CHAP. I. — VOCATION D ABRAM
de l'avenir lui furent révélés : Apprends, lui fut-il dit, les destinées de ta race. Elle sera errante sur une terre étrangère ; quatre cents ans de servitude et d'affliction pèseront sur elle. Cependant je ferai justice de ses oppresseurs; elle échappera à leur joug et sortira de leurs mains riche et nombreuse. Pour toi, tu iras rejoindre tes pères dans la paix d'une heureuse vieillesse. A la quatrième génération, tes fils reviendront prendre possession de cette terre, car les Amorrhéens qui l'occupent en ce moment, n'ont pas encore comblé la mesure de leurs iniquités. Cependant les derniers rayons du soleil s'étaient éteints dans le crépuscule du soir. Un nuage obscur se forma sous les yeux d'Abram; du sein des ténèbres un globe de feu descendit et passa au milieu des victimes. Ce jour-là Dieu avait scellé avec Abram le pacte de l'alliance K »
13. Dans son empressement à préparer la réalisation de ces raissano» magniiiques promesses, Saraï, l'épouse stérile, se considérant sans ( JJ. doute comme le seul obstacle à leur accomplissement, dit à Abram : «Je touche à la vieillesse, et Dieu ne m'a pas accordé la joie d'être mère. Prenez pour femme Agar, l'Egyptienne, qui nous sert depuis dix années sur cette terre de Chanaan; et puisse le Seigneur me donner par elle des fils nés de vous ^ r » A l'époque patriarcale, ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, une telle proposition n'avait rien d'insolite, et Abram était peut-être le seul chef de tribu qui, fidèle à des traditions plus anciennes, se fût strictement renfermé dans les liens d'un mariage unique, quand aucune loi positive ne lui en imposait l'obligation. Cependant il y a quelque chose de touchant dans le sacrifice de la vénérable épouse et dans le vœu qu'elle exprime avec tant d'abnégation personnelle. Agar ne comprit pas la noble déhcatesse de sentiments que révélait une pareille démarche, et n'y répondit que par son ingratitude. Fière de l'espérance d'une glorieuse maternité, elle accabla bientôt Saraï de ses humiliants dédains. « Vous me traites injustement, dit la vieille épouse à Abram. Je vous ai donné moimême cette esclave pour femme, et maintenant elle me traite avec
* Gènes,, eap. xv, 2-18. — * Ibid.j cap. xvi, 1-3,
mépris. Que le Serigneur juge entre vous et moi! — Agar n'a pas cessé d'être votre esclave, répondit Abram. Vous l'avez en votre main; traitez-la comme vous voudrez. Agar, retombant ainsi sous le pouvoir de sa maîtresse, prit la fuite et s'avança au milieu du désert, dans la direction de Sur. L*Ange du Seigneur la rencontra assise au bord d'une fontaine, dans la solitude. — Agar, servante de Saraï, lui dit-il, d'où venez-vous, et où allez-vous? — Je fuis de devant la face de S irai, ma maîtresse, répondit-elle. — L'Ange de Dieu lui dit alors : Retournez près de votre maîtresse, et humiliezvous sous sa main. Je multiplierai votre race, et elle deviendra un peuple innombrable. Le fils auquel vous donnerez le jour recevra de vous le nom d'Ismaêl {Dieu a entendu) ^ parce que le Seigneur a entendu le cri de votre affliction. Cet enfant deviendra un homme farouche. Sa main se lèvera contre tous, et la main de tous sera levée contre lui ; il plantera ses tentes vis-à-vis de tous ses frères, Agar consacra la source où elle avait vu l'Ange du Seigneur, par le nom de Fontaine du Dieu vivant; et, revenue sous les tentes de Mambré, elle donna à Abram un fils, qui fut appelé Ismaël ^ » n s'échappe de ces récits je ne sais quel parfum de fraîcheur et de vérité qu'on chercherait en vain dans toutes les autres littératures. La jeunesse et la simplicité des sociétés patriarcales s'y révèlent par mille détails d'une naïveté charmante, qu'un ordre social plus avancé fera disparaître. Il nous semble impossible de contester à ces pages de FEcriture un caractère saisissant d'antiquité. Mais, sans nous arrêter à cotte appréciation par sentiment, dont l'impression est nécessairement individuelle, et dont les nuances fugitives peuvent échapper à d'autres esprits, indiquons seulement ce prophétique tableau du peuple ismaélite, c'est-à-dire de FAi-abe, le farouche enfant du désert, dont la main s'est levée contre tous les empires, sans qu'aucun d'eux, assyrien ou perse, grec, romain on turc, ait jamais pu dompter cette sauvage indépendance. Sous le nor^ de Sarrasin, l'Arabe est venu dresser sa tente vis-à-vis de ses irèi'^s d'Espagne, de France, pendant le moyen âge; sous le nom
^ Gènes. y cap. xvi^ 5-1^
CHAP. I. — VOCATION d'abram (^366-2280). 375
de Bédouin, il plante ses mobiles pavillons en face de nos établissements d'Afrique; « il pousse ses courses hardies de Babylone » jusqu'au Maroc, de Tunis jusqu'à Ninive; il campe sur les ruines » de Cartilage, de Thèbes, de Memphis, de Palmyre; et sur le front ù de ce peuple indomptable, brille toujours la promesse divine faite D à Agar *. »
14. La naissance d*Ismaël n'avait encore réalisé qu'une partie i.enomd'Ade la promesse divine. Le pacte d'alliance^ scellé visiblement par le c^^^iui^d'i* Seigneur avec Abram, va s'étendre à la race future du patriarche. circoSôn. Il semble que les liens spirituels destinés à unir à Dieu le peuple choisi, se resserrent à mesure que l'événement solennel approche , comme si le berceau de la race juive n'eût pu être assez entouré des preuves de l'adoption céleste. « Abram avait quatre-vingt-dixneuf ans. Le Seigneur lui apparut de nouveau : Je suis le Dieu, tout -puissant, lui dit -il; marche en ma présence et sois parfait. J'établirai avec toi mon alliance, et je te ferai croître sans mesure. Abram se prosterna, le front dans la poussière. C'est moi, ajouta le Seigneur. Mon pacte avec toi subsiste ; tu seras le père de multitudes innombrables. Désormais l'on ne t'appellera plus simplement Abram (jmter excelsus), mais Abrabam (jjater multitudinis) y parce que des nations entières et des rois seront ta descendance. De même, ta femme ne se nommera plus Saraï {domina mea)^ mais Sara {domina), la reine par excellence, parce que ma bénédiction s'étendra sur elle et sur le fils qu'elle te donnera. A son tour, ce fils sera la tige de nations puissantes et de grands rois. A ces mots Abraham toujours prosterné, sourit; il se disait à lui-même : Un fils peut-il donc naître à un centenaire? Sara, à quatre-vingt-dix ans, connaîtra -t- elle les joies de la maternité? Telles étaient ses pensées au fond du cœur, mais il ne les exprimait point, et il se contenta de répondre : Plaise au Seigneur, mon Dieu, de conserver la vie à Ismaël et de jeter sur cet enfant un regard favorable 1 Et Dieu reprit : Sara, ton épouse, donnera le jour à un fils que "^"^ appelleras Isaac. J'établirai avec lui et avec sa postérité une alliances
* M. le baron Henrion, Histoire ecclés., Migne, tom. H, col. 700.
éternelle. Ton vœu en faveur dlsmaël sera aussi exaucé. Ma bécé diction s*étendra sur lui, et sa race sera nombreuse. Il sera p6re de douze chefs, qui gouverneront de grandes tribus. Mais mon alliance spéciale sera avec Isaac, le fils que d'ici à un an te donnera Sara, ton épouse. Et la marque de cette alliance, que toi et ta race devrez conserver de générations en générations, sera la circoncision. Vous la pratiquerez comme le signe du contrat passé entre votre Dieu et vous. Ce jour-là donc, Abraham, toute sa tribu, serviteurs et esclaves, et le jeune Ismaël, qui avait alors treize ans, reçm'ent la marque de l'alhance contractée avec le Seigneur *. » Telle fut l'institution de la circoncision, le baptême de l'ancienne loi, figure du sacrement de la loi nouvelle *.
§ III. DcsfrncUoD de Sodome (9^69).
Ap^artion 15. « Quclqucs jours après, le patriarche était assis à la porte de angesàAhia- sa tcutc, à l'hcure où les feux du soleil sont le plus ardents, quand
kaui , soiis le
chône de il aporçut trois voyageurs qui venaient de son côté. Abraham se leva aussitôt et courut à leur rencontre. S'inclinant jusqu'à terre, il les salua, et s'adressant à celui qui paraissait le plus vénérable : Seigneur, lui dit-il, si j'ai trouvé grâce à vos yeux, ne dédaignez pas l'hospitalité de votre serviteur. Je vous apporterai l'eau pour laver vos pieds, et pendant que vous vous reposerez, avec vos compagnons, à l'ombre de ce chêne, je vous offrirai le pain qui ranimera vos forces. Vous pourrez ensuite reprendre votre voyage, et c'est là, sans doute, ce que vous attendiez de moi. — Faites selon votre parole, répondirent les étrangers. Abraham s'empressa de prévenir Sara, qui était restée dans la tente : Hâtez-vous, lui ditil; préparez trois mesures de fleur de froment, et faites cuire trois pains sous la cendre. Puis il choisit lui-même, dans le troupeau, un veau à la chair tendre et délicate, et ordonna à un serviteur de le préparer pour le repas. Du beurre et du lait furent ajoutés à ces
* Gènes., cap. xvii, 1-ad ultim. — ^ Voir les Dissertations sur l'origine, Van» iiquité et les effets de la circoncision ^ par D. Calrnet; et l'article consacré au mémo sujet par M. l'abbé Glaire, Les Livides sai?its venge's, tom. \, pag. 328-
tîTOvîsîoiiS;, qu'il servit lui-même aux voyageurs, se tenant debout souB le chêne hospitalier. Quand ils eurent mangé, ils lui dirent : Où est Sara, votre épouse? — La voici dans la tente, répondit -il. — L'an prochain, à pareille époque, reprirent les étrangers, quand nous reviendrons, avec l'aide de Dieu, de notre voyage, Sara, votre épouse, aura un fds. A ces paroles, qui s'adressaient à deux vieiL lards si avancés en âge, Sara ne put réprimer un sourire. Est-ce là, pensait -elle, une promesse qu'on puisse nous faire? Mais le Seigneur (car c'élait lui qui, sous la figure d'un voyageur vénérable, avait ainsi reçu l'huspitalité de son serviteur) dit à Abraham : Pourquoi Sara rit-elle, en se disant : Je suis trop avancée en âge? Y a-t-il donc quelque chose d'impossible à Dieu? Selon ma promesse, je reviendrai dans un an, et Sara aura un fils. Effrayée, l'épouse d'Abraham voulut s'excuser, en disant qu'elle n'avait pas eu ce sourire d'incréduhté. — Non, lui dit le Seigneur, il n'en est rien; tu as ri. Les voyageurs, s'étant levés, considérèrent un instant la plaine de Sodome, afin de reprendre leur route dans cette direction. Abraham se disposait à les accompagner pour leur faire honneur. Le Seigneur dit alors : Pourrai-je donc laisser ignorer è Abraham le dessein que j'ai formé? N'est-il pas destiné à être le père d'une nation nombreuse et puissante; et tous les pc^uples de la terre ne doivent-ils pas être bénis en lui? Je sais qu'il ordonnera à ses fils et à toute sa postérité de marcher dans les voies du Seigneur, d'observer la justice et l'équité, pour mériter les faveurs divines. Et le Seigneur ajouta : Le cri de Sodome et de Gomorrhe est monté vers le ciel, et leurs iniquités ont comblé la mesure. J'irai moi-même, et je verrai si leurs œuvres répondent aux clameurs qui se sont élevées jusqu'à moi. A cet instant, les voyageurs 6e mirent en marche pour Sodome. Mais Abraham se rapprochant : Seigneur, dit-il, voudrez-vous donc envelopper les innocents dans le supplice que vous réservez aux coupables? S'il se trouvait cin-' 'Çuante justes dans cette ville, ne les épargneriez -vous point? Ne pardonneriez-vous pas même à la cité tout entière en leur faveur? Et le Seigneur répondit : Si je trouve cinquante justes à Sodome, je ferai grâce à toute la ville en leur faveur. — Puisque j'ai osé
adresser une prière à mon Dieu, reprit Abraham, je continuerai encore, cendre et poussière que je suis. Que ferait donc le Seigneur mon Dieu, s'il ne trouvait que quarante - cinq justes? Détruirait-il la cité parce qu'il n'en aurait pas rencontré cinq de plus? — Non, dit le Seigneur, Sodome ne sera point détruite, si j'y trouve quarante - cinq justes. — Mais qu'arrivera -t- il, s'il n'y en a que quarante? — Je l'épargnerai encore. — Pardonnez -moi, Seigneur, je vous supplie, cette nouvelle insistance. Qa'arriveraitil, s'il n'y en a que trente? — Je ferai grâce. — Et vingt seulement? — Je ferai grâce. — Seigneur, mon Dieu, encore une faveur. Que ferez- vous, s'ils ne sont que dix? — Eu faveur de dix justes, j'épargnerai Sodome. A ces mots, le Seigneur disparut, et Abraham revint vers ses tentes *. » Quel dialogue! Quelle majesté dans une simplicité divine ! Tous les saints Pères ont épuisé, dans des commentaires d'une admirable éloquence, les enseignements qui ressortent de cette page inspirée. Voici les rétlexions qu'elle suggérait à Laharpe : « Il y a quelque chose en moi qui me » crie si fortement que l'homme n'a pas trouvé cela, que, s'il était » possible que ce sentiment me trompât, je ne craindrais pas d'être » repris de mon erreur au jugement de Dieu. Cette suite d'interro- » gâtions serait hors de vraisemblance dans toute auti'e histoire, » rien que d'un sujet à un roi, et un roi justement irrité. L'inalté- » rable patience du maître paraîtrait aussi peu convenable que les » questions multipliées du serviteur paraîtraient, en pareille occa- » sion, indiscrètes ou téméraires. De part et d'autre, il n'y a rien là » dans l'ordre humain. C'est à des traits pareils que je reconnais » smtout l'esprit divin dans le Pentateuque et les autres parties » de la Bible. »
16. c< Or les habitants de Sodome étaient tombés au dernier degré de la perversion, » et leurs crimes, que l'Ecriture ne détaille | pas, mais dont elle nous laisse seulement entrevoir le caractère j monstrueux, dans la suite du récit, ne devaient pas rencontrer le contrepoids des dix justes dont la miséricorde divine se fût con-
» Gènes,, cap. xvin, 1-ad ultim.
tentée. On a ra sur la terre, où le péché fut introduit par la séduction de l'antique serpent, le vice revêtir les formes les plus odieuses et insulter à la sainteté de l'œuvre créatrice. Mais, depuis le déluge, une seule contrée s'est trouvée, où, abdiquant le dernier sentiment de pudeur qui force les criminels à chercher les ténèbreg pour se livrer à leurs égarements, des villes entières avaient érigé l'infamie à la hauteur d'une institution nationale, et se levaient tumultueusement pour réclamer, comme un droit social, l'atroce privilège d'outrager en public les lois de la nature et de traîner dans la boue la plus haute des dignités humaines, l'innocence et la vertu. «Le soir était venu, quand les deux anges entrèrent à Sodome. Lolh était assis à la porte de la cité. A la vue des voyageurs, il se leva, et, s'avançant à leur rencontre, il s'inclina pour les saluer. Seigneurs, leur dit-il, venez, je vous prie, dans la maison de votre serviteur, et acceptez-y l'hospitalité; vous laverez vos pieds fatigués par la route, et demain vous reprendrez votre voyage. — Non, répondirent les étrangers. Nous camperons cette nuit sur la place publique. Lolh insista avec tant de persévérance , qu'il les contraignit à le suivre dans sa demeure; un festin fut préparé, on jBt cuire des pains sous la cendre pour les étrangers, qui s'assirent à la table hospitalière. Après le repas, ils allaient s'étendre sur la couche que Loth avait fait disposer pour eux , quand des vociférations tumultueuses retentirent à leurs oreilles. Tous les habitants de Sodome, depuis les vieillards jusqu'aux petits enfants, avaient entouré la maison. Ils appelaient Loth à grands cris : Où sont les voyageurs introduits chez toi pendant la nuit? Qu'ils sortent! Nous les voulons voir! Se plaçant sur le seuil de sa demeure, Loth, partout ce qu'il avait de plus cher et de plus sacré, suppliait cette multitude sauvage de respecter l'asile otfert aux étrangers. — Ils sont entrés sous mon toit de chaume, disait-il; le droit de l'hospitahté les rend inviolables. — Arrière! criait la foule. Tu n'es toimême qu'un étranger chez nous, et tu prétends nous imposer des lois! Nous allons te traiter plus rigoureusement encore que tes hôtes. Et déjà mille bras s'étaient levés contre Loth; la multitude allait envahir la maison, lorsc^ue les deux voyageurs, s'élan-^
380 HISTOIRE DE l'Église. — troisième époque (2296-1785).
çant au secours de leur hôte, l'enlevèrent à la populace furieuse, et le faisant rentrer dans sa demeure, en refermèrent la porte sur lui. Puis ils frappèrent de cécité cette foule impie, depuis le plus âgé jusqu'au plus jeune, en sorte qu'elle cherchait en vain Feutrée de la maison. Alors ils dirent à Loth : As-tu ici quelques-uns des tiens? Ras'semble-les, avec tes gendres et tes filles, et entraîne-les loin de cette cité, car nous allons la détruhe. Le cri de son iniquité est monté jusqu'au trône de Dieu, et il nous a envoyés pour perdre ces impies. Loth, saisi d'effroi, sortit au milieu de la foule aveuglée; il alla trouver les jeunes hommes auxquels ses filles étaient fiancées : Levez-vous, leur dit-il, sortez avec moi de cette ville, car le Seigneur va la détruire. Surpris de ce langage, étrangers sans doute à ce qui venait de se passer, les jeunes gens crurent que Loth plaisantait. 11 ne put les déterminer à le suivre. Cependant l'aurore approchait : Hâte -toi, dirent les anges à Loth. Emmène ta femme et tes filles, pour que vous ne soyez point enveloppés dans la ruine de Sodome. Loth hésitait; il songeait peutêtre à renouveler près de ceux qu'il avait choisis pour ses gendres la tentative de la nuit; mais les anges le prkent par la main, avec sa femme et ses filles, et sortant de la cité maudite, ils leur dirent : Songez maintenant à votre salut; ne vous arrêtez pas à regarder en arrière et ne suspendez votre fuite dans aucune des contrées d'alentour. Réfugiez-vous à la hâte sur la montagne, de peur d'être vous-mêmes victimes du désastre. — Je vous prie, Seigneur, répondit Loth, puisque j'ai eu le bonheur de trouver grâce à vos yeux et d'être l'objet de votre miséricorde, daignez écouter ma prière. Le trajet est long d*ici à la montagne, peut-être n'y arriverons-nous pas à temps et serons-nous devancés par le fléau. Permettez que je me dirige vers cette bourgade plus rapprochée. Elle est si petite ! Ne daignerez-vous pas l'épargner et nous permettre d'y trouver un asile? — Ta prière sera exaucée, lui dit l'Ange. Je ne détruirai point ce heu pour lequel tu as demandé grâce. Courez-y donc en toute hâte, car je ne puis ordonner la catastrophe avant que vous y soyez parvenus. Le soleil se levait à l'orient, quand Loth entrait à Ségor (la petite), humble bourgade que la
présence d'un juste allait sauver d'une épouvantable ruine, et qui changea, en souvenir de cette faveur, son ancien nom de Bala, pour celui de Ségor. Une pluie de soufre et de feu, envoyée par le Seigneur, couvrit alors Sodome et Gomorrhe, détruisit ces villes et toute la contrée qui les entourait, en fit périr tous les habitants et n'y laissa pas subsister une trace de végétation. La femme de Loth,qui s'était arrêtée pour regarder l'embrasement, suffoquée sans doute par les vapeurs de nitre et de soufre, resta pétrifiée en statue de sel : Rcspiciensque uxor ejus post se, versa est in statuam salis. Cependant Abraham s'étant levé pour venir dès Taui-ore au lieu où le Seigneur lui avait parlé la veille, vit les deux cités et la plaine qui les entoure, couvertes d'un nuage épais de cendre et de fumée, comme il s'en élève d'une fournaise ardente ^ » Le patriarche assistait ainsi au châtiment d'une contrée délivrée une première fois par ses armes de l'invasion ennemie, et qu'il n'avait pu sauver une seconde fois du supplice réservé à ses crimes. Il était en même temps témoin de la bonté avec laquelle son intercession en faveur des coupables avait été accueillie par le Seigneur. Les dix justes au nom desquels il implorait la miséricorde divine, ne s'étaient pas rencontrés à Sodome. Mais le seul que les anges y trouvèrent, obtint le salut de la petite ville de Ségor; et la proportion décroissante que le patriarche n'aurait pas osé réduire à cette hmite extrême, fut ainsi rigoureusement observée. Tel est le sens de la parole ajoutée par Moïse au récit qui précède : « Alors que le Seigneur frappait dans sa justice les villes coupables, il se souvint d^\braham, et épargna Loth, dans Tincendie général qui consumait les autres cités ^. »
17. Le nom de Sodome est resté comme une flétrissure éternelle Les ville» attachée au crime dans ses plus monstrueux excès. La catastrophe no^niVs^ét* qui détruisit les villes coupables est devenue le thème de toutes goïs^iïïeaui: les études des voyageurs, le texte le plus minutieusement examiné MortSr par la critique, et l'événement le plus scrupuleusement discuté par l'histoire. Une tradition que la Bible , dont nous avons reproduit
* Gènes,, cap. xix, 1-28. — « Ibid., 29.
382 HISTOIRE DE l'égusi. *— - jïÏIOISIÊME fPOQTJE (2296-1785).
Citation* des auteurs anciens qui ont TU les ruines dea Tilles coupables.
les paroles, ne sanctionne pas, s'était accréditée jusqu'à ces derniers temps. On croyait qu'au désastre occasionné par l'embrasement, avait succédé, pour les cités maudites, un cataciysme final qui les avait fait disparaître sous les eaux du lac Asphaltite ou mer Morte. M. de Chateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem ^, reproduit, sans la contrôler, cette opinion que contredisent pourtant les textes formels de Strabon, de Josèphe et de Tacite. « Le » lac fameux qui occupe l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe, ait » l'illustre voyageur, est nommé mer Morte ou mer Salée, dans l'E- » criture, Asphaltite par les Grecs et les Latins, Almotanah et Bahar- » Loth par les Arabes, Ula-Degnisi par les Turcs. » Quelques pages plus loin, il ajoute: «Josèphe, qui se sert d'une expression poé- » tique, dit qu'on apercevait au bord du lac les ombres des cités )) détruites. Strabon donne soixante stades de tour aux ruines de » Sodome. Tacite parle de ces débris : je ne sais s'ils existent en- » core, je ne les ai point vus; mais comme le lac s'élève ou se re- » tire selon les saisons, il peut cacher ou découvrir tour à tour les » squelettes des villes réprouvées 2. » Il est évident que si Josèphe a vu les ombres, c'est-à-dire les ruines des cités de la Pentapole; si on pouvait les mesurer au temps de Strabon; si les débris en étaient encore reconnaissables au temps de Tacite, la prétendue inondation qui les aurait englouties, ne peut être que fort récente ; et le retrait des eaux du lac dans les chaleurs de l'été ne saurait être assez considérable pom- laisser à sec un espace de soixante stades, mesure fixée par Strabon.
18. Voici d'ailleurs les textes auxquels il est fait allusion ici. « La longueur du lac Asphaltite est de cinq cent quatre-vingts sta- » des, dit Josèphe; il s'étend jusqu'à Zoara d'Arabie (l'ancienne » Ségor) ; sa largeur est de cent cinquante stades seulement. Dans » son voisinage est la Sodomitide, contrée auti^efois florissante, » parce qu'elle était très-fertile et couverte de villes, mais mainte- » nant entièrement brûlée. On dit qu'elle fut consumée par la fou- » dre, à cause de l'impiété de ses habitants. On peut encore y voir
* M. de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 3« part. — * Idem, ibidU
» les traces du feu divin et les ombres de cinq villes. On peut ajou- » ter foi à mon récit, car je parle de choses que j'ai vues *. » Voici les paroles de Strabon : « Cette contjée est, dit-on, travaillée par le » feu; on en donne pour preuves certaines roches durcies et cal- » cinées vers Moasada , des crevasses , une terre semblable à de la » cendre, des rochers qui distillent de la poix, des rivières bouilli) lantes, dont l'odeur fétide se fait sentir au loin; çà et là des lieux » jadis habités , bouleversés de fond en comble ; en sorte qu'on » pourrait ajouter foi à cette tradition répandue dans le pays, 3> d'après laquelle il aurait existé jadis en ces lieux treize villes. Il » resterait même, dit-on, de leur métropole Sodome, des ruines » dont la circonférence serait d'envnon soixante stades; des trem- » blements de terre, des éruptions de feu, d'eaux chaudes bitumi- » neuses et sulfureuses auraient fait sortir ce lac de ses limites; B des rochers se seraient enflammés, et c'est alors que ces villes au- » raient été ou englouties ou abandonnées de tous ceux qui pu » rent s'enfuir ^. » Le fameux passage du livre v® des Histoires de Tacite, qui ouvre le récit du siège de Jérusalem par Titus, est dans toutes les mémoires. La description de la mer Morte, faite par le grand historien d'après les légendes des auteurs anciens, et d'après le récit de voyageurs modernes plus sérieux, gnarilocorum^ selon son expression, est devenue xm lieu commun classique. Nous n'en reproduirons donc que quelques phrases plus particulièrement significatives : «Non loin de ce lac, dit-il, s'étendent des campagnes autre- » fois fertiles et couvertes de grandes cités, qui, d'après la tradition, » auraient été consumées par la foudre. On dit que leurs vestiges » subsistent encore, et que le sol lui-même, d'un aspect brûlé, a » perdu complètement la sève vivifiante. Tous les végétaux qui )> pourraient y croître spontanément, ou que la main de l'homme » confie à ce sol, avortent en herbe ou en fleur; ou, s'ils parvien- » ncjit à leur accroissement accoutumé, ils se dissolvent en une K cendre noire et stérile. En admettant que des villes florissantei D aient été autrefois consumées en ce lieu par le feu du ciel, je
> Jœeph., De Bello Judaic, lib. IV, cap. vni. — * Strabon, liv. XIII, trad. d9 M. Letronne.
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» crois de plus que les émanations du lac contribuent à infecter i> l'almosphère et à frapper le sol de stérilité ; et ainsi s'explique- » rait l'impossibilité, pour un air et une terre également viciés, 0 de nourrir jusqu'à leur maturité les moissons et les fruits *. » Ces citations, auxquelles on pourrait joindre celles de Pline ^ et de Solin^ suffisent pour établir que l'opinion d'un cataclysme inondant les villes de la Pentapole est récente, puisque Josèphe avait vu les ruines de Sodome, qu'on en faisait le tour au temps de Strabon *, et qu'à Rome, sous ïitus, l'historien le plus exact et le plus illustre de l'empire en parle comme de ruines subsistant encore.
19. Ce qui a pu donner lieu à cette tradition, dont la Bible ne dit pas un mot, est la confusion qui s'est établie à propos de la vallée de Siddim, dont nous avons parlé plus haut, et qui, à l'époque de Moïse, avait été recouverte par la mer de sel : Omnes hi convenerunt in vallem Sylvestrem {Siddim en hébreu), quœ nunc est mare salis ^. Mais la supposition que la vallée de Siddim eût été l'emplacement de Sodome, loin d'être admissible, ne résiste pas à un examen attentif. C'est en effet dans cette vallée que les quatre rois d'Elam et de Sennaar donnent rendez-vous à tous les hommes de leurs tribus, pour s'y réunir et marcher contre Sodome. Evidemment donc cette vallée de Siddim était un \errain voisin de la Pentapole, où des ennemis pouvaient se rassembler, mais non le sol même où Sodome était bâtie. Nous acceptons donc pleinement toute l'argumentation de M. de Saulcy, qui a eu en ces derniers temps la gloire de découvrir les ruines de Sodome. a Cette ville JD était située, dit-il, à la pointe sud-est de la mer Morte; la mon- » tagne de sel est appelée Sodome par Gahen. Donc Sodome était B au lieu même où est la montagne de sel. Cette montagne, les » Arabes l'appellent indistinctement Djebel -el-Meleh, ou, comme u Galien, Djebel-Esdoum ^ {montagne de Sodome). Si donc, en ce 9 point, nous trouvons une vaste montagne de sel gemme, et la
»Tacit., Hisior., lib. V, cap. vn. — « Plin., Histor. natural., lib. V, cap. xv et XVI. — 3 Solin., De Situ et mirahiîibus rirbis, cap. xxxvi. — * Strabon naquit environ l'an 50 avant Jésus-Christ. — ^ Gènes., cap. xiv, 3. — ^ M. de Saulcy, Dictionn. des antiq. bibliq., pag. 494.
aiAP. I. — DESTRUCTION DE SODOME (2267). 385
D seule du pays, commée Djebel-Esdoum, portant sur tous les co- ')) teaux qui garnissent sa pointe nord les décombres immenses » d'une ville, décombres dans lesquels on retrouve, en se donnant » la peine d'y regarder avec soin, de nombreux arasements de » murailles, décombres enfin que les habitants du pays nomment )) Rharbet-Esdoum (raines de Sodome), en leur appliquant la tra- » dition qui concerne Sodome; si, de plus, à un peu plus d'une » demi-lieue de là, vers la montagne, se trouvent d'autres décom- » bres d'une ville nommée Zouera-el-Tahlab, la Zoar (Ségor) in- » férieure S » nous sommes en droit d'affirmer, ainsi que l'a fait l'illustre savant, que les ruines de Sodome existent de nos jours comme elles existaient au temps de Josèphe, de Strabon, de Ta-» cite, et que, témoins permanents de la vengeance céleste, elles se dressent encore pour confondre l'incrédulité de notre siècle. 20. «J'ai vu, dit M. de Saulcy, et tous mes compagnons de voyage nécouverte
. , , , , . , T .„ 'l''s ruines d*
» ont vu avec moi, les décombres immenses des deux villes mau- s dôme et in
. Gomorrhf,
» dites, Sodome et Gomorrhe. La première n'olire maintenant que parM. d« » des amas de matériaux informes, parmi lesquels j'ai reconnu j) bon nombre d'arasements de murailles en grosses pierres non » taillées... Les décombres de Sodome, que les Arabes du pays » nomment Kbarbet-Esdoum (ruines de Sodome), occupent tout le » flanc de la montagne de sel (Djebel-el-Mcleb ou Djebel-Esdoum), » et le soulèvement de cette montagne de sel, s'opérant en même » temps que le niveau de la vallée de Sedim s'abaissait de quel- » ques mètres, de façon à permettre aux flots du lac Asphaltite de » l'envahir pour toujours, rend parfaitement compte de la des- » traction instantanée de la ville. Il ne faut donc voir ici que les » efl'ets d'un phénomène volcanique dont la colère céleste se servit » pour exercer sa terrible vengeance. — J'ai reconnu les ruines de 0 Gomorrhe (Rharbet-Oumran, ou Goumran) sur une longueur de » près de six kilomètres, vers l'extrémité septentrionale de ia rive » ouest du lac Asphaltite, et à trois lieues environ d'Er-Rcha, ou I) Jéricho... Comme j'ai campé au milieu de ces ruines, que j'ai D d'ailleurs traversées dans toute leur longueur, j'ai pu les étudie? M. de Saulcy, Dictionn. des antiq. bibliq., pag. 489.
Saulcy.
HISTOIRE DE L'jÉGUSE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785).
.) à loisir et acquérir quelques notions précises sur la nature des ij édifices qui constituaient la ville. Ainsi j'ai levé avec soin le plan ') d'une vaste construction placée à la pointe sud de Gomorrlie,au- 0 près de l'Ayn-Fechkali... A deux kilomètres environ au nord de ■n cette ruine, la route que j'ai suivie coupe un fossé de clôture » très-apparent et très-reconnaissable, qui a cinq mètres de lar- K geur. 11 se retourne brusquement en se dirigeant au nord-est, et n cette branche est revêtue de murs en pierres non taillées. A i) douze cents mètres plus loin, un mur très-long forme la contis) nuation du fossé d'enceinte que je viens de signaler; à deux mille » cinq cents mètres plus loin on longe une allée de pierres, formée,
V comme celles de Karnac, de blocs bruts, fichés en terre. Enfin, )) après avoir encore parcouru un kilomètre, le chemin suit préci- » sèment une portion bien conservée de l'allée en pierres. A trois
V cents mètres au delà les ruines disparaissent, et l'on est arrivé 0 à la limite des constructions qui ont fait partie de Gomorrhe. — /) Un îlot placé à la pointe de la mer Morte, et séparé de la rive )) par un bas-fond que nous avons traversé à cheval, est couvert de 5) décombres analogues. Cet îlot se nomme, chez les Arabes, Redn jom-Louth (le monceau de Loth) ; à l'époque des basses eaux, il !) doit laisser voir une plus grande étendue de terrain couvert de » ruines, et je présume que c'est l'existence de cet îlot, qui aura » donné lieu à la tradition recueillie et répétée par tant de voya- » geurs, touchant les ruines des villes maudites, que l'on peut aper- » cevoir sous l'eau, et qui quelquefois se montrent à sec *. Quoi qu^il » en soit, l'examen des ruines de Sodome et de GomoiThe nous dé- }) montre qu'à l'époque d'Abraham, de très-grandes villes construi-
» les comme le sont encordes villes de l'Orient, c'est-à-dire en ma- ' î) tériaux bruts et de petite dimension, existaient dans la terre de 1 » Kenâan. Parmi les maisons ou plutôt les cabanes qui constituaient , » les villes, se voyaient parfois des édifices comportant des murs I » en blocs très-considérables, mais non taillés et assez semblables j» 0 aux murs que les archéologues nomment cyclopéens 2. »
'Plusieurs voyageurs, entre autres Troïlo et d'Arvieux, disent avoir reconnu des dél)ris de murailles et de palais dans les eaux de la mer Morti* j '^. de Chateaubriand, Itinér. de Paris à Jérusalem^ 3^ part.).
*M. de Saulcy, Dkiiom, déjà cité, pag. 89, 90, 91. — On sait avec quel achar
21 . La destruction instantanée des villes coupables par le feu du ciel, a donc laissé des traces incontestables. La science a cherché dans la nature particulière du terrain de la Pentapole, dans les sources de naplite et de bitume dont il était couvert, dans les émanations sulfureuses du lac Asphaltite, une explication naturelle à ce fait, dont la vérité historique est si plemement démontrée. Mais, ainsi que le fait très -justement observer M. de Chateaubriand, qui déclare d'ailleurs s'en tenir au sens de l'Ecriture, sans appeler la physique à son secours ; « en adoptant l'idée du professeur Michaëlis, et du savant Busching, dans son Mémoire sur la mer Morte, la physique peut encore être admise dans la catastrophe des villes coupables, sans blesser la religion. Sodome était bâtie sur une carrière de bitume, comme on le sait par le témoignage de Moïse et de Josèphe, qui parlent des puits de bitume de la vallée de Siddim. La foudre alluma ce gouffre, et les villes s'enfoncèrent dans l'incendie souterrain*. » Cependant il n'y a là que l'action de causes secondes, au moyen desquelles la Providence divine gouverne le monde. 11 est hors de doute qu'il a fallu des agents physiques pour produire la subversion des cités coupables. Que, par des conjectures plus ou moins satisfaisantes, la science parvienne à reconnaître quelquesuns de ces agents, en quoi cette découverte pourrait-elle infirmer le récit biblique? Moïse, qui nous a indiqué lui-même quelquesunes de ces causes secondes , n'en a pas moins subordonné leur action à la puissance et à la volonté divines. Et, s'il nous est permis de parler ainsi, il s'est montré par là plus philosophe que les prétendus sages qui se parent de ce nom, et dont la vue étroite el bornée s'arrête à l'instrument sans jamais remonter à la main qui le dirige.
22. L'épisode de la femme de Loth, surprise dans le désastre de Sodome, n'a été ni mieux compris ni plus respecté par les écri-
nement la belle découverte de M. de Saulcy lui a été disputée (Voir ibid,, les deux appendices intitulés ; Réponse à M. hambert; Réponse à M. Van de Velde). Mais la vérité, fille du temps et de la réflexion, est sortie triomphante de ces luttes, à la gloire du savant voyageur.
1 Itinér. de Paris à Jérusalem, loc. cit. — Michaëlis, Mémoires de la Société de Gœltingm, de l'an 1769; Dissertation sur rorigiiie et la nature de la mer Morte.
vains hostiles à la Bible *. Punir ainsi un acte de curiosilé si natu relie, disait-on, est une atroce barbarie! Mais Moïse ne parle pas seulement d'un acte de curiosité, et son récit se justifie de luimême. L'ange recommande aux fugitifs de ne pas s'arrêter dans leur course, et la raison en est fort simple ; c'est que dans une catastrophe qui doit être instantanée et générale, le moindre retard entraînera nécessairement leur perte. Il fallait croire à cette paroi® et obéir à la recommandation au pied de la lettre; ou, si l'on ne voulait pas y croire, s'exposer aux conséquences d'une téméraire incrédulité. La femme de Loth prit ce dernier parti; au lieu de suivre son mari et ses filles dans leur course précipitée vers Ségor 2, elle resta en arrière et fut enveloppée dans le tourbillon de soufre embrasé, de bitume et de naphte en fusion qui dévorait la terre. Pour bien ftiire comprendre l'instantanéité du fléau qui renversa Sodome , il suffît de rappeler les paroles de notre Seigneur Jésus- Christ à propos de la destruction finale du monde, a Au jour où » Loth sortit de Sodome, une pluie de soufre et de feu tombée du » ciel détruisit tous les habitants. Il en sera ainsi quand le Fils de » l'homme fera son avènement. Ce jour-là, que celui qui sera sur la » plate-forme de son toit ne descende pas pour sauver ses meubles; » que celui qui sera dans son champ ne songe pas à retourner à sa » maison. Souvenez-vous de la femme de Loth ^. » — a Le monuï) ment de son incrédulité, dit le livre de la Sagesse, est reste jus- » qu'à ce jour sous la forme d'une statue de sel*. » Il n'y a donc là ni un simple acte de curiosité, ni un châtiment barbare. Pour éviter à la femme de Loth la peine de son retard téméraire, il eût fallu un miracle jplus grand encore que la subversion de Sodome, puisqu'il eût été nécessaire de suspendre, au milieu d'une conflagration instantanée, les agents naturels que la volonté de Dieu
* Voir Dissertation y d'après D. Calmet, sur la ruine de Sodotne et de G(ymorrhe, et sur la métamorphose de la femme do Loth (Bible de Vence); — et Les Livres saints vengés, par M. l'abbé Glaire, tom. I, pag. 340-347.
* « Cajëtan et Pérérius croient que Loth était déjà entré à Ségor, lorsque » sa femme fut changée en pierre. » (D. Calmet, Dissertation sur la ruine de Sodome.) — Ce sentiment paraît confirmé par les paroles de l'Evangile que nous citons. — ' S. Luc, Evang.^ cap. xvii, 29 et seq. — * Sap., cap. x, 7.
ClIAP. I. — DESTRUCTION DE SODOME (2267).
avait mis en œuvre, et sauver, au sein d'un embrasement général, la personne qui s'y éfait en partleulier exposée. Ce n'est pas ii1>e« plus de succès qu'on a prétendu assimiler cette histoire aux fabuleuses métamorphoses de la mythologie. Le nom de Niobé, transformée par la vengeance de Latone en une statue de marbre, image de la douleur maternelle, a paru aux mythologues modernes représenter parfaitement l'histoire de la femme de Loth. Comme on n'ajoute aucune foi à la métamorphose, on espérait envelopper le récit de Moïse dans le môme dédain. Mais l'analogie n'existe que dans l'imagination des adversaires de la Bible. La femme de Loth meurt; son corps, imprégné des vapeurs sahnes et bitumineuses d'une atmosphère embrasée, demeure pendant des siècles dans l'état où l'a saisi le fléau de la colère divine. On retrouve assez fréquemment des corps d'hommes ou d'animaux pétrifiés. Il n'y a donc pas là de métamorphose dans le sens mythologique. C'est un fait qui relève de l'histoire, et, comme tous les autres faits, l'histoire le constate par des témoignages. Nous venons de voir qu'à l'époque où l'auteur du livre de la Sagesse écrivait, c'est-à-dire au temps des Machabées *, la statue de sel existait encore : Incrcdibilis animœ memoria stans figmentum salis ^. Josèphe nous assure qu'il l'avait vue ^. Philon proteste qu'il n'y a point là de tiction, mais un monument reconnaissable ^. Le pape saint Clément, dans sa première épitre, dit qu'eUe subsistait encore de son temps ^. Saint Cyrille de Jérusalem, si bien placé pour contrôler le fait dont il parle, tient le même langage ^. L'histoire constate donc le récit de Moïse, et, à moins de rejeter à priori tous les éléments de certitude, il faut convenir qu'il n'est pas un livre qui, soumis à une si minutieuse critique, en sortirait, comme la Bible, aussi complètement triomphant.
1 C'est le sentiment le plus commun. — Voir Introduction à l'Ecriture sainte, par M. l'abbé Glaire, tom. V, pag. 73-76. — ^ Sap., cap. x, 7.
^ 'Is-Tof «x* «Tê «ÙT»)v • ET/ yka Kctl vi^v J'idfxhit {Antiq.f lib. I, cap. xn).
* Où /iti;9û7rA£t(7T&'v, kkKk '^(iky/j.ATCiç «cT/otmta y-ttvvuv (Pllil., De Prof'ugis),
» 2t»x>) àxôç tac TÎif «/>tipaf Tîti^Tx? (Clément. Pip., Epist. la).
•'H cTs yôyit axjtou crT»\« •^«•}/ov8v i-Xif 'i7T»Xivoy.î]in <Si eùày (S. CyriU. HierOSoL| Catech. xix Mystag.).
390 HISTOIRE DE l'eGLISE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785). § IV. De la naà.ssancc <1'Isaac ù. la mort d'Abraliam
Naissance de Moab et d'Animon, fili de Loth,
Abraham
chez
l'Abiniélec?
de Gérara.
23. Lotli ne séjourna pas longtemps à Ségor, la ville du refuge. En face de la plaine désolée par l'incendie qui avait détruit les villes coupables, il se retira dans une grotte, sur la montagne *. La naissance de Moab et d'Ammon, au milieu de ces terribles circonstances où le genre humain semblait, aux fugitifs, voué à une conflagration universelle, prouve combien le fait du déluge était vivant dans les souvenirs, et quelles craintes exagérées il inspirait encore; et, d'autre part, suivant la remarque d'Origène, elle montre combien la croyance à la destruction finale du monde par le feu, était déjà répandue dans les esprits ^. Il y aurait donc à la fois une injustice flagrante et une ignorance évidente des faits , si l'on voulait appliquer à des circonstances aussi exceptionnelles le jugement rigoureux qu'on en porterait dans un temps normal. C'est l'observation de tous les saints Pères ^, confirmée par la voix du bon sens et d'une saine raison.
24. Abraham dut quitter lui-même la vallée de Mambré, dont le voisinage trop rapproché des plaines de Sodome rendait probablement le séjour dangereux, a II leva donc ses tentes, et se dirigeant vers le midi , pour aller habiter entre Cadès et Sur *, il traversa les plaines de Gérara. » L'incident dont Sara avait été l'objet en Egypte, se renouvela de la part de l'Abimélech ou roi de Gérara ^. La méprise, aussitôt réparée que connue, devint l'occasion d'un échange de relations amicales entre le patriarche et le chef de tribu. « L'Abimélech, pour efl'acer toute trace de son injure involontaire, donna à x\braham des brebis et des bœufs, des servitem's et des servantes. Notre pays, ajouta-t-il, est à votre dispo- Bition. Choisissez le lieu qu'il vous conviendra d'habiter. Puis il dit
1 Gènes., cap. xix, 30-38. — * Apparet nanique filias Loth didicisse quœdam de consummatione mundi, quœ immineret per ignem (Origeu., homil. v in Gènes.),
«Voir Natal. Alex., Histor. écoles., tom. II, pag. 129-135.
*Le désert de Sur, ou Sour, s'étend depuis Cadès jusqu'à la mer Rouge,— Gérara, ville des Philistins, entre Ladesch et Séhour (M. de Saulcy, Dictionn» des antiq. bibliq., pag. 8^8 et 339). — ^ Qenes., cap. xx, 1-13.
à Sara : J'ai remis à votre frère mille sicles d'argent. Ils vous ser- Tiront à avoir toujours un voile sur le visage, partout où vous irez. Souvenez-vous de l'erreur dont cette négligence vous a rendue victime *. » Ce passage nous fait parfaitement comprendre l'emploi des mëtaux précieux à l'époque patriarcale. La vraie richesse consistait en troupeaux, et ce sont des présents de cette nature que l'Abimélccli ^ donne à Abraham. Mais on ne pouvait guère échanger ces richesses pastorales contre les tissus précieux et les voiles à l'usage des femmes , si communs encore aujourd'hui en Orient, et dont nous trouvons ici la première mention historique. Voilà pourquoi le chef des tribus de Gérara joint aux troupeaux qu'il offre au patriarche, mille sicles d'argent pour le voile de Sara ^,
25. « Or le Seigneur visita Sara, selon ses promesses, et il accompht en elle sa parole. La vieille épouse enfanta un fils au temps qui avait été prédit. Abraham appela du nom d'Isaac (en hébreu rire) le fils que lui donnait Sara ; et il le circoncit le huitième jour, selon la prescription divine. Le patriarche avait cent ans quand la naissance d'Isaac vint combler de joie son cœur paternel. Dieu m'a donné maintenant le droit de rire, dit Sara, et tous ceux qui apprendront mon bonheur partageront mon allégresse. Qui croirait jamais qu'on a pu dire h Abraham : Sara, dans sa vieillesse, allaite un fils. Or l'entant grandit; on le sevra, et ce jour-là Abraham voulut fLiire un grand festin. Sara ayant vu le fils d'Agar, l'Egyptienne, lutter * en jouant avec Isuac, dit à son époux : Chassez la
* Gènes., cap. xx, 14-16. ~ * Abimélech {roi-père) paraît avoir été le nom générique des rois de Gérara, comme Pharaon celui des rois d'Egypte. Ou retrouve un autre Abimélecli faisant alliance avec Isaac.
3 11 serait, je pense, téméraire de prétendre évaluer, même approximati- Tement, ce que représenterait maintenant le présent de l'Abimélecli à Sara. Le sicîe, comme le talent, le guérah et le béka hébreux, étaient des poids et non des monnaies. Combien pesait le sicle d'argent au temps d'Abraham? Nous n'avons à ce sujet aucune donnée positive. Plus tard, quand le sicle d'argent eut un poids définitivement fixé, il représentait 14 gr. 177, et l fr. 47 de nos poids et monnaies actuels, ce qui porterait la valeur des mille sicles d'argent à 1,470 fr. d'aujourd'hui.
* L'apôtre saint Paul détermine le sens dans lequel nous devons prendre la mot ludéMtem de la Genèse, lorsqu'il dit : Is qui secundmn carnem natus fuerat^ persequebatur eum qui secundum Spiritum (Galat., cap. iv, 29},
la servante et son fils; l'enfant de l'esclave ne saurait être héritier avec mon fils Isaac. Cette parole contrista le patriarche. Mais le Seigneur lui dit : Ne t'afflige point pour Ismaël, ton fils, et pour Agar, ta servante. Fais ce que le demande Sara, car c'est d'Isaac [jiie ta véritable descendance doit sortir. Quant au fils de l'esclave, je le rendrai père d'un peuple nombreux, parce qu'il est issu de toi. Au matin donc Abraham, se levant, piit du pain, des provisions et une outre d'eau qu'il mit sur l'épaule d'Agar, et lui donnant renfant, il la renvoya. Agar, sortie de la tente du patriarche, errait dans la solitude de Bersabée. Lorsque l'outre d'eau fut épuisée, elle coucha Ismaël sous un des arbres qui étaient là , et s'éloignant à la distance d'un trait d'arc : Je ne verrai pas, dit- elle, mourir mon fils! et, poussant un soupir, elle pleura. Mais Dieu entendit la voix de l'enfant; un Ange, du haut du ciel, appela la mère éplorée : Agar, que fais-tu? lui dit-il. Ne crains plus. Dieu a entendu la voix de ton fils. Lève-loi, prends Ismaël par la main. Je le ferai chef d'un grand peuple. Et Dieu ouvrit les yeux d'Agar; elle aperçut une source d'eau vive , remplit l'outre desséchée et abreuva son enfant. Ismaël grandit, et le Seigneur fut avec lui dans toutes ses voies; il habita la solitude, et devint habile à tirer de l'arc. Le désert de Pharan fut le berceau de sa jeunesse; et sa mère lui choisit une femme dans la terre d'Egypte *. »
Si l'habitude ne nous rendait insensibles à un ordre de beautés avec lequel nous sommes famiharisés dès l'enfance, les écrivains n'auraient jamais assez d'éloges pour ces pages qui effacent, au point de vue purement httérake, les plus délicieux tableaux d'Homère ou de Virgile. Mais la critique ne procède pas ainsi avec la Bible, et, loin de nous en plaindre, nous serions plutôt tenté de nous en féhciter. C'est la meilleure preuve que la Bible n'est pas simplement un chef-d'œuvre de l'esprit humain, comme l'Iliade, l'Odyssée ou l'Enéide, mais qu'elle est le livre par excellence de la vérité, et qu'à ce titre on peut lui demander un compte rigoureux de chacun de ses chapitres, de la moindre de ses phrases, de chaque expression en particuher. On veut donc savoir pourquoi Sara traite si dure- * Gènes., cap. xxi, 1-21,
CriAP. I. — DE LA NAISSANCE D'iSAAC A. LA MORT D*ABRAllAM. 393
ment Agar l'Egyptienne, et pourquoi ses entrailles de mère sont sans pitié pour le fils de l'esclave, dont, en un autre temps , elle avait elle-même souhaite la naissance. Quand Moïse laisse entrevoir, dans la description des mœurs patriarcales, un sentiment qui nous rappelle les défauts de l'humanité, on saisit l'occasion d'un reproche. Que n'aurait- on pas dit si tous les personnages eussent agi dans son livre à la manière des héros fabuleux? L'humanité habitait donc sous la tente dos patriarches. Supérieure à toutes les civihsations avec lesquelles nous l'avons vue en contact, elle était ie germe béni d'où devait sortir plus tard, par Jésus-Christ, la plus haute expression de l'image de Dieu régénérée dans l'homme, la sainteté. Mais nul n'a le droit de lui demander une perfection idéale, où toutes les passions éteintes, tous les défauts domptés ont fait place à une nature humaine en quelque sorte divinisée. S'il en eût été ainsi, il semble que l'incarnation du Fils de Dieu serait devenue inutile. Ne nous étonnons donc pas d'un mouvement trop naturel peut-être de la part de Sara, et qui contriste d'abord le cœur paternel d'Abraham; et admirons, avec saint Paul, l'économie du gouvernement de Dieu, qui se sert des passions humaines elles-mêmes pour réaliser ses desseins sur le monde. Agar est la figure de la première alliance au mont Sina, laquelle n'engendre que des esclaves. Nous sommes les fils de la véritable épouse, les enfants de la Jérusalem d'en haut, notre mère commune, qui est libre de la liberté sainte de Jésus-Christ K
26. L'influence d'Abraham au milieu des tribus pastorales qui l'entouraient, nous est signalée par Moïse dans un charmant récit [^^T,'i',^,Xclî qui retrace les formalités simples et naïves dont on accompagnait alors les traités d'alliance. « L'Abimélech de Gérara, et le PhicoP, chef de son armée, vinrent trouver Abraham. — Dieu est avec toi dans toutes tes entreprises, dit le roi. Jure-moi donc, par le nom du Dieu vivant, que tu ne chercheras point à me nuire, ni à moi,
• Voir le magnifique développement de cette double figure, dans le iv^ chapitre de VEpître aux Galates.
2 Phicol, de même qu'Abimélecli, est un nom générique. On le donnait au chef militaire le plus élevé en puissance et en dignité après le roi.
Alliance C()i.;-hie entre
de (;iéra
ra.
ni à mes enfants, ni à ma tribu; mais que tu me traiteras avec la même bonté dont j'ai usé à ton égard, quand tu es venu, étranger, l'établir en ce pays. — J'en ferai le serment, répondit le patriarche. Cependant Abraham présenta quelques observations à propos d'un puits creusé par ses serviteurs, dont les habitants de Gérara avaient voulu leur interdire violemment l'usage. — Je ne connais pas les coupables, répondit l'Abimélech; tu ne m'as jamais parlé de cet incident> et je l'ignorais complètement jusqu'à cette heure. — Abraham offrit donc à l'Abimélech des brebis et des bœufs, et ils jurèrent ensemble l'alliance K Puis le patriarche choisit dans son troupeau sept petites brebis d'un au, qu'il mit à part. — Que signifie la séparation de ces jeunes brebis? demanda l'Abimélech. — Je vous prie, répondit Abraham, de les recevoir de ma main comme une preuve vivante qui attestera qae le puits dont je vous ai parlé a été creusé par moi. — C'est ainsi que fut scellé le contrat pour le puits du serment; et le Heu où cette alliance fut jurée prit de là le nom de Bersabêe (puits du serment, Ber-Scebua; ou puits des sept brebis, Ber-Sceba), L'Abimélech et le chef de ses armées reprirent ensuite le chemin de la Palestine. Abraham fit une plantation à Bersabêe, y éleva un autel au Seigneur, et continua à séjourner au milieu de cette tribu ^. » Ou peut voir, dans ce récit, le commencement d'habitudes plus sédentaires. La vie nomade se contentait des ressources naturelles du sol. Un puits creusé dans la plaine est déjà un progrès en ce genre. Dans le climat de l'Orient, où l'eau est à elle seule une richesse, on conçoit l'importance qu'une source disposée pour abreuver les troupeaux, ou un puits artificiellement creusé dans le même but, devait avoir pour une colonie de pasteurs, et l'on ne s'étonne pas d'en voir la propriété devenir l'objet de traités spéciaux. La plantation d'Abraham à Bersabêe est encore plus remarquable. Le chêne de Mambré olfrait son ombrage naturel au patriarche; mais, à mesure que l'homme se fixe davantage sur un sol, il ne se contente plus de ses produits spontanés ; les
* Il est probable qu'un sacrifice spécial intervint pour cette alliance^ avec les mêmes cérémonies déjà décrites dans le sacrifice qui suivit la victoire d'Abraham sur les rois élamites. — - * Gènes., cap. xxi, 22-ad ultim^
arbres, dont la verdure réjouit 1-e regard, dont le feuillage présente un abri contre les ardeurs de l'été , dont les fruits mûrs à Tautomne nourrissent la famille, sont les premiers objets de sa sollicitude et ceux qu'il cherche à multiplier d'abord autour de sa demeure.
27. « Cependant Dieu voulut éprouver la foi du patriarche *. — SacrifiM Abraham! Abraham! lui dit-il. — Me voici , Seigneur. — Prends ton fils unique , celui que tu aimes , Isaac , et va dans la terre de Moriah; là tu me l'offriras en holocauste, sur l'une des montagnes que je te désignerai. — Abraham, se levant au milieu de la nuit, prépara l'âne qui lui servait de monture, prit avec lui deux de ses serviteurs, emporta du bois pour l'holocauste, et se mit en marche avec Isaac. Après trois jours de voyage, le patriarche aperçut la montagne qui lui était désignée. Il dit à ses serviteurs : Attendez ici, avec l'une; mon fils et moi nous irons seuls adorer le Seigneur, et nous reviendrons. Isaac se chargea donc du bois pour le sacrifice; Abraham portait le feu et le glaive. Ils marchaient tous deux en silence, lorsqu'Isaac s'adrcssant au patriarche : Mon père ! lui dit-il. — Que voulez-vous, mon fils? — Voilà bien le feu et le bois, mais où est donc la victime pour l'holocauste? — Dieu y pourvoira et se choisira lui-même une victime, répondit Abraham. — Ils continuèrent ainsi leur route, et étant arrivés au lieu que le Seigneur avait désigné, le patriarche dressa un autel, et y disposa le bois du sacrifice. Liant ensuite Isaac, son fils, il le coucha sur le bûcher, étendit la main, et saisit le glaive pour immoler son cher enfant. Mais l'Ange du Seigneur fit entendre sa voix du haut du ciel. — Abraham! Abraham! dit-il. — Me voici. Seigneur. — N'étends pas la main sur l'enfant, reprit l'Ange, et ne lui fais aucun mal. J'ai maintenant la preuve que tu crains ton Dieu, et que pour me servir, tu n'épargnes pas même ton fils unioue. — Abraham le-
1 Tentavit Dem Abraham (Gènes., cap.xxii, 1). — Quand des esprits superficiels traitent de barbarie le sacrifice imposé à Abraham dans cette circonstance, ils oublient que Moïse en commence le récit par cette parole significative; il indique ainsi clairement une épreuve à laquelle Dieu soumet la foi de son serviteur, et nullement, de la part de Dieu, la volonté de laisser accomplir l'immolation,
Vint les yeux, aperçut à côté de lui un bélier qui avait les cornes embarrassées dans un buisson d'épines. Il le saisit, et l'offrit en holocauste à la place d'Isaac. L'Ange se fit encore entendre, et il dit à Abraham : Je le jure par moi-môme ! dit le Seigneur. Puisque tu as agi de la sorte, et que, par obéissance pour moi, tu aurais sacrifié ton fils unique, je répandrai sur loi toutes mes bénédictions; je multiplierai ta race comme les étoiles da ciel et comme les grains de sable qui bordent le rivage des mers; ta postérité triomphera des nations ennemies; tous les peuples seront bénis en Celui qui sortira de toi; ainsi sera récompensée ton obéissance. — Après ces nouvelles promesses, le patriarche vint retrouver ses serviteurs au pied de la montagne; ils reprirent ensemble le chemin de Bersabée, qu'il continua longtemps encore à habiter. Or la montagne du sacrifice reçut dès lors le nom d'Adonaï lire (Dieu me voit), qu'elle porte jusqu'à ce jour *. » i^uâL^Mi 28. Ici l'héroïsme de la foi patriarcale éclate dans toute sa sublimité. Marsham, dans un ouvrage fameiix 2, a recueilli toutes les traces de sacrifices humains dont l'histoire antique a gardé le souvenir, et il se croit en droit d'affirmer qu'au temps d'Abraham, cette monstrueuse coutume s'était déjà établie. Un passage de Sanchoniaton est surtout important dans cette question. « Kronos (Sa- » turne), dit-il, dans un temps de famine et de peste, offrit en ho- » locauste son fils unique à Ouranios (le Ciel) ^. » Le savant critique anglais établit, d'après ce témoignage, qu'il corrobore de citations analogues tirées des anciens historiens de Phénicie, dEgypte, et qu'il appuie des textes de l'Ecriture relatifs au culte homicide du dieu Moloch, un système de 'Kmhx.'CQndL, ou sacrifice des enfants , qui préleva sur l'erreur idolâtrique le plus barbare tribut. Tous ces faits sont incontestables; mais il n'est pas le moins du monde cer* lain qu'Abraham en ait eu connaissance. La Chaldée, d'où il était originaire, ne fut jamais souillée par ces horribles sacrifices. Le culte de Moloch paraît s'être établi à une époque postérieure, parmi
* Gènes., cap. xxii, 1-20. — * Th. Marsham, Canon chronicm, œgypfiacus, /i^ braicus j grœcuSj i^Sig, 77 Chronic, — * Euseb. Pamphil., Prœpar. evang., lib. I, cap. X.
les tribus de Clianaan; les récits de Moïse au sujet de l'Abimélech de Palestine, et de Melchisédech, le roi de Salem, semblent plutôt indiquer que l'idolâtrie n'était pas encore prédominante dans ce pays au temps d'Abraham. Enfin la partie de l'Egypte visitée par le patriarche, dans le voyage dont la Genèse nous a transmis les détails, ne semble pas avoir été alors le théâtre de ces épouvantables sacrifices. L'épreuve à laquelle Dieu soumit la foi d'Abraham reste donc comme un fait sans précédents, et l'obéissance du patriarche ressort avec une énergie d'autant plus vive, qu'il s'agissait d'un héroïsme sans exemple *.
29. Le côté mystérieux du sacrifice symbolique d'Isaac s'est L.;,.-.cnRe8 éclairé pour nous à la lumière de la croix. Le mont Moriah est cette gurt'în s»' montagne de Sion où fut plus tard bâti le temple de Salomon. L'un "cw«. de ses sommets porte le nom de Calvaire. Le patriarche le gravit en silence, comme le Père éternel demeurera silencieux quand son Fils, le Verbe incarné, passera par le même chemin. Isaac porte lui-même le bois de l'holocauste; Jésus-Christ portera le lourd fardeau de sa croix. Dans les deux sacrifices, c'est Dieu qui se choisira lui-même sa victime. Isaac se laisse étendre sur le bûcher, comme Jésus-Christ se laissera étendre sur la croix. Isaac consen' à son sacrifice; Jésus-Christ choisira le sien. Isaac est la figure, et l'holocauste n'est pas consommé; Jésus-Christ est la réalité qui succède aux figures, et lui-même s'écriera : « Tout est consommé. » L'Ange du Seigneur arrête la main d'Abraham ; Jésus-Christ, « l'a- » gneau qui se laisse conduire à la mort, » dira à ses disciples : G Ne savez-vous pas que je pourrais prier mon Père, et il m'enverrait plus de douze légions d'anges 2? » Un bélier est immolé à la place d'Isaac; Jésus-Christ sera sacrifié pour que son sang divin remplace à jamais, dans les temples du Seigneur, « le sang des boucs et des génisses. » La montagne Adonaï lire (Dieu me voit), c'est l'autel eucharistique, dressé sur tous les points de l'univers, cil Dieu est toujours présent pour voir les souffrances humaines et les consoler. Ainsi, en écrivant l'histoire d'Isaac, Moïse écrit, quinze
n^oir Natal. Alex., Hisior. eccles., tom. II, pag. 135-144, Dissertatio de Abrahami sacriÂcio. — « Matlh., Evang., cap. xxvi, 53.
siècles à l'avance, la prophétique histoire de Jésus-Christ; et l'Ancien Testament est la figure en action du Testament Nouveau *. MorideSara. 30. « Abraham, de retour à Bersabée, apprit des nouvelles de
La groUe se- ,
puicfaiede Naclicr, son frère, demeuré en Chaldée, leur commune patrie.
Makfélah, ^ „ , ,
aciieice à Sa femme, Melcha, avait eu huit enfants, parmi lesquels Bathuel,
Epliron, fils , ,
dcàéor. père de Rebecca ^. » Ce nom devait bientôt prendi^e une large place dans la famille patriarcale, mais une grande douleur était auparavant réservée à Abraham et à son fils. « Sara avait atteint l'âge de cent vingt ans. Elle mourut dans la ville d'Hébron, au pays de Chanaan. Abraham pleura longtemps la fidèle compagne de sa vie. Après cette efîusion de douleur et les premiers soins de ses funèbres devoirs, il se leva, et s'adressant aux fils de Heth : Je suis un étranger et un voyageur dans votre pays, leur dit-il, donnez-moi un sépulcre au milieu de vous, pour que je puisse y déposer le corps de celle que j'ai perdue. — Seigneur, répondirent les fils de Heth, vous êtes un chef béni de Dieu, qui habitez parmi nous. Choisissez la plus belle parmi nos sépultures, et celui de nous auquel vous accorderez cet honneur, sera heureux de vous offrir le tombeau de sa famille pour y donner la sépulture à celle qui vous est morte. — Le patriarche, ^e levant, s'inclina jusqu'à terre, selon la coutume orientale, pour remercier les fils de lïeth. — Puisque vous agréez ma demande, leur dit-il, écontez-moi. Prêtez -moi votre intercession auprès d'Ephron, fils de Séor, afin qu'il consente à me céder la grotte de Makfelah (caveau double), à l'extrémité de son champ. Je lui paierai devant vous un prix convenable, pour en acquérir la possession. — Or Ephron, l'un des fils de Heth, se trouvait présent avec tout le peuple, à la porte^ de
* Les premiers chrétiens avaient été frappés des traits symboliques que présente le sacrifice d'isaac. Ce sujet est un de ceux qu'on retrouve le plus fréquemment daus les monuments plastiques et figurés des catacombes romaines. — 2 Gènes., cap. xxn, 19-23.
3 L'usage oriental de traiter les affaires à la porte de la ville, se trouve indiqué ici pour la première fois dans l'Ecriture. Loth était assis de même à la porte de Sodome, quand il reçut les anges; mais on ne voit pas qu'il y fût occupé d'une affaire particulière. Le nom de la Porte, donné encore de nos jours au gouvernement ottoman, vient de cet antique usage, — Les quatre
CHAP. I. — DE LA NAISSANCE D'^ÎSaAC A LA MORT d'ABRAHAM. 399
la ville. — Seigneur, dit-il à Abraham, veuillez écouter ma parole. Qu'il ne soit point question de prix entre nous. Je vous remets le champ et la grotte qu'il renferme : je vous fais cette donation en présence de tous les fils de ce peuple; donnez- y la sépulture à celle qui vous est morte. — Abraham s'inclina devant Ephron, et élevant la voix en présence de tout le peuple qui les entourait : Ephron, lui dit-il, je vous prie, écoutez-moi. Je vous remettrai l'argent de votre héritage; acceptez-le, et ainsi je pourrai ensevelir Sara. — Seigneur, répondit Ephron, le terrain que vous demandez vaut quatre cents sicles d'argent, mais qu'est-ce que cela? Prenez ce champ pour y préparer une sépulture. — Abraham, en entendant ces paroles, fit peser quatre cents sicles d'argent, et les remit à Ephron. C'est ainsi que l'héritage du fils de Séor, la grotte de Makfelah, qui domine la vallée de Mambré et toutes les plantations qui l'entourent, devinrent la propriété d'Abraham. Il y donna la sépulture au corps de Sara ^ »
On trouverait difilcilement une peinture plus touchante des mœurs simples et grandes de cette époque primitive. La douleur du vieillard qui interrompt ses devoirs funèbres pour venir', à la porte de la cité, acquérir la seule propriété fixe qu'il aura jamais sur la terre, celle de la tombe; la noble réponse des enfants de Hetb, qui saluent dans la personne d'Abraham la double majesté du mallieur et de la vertu; le pieux débat de générosité qui s'engage entre le patriarche et Ephron; la solennité de ce contrat primitif, dont tout un peuple est témoin; le respect pour les morts et le culte des souvenirs 2, attestés par les tombeaux des ancêtres, creusés dans le roc et soigneusement conservés par chaque famille; tout, dans ce récit, émeut l'âme , comme un parfum des j ours anciens.
31. «Cependant Abraham avançait en âge; ses jours s'étaient d'KHez^e!-^en multipliés, et le Seigneur l'avait béni pendant sa longue carrière. riage*îrisaac 11 appela Ehézer. l'intendant qui avait vieilli lui-même dans sa ^ 7222^6)!^^*^'
îents sicles d'argent, évalués d'après la base que nous avons indiquée précédemment, représenteraient 588 fr. de notre monnaie actuelle,
* Gènes., cap. xxni, 1-ad ultim.
* Voir Diciionn, des antiq, bibliq., par M, de Saulcy, pag. 9U
maison. — Mets ta main sur ma cuisse *, lui dit-il, et jui-e-moi par le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, que tu ne prendras pas unft e'pouse pour mon fils parmi les filles de Chanaan, où j'bahite, mais que tu iras fidèlement dans le pays où je suis né, clioi« sir, parmi les membres de ma famille, une épouse pour Isaac, mon fils. — Mais il pourrait se faire, répondit le serviteur, qu'une jeune fille ne voulût pas me suivre de cette région lointaine. Ne pourrai-je emmener avec moi votre fils en Clialdée, la terre d'où vous êtes sorti? — Non, reprit Abraham, garde-toi d'agir ainsi, et ne conduis point Isaac dans cette contrée. Le Seigneur Dieu, qui m'a tiré de la maison de mon père et du pays de ma naissance, m'a fait une promesse : Je donnerai, m'a-t-il dit, la terre de Chanaan à ta postérité. Ainsi il enverra son Ange devant toi, et tu trouveras une épouse pour mon fils. Cependant, si la jeune fille se refusait à te suivre, tu serais dégagé de ton serment; mais ne conduis jamais mon fils en Chaldée. — Ehézer mit la main sur la cuisse de son vieux maître, et fit le serment d'exécuter ponctuellement ses ordres. Il prit dix chameaux, les chargea de provisions et de richesses, et se dirigea vers la Mésopotamie, jusqu'à ce qu'il arriva près de Charres, la ville habitée par Nacbor. C'était à l'beure du soir, où les femmes ont coutume d'aller puiser l'eau; Eliézer fit reposer ses chameaux au bord d'une fontaine. Cependant il faisait celte prière : Seigneur, Dieu d'Abraham, mon maître, daignez aujourd'hui m'assister de votre secours, et faire miséricorde à Abraham. A cette fontaine où je suis arrêté, les jeunes filles de ce pays vont venir de la ville prochaine pour puiser l'eau. Que celle à qui je dirai : Penchez votre urne pour
* Cette forme antique du serment a donné heu à diverses exphcations. La tradition rabbinique prétend qu'à l'époque patriarcale on portait déjà un glaive au côté, et que le serment solennel se prêtait ainsi sur l'arme qui devait punir le parjure. Cette interprétation paraît assez rationnelle (Voir (Euvres compL de Duguet, tom. III, pag. 233, 234).— Le serviteur auquel Abraham donne cette mission, n'est pas nommé dans ce chapitre de la Genèse. Mai3 son titre de servus senior, qui prœerat omnibus quœ {Abraham) habebat, sous lequel il est désigné, le fait suffisamment reconnaître pour le même dont Abraham dit au chapitre xv, f. 2 : Procurcëûr domus meœ, iste Damasous Eiiezer» Tous les commentateurs sont d'accord ^tîr ce point.
que je puisse étanclier ma soif, et qui me répondra : Buvez vousmême, et laissez -moi puiser encore à la source pour abreuver vo« chameaux, soit celle que vous destinez à votre serviteur fsaac. A ce signe je connaîtrai que vous avez traité favorablement mon maître. — Il avait à peine formulé cette prière intime, quand une belle et gracieuse jeune fille, portant une urne sur l'épaule, descendit à la fontaine, puisa de l'eau, et allait reprendre le chemin de la ville. Eliézer s'approcha et lui dit : Donnez-moi, je vous prie, un peu d'eau de votre urne pour étancher ma soif. — Buvez^ seigneur, répondit -elle; et, inclinant l'urne sur son bras, elle le fit boire. Puis elle ajouta : Je vais maintenant retourner puiser de l'eau pour abreuver tous vos chameaux. Versant donc le reste du vase dans les canaux disposés au bord de la fontaine, elle alla de nouveau remplir l'urne, jusqu'à ce que toute la caravane fût abreuvée. Cependant Eliézer la contemplait en silence; il cherchait à deviner si le Seigneur avait rendu son voyage heureux. Quand tous les chameaux eurent bu, il présenta à l'inconnue deux pendants d'oreilles * et deux bracelets d'or, et lui dit : De qui êtes-vous
* Nous devons, pour rester fidèle à la vérité, faire connaître l'opinion de
M. de Saulcy, à propos des inaures aureas que, diaprés la Vulgate, Eliézer
offre en présent à Rébecca. « Les Septante, dit le savant orientaliste, onttra-
» duit le mot nezem, qui est le nom du bijou en question, par pendant d'o-
» reille. Le verset 47 du même chapitre eût dû les prémunir contre un pareil
» contre-sens, puisque dans ce verset le serviteur d'Abrabam raconte à Bé-
» thouel, père de Rébecca, et à Laban, son frère, qu'il a mis un nezem au nez
» de la jeune fille, et des bracelets à ses mains. Je conçois du reste que ceux
» qui ne connaissent, en fait de modes féminines, que celles de nos pays^
» aient été fort empêchés de comprendre ce que peut êlre un ornement
» de nez; aussi les plus avisés, comme Cahen par exemple, ont-ils traduit
» nezem par boucle, en supposant qu'on se passait un anneau dans la narine,
» comme on se passe des anneaux ou pendant* d'oreille. Il suffit d'avoir vu
» les femmes du peuple à Damas et dans les villages environ uauts, pour com-
n prendre à merveille ce dont il s'agit, car toutes à peu pr«^s portent, incrusté
to dans une narine, un petit bouton d'or garni d'une pierre qui est fréquem-
', * ment une turquoise; ce bouton, du reste, a la taille d'un petit bouton de
1» chemise tel que nous les portons. » {Dictionn. des ant/q. fnhliques, pag. 91.)
? Malgré l'autorité de M. de Saulcy et la justesse de son observation, dont nous
|iie doutons pas, nous avons cru devoir conserver, pour ce détail indifférent
en soi, la traduction de la Vulgate et des Septante, à laquelle les acteur»
sont habitués, tout en leur donnant ici le sens vrai du terme hébraïque.
402 HISTOinE DE l'église. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-r'B5).
fille? Veuillez me l'apprendre. Y a-t-il, dans la maison de votre père, un lieu où je puisse demeurer? — Mon père, répondit la jeune Chaldéenne, se nommait Bathuel *,fi]s de Nachor et de Melcha. Nous avons, ajouta-t-elle, un large espace pour vous recevoir, de la paille fraîche et du foin en abondance pour vos chameaux. Eliézer, se prosternant à ces paroles, adora le Seigneur. Dieu d'Abraham, mon maître, s'écria-t-il, soyez béni pour la bonté avec laquelle vous avez traité mon maître, en me conduisant ainsi dans la maison de son frère! Rébecca, c'était elle, courut à la demeure de sa mère et raconta la rencontre qu'elle venait de faire. Laban, le frère de Rébecca, à la vue des pendants d'oreilles et des bracelets que sa sœur tenait à la main, et entendant son récit, s'empressa d'accourir au-devant de l'étranger, près de la fontaine : Venez, lui dit-il, vous qui êtes béni du Seigneur. Pourquoi tarder plus longtemps? J'ai préparé ma maison pour vous y oiïrir l'hospitalité, et j'ai tout disposé pour vos chameaux. Il introduisit Eliézer sous le toit hospitalier, détacha la sangle des chameaux, leur donna la paille et le foin. Puis il présenta l'eau pour laver les pieds de son hôte et de ses compagnons de voyage. On servit alors le pain cuit sous la cendre, pour le repas. Mais Eliézer prenant la parole : Je ne mangerai pas, dit-il, avant de m'étre acquitté près de vous de la mission dont je suis chargé. — Parlez, lui fut-il répondu. — Je suis Eliézer, serviteur d'Abraham, reprit-il. Le Seigneur a comblé mon maître de ses bénédictions et a multiphé ses richesses ; il lui a donné de nombreux troupeaux de brebis et de bœufs ; de l'argent, de Tor; des serviteurs et des servantes; des ânes et des
* La suite du récit nous fait croire, contrairement à M. de Saulcy et à l'opinion commune, que Bathuel, père de Rébecca, ne vivait plus à cette époque. C'est à la maison de sa mère que la jeune fille court annoncer l'arrivée d'Eliézer. C'est Laban, frère de Rébecca, qui reçoit l'étranger. Quand Eliézer, avant de rompre le pain de l'hospitalité, demande à expliquer le motif de son voyage, c'est Laban qui lai répond : Parlez. Lorsque le serviteur d'Abra* haïr, veut précipiter son départ, c'est Laban qui intervieut. Laban est donc !e paterfamilias, et, pour peu qu'on soit familiarisé avec le style de !a Bible, il semble impossible qu'un fils eût exercé une telle autorité dans la famille patriarcale du vivant de son père. Enfin Laban est nommé avant Bathuel au verset 40. ils disent tous deux à Rébecca : Soror nostra es. Ce Bathuel était donc UQ fils puîné, portant 2« uom de son pèrOb
CHAP. l. — DE LA NAISSANCE D'ISAAC A LA MORT D*ABJ\AHAM. 403
chameaux. Sara, l'épouse de mon maître, a eu un fils aux jours de sa vieillesse, et mon maître lui laissera tout son héritage. Or Abraham, mon maître, m'a fait prêter serment : Jure-moi, m'a-t-il dit, que tu ne prendras point une épouse pour mon fils parmi les filles de la terre de Cbanaan, où j'habite, mais que tu iras dans ma pa-« trie, et que tu choisiras une épouse pour mon fils parmi les membres de ma famille. — Mais, lui ai-je répondu, si la jeune fille ne voulait pas me suivre de celte région lointaine, que devrai-je faire? — Le Seigneur, en présence duquel je marche dans ma voie, ré pondit-il, enverra son Ange pour guider tes pas, et tu ramènera? de la maison de mon père et du sein de ma famille, une épouse pour mon fils. Si pourtant mes parents se refusaient à ta demande, tu seras dégagé de ton serment. — C'est ainsi qu'il me parla, et voilà comment je suis arrivé aujourd'hui près de la fontaine. J'ai prié le Seigneur de me faire connaître lui-même la jeune fille qu'il destinait à Isaac, mon jeune maître. Ce sera, disais-je, celle qui me donnera à boire et qui s'offrira d'elle-même à abreuver mes chameaux. Rébecca est venue, elle m'a donné à boire et s'est empres sée d'abreuver toute la caravane. Et maintenant, si vous voulez accorder à mon maître la faveur qu'il vous demande par ma bouche, dites- le -moi; sinon, je continuerai mon voyage. — Laban et Bathuel, frères de Rébecca, lui répondirent : C'est le Seigneur qui a manifesté sa volonté ; nous ne mettrons point obstacle à ses desseins. Voici Rébecca, emmenez-la avec vous, et qu'elle devienne l'épouse de votre jeune maître. A ces mots Eliézer, se prosternant le visage contre terre, adora le Seigneur. Puis sortant des coffres qu'il avait amenés, des vases d'or et d'argent, des tissus précieux, il les offrit en présent à Rébecca, à ses frères et à leur mère. Ils s'assirent alors pour prendre part au repas qui avait été préparé, et ils achevèrent ensemble cette journée. Le lendemain Eliézer, se levant dès l'aurore, s'adressa à ses hôtes : Laissez-moi, leur dit-il, prendre congé de vous pour retourner près de mon maître. X-a mère et les frères de la fiancée le prièrent de retarder un peu son départ : Laissez dix jours encore la jeune fille au milieu de nous ; vous l'emmènerez alors. — Je vous en supplie, répondit Eliézer, puisque le Seigneur a béni mon voyage, permettez-moi de ne pas différer
plus îongtemps. — Appelons Rébecca, dirent-ils, et consultons sa volonté. Quand la jeune fille fut venue : Voulez-vous, lui dirent-ils, suivre le serviteur d'Abraham. — Je le suivrai, dit-elle. Ils lui permirent donc de partir, la confièrent aux soins de sa nourrice, et prirent congé d'Eliézer et de ses compagnons de voyage. En se séparant de Rébecca, ils formèrent pour elle des vœux de bonheur et de prospérité : Vous êtes notre sœur chérie, lui dirent-ils, que toutes les bénédictions de Dieu vous accompagnent, et que vos fils soient toujours glorieux et triomphants ! Rébecca et les filles de sa suite montèrent sur les chameaux et suivirent Eliézer, qui avait hâte de rejoindre son maître. Quand la caravane approchait du terme de son voyage, près de la fontaine de Bersabée, Isaac se pVmenait le soir, dans la plaine, livré à ses méditations. Il leva les yeux et aperçut les chameaux. Rébecca, de son côté, avait vu le jeune homme; elle mit pied à terre : Quel est, dit-elle à Eliézer, ce jeune homme qui vient à notre rencontre, dans la plaine? — C'est mon maître, répondit le vieil intendant. Rébecca abaissa son voile sur son visage. Cependant Eliézer racontait au fils d'Abraham tout ce qui lui était arrivé. Isaac conduisit sa jeune épouse dans la lente de Sara, et l'affection qu'il eut pour elle, adoucit la douleur que lui avait causée la mort de sa mère *. » j^ppj 32. Abraham put encore jouir plusieurs années du doux spec-
«•Abraham. {g^Q[Q ^q ^ctte uniou qu'il avait préparée pour son fils, et que le ciel avait bénie, g Le nombre de ses jours fut de cent soixantequinze ans. Il sentit alors ses forces défaillir; il moumt dans une heureuse vieillesse, comblé d'années et de bonnes œuvres, et il fut réuni à ses pères. Isaac et Ismaël, ses fils, lui donnèrent la sépulture dans la grotte de Makfelah, achetée au fils de Séor, sur les hauteurs de Mambré. Son corps fut déposé près du sépulcre de Sara *. yy /saac et Ismael sont nommés seuls comme ayant présidé aux funérailles de leur père. Le patriarche avait eu cependant d'autres fils de Céthura, à laquelle il s'était uni après la mort de Sara. IVloïse compte parmi eux Madian, tige des Madianîtes, chez lesquels le législateur juif se choisira plus tard une épouse. * Gwes,f cap. xxiv, 1-ad ultim. — * Ibid., cap. xxv, 7-10.