‹ Histoire de l'beglise depuis la creation Volume 1Chapitre 79 sur 121 · JACOB (NÉ 2206 — MORT · texte numérisé non relu

JACOB (NÉ 2206 — MORT

SOMMAIRE

Dessein providentiel pour la transmission des Promesses de salut. — 2. Esaii et Jacob se séparent, le premier pour habiter l'Idumée, le seco^id pour séjourner au pays de Chanaan. — 3. Joseph vendu par ses frères. — 4. Prédilection paternelle. — 5. Commerce d'aromates à l'époque patriarcale. — 6. Joseph est acheté comme esclave par Putiphar, chef des milices du PharaoQ qui régnait alors en Egypte. — 7. Joseph en prison. Songes du chef des échansons et du chef des panetiers. — 8. Songes du Pharaon. Joseph les explique. -- 9. Greniers d'abondance. Pourquoi ils étaient possibles en Egypte, à l'époque de Joseph. — 10. Le Pharaon choisit Joseph pour ministre. — 11. Naissance des enfants de Joseph. Famine en Egypte. — 12. Les frères de Joseph viennent acheter du blé en Egypte. Siméon est retenu prisonnier. — 13. Retour des fils de Jacob auprès de leur père. — 14. Nouveau voyage des fils de Jacob en Egypte. Benjamin les accompagne. — 15. La coupe d'argent de Joseph retrouvée dans le sac de Benjamin. — 16. Joseph se fait reconnaître par ses frères. — 17. Le Pharaon mande Jacob eu Egypte. — 18. Jacob retrouve son fils Joseph en Egypte. — 19. Adojttion par Jacob d'Ephraïm et de Manassé , fils de Joseph. — 20. Jacob, dans sa bénédiction solennelle, fait passer le droit de primogéniture à Juda, son quatrième fils. — 21. Caractère divin de la prophétie de Jacob. — 22. Mort de Jacob. Sa sépulture dans la grotte de Makfelah. — 23. Mort de Joseph (2003). —- 24. Caractère dominant de l'époque patriarcale.

Jacob.

Dessein providentiel pour la transmission des Promesses de salât.

1. Le second anneau de la chaîne patriarcale, détaché par la mort, transmet à Jacob ou Israël *, avec les Promesses divines, l'espoir dp l'avenir et du monde. Les générations se succèdent avec la

* Depuis que le Seigneur eut donné au patriarche ce nom mystérieux, il est appelé par Moïse tantôt Jacob et tantôt Israël, indifféremment. Le peuple juif portera de même le nom d'Israël, qui rappellera sa mission divine.

ciiAP. III. — JACOB (2206-2059) c 441

mobilité fugitive et passagère qui est le propre des choses humaines; mais une parole d'immortalité traverse le courant des générations et des âges. Jusqu'ici cette parole s'est répétée d'individu â individu, comme le mot d'ordre de Dieu. Le temps approche où, au lieu d'un homme, un peuple tout entier sera le dépositaire du secret divin. Parmi ce peuple, une tribu particulière saura qu'elle porte dans son sein le germe béni de la mystérieuse promesse transmise de Jacob à Juda ; mais, jusqu'à David, aucune des familles composant la tribu privilégiée ne saura si elle a eu l'honneur d'être élue pour la réalisation du plan providentiel , et après David, les rameaux épars de sa descendance ignoreront celui d'entre eux qui doit porter la fleur divine promise à la tige de Jessé. Les anges qui parlaient si souvent à Abraham, Isaac et Jacob, feront encore entendre leurs voix; ils parleront aux prophètes, pour annoncer l'avènement du oc Désiré des nations, » pour y préparer le peuple hébreu, soutenir ses espérances, diriger ses aspirations, décrire de loin et faire à l'avance l'histoire de « l'Envoyé des collines éternelles; » mais ils n'individualiseront plus la promesse dans un homme ou dans une famille, jusqu'au jour où « l'ange Gabriel sera envoyé de Dieu à Nazareth, ville de Galilée, près d'une vierge, de la maison de David, fiancée à Joseph, et dont le nom sera Marie *. » C'est ainsi que Dieu, dans l'accompHssemcnt de ses desseins d'éternelle miséricorde, semble craindre d'empiéter sur la liberté humaine. 11 ménag(3ra assez de lumière sur l'avènement du Messie, pour que les docteurs juifs interrogés par Hérode^ puissent répondre que « le Christ doit naître à Bethléem, ville de Juda ^; n et cependant il laissera assez d'ombres au tableau pour que le Christ, né « à Bethléem, ville de Juda, » puisse être méconnu par les docteurs juifs. Par conséquent, le nouvel arbre de vie ne portera ses fruits que pour ceux qui voudront les cueiUir, comme aux jours d'Eden il n'eût donné llmmortalité qu'autant que l'homme, par un choix libre et indépendant, eût voulu y consentir. Admirable économie du gouvernement des âmes, que Dieu, dans sa toute -puissance?

* Luc, Evang., cap. i, 26-27.— * Matth., iàid., cap. u, 5.

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traite avec un tel respect, s'il est permis de parler ainsi, qu'il ne veut pas les sauver malgré elles.

Esaiieijacob 2. Aprés la mort d'Isaac, ses deux fils se séparèrent. « Ils étaient

ee sùi.areiit,

ie preniier tous dcux puissammeut riches, et la même contrée n'eût pas suiïï

Îour liabiler i ^ i

•idumée, le au développement de leurs immenses troupeaux. Esaû, avec ses

spnorif] jioiir

séjourner eu icmmos ot SCS fils , sa triDU tout entière , ses troupeaux et toutes

pays de Cli;i- , . ,

naan. Ics ricliesses qu'il pouvait avoir au pays de Glianaan, s'éloigna de Jacob et se fixa définitivement dans le pays qui s'appela dans la suite Edom (Idumée), en souvenir de lui ^ » Nous aurons l'occasion de parler de sa descendance, en racontant la vie et la résignation sainte du patriarche des douleurs, Job, un des petits-fils d'Esaû.

k)sepii vendu 3. « Jacob clemcura dans le pays de Chanaan. Or Joseph avait

par ses frères. . ,,. j • i • -, • i

seize ans; 1 innocence de ce jeune homme, qui ne pouvait voir le mal sans indignation et sans en avertir immédiatement son père; la prédilection de Jacob , qui Taimait comme le fils de sa vieillesse, avaient éveiUé- dans le cœur de ses frères une jalc usie implacable. Quelques circonstances particulières vinrent encore accroître ces germes de violence et de haine. Un jour Joseph leur dit : Ecoutez un songe mystérieux que j'ai fait : Il me sembJiiit que nous étions occupés ensemble pendant la moisson, à her les gerbes de blé dans les champs. Je vis alors ma gerbe s'élever au-dessus des vôtres, qui s'inclinèrent à la fois comme pour l'adorer. — Quoi donc! s'écrièrent-ils. As-tu la prétention de devenir notre roi, et seronsnous destinés à nous courber sous ton empire? Un autre songe plus significatif encore augmenta cette sourde animosité. 11 me semblait, dit Joseph, que le soleil, la lune et onze étoiles brillantes, qui m'entouraient, s'inclinaient devant moi. Jacob, cette fois, fit entendre une parole de blâme : Que signifie cette vision? dit-il. Est-ce -que ta mère et moi nous devons, ainsi que tes frères, nous prosterner devant toi? De tels récits ravivaient dans les frères de Joseph des sentiments d'envie et de haine; cependant le patriarche, après cette unique réprimande, garda le silence; il sem-

i Gènes. f cap. xxxvi, 6-8

cnAP. III. — JACOB (2206-2059). 443

blait méaiter sur la signification mystérieuse que pouvaient avoir les visions de son jeune fils. Un jour, Joseph était près de lui dans la vallée d'Hébron, pendant que ses frères étaient allés faire paître les troupeaux à Sicliem. — Va, lui dit le patriarche, savoir si tout réussit à tes frères et à leurs troupeaux, dans les pâturages de Sicliem, et reviens m'apporter de leurs nouvelles. Le jeune homme ce mit en route. Arrivé à Sichem, il n'y trouva pas ses frères. Uri inconnu qui traversait la plaine se rencontra sur son chemin. — Je suis à la recherche de mes frères qui ont amené ici leurs troupeaux, lui dit-il. Peux-tu m'apprendre de quel côté ils se sont dirigés?— Je les ai entendn-s dire entre eux, repondit l'étranger, qu'ils allaient à Dothaïn. Joseph prit le chemin de ce pâturage. Ses frères, en l'apercevant de loin, formèrent l'horrible complot de le mettre à mort. — Yoilà notre songeur qui vient, disaient-ils. Tuons-le, nous jetterons son corps dans quelque citerne abandonnée; nous dirons ensuite qu'une bête sauvage l'a dévoré, et l'oa verra à quoi lui auront servi ses songes! Ruben essaya de les détourner de ce crime : Ne le tuez pas, disait-il. Ne souillez pas vos mains du sang de votre frère. Jetez-le, si vous voulez, dans cette citerne desséchée, au milieu du désert, et l'y laissez mourir. Or il conservait l'espoir de le soustraire à leur vengeance et de le rendre pins tard à l'amour de son père. Aussitôt que Joseph les eut rejoints, ils se précipitent sur lui, le dépouillent de sa tunique aux couleurs éclatantes, présent que lui avait fait Jacob dans sa tendresse, et le jettent au fond de la citerne, dans la solitude. Ruben s'était éloigné pour ne pas assister à ce barbare spectacle. Ses frères, avec une indifférence qui ajoute encore à l'horreur de leur cruauté, sant, songer davantage au fratricide qu'ils croyaient ainsi avoir consommé, s'assirent pour manger, car c'était l'heure du repas. Cependant une caravane de marchands ismaélites, suivant le chemin qui vient de Galaad, traversait les plaines de Dothaïn avec une longue file de chameaux, portant en Egypte du baume, de ambre et des aromates. Jiida, en Tapercevant de loin, dit à ses rères : Que nous servira de laisser n*3urir Joseph, et d'avoir un rime à dissimuler à notre père? Vendons-le à ces Ismaélites; nos

mains ne se seront point trempées dans le sang, car enfin il est notre frère et la chair de notre chair. Ce conseil fut agréé. La caravane ismaéhte venait de la terre de Madian, Les frères de Joseph firent, leur proposition aux marchands étrangers. Le jeune captif fut tiré de la citerne et remis aux Ismaélites, qui l'achetèrent au prix de vingt si clés d'argent, et l'emmenèrent en Egypte. Ruben, ignorant ce qui s'était passé, revint vers le soir à la citerne, qu'il trouva vide. Eperdu de douleur, il déchira ses vêtements et courut à ses frères : L'enfant a disparu ! s'écria-t-il. Malheureux ! que deviendrai-je? Sans lui répondre, ils prirent la tunique de Joseph, la rougirent dans le sang d'un chevreau fraîchement tué, et l'envoyèrent à Jacob, en lui faisant dire : Nous avons trouvé cette tunique, voyez si elle ne serait pas celle de votre fils. Le patriarche ne la reconnut que trop. Hélas! s'écria-t-il, c'est la tunique de Joseph. Une bête sauvage a dévoré mon fils ! Et, déchirant ses vêtements, il se couvrit d'un cilice et s'abandonna à toute sa douleur. Il pleurait l'enfant, objet de sa tendresse. Ses autres fils revinrent; ils amenaient au vieillard leurs femmes et leurs enfants pour tromper cette cuisante douleur; mais ce fut en vain. Le cœur 4e Jacob se refusait à toute consolation, et il répétait ces tristes paroles : Je porterai le deuil de cette perte jusqu'au tombeau; alors, du moins, JG serai réuni à mon fils ! Et ses larmes ne cessaient de couler *. » rédiicction 4. On uous pardonnera d'interrompre la suite de cette touchante liistoire, pour placer ici quelques observations que ce chapitre de la Genèse nous suggère. Le fratricide 4® Caïn inspire une souveraine horreur; les menaces de vengeance prononcées par Ësaii contre son frère impressionnent douloureusement Fume; mais je ne sais par quelle bizarre contradiction , le crime des frères de Joseph, tout environné qu'il soit des plus odieuses circonstances, n'éveill' pas cependant au même degré cet élan spontané et irrésistible d'indignation et d'horreur. Peut-être sommes-nous trop famiharisés avec cette histoire; et son dénoùment connu à l'avance , la gloire qui attend Joseph , et dont ces douloureuses

• Gènes. f cap. xxxvn, 1-35.

paternelle.

épreuves furent le prélude et comme le chemin, empêchent-ils de s'appesantir sur la culpabilité de ses frères. Mais il y a un autre secret motif qui refroidit la sensibilité , en rendant la victime moins intéressante. Involontairement on se sent tenté d'accuser Jacob d'une tendresse aveugle, et l'on fait retomber sur cette faiblesse du patriarche une part de responsabihté dans la haine et la vengeance que cette prédilection si marquée inspire à ses autres enfants. Nous touchons ainsi à l'un des sentiments les plus délicats et les plus profondément enracinés au cœur de l'homme. L'amour paternel doit se répartir également dans le cercle de la famille. Les législations humaines ont varié au point de vue de la répartition de l'héritage; elles ont admis, et dans la plus grande partie de l'Em^ope * elles admettent encore des déshérités du bien patrimonial. Mais le cœur humain n'a jamais varié quant à la répartition de l'amour du père çt de la mère; il n'a admis nulle part, et n'admettra jamais les déshérités de la tendresse paternelle par une aveugle prédilection. Que des fils se rendent indignes de cette tendresse, on éprouve une profonde pitié pour les parents; mais qu'avant Page où un amour de préférence puisse être justifié par la conduite différente des enfants, une prédilection trop sensible vienne exciter les passions naissantes de la jeune famille et briser tous les hens de concorde, d'harmonie et de mutuelle affection, la faute retombe tout entière sur les aveugles parents. Ces réflexions ne sauraient pourtant servir de circonstances atténuantes au crime des frères de Joseph. Un vieillard comme Jacob, entourant tous ses fils des preuves d'un amour réel et effectif, pouvait avoir un sentiment plus tendre pour l'enfant de ses derniers jours, le fils aîné de Rachel^ qui avait perdu dans sa mère un appui que les autres trouvaient dans la leur. Aussi l'on rend hommage à la noble pitié de Ruben, qui se sépare fi?anchement des meurtriers; au sentiment fraternel, plus déguisé mais plus efficace de Juda, dont l'habile conseil évite un plus grand crime, mais on flétrit la vengeance implacable des autres frères.

*■ L'Angleterre, l'Espagne, rAIlemagne et 1a Rusi1««

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Joseph est

achclé comme esclave par Putiphar, chef de la milice du Pharaon qui rognait alors en Egypte.

5. Les marchands ismaélites qui emmenaient Joseph portaient à l'Egypte les produits parfumés de l'Arabie. Quand on songe à l'immense quantité d'aromates que consommait alors le procédé de momification employé par le peuple égyptien pour la conservation des corps, on comprend l'importance que devait avoir un tel commerce. Nos musées européens, enrichis des dépouilles sépulcrales des pyramides, sont remplis aujourd'hui de ces momies dont les bandelettes ont peut-êti^e été arrosées par le baume etl'ambre que les chameaux de Madian transportaient sur la terre de Mesraïm, le jour où le fils bien-aimé de Jacob commençait le dur apprentissage de la captivité. Il y avait en eiïet, dès celte époque, des hommes achetés ou vendus comme esclaves, en dehors de la servitude imposée par les lois de la guerre. Les monuments égyptiens sont en effet couverts de sculptures où les esclaves figurent en foule dans des attitudes ou des occupations qui attestent suffisamment leur caractère servile. C'est ainsi que les moindres détails de l'histoire bibhque se trouvent vérifiés par l'obseiTation et les faits. Chaque année, encore aujourd'hui, des caravanes qui ne font pas d'autre commerce, traversent à époques fixes tout le centre de l'Afrique; elles amènent dans les ports du Maroc des nègres jeunes et vigoureux, vendus par leurs parents, ou enlevés de vive force, à Tombouctou *. L'histoire de Joseph vendu par ses frères n'est donc pas si loin de nous qu'on pourrait le supposer.

6. « Arrivés en Egypte, les Madianites le vendirent à Putiphar, officier ^ du Pharaon qui régnait alors, et chef de sa milice. La bénédiction du Seigneur accompagnait Joseph ; sa conduite vigilante et attentive, le succès qui comonnait toutes ses actions fixèrent les

1 L'axjteiir a connu un de ces enfants du désert, ainsi enlevé, à l'âge de douze ans, par la caravane négrière, transporté à Fez, et de là à Constantinople, où un Français l'avait racheté et lui avait rendu une double liberté, celle du corps en brisant ses chaînes, celle de l'âme en le faisant chrétien.

2 Le mot français qui répondrait le mieux à Veunuchus (sùv»v tx^i^) de l'Ecriture, serait chambellan (gardien de l'appartement intérieur). Le sens odieux (■juc nous attachons maintenant au mot d'eunuque, ne fut justifié que plu» •vjard, quand la mollesse et la Jwirbarie orientales inventèrent ce raffinement de turpitude et de cruauté.

yeux de son maître, qui le retint près de lui. Putipliar comprit bientôt le trésor que Dieu lui avait envoyé dans la personne de cet esclave. Joseph trouva grâce devant lui, et fut chargé de Tintendance générale de la maison. Le Seigneur multiplia sous la main de Joseph les prospérités et les richesses de l'Egyptien; les campagnes fertiles produisaient en abondance, Tordra et la sagesse maintenaient la maison dans Fopulence, et Putiphar mit tant de confiance en son esclave, qu'il ne voulait plus voir, dans sa propre maison, autre chose que le pain qu'il mangeait. Or Joseph était un bel adolescent, d'un visage plein de charmes et de fraîcheur. L'épouse de Putiphar jeta sur lui un regard criminel; elle osa lui tenir un langage indigne d'elle et outrageant pour lui. Quoi ! s'écria le fils de Jacob, votre époux, mon noble maître, veut bien m'honorer de sa confiance, au point de ne voir plus chez lui que par mes yeux ! Il a remis tout ce qu'il possède entre mes mains ; mon autorité dans sa maison est la sienne même , et c'est à moi que vous parlez ainsi! Telle fut la réponse de Joseph à toutes les obsessions dont il fut encore longtemps l'objet. Enfin un jour, le trouvant seul, occupé dans l'intérieur des appartements, elle le saisit par son manteau, comme pour le retenir par la violence. Joseph, se débarrassant vivement de son manteau, le laissa entre les mains de cette femme , et s'enfuit. Indignée de ce qu'elle regardait comme un odieux mépris, eUe appela à grands cris tous les serviteurs de la maison : Cet homme, s'ëcriait-elle , a voulu abuser de ma faiblesse ; mes cris l'ont efî'rayé , et il a laissé son manteau entre mes mains! Putiphar, à son retour, vit ce manteau accusateur; trop facilement crédule, il écouta les plaintes mensongères d'une épouse perfide, et, dans le transport de sa colère, fit jeter l'esclave dans la prison où l'on tenait renfermés les captifs arrêtés par ordre du roi *. »

7. «Le Seigneur n'abandonna pas l'innocence opprimée. Les j ^^ ^^ qualités que Putiphar avait reconnues dans le jeune Hébreu, frap- "^^^1°^^ ^hef pèrent également l'attention de l'officier préposé à la garde de la efâSS d&

panetiers.

* Gènes., cap. xxxix, 1-20. — Joseph fut mis m carcerem ubi vincti régit

Miodiebaniur. C'est ce que dous appellerions de nos jours une prison d'Etat.

prison. Joseph ne tarda pas à conquérir toute sa confiance, et fut chargé, en restant prisonnier lui-même, du soin de présider au service intérieur de ses compagnons de captivité. Or il arriva que deux officiers du Pharaon, le chef des échansons et le chef des panetiers, encoururent la disgrâce de leur maître. Le roi les fit enfermer dans la prison où se trouvait le fils de Jacob, qui reçut l'ordre de les servir. Un certain temps s'écoula sans apporter de changement dans la situation des deux nouveaux prisonniers. Un matin Joseph entra dans leur cachot et les trouva plus tristes qu'à l'ordinaire : Pourquoi, leur dit-il, cet abattement que je fis aujourd'hui sur votre visage? — Nous avons. eu, répondirent-ils, un songe qui nous préoccupe , et nous n'avons personne qui puisse nous l'interpréter. — Eh! reprit Joseph, quel autre que Dieu peut interpréter les songes * ? Racontez-moi celui que chacun de vous a fait. Le chef des échansons prit le premier la parole : Je voyais, dit- il, un cep de vigne divisé en trois rameaux. Les bourgeons naissants se développèrent sous mes yeux; le raisin fleurit, et enfin la grappe parvint à sa maturité. Or j'avais à la main la coupe du Pharaon; je cueilhs quelques grappes, j'en exprimai la hqueiir dans la coupe royale, et la présentai à mon maître 2. — Voici, répondit Joseph, l'interprétation de ce songe. Les trois rameaux divisés sur le tronc de la vigne, signifient trois jours que tu as encore à passer dans cette prison. Dans trois jours, en effet, le

* Ainsi qu'on a déjà pu en faire la remarque, à propos des songes que Joeepli racontait à ses frères, Vonéirocritiey ou divination par les songes, était alors générale en Orient. Le fils de Jacob, par sa réponse aux deux prisonniers , leur fait assez comprendre que l'intelligence humaine ne doit pas •'obstiner à chercher, dans les images incohérentes du rêve, une signification déterminée. Cependant Dieu permit que la superstition égyptienne, qui entretenait des prêtres chargés d'interpréter les songes, tournât à la gloire de Joseph, son serviteur. C'est ainsi que nous verrons Daniel, inspiré par l'Esprit-Saint, traduire le fameux Mane, Thecel, Phares du festin de Bal- Ihazar, que tous les aruspices babyloniens étaient impuissants à comprendre.

* On peut ici se faire une idée de la fabrication du vin à l'époque patriarcale. La description du chef des échansons est complète. Ainsi la liqueur •xprimèe de quelques grappes de raisin, recueillie dans un vase et Lue à l'instant, tel était le vin dont Noé essaya la force après le déluge, dont Jacob remplissait la coupe d'isaac, et qu'un échanson présentait aux rois de l'Egypte.

Pharaon se souviendra de ta fidélité et de tes bons services; il te rétablira dans le rang que tu occupais près de sa personne, et tu lui présenteras la coupe pendant le festin, selon le devoir de ta charge. Seulement ne m'oublie pas, quand tu auras retrouvé te première fortune; sollicite pour moi la faveur royale, apprends au Pharaon que je suis un fils des Hébreux, cruellement enlevé au pays de ma naissance, et que depuis, malgré mon innocence, j'ai été, sur des accusations calomnieuses, jeté dans celte prison. Tu obtiendras ainsi ma liberté. Le chef des panetiers, encouragé par la réponse que Joseph venait de faire à son compagnon de captivité, s'empressa de raconter le songe qu'il avait eu luimême. Il me semblait, dit-il, que je portais sur la tête deux corbeilles de farine, et une troisième superposée, qui renfermait toutes les diverses espèces de gCileaux et de pains fabriqués par notre art. Et les oiseaux du ciel voltigeaient sur cette corbeille et becquetaient les pains et les gâteaux. — Voici, reprit Joseph, la triste signification de ce songe. Les trois corbeilles représentent trois jours, après lesquels le Pharaon donnera l'ordre de ton suppHce. Il te fera attacher à une croix, et les oiseaux du ciel viendront déchirer ton corps. Or le troisième jour était l'anniversaire de la naissance du Pharaon. Pendant le festin que le roi donnait en cette occasion à ses officiers, il se souvint du chef des échansons et du chef des panetiers ; rendit au premier sa dignité et son emploi, et donna l'ordre de crucifier le second. Ainsi l'événement confirma la double réponse de Joseph. Cependant le chef des échansons oubha, dans ce retour de prospérité, Fhabile interprète qui la lui avait prédite ^ »

8. Un incident, qui pouvait servir encore sa propre fortune, vint Songes da lui rendre la mémoire, g Deux ans s'étaient écoulés, et Joseph lan- .;-ph les exguissait toujours dans sa prison. Le Pharaon ^ eut lui-même un

* Gènes., cap. xxxix, 21 ad ultim, et cap. XL.

* M. l'abbé Greppo, dans un savant ouvrage intitulé : Essai sur le système hiéroglyphique de M. Champollion le Jeune, et sur les avantagea qu'il offre à la critique sacre'e, V ans 1829, a cru pouvoir établir que le Pharaon, contemporain de Joseph, était Thoutmosis 111, le Miphra ou Miphrès des chronolo-

pliquc.

450 HISTOIRE DE l'eGUSE. — TROISIEME ÉPOQUE (2296-1785).

double songe qui éveilla sa curiosité , et dont les circonstances mystérieuses frappèrent tellement son esprit, qu'à son réveil il appela tous les interprètes et tous les sages de la ville égyptienne, pour leur en demander l'explication. Il leur raconta toutes les pariscularités du songe qui l'agitait, mais aucun d'eux ne sut le lui interpréter. Le chef des écliansons, à qui la mémoire revint enfin, prit la parole : Grand roi, dit-il, j'avoue ma négligence. A l'époque où j'eus le malheur de tomber dans la disgrâce de mon maître, pendant que j'étais en prison avec le chef des panetiers, nous eûmes tous deux un songe qui nous présageait l'avenir * Or il y avait dans la prison un jeune Hébreu, esclave du chef de la milice. Jl interpréta nos songes avec tant de sagacité, qu'il nous prédit littéralement le sort qui nous attendait. L'événement a justifié exactement la prophétie qu'il nous avait faite ; je fus rétabh dans mon emploi, selon qu'il me l'avait annoncé; et mon compagnon de captivité, auquel le jeune Hébreu l'avait prédit également, subit le dernier supphce. Le Pharaon donne aussitôt l'ordre d'aUer cher-

gistes, le Mœris des historiens grecs. Mais ces conclusions, peut-être prématurées (Voir M. Léon de Laborde, Commentaire géographique sur l'Exode et les Nombres, appendice, pag. 8, in-fol., Paris et Leipsig 1841), ont encore besoin d'un contrôle définitif, et elles le trouveront plus tard dans les progrès ultérieurs des études hiéroglyphiques. Nous citons nous-mênie, au premier chapitre de l'époque mosaïque, les paroles de Champollion le Jeune à ce sujet, sans prétendre qu'elles soient le dernier mot de la science. Quand tous les monuments de l'antique Egypte auront été étudiés, découverts, déchiffrés et classes, alors seulement on pourra établir un système chronologique complet d'histoire égyptienne.

1 Utergue vidimus somniumprœsagum futuri. — Ijl SM^cv^iiiion onéirocritique ^'admettait donc pas tous les songes indifféremment comme des présages d'avenir. 11 devait y avoir des règles générales pour le discernement des rôveî Insignifiants et des songes significatifs. On verra par les honneurs extraordinaires dont le Pharaon récompensa la sage interprétation de Joseph, combien l'Egypte attachait alors d'importance à cette prétendue science. L'oûéirocritie égyptienne, les augures et aruspices romains, la magie chez les Grecs, toutes ces aberrations de l'esprit humain n'excitent chec nous qu'un •ourire. Nous ne réfléchissons pas que c'est Jésus-Christ qui a délivré le monde de ces croyances superstitieuses. Sans le christianisme, nous irions encore • «ueillir le gui sacré, avec une faucille d*or, dans les forêts druidiques. Notre civilisation matérielle ne nous aurait pas plus garantis de ces absurdité» qu'elle ne l'a fait chez les Romains ou chez les Grec».

cher Joseph. Les cheveux du prisonnier sont rasés avec soin *, on le revêt d'habits précieux, et on l'amène au roi. J'ai eu, dit le Pharaon, un double songe , que nul ne saurait interpréter. J'ai entendu vanter ta sagacité merveilleuse sur ce point, et je fai fait mander. — C'est Dieu lui-même, répondit Joseph, qui annoncera au roi les prospérités de son règne, sans avoir besoin de mon ministère. Le Pharaon raconta ainsi sa vision : Il me semblait qua j'étais debout sur le rivage du Nil. Sept vaches grasses et au poil luisant sortirent du fleuve pour aller paître au miheu d'une verte prairie. A ce moment, sept autres vaches, d'une maigreur telle que je ne vis jamais sur la terre d'Egypte animaux si hideux et si décharnés, s'élancèrent du miheu du fleuve, se jetèrent sur les premières et les dévorèrent entièrement, sans que leur atroce voracité parût apaisée et sans rien perdre de leur maigreur horrible. Je m'éveillai alors, et quelques instants après, m'endormant de nouveau, je vis sur une seule tige de blé sept épis pleins, aux grains jaunes et serrés, qui s'étaient élevés sous mes yeux avec une végétation puissante. Alors je vis pousser misérablement, d'une tige à demi séchée, sept autres épis grêles, maigres, et dont un vent brûlant tarissait la sève. Ils dévorèrent les sept premiers épis pleins et dorés. Tel est ce double songe, dont j'ai en vain demandé l'exphcation à mes interprètes; nul n'a su me la donner. — Les deux songes du roi, répondit Joseph, n'ont qu'une même signification. Le Seigneur a voulu par là révéler au Pharaon le secret de

* Cornélius à Lapide dit à ce sujet que, chez les anciens, c'était pour les prisonniers le signe de la délivrance. Il appuie cette opinion d'un passage de Plutarque , dans la Vie de Milon. Nous préférons à cette explication la citation suivante d'Hérodote, que M. Tripard a ingénieusement appliquée à cette particularité de la Bible. « Dans les autres pays, dit Hérodote, les prê- » très portent leurs cheveux; en Egypte, ils les rasent; ils portent des habits » de lin d'une blancheuï irréprochable. Tous les trois jours ils se rasent tout » le corps, par respect pour la sainteté des dieux dont ils sont les ministres. » Ainsi le jeune Hébreu, dont la réputation d'habileté dans l'interprétation des songes tient en suspens la petite cour égyptienne, sera présenté au roi dans le costume sacerdotal, c'est-à-dire dans le costume porté par les interprètes officiels des songes. — Voyez Mdise^ par M. Tripard, tom. I, pag. 414, 415; Herodût., lib. II, cap. xxxvi.

432 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — TROISIEME ÉPOQUE (2296-1785).

l'avenir. Les sept vaches grasses et les sept épis pleins représentent, sous une double image, sept années d'abondance. Les sept vaclies maigres et décharnées qui leur succèdent, et les sept épis vides et desséchés par le vent, représentent sept années de famine et de stérilité. Or voici l'ordre dans lequel s'accompliront ces événements. Sept années d'une fertilité extraordinaire vont se succéder sur toute la terre d'Egypte. Mais elles seront suivies de sept autres années d'une stérilité telle, qu'elle fera perdre le souvenir de l'abondance précédente. La famine s'étendra à l'Egypte entière et à tous les pays circonvoisins, en sorte que la disette absorbera toutes les ressources produites auparavant par une fertilité extraordinaire. Le Seigneur, en répétant deux fois le même avertissement sous deux images différentes, a voulu indiquer au roi que l'événement est proche et qu'il va s'accomphr. Maintenant donc, que le Pharaon fasse choix d'un homme actif et vigilant , qui se chargera de faire parcourir toutes les contrées de l'Egypte, pour prélever la cinquième partie du grain de chaque récolte pendant les sept années de ferlihté, et pour faire garder en dépôt, dans chaque ville, le blé ainsi réuni sous l'autorité royale. De cette sorte on pourvoira aux sept années de famine qui suivront, et la disette n'atteindra point les sujets du roi *. » reniers d'à- 9. Dans los demièrcs paroles de Joseph, auquel le Seigneur a

bondance. . , i i > j j '

pourquoi ils révélé les secrets de l'avenir, se trouve soulevé un problème a e-

«biMea^ conomie sociale dont on s'est beaucoup préoccupé dans tous les

léfoque (?e temps, au sein de nos grandes civilisations modernes. Prélever sur

*'°^^^' l'excédant de plusieurs récoltes abondantes, le blé qui comblerait

le déficit des années de stériHté partielle ou absolue, est une idée

qui se présente naturellement à l'esprit et qui, par sa simplicité

apparente, semble d'une exécution facile. Mais, dans la pratique,.

rien n'est plus compHqué que la réahsation de ce plan 2; il présent

tait, même pour l'Egypte au temps du Pharaon, des difficultés qui

» Gènes., cap. XLi, 1-36. — « En 1811 Napoléon 1", voulant assurer la subsistance de la capitale, ordonna la création d'une réserve de farines et la construction de greniers d'abondance; mais cette mesure n'eut pas les bon» résultats qu'il en attendait.

demandaient toute l'application et toute l'habileté d'un sage ; dans nos sociétés modernes, le ministre qui réussirait, pour la France par exemple, à l'accomplir, serait salué comme un génie. La fertilité de l'Egypte en a fait depuis le grenier de Rome, comme elle l'était déjà pour les patriarches. On conçoit donc qu'en un temps où elle n'avait à suffire qu'à elle-même et aux besoins d'une population moins agglomérée et moins nombreuse que celle des Lagides, il eût été possible, en profitant des sept années d'une abondance exceptionnelle, de pourvoir à la disette prévue à l'avance de sept années stériles. On voit clairement que la petite monarchie du Pharaon dont Joseph devint le ministre, offrait, par sa petitesse même, une condition favorable à l'approvisionnement, qu'on pouvait augmenter de tout le blé acheté à vil prix dans les autres nomes gouvernés par d'autres rois. Tel est aussi le plan que Joseph propose au Pharaon. Mais il restait alors, comme aujourd'hiv les questions de détail qui sont loin d'être simples. Il fallait, pendant sept années d'abondance, réglementer un commerce hbre, interrompre les habitudes de transactions internationales. Il fallait interdire aux caravanes qui venaient du fond de l'Arabie échanger leurs aromates contre du blé, le droit d'exporter cette précieuse denrée. Il fallait frapper de la même interdiction tout le commerce de laines et de bestiaux étabh avec les tribus circonvoisines ; il fallait faire accepter à tout un peuple ces restrictions toujours odieuses, dans le temps même où l'abondance intérieure serait à son comble et où le désir d'en profiter pour le commerce extérieur devait naturellement s'exalter davantage. Enfin il fallait pourvoir à l'aménagement des greniers d'abondance et à l'entretien d'un emmagasinement aussi considérable. Ce dernier point offre dans nos contrées une difficulté telle, que la solution n'en est pas encore trouvée ^ Notre colonie algérienne nous a appris par expérience ■que la difficulté n'est pas la même sous le climat de l'Afrique.

* Ou sait les coûteuses macliiiies inventées pour garder un an ou deux, dans les grands magasins militaires, la fourniture du blé, et le préserver do la fermentation produite par une telle masse de grains, sans parler des iusectes qu'il faut combattre, etc., etc.

,454 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — TROISIÈME fPOQUE (2296-1785).

Le blé se conserve parfaitement dans les silos pratiques en terre par les indigènes. C'est à l'emploi de ce moyen que Joseph dut le succès de son habile combinaison. Les silas furent établis sur les lieux mêmes de production : Omne frumentum sub Pliaraonis potestate couda tiir, serveturque in urbibus ^ On évitait par là les difficultés de lointain transport, les réclamations des populations irritées qui, au temps de la disette, auraient eu besoin d'un long voyage pour aller chercher la denrée qu'elles avaient produite elles-mêmes, et enfin les dangers de l'agglomération des grains, dangers intrinsèques par rapport à la conservation, dangers extrinsèques en désignant les entrepôts à la convoitise et au pillage de multitudes réunies par la faim à la porte des greniers d'abondance. Nous n'avons pas besoin d'indiquer ici pourquoi, dans un vaste Etat comme la France, il a été impossible jusqu'à ce moment de réaliser le plan de Joseph. Nos années d'abondance suiïisent à peine à notre propre consommation. Le blé n'est plus seulement chez nous une denrée, il entre comme matière première dans une quantité de préparations industrielles. Les conditions d'existence ne sont pas, dans nos sociétés modernes, les mêmes qu'au temps des patriarches. Les produits en nature ne constituent la rémunération du travail ou la richesse du producteur qu'autant qu'ils peuvent être immédiatement échangés contre leur équivalent en numéraire. Les valeurs de convention se sont substituées aux véritables richesses; dans cette situation, nos greniers d'abondance sont les importations par grandes masses des grains étrangers achetés dans les pays où la production dépasse de beaucoup les besoins indigènes.

Le Pharaon 10. « Lc roi égyptien, frappé de la sagesse du plan proposé par eboisiUosepii ^^ ^q^^-^q Ilébreu, dit à ses ministres : Où trouverons-nous un homme lïiiûistre. ^^. g^.j. ^j^gj dirigé par l'Esprit de Dieu? Puis, s'adressant à Joseph : Puisque le Seigneur, lui dit-il, t'a inspiré les paroles pleines de sagesse que tu viens de prononcer, je ne saurais faire choix d'un conseiller plus habile et plus intelligent que toi. ïu seras donc investi de toute ma puissance, tu dirigeras mon palais et mes

* Gènes., cap. xli, 35.

domaines, et le peuple qui m'est soumis obéira à tes lois sous mon autorité suprême. Détachant ensuite l'anneau qu'il portait à la main, il le passa au doigt de Joseph, le fit revêtir d'une tunicrue de lin d*un tissu précieux, et lui mit au cou une chaîne d'or, en lui disant : Voilà que j'établis ta puissance sur toute la terre d'Egypte. Faisant ensuite monter le fils de Jacob sur le char royal, on promena le nouveau ministre au milieu de la ville, précédé d'un héraut qui criait à la foule les titres et les dignités de Joseph; et, sur le péissage du corlége, la foule fléchissait le genou devant le représentant de l'autorité du Pharaon *. Le nom hébreu de Joseph fut changé pour le titre égyptien de Tsophnat-Paneach (sauveur du monde), dont le roi le décora. Il fut marié à Asceneth, fiUe d'un prêtre riche et puissant de la ville de On {Héliopolis). Or, à cette époque mémorable de sa vie, Joseph n'avait que trente ans 2. »

11. L'histoire a enregistré bien des avènements que les espérances populaires saluaient comme une ère de prospérité et de bonheur public, sans que le résultat soit venu justifier depuis un enthousiasme prématuré. Il n'en fut pas ainsi de Joseph. L'avenir tint fidèh-mciit la promesse dupasse. «Le nouveau ministre entreprit sur-le-champ la visite de toutes les provinces de l'Egypte. La fertilité prédite dépassait encore les prévisions. Le blé était si abondant partout, qu'on eût pu croire qu'il se multipliait comme le sable du rivage, et sa valeur, réduite par son abondance même» était tellement baissée qu'on ne prenait plus, même en le vendant, la peine de le mesurer. Joseph profita de ces circonstances pour faire remplir de grain tous les dépôts étabhs dans chaque village. Pendant qu'il assurait ainsi la félicité de l'Egypte, la bénédiction du Seigneur visitait sa nouvelle famille. Asceneth, son épouse, le rendit père d'un fils que Joseph appela du nom de Manassé {oubli), en disant : Dieu m'a fait oubUer les épreuves de la maison paterûeUe et les douleurs de ma jeunesse. Une seconde naissance vint

1 Nous avons ainsi tout le détail des solennités offi lies qui accompa» gnaient l'investiture et la présentation au peuple d'un ministre dirigeant, à l'époque des Pharaons.

* Gènes., cap. xli, 37-46. — On est le nom égyptien dont la signification est rigoureusement reproduite par le mot grec Héliopolis (ville du soleil).

456 mSTOIRE DE L*fGLISE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785).

encor/5 rëjouir son foyer. Il nomma son second fils Ephraïm [accr/Àssement), en disant : Le Seigneur m'a fait prospérer sur la terre d'exil on je suis entré dans la pauvreté d'un esclave. Cependant, aux sept années d'abondance succédèrent celles de la stérilité. La famine commença dans tous les pays d'alentour. Les autres provinces de l'Egypte envoyèrent au Pharaon lui demander du pain pour leurs peuples. Mais le roi les renvoyait à son ministre : Adressez-vous à Joseph, leur disait-il. Joseph avait en effet ouvert tous les dépôts d'approvisionnement ménagés par lui dans toutes les villes; des officiers royaux présidaient à la vente du blé dans les provinces, et Joseph prenait lui-même ce soin à Memphis, la ville capitale. De tous côtés on venait demander à l'Egypte, dans ceue disette universelle, les denrées qui manquaient partout à la fois et dont l'absence se faisait si cruellement sentir *. »

12. Les pasteurs de Chanaan souffraient d'autant plus que Tagriculture n'était qu'à l'état d'exception dans leur pays. « Or Jacob apprit que l'abondance régnait sur la terre de Mesraïm. Il y envoya ses fils pour acheter du blé, mais il ne leur permit pas d'emmener Benjamin : Je craindrais, dit le tendre père, que quelque accident fâcheux ne lui burvmt dans ce voyage! Les frères de Benjamin se joignirent donc aux nombreuses caravanes qui descendaient pour le même motif en Egypte. Or on ne délivrait de blé dans les magasins que sur l'autorisation de Joseph. Arrivés en présence de ce grand Tsophnat-Paneach (sauveur du monde), dont la renommée publiait tant de merveilles, les fils de Jacob, se prosternant le front dans la poussière, l'adorèrent en silence. Joseph, qui les avait reconnus, se souvint alors des songes de son enfance. Mais, résolu de ne point encore se faire connaître, il affecta de ne leur parler qu'à l'aide d'un interprète, comme s'il n'avait pas compris leur langage, et de les traiter avec rigueur comme des étrangers suspects. — D'où venez-vous? leur dit-il. — Nous sortons de la terre de Chanaan, cl nous sommes venus acheter ici le blé qui manque chez nous. — Il n'en est rien, reprit Joseph. Vous êtes des espions, qui profitez de

« Gènes., cap. XLI, 46 ad ultim.'

CUAP. m. — JACOB (2206-2059). 457

ce prétexte pour venir étudier les points faibles de ce royaume^ — Seigneur, reprirent -ils, nous ne sommes point des espions. Fils d'un même père, nous venons ici, sans intention coupable, dans le désir d'y aclieter du blé et sans tramer d'odieux complots. -* Non, non! Vous êtes des espions, ennemis de notre pays! — Seigneur, répondirent-ils, comment vous prouver notre innocence? Nous sommes bien réellement ce que nous avons dit. Nous étions douze enfants; le plus jeime est resté avec notre père, au pays de Chanaan; nous avons perdu le douzième. — Je l'ai déjà dit, s'écria Joseph, vous êtes des espions; mais j'ai maintenant un moyen de le prouver et de vous confondre. Par le salut du Pharaon ! je jure que vous ne sortirez pas de l'Egypte avant qu'on ne m'ait amené ce prétendu frère dont vous parlez et qui est, dites-vous, resté au pays de Chanaan! L'un de vous ira le chercher, pendant que vous resterez sous bonne garde, jusqu'à ce que j'aie pu me convaincre de la vérité de votre parole. Par le salut du Pharaon! si vous m'avez trompé, vous serez traités comme des espions! Après ces terribles paroles, il les fît conduire en prison. Le troisième jour, les ayant de nouveau fait comparaître devant lui : J'ai songé à vous, leur dit-il. Si vous êtes innocents, vous ne mourrez point, car j'ai la crainte de Dieu dans le cœur. Exécutez donc les ordres que je vais vous donner. L'un d'entre vous restera en prison. Les autres retourneront en leur pays avec le blé que je vais vous faire délivrer. Ils ramèneront ensuite le jeune frère dont vous m'avez parlé. Je saurai par là reconnaître si vous m'avez dit la vérité, et j'épargnerai votre vie. Il fallait subir cette triste condition. Les malheureux frères échangeaient dans leur langage les sentiments de crainte, de douleur, de consternation dont ils étaient saisis. — Voilà, disaient-ils, la juste punition de notre crime. Quand nous avons si indignement traité Joseph, lui aussi il élevait la voix pour nous supplier, dans son désespoir, de lui faire grâce ; et nous avons été sourds à sa prière. Dieu nous chcV'e en ce jouri — Ne vou« l'ai-je pas dit alors? reprenait Ruben. Ne commettez point contre cet enfant un crime si odieux, vous disais-je, et vous n'avez pas voulu me croire! Or Joseph entendait tout ce dialogue de ses

frères, et ils ne se doutaient pas qu'il le pût comprendre, puisqu*il ne leur parlait qu'à l'aide d'un interprète. Il s'éloigna quelques instants pour donner un libre cours à ses larmes. Puis, rentrant avec un visage impassible, il fit saisir Siméon par des gardes qui l'enchaînèrent et le reconduisirent à la prison. Les officiers chargés de la distribution du blé, remplirent les sacs des autres fils de Jacob, et, pour se conformer aux instructions particulières de Joseph, ils glissèrent secrètement, à l'entrée de chacun des sacs, l'argent qui leur avait été remis comme prix du grain. On leur donna ensuite ostensiblement des vivres pour le voyage, et ils reprirent la route de Chanaan avec les ânes chargés de leur blé ^ » Retour des 13. Leur surprise fut grande , lorsque , dans une halte , l'un auprès^de d'entre eux, aj^ant été forcé d'ouvrir un sac pour donner quelques ^^^'^^' poignées d'orge aux animaux, trouva à l'entrée l'argent que les officiers égyptiens y avaient déposé. Mais elle redoubla lorsque, de retour près de Jacob, et vidant tous les sacs, le même incident se renouvela pour chacun. Ils avaient déjà raconté au patriarche tout le détail de leur séjour en Egypte et la rigueur dont ils avaient été l'objet; à la vue de cet argent si singulièrement retrouvé, ils crurent à un stratagème imaginé pour les accuser plus tard d'un vol, et leu^^ consternation était au comble. Jacob s'écriait, dans sa douleur : « Vous m'enlèverez tous mes fils. Joseph n^est plus. Siméon est dans les chaînes; il va vous falloir encore emmener Benjamin. Tant de maux retombent de tout leur poids sur ma vieillesse I — J'ai deux enfants, lui disait Ruben. Je vous jure sur leur tête que Benjamin reviendra sain et sauf près de voms. Confiez-le à ma tendresse; je vous le ramènerai. — Non, non, reprit Jacob, il n'ira pas avec vous. Son frère est mort, il reste seul, cet enfant bienaimé, le fils de Rachel! S'il lui arrivait malheur sur cette terre d'Egypte où vous retournez, j'ai déjà les cheveux blanchis par la douleur et les ans , mais cette nouvelle affliction me conduirait au tombeau 2. » Le patriarche demeura inflexible ; cependant la famine sévissait avec une intensité toujours croissante; les provisions rap-

-26. — « ibid.M 27 ad ultim.

CHAP. m. — JACOB (2206-2059). 459

portées d'Egypte étaient épuisées. Sous peine de mourir de faim, il fallait entreprendre un second voyage. « Etait-ce donc pour mettre le comble à mes infortunes, disait Jacob à ses fils, que vous avez parlé de cet enfant au gouverneur de l'Egypte * ! » Ces plaintes sans cesse renouvelées n'apportaient aucun remède à la situation. Enfin Juda parvint à rassurer la tendresse inquiète du patriarche. a Puisqu'il faut céder à cette affreuse nécessité, dit Jacob, faites donc ce que vous désirez. Choisissez, parmi nos productions les plus rares, des présents que vous offrirez au gouverneui-; emportez de l'ambre, du miel vierge, du baume, de la myrrhe, de l'essence de térébinthe et des noix d'amandier. Prenez le double d'argent de ce que vous aviez au premier voyage, et reportez celui qui s'est retrouvé dans vos sacs, pour réparer l'erreur commise la première fois. Enfin, emmenez votre frère, et retournejj vers le chef étranger. Puisse le Tout-Puissant, mon Seigneur et mon Dien, vous le rendre favorable et le disposer à remettre en hberté Siméon, qu'il retient dans les chaînes, et à renvoyer Benjamin à son vieux père ^l »

14. « Les fils du patriarche suivirent ponctuellement ses instruc- Nouveau lions, et ils reprirent, en compagnie de leur jeune frère, la route rff^l]^^^]^ de l'Egypte. Ils arrivèrent un matin dans la ville royale, et déjà jJeg^àmm^ie» Joseph présidait la distribution quotidienne du blé. En les aperce- ^<^^^ns^ vant, il vit Benjamin avec eux; c'était tout ce qu'il voulait savoir, et se penchant vers son intendant qui se tenait à ses côtés : Conduis ces hommes dans mon palais, lui dit-il, et prépare un grand festin, car à midi je veux leur donner l'hospitaUté. L'officier s'empressa d'exécuter cet ordre. Mais les fils de Jacob, saisis de frayeur, se disaient : Il nous fait conduire à son palais pour nous interroger à propos de l'argent retrouvé dans nos sacs. Cette déplorable circonstance va mettre le comble à nos malheurs ; elle lui servira de prétexte pour nous retenir comme esclaves et s'emparer de toute notre caravane. En parlant ainsi, ils étaient arrivés aux portes du palais. S 'adressant alors à l'intendant qui les conduisait : Seigneur, lui

* Gènes., cap. XLlii, 6. — » Ibid., 11-14.

460 HISTOIKE DE l'ÉGLISE. — TROISIEME ÉPOQUE (2296-1785).

dirent-ils, daignez nous prêter un moment d'attention. C'est la seconde fois que nous venons ici pour acheter du blé. Précédemment nous nous sommes aperçus, en ouvrant les sacs, après notre départ, que l'aj-gent de chacun se retrouvait à l'entrée. Nous le rapportons fidèlement, sans avoir rien enlevé à son poids; et de plus, iious en avons d'autre pour payer le grain que nous venons acheter de nouveau. On ne saurait donc nous rendre responsables de Terreur qui a été commise. L'intendant leur répondit : Rassurez-vous, et soyez sans inquiétudes. C'est votre Dieu, le Dieu de votre père, qui vous a fait trouver ces trésors. Pour ma part, j'ai rendu un compte exact de l'argent que vous m'avez remis. Les introduisant donc dans le palais, il fit venir Simcon, présenta luimême l'eau pour laver les pieds des voyageurs, et donna ordre que les animaux de la caravane fussent bien traités. Cependant les fils de Jacob préparaient les présents qu'ils voulaient offrir au gouverneur de f Egypte. Quand Joseph parut, ils déposèrent leurs oITrandes à ses pieds, puis, se prosternant, ils l'adorèrent K Cette fois, il leur rendit leur salut avec un sourire plein de bienveillance. Votre père, leur dit-il, ce vieillard dont vous m'avez parlé, vit-il encore? Se porte-t-il bien? — Notre père, votre serviteur, direntils, vit encore, et il se porto bien. Puis Joseph jetant un long regard sur Benjamin, enfant comme lui de Hachel : Est-ce là, demanda-t-il, votre plus jeune frère, dont nous nous sommes cntrelenus? Et sans attendre de réponse, il ajouta : Mon fils, que la bonté de Dieu te protège! Après ces paroles, il se hâta de sortir; la vue de son jeune frère l'avait ému jusqu'au fond des entrailles, les larmes s'échappaient de ses yeux ; il entra dans son appartement, et pleura. Après qu'il eut donné un libre cours à son émotion, il se lava le visage, reprit son maintien composé et reparut devant les fils de Jacob. Trois tables étaient préparées, l'une pour Joseph, l'autre pour les Hébreux, et la troisième pour les Egyptiens de la suite du gouverneur, auxquels les lois de leur pays ne per-

1 11 serait iuutile de rappeler ici qu'il ne s'agit nullement d'un acte d'idolâtrie dans cette prostration que les usages orientaux consacrent comme ua hommage rendu à la puissance, ou à l'âge, ou à la dignité.

mettent pas de manger avec les Hébreux. — Apportez le pain, dit Joseph, et faisant asseoir ses frères, il les plaça suivant l'ordre de leur naissance, l'aîné au premier rang, et Benjamin au dernier^ sans se tromper sur la place à assigner dans cet ordre aux neuf autres. Ils en étaient émerveillés, et ce fut avec un étonnement nouveau qu'ils remarquèrent une autre particularité. En découpant lui-même les mets de sa table, qu'il faisait passer à chacun d'eux, il disposait pour Benjamin une part cinq fois phis grande que celle des autres *. » 15. Le lendemain de cette heureuse journée, les fils de Jacob La coup©

d'arirctu de

partirent, dès l'aurore, avec leur caravane chargée do blé. Tout Josr;;h re-

*■ trouvée dani

lent avait réussi. Siméon, remis en liberté, reprenait l'vcc eux le lesacde

Benjamin.

chemin de Chanaan : Benjamin allait être rendu à la tendresse de son père. Ils se félicitaient d'un succès si prompt et si inespéré, et déjà ils avaient dépassé les hauteurs qui dominent la ville, lorsqu'ils furent rejoints par une troupe de cavaliers qui ?c précipitaient à leur poursuite; l'intendant de Joseph était à leur tête : « Comment avez-vous osé, dit-il aux voyageurs, rendre ainsi le mal pour le bien? Vous avez dérobé la coupe d'argent de mon maître. C'est la coupe dont il se sert tous les jours et qui a la propriété de lui révéler les secrets de l'avenir ^l — A Dieu ne plai^i- que nous ayons commis un tel crime! répondirent -ils. Loin de songer à dérober de l'or ou de l'argent dans la maison du seigneur, votre maître, nous avons au contraire rapporté fidèlement d( notre pays les sommes qui avaient été ghssées par erreur dans le j;iain acheté par nous. Si la coupe que vous cherchez se retrouve dans le sac de l'un d'entre nous, nous consentons à ce qu'il soit puni de mort, et

* Gènes. j cap. XLin, 15 ad ultim.

2 M. l'abbé Rolirbaclier fait ici une observation très-judicituse. « Quand Joseph, dit-il, suppose qu'il devine par sa coupe, il parlr . uivant l'opinion que le vulgaire avait de lui. Au fond, rien n'était iilu- vrai dans ce moment. C'est par cette coupe qu'il voulait sonder les di-^pi -liions de ses » frères à l'égard de Benjamin; c'est par cette coupe qu'il all.iK savoir s'ils » nourrissaient contre lui des sentiments d'envie et de jalons .•. soit à cause »» de la prédilection de Jacob, soit à cause des préférences du m il avait été * l'objet de la part de Joseph; si enfin ils l'abandonneraiei.î .>n non dans » cette extrémité. » Histoire univers, de l'Eglise cathoL, tom. 1, ya^i,. 259.

462 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785).

nous tous nous deviendrons les esclaves du seigneur, votre maître. — Soit, dit l'intendant. Vous avez prononcé vous-mêmes votre sentence, mais je consens à en adoucir la rigueur. Celui qui se trouvera nanti de l'objet enlevé sera seul esclave, les autres conserveront leur liberté. Les fils de Jacob s'empressèrent de déchargea les sacs; ils les ouvrirent en commençant par celui de l'aîné, et en suivant par ordre de primogéniture , la coupe ne se trouva pas. Mais, arrivés au sac de Benjamin, on vit à l'entrée la coupe d'argent, et à côté la somme égale au prix qu'il avait payé le blé. Or c'était Joseph qui y avait fait déposer ces deux objets, à l'insu du jeune homme et de ses frères. Les fils de Jacob, dans leur désespoir, déchirèrent leurs vêtements, rechargèrent la caravane et reprirent en pleurant le chemin de la ville. Joseph était encore dans son palais, quand on les lui ramena. A sa vue, ils s'agenouillèrent tous devant lui, dans Tattitude de suppliants. — Pourquoi, leur ditil, avoir agi de la sorte avec moi? Ne saviez- vous pas que Dieu m'a donné la science de découvrir tous les secrets? — Hélas! que pouvons-nous répondre au seigneur, notre maître! dit Juda. Par quel moyen prouver notre innocence? Dieu même semble accabler vos serviteurs. Nous voici entre vos mains, nous tous, aussi bien que celui chez qui la coupe s'est retrouvée. Nous sommes vos esclaves î — Non ! je ne confondrai pas les innocents avec le coupcible, dit Joseph. Celui qui a dérobé la coupe sera seul réduit en esclavage. Pour vous, vous êtes libres de retourner près de votre père. Alors Juda, retrouvant dans son amour fraternel et dans le souvenir de Jacob une énergie nouvelle, s'approcha de son juge : Que le seigneur, mon maître, dit -il, daigne permettre à son serviteur de lui adresser une humble prière, et pardonner à ma témérité. Vous nous avez demandé si nous avions encore notre père, et nous avons répondu : Notre père est courbé sous le poids des ans, il est resté au pays de Chanaan, avec un dernier fils, né aux jours de sa vieillesse, un enfant d'autant plus cher à la tendresse paternelle, que sa mère est morte, et que nous avons perdu son autre frère. Cependant vous avez dit à vos serviteurs : Amenez ici cet enfant, je veux le voir. En vain nous prîmes la liberté de vous soumettre

une observation : Si nous voulons, disions-nous, le séparer de cet enfant, notre père en mourra de douleur. Mais vous avez insisté : Si votre jeune frère ne revient avec vous, il est inutile de vous présenter ici; je ne vous recevrai plus. Or quand, de retour près de notre père, il nous fallut lui annoncer cette triste nouvelle, le vieillard nous répondit : Vous savez, nous dit-il, que réponse bien-aimée dont la perte fait la douleur de ma vie, m'avait laissé deux fils : Taîné sortit un jour, il n'est pas revenu, et vous m'avez dit : Une bête sauvage l'a dévoré dans la campagne. Si vous m'enlevez encore l'unique enfant qui me reste, et qu'un malheur lui arrive dans le voyage, j'ai déjà les cheveux blanchis par la douleur et les ans, mais cette nouvelle affliction me conduirait au tombeau. Maintenant, seigneur, vous savez toute notre histoire. Si je revenais prèa de mon père, sans cet enfant, le vieillard mourrait de chagrin. Permettez-moi donc de rester votre esclave à sa place; c'est moi qui Tai pris sous ma sauvegarde, j'ai juré de le rendre à la maison paternelle : Si je ne le ramène pas, ai-je dit à mon père, accablez -moi sous le poids de votre malédiction. Ainsi, daignez m'accepter pour votre esclave, et laissez cet enfant reprendre avec ses frères la route de Chanaan. Je n'aurai pas la douleur d'être témoin du désespoir et de la mort de mon père * ! »

16. «Joseph, en entendant ces accents d'un noble et tendre Joseph se i>«it

••■ ' reconnaître

cœur, n'eut plus la force de se contenir davantage. Il fit retirer parseafrôrea. tous les Egyptiens qui avaient assisté à cette scène, et quand il fut seul au milieu des fils de Jacob, d'une voix entrecoupée par les sanglots, il s'écria : Je suis Joseph, votre frère ! Mon père vit donc encore! Un frisson d'étonnement parcourut leurs veines, ils restèrent muets de surprise et d'effroi. Joseph les regardant avec tendresse : Approchez, leur dit-il, je suis Joseph, votre frère, celui que vous avez vendu à des marchands qui se rendaient en Egypte ! Bannissez toute crainte, et oubliez ce qu'un pareil souvenir a d'amer. Ce n'est point par le fait de votre conseil, c'est par la volonté de Dieu que j'ai été amené ici. Le Seigneur m'a rendu comme roracle du Pharaon; je gouverne son palais, et je domine en ce * Gènes., cap. xuv, 4 ad ultim.

pays sous son autorité. Hâtez-vous de porter à mon père ces heureuses nouvelles. Dites-lui : Voici ce que vous mande Joseph, votre fils : La terre d'Egypte est tout entière sous mes lois. Venez y trouver l'abondance; vous habiterez les plaines fertiles de Gessen, et vous serez près de moi, vous, vos fils et leurs enfants, vos brebis, vos troupeaux et toute votre tribu. Je vous fournirai des vivres pendant cette disette qui doit encore durer cinq ans ! Pais il ajouta : Vous avez vu de vos yeux, et Benjamin, mon frère, est témoin de la vérité de mes paroles. Hâtez-vous donc, parlez à mon père de la gloire et de la puissance qui m'environnent, et amenez-le près de moi. Il se précipita ensuite dans les bras de Benjamin, qui pleurait de joie, le tint longtemps pressé sur son cœur et baignait de larmes le cou de cet enfant. Il embrassa de même, en pleurant, chacun de ses frères; après cette toucliante reconnaissance, ils osèrent enfin lui adresser librement la parole et jouir de ses entretiens fraternels K »

LeFharaon 17. «Cependant le bruit de l'événement s'était déjà répandu;

charge les

Itères de jo- on viut dire au Pharaon : Les frères de Joseph sont ici ! Le roi ac-

eeph d'amener Jacob ea cueilliL avec ioie cette nouvelle. Il manda son ministre : Fais venir

Egypte.

en Egypte, lui dit-il, ton père et toute sa famille. Donne-lui des possessions et des richesses, et qa'il jouisse de l'abondance que nous devons à ta sagesse. Envoie d'ici des chariots pour amener les femmes et les enfants. Dis à tes frères qu'ils se hâtent de conduire près de moi ce vieillard. Qu'ils ne se préoccupent pas des biens qu'ils laisseront au pays de Chanaan; toutes les richesses de l'Egypte sont à leur disposition. Joseph se conforma avec reconnaissance à des ordres si bienveillants. Des chariots et des vivres furent disposés pour le retour de ses frères. Chacun des fils de Jacob reçut deux tuniques d'un tissu précieux, et Benjamin, par une attention nouvelle de la tendresse de Joseph, en eut cinq, avec trois cents siclcs d'argent. Joseph le chargea d'offrir de sa part les mêmes p»ésents à Jacob. Dix ânesses chargées des plus riches produits de l'Egypte, et dix ânes portant des sacs de blé furent encore ajoutés à ceux que possédait déjà la caravane. Joseph prit » Gmes., cap. xlv, 1-A6, ^^"^^

e ses fi'ères. Que la paix et la bénédiction de Dieu vous accompaneiit! leur dit-il. Leur joie fut grande en abordant leur père, oseph, votre fils, vit encore ! lui dirent-ils. C'est lui qui gouverne toute la terre d'Egypte ! Au nom de Joseph , le vieillard parut s'éveiller comme d'un long sommeil; cependant il ne voulait pa» croire à la parole de ses fils. Ceux-ci reprirent alors tout le détail de leur voyage, Jacob hésitait toujours ; mais à la vue des chariots égyptiens et des richesses qui lui étaient envoyées , sa pensée sembla revenir à une vie nouvelle. C'est assez! s'écria-t-il. Joseph, lûon fils, vit encore! J'irai, et j'aurai la joie de le revoir avant de mourir M »

18. «Le vieillard ordonna aussitôt tous les préparatifs di;^ départ jacob neet se mit en route pour l'Egypte. Arrivé à Bersabée, il s'y arrêta ^^^josn^h "a pour offrir un sacrifice au Seigneur. Dans une vision qu'il eut, la ^^'^^^' nuit suivante, il entendit une voix qui disait : Jacob ! Jacob î — Me voilà, Seigneur, répondit le patriarche. — Je suis le Dieu tout-puissant qui ai parlé à Isaac, ton père. Ne crains rien. Continue ton voyage en Egypte; j'y multipHerai ta descendance et îa rendrai un grand peuple. Ma bénédiction t'accompagnera en ce pays, et j^en ramènerai ta postérité. Joseph, ton fils, te fermera les yeux. Fortifié par ces nouvelles promesses, Jacob quitta Bersabée au lever de l'aurore. Ses fils placèrent le vieillard avec les femmes et les enfants sur les chariots envoyés par le Pharaon. La famille patriarcale comptait alors soixante-dix membres, qui allaient se fixer sur la terre de Mesraïm *. Jacob envoya Juda prévenir Joseph de leur prochaine arrivée. En approchant de Gessen, le patriarche vit venir à sa rencontre un quadrige, d'où Joseph s'élança pour embrasser son vieux père. Ils restèrent longtemps dans cette mutuelle étreinte,^ et le fils de Rachel pleurait. Jacob rompit le premier le silence : Maintenant, dit-il, je puis mourir en paix; j'ai revu tes traits ché* ris, et je te laisserai vivant ^ ! » Le Pharaon voulut voir le père de son ministre bien- aimé. «Joseph présenta le patriarche au roi égyptien, qui lui demanda avec bonté : Quel est le nombre des

* Gènes., cap. xlv, 16 ad ultim. — « On peut en voir le détail, 6«J«*., oap. XLvi, 8-27. — » Gènes., cap^ xlvi, 28-30.

46G HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — TROISIÈME ÉPOQUE (2296-1785).

joui^s que tu as passés sur la terre? — Les jours de mon pèlerinage, répondit Jacob, ont été courts et mauvais. Leur nombre forme cent trente ans; ils n'ont pas égalé ceux de mes pères M » Le Pharaon s'entretint encore quelque temps avec le vieillard, et vou lut recevoir sa bénédiction. Joseph établit ensuite son père et se famille dans les riches pâturages de Gessen, et confia aux soim industrieux de cette tribu de pasteurs l'administration de» trou-c peaux du roi. Ramessès, ville principale du territoire de Gessen, devint le séjour de Jacob, qui vécut encore dix -sept ans, comblé des témoignages d'affection de ses fds et jouissant du bonheur inespéré que Dieu avait réservé à sa vieillesse ^. Adoption par 19. « Le jour do sa mort approchant, il appela près de lui Jopimîim'et lie soph : Mon fils, lui dit-il, si ton vieux père peut compter sur ton deToscph/ affection, jure-lui d'exécuter fidèlement sa dernière volonté. Pose ta main sur ma cuisse, et promets -moi de ne pas me donner la sépulture dans la terre d'Egypte. Je veux dormir le sommeil de la mort à côté de mes pères. Tu me transporteras donc hors de ce pays, et m'cnsevehras dans le tombeau de mes ancêtres. Joseph le jura : Je promets, répondit-il, de me conformer à vos ordres! Et pendant qu'il en faisait le serment, Jacob, tournant la tête vers le chevet de son lit, adorait le Seigneur ^. » Quelques jours après, les forces du saint vieillard déclinèrent de plus en plus; on en donna avis à Joseph, qui se hûta d'accourir avec ses deux enfants. Ma* nasse et Ephraïm. « Voilà Joseph, votre fils, qui vient à vous, fut-il dit au patriarche. A ce nom Jacob, retrouvant soudain une éner gie nouvelle, fit effort pour se redresser sur sa couche, et se leva sm' son séant. Quand Joseph fut entré : Mon fils, lui dit-il, le Dieu tout-puissant m 'apparut jadis à Béthel, en la terre de Chanaan; il me bénit et me fit entendre ces paroles : Je te ferai croître et mul tipher; tu deviendras le père d'un grand peuple, et je te donnera à toi, et à ta postérité après toi, le pays de Chanaan pour le posséder dans la suite des âges. Telles furent les promesses de Dieu. Or je veux adopter les deux fils qui te sont nés sur la terre

* Géties.,csi]^. XLvn> 7-9. —* Cap. XLYiitpassim. — » Cap. xlvii, 29-31.

d'Egypte avant que je tusse venu m'y fixer. Epliraïm et Manassé prendront ainsi le même rang que leurs oncles dans ma famille, et entreront au même titre dans mon héritage. Les autres enfants que tu pourras avoir dans la suite, seront pourvus sur tes propres biens et n'entreront dans ma famille que sous le nom de leurs deux aînés. Je veux consacrer ce dernier témoignage à la mémoire de Rachel, qui mourut, au retour de la Mésopotamie, sur le chemin d'Eplu^ata. Hélas! je n'ai point oubHé ce printemps dont je m'étais promis tant de joie, et qui m'apporta tant de douleur, quand il me fallut donner la sépulture, près de Bethléem, à ta mère chérie *! » Jacob parlait ainsi à Joseph, mais il ne le voyait pas distinctement, car la vieillesse avait obscurci ses yeux, et il ne reconnut pas Manassé et Ephraïm qui se tenaient à côté de leur père. « Qui sont ceux-ci? demanda le patriarche. — Ce sont, répondit Joseph, les deux lîls que le Seigneur m'a donnés sur la terre d'Egypte. — Faisles approcher, que je les bénisse! Le vieillard ouvrit les bras et serra ses deux petits -fils sur son cœur. Et cependant il disait à Joseph : Il est donc vrai que je ne t'avais point perdu ! Béni soit le Dieu qui m'avait réservé la joie d'embrasser tes enfants! Joseph plaça ensuite ses deux fils près du Ht du vieillard, l'aîné à droite, et Ephraïm à gauche, et s'agenouillant lui-même , il attendit la bénédiction patriarcale. Mais Jacob, sans observer cette disposition naturelle, intervertit lui-même Tordre de primogéniture, et croisant les bras, il étendit la main droite sur la tête d'Ephraïm, et la gauche sur celle de Manassé; pu'is, élevant la voix, il prononça cette bénédiction solennelle : Que le Dieu en présence duquel ont marché Abraham et Isaac mes pères, le Dieu qui a protégé ma jeunesse et envoyé son Ange pour me préserver de tous les périls, daigne bénir ces enfants! Que mon nom, que le nom d'Abraham et d'Isaac mes pères, soit leur héritage, et que le Seigneur multipHe leur descendance sur la terre ! Cependant Joseph, croyant à une méprise involontaire, cherchait à placer la main droite du patriarche sur la tête de Manassé : Mon père, disait-il, il convient qu'il

* Gènes., cap. XLViii, i-7.

en soit ainsi, et que l'aîné jouisse du droit de sa primogéniture. — Je le sais, je le saisi mon fils, répondit Jacob. Manassé sera perd d'une race puissante et nombreuse ; mais Epliraïm, son jeune frère, sera plus grand que lui, et sa race obtiendra plus de gloire. Jacob, s'adressant ensuite à Joseph, lui dit : Je vais mourir. Mais Dieu sera avec vous et vous ramènera au pays de vos pères. Je te donne, en dehors de la portion d'héritage qui te sera dévolue dans le partage commun, le champ qae j'ai autrefois acheté des fils d'Hémor, près de Sichem, et dont j'ai été contraint de m'assurer la possession par la force des armes, contre la violence des Amorrhéens *. »

jaeob,fîanssa 20. A cctte scèue touchante en succéda une autre ylus solensoienneiie, nclle eucorc. Jacob venait d'intervertir l'ordre de primogénitare, droit* d^p^ii-'' en faveur d'Ephraïm; mais il lui restait à déclarer, parmi ses îjudT,son douze fils, cclui qu'il voulait investir de l'autorité patriarcale, ^«8. ^^ du droit d'aînesse et de l'héritage mystérieux des promesses divines. Quand il avait reçu lui-même, par la bénédiction d'Isa^ac, cette magnifique prérogative, Dieu s'était servi de la prédilection d'une mère pour réaliser les secrets desseins de sa Providence. Ici le libre choix du Seigneur se manifestera d'une façon plus éclatante encore. Aux yeux du patriarche mourant, le passé n'a plus de secrets, et l'avenir va apparaître dans une révélation prophétique ; l'ordre naturel de primogéniture appelle Ruben aux honneurs du droit d'aînesse, mais un crime l'a fait déchoir de ce sublime privilège. Or ce crime, si énorme que la conduite frateraelle de Ruben envers Joseph n'avait pu l'expier, jamais le patriarche n'y avait, durant les années précédentes, fait la moindre allusion, et Ruben pouvait se flatter que Jacob l'avait ignoré. Le massacre de Sichem pèse sur la mémoire de Siméon et de Lévi, et .'Agneau de Dieu ne naîtra point de cette raco violente et sanguinaire. Ainsi le droit d'aînesse franchira trois degrés pour arriver à Juda, le quatrième frère; c'est à lui que sera promis' le sceptre, dans un temps où nulle prévision humaine n'aurait pu faire songer

* Genes,y cap. xlviii, 8 ad ultim. — Pour Tinterprétation du dernier vereôl, voir Cornel. à Lapide, Comment, in Gènes,

à la pœsibilité d'une royauté pour les fils de Jacoû; c'est à lui qu'on promettra de compter parmi sa descendance le Désiré des nations, Celui qui doit être envoyé des cieux.

« Le patriarche appela donc ses fils : Approchez, leur dit-il, écoutez la voix mourante d'Israël, votre père. Je vais dérouler sous vos yeux le tableau de l'avenir, jusqu'aux jours les plus lointains. — Ruben, mon fils premier-né, tu fus ma première joie aux jours de ma jeunesse, mais tu as été aussi le principe de mes douleurs ! Tu devais être le premier pour les prérogatives et le plus grand en puissance, mais ta gloire s'est échappée comme l'eau du torrent; tu as souillé l'honneur de ton père et tu as couvert d'opprobre ses cheveux blancs '. Ta race ne se multiphera point sur la terre! — SiméonetLévi, guerriers farouches! mon âme ne s'est point associée à leurs conseils d'iniquité ; que le souvenir de leurs excès ne ternisse point ma gloire ! Dans leur fureur, ils ont égorgé des hommes sans défense et détruit une ville innocente. Que cette vengeance obstinée et sauvage, que leur cruelle expédition soient maudites! Ils seront répartis et divisés entre les autres fils d'Israël 2. — Juda ! Tes frères te rendront hommage ; les fils de ton père se prosterneront devant ton autorité, et ta main victorieuse courbera le front de tes ennemis. Juda, c'est le jeune lion qui s'élance ! Tu t'es levé dans ta force, ô mon fils! et tu as saisi ta proie ! Le sceptre ne sortira point des mains de Juda; le chef issu de lui ne cessera point de gouverner le peuple^ jusqu'à ce que vienne Celui qui doit être envoyé et qui sera l'attente des nations '^I »

21. Certes, que la Genèse soit l'œuvre de Moïse, ou qu'elle soit, comme le veut M. Renan, l'œuvre collective de tout le peuple d'Is- pJophéS raël, il n'en est pas moins évident qu'il y a , dans cette prophétie ^*®*' de Jacob, un fait qui dépasse la jouissance de prévision d'un homme,

* Le crime de Ruben contre l'honneur de son père est un inceste, dont la Genèse fait une mention sommaire au chapitre xxxv, vers. 22.

* On voit avec quelle énergie Jacob flétrit ici le massacre des Sichimites par les deux frères. Lors du partage de la Terre promise, les deux tribus de Siméon et de Lévi furent en effet réparties parmi les autres tribus du peuple hébreu.

* Gènes., cap. xlix, 1-H,

Caraettie

divin d« la

470 HISTOIRE DE L'eGLISE. — TROISIÈME EPOQUE (2296-1785),

OU la Yue simultanée de tout un peuple î Etonnante révélation qui marque l'heure future, le moment enseveli dans les profondeurs de l'avenir, qui dit à une série de générations encore innommées : Quand le sceptre sortira de la main de Juda^ quand un chef qui ne sera plus de sa jamille, gouvernera le peuple, alors paraîtra l'Envoyé des deux, le Désiré des nations! Il y a donc une mission exceptionnelle réservée au peuple encore à naître, représenté par les douze fils groupés autour du lit de mort de Jacob. Les desseins éternels de Dieu ont choisi ce peuple pour être le monument vivant des espérances du monde, et dans ce peuple, la tribu de Juda sera le berceau du Rédempteur, et la date de l'avènement du Messie est indiquée dix-huit cents ans à l'avance. « Quand le sceptre sera sorti de Juda, pour passer aux mains » des Césars de Rome, alors naîtra Jésus-Christ, le Messie attendu, le Fils divin des patriarches, Celui en qui seront bénies toutes les nations de la terre ! Les Juifs accusent la foi chrétienne d'aveugle superstition. INÎais qu'ils expliquent donc cette parole du patriarche, et qu'ils disent comment, puisque depuis près de vingt siècles le sceptre n'est plus entre les mains de Juda, le Messie, formellement annoncé pour cette époque précise, n'a pas encore paru * ! Qu'ils disent comment le jeune lion

* On comprend parfaitement l'importance de la prophétie de Jacob à Juda. Les Juifs ont soulevé, à propos de son authenticité, une longue discussion, qu'un de leurs réceuts écrivains résume ainsi : « La bénédiction ou plutôt » le testament de Jacob forme un des plus beaux monuments de la poésie hé- » braïque. Malgré les doutes que la critique moderne a élevés contre l'authen- » ticité de ce poëme, nous n'hésitons pas à y voir, conformément à la tra- » dition, l'œuvre du patriarche Jacob, quoiqu'il renferme peut-être un petit » nombre de passages interpolés *. Tout, dans ce poëme, nous indique l'é- » poque antémosaïque. On n'y trouve aucune trace du grand miracle de la n sortie d'Egypte, qu'un poët.e plus récent n'eût pas manqué de faire prédire » au patriarche; pas la plus légère allusion au culte mosaïque, aux fonctions » sacerdotales et aux privilèges de la tribu de Lévi, qui, au contraire, partage » avec son frère Siraéon la réprobation du patriarche. Si Juda porte le sceptre i> et si ses frères lui rendent hommage, ce n'est pas une raison pour croire » tout le poëme composé à l'époque de David et Salomon. Ruben, Siméon et » Lévi s'étant montrés indignes de devenir les chefs du peuple d'Israël, le

• Parmi ceux qui ont reconnu l'authenticité du poëme, nous remarquons l'illustre Herder, qui, mettant décote les subtilités philologiques, s'est laissé guider par son sentiment poétique. — Voir Briefe .ia$ Studium der Théologie bttreffend., tom. I, Brief V, et Geistder /lebrceiachen poésie, tom. II, oap. Yi (Note de M. S. Munk^.

de Juda a vérifié la promesse patriarcale, et quelle proie il a saisie; et enfin pourquoi le mystérieux Schilo * de la prophétie de Jacob, dont le Thalmud lui-même a écrit : Quodnam est nomen Messiœ? — Schilo est nomen ejus; pourquoi, demandons -nous encore, ce Messie n'a-t-il point paru?

22. Jacob continua de bénir chacun de ses autres fils avec des Jic'ob. sa se.

,,. , if-i.. * !•! 1 t piilture dans

aroles prophétiques dont la reahsation s accomplit plus tard, dans la groii(^ d«

Aîakfelah.

» patriarche devait naturellement penser à Juda, son quatrième fils, à qui il » pouvait reconnaître la souveraineté , tout en favorisant Joseph par une » double portion d'héritage. Déjà, du vivant de Jacob, nous voyons Juda à la » tête de ses frères; c'est lui qui demande à Jacob de permettre le voyage » de Benjamin [Gènes., chap. xliii, 3 et 8), et c'est lui aussi qui, devant Jo- » seph, porte la parole au nom de tous {^bid., chap. xliv, 14. 18 et suiv.). On » a trouvé difficile d'admettre qu'un vieillard de cent quarante-sept ans, sur » son lit de mort, ait été capable du haut élan poétique qui se révèle dans » cette bénédiction. Mais le testament de Jacob n'était pas l'œuvre du mowment; depuis longtemps les destinées de ses fils et leur retour dans la » patrie occupaient sans doute exclusivement l'esprit du patriarche, et les » images qui le remplissaient depuis dix-sept ans agissent avec une nou- » velle force dans les derniers jours de sa vie, et, dans un dernier élan, il » trouve facilemont des paroles sublimes pour en revêtir les rêves de toute » sa vie * » (S. Munk, Palestine, pag. 114, 115).

* Il est curieux d'étudier l'explication embarrassée que M. Salvador essaie de donner sur ce passage. Après avoir traduit le texte original par les mots suivants : « La puissance ne se départira point de Juda, ni le prince d'entre ses » pieds, avant que le Siloh vienne; à lui, l'assemblée des peuples, » il ajoute en note : « Le mot Siloh signifie le Pacifique. » Le premier membre de ce passage signifierait donc : « Juda est la tribu la plus forte , la plus redou- » table;» le second membre : « Elle marchera à la tête de ses frères jusqu'à » ce que le peuple ait obtenu du repos, et que l'assemblée des tribus se forme » à l'abri de la paix. » Après cette ingénieuse interprétation, qui a la préten- *►

tion de rendre fidèlement le donec ventât Pacificus, oui obedient populi^M. Salvador ajoute : « Je ne m'arrête pas aux objections, le lecteur jugera! » [Insii* tut. de Moise, tom. III, pag. 353.) C'est probablement à cette façon sommaire de procéder que M. Léon de Laborde faisait allusion, quand il écrivait 3 « Je n'ai pas trouvé dans l'ouvrage de M. Salvador intitulé : Les Institutioni ïi de Moise, le?, ressources que j'y ai cherchées; la partie des appréciations » historiques est tellement faible, que j'ai eu à peine l'occasion de le citer une » fois. » Comment, géograph. sur l'Exode, Introd., pag. viii, note 1. — Voir le mot Schilo au Dictionn. hebraïc, par AL Drach, pag. 610. Il cite les paroles du Thalmud, que nous reproduisons.

Faciliat evenit, appropinquante morte, ut animi futura augurentur, dit Cicéron, Dt Divinat, lib. I, cap. XXX (Note de M. Munk).

472 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — TROIS. Ï;ME f^pOQUE (2296-1785).

l'histoire de leurs tribus respectives *. Quand il eut terminé ce testament solennel, il ajouta : « Je vais me réunir à mes pères, ensevelissez-moi avec eux dans la grotte de Makfelah, près du champ d'Ephron, vis-à-vis de Mambré, au pays de Chanaan. C'est le tombeau qu'Abraham acquit du fils de Séor; c'est là qu'il fut déposé avec Sara, son épouse ; c'est là que j'ai donné la sépulture à Isaac, mon père, à ma mère Rébecca; c'est là que Lia repose ^! Après avoir ainsi parlé, Jacob rapprocha ses pieds sur sa couche, et mourut. A cette vue, Joseph se précipita sur le corps de son père et embrassa en pleurant ce visage que la mort avait consacré. Il donna l'ordre aux médecins d'embaumer le corps d'après le procédé de l'Egypte. Quarante jours furent employés, selon l'usage, à ce dernier devoir ^; et le deuil public fut de soixante-dix jours. Joseph se rendit alors auprès du Pharaon : Mon père, en mourant, dit-il, m'a fait jurer de lui donner la sépulture dans le tombeau de ses aïeux, au pays de Chanaan. Permettez-moi donc d'aller accomplir ce pieux devoir. Le roi y consentit. Un nombreux cortège formé de tous les grands officiers du palais, des Egyptiens les plus considérables par leur âge et leur dignité , une garde d'honneur composée de cavaliers, accompagnèrent les chars de Joseph et de ses frères, transportant le corps de Jacob au pays de Chanaan. Ils arrivèrent ainsi à la plaine d'Atad, sur la rive du Jourdain. Là, pendant sept jours , ils accomphrent les cérémonies des funérailles. Les tribus de Chanaan, frappées de cette magnificence et de cette pompe égyptiennes, donnèrent dès lors à ce lieu le nom de Abel- Misraïm {Planctus JEgypti). Les fils de Jacob déposèrent ensuite le corps du patriarche dans la grotte de Makfelah, près du champ

* La bénédiction de Jacob demanderait, pour être comprise dans tous se» détails, un développement considérable, qui ax)partieut plus spécialement à un cours d'Ecriture sainte.

2 Cette parole de Jacob prouve que Lia, sa première épouse, était morte au pays de Chanaan avant l'époque où la famille patriarcale se fixa en Egypte.

3 Nous avons ainsi un renseignement authentique sur la durée de la momificaf-ion eu Egypte. La conservation extraordinaire des corps ainsi embaumés coûtait donc beaucoup de soins et de temps, et demandait toutes les ressources de l'art médical.

ClIA

d'Ephron, et reprirent avec toute leur escorte la route de l'Egypte *. »

23. Après ce funèbre voyage, les frères de Joseph continuèrent à Gessen leur vie pastorale, et le ministre du Pharaon reprit près de son souverain l'exercice de ses hautes fonctions. Cependant un remords poursuivait les fils de Jacob; ils se rappelaient le crime de Dothaïn, la citerne desséchée où ils avaient jeté leur jeune frère, et le cruel marché conclu avec les Ismaélites. « Ils envoyèrent dire à Joseph : Notre père, en mourant, nous a chargés de l'exprimer ce dernier vœu : Oubhe le crime de tes frères et l'horrible cruauté dont ils ont usé envers toi. Ainsi parla notre père; et nous, nous te conjurons de pardonner à tes frères, aux serviteurs du Dieu que tu adores. A ces paroles, Joseph ne put retenir ses larmes; et quand ses frères, suivant de près le message qu'ils lui avaient adressé, vinrent se prosterner en sa présence et lui dirent : Nous sommes tes serviteurs ! il leur répondit : Cessez de craindre. Est-ce que la volonté de Dieu ne domine pas nos vaines pensées? Autrefois vous aviez eu contre moi des desseins funestes, Dieu les a fait tourner à ma gloire. "Vous le voyez aujourd'hui, il s'est servi de moi comme d'un instrument de miséricorde. Soyez donc sans inquiétude, je prendrai soin de vous et de vos enfants. Il continua à les consoler par de douces et tendres paroles, et à effacer de lenr cœur l'amertume de leurs souvenirs. L'Egypte le vit présider à ses destinées jusqu'à l'âge de cent dix ans. Trois générations issues d'Ephraïm réjouirent sa vieillesse, et il reçut sur ses genoux les petits-fils de Manassé à leur naissance. Enfin, sentant approcher l'heure de sa' mort, il appela ses frères : Quand j'aurai cessé de vivre, leur dit-il, le Seigneur vous visitera et vous ramènera au pays de Chanaan, dont il a promis la possession à Abraham, Isaac et Jacob. Jurez-moi donc, quand ce jour sera venu, de transporter mes restes au tombeau de mes pères. Il parla ainsi, et il mourut. Son corps, enveloppé de bandelettes et précieusement embaumé, fut déposé dans un sarcophage égyptien ^. »

' Gènes,, cap. xux, 29 ad ultim.; cap. L, 1-14. — « Ibid., cap. L, 14 «a

ultim.

474 HISTOIRE Ï)É l'ÉGOSE. — TROISIEME ÉPOQUE (2296-1785).

Caractèra 24. Avec la mort de Joseph, l'une des plus radieuses figures de l'épcqùe pa- Jésus-Clirist dans le Testament Ancien *, se termine le livre de la

triarcale. /^ , » i i • i

Genèse. La plus grande partie de ces pages attendrissantes a été reproduite intégralement parnous; et, sur le point de nous séparer de ces délicieuses peintures de la vie patriarcale, nous éprouvons le besoin de protester que si on ne les trouve pas aussi sublijnes dans leur majestueuse simplicité qu'elles nous le paraissent à nous-même, il faut s'en prendre à la faiblesse et à la pauvreté de notre traduction, impuissante à rendre les divines beautés de l'original. Où trouver un sentiment plus vif de la famille ^, un respect

1 On trouvera réunis tous les traits de ressemblance du patriarche Joseph avec Jésus-Christ, dont il fut la figure, dans le livre du pieux abbé Caron, intitulé : Essais sur les rapports entre le saint patriarche Joseph et notre Seigneur Jésus- Christ.

* Au moment où nous écrivons ces lignes, la science moderne vient de découvrir tout un ensemble de littérature égyptienne, contemporaine des patriarches. Voici les paroles que M. le vicomte de Rougé prononçait, le 14 août 1861, dans la séance publique annuelle des cinq Académies : « Les livres de l'Egypte antique! Il y a quelques années, à peine osions-nous prononcer ces mots devact vous; mais aujourd'hui, grâce aux progrès de la science, nous pouvons l'affirmer , sans craindre les démentis de l'ignorance ou môme les doutes raisonnes de la critique. Oui, nous possédons des manuscrits '>'édigés vers l'époque où, Moïse recevait dans le palais du Pharaon tous les éléments des lettres et des sciences de l'Egypte. D'autres écrits provenant d'un ige bien plus ancien encore, nous ont également été conservés. Une littérature abondante et variée, dont les tombeaux nous ont gardé de curieux échantillons, florissait en Egypte au temps des Hébreux...

» Permettez-nous de consacrer ici quelques lignes à l'un des nouveaux papyrus qui font partie de la collection du vice-roi. Il s'agit d'uu recueil de préceptes relatifs à la morale. Les conseils que contient le papyrus du musée du Caire, sont adressés par un hiérogrammate nommé Ani, à son fils Çhonshotep... Le dieu Schou, dont parle l'auteur, est la lumière du soleil. Ce symbole éclatant de l'action divine était depuis longtemps identifié avec le Dieu créateur lui-même, et l'Egyptien ne distinguait plus nettement, dans ses hommages, l'astre qu'il voyait chaque jour, du Dieu suprême, «unique, invisible, inaccessible, générateur éternel, existant par lui-même et créateur de tous les êtres, » dont les hymnes antiques lui enseignaient cependant toutes ces sublimes définitions.» — « Schou est le dieu de ce monde, dit notre ma- » nuscrit, il est au-dessus des cieux et de ses images sur la terre. L'encens »» lui est offert chaque jour, lorsqu'il éclate à son lever. C'est lui qui mul- » tiplie les pains, c'est lui qui t'a donné ta mère. Elle a porté de noml)reux » enfants, et je n'en ai pas perdu. Elle t'a enfanté lorsque les mois furent

plus profond pour Taction de Dieu, un culte plus filial pour Tautorite du père et de la mère, une tendresse plus touchante entre les époux! Vertus de la famille, sauvegarde plus efficace pour la prospérité des peuples que des milliers de soldats et des forteresses inexpugnables, ah! puissiez - vous , au sein de nos sociétés vieillies, refleurir comme au berceau des jours ! Si Tespérance du Messie attendu a pu constituer, dans les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des traditions fortement enracinées au foyer domestique;

» accomplis; suspendu à son cou, elle a mis sa mamelle dans la bouche pen- » dant trois ans. Les soins les plus rebutants n'ont pas dégoûté son cœur. Et » lorsque j'ai dit : Allons, il faut le mettre à l'école; lorsque tu apprenais les ») écritures, chaque jour elle était chez ton maître, apportant les pains et » les boissons. Tu es grandi, tu t'es marié et tu as pris ta maison. Tourne » tes yeux vers les enfants qui te sont nés ; agis en toute chose comme l'a » fait ta mère, et rends-leur les soins* qu'elle t'a portés. Elle n'a pas levé ses » mains vers le dieu, que déjà ses prières sont exaucées. » — « La condition élevée que les Egyptiens accordaient à la femme, à la maîtresse de maison, comme elle est habituellement qualifiée, se reconnaît facilement dans tous les monuments privés. L'épouse et la sœur sont constamment associées à tous les actes de la vie civile et religieuse, et le nom d'un personnage est presque toujours suivi du nom de sa mère. Ces habitudes expliquent \ea sentiments délicats exprimés dans notre papyrus. Peut-être nos études favorites influencent-elles ici notre jugement; mais il nous semble retrouver dans les conseils de notre hiérogrammate, et dans cette peinture des sentiments de la famille prise au plus près de la nature, quelque chose de cette majesté douce et de ce sentiment profondément humain qui nous charme dans les récits de la Genèse » (Note sur les principaux résultats des fouilles exécutées en Egypte sous les ordres de S. A. le vice-roi, par M. le vicomte de Rougé, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, Annales de philosoph. chréU, septembre 1861, pag. 217-219).

Nous n'avons pas résisté au plaisir de citer ces paroles de l'illustre successeur de M. Champollion. Elles font ressortir les caractères d'authenticitë de la Genèse, en montrant la relation de ses récits avec les mœurs contemporaines, et elles répondent à une objection surannée. Où est le temps des sophismes encyclopédiques, quand Voltaire disait avec son érudition habituelle : « Il était impossible à Moïse d'écrire le Pentateuque. L'art de gra- 1» ver ses pensées sur la pierre polie, sur la brique, sur le plomb ou sur le » bois, était alors la seule manière d'écrire; et, du temps de Moïse, les n Egyptiens et les Chaldéens n'écrivaient pas autrement ! » Les momies égyptiennes sortent de leurs tombeaux avec des papyrus à la main, pour infliger le plus rude démenti à la mémoire de Voltaire! (Voir Guénée, Lettres de *iuelqms Juifs, tom. I, pag. 53, 54 et suiv.).

si le peuple hébreu a pu offrir ce spectacle inouï dans l'histoire du monde , d'une nation dont chaque famille avait son histoire et pouvait remonter la chaîne de ses aïeux; la gloire du Messie qui a habité parmi nous, dont la grâce, la parole et les sacrements ont réjoui, fortifié et consolé nos ancêtres, ne doit- elle pas projeter un éclat divin sur la famille chrétienne , même la plus obscure et la plus modeste, et y conserver les traditions patriarcales, dont le souvenir ne s'éteint avec la foi que pour livrer et la famille et la société à tous les hasards d'une existence sans lien avec le passé, sans stabilité dans le présent et sans rayonnement dans l'avenir I

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