‹ Histoire de l'Ecole d'AlexandrieChapitre 10 sur 31 · IL · texte numérisé non relu

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178 DOCTRINES DE PORPHYBE,

guerre contre les religions exclusives, et l'on ns peut attendre plus de réserve de celui qui a condamné tous les sacrifices, et qui appelle l’idolâtrie le culte des démons malfaisants (1). On comprend même à la rigueur qu'il s’irrite contre les évocations, contre les dieux, que l’on dit si puissants, et qui obéissent à un prêtre, même pour le mal, contre ces prêtres qui asservissent leurs dieux par une cérémonie bizarre, par quelques mots sacramentels, comme si les dieux n’entendaient que l’égyptien, qui les menacent d'arrêter le cours du soleil et de la lune, menace ridicule, dont les prêtres et le Dieu connaissent également l’imposture.4C’est cependant le même Porphyre qui, dans la Vie de Plotin, raconte des évocations; c’est lui qui a chassé Causathan; mais enfin, les progrès de la théurgie, qui sont les progrès de la superstition, purent lui dessiller les yeux, et après avoir failli en être dupe lui-même, il a bien pu demander à Anébon si la théurgie n’était pas le délire d’une âme religieuse, qui fait de rien des montagnes (2). Jusque-là la coatradiction n'existe donc pas, ou si elle existe , il est facile de l'expliquer et de la comprendre. Mais quand il attaque la distinction des dieux et des démons, quand il demande où l’on a appris à discerner leurs espèces, à connaître leur hiérarchie; quand il moatre que le soleil et la lune placés, de l’aveu de tous,

(1) Iept àx., 1. 2, c, 39.

(2) Âmopo 8 el pô Odéac dvbpernivas ëv th dela mavaxÿ, xgl feoupyig Pié-

metv dei, xal el ph À Yuyh Ex Toù Tuydvroc dvandrus peyéha. Lett, & Ændb. P. IX,

au nombre des dieux incorporels, ont cependant un corps, en dépit de la théorie; quand il s'efforce de prouver qu’au lieu d’être, comme on le prétend, une inspiration divine, l'extase n’est qu’une maladie passagère, une surexcitation violente de la sensibilité et de l'imagination (1), ne semble-t-il pas faire la guerre à sa propre philosophie, et renoncer à toutes ses croyances? Suivant Eunape, Porphyre, devenu vieux, tomba dans des contradictions (2), On ne saurait en douter, ces contradictions qu’Eupape lui reproche, les voilà, D’abord séduit par des superstitions accréditées, la pratique de la philosophie, la maturité du jugement, peut-être aussi les excès où quelques-uns se précipitaient autour de lui, éveillent ses défiances, et changent en scepticisme sa première crédulité. Il avait d’ailleurs embrassé une croyance qui demande une foi bien robuste, tant elle est écartée des voies naturelles ; et dans sa longue carrière, comment le doute n’aurait-il jamais traversé son esprit ? Comment surtout n’aurait-il pas été troublé par les conséquences extrêmes que l’on commençait à tirer de ses doctrines, et de celles de son maître? Porphyre possédait une érudition presque universelle, Il avait tout étudié, tantôt en éclectique pour concilier, tantôt en critique pour combattre. En lui-même s’unissaient un bon sens impitoyable, une

(a) Zb., p. rv. ch Puy Tuba Aéyes ve xal pavcdkerar, xat éort rabrne téôn Ex puxpov ailuypérwv éyerpdueva, &c vouiboust vives. |

(2) Ho youy cois Hôn mporenpaymateupévors Bb Bewplas évavrlas xatéAine, Tepl üv oÙùx Égriv Étepdv eu Gofdlerv À Ütt mpotüv Étepa ébdEussv, Euo., Porph., ad calc.

crédulité puérile; ce qu’il tenait de la nature, ce qu’il tenait de l’éducation et de son siècle. Porphyre a beau être convaincu; cet éclectisme qui embrasse tant, doit être fécond en retours sceptiques, et l'indifférence est au fond de cette universelle crédulité (1).

On sait que le nom de Porphyre fut voué à l’exécration publique par les premiers empereurs chrétiens , que ses livres furent recherchés et détruits (2). Il ne nous ‘est rien resté de son grand ouvrage en quinze livres contre le christianisme. Pour donner plus d’autorité à sa réfutation, il avait commencé par étudier à fond les Écritures ; et l’on peut juger, par l'indignation même que cet ouvrage excita dans l'Église, de l'importance et de la gravité des attaques qu’il contenait. C’est là certainement l’une des plus grandes pertes que nous ayons à déplorer. Les livres juifs, discutés par un contemporain du concile de Nicée, nous en auraient plus appris sur l’état de la société à cette époque, et sur les causes du triomphe de la religion chrétienne, que toutes les polémiques venues après la victoire de l’Église. Nous savons que dans le premier livre étaient relevées les contradictions qu’il croyait apercevoir dans les Écritures ; que dans le quatrième il opposait le récit de Sanchoniaton à celui de Moïse (3), et que dans le douzième, il dis-

(1) Cf. Saint Aug., Cité de Dieu, 1. 10, c. 9.

(2) On s’est demandé si le philosophe Porphyre, dont les livres ont élé brûlés au concile d’Éphèse en 431, est bien le disciple de Plotin et le maitre de Jamblique. Il paraît difficile d’en douter , lorsqu'on admet que les quinse livres contre les Chrétiens sont de lui. — Cf. Socrat., 1. 4, c. 9.

(3) Euseb., Prép. évang., 1. 10, c. 9.— Cf, Ib. : Où pdvouc hu&s, dAN

cutait l’authenticité des prophéties de Daniel. Il tirait son principal argument du caractère particulier de ces prophéties, tellement claires et précises qu'elles devaient, selon lui, avoir été composées apès l’événement (1). Sa polémique avait pour but de démontrer la folie des chrétiens qui prennent un homme pour un dieu; mais il reconnaissait les vertus et l’éminente sagesse de Jésus-Christ ; il rapportait même un oracle d’Hécate où Jésus-Christ est représenté comme un homme très-vertueux, et comme un immortel (2). Il est vrai que cette apothéose l’embarrassait lui-même, et qu’il ne cite cet

xl K6palous, adtèv te Muoéa xa vods pet” aütèv mpopfras raie louis Ürnyéyeto Évspnplauc.

(1) « Contrà prophetam Danielem duodecimum librum scripsit Porphyrius ,

nolens eum ab ipso, cujus inscriptus est nomine, esse compositum, sed à quodam qui temporibus Antiochi qui appellatus est Epiphanes, fuerit in Judæâ, et non tam Danielem ventura dixisse, quam illum narrâsce præterita, Denique quidquid ad Antiochum dixerit, veram historiam continere : si quid autem ultrà opinatus sit, quia futura nescierit, esse mentitum..…. Et reges per ordinem digerit (n. Dan.), et annos enumerat, ac manifestissima signa prænuntiat. Quæ quia vidit Porphyrius universa completa, et transacta negare non poterat, superalus historiæ veritale, in hanc prorupit calumniam ut ea quæ in consummatione mundi de Antechristo futura dicuntur, propter gestorum in quibusdam similitudinem sub Antiocho Epiphane impleta contendat. Cujus impugnatio testimonium veritatis est. — Saint Jérôme, Préface du Comm. sur Daniel.—Cf. Saint Jérôme, dans son Épiître ad Pammachium, t. I, Vallarsii, p. 314 : Hoc quippe impiorum est, Celsi, Porphyrii, Juliani. — Et dans son Ép. ad Demetriadem de Virg. serv., ib., p. 990 : Denique et apostolus Petrus nequaquam imprecatus eis mortem, ut stultus Porphyrius calumniatur, sed Dei judicium prophetico spiritu annuntiat.—Les fragments qui nous restent de la polémique de Méthodius contre Porphyre ne contiennent point de renseignements historiques. — Saint Jérôme cite le vingt-sixième livre d’Apollinaire, et Euseb. , 1. 18, 19 et 20.

(2) Saint Augustin, Cité de Dieu, 1. 19, c. 23. « Quelques-uns seront sans doute surpris de ce que nous allons dire ; c’est que les dieux ont déclaré que le Christ était un très-homme de bien, et qu’il a été fait immortel ; mais ils assurent en même temps que le fhrétiens ne valent rien et sont dans l'erreur, et ils les décrient beaucoup. »

oracle qu'avec beaucoup de précautions, et comme s’il en rougissait. Îl en attribuait un autre à Apollon qui contredisait le premier. Cet oracle d’Apollon ést célèbre (1) : « Quelqu'un ayant demandé à quel dieu il devait s'adresser pour retirer sa femme du christianisme, Apollon lui répondit : «il vous serait peut-être plus aisé d'écrire sur l’eau ou de voler, que de guérir l'esprit blessé de votre femme. Laissez-la donc dans sa ridicule erreur, chanter d'une voix lugubre un Dieu mort, qui a été condamné publiquement à une mort cruelle par des juges trèssages. » Ces oracles, cet ouvrage de Porphyré, ces longues études auxquelles il s'était livré pour l'écrire, montrent bien que tout en continuant de mépriser le christianisme, on commençait à en avoir peur. Les Alexandrins voyaient dans cette religion hôuvelle l'ennemi de la civilisation et surtout leur ennemi. Jamais jusque-là aucune religion n'avait aspiré au même point à la domination des esprits : jamais la liberté de penser n'avait été si sérieusement menacée. Le christianisme avait ce caractère d’intolérance en matière de dogme qui doit être le signe distinctif d’une religion vraie; il était donc désigné par cela seul à la haine des éclectiques tels que Porphyre, qui voulaient tout concilier, et non-seulement les philosophies entre elles, mais toutes les religions avec toutes les philosophies.

” (1) Zb. On a quelquefois supposé qu'il s'agit, dans cet oracle, de Porphyrt lui-même et de Marcella. Mais il n’y a pas lieu de croire que Marcélla ft chrétienne, du moins après son mariage.

DOCTRIVES DE PORPHYRE. 183

Il attaquait la religion chrétienne dans son fond, parce qu'elle ne pouvait que triompher ou périf tout entière ; il attaquait les autres cultes seulement dans ce qu'ils avaient d’exclusif, prêt à accepter leurs dogmes en les interprétant, pourvu qu'il lui fût permis de les rattacher à la religion universelle.

Cette indifférence des formes particulières que revêt l'esprit religieux, cette fusion des différents cultes dans la religion naturelle, c’est-à-dire dans la philosophie, n’est nulle part plus nettement enseignée que dans Porphyre. Il proscrit les sacrifices, il dédaigne les idoles; mais il rattache toutes ces traditions à une origine divine, et il y voit des portions de la vérité. 11 donne à la philosophie un caractère religieux ; il concilie la tradition et la liberté. Il appelle le philosophe «le prêtre du Père, 6 roù atpx peëc (1)». Comme le prêtre qui préside aux cérémonies d’un culte, connaît les expiations nécessaires à ceux qui s’approchent du sanctuaire, le philosophe, consacré au sacerdoce universel, doit apprendre aux autres hommes par quelles vertus, par quels hommages ils peuvent se rendre agréables au grand Dieu, dont tous les autres sont les ministres et les créatures (2). Quoique attentif à placer partout la vérité métaphysique au-dessus des symboles, la vertu au-

(a) Iept dr. , 1.2, c. 50,

(2) Kat Gonep 6 tivdç Tov xatà pépoc lepebc, Éumeupoc te IdpÜoeuws Tüv dyahpétov adtob, Tüv te dpyaspüov xal ehetüv , xalépasuwv te, xal tov épolwv, oÛruoe 6 voù ènt näaiv Oeoù lepebs, Éprepos nc aürob dyaAuatonoilas, xallépeux te xal tüv SAR, 81 y auvérrecar ti Bew. Ib. c. 49.

dessus des sacrifices, la méditation et l'amour audessus des prières, il est le premier à proclamer la nécessité du culte; seulement il veut un culte épuré, digne d’une âme libre et intelligente (1). Nous devons un culte aux Dieux, dit-il, pour les honorer, pour leur demander, pour les remercier (2): Ceux qui n’admettent pas de dieux, ou ceux qui âadmettent des dieux sans providence, ou ceux enfin qui tout en reconnaissant la providence, pensent que tout arrive d’après des lois nécessaires que les dieux ne peuvent changer, tous ceux là rejettent avec raison la prière, car dans leur système elle est inutile. Mais la prière est raisonnable et sainte pour tous ceux qui adorent des Dieux à la fois intelligents et libres. La prière des justes est surtout efficace ; elle produit une sorte d'union des dieux avec les justes qui sont leurs semblables; c’est une loi de la nature que les semblables s'unissent. Enfermés dans le corps comme dans une prison, il faut prier les dieux pour qu'ils nous délivrent de ces entraves. Ce sont nos véritables pères, nous devons les prier comme des enfants exilés de la maison paternelle. Ceux qui refusent de prier les dieux et de tourner leurs pensées vers ces modèles de toutes les vertus, ressemblent à des orphelins, dœnaropes äux nai œunropes éoixxow elyar (3).

Après Porphyre, les Alexandrins se sont efforcés

(4) Ilept àr,, 1, 2, c. 61.

(3) Pr. Comm. T'im., p. 64.

d'admettre toutes les religions positives comme des formes diverses de la religion universelle, Porphyre aurait voulu se passer de ces fables dont il rougissait, de ces sacrifices qui lui faisaient horreur. Tantôt il les admet, plus souvent il les rejette ; partout il recommande la piété envers les dieux. Ces doutes, exprimés avec modération, lui ont coûté son influence. S’il avait nié sans réserve ce qu’il se contentait de critiquer, personne autour de lui ne l’eût compris. Il est probable que lui-même n'’allait pas jusqu’au bout de sa tendance ; mais son esprit, ses croyances, son instinct, tout le poussait à faire de la philosophie la seule religion, à la donner aux hommes pour unique maîtresse.

Le malheur de la philosophie, si c'est un malheur, et c’en était un du moins aux yeux de Porphyre, c'est qu'elle ne peut prescrire que ce qu'elle démontre, et qu’elle peut à la rigueur démontrer la nécessité d’un culte, mais non de telle ou telle pratique spéciale. Elle restera donc toujours dans la région des principes, soit pour la morale, soit pour le culte; et par conséquent, elle ne dira à personne le dernier mot de la vie pratique. Elle suffit abondamment à celui qui pense par lui-même, elle n’est rien, ou presque rien, pour l'esprit qui n’a pas l'intelligence de ses démonstrations, ou la force nécessaire pour les appliquer. Le peuple a besoin que l'on pense pour lui; il lui faut une casuistique, soit qu’elle lui vienne des mœurs établies, ou des lois, ou d’une religion positive, La philosophie ne peut

qu’éclairer le législateur, le maître, le prophète. Elle ne se passera pas de cet intérmédiaire. On n’élèvera jamais assez lé niveau dés ésprits pour devenir populairé en restant philosophe.

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