ailleurs avec une éloquence qui ne sera jamais dépassée : « Une lamentable désolation s'étend sur tous les hommes; un joug » accablant pèse sur les fils d'Adam, depuis le jour où ils sont sorf> tis du sein de leur mère, jusqu'à celui de leur sépulture dans le » sein de leur mère commune. Les soucis dévorants, les craintes )) qui rongent le cœur, une attente inquiète, la perspective de la » fin prochaine torturent l'humanité, depuis le roi qui s'assied sur » un trône, jusqu'au mendiant courbé dans la poussière; depuis » le riche vêtu de pourpre et couronné de fleurs, jusqu'au pauvre » couvert d'un lin grossier. Partout la fureur, la sombre jalousie, » l'agitation, l'anxiété, la crainte de la mort, la haine farouche, les » conllits de l'ambition. Le repos même de la nuit, le sommeil des » mortels sur leur couche en est agité. L'homme a été atteint jus- » qu'au cœur, comme le soldat blessé dans la bataille. La mort, le » sang répandu, les luttes homicides, l'oppression tyrannique, la t faim, le remords, tous les fléaux ont été la peine de l'iniquité de » l'homme ^. » Dans le même sentiment d'une proforde et amère tristesse, David s'écriait : «Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité; » la mère qui m'a donné le jour m'a engendré dans le péché ^\ » et quand, à la voix de Nathan, le prophète, Dieu renouvelait à ce grand roi l'assurance que le Rédempteur du monde naîtrait de

1 Eccli.^ cap. XXV, 33. — « loia., cap. xvii, 1 et 5. — » Ibid., cap \aV, 22» — * Ibid,, cap. xxxY, 24. — » Ibid., cap. XL, d - ! 1 . — e p,ah L, 7.

Tr.-dlilior.s uriivcrsîlles tui- l'iiibre de la science du liien et ùa mal.

192 HISTOIRE DE l'Église. — première époque.

sa race, David répondait encore : « Qui suis-je, Seigneur? Et quelle i> est la famille d'Isaï, pour être appelée à tant de gloire et pour » recevoir la promesse qui se perpétue depuis Adam *?» M. Renan, quand il écrivait son étrange assertion, n'avait-il donc pas encore ouvert le livre de Job, le commentaire le plus complet qui existe sur la déchéance primitive de l'humanité? Connaissait-il si peu la littérature hébraïque, qu'il n'ait pas remarqué dans tous les livres sacrés des Juifs des allusions continuelles aux premiers chapitres de la Genèse, depuis Josué, qui « marque le lieu de la sépulture d'Adam 2, » jusqu'aux prophètes? Osée ne dit-il pas des Juifs infidèles : « Ils ont transgressé, comme Adam, le pacte fait avec le » Seigneur, et ils ont prévariqué devant lui ^? » Zacharie ne leur rappelle-t-il pas aussi « l'exemple d'Adam '^? » Tobie, en appelant la bénédiction du ciel sur une alhance sainte, n'invoque-t-il pas le Seigneur en ces termes : « C'est vous qui avez formé Adam » du limon de la terre, et lui avez donné Eve pour aide et pour » compagne ^? » Si ce ne sont pas là des allusions aux récits des premiers chapitres de la Genèse, il faut renoncer à étudier jamais la Bible, et déclarer que rien de ce qu'on y croit lire ne s'y trouve réellement. Ou plutôt, il faut dire hautement que tous les efforts d'une science secrètement hostile, quoiqu'ostensiblement respectueuse, ne réussiront pas plus à ébranler l'autorité de ce livre divin, que les sarcasmes et les ignorants dédains du philosophisme. 12. La tradition hébraïque a donc soigneusement conservé le souvenir de la chute originelle de nos premiers parents dans l'Eden. Mais elle n'est pas la seule; les mêmes récits, ainsi que l'avoue M. Renan, se sont perpétués dans la Httérature sacrée de tous les peuples; c'est là un fait capital qui domine la question et nous la présente comme l'événement le plus imposant à la fois et le plus réel de l'histoire humaine. Le Boundehesch nous rapporte que Meschia et Meschiane, l'Adam et l'Eve persans , se laissèrent séduire par Ahriman, V ancien serpent, qui leur avait apporté des fruits dont ils mangèrent» en contravention aux ordres de la Divinité. Us

» II Reg., cap. vu, 18', i9. — «Josuè, cap. xiv, 157 — 8 Ose., cap. vi,7. — * Zachar., cap. xin, 5. — >* Tob., cap. viii, 8.

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perdirent par là les privilèges de leur race *. Les livres des Indoiis parlent d'un serpent nommé Kaly, qui a fait à la création de si grands maux, qu'il faut une incarnation de Vischnou pour les réparer. Ce monstre est représenté moitié femme et moitié serpent 2. « Les Brakhmanes, dit M. Obry, racontent qu'un géant fut conduit dans un fort beau jardin qu'il pouvait, à certaines conditions, posséder éternellement. Un soir, comme il se reposait sous l'ombrage, un Deiuta (malin esprit), le vint trouver et le tenta, en lui offrant une grosse somme d'argent que le géant refusa, n'en connaissant pas la valeur. Mais entin ce Dewta lui amena une femme dont la merveilleuse beauté le séduisit tellement qu'il enfreignit les lois divines et fut cluissé du jardin 3. » — « Dans les mytlies Pouraniques de l'Inde, continue le même auteur, les Nagâs Ouragan (serpents rampant sur le ventre) sont présentés comme des êtres merveilleux, possédant des facultés surnaturelles, entre autres celles des transformations, et toujours prêts à tendre des embûches à ceux qui ne sont pas de leur race *. » — « Toutes les annales de l'Asie, dit M. C. Cantu , parlent d'un paradis primitif, en le peuplant de merveilles selon le goût particulier de chaque peuple. Au Thibet, les Lah sont des génies dégradés qui ont précipité l'homme dans le crime. Le Groënlandais donne au premier homme le nom de Kallak; la première femme fut tirée de sa substance; tous deux devinrent pécheurs; leur postérité coupable fut submergée, à l'exception d'un seul homme, par les eaux du déluge ^. Les anciens Scythes se disaient descendus d'une femme-serpent, et les peuples du Nord, connus sous le nom de Scandinaves, par lesquels la race humaine a été renouvelée il y a clix-huit cents ans, personnifiaient, dans la mythologie gigantesque et fantastique de VFdda^le terrible fils de Loke^ le principe du mal, sous la forme d'un serpent qui enveloppe le monde et le pénètre de son venin ^, Nous avons cité plus

» Obry, Du Berceau de l'espèce humaine, 1858, pag. 148; Zend-Avesta tom. II pag. 37g.

«Dubois, tom. III, 3e part., pag. 433; Etudes philosofh. sur le Christ, par M. Â. Nicolas, tom. II; pag. 44, 45. '

» Du Borceou de l'espèce humaine, pag. 148. — * loia., pag. 158. - « César Cantu Histoire univers., tom. F, pag. 148. -« Mallet, Introduction à l'hist. du Danemark,

haut les traditions mexicaines et mongoles sur ce sujet. Elles offrent, dans leurs traits principaux, la même analof^ie avec le récit mosaïque. Il faut donc se résoudre à voir, dans la déchéance originelle, telle que la raconte la Genèse, non pas une narration isolée, mais un des faits les plus universellement conservés dans la mémoire du genre humain. Tant de peuples si divers en tout le. reste, dit avec raison un apologiste, ne peuvent se trouver d'accord sur ce fait unique,- que parce que ce fait s'est réellement passé à l'époque de leur commune origine, et a fait une impression profonde sur la source même de l'humanité. C'était aussi la conclusion de Cuvier. « Les idées de peuples qui ont si peu de rapports ensemble, dont la langue, la religion, les mœurs n'ont rien de commun, s'accorderaient-elles sur ce point, si elles n'avaient la vérité pour ] ase *? » Nous pouvons donc affirmer, en face de la science moderne, qu'il n'y a point de mythes dans le récit de la déchéance, et soutenir une thèse si péremptoirement démontrée déjà en Allemag-ne par Jalm, et en France par M. l'abbé Glaire ^.

Kafurf et 13. Après avoir ainsi constaté l'accord des traditions universelles rÏÏlred.hi avec le récit génésiaqiie de la déchéance, il nous reste encore à

bien cl lia examiner, au point de vue théologique, la question précise de la nature du fruit défendu. L'arbre de la science du bien et du mal fut ainsi appelé, d'après la doctrine des saints Pères, bien plus en raison du précepte dont il fut l'objet, qu'en raison de ses propriétés essentielles ^. L'opinion de Josèphe, sur ce point, n'a pas obtenu l'assentiment des docteurs chrétiens. « Comme il était vrai, dit » l'historien juif, que le fruit de l'arbre de la science du bien et du » mal donnait un très-grand discernement, Adam et Eve, après en )) avoir mangé, aperçurent aussitôt leur nudité et en rougirent *.» On pouvait répondre à Josèphe que, pour mériter son nom, l'arbre du Paradis Terrestre devait produire la science du bien parallè-

* M. A. Nicolas, Etudes philosoph. sur le Christ., tom. U, pag. 49.

* M. l'abbé Glaire, Introduction à l'Ecriture sainte , tom. I, pag. 320; Jahn, Biblische Archœologie ; Erst. ïheil. Vorrede, pag. 28.

» Natal. Alex., Hisior. eccles,, tom. I, pag. 102. — * Joseph., Antiq, Hebff cap. I.

mal.

lemeut à celle du mal, et on ne voit pas qu'il ait eu sur nos premiers parents un semblable effet. Il paraît donc beaucoup plus vraisemblable de dire avec saint Chrysostome : « L'arbre dp. la beience du )) bien et du mal n'est ainsi appelé, que parc ^ qu'il fut l'objet du )) précepte divin, et qu'à son occasion Adam put témoigner son » obéissance ou inaugurer sa révolte à l'égard de Dieu. Sans doute, » avant sa fatale expérience, notre premier père savait tliéorique- » ment que l'obéissance est un bien, que la désobéissance est un » mal. Mais il le comprit, après la faute, avec l'évidence surabon- » dante de la pratique. C'est ainsi que nous savons tous que la » santé est un bien, et la maladie un mal; mais nous le sentons )) beaucoup plus vivement quand, perdant la première, nous éprou- )) vons les souifrances de la seconde. Ce n'est donc pas la nature » même de l'arbre qui valut à celui-ci le nom d'arbre de la science » du bien et du mal, mais la désobéissance qui eut lieu à son occaï) sion et qui manifesta plus clairement à l'bomme Texcellence du » bien que sa faute lui faisait perdre, et l'borreur du mal dans le- » quel il s'était précipité K » ïhéodoret présente à l'appui de cette opinion un motif d'un autre ordre, dont la valeur n'est pas moindre. « Les deux arbres placés au milieu du Paradis Terrestre, dit-il, fu- » rent, comme tous les autres, une production du sol. L'Ecriture elle- » même nous l'apprend. Ils n'étaient donc pas d'une autre nature )) que les autres. C'est ainsi que la croix par laquelle nous avons » été rachetés est un bois ordinaire, et cependant on l'appelle » Varbre du salut, parce que le salut par la foi commença à la croix, » De même les deux arbres du Paradis étaient des productions » naturelles du soL; mais, par la destination que leur attribuait » l'ordre de Dieu, l'un s'appela Varbre de vie, le second Varbre de » la connaissance du bien et du mal. Le fruit du premier devait être t> en quelque sorte la récompense du précepte observé; celui du » second devait être le témoignage de la désobéissance et comme » le sens extérieur du péché. La transgression primordiale qui » s'exerça sur ce fruit, révéla à Adam les remords et le trouble

* 8. Chrysost., serm. 7 m Gènes,

196 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — PREMIÈRE fPOQUE.

» d'une conscience coupable dont il avait jusque-là ignoré l'amer- » tume *. » Enfin le génie de saint Augustin, méditant le mystère de la déchéance, a formulé sur ce sujet un enseignement dont il nous paraîtrait téméraire de s'écarter. « J'ai souvent rélléchi, dit » le grand docteur, sur la question de Varbj^e de la science du bien » et du mal. Ma conviction profonde est que cet arbre n'avait en » soi aucune propriété nuisible. Dieu qui avait fait toutes choses » bonnes, n'aurait point placé dans le Paradis un arbre mauvais. » Le mal pour l'homme fut tout entier dans la transgression du » précepte. Il fallait cependant que ce vassal de Dieu, Adam, notre » premier père, reçût un commandement, une prohibition, pour » que son obéissance devînt une vertu méritoire au yeux du Sei- » gneur, son souverain. L'obéissance est en eflet la vertu par excel- » lence de toute créature placée sous ;la main de Dieu, de même » que le crime capital et suprême de l'homme est l'orgueil, qui le » porte à ne reconnaître aucune autre puissance que la sienne pro- » pre, en d'autres termes, la désobéissance. Si donc un précepte )) quelconque n'eût pas existé dans le Paradis Terrestre, Adam n'au- » rait rien eu qui lui rappelât le sentiment et la pensée de Dieu. » Ainsi l'arbre lui-même n'était pas mauvais en soi; mais il prit le » nom d'arbre de la science du bien et du mal, parce que si l'homme » venait à en manger, après la prohibition qui lui avait été faite, )) cette transgression deviendrait pour lui la première expérience » du mal, et lui apporterait ce lamentable discernement au moyen » duquel il pourrait comprendre tous les biens de l'obéissance et )) tous les malheurs de la rébeUion. Il n'y a pas non y^lus de figure •) dans l'expression du texte sacré. Cet arbre s'appelle réellement )) ainsi, non pas à cause du fruit qu'il produisait, mais en vue des !) résultats de l'épreuve faite par son moyen ^. » .l'Eve. 14. Il ressort clairement des paroles de saint Augustin, que le précepte donné par Dieu à nos premiers parents dans l'Eden, n'avait pas le caractère d'une injonction personnelle à Adam et devant s'éteindre avec lui. Il est évident, en effet, que l'iUustre docteur

* Tlieodor., Inlerrog. xxvi in Gcncs.

« S. August., De Gcnesi ad litter., lib. VIII, cap. VI.

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