‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 78 sur 121 · ISAAC (NÉ 2266 — MORT · texte numérisé non relu

ISAAC (NÉ 2266 — MORT

SOMMAIRE

1. Transmission du droit de primogéniture et des Promesses divines. —

2. Naissance d'Esaû et de Jacob (2206). Esaû vend son droit d'aînesse. —

3. Caractère d'Esaû. — 4. Promesse de Dieu à Isaac. Sens de cette promesse. — 5. Le nouvel Abimélech de Gérara. Séjour d'isaac à Gérara. — 6. Alliance jurde entre Isaac et l'Abimélech. — 7. Double mariage d'Esaû avec deux Chananéennes. — 8. Jacob surprend la bénédiction solennelle de son père Isaac. — 9. Qu'était-ce que la bénédiction solennelle des patriarcbes? — 10. Que faut-il penser, au point de vue de la moralité, de la conduite de Jacob surprenant la bénédiction d'isaac? — 11. Rébecca envoie Isaac en Mésopotamie, pour le soustraire à la vengeance d'Esaû. — 12. Esaû se choisit une nouvelle épouse dans la tribu d'ismaël. — 13. Vision au désert. L'échelle de Jacob. La pierre de Béthel. — 14. Jacob et Rachel au puits de Charres. — 15. Jacob chez Laban, son oncle maternel. Il épouse successivement Lia et Rachel. — 16. Naissance des douze fils de Jacob, et de Dina, leur sce^r (2122-2113). — 17. Conventions entre Jacob et Laban. Prospérité de Jacob. — 18. Jacob quitte furtivement la maison de Laban. — 19. Laban poursuit Jacob , et visite la caravane pour rechercher ses Théraphim, enlevés par Rachel. — 20. Alliance et paix jurées entre Jacob et Laban à Galaad. — 21. Réconciliation de Jacob avec Esaû. — 22. Expédition contre les Sichimites. — 23. Enlèvement de Dina par les fils du roi de Salem. Meurtre des Sichimites. — 24. Jacob détruit les objets d'un culte idolâtrique conservés par la caravane. Dieu lui apparaît à Béthel. — 25. Mort de Rachel à Ephrata. Retour de Jacob près de son père. Mort d'isaac et de Rébecca.

Isaac.

1. La majestueuse figure d'Abraham domine l'époque patriar- TransKisa^Ht cale; le Seierneur lui-même s'appelle, dans l'Ecritme, le Dieu d'A- primogénibraham: Isaac continuera à marcher sur les traces de son père. Promessea

L'héritage des divines Promesses, véritable source de la grandeur de cette race antique, sera attaché à la bénédiction paternelle; et la Providence, en laissant aux patriarches cette prérogative magnifique, saura néanmoins, sans contraindre leur liberté, en diriger l'exercice et faire tomber ce précieux dépôt, selon l'ordre de ses éternels décrets, entre les mains de ses élus. Le droit de primogéniture, absolu en principe au sein de la famille patriarcale, aura cependant besoin, pour sortir ses effets, de la consécration solennelle et de la confirmation formulée par le père dans une bénédiction expresse. Cette bénédiction aura une telle force, qu'elle prévaudra sur le droit de primogéniture lui-même; une erreur involontaire, de la part d'un vieillard accablé d'années, infirme et aveugle, n'invalidera pas cette bénédiction surprise à sa bonne foi ; tant il importait qu'en dehors des volontés des hommes, de leurs coutumes ou de leurs lois, de leurs affections ou de leurs antipathies, se manifestât, avec la plénitude de son indépendance, le libre choix de Dieu dans la race bénie des ancêtres qu'il réservait à Jésus -Christ, son Verbe éternel! Nous aurons encore plus d'une occasion d'en faire la remarque, à mesure que nous descendrons la chaîne des générations sur lesquelles cette divine naissance devait faire rejailHr une immortelle gloire; et nous admirerons le gouvernement divin qui se joue au milieu des intrigues et des passions humaines, qui appelle ses élus des conditions les plus obscures, et n'exclut personne de la véritable noblesse, celle de la foi et de la vertu.

Naissance 2. Lcs dcmières années d'Abraham avaient été réjouies par la jaco?(2206)? naissance de ses petits-fils, Esaû et Jacob. L'union que le patriarche sauvend q^^^j^^ ménagée entre Isaac et Rébecca était longtemps demeurée stérile. Au bord du puits de Bersabée *, où ils avaient dressé leur tente, les deux jeunes époux s'affligeaient de ce malheur. Cependant a Isaac implora la miséricorde du Seigneur, et sa prière fut exaucée; Rébecca eut la consolation qu'elle désirait tant. Mais elle sentit deux enfants qui se heurtaient dans son sein. Hélas! dit-elle, à quelle épreuve suis-je réservée? Elle alla seprosterp^raupiedde ^ GwM,, cap. xxYi 11.

son droit d'aînesse.

Taiitel du Seigneur, pour y apprendre les desseins de Dieu sur elle. Le Seigneur lui fit entendre sa voix : Tu portes dans tes flancs, lui dit-il, deux peuples qui se sépareront et vivront divisés L'aîné servira le plus jeune, et sera soumis à son joug. Rébecca mit au inonde deux jumeaux; le premier était roux * et sa peau déjà couverte de poils; on le nomma Esaû (pilosus); le second tenait en naissant le pied de son frère ; on lui donna le nom de Jacob {suppîantator). Les enfants grandirent; Esaû, habile chasseur, parcourait , à la poursuite des animaux sauvages, les montagnes et les plaines^; Jacob, de mœurs plus douces, aimait à vivre sous la tente. Isaac avait une afî*ection particulière pour Esaû, qui lui apportait le fr^uit de sa chasse; Rébecca préférait Jacob. Un jour le dernier préparait, dans l'intérieur de la tente, un plat de lentille» qu'il avait fait cuire pour le repas. Esaû rentra de la chasse, épuisé de fatigue et de faim : Donne-moi ce plat de lentilles, dit-il à son frère, car je suis exténué. — Vends-moi ton droit d'aînesse, répondit Jacob. — Je meurs de faim ! A quoi me servira ce droit? — Eh bien! jure-moi que tu m'en fais la cession. Esaû le jura; il prit les pains cuits sous la cendre et le plat de lentilles, les dévora, étancha sa soif et repartit, sans attacher d'autre importance au droit d'aînesse qu'il avait ainsi vendu ^. »

3. Tous les instincts d'une nature sauvage et indomptée se révèlent dans E?aû, à la lecture de ce dialogue si plein de naturel et de vivacité. C'est bien là l'homme qui obéit aux sensations matérielles, qui n'a rien compris à ce droit de primogéniture dont on lui a parlé mille fois au sein de la famille , qui donne ce droit, en se jouant, pour ne pas retarder de quelques minutes la reprise d'une chasse jusque-là malheureuse *, et satisfaire plus prompte-

* Edom (roux); c'est l'origine du surnom d'Esaû, qui passa plus tard à l'idumée, habitée par ses descendants.

* L'épithète d'ayricola, donnée par la Vulgate à Esaû, rend improprement le sens de l'hébreu, qui a été plus fidèlement exprimé pai* V^^-ypomcç {agrestis) des Septante. Esaû était l'homme de la vie extérieure, toujours à la chasse, dans les bois et les champs; Jacob était l'homme de la vie sédentaire et paisible, sous la tente des pasteurs. — ^ Qenes., cap. xxv, 21-34.

* L'impatience d'Esaû est admirdblement peinte dans les paroles de la

ment les exij^ences brutales d'un appétit qui n'admet point de délais, saint Paul a peint d'un mot ce caractère ■ Profanus ut Esau^, Les Promesses divines eussent été profanées, si elles avaient dû reposer ?>uv cette nature farouche. L'héritage de sainteté, de foi et d'obéissance légué par Abraham eût été profané. L'arbre de Jessé, qui devait porter la fleur divine de la Vierge sans tache, mère de l'Homme-Dieu, eut été profané dans sa tige : Profanus ut Esau. Premwsede 4. « Une famine comme celle qui s'était déjà produite à l'époque geSs de cette d'Abraham vint encore désoler la contrée. Le Seigneur apparut à promesse, jg^^^^ . j^t^ ^^ point chercher un refuge en Egypte, lui dit-il. Dresse tes tentes au heu que je te désignerai. Je serai avec toi; je te comblerai de bénédictions et te donnerai cette terre, à toi et à ta postérité, selon la promesse que j'ai faite à Abraham, ton père. Je multiplierai la race ; elle sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel, et possédera toute cette contrée. Toutes les nations de la terre seront bénies en Celui qui naîtra de toi. Ainsi sera récompensée l'obéissance d'Abraham et sa fidélité à garder mes commandements, à observer les cérémonies et les lois que je lui ai prescrites ^. » La transmission de la mystérieuse promesse à Isaac est ici solennellement indiquée. La formule en est la même que pour Abraham. Il y a donc un dessein arrêté, un plan providentiel, dont l'exécution se poursuit à travers le temps. C'est en vain qu'on pré tendrait ne donner à ces paroles, toujours les mêmes à chaque génération, qu'un sens restreint, et dire que leur signification, dégagée de l'emphase orientale, se borne à indiquer aux patriarches une descendance glorieuse. La persistance du peuple juif à attendre le Messie, d'après ces paroles mêmes, est une réponse péremptoire. Sans doute les Hébreux, depuis Abraham, Isaac et Jacob, jusqu'à Jésus -Christ, ont dû connaître leur propre langue, au moins aussi bien que les plus savants orientahstes de nos jours.

Genèse : Et accepta pane et lentis edulio, comedit, et hihit, et abiit, dont notre traduction ne rend qu'imparfaitement l'énergie. Les trois verbes: comedit, et bibit, et abiit, reliés entre eux par la répétition et, forment une image dont nous n'avons pu, à notre grand regret, faire passer la vivacité dan» notre langue.

^Hebr., cap. xii, 16. — > Genêt,, cap. XXYI, 14.

CIIAP. IL — ISAAC (2266-2086).

Comment donc n'ont-ils pas aperçu, dans les promesses répétées aux patriarches^ cette emphase hyperbohque que l'on voudrait y voir? Et par quelle prodigieuse ténacité ce peuple, aujourd'hui dispersé aux quatre vents du ciel, ce peuple, dont les fils habitent l'orient, l'occident, le nord et le midi, parlant toutes les langues, familiarisés avec tous les usages, attend-il encore, sur la foi des promesses faites à Abraham, Isaac et Jacob, un Messie qui est venu et que le monde chrétien adore? Rien donc n'est plus constaté dans l'histoire que la signification des paroles divines; et plus ce fait est important, plus il semble que Dieu se soit plu à en immortaliser le témoignage.

5. « Isaac se rendit à Gérara, dans la terre de Pales^jTie, près de i'Abimélech de ce pays, et y dressa ses tentes. Interrogé par les habitants au sujet de Rébecca, son épouse, il répondit comme Abraham, dans des circonstances analogues : Elle est ma sœur; car il c"ai,**:xulc la violence brutale de ce peuple. Mais la vérité ne tarda 1^ is à être connue. L'Abimélech le fît venir : Pourquoi uous as-tu trompés ainsi? lui dit-il. L'erreur où nous étions pouvait nous exposer à un crime. Et le roi, s'adressant à tout son peuple, fit entendre cette menace : Oniconque touchera à la femme de cet étranger, sera puni de mort. Isaac put ainsi habiter en paix cette terre. Il y sema du blé, et en recueillit le fruit au centuple. Le Seigneur répandit sur lui ses bénédictions et le fit prospérer dans toutes ses entreprises. Sa puissance et ses richesses s'accrurent. D'hnmenses possessions en troupeaux de bœufs, de chameaux et de brebis, une tribu nombreuse de serviteurs et d'esclaves groupés autour de lui, excitèrent la jalousie des habitants. Ces voisins envieux comblèrent tous les puits creusés autrefois par les serviteurs d A luaham, et les rempUrent df terre. La haine alla si loin, que l'Ai) iiiélech luimême lui dit ; Eloigne-toi de nous, parce que ta pu.-s.ince nous effraie. Isaac quitta cette contrée inhoepitahère et rem >uta le torrent de Gérara, dans l'espoir de trouver un campenici;! ([ui ne lui fût pas disputé. Quand il crut l'avoir rencontré, il oi^iuiua à ses serviteurs de déblayer les puits qu'Abraham avait iait creuser en ce lieu et dont les Philistins avaient aussi obstrué l'ouverturCy

Le nouvel

Abiiiiclech

(le Gérara.

Séjour d'I-

saac à

Géiaïa.

^ilO HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — TROISIÈME EPOQUE (2296-1785).

n leur conseiTa les noms que son père leur avait donnés. Il fit, de plus, creuser dans le lit desséché du torrent, et y trouva l'eau vive. Les ibergers de Gérara disputèrent encore à Isaac cette nouvelle possession : L'eau nous appartient, disaient-ils ; elle est notre propriété. Le patriarche donna à ce puits le nom à'Escek (calomnie), et en fit ouvrir un autre, qui ne fut pas plus respecté, et qu'il n*omma Scitenah (mimitiés). S'éloignant encore, il en fit creuser un troisième, dont personne ne lui contesta la jouissance, et il l'appela Reschoboth (abondance), en disant : Le Seigneur Dieu nous a fait trouver l'abondance et la paix sur la terre où il nous a multipHés *. » On peut observer ici, comme des traits caractéristiques, les vexations dont Isaac est l'objet à Gérara. Un siècle s'était écoulé depuis le séjour qu'y avait fait Abraham, et déjà les mœurs sont notablement changées. La cupidité s'est accrue , et la propriété devient l'objet de fréquents litiges. Le premier Abimélech avait dit au chef étranger : La terre où tu as mis le pied est à toi ; et Abraham avait été accueilli avec une noblesse toute patriarcale. Le second Abimélech prend ombrage des richesses et de la puissance trop prépondérantes d'Isaac. Les Philistins regardent l'opulent étranger d'un œil jaloux. La vie pastorale existe encore ; mais la vie nomade, resserrée par le droit envahissant de la propriété individuelle, s'efface peu à peu et tend à se fixer. Abraham avait planté des arbres à Bersabée; Isaac sème du blé à Gérara. Il y a, dans ces diverses circonstances, une gradation qui permet de suivre tout un travail de transformation au sein de ces sociétés primitives.

6. c( Quand la famine eut cessé, Isaac quitta les rives du torrent de Gérara, et revint à Bersabée, son séjour de prédilection. La nuit même de son arrivée, le Seigneur lui apparut : Je suis, dit-il, le Dieu d'Abraham, ton père. Ne crains rien, car je suis avec toi. Je bénii'ai toutes tes entreprises, et je multipHerai ta race, en considération d'Abraham, mon serviteur 2. » 11 semble que Dieu veuille, par ce nouveau témoignage de protection toute-puissante, rassurer le patriarche contre le danger de nouvelles attaques de la part de ses ennemis. La Bible ajoute en efî'et ; « Isaac éleva donc un autel

» (ienes., cap. xxvi, 6-22. — « Ibid.M 23, 24.

en ce heu, et ayant invoqué le nom du Seigneur, il fit déplier ses lentes et ordonna à ses serviteurs de rouvrir le puits creusé au temps d'Abraham. La famille patriarcale était à peine établie dans son campement, que l'Abimélech, accompagné d'Ochozath, son ami, et du Phicol, chef de son armée, y arrivèrent. Dans quel dessein, leur demanda Isaac, venez-vous trouver un homme que vous poursuivez de votre haine, et que vous avez expulsé de votre pays? — Nous avons vu, répondirent-ils, que le Seigneur est avec toi, et nous nous sommes dit : Faisons ensemble le serment de la paix, et qu'il y ait alliance entre nous. Ainst* tu ne nous feras aucun mal, de même que nous n'avons rien touché de ce qui est à toi, et que nous n'avons rien fait pour te nuire. Car nous nous sommes séparés de toi pacifiquement, respectant les richesses dont la bénédiction de Dieu t'a comblé. Isaac, sans faire une seule allusion au passé, fit préparer un grand festin qu'il servit à ses hôtes. Au matin du jour suivant, l'aUiance fut mutuellement jurée, et le patriarche les congédia en paix. Ce jour-là même, ses serviteurs vinrent lui donner des nouvelles du puits qu'ils creusaient : Nous avons trouvé l'eau ! lui dirent-ils. Isaac conserva à celte fontaine le nom de Seba (abondance), qu'elle avait déjà reçu d'Abraham. Et la ville voisine s'appelle encore maintenant Bersabée ^ » L'Abimélech est toujours un pasteur de troupeaux devenu pasteur d'hommes, comme l'avait été son prédécesseur. Mais il entre déjà, dans l'alliance qu'il contracte avec Isaac, des nuances d'une pohtiqiie moins loyale et moins droite qu'au temps d'Abraham. La formule dont il saluf à Bersabée le chef avec lequel il vient traiter, sous des assurances pacifiques, manque complètement de franchise. « Nous n'avons pas voulu te nuire, » dit-il à Isaac. Qu'étaient-ce donc que les puits obstrués tous ensemble, par le fait des bergers phihstins, dans la contrée où Abraham les avait creusés? Que signifiait l'invitation catégorique de sortir de Gérara, adressée directement à Isaac par l'Abimélech lui-même? Et enfin, quand le patriarche creusait le lit d'un torrent desséché, pour y trouver l'eau nécessaire à sa caravr>.ne et à ses troupeaux, n'était-ce pas une violation fla- * Gènes., cap. xxvi, 25-a(i ultîm.

grande du droit des gens, de lui contester l'usage d'une source ouverte par soQ industrie sur un terrain qui n'appartenait à personne? Si l'on était tenté de dédaigner ces détails comme insignifiants et puérils, on comprendrait peu la marche lente et successive de l'humanité. Les origines sociales se présentent, dans le récit de Moïse, avec le développement naturel qu'elles durent nécessairement avoir. Un esprit vraiment philosophique trouvera, dans ces essais d'une politique à l'état d'enfance, qui s'incline malgré elle devant une puissance prépondérante, et qui nie ses torts pour n'avoir pas la honte de les désavouer, le germe de toutes les diplomaties de l'avenir. Il n'y a pas si loin qu'on le suppose de l'état social le plus avancé, aux impressions et aux sentiments des temps primitifs. Le cœur humain est le même, quoique les passions dont il est animé puissent s'exercer sur des objets différents. Ce qui nous frappe comme une naïveté, n'est le plus souvent que l'expression d'un sentiment que nous trouverions très-naturel, s'il s'appliquait à un ordre de choses auquel les circonstances présentes nous fissent une obligation de nous intéresser. Le cri de joie qui signale la découverte d'une source nouvelle, s'est répété de nos jours, sur la terre d'Afrique, chaque fois qu'une nappe jailHssante s'est élancée sous la sonde de nos ingénieurs. Y a-t-il une si grande différence entre l'allégresse des serviteurs d'Isaac et les accents d'enthousiasme par lesquels la France et l'Europe entière saluent les bienfaits de nos modernes hydroscopes * ?

7. « Esaû avait quarante ans lorsqu'il prit à la fois pour épouses deux jeunes Chananéennes, Judith, fille de Beeri, etBasemalh, fille d'Elon. Le choix de ces deux femmes contrista le cœur d'Isaac et de Rébecca ^. » Cette action d'Esaû nous le montre toujours avec le caractère indiscipliné dont l'épisode du droit d'aînesse nous avait déjà donné l'idée. Une alliance avec une race étrangère était presque une révolte sontre l'autorité paternelle , après la défense expresse d'Abraham. Esaû ne consulte ni la tradition de la famille, ni la volonté de ses vieux parents. Impatient du joug, il s'affranchit

* On sait, les services rendus en ce genre par M. l'abbé Paramelle, et son brillant disciple M. l'abbé Richard. — » Gènes., cap. xxvi, 34-35.

Isaac.

du contrôle, jusque-là si respecté, de la suprématie patriarcale; il fait entrer le deuil sous la tente de sa mère, avec ces jeunes Cliananéennes qui ne connaissent pas peut-être le Dieu d'Abraham et d'Isaac, ou qui du moins n'ont pas appris dès l'enfance à l'adorer et à le servir.

8. « Cependant Isaac était arrivé à la vieillesse ; ses yeux s'étaient jacob snrohscurcis, et il ne pouvait plus voir. Il appela Esau, l'aîné de ses néd'ctionsoi deux enfants : — Mon fils, s'écria-t-il ! — Me voici, répondit Esati. Tc!!fpèra' — Tu vois, reprit le vieillard, que le terme de ma vie approche. J'ignore le jour où je dois mourir, mais peut-être ne tardcra-t-il pas. Prends ton carquois, ton arc et tes flèches; parcours la plaine, et lorsque ta chasse aura été heureuse, prépare-moi un de ces repas que j'aime. Mon cœur répandra alors sur toi la bénédiction solennelle avant que je meure. Esaû partit aussitôt pour accomplir le vœu de son père. Mais Rébecca avait entendu les paroles du vieillard. Elle en avertit Jacob. — Ton père, lui dit-elle, vient de donner cet ordre à Esaii. Mais, écoute-moi à ton tour, mon fils bien-aimé, et laisse-toi diriger par mes conseils. Va choisir dans le troupeau les deux meillem-s chevreaux, apporte-les-moi. J'en préparerai un repas comme ton père les aime; tu le lui serviras, et son cœur répandra sur toi la bénédiction solennelle, avant qu'il meure. — Vous savez, répondit Jacob, que mon frère a la peau velue, et que la mienne est lisse. Si mon père venait à me toucher, il découvrirait l'erreur, et je tremble qu'au hea de me bénir, il ne m'accable de sa malédiction. — Mon fils, répondit Rébecca, je prends sur moi cette malédiction ; obéis seulement, et va faire ton choix dans le troupeau. Jacob revint bientôt, apportant ce que sa mère lui avait demandé. Elle prépara un repas selon le goût du vieillard; puis, revêtant Jacob du manteau et des vêtements parfumés d'Esaii, elle enveloppa les mains et le cou du jeune homme de la peau fraîche des chevreaux, lui donna les pains qu'elle avait fait cuire sous la cendre et les mets qu'elle avait préparés. Jacob les porta au vieillard. — Mon père! lui dit-il. — J'ai entendu ta voix, répondit Isaac. Qui es-tu, mon fils? — Je suis Esaû, votre premierné. J'ai exécuté vos ordres. Levez- vous, venez vous asseoir à la

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\able, et mangez de ma chasse, puis votre cœur me bénira. — Comment en si peu de temps as-tu fait une si heureuse chasse mon fils? reprit Isaac. — Le Seigneur a béni mes efforts et m'a fai rencontrer de suite ce que je cherchais. — Approche-toi, mon fils dit le vieillard, que je sache si tu es réellement Esaû. Jacob s'ap procha, et son père le toucha de ses mains. La voix est celle d6 Jacob, disait-il, et cependant les mains sont celles d'Esûii. Grûcf à la peau fraîche du chevreau dont les mains de Jacob étaien couvertes, le vénérable aveugle ne découvrit pas l'erreur. Il répéta pourtant encore une fois : Es-tu mon fils Esaû? — Je le suis, ré pondit Jacob. — Sers-moi donc le repas de ta chasse, et je te donnerai ensuite ma bénédiction solennelle. Jacob servit le vieillard; après le repas, il versa le vin dans sa coupe ; Isaac but, et comme s'il eût conservé encore un dernier doute : Approche-toi, mon tils, et viens m'embiasser. Jacob s'approcha, et déposa un baiser sur le visage paternel. En sentant les parfums dont Esaû avait coutume de se servir, Isaac n'hésita plus; et lui donnant sa bénédiction : L'odeur parfumée de mon fils, dit-il, est pareille à celle qui s'exhale d'une campagne embaumée et fertile où le Seigneur répand l'abondance avec ses bénédictions. Que Dieu t'accorde la rosée du ciel et la graisse de la terre, qu'il multiphe le blé dans tes sillons et la grappe sur tes ceps. Que les peuples te servent, que les tribus s'inclinent sur ton passage. Sois le chef de tes frères, et que les fils de ta mère se courbent devant toi. Que la malédiction du ciel frappe celui qui te maudira; que la bénédiction accompagne toujours celui qui t'aura béni. — Isaac avait à peine prononcé ces prophétiques paroles, Jacob lui-môme venait de se retirer, lorsqu'Esaû rentra. 11 apportait à son père le fruit de sa chasse. Levez-vous, lui dit-il, mangez ce que j'ai préparé pour le repas, et que votre cœur me bénisse, — Qui es-tu donc? demanda Isaac. — Je suis Esaû, votre premierné. Le saisissement du vieillard, à cette parole, ne saurait s'exprimer. Quel est donc, s'écriait-il, celui qui vient avant toi de m'apporter un repas préparé avec les animaux de sa chasse? Je l'ai béni, et maintenant il a emporté ma bénédiction. A ces mots, Esaû poussa un cri de fureur qui ressemblait à un rugissement. A cette

exaltation succéda une amère douleur, et il disait : Mon père, bénissez-moi aussi ! — Ton frère est venu me surprendre , répondait Isaac, et il a reçu la bénédiction que je te réservais. — Ah! c'est à juste titre qu'on l'a nommé Jacob! reprenait Esaû; il m'a encore cette fois supplanté! Il m'avait déjà dérobé mon droit d'aînesse, et maintenant il m'a ravi votre bénédiction! Puis, s'adressant à son père, il lui disait : N'avez -vous donc réservé pour moi aucune bénédiction? — Je l'ai établi ton chef, répondit Isaac; j'ai assujetti tous ses frères à son empire ; le froment des campagnes, le vin des ceps, je lui ai tout donné. Que me reste-t-il à faire pour toi, mon fils? — Mais enfin, dit Esau, n'avez -vous donc qu'une seule bénédiction? 0 mon père, je vous en supplie, bénissez-moi! Et il accompagnait ces paroles de gémissements et de larmes. Isaac attendri, se prêta aux vœux de son fils : Si la rosée du ciel et la graisse de la terre ne te sont point accordées *, dit-il, tu n'en auras pas moins ta bénédiction; tu vivras de l'épée. Tu seras assujetti à l'empire de ton frère, mais le temps viendra où tu repousseras le joug auquel il t'aura soumis, et où tu relèveras librement la tête 2. »

9. La bénédiction surprise par Jacob à la bonne foi de son père, sanctionne ainsi l'aliénation faite précédemment par Esaû de son droit d'aînesse. Le farouche chasseur le reconnaît lui-même à cet instant solennel où la gravité des circonstances semble lui apparaître enfin dans un retour, malhem^eusement trop tardif, à des sentiments qu'il n'aurait jamais dû oubher. On se sent ému du rugissement de douleur, comme parle l'Ecriture, que lui arrache son amère déception. Les larmes qu'il verse dans le sein paternel nous sont sympathiques, et l'on partage la compassion du vénérable vieillard, qui, sans rétracter les promesses antérieures et irrévocables faites à Jacob, laisse cependant briller un éclair prophétique sur le front du malheureux déshérité. On oublie le passé, l'injurieux

* Le texte hébreu, selon la remarque de l'abbé de Vence, se prête a cette interprétation, qui p.iraît plus naturelle et plus conforme à ce que le patriarche a dit précédemment, en accordant à Jacob la bénédiction de la rosée du ciel et de la graisse de la terre.

* Gènes., cap. xxvii, 1-40.

OiiVta'l; ( >> qi e la bciif tlictiMn suU'i nelle dos pa

triarcbes.

416 HISTOIRE DE l'Église. — troisième époque (2296-1785).

dédain avec lequel Esaii a vendu son droit de primogéniture , le chagrir^ 'ont un double mariage avec des filles étrangères a abreuvé la vieillesse de ses parents. Quand Isaac lui-même pardonne, ou plutôt quand Dieu même se laisse fléchir à un cri du cœur et à une larme de repentir, qui se sentirait le courage d'être plus rigoureux qu'un pèi-e, plus impitoyable que Dieu? Esaûa donc reçu., lui aussi, la bénédiction de l'avenir. Son héritage n'aura rien de commun avec celui de Jacob, qui a reçu l'investiture des troupeaux {la graisse de la terre) -^ les champs fertiles où mûrit le blé, les vignes qui produisent la liqueur du vin, et que la i^osée du ciel abreuve, La prééminence patriarcale, l'autorité da paterfamilias, a été dévolue à Jacob, Son frère aîné le reconnaîtra pour chef, pour souverain (dominus), car l'idée de royauté, à cette époque, se confondait avec celle de paternité. Isaac a donc réellement tout donné à Jacob. Il faut ê^ faire une idée exacte de cette bénédiction suprême à laquelle noûs voyons Esaii et Jacob attacher tant de prix. C'était l'acte d'investiture qui transmettait l'héritage; elle avait la force, la valeur d'un testament actuel, avec cette différence qu'on peut, de nos jours, attaquer en justice un testament et réussir quelquefois à le faire annuler, tandis que le testament par la bénédiction était irrévo* cable. Isaac n'avait, au pied de la lettre, plus rien à laisser à Esati, parce qu'il avait tout remis à Jacob : le contrat était définitif. Chose remarquable ! Le testateur, qui, d'après nos usages et nos lois, demeure hbre de changer à son gré, perdant toute sa vie, ses dispositions de dernière volonté, ne pouvait alors revenir sur un acte qui avait épuisé tout son droit et contre lequel il ne lui était plus permis de réagir. Mais il restait à Esaii son épée; et la bénédiction d'Isaac, ratifiée par le Seigneur, rendra ce glaive puissant et redoutable. Les fils d'Edom seront fidèles à cette prophétie guerrière. L'épéc d'Esaii menacera Jacob lui-même *. Les Iduméens secoueront plus d'une fois le joug des rois de Juda 2, et lèveront une tête libre et fière en face des enfants d'Israël. Au milieu de leurs rochers stériles et de leur sauvage patrie, ils conserveront l'indépendance de caractère d'Esaii, leur aïeul. j

« Cents., cap. xxxii et xxxiil. — * il Reg., cap. viii, 14; II Parai, xxvill, lî

GUAP. II. — ISAAC (2266-2086). 417

10. On a examiné, au point de vue de la moraîitë, l'action de Ja- Onefaui-ii cob et de Rébecca surprenant la bonne foi d'un vieillard aveugle, poini'dêÎM dont la prédilection marquée pourEsaû avait survécu même à l'ai- t.s irelaTnl liance avec les filles de Heth. Les saints Pères * ont résolu cette cnh'ohs'jn.mt question unanimement dans le sens même de la Bible. Au pied de Vrb^îiiïil^ la lettre, Jacob avait trompé Isaac; c'est la parole même du vénérable patriarcbe : VeniC germanus tuus fraudulcnter ^. Mais, nous l'avons dit, au-dessus de cette sorte d'intrigue (s'il est permis de lui donner ce nom) dont l'amour maternel a conçu le plan, dont la facile obéissance de Jacob a aidé le succès, dont l'industrieuse supercherie d'une femme et d'une mère a éludé les obstacles, apparaît évidemment l'élection de Dieu, qui appelle à un héritage spirituel, mille fois plus grand que l'héritage matériel d'Isaac, le Gis véritablement digne de cet honneur. Qu'importe que des esprits étroits aient ici une nouvelle occasion de saisir l'humanité en flagrant délit de faiblesse, sous la tente des patriarches? Nous ne répéterons pas qu'Esau avait antérieurement vendu son droit d'aînesse ; cjue Jacob représentait réellement son frère, et qu'il a pu, à la rigueur et sans mentir, répondre à Isaac : « Je suis Esau, votre premier-né, » puisqu'il était véritablement substitué à Esaû dans toutes ses prérogatives de primogéniture ^. Cette observation, quelque péremptoire qu'elle puisse être, ne saurait faire disparaître entièrement un caractère de dol et de fraude dans le subterfuge dont on usa envers Isaac. Il y a donc là un côté tout humain,, nous le reconnaissons, sans Fatténuer outre mesure, mais aussi sans permettre qu'on l'exagère au delà de toute vérité. Et plus ce côté humain est saillant dans la société patriarcale d'ailleurs si pure et si visiblement supérieure à tout ce qui l'entoure, plus l'action de Dieu sur elle se manifeste dans tout son éclat et dans toute sa liberté.

* OrigcH., Stromat., lib. VI; S. HieroDym., Apolog. advers. Rufin., lib. Ij S. Joan. Cbrysosf., homil. 53 in Gènes.; Cassian., Collât. XYIl, cap. xvii. — > G«i«î., cap. xxvn, 35.

^ Jacob primogeniti benedictionem non per fraudent surr'svit, sed ut sibi debi» tam accepit, quam, conoedeute fratre, data lentis mercede emerat. Gregor. Magn., htenil. 6 in Ezcchicl. — Théodoret (Quaest. 81 in Gènes.) est du même sen» timent*

M. Auguste Nicolas Ta dit admirablement : « Il y a toujours deux » choses dans les événements humains : la liberté de l'homme qui D peut faire le mal; la providence de Dieu qui, par ce mal qu'il ré- )) prouve, atteint le bien qu'il poursuit. Il n'y a nulle solidarité entre » ces deux choses, et le bien que Dieu tire de nos mauvaises passions » ne les justifie pas plus que celles-ci ne l'incriminent *. » Nous avons donc le droit de dire avec saint Augustin : « Le mensonge que fît » Jacob, par le conseil de sa mère, pour tromper Isaac, si on le con- )) sidère d'un point de vue plus élevé, apparaîtra comme renfermant » de sublimes mystères ^. » Un jour viendra où les rôles seront changés, une divine substitution de personne sauvera le monde. Sous les traits d'Esaû, c'est-à-dire sous la figure de l'humanité avec ses infirmités, ses misères et ses faiblesses, le véritable Jacob se présentera à son Père. Qui reconnaîtrait le Verbe divin, le premierné des splendeurs éternelles, quand il sera revêtu du manteau de notre chair, et qu'il portera les iniquités des hommes? Dieu pourra dire de lui, comme avait dit Isaac : « Les mains sont celles d'Esaû, mais la voix est celle de Jacob : » Per hœdinas pelles peccata, per eum vero qui eis se operuit, ille significatus est qui non sua^ sed aliéna peccata poi'tavit^. Et la bénédiction donnée au Fils de Dieu, devenu le Fils de l'homme, s'étendra à l'humanité tout entière jusqu'à la consommation des siècles. Le véritable droit d'aînesse , celui qui nous fait les cohéritiers de Jésus-Christ et nous appelle à la gloire de sa royauté éternelle, sera partagé entre tous les enfants d'Adam, déshérités par le péché de leur père. Voilà le grand mystère caché, suivant la pensée de saint Augustin, sous oie mensonge de Jacob *. »

RébccL-. .' - 11. « Cependant la haine d'Esaû contre son frère s'était accrue M^oi'ùi mVi à la suite de ces événements. Il nourrissait dans son cœur des projets de vengeajice. Quand notre père aura cessé de vivre, se disaitï'Esi'a. "" il, je tuerai Jacob I Ces mouvements d'une nature farouche n'échap-

1 Etudes philosoph. sur le Christ., 3e part., chap. iv. — * S. August., liber contra Mendacium, cap. x. — ' Idem , ihid. — * Voir Natal. Alex., Dissertatio de facto Jacob benedictionem paternam surripieiitis. Tom. II Histor. eccles., pag. 144-149.

pour I soustrti'

pèrent point au regard attentif de Rébecca; elle dit à Jacob : Voici qu'Esaii profère de sinistres menaces contre ta vie; écoute donc ma voix, mon fils bien-aimé. Quitte ce pays et va chercher an refuge près de Laban, mon frère, dans la ville de Charres. Tu demeureras près de lui jusqu'à ce que la fureur d'Esaû soit calmée, et qu'après le premier feu de sa colère, il oublie ce que tu as fait contre lui. J'espère que les jours de ton absence ne seront pas trop longs ^ Quand le moment sera venu, je t'enverrai un message, pour que tu puisses revenir. Hélas! serai- je destinée à l'affreux malheur de perdre en un même jour mes deux fils *? Pour préparer Isaac à la séparation qu'elle avait ainsi disposée, elle dit au vieillard : Les filles de Heth, qu'Esaii a épousées, font le chagrin de ma vie. Je mourrais de douleur si Jacob contractait aussi une alliance en ce pays 3. Le patriarche appela donc Jacob, le bénit, et lui parla en ces termes : Ne choisis point une épouse parmi les familles chananéennes. Prends le chemin de la Syrie, et va en la terre de Mésopotamie, dans la maison de Bathuel, ton aïeul. Là tu épouseras une des filles de Laban, ton oncle maternel. Que le Dieu tout-puissant te comble de ses bénédictions, qu'il te fasse croître en richesses et en puissance; qu'il multiplie ta race, et te rende père d'un peuple nombreux ! Que les promesses faites à Abraham se réahsent en toi et en ta postérité , et que cette terre de ton pèlerinage devienne un jour la propriété de tes fils, selon la parole de Dieu à Abraham, mon père *! » La sollicitude maternelle et l'intluence douce et insinuante de la femme se révèlent dans toute cette conduite de Rébecca. Elle prévoit les difficultés, prévient les collisions, satisfait toutes les susceptibilités au prix de son bonheur même. Abraham avait dit à Ehézer : « Ne conduis jamais

* Habitabisque cum eo dies paucos (Gènes., cap. xxvii, 44). — 11 y a dans le style de la Bible une sorte de retenue et comme de sobriété d'expression qui laisse deviner le sentiment plutôt qu'il ne le formule , et qui donne à tous ces ré» cils un charme inimitable.

' Jacob par un meurtre , Esaû par un fratricide qui le rendrait pour %s mère un objet d'immortelle horreur. L'exclamation de Rébecca, su-^peuduH avant d'être complétée, est sublime.

* Gènes., cap. xxvn, 41-ad ultim. — * Jbià., cap. xxvm, 1-4.

mon fils en Chaldée *. » Rébecca détermine Isaac à y envoyer luimême Jacob, sans révéler au vieillard le véritable motif de cette décision, pour ne pas affliger son cœur paternel. Elle ressent vivement la tristesse qu'apportera pour elle-même le départ d'un fils bien -aimé. Mais elle compte sur le temps et sans doute sur les efforts de sa propre tendresse, pour fîécliir le courroux d'Esaû et abréger les jours de l'absence. Isaac, aveugle, ne domine pas la famille comme Abrabam , dont l'heureuse vieillesse n'avait point connu les infirmités de l'âge. Le gouvernement domestique retombe nécessairement sur Rébecca, qui tempère l'autorité par un mélange attendrissant de pieuse industrie et de ménagements maternels. Et cependant, au milieu de circonstances toutes nouvelles, dans une complication d'intérêts contraires et de sourdes inimitiés, la transmission des Promesses divines conserve sa solennité et son imposante grandeur. Jacob la reçoit comme la suprême bénédiction d'un père qui ne comptait plus le revoir. R l'emporte dans son lointain voyage comme la mystérieuse garantie de l'avenir. E»afiseoi(i. 12. n semble que la prudente conduite de Rébecca commençait veiie oi.< i.'^f- dès lors à réagir heureusement sur l'esprit d'Esau. « En apprenant d'imui. les paroles qu'Isaac avait dites à son frère, le départ de celui-ci pour la Mésopotamie , avec la recommandation expresse de ne point choisir une épouse parmi les fflles de Chanaan, il réfléchit à l'affliction que son propre mariage causait à son père. Et, pour atténuer autant qu'il dépendait de lui ce fâcheux effet, il se rendit dans la famille d'Ismaël 2, et y choisit une nouvelle épouse, nommée Maheleth. Elle était fille d'Ismaël , et par conséquent petitefflle d'Abraham ^. n Selon la judicieuse observation de Cornélius à Lapide, il est facile de saisir dans cette action d'Esau, avec la volonté d'être agréable à son vieux père, la trace du ressentiment qu'il nourrissait contre Jacob. Si ce dernier fût allé chercher une alliance dans la tribu d'Ismaël, il est probable qu'Esali se serait déterminé à en contracter une dans la famille de Nachor. Mais

» Gènes., cap. xxiv, 6 et 8. — • Ismaël était mort depuis quatorze ans. Quand ^Ecriture dit : Descendit ad /*fwac/em , il faut entendre ces paroles dans le sens de, adlsmaelitoi, — » Gènes., cap. xxviUi 6-9.

Esaû ne saurait encore se rencontrer sur le chemin de son frère. Le souvenir de l'injure est trop récent et trop vif. Le temps seul, comme l'avait prévu Rébecca, pourra Teffacer entièrement et produire une franche réconciliation.

13. a Cependant Jacob avait quitté Bersabée, il se dirigeait vers ..•^'''"^;', Charres. Un soir il était arrivé au Heu où il voulait reposer pen- ; '«-He de

J.icob.La dantla nuit. Le soleil avait disparu à Thorizon; le voyageur choi- pierre de

^ . Dethel.

sit une pierre qu'il disposa sous sa tête, et s'endormit dans la solitude ^ Pendant son sommeil, il eut une vision mystérieuse. Une échelle immense, à double face, était dressée entre le ciel et la terre, et les anges de Dieu en montaient et descendaient les degrés. Le Seigneur lui-même, au sommet de l'échelle symbolique, lui fit entendre ces paroles : Je suis le Dieu d'Abraham et d'Isaac. Je te donnerai, à toi et à ta postérité, la terre sur laqueUe tu es endormi. Ta race sera aussi nombreuse que les grains de sable du désert. Elle se dilatera à l'occident et à l'orient, au midi et au septentrion, et toutes les nations seront bénies en celui qui naîtra de toi. Je serai ton gardien fidèle partout où se dirigeront tes pas ; je te ramènerai en ce pays et je ne laisserai aucune de mes promesses sans réalisation ^. » L'Echelle de Jacob, avec les anges qui montent de la terre au ciel, et redescendent du ciel à la terre, est, d'après l'interprétation de Théodoret, suivie par la majorité des Pères et des docteurs, le symbole du gouvernement providentiel de Dieu ^. Les communications si fréquentes entre la Divinité et les patriarches ont seuablé à quelques esprits superficiels une exagération pieuse de Moïse. Us ont peine à concevoir une série de rapports si multipUés et si constants entre le ciel et la terre. Les anges de la vision de Jacob échappent à leurs regards; et pourtant, à l'instant même où nous écrivons ces lignes, il y a un nombre infini de saintes âmes dans le cloitre, dans le monde, dans le silence de la solitude ou dans le tourbillon le plus agité des aflaires, à chaque étage de cette société si tumultueuse qui nous environne, dans les condi-

* C'est encore de nos jours l'usage de l'Arabe nomade, sous le délicieux climat de l'Orient. — * Gènes., cap. xxvni, 10-15. — -* Cornel. à Lapide, Com" ♦

ment, in Gènes., cap. xxviii, 12.

422 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — TROISIEME ÉPOQUE (2296-1785).

tiens les plus diverses, sous toutes les latitudes^ dans tous les climats, sous tous les cieux, qui vivent dans cette communication intime, constante et perpétuelle entre le ciel et la terre. L'histoire de la sainteté, grande et sublime page qui ne sera terminée qu'avec la consommation des siècles, n'est rien autre chose que la vision de Jacob, où les anges montent au trône de l'Eternel, chargés des prières des justes, et en redescendent les mains pleines de grâces et de bénédictions. La promesse de Dieu à Jacob se réalise à chaque point de la durée et de l'espace, pour tous les saints dont il est le gardien, le protecteur et l'éternelle récompense. Jacob et R.i- 14. « Jacob, à soii révcil, s'écria : Le Seigneur est vraiment pré- "deCbarfes!" scut cu cc hcu , et je l'ignorais ! Et saisi d'une religieuse terrem': Que ce séjour est formidable! dit-il. C'est ici la maison de Dieu et la porte du ciell — Il se leva donc à l'aurore, prit la pierre sur laquelle il avait reposé sa tête, y répandit l'huile de la consécration et l'érigea comme un monument de sa pieuse reconnaissance. Telle est l'origine du nom de Béthel {maison de Dieu) qu'il donna à la contrée alors appelée Luza. Si le Seigneur daigne m'accompagner dans ma voie, dit-il; si sa miséricorde me fait trouver le pain et les vêtements nécessaires au voyageur ; si je reviens un jour heureusement sous la tente de mon père, je jure que cette pierre aujourd'hui érigée par ma main se nommera Béthel {maison du Seigneur)^ et que j'y viendrai otfrir à Dieu la dîme de toutes mes richesses '. )) Un voyage commencé soas de si favorables auspices devait être heureux. « Jacob continua de marcher vers l'orient, dans la direction de Gharres. Il arriva près d'un puits, au bord duquel trois pasteurs faisaient reposer leurs brebis, attendant 1 heure où l'énorme pierre qui en fermait l'entrée devait être levée, pour abreuver les troupeaux. Tous les bergers se réunissaient ainsi pour faire boire ensemble leurs brebis; on refermait ensuite l'ouverture de la citerne jusqu'au lendemain 2. Jacob dit aux pasteurs : Frères, d'où

1 Gènes., cay. xxviii, 16-ad ultim.

2 Ces puits, creusés artificiellement, étaient de larges b&ssins établis prè» d'une source vive. La quantité d'eau fournie par la fontaine suffisait à peine

^ à remplir en un jour la capacité du bassin. Voilà pourquoi on en fermait si

soigneusement l'entrée, après avoir abreuvé ensemble tous les troupeaux.

eiiAP. II. — iSAAC (2266-2086). 423

êtes-vous? — De Charres, répondirent -ils. — Connaîssez-vous Laban, petit-fils de Naclior? — Nous le connaissons. — Est-il en bonne santé? — Il se porte bien, répondirent les bergers. Regarde dans la plaine ; voici Rachel , sa fille , qui se dirige vers nous avec son troupeau. Jacob continua à s'entretenir avec les bergers. — Le soleil est encore haut à l'horizon, leur dit-il, et l'heure n'est pas venue de ramener les troupeaux aux étables. Pourquoi n'abreuvezvous pas vos brebis, pour les reconduire avant le soir aux pâturages? — Nous devons attendre que tous les troupeaux soient réunis, lui dirent-ils. Alors nous lèverons la pierre qui ferme l'entrée de la citerne, et nous donnerons à boire aux brebis. Comme ils parlaient ainsi, Rachel arriva avec le troupeau de son père, car c'était elle qui avait coutume de le mener aux pâturages. Jacob la contempla en silence ; il écarta la pierre qui fermait le puits, et abreuva lui-même les brebis de son oncle Laban. S'approchant ensuite de sa jeune parente, il voulut lui adresser la parole, mais l'émotion étoufïa sa voix, et des larmes s'échappèrent de ses yeux. Enfin il put lui apprendre qu'il était fils de Rébecca, que Laban était son oncle, et il embrassa en pleurant la jeune fille. Rachel courut annoncer cette nouvelle à son père. Laban , en entendant le nom du fils de Rébecca, sa sœur, se précipita au-devant de Jacob. Il le serra dans ses bras, le couvrit de baisers, et l'emmena dans sa deneure. * »

45. Quand, cinquante ans auparavant, Eliézer, le fidèle serviteur

l'Abraham, était venu sous le toit hospitalier de Laban, il était

« J'ai souvent rencontré, dit M. de Saulcy, des puits antiques de ce genre

• dans la Judée; mais les plus remarquables sont ceux qui se trouvent sur

» le flanc droit du Merdj-es-Sabal, à environ deux lieues de Kafr-Kenna, sur

la route de Nazareth à Tihériade. Ce sont de très-grandes citernes, ayant

un orifice quadiangulaire à rebord, destiné à recevoir un couvercle qui s'y

encastrait; d'autres puits ou orifices de citernes sont ronds et à fleur du

roc. Ou voit de beaux exemples de ceux-ci aux Biar-Baoud, près de Beit'

» Lehm, et dans les environs de Hébron. Quelquefois même des auges sont

» creusées dans le roc même; d'autres fois, ce sont des cuves de sarcoplinges

» antiques qui servent d'auges, comme à Nazareth, à Erreineh, à Kafr-Kenna,

» à Zerayn, l'ancienne Jezraël , et en une foule d'autres lieux. » JJùciionn, de»

untiq. bibliq., pag. ^1.

* Gems., cap. ixix, 1-13.

424 HISTOIRE DE L'eGUSE. — TROISIÈME ÉPOQUE f2296-i7 5).

scorté d'une caravane de chameliers, et apportait à la fiancée de on jeune maître des bijoux, des vases et des tissus précieux. L'arrivée de Jacob avait lieu dans des circonstances bien différentes, l vient aussi avec l'intention de demander plus tard une épouse à a fcimille chaldéenne, mais ce n'est là que le but ultérieur de son voyage ; le motif principal et actuel est d'échapper à la poursuite d'Esaû et de se soustraire à sa vengeance. Eliézer, dans son empressement à rejoindre son vieux maître, n'avait passé qu'une nuit sous le toit de Laban; Jacob, obligé de quitter subitement la tente paternelle, est pnrti sans apporter avec lui d'autres richesses que la bénédiction du Seigneur; ce n*est pas l'hospitalité d'une nuit qu'il demande à Laban, c'est la permission de prendre place, pendant des années peut-être, au foyer de la famille. Quand il eut fait connaître cette situation à son oncle, le frère de Rébecca lui répondit avec une admirable noblesse de sentiment : « Tu es l'os de mes os, et la chair de ma chair * ! » C'était placer le nouveau venu au rang de ses propres enfants. Et pourtant Laban n'est pas riche 2, et Rachel, la plus jeune de ses filles, est obligée de conduire elle-même les troupeaux. Jacob, qui avait salaé les pasteurs au riord du puits de Gharres, sous le nom de Frères, commença dès lors à en partager les travaux; et avec le temps, sous cette direction habile que la bénédiction du ciel accompagnait, la médiocrité de la famille chaldéenne devait se changer en une véritable opulence. Mais Laban ne voulut pas même accepter grntuitement les services de son neveu. «Un mois après, il parla ainsi à Jacob : Sera-til dit que le fils de Rébecca, ma sœur, me servira sans récompense? Ç'ixe toi-même le prix que tu veux mettre à ton travail. Or Rachel avait une sœur aînée du nom de Lia. Celle-ci n'avait ni la grâce, ni la beauté de Rachel. Jacob répondit à Laban : Si vous voulez me promettre la main de Rachel, votre plus jeune fille, je vous servirai durant sept années 3. » Laban y consentit, et Jacob accepta avec joie cet engagement, « et sept années lui parurent à

t Gènes., cap. xxix, 13, 14. — * Modicurn habuisti ardequam veniretn ad te, lui dira Jacob, en lui demaudaut à retourner à Bersabée {Gènes., cap. xxx, 30). -•=- 9 Gènes., cap. xxix, 14-18.

peine quelques jours, tant il aimait Racliel *. » Le temps vint où Jacob rappela à sou oncle les promesses réciproques. « Laban réunit ses amis en grand nombre ; le festin des noces fnt servi avec solennité 2, » mais Lia fut substituée à sa jeune sœur ; et quand Jacob, dans le premier mouvement de son désespoir, se plaignit de cette cruelle supercherie, Laban lui répondit : « D'après Tusage de notre pays, nous ne pouvons marier les cadettes avant les aînées. Si donc tu veux demeurer encore sept années avec moi et me servir comme par le passé, à la fin de la prochaine semaine je te donnerai Rachel pour seconde épouse ^. » Jacob consentit à ce nouvel arrangement, et ainsi il contracta un double mariage.

16. Lia, l'épouse méprisée, fut bénie de Dieu; elle donna suc- Naissance cessivement le jour à Ruben, Siméon, Lévi et Juda. Cependant la a^ Jacob, et joie de la maternité était refusée à Rachel*. Dans son affliction i.ur(2'i22. elle agit comme autrefois Sara avec Abraham, et supplia Jacob de recevoir de sa main une épouse plus heureuse ^. C'est ainsi qu'elle obtint, par une substitution que les mœurs du temps autorisaient, une ombre de la félicité qui faisait l'objet de tous ses vœux. Jacob eut de Râla deux fils que Rachel nomma elle-même, et qu'eUe appela Dan et Nephthali. Lia voulut jouir du même privilège, et devint la mère adoptive de Cad et d'Aser, fils de Zelpha et de Jacob. L'hem^euse Lia donna encore naissance à Issachar et à Zabulon. Enfin elle eut une fille nommée Dina. « Cependant le Seigneur se laissa fléchir aux prières de Rachel. Il exauça ses désirs, et lui accorda un fils qu'elle nomma Joseph ^. » Ainsi, sur la terre d'exil où Jacob vivait à l'abri des poursuites d'Esaû, le Seigneur le rendait père de cette famille nombreuse dont chaque membre représente

1 Gènes., cap. xxix, 20. — 2 Ibid., 22. — 3 Ibid., 26, 27. — * Ibid., 28, 19-ad ultim. — 5 Ibid., cap. xxx, 1-4.

8 Ibid., 5-23. — Une Histoire de l'Eglise ne saurait entrer dans les détails particuliers qui appartiennent plus spécialement à un cours d'Ecriture sainte. Nous engageons à étudier, au point de vue de leur si gui fi cation prophétique, les noms des douze fils de Jacob. Juda, que l'ordre de sa nais- £auce ne paraît point appeler au privilège de l'aîné, en sera cependant investi par son père mourant, au préjudice des trois premiers enfants que leur conduite en aura rendus indignes. Juda, dont le nom signifie Laus Deo, deviendra ainsi l'ancêtre de Jésus-Christ.

Jacob.

une des tribus du peuple d'Israël. A la liste de ces onze fils viendra s'é^jOuter un dernier nom, celui de Benjamin, dont la naissance coûtera la vie à Rachel, sa mère.

eniT('^£? ^^- Qii^'^toi'ze ans s'étaient écoulés pour le patriarche depuis son Pr^oA^rir'je départ de Bersabée. Le message que Rébecca avait promis d'en-, voyer à son fils bien-aimé n'était point venu. Mais le temps devait avoir calmé le ressentiment d'un frère irrité. Jacob avait dépensé tout son zèle et toute son activité au profit de Laban. Il ne s'était rien réservé, comptant sur les promesses divines et sur la bénédiction formelle du Seigneur. Cependant, à mesure que sa famille se multipfiait, il sentait la nécessité de faire pour ses enfants ce qu'il n'avait jamais songé à faire pour lui-même, a A la naissance de Joseph, il dit à son beau-père : Laissez-moi reprendre le chemin de ma patrie et de ma terre natale. Permettez-moi d'emmener avec moi mes deux épouses et mes enfants. C'est pour eux que je vous ai servi jusqu'à ce jour, et vous savez avec quel zèle et avec quelle fidéhté! — Que le Seigneur, répondit Laban, me fasse trouver grâce à tes yeux ! Je sais par expérience que Dieu a répandu ses bénédictions sur ma famille, à cause de toi. Consens toi -même à fixer la récompense que je dois t'oftrir. — Vous savez, dit Jacob, ce que j'ai ffiit pour vous et ce que vos possessions sont devenues entre mes mains. A mon arrivée, elles étaient modestes; la bénédiction de Dieu les a multipliées depuis, et vous êtes devenu riche. Il e^^t donc juste que je pourvoie maintenant à ma propre famille. — Que désires-tu? dit Laban. Je te le donnerai. — Je ne veux rien de ce qui est à vous, répondit Jacob. Je continuerai même à vous servir, si vous consentez à la proposition que je vais vous faire. Visitez tous vos troupeaux et mettez à part tout ce qui sera d'une couleur tachetée. Laissez-moi ensuite la direction des brebis, et à l'avenir, tout ce qui naîtra de diflërentes couleurs m'appartiendra, et tout ce qui sera blanc ou noir, sans mélange, sera votre propriété *. » Laban se prêta à cette condition. Pendant six nouvefies années, l'industrieuse activité de Jacob s'exerça sans relâche, a ses richesses s'accrurent d'une manière merveilleuse ; il eut de nombreux trout Genss., cap. xxx, 25-33.

CHAP. n. — ISAAC (2266-2086).

peaux, des serviteurs et des servantes, des ânes et des chameaux *. »

18. L'envie s'attache à la prospérité. Plusieurs fois Laban inter- Jacob quitte

furtivement

vertit l'ordre des conditions fixées par Jacob, changeant la part qui -a maison da devait lui appartenir dans les troupeaux, selon qu'il le jugeait plus utile pour son avantage personnel. Mais l'adresse de Jacob et son travail infatigable fixaient, avec l'aide de Dieu, l'abondance et la fortune sous ses tentes. Ses succès redoublaient la jalousie de ses beaux-frères. « Il entendit les fils de Laban qui disaient entre eux : Cet étranger est venu s'enrichir aux dépens de notre père. Le voilà opulent avec nos propres richesses ! Il remarquait que son oncle lui-même avait changé de conduite à son égard et ne lui témoignait plus la même bienveillance. Le Seigneur l'avait déjà averti en songe : Retourne au pays de tes pères, lui avait-il dit. Va rejoindre ta famille, et je serai avec toi dans ce' voyage. Un jour donc qu'il était au milieu des champs, entouré de ses troupeaux, il fit venir Lia et Rachel. Je vois, leur dit-il, les sentiments de votre père changer à mon égard. Cependant le Dieu d'Abraham et d'Isaacm'a béni, et vous savez avec quel dévoûment j'ai servi mon oncle. Combien de fois Laban n'a-t-il pas trompé mes espérances! mais le secours du ciel ne m'a jamais manqué. Aujourd'hui l'Ange du Seigneur m'est apparu pendant mon sommeil: Jacob, m'a-t-il dit, je suis le Dieu de Béthel, à qui tu as érigé, en la consacrant par l'onction sainte, la pierre de la solitude. Lève-toi, sors de ce pays, et retourne au Heu de ta naissance. Rachel et Lia lui répondirent : Notre père ne nous a-t-il pas traitées camme de« étrangères ? 11 nous a mariées sans nous constituer sur ses bi 'ns aucune dot, et ne nous a rien réservé de l'héritage paternel. Le Seij^'^eur, en te bénissant et en miUtiphant tes richesses, a été juste pour nos Cl" ^t pom* nous. Obéis donc à l'ordre que tu as reçu; nous sommes prêios à te suivre. Or on était à l'époque de l'année où l'on dépouille le?^ brebis de leur toison, et Laban, avec ses fils et tous ses servitem-s, était retenu loin de sa demeure par ce travail, l'un des plus importants de la vie pastorale. Jacob profita de cette circonstance pour dissimuler son départ à son beau-père. Il réunit ses troupeaux, ses semteurs * Gènes, cap. xxx, 34-ad ultim.

et toutes les richesses qu'il avait acquises en Mésopotamie, fit monter ses femmes et ses enfants sur des chameaux , et la caravane ce mit en route pour le pays de Chanaan, où Jacob allait retrouver Isaac, son vieux père. Rachel, en partant, avait caché parmi ses bagages les Théraphim (idoles) deLaban*. » Saint Jean Chrysostome, avec sa connaissance profonde des mœurs orientales, a parfaitement expliqué cette action de Rachel, qui nous paraît au premier abord fort singuhère. Quelques interprètes de l'Ecriture avaient pensé que la fille de Laban, en dérob;nit les Théraphim chaldéens, n'avait eu d'autre motif que d'éteindre dans la maison paternelle le culte idolâtrique. Mais le grand docteur de l'Orient est d'un autre avis. Ce ne sont pas seulement les Théraphim de Laban que Rachel emporte, ce sont les siens à elle, les dieux du foyer, Pénates, peutêtre les images domestiques des aïeux, auxquelles dès l'enfance la jeune Glialdéenne s'était accoutumée à rendre des honneurs sacrés et à demander les secrets de l'avenir 2. Rachel, tout en adorant le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, mêlait encore à ce culte suprén^j les superstitieux souvenirs de son éducation dans la maisoîi païenne de son père. Nous verrons plus loin qu'elle n'avaft pas été seule, parmi la caravane de Jacob , à s'entourer de ces objets d'une vénération chère au cœur des Chaldéens. Presque tous les serviteurs du patriarche avaient voulu mettre comme elle, sous la protection de leurs dieux, le lointain voyage qu'ils entre^ prenaient, et Jacob, arrivé à Sichem, se fera remettre tous ces monuments d*idoldtrie pour les détruire et établir dans sa tribu le culte unique du vrai Dieu ^. On nous pardonnera de citer ici un cchantillon de la fidélité historique de Calvin, a Les Théraphim de )) Laban, disait Thérésiarque, n'étaient rien autre chose que ce que » les Papistes adorent maintenant sous le nom d'images sacrées. » 11 n'est pas un enfant catholique qui ne sourie de pitié à un pareil rapprochement. Nous n'adorons pas les images des saints, comme

* Gènes., cap. xxxi, 1-21. — 2 g. Joan. Chrysost., Homil. 57.

3 Gènes., cap. xxxv, 2. — Voir aussi Dictionn. des antiq. bibliq., par M. da Saulcy pag. 93. — Cornel. à Lapide {Comment, in Gènes., cap. xxxi, 19) admet de même l'explication de saint Jean Chrysostome comme la plus vraisemblable : Verisimitius S. Chrysostomus, etc.

CHAP. II. — ISÀAC C2266-2086). 429

Laban adorait ses dieux, mais la vue de ces pieuses images élève noire cœur et notre pensée vers les objets sacrés qu'elles représentent; nous adorons le Verbe fait chair, nous vénérons les saints; il n'y a pas plus d'idolâtrie à exposer leurs images sous les yeux des fidèles dans nos temples, qu'il n'y a de superstition à une famille reconnaissante, ou à une amitié fidèle, de mettre à la place d'honneur, sous le toit domestique, l'image qui reproduit les traits chéris d'un père, d'une mère, ou d'un ami.

19. « Trois jours s'étaient écoulés depuis le départ des fugitifs; la caravane avait franchi l'Euphrate et voyait déjà s'élever à l'horizon les montagnes qui portent aujourd'hui le nom de Galaad, lorsque Laban apprit enfin la nouvelle. Il réunit précipitamment ses serviteurs et ses amis, et courut, à leur tête, à la poursuite de son gendre. Après sept journées de marche, il aperçut la caravane campée sur les hauteurs de Galaad ; lui-même dressa ses tentes, et s'approcha de Jacob. Pourquoi as-tu agi de la sorte vis-à-vis de moi? dit-il. Tu emmènes mes filles comme des captives enlevées à la pointe du glaive ! Sans me rien dire, tu prends soudainement la fuite, et je n'ai pu, en me séparant de ta famille, qui est aussi la mienne, vous accompaguer avec honneur aux sons joyeux du tympanon et de la cithare * ! Tu ne m'as pas laissé la suprême consolation d'embrasser une dernière fois mes filles et mes petits-enfants ! Ta conduite ne saurait se justifier. Je pourrais maintenant te rendre le mal pour le mal, et j'ai la force entre les mains; mais le Seigneur ton Dieu m'est apparu la nuit dernière ; il m'a dit : Garde-toi d'user de violence envers Jacob. Je te pardonne donc. Tu voulais revoir les tiens, le souvenir de la maison paternelle dominait ton cœur; soit! Mais pourquoi, en partant, as-tu dérobé mes dieux? — Je vous ai caché mon départ, répondit Jacob, dans la crainte où j'étais que vous n'usiez de violence pour retenir vos filles. Quant au vol que vous me reprochez, voici nos. tentes, nos bagages et toutes nos richesses. Visitez -les avec

* Ainsi que le fait observer M. de Saulcy, c'est la première fois que Tusage des instruments de musique, le touf (tympanon) et le kenour (cithare), est mentionné dans la Bible, depuis la première invention par Jubal. Dictionn, du antiq» bibliq.f pag. 92.

le plus grand soin. Quiconque se trouvera possesseur du moindre objet qui soit à vous, sera mis à mort, en présence de tous nos frères. Or, en faisant ce serment, Jacob ignorait que Rachel eût réellement dérobé les Théraphim. Laban commença donc à visiter la tente de son gendre, celles de Lia, de Bala et de Zelpba, les deux servantes, et sa perquisition fut sans résultat. En entrant sous la tente de Rachel, il trouva la jeune femme couchée sur un lit de paille et de foin enlevés à la litière des chameaux. — Que mon père et seigneur me pardonne, dit-elle, si je ne me suis pas levée pour le recevoir. La maladie et la faiblesse me retiennent en cet état. Laban visita soigneusement toute la tente; il ne trouva rien. Les Théraphim avaient été enfouis dans la litière sur laquelle reposait son adroite fille. Cependant Jacob, dont la bonne foi redoublait encore l'indignation, eut à peine vu s'achever cette humiliante enquête, qu'il s'écria : Par quelle infidélité, par quel crime ai-je donc justifié d'aussi odieux soupçons ! Vous avez visité dans le plus grand détail mes tentes, mes bagages, tout ce qui m'appartient. Qu'avezvous trouvé qui soit à vous? Apportez-le ici, en présence de mes frères et des vôtres, et qu'ils soient nos juges I C'est donc pour cela que je vous ai servi vingt ans! Vos brebis et vos chèvres ont-elles été stériles sous ma direction? Ai-je jamais tué pour me nourrir un seul bélier dans vos troupeaux? Si le lion du désert venait à m*enlever une de vos brebis, je vous laissais ignorer cette perte, et je la remplaçais sur ce qui m'appartenait. Le vol dont j'étais quelquefois la victime, n'est jamais retombé sur vous, et j'en supportais seul tout le dommage. Les chalem's du jour, le froid vif des nuits, les longues veilles dans les champs, j'ai enduré tout cela vingt années pour vousl Je vous ai servi quatorze ans pour devenir l'époux de vos filles; je vous ai servi six ans pour obtenir le droit de posséder moi-même an troupeau. Dix fois vous avez changé à votre gré nos conditions et nos engagements réciproques. Ah ! si le Dieu d'Abraham ne m'eût point protégé, si vous n'aviez été retenu vous-même par la crainte d'Isaac, mon père, et de sa puissance, vous m'auriez chassé de votre demeure, sans m'accorder la moindre récompens et j'aurais quitté, pauvre et misérable, une maison que j'ai enr

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chie ! Maïs Dieu a daigné jeter un regard favorable sur mon affliction, il a béni le travail de mes mains, et ce Dieu vous a lui-même condamné, quand il vous apparut hier * ! »

20. Au moment où nous écrivons ces liornes ^, une question de droit Alliance «t

paixjuréet

de visite tient en suspens le monde entier. Les passions humaines entre jacob

^ et Laban i

se survivent à elles-mêmes à travers les siècles. Il y a cinq mille ans, Gaïaad. deux chefs de pasteurs, au miheu d'un désert, sont sur le point d'en venir aux mains, parce qu'une caravane paisible a été soupçonneusement visitée. Il y a quelques jours, dans les solitudes de l'Océan, deux navires se sont rencontrés, dont le plus fort a imposé au plus faible une outrageante visite, et l'univers attend, ne sachant encore si des ilols de sang humain n'iront pas rougir au loin les mers, pour venger cette injure. Les éloquentes réclamations de Jacob aboutirent à un dénoûment pacifique, a Laban lui répondit : Tes deux épouses ne sont-elles pas mes filles? Tes fils sont mes petits-enfants. Ces troupeaux et ces richesses qui t'appartiennent ne sont-ils pas les troupeaux et les richesses de mes tilles et de mes petitsfils? Comment donc aurais-je l'idée de te faire la moindre violence? \iens, scellons ensemble un traité d'alliance qui soit entre nous le monument de la réconciliation et de la paix. Jacob prit lui-même une pierre, chaque homme des deux caravanes l'imita, et de toutes ces pierres amoncelées, ils formèrent le tumulus du témoignage, auquel Laban donna, dans sa langue chaldéenne, le nom de Galaad (Tumulus testis). La paix fut jurée au nom du Dieu d'Abraham et de Nachor. Des victimes furent immolées sur la montagne, et Jacob offrit à son oncle et à la troupe qui l'avait suivie, le pain et le repas de l'hospitalité. Le soir étant venu, Laban embrassa ses filles et leurs enfants, les bénit et reprit le chemin de sa demeure •. »

21. Rébecca, la tendre et vigilante mère, n'avait point, depuis Réconciiiaune si longue séparation, envoyé à Jacob le messager qui devait arec E»aû. annoncer le pardon d'Esaii. Jacob s'était cependant mis en marche, confiant en la parole du Dieu qui tient en ses mains le cœur des mortels et qui en apaise à son gré les orages. Avant de poursuivre

* Gènes., cap. xxxi, 22-42. — « (Décembre 1861) Conflit entre l'Angleterre et TAmérique. — î» Gew*., cap. xxxi, 43-ad ultim. ,

sa route, « il choisit quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, et les envoya à Séir, dans la terre d'Edom, chargés d'un message pacifique : Voici, leur dit-il, les paroles que vous adresserez à Esaii, mon frère et seigneur : Votre frère Jacob vous fait dire par notre bouche : Depuis vingt ans j'ai vécu comme un proscrit, dans la maison de Laban, et j'y ai reçu riiospitaHté jusqu'à ce jour. J'ai des troupeaux de bœufs, des ânes et des brebis; j'ai une tribu nombreuse de serviteurs et de servantes; et maintenant j'envoie ce message pour te demander ton amitié et trouver grâce à tes yeux. Les envoyés de Jacob revinrent avec de sinistres nouvelles : Nous nous sommes présentés à Esaû , votre frère , direntils; mais, sans prendre le temps de nous répondre, il s'est mis en route, et le voilà qui marche à votre rencontre, à la tête de quatre cents hommes! Jacob fut saisi de frayeur; il divisa toute sa caravane en deux camps : Si Esati, disait- il, se jette d'abord sur la première troupe qui lui tombera sous la main, l'autre aura le temps de fuir et pourra lui échapper. Puis, s'adressant au Seigneur : Dieu d'Abraham et d'Isaac, mon père, s'écria-t-il, c'est vous qui m'avez dit : Retourne dans ta pairie, au pays de ta naissance, et je te comblerai de bénédictions! Hélas! je suis indigne de votre miséricorde et je n'ai pas le droit d'invoquer en cette circonstance la fidéhtë avec laquelle vous avez daigné jusqu'ici accomplir envers moi toutes vos promesses. Il y a vingt ans, je traversais le Jourdain, mon bâton à la main et sans autre fortune. Aujourd'hui, je viens de repasser le fleuve à la tête de cette riche et puissante caravane. Daignez donc m'arraclier à la fureur d'Esaii; que son glaive n'égorge pas à la fois mes enfants sur le corps de leur mère. Ne m'avez-vous pas promis de multiplier ma race comme les grains de sable du rivage, et de la rendre innombrable comme eux? La nuit se passa dans ces angoisses. Au matin, Jacob choisit parmi ses troupeaux les ofifrandes qu'il voulait envoyer à Esaii, pour fléchir sa colère. Il fit partir successivement, et par troupe séparée, deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis, vingt béliers, trente chamelles avec leurs petits, quarante vaches, vingt taureaux, vingt Anesses et dix de leurs petits. U donna ses ordres à chacun des

serviteurs qui conduisaient ces bandes. Lorsque tu rencontreras mon frère Esaû et qu'il te demandera : Quel est ton maître? Où vas-tu? A qui a[)partient ce troupeau? Réponds-lui : Ce troupeau appartient à votre serviteur Jacob, et il Tenvoie en présent à Esati, mon seigneur. Jacob lui-même nous suit à quelque distance. Je veux, nous a-t-il dit, otfrir ces présents à mon frère, puis je me présenterai à lui, et peut-être voudra-t-il m'accueillir avec bienveillance. La journée fut employée à toutes ces dispositions. Les troupeaux ainsi envoyés en avant se mirent en marche, et Jacob passa encore la nuit dans son campement. Le lendemain, avant l'aurore, il fît repasser à ses deux femmes, à ses enfants et au reste de la caravane, le gué de Jaboc, pour les mettre à l'abri d'un coup de main, et il demeura seul sur la rive du Jourdain. Une vision mystérieuse et prophétique vint alors réveiller son courage. Il luttait contre un inconnu qui, ne pouvant le terrasser, lui toucha le nerf de la jambe, et aussitôt ce nerf se dessécha. Le patriarche, vaincu par ce procédé extraordinaire, dit à l'inconnu : Laisse-moi, maintenant, car voici l'aurore. — Comment t'appelle-t-on? répondit le lutteur. — Je me nomme Jacob. — Désormais, reprit l'étranger, on ne te donnera plus ce nom; tu t'appelleras Israël {Fort contre Dieu), Et si ta puissance est telle, que peux-tu craindre des hommes? Jacob voulait à son tour savoir le nom de son adversaire, mais sans lui répondre, l'Ange du Seigneur, car c'était lui, le bénit et disparut. A cet instant, le soleil apparaissait à l'orient *; le patriaiche, levant les yeux, aperçut Esaû qui s'avançait dans la plaine, à la tête de ses quatre cents hommes. Jacob ne songea plus à fuir; il disposa ses femmes et ses enfants en groupes différents, qu'il plaça à intervalles assez rapprochés, en mettant les servantes et leurs fils au premier rang, puis Lia et ses fils, et enfin Rachel, accompagne o du jeune Joseph. Lui-même marcha seul au-devant d'Esaii. A mesure qu'il approchait de son frère, il se prosternait le front dans la poussière, et à sept reprises différentes, il prit cette attitude de supphant. Esaii, sans l'attendre davantage, courut à lui, le serra dans ses bras, et tenant son cou étroitement embrassé, il lui donna un * Gmes., cap. xxxH, 1-ad ultim.

434 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785).

baiser fraternel et versa un torrent de larmes. Après ce premier et délicieux épancliement, Esau voyant les femmes et les enfants qui se tenaient à distance : Tous ces enfants sont-ils à toi?deraandat-il à Jacob. — La bénédiction du Seigneur, répondit Jacob, les a donnés à ton frère et serviteur. Les femmes s'approchèrent alors avec leurs enfants, et saluèrent cet Esati redouté, devenu maintenant un frère et un oncle paisible. — Qu'étaient-ce, dit ce dernier à Jacob, que ces troupeaux différents qui se sont présentés successivement à ma rencontre? — Je voulais te les oiirir, répondit Jacob, pour trouver grâce à tes yeux. — Mon frère, reprit Esaù, j'ai des richesses abondantes, garde ce qui t'appartient. — Non, je t'en supplie, dit Jacob, si j'ai recouvré ton amitié, accepte de ma main ces modestes offrandes. Fais-moi cette faveur, et reçois comme le gage de ma tendresse ces biens que le Seigneur a multipliés pour moi. — Il fallut toutes les instances de Jacob pour qu'Esaû voulût y consentir. » Après les douces émotions de cette heureuse journée, les deux frères se séparèrent en paix, et Esaii relom-na à Séïr * Expédition 22. Jacob uc pouvait marcher qu'à petites journées avec une caehimites. ravauo composco de femmes, d'enfants et d'une colonie entière d'émigrants. Il campa d'abord à Socoth ^ [Tabernacula)^ qui retint dans son nom même le souvenir des tentes du patriarche ; puis il s'avança jusqu'à Salem ^, ville des Sichimites, où un douloureux événement interrompit son voyage et retarda pour quelque temps le retour à Bersabée. L'épisode de l'enlèvement de Dina va nous faire comprendre la violence et la brutahté des passions au sein des tribus chananéennes, la sagesse des précautions dont Abraham et Isaac s'étaient entourés dans des circonstances analogues, quand ils étaient contraints de séjourner avec leurs femmes au miheu des races païennes, et enfin la fougueuse impétuosité de caractère qui entraîne les fils de Jacob eux-mêmes au delà des bornes d'une juste

1 Gènes. j cap. xxxni, 1-16. — ^ Socoth est une ville de Galaad. Elle fut plu» tard le premier campement des Israélites, à leur départ de Ramessès (M. de Saulcy, Diction?!, des antiq. bibliq., pag. 807).

3 Salem, ou Sichem, n'est pas la même que Jérusalem, et d'après M. de Saulcy, ne serait pas non plus la ville dont Melchieédecb était roi. Elle est aujourd'hui connue sous le nom de Naplouse, Neapoiis, l'ancienne Sîchar.

ciiAP. II. — rsAAc (2266-2086). 435

▼engeance et leur fait oublier, sous l'impression d'un ressentiment trop vif, les droits de la modération et de Téquité. La caravane paisible "va devenir un camp de guerriers destructeurs; une véritable guerre d'extermination s'allumera, non pour un motif d'ambition ou de politique, ces considérations n'atteignaient pas encore les hommes de ce temps au degré où elles le firent depuis, mais pour un outrage à l'honneur domestique, pour une infâme violence faite à la fille d'un chef de tribu, à la sœur de jeunes bergers qui trouveront, pour venger l'injure, l'énergie mêlée d'une ruse à demi sauvage qu'ils déploient chaque jour pour arracher leurs brebis aux griffes du lion. Les critiques superficiels que nous avons déjà rencontrés sur notre chemin, insistent encore ici et demandent si nous prétendons couvrir de la majesté sainte de la Bible le meurtre des Sichimitcs par les frères de Dina. Nous leur répondrons en citant les paroles mêmes de Jacob, qui désapprouvera hautement une telle vengeance, qui dira aux coupables : « Vous avez abreuvé » d'amertume le cœur de votre père, » et portera si loin son horreur pour le drame sanglant de Sichem, qu'en mourant il le leur reprochera encore. Après la barbare expédition contre les Sichiu;.. , n'aurons-nous pas à raconter l'horrible conduite des fils de Jacob envers leur frère Joseph? Qu'on veuille donc bien le comprendre, la Bible, c'est l'histoire de l'humanité. Où a-t-on trouvé qu'une telle histoire n'ait à enregistrer que des actes de vertu et de sainteté? Ah 1 les crimes, les meurtres et tout le cortège lugubre des forfaits que les passions humaines enfantent, couvrent la face de la terre ! Et l'on voudrait que le Livre divin qui a enseigné aux hommes le secret de leur profonde misère et le remède pour la guérir, gardât le silence sur tant de dégradations morales dont l'existence prouve précisément la nécessité d'un Rédempteur! ^

23. «Or Dina, fille de Lia, s'était éloignée de la tente de sa Er,ir>,;,niei4 i.ôre pour visiter quelques femmes de la ville. Sichem, fils du roi Mpur^ie^d ùe ce pays, séduit nar la beauté de la jeune étrangère, la fit lâchement enlever par ses s rviteurs, abusa de sa faiblesse et la retint, malgré sa résistance, dans une captivité plus odieuse que la mort. Le roi de Salem, Hémor, à la ollicitation de son fils, se rendit sous

Meurtre de« Sic Ui m lies*

la tente de Jacob, pour obtenir du patriarche le pardon et la faveur de traiter du mariage de Sichem avec Dina. Les fils de Jacob revenaient de faire paître leurs troupeaux quand Hémor se présenta à leur père. Dissimulant l'indignation que cet horrible attentat avait allumé dans leur cœur, ils répondirent au roi de Salem : Nous ne saurions contracter d'alliance avec vous, ni marier notre sœur à un incirconcis. Nos lois et notre rehgion nous le défendent. Mais si vous consentez à adopter nos usages et nos rites , si vous voulez vous soumettre comme nous à la circoncision, il nous sera permis de traiter avec vous; nous nous unirons par des mariages réciproques, nous habiterons avec vous et ne formerons plus qu'un peuple. Hémor et Sichem, son fils, acceptèrent cette proposition et la firent agréer par le peuple de leur tribu. Dès le lendemain, les conditions dictées par les fils de Jacob étaient remphes, et les habitants de Salem se reposaient sur la foi d'un euLagement qu'ils croyaient sincère. Mais le troisième jour, les frères de Dina , Siméon et Lévi, sans pitié pour une ville désarmée, s'y jettent avec leurs serviteurs, l'épée nue à la main. Ils égorgent des hommes sans défense, et enlèvent leur sœur Dina de la maison de Sichem. Les autres fils de Jacob se joignent à eux ; la ville est dévastée ; les troupeaux de brebis et de bœufs , les ânes et les chameaux sont livrés au pillage ; les femmes et les enfants réduits en servitude. Après ces exploits d'une audace barbare, les deux principaux coupables, Siméon et Lévi, se présentent au patriarche : Vous avez, leur dii^il, abreuvé d'amertume le cœur de votre père. Et maintenant les tribus des Chananéens et des Phérézéens qui habitent cette contrée, vont devenir pour nous d'implacables ennemies. Nous sommes en trop petit nombre pour résister à toutes leurs forces réunies. Je succomberai sous leurs coups, et ma famille sera anéantie. — Ainsi parlaient la raison, la justice et la modération par la voix de Jacob; mais ses deux fils, encore dans la surexcitation pror duite par cette cruelle vengeance, s'écriaient : Fallait-il donc laisser traiter notre sœur comme la plus vile des femmes * ? n

* Genêt, cap. xxxiVj 1-ad ullim.

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24. Dans la situation critique où ce déplorable incident l'avait .), obd.Hrui» jeté, le patriarche mettait en Dieu son espérance. Elle ne fut pas .ium cuUe trompée. «Le Seigneur fit entendre sa voix : Lève-toi, lui dit-il, c.mstJrvésîai dirige-toi vers Béthel; là tu élèveras un autel au Dieu quit'apparut l'it'.^'i'riVïîlf*. quand tu fuyais la vengeance d'Esaii, ton frère. Sans perdre un instant, Jacob réunit toute la caravane. L'heure est venue, dit-il, de nous rendre le Seigneur favorable. Rejetez tous les dieux étrangers, tous les monuments d'idolâtrie qui sont au milieu de vous; accomplissez les rites solennels de la purification rehgieuse, changez de vêtements, et nous nous mettrons en marche pour Béthel. Là je dresserai un autel au Dieu qui a exaucé ma prière au jour de la tribulation, et qui m'a fidèlement accompagné dans mon voyage. La tribu entière s'empressa d'apporter au patriarche toutes les images des dieux étrangers, les pendants d'oreilles portant quelque trace des superstitions idolâtriques * ; et Jacob les enfouit sous un térébinthe, près de la ville de Sichem. Les tentes furent alors repliées, la caravane se mit en route; et la terreur que les derniers événements et la puissance de Jacob inspirèrent aux peuplades d'alentour fut telle, qu'avec l'aide de Dieu, nul n'osa troubler le voyage. Ainsi on arriva heureusement à Béthel, Tancienne Luza des Chananéens. Le Seigneur s'y manifesta encore au patriarche : Je suis le Dieu tout-puissant, lui dit-il. C'est moi qui ai changé ton nom de Jacob pour celui d'Israël. Grandis et multiplie. Des peuples et des nations sortiront de toi, et tu compteras des rois parmi tes descendants. La terre que j'ai promise à Abraham et à ïsaac te sera donnée à toi et à ta postérité. A ces mots, le Seigneur disparut ^. » Une simple remarque sur ce passage fera comprendre

^ « Il n'est pas facile de s'expliquer, dit M. de Saulcy, pourquoi Jacob se » fit remettre les boucles d'oreilles de ses serviteurs, à moins que celles-ci » n'aient eu quelques figures, quelques ornements relatifs au culte chaldéen. » {Dictionn. des antiq. bibliq., pag. 93.) — Nous nous permettrons de faire observer au docte orientaliste que nous n'en sommes pas réduits sur ce point à une simple conjecture. Tous les saints Pères sont d'accord pour entendre par les inuures proscrits eu cette circonstance par Jacob, les amulettes superstitieuses dont on retrouve un si grand nombre dans les cultes idolâtriques de l'Orient. — Voir Cornel. à Lai)ide, Comment, in Gènes., cap. xxxv, 4.

* Gènes. j cap. xxxv, 1-13.

le caractère vraiment prophétique des paroles du Seigneur à JacoK Quand Moïse les transcrivait, aucun roi n'avait encore paru dang la descendance du patriarche. Comment, si le législateur hébreu eût été, ainsi que le prétendent les adversaires de la Bible, un politique adroit, qui llattaît par des adulations rétrospectives la vanité nationale de la race juive, aurait-il inséré, dans une propliétie remontant aux origines historiques de ce peuple, une promesse qui évidemment ne s'était pas réahsée, et dont le simple énoncé trahissait le mensonge et la fraude? Les imposteurs évitent avec soin des inexactitudes aussi apparentes, qui les démasqueraient aux yeux les moins clairvoyants. « Jacob offrit de nouveau des libations et des sacrifices sur la pierre de Béthel *, » accomplissant ainsi le vœu qu'il avait fait vingt ans auparavant, à son départ de la maison paternelle *.

Mort de 25. L'époque désirée du retour était proche. Mais une immense

Epiirata. afiQictiou devait atteindre auparavant le cœur du patriarche. On Jacob près était arrivé à la saison du printemps. Près d'une année s'était ainsi Mort d'^slac écouléc dcpuis la sortie de Ghaldée. La caravane s'était arrêtée becca. au pays d'Ephrata, à Bethléem. Rachel allait être encore une fois mère. Au miheu des douleurs d'une maternité dont elle se promettait tant de joie, l'épouse chérie de Jacob sentit qu'elle allait mourir. Comme on cherchait à la rassurer, elle s'écria d'une voix expirante, Benoni {ïi\s de ma doaleur)! C'était le nom qu'elle donnait à son second fils, dont la naissance coûta la vie à sa mère. Jacob reporta toute sa tendresse sur l'enfant qui lui rappelait une perte si douloureuse. Il le nomma Benjamin {le fils de ma draète). Rachel reçut la sépulture près du chemin d'Ephrata. Jacob éleva sur cette tombe si chère un monument ^ qui subsiste encore aujourd'hui,

* Gènes., cap. xxxv, 14. *— * Ibid., cap. xxxvni, 20-22.

♦Ainsi que l'indique la Genèse, le tombeau de Rachel subsistait encore au temps de Moïse. A IV.poque où les Septante firent la version grecque de la Bible, on savait encore exactement le lieu où avait été érigé ce tombeau. Enfin la tradition s'en est conservée jusqu'à nos jours. «Avant d'atteindre > Bethléem, dit M. de Saulcy, en venant de Jérusalem, on passe près du tombeau de Rachel. Le pays que l'on traverse, et auquel Bethléem sert de ca« pitale, s'appelle Ephrata, »

CHÂP. II. — ISAAC (2266-2086). 439

Après les jours de deuil, la caravane vint dresser ses tentes à la Tour du Troupeau; et enfin Jacob arriva à Mambré , dans la ville d'Hébron , où il retrouva Isaac, son père. Le vénérable vieillard avait cent soixanle-neuf ans. Il entendit avec bonheur la voix de ce fils bien-aimé, éloigné depuis si longtemps de la maison paternelle. Dieu prolongea encore pendant onze ans son heureuse vieillesse; et ïsaac mourut plein de jours et de bonnes œuvres. Esaû et Jacob, ses deux fils, lui donnèrent la sépulture dans la grotte funèbre de Makfelah *. Nous ne savons combien d'années Rébecca survécut h son époux et si elle put jouir longtemps de l'heureuse réconciliation des deux frères. A l'époque du retour de Jacob , et avant la mort d'Isaac, elle avait perdu sa vieille nourrice, la fidèle Débora, qu'elle fit ensevelir au pied du mont Béthel, sous un chêne où Jacob vint, avec ses enfants, rendre un dernier hommage à la mémoire d'une servante humble et dévouée. L'arbre funèbre s'appela dès lors le Chêne des larmes 2. Le récit de Moïse ne parle plus de Rébecca, sinon pour nous apprendre qu'elle fut réunie, dans le tombeau de famille, à Isaac, son époux *.

1 Gènes., cap. xxxv, 15-29. - * Ibid., 8. - Cornélius à Lapide dit positU ▼émeut , Quercus fletus : quia Jacob cum suis ibi planxit mortem Deborœ. — » Gènes., cap. xlix, 31.

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